‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 12 sur 54 · DE L'ORDRE · texte numérisé non relu

DE L'ORDRE

n'est qu'une bien petite famille de la classe des mouches , dont nous connaissons, dans notre seul climat, près de six mille espèces , la plupart aussi distinctes les unes des autres , en formes et en instincts , que les abeilles elles-mêmes le sont des autres mouches. Si nous comparions les relations de cette classe volatile si nombreuse avec toutes les parties du règne végétal et animal, nous trouverions une multitude innombrable d'ordres différents de convenances ; et si nous les joignions à ceux que nous présenteraient les légions des papillons , des scarabées , des sauterelles et des autres insectes qui volent aussi , nous les multiplierions à l'infini. Cependant tout cela serait peu de chose, comparé aux industries des autres insectes qui rampent , qui sautent , qui nagent , qui grimpent , qui marchent, qui sont immobiles , dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des premiers ; et l'histoire de ceux-ci, jointe à celle des autres , ne serait encore que celle du petit peuple de cette grande république du monde , remplie de flottes innombrables de poissons , et de légions infinies de quadrupèdes, d'amphibies et d'oiseaux. Toutes leurs classes, avec leurs divisions et subdivisions , dont le moindre individu présente une sphère très-étendue de convenances , ne sont elles-mêmes que des convenances particulières, des rayons et des points de la sphère générale , dont l'homme seul occupe le centre et entrevoit l'immensité.

Il résulte du sentiment de l'ordre général deux autres sentiments : l'un qui nous jette insensiblement dans le sein de la Divinité , et l'autre qui nous ramène à nos besoins ; l'un qui nous montre pour cause un être infini en intelligence hors de nous ; et l'autre , pour fin un être très-borné dans nousmêmes. Ces deux sentiments caractérisent les deux puissances, spirituelle et corporelle , qui composent l'homme. Ce n'est pas ici le lieu de les développer ; il me suffit de remarquer que ces deux sentiments naturels sont les sources générales du plaisir que nous donne l'ordre de la nature. Les animaux ne sont touchés que du second , dans un degré fort borné.

Une abeille a le sentiment de l'ordre de sa ruche ; mais elle

ne connaît rien au delà. Elle ignore celui qui dirige les fourmis dans leur fourmilière, quoiqu'elle les ait vues souvent occupées de leurs travaux. Elle irait en vain , après le renversement de sa ruche , se réfugier, comme républicaine , au milieu de leur république. En vain , dans son malheur, elle leur ferait valoir les qualités qui lui sont communes avec elles et qui font fleurir les sociétés , la tempérance , le goût du travail, l'amour de la patrie, et surtout celui de l'égalité, joint à des talents supérieurs ; elle n'éprouverait de leur part ni hospitalité , ni considération, ni pitié; elle ne trouverait pas même d'asile parmi d'autres abeilles d'une espèce différente; car chaque espèce a sa sphère qui lui est assignée : et c'est par un effet de la sagesse de la nature , car autrement les espèces les mieux organisées ouïes plus fortes chasseraient les autres de leurs domaines. Il résulte de là que la société des animaux ne peut subsister que par des passions , et celle des hommesque par des vertus. L'homme seul, de tous les animaux, a le sentiment de l'ordre universel , qui est celui de la Divinité même ; et en portant par toute la terre les vertus qui en sont les fruits, quelles que soient les différences que les préjugés mettent entre les hommes , il est sûr de rapprocher de lui tous les cœurs. C'est par ce sentiment de l'ordre universel qui a dirigé votre vie que vous êtes devenus les hommes de toutes les nations , et que vous nous intéressez encore lors même que vous n'êtes plus, Aristide , Socrate, Marc-Aurèle , divin Féuclon ; et vous aussi , infortuné Jean- Jacques !

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