DES CONSONNANCES. 17<J
formes permanentes. Elle a répété , au milieu des mers , les (ormes des continents dans celles des îles , dont la plupart , comme nous l'avons vu, ont des pitons, des montagnes , des lacs, des rivières et des campagnes proportionnés à leur étendue , comme si elles étaient de petits mondes ; d'un autre côté , elles représentent , au milieu des terres, les bassins du vaste Océan dans les méditerranées , et dans les grands lacs qui ontleurs rivages , leurs rochers, leurs îles , leurs volcans, leurs courants , et quelquefois un flux et reflux qui leur est propre, et qui est occasionné par les effusions des montagnes à glaces, au pied desquelles ils sont communément situés , comme les courants et les marées de l'Océan le sont par celles des pôles.
Il est très- remarquable que les plus belles harmonies sont celles qui ont le plus de consonnances. Par exemple, rien, dans le monde, n'est plus beau que le soleil , et rien n'y est plus répété que sa forme et sa lumière. Il est réfléchi de mille manières par les réfractions de l'air, qui le montrent chaque jour sur tous les horizons de la terre, avant qu'il y soit et lorsqu'il n'y est plus; par les parhélies, qui réfléchissent quelquefois son disque deux ou trois fois dans les nuages brumeux du nord; par les nuages pluvieux, où ses rayons réfrangés tracent un arc nuancé de mille couleurs ; et par les eaux, dont les reflets le représentent en une infinité de lieux où il n'est pas , au sein des prairies parmi les fleurs couvertes de rosée , et dans l'ombre des vertes forêts. La terre sombre et brute le réfléchit encore dans les parties spécuiaires des sables , des mica, des cristaux et des rochers. Elle nous présente la forme de son disque et de ses rayons dans les disques et les pétales d'une multitude de fleurs radiées dont elle est couverte. Enfin ce bel astre est multiplié lui-même à l'infini, avec des variétés qui nous sont inconnues, dans les étoiles innombrables du firmament , qu'il nous découvre dès qu'il abandonne notre horizon , comme s'il ne se refusait aux consonnances de la terre que pour nous faire apercevoir celles des cieux.
JSO ÉTUDE DIXIÈME.
Il s'ensuit de cette loi de consonnance , que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur dans la nature est ce qu'il y a de plus commun et de plus répété. C'est à elle qu'il faut attribuer les variétés des espèces dans chaque genre , qui y sont d'autant plus nombreuses que ce genre est plus utile. Par exemple, il n'y a point, dans le règne végétal, de famille aussi nécessaire que celle des graminées, dont vivent non-seulement tous les quadrupèdes , mais une infinité d'oiseaux et d'insectes; il n'y en a point aussi dont les espèces soient aussi variées. Nous observerons „ dans l'Étude des plantes , les raisons de cette variété ; je remarquerai seulement ici que c'est dans les graminées que l'homme a trouvé cette grande diversité de blés dont il tire sa principale subsistance , et que c'est par des raisons de consonnance que non-seulement les espèces , mais plusieurs genres , se rapprochent les uns des autres , afinqu'ils puissent offrir les mêmes services à l'homme, sous des latitudes tout à fait différentes. Ainsi , les mils de l'Afrique , les maïs du Brésil , les riz de l'Asie , les palmiers-sagou des Moluques, dont les troncs sont pleins de farines comestibles, consonnent avec les blés de l'Europe. Nous retrouvons desconsonnances d'une autre sorte dans les mêmes lieux . comme si la nature eût voulu multiplier ses bienfaits en en variant seulement la forme, sans changer presque rien à leurs qualités. Ainsi consonnent avec tant d'agrément et d'utilité, dans nos jardins, l'oranger et le citronnier, le pommier et le poirier, le noyer et le noisetier; et dans nos métairies , le cheval et l'âne, l'oie et le canard , la vache et la chèvre.
DE LA PBOGRESSION.
La progression est une suite de consonnances ascendantes ou descendantes. Partout où la progression se rencontre , elle produit un grand plaisir, parce qu'elle fait naître dans notre âme le sentiment de l'infini , si conforme à notre nature. Je l'ai déjà dit, et je ne saurais trop le répéter, les sensations physiques ne nous ravissent qu'en excitant en nous un sentiment intellectuel.
Lorsque les feuilles d'un végétal sont rangées autour de ses branches dans le même ordre que les branches le sont ellesmêmes autour de la tige , il y a consonnance , comme dans les pins ; mais si les branches de ce végétal sont encore disposées entre elles sur des plans semblables qui aillent en diminuant de grandeur, comme dans les formes pyramidales des sapins , il y a progression ; et si ces arbres sont disposés euxmêmes en longues avenues qui dégradent en hauteur et en teintes , comme leurs masses particulières , notre plaisir redouble, parce que la progression devient infinie
C'est par cet instinct de l'infini que nous aimons à voir tout ce qui nous présente quelque progression , comme des pépinières de différents âges , des coteaux qui fuient à l'horizon sur différents plans , des perspectives qui n'ont point de terme.
Montesquieu remarque cependant que si la route de Pétersbourg à Moscou est en ligne droite, le voyageur doit y périr d'ennui. Je l'ai parcourue, et je peux assurer qu'il s'en faut de beaucoup qu'elle soit en ligne droite. Mais en l'y supposant , l'ennui du voyageur naîtrait du sentiment même de l'infini , joint à l'idée de fatigue. C'est ce même sentiment, si ravissant quand il se mêle à nos plaisirs, qui nous cause des peines intolérables quand il se joint à nos maux ; ce quêtons n'éprouvons que trop souvent. Cependant je crois qu une perspective sans bornes nous ennuierait à la longue , en nous présentant toujours l'infini de la même manière ; car notre âme en a non-seulement l'instinct , mais encore celui de l'universalité, c'est-à-dire de toutes les modifications de l'infini.
Les contrastes diffèrent des contraires, en ce que ceux ci n'agissent que dans un seul point, et ceux-là dans leur ensemble. Un objet n'a qu'un contraire, mais il peut avoir plusieurs contrastes. Le blanc est le contraire du noir; mais il contraste avec le bleu, le vert, le rouge, et plusieurs a-itres couleurs.
LfclOi. DE S. - ri£RRE. — T II. l«
La nature , pour distinguer les harmonies, les consonnances et les progressions des corps les unes des autres , les fait contraster. Cette loi est d'autant moins observée qu'elle est plus commune. Nous foulons aux pieds les plus grandes et les plus admirables vérités, sans y faire attention.
Tous les naturalistes regardent les couleurs des corps comme de simples accidents ; et la plupart d'entre eux considèrent leurs formes mêmes comme l'effet de quelque attraction, incubation , cristallisation, etc. Tous les jours on fait des livres pour étendre , par des analogies, les effets mécaniques de ces lois aux diverses productions delà nature; mais si elles ont en effet tant de puissance , pourquoi le soleil , cet agent universel, n'a-t-il pas rempli les cieux , les eaux , les terres, les forêts , les campagnes , et toutes les créatures , sur lesquelles il a tant d'influence , des effets uniformes et monotones de sa lumière ? Tous ces objets devraient nous paraître , comme elle, blancs ou jaunes , et ne se distinguer les uns des autres que par leurs ombres. Un paysage ne devrait nous présenter d'autres effets que ceux d'un camaïeu ou d'une estampe Les latitudes , dit-on, en varient les couleurs; mais si les latitudes ont ce pouvoir, pourquoi les productions du même climat et du même champ n'ont-elles pas toutes la même teinte ? Pourquoi les quadrupèdes qui naissent et vivent dans les prés ne font-ils pas des petits qui soient verts comme l'herbe qui les nourrit ?
La nature ne s'est pas contentée d'établir des harmonies particulières dans chaque espèce d'êtres pour les caractériser ; mais afin qu'elles ne se confondent pas entre elles , elle les fait contraster.
Elle a fait en générai les herbes vertes , pour les détacher de la terre ; ensuite elle a donné la couleur de terre aux animaux qui vivent sur l'herbe, pour les distinguer à leur tour du fond qu'ils habitent. On peut remarquer ce contraste général dans les quadrupèdes herbivores, tels que les animaux domestiques, les bêtes fauves des forêts , et dans tous les oiseaux granivores qui vivent sur l'herbe ou dans les feuillages des arbres , comme
la poule, la perdrix, la caille, l'alouette, le moineau, etc., qui ont des couleurs terreuses parce qu'ils vivent sur la verdure. Mais ceux , au contraire , qui vivent sur des fonds rembru uis ont des couleurs brillantes, comme les mésanges bleuâtres et les piverts, qui grimpent sur l'écorce des arbres pour y chercher des insectes , etc.
La nature oppose partout la couleur de l'animal à celle du fond où il vit. Cette loi admirable est universelle. J'en rapporterai ici quelques exemples , pour mettre le lecteur sur la voie de ces ravissantes harmonies , dont il trouvera des preuves dans tous les climats. On voit sur les rivages des Indes un grand et bel oiseau blanc et couleur de feu , appelé flamant, non pas parce qu'il est de Flandre, mais du vieux mot français flamba?it , parce qu'il paraît de loin comme une flamme. Il habite ordinairement les lagunes et les marais salants, dans les eaux desquels il fait son nid, en y élevant à un pied de profondeur un petit tertre de vase d'un pied et demi de hauteur. Il fait un trou au sommet de ce petit tertre; il y pond deux œufs, et il les couve debout, les pieds dans l'eau , à l'aide de ses longues jambes. Quand plusieurs de ces oiseaux sont sur leurs nids , au milieu d'une lagune , on les prendrait de loin pour les flammes d'un incendie , qui sortent du sein des eaux. D'autres oiseaux présentent des contrastes d'un autre genre sur les mêmes rivages. Le pélican , ou grand- gosier, est un oiseau blanc et brun, qui a un large sac au-dessous de son bec , qui est très-long. Il va tous les matins remplir son sac de poisson ; et quand sa pêche est faite, il se perche sur quelque pointe de rocher à fleur d'eau, où il se tient immobile jusqu'au soir, dit le père du Tertre » , « comme tout triste , la têle penchée par le poids de son long « bec, et les yeux fixés sur la mer agitée , sans branler non plus « que s'il était de marbre. » On distingue souvent , sur les grèves rembrunies de ces mers , des aigrettes blanches comme la neige , et, dans les plaines azurées du ciel , le paille-en-cul d'un blanc argenté , qui les traverse à perte de vue : il est quel-
1 Histoire des Antilles.
13* ÊTIDE DIXIÈME.
quefois glacé de rose , avec les deux longues plumes de sa queue couleur de feu, comme celui de la mer du Sud.
Souvent, plus le fond est triste, plus l'animal qui y vit est revêtu de couleurs brillantes. Nous n'avons peut-être point en Europe d'insectes qui en aient de plus riches que le scarabée stercoraire, et que la mouche qui porte le même nom. Celle-ci est plus éclatante que l'or et l'acier poli ; l'autre, d'une forme hémisphérique, est d'un beau bleu de pourpre; et afin que son contraste fût complet , il exhale une forte et agréable odeur de musc.
La nature semble quelquefois s'écarter de cette loi , mais c'est par d'autres raisons de convenance : car c'est là qu'elle ramène tous ses plans. Ainsi, après avoir fait contraster, avec les fonds où ils vivent , les animaux qui pouvaient échapper à tous les dangers par leur force et parleur légèreté , elle y a confondu ceux qui sont d'une lenteur ou d'une faiblesse qui les livrerait à la discrétion de leurs ennemis. Le limaçon , dont la marche est si lente , est de la couleur de l'écorce des arbres qu'il ronge , ou de la muraille où il se réfugie. Les poissons plats, qui nagent fort mal, comme les turbots, les carrelets , les plies , les limandes , les soles , etc. , qui sont à peu près taillés comme des planches, parce qu'ils étaient destinés à vivre sédentairement au-dessus des fonds de la mer, sont de la couleur des sables où ils cherchent leur vie , étant piquetés comme eux de gris , de jaune , de noir, de rouge et de brun. A la vérité, ils ne sont colorés ainsi que d'un côté ; mais ils ont tellement le sentiment de cette ressemblance, que quand ils se trouvent enfermés dans les parcs établis sur les grèves , et qu'ils voient la marée près de se retirer, ils enfouissent leurs ailerons dans le sable en attendant la marée suivante, et ne présentent à la vue de l'homme que leur côté trompeur. Il est si ressemblant avec le fond où ils se cachent, qu'il serait impossible aux pêcheurs de les en distinguer, s'ils n'avaient des faucilles avec lesquelles ils tracent des rayures en tout sens sur la surface du terrain , pour en avoir au moins le tact , s'i's ne peuvent en avoir la vue. C'est ce que je leur ai vu faire
plus d une fois , encore plus émerveillé de la ruse de ces poissonsquede celle des pêcheurs. Les raies, au contraire, qui sont des poissons plats, qui nagent mal aussi, mais qui sont carnivores , sont marbrées de blanc et de brun , afin d'être aperçues de loin par les autres poissons ; et, pour qu'elles ne fussent pas dévorées à leur tour parleurs ennemis , qui sont fort alertes, comme les chiens de mer, ou parleurs propres compagnes, qui sont très-voraces, elles sont revêtues de pointes épineuses, surtout à la partie postérieure de leur corps, comme à la queue, qui est la plus exposée aux attaques lorsqu'elles fuient.
La nature a mis à la fois , dans la couleur des animaux qui ne sont pas nuisibles , des contrastes avec le fond où ils vivent, et des consonnances avec celui quien est voisin ;etelle leur a donné l'instinct d'en faire alternativement usage , suivant les bonnes ouïes mauvaises fortunes qui se présentent. On peut remarquer ces convenances merveilleuses dans la plupart de nos petits oiseaux, dont le vol est faible et de peu de durée. L'alouette grise cherche sa vie dans l'herbe des-champs. Est-elle effrayée , elle se coule entre deux mottes de terre, où elle devient invisible. Elle est si tranquille dans ce poste , qu'elle n'en part souvent que quand le chasseur a le pied dessus. Autant en fait la perdrix. Je ne doute pas que ces oiseaux sans défense n'aient le sentiment de ces contrastes et de ces convenances de couleur, car je l'ai observé même dans les insectes. Au mois de mars dernier, je vis sur le bord de la rivière des Gobelins un papillon couleur de brique qui se reposait , les ailes étendues , sur une touffe d'herbes. Je m'approchai de lui, et il s'envola. Il fut s'abattre, à quelques pas de distance, sur la terre, qui en cet endroit était de sa couleur. Je m'approchai de lui une seconde fois : il prit encore sa volée, et fut se réfugier sur une semblable lisière de terrain. Enfin , je ne pus jamais l'obliger à se reposer sur l'herbe, quoique je l'essayasse souvent, et que les espaces de terre qui se trouvaient entre les touffes de gazon fussent étroits et en petit nombre. Au reste, cet instinct étonnant est bien évident
dans le caméléon. Cette espèce de lézard, qui a une marche très-lente, en est dédommagé par l'incompréhensible faculté de se teindre, quand il lui plaît, de la couleur du fond qui l'environne. Avec cet avantage , il échappe à la vue de ses ennemis, qui l'auraient bientôt atteint à la course.
Toutes les expressions harmoniques sont réunies dans la ligure humaine. Je me bornerai dans cet article à examiner quelques-unes de celles qui composent la tête de l'homme. Remarquez quesaforme approche de la sphérique, qui, comme nous l'avons vu , est la forme par excellence. Je ne crois pas que cette configuration lui soit commune avec celle d'aucun animal. Sur sa partie antérieure est tracé l'ovale du visage, terminé par le triangle du nez , et entouré des parties radiées de la chevelure. La tête est, de plus, supportée par un cou qui a beaucoup moins de diamètre qu'elle , ce qui la détache du corps par une partie concave.
Cette légère esquisse nous offre d'abord les cinq termes harmoniques de la génération élémentaire des formes. Les cheveux présentent la ligne; le nez, le triangle; la tête, la sphère; le visage, l'ovale ; et le vide au-dessous du menton , la parabole. Le cou, qui, comme une colonne, supporte la tête , offre encore la forme harmonique très-agréable du cylindre , composé du cercle et du quadrilatère.
Ces formes ne sont pas tracées d'une manière sèche et géométrique, mais elles participent l'une de l'autre, en s'amalgamant mutuellement , comme il convenait aux parties d'un tout. Ainsi, les cheveux ne sont pas droits comme des lignes, mais ils s'harmonient, parleurs boucles, avec l'ovale du visage. Le triangle du nez n'est ni aigu , ni à angle droit; mais, par le renflement onduleux des narines , il s'accorde avec la forme en cœur de la bouche, et, s'évidant près du front , il s'unit avec les cavités des yeux. Le sphéroïde de la tête s'amalgame de même avec l'ovale du visage. Il en est ainsi des autres parties, la nature employant, pour les joindre ensemble , les
arrondissements du front, des joues, du menton et du cou; c'est-à-dire des portions de la plus belle des expressions harmoniques , qui est la sphère.
Il y a encore plusieurs proportions remarquables , qui forment entre elles des harmonies et des contrastes très-agréables : telle est celle du front, qui présente un quadrilatère en opposition avec le triangle formé par les yeux et la bouche; et celle des oreilles , formées de courbes acoustiques très-ingénieuses , qui ne se rencontrent point dans l'organe auditif des animaux, parce qu'il ne devait pas recueillir, comme celui de l'homme, toutes les modulations de la parole. Mais je m'arrêterai aux formes charmantes dont la nature a déterminé la bouche et les yeux, qu'elle a mis dans la plus grande évidence, parce qu'ils sont les deux organes actifs de l'âme. La bouche est composée de deux lèvres, dont la supérieure est découpée en cœur, cette forme si agréable que sa beauté a passé en proverbe, et dont l'inférieure est arrondie en proportions demi-cylindriques. On entrevoit au milieu des lèvres les quadrilatères des dents, dont les lignes perpendiculaires et parallèles contrastent trèsagréablement avec les formes rondes qui les avoisinent, d'autant mieux, comme nous l'avons vu, que le premier terme génératifse trouvant joint au terme harmonique par excellence , c'est-à-dire la ligne droite à la forme sphérique , il en résulte le plus harmonique des contrastes. Les mêmes rapports se trouvent dans les yeux, dont les formes se rapprochent encore plus des expressions harmoniques élémentaires, ainsi qu'il convenait à l'organe principal. Ce sont deux globes, bordés aux paupières de cils rayonnants comme des pinceaux , qui forment avec eux un contraste ravissant, et présentent une consonnance admirable avec le soleil, sur lequel ils semblent modelés, étant comme lui de figure ronde, ayant des rayons divergents dans leurs cils , des mouvements de rotation sur eux-mêmes, et pouvant, comme l'astre du jour, se voiler de nuages, au moyen de leurs paupières.
Les mêmes harmonies élémentaires sont dans les couleurs de la tête , ainsi que dans ses formes ; car il y a , dans Je vi-
sage, du blanc tout pur aux dents et aux yeux ; puis des nuan ces de jaune qui entrent dans sa carnation, comme le savent les peintres ; ensuite du rouge , cette couleur par excellence , qui éclate aux lèvres et aux joues. On y remarque de plus le bleu des veines , et quelquefois celui des prunelles; et enfin , le noir de la chevelure , qui , par son opposition , fait sortir les couleurs du visage , comme le vide du cou détache les formes de la tête.
Vous remarquerez que la nature n'y emploie point de couleurs durement tranchées ; mais elle lestait participer, comme les formes, les unes des autres. Ainsi le blanc du visage se fond ici avec le jaune , et là avec le rouge. Le bleu des veines tire sur le verdâtre : les cheveux ne sont pas communément d'un noir de jais ; mais ils sont bruns , châtains, blonds , et en général d'une couleur où il entre un peu de la teinte carnative , afin que leur opposition ne fût pas trop dure. Vous observerez encore que, comme elle emploie les portions sphériques pour former les muscles qui en unissent les organes , et pour distinguer particulièrement ces mêmes organes , elle se sert du rouge aux mêmes usages. C'est ainsi qu'elle en a étendu une nuauce sur le front, qu'elle a renforcée aux joues, et qu'elle a appliquée toute pure à la bouche , cet organe du cœur, où elle contraste agréablement avec la blancheur des dents. L'union de cette couleur et de cette forme harmonique est la consonnance la plus forte de la beauté ; et on peut remarquer que là où se renflent les formes sphériques , là se renforce la couleur rouge , excepté aux yeux.
Comme les yeux sont les principaux organes de l'âme , ils sont destinés à en exprimer toutes les passions ; ce qui n'eût pu se faire avec la teinte harmonique rouge , qui n'eût donné qu'une seule expression. La nature , pour y exprimer des passions contraires, y a réuni les deux couleurs les plus opposées, le blanc de l'orbite et le noir de l'iris ; et quelquefois de la prunelle , qui forment une opposition très-dure , lorsque les globes des yeux se développent dans tout leur diamètre; mais au moyen des paupières, que l'homme resserre ou dilate à son
gré, il leur donne l'expression de toutes les passions, depuis l'amour jusqu'à la fureur. Les yeux dont les prunelles sont bleues sont naturellement les plus doux , parce que l'opposition y est moins tranchée avec le blanc de la conjonctive ; mais ils sont les plus terribles de tous dans la colère , par un contraste moral qui nous fait regarder comme les plus dangereux de tous les objets ceux qui nous promettent du mal , après nous avoir fait espérer du bien. C'est donc à ceux qui les ont de prendre bien garde à ne pas être infidèles à ce caractère de bienveillance que leur a donné la nature; car des yeux bleus expriment par leur couleur je ne sais quoi de céleste.
Quant aux mouvements des muscles du visage, ils sont très-difficiles à décrire , quoique je sois persuadé qu'on en peut expliquer les lois. Si quelqu'un tente de le faire , il faut nécessairement qu'il les rapporte à des affections morales. Ceux de la joie sont horizontaux , comme si , dans le bonheur, l'âme voulait s'étendre. Ceux du chagrin sont perpendiculaires, comme si, dans le malheur, elle cherchait un refuge vers le ciel , ou dans le sein de la terre. Il faut encore y faire entrer les altérations des couleurs et les contractions des formes, et on y reconnaîtra au moins la vérité du principe que nous avons posé, que l'expression du plaisir est dans l'harmonie des contraires, qui se confondent les uns dans les autres en couleurs, en formes et en mouvements, et que celle de la douleur est dans la violence de leurs oppositions. Les yeux seuls ont des mouvements ineffables ; et il est remarquable que , dans les émotions extrêmes , ils se couvrent de larmes , et semblent par là avoir encore une analogie avec l'astre de la lumière , qui , dans les tempêtes , se voile de nuages pluvieux.
Les organes principaux des sens , qui sont au nombre de quatre dans la tête , ont des contrastes particuliers qui détachent leurs formes sphériques par des formes radiées , et leurs couleurs éclatantes par des teintes rembrunies. Ainsi l'organe brillant de la vue est contrasté par les sourcils .,
ceux de l'odorat et du goût , par les moustaches ; celui de l'ouïe, par cette partie de la chevelure qu'on appelle favoris, qui sépare les oreilles du visage ; et le visage lui-même est distingué du reste de la tête par la barbe et par les cheveux.
Nous n'examinerons pas ici les autres proportions de la figure humaine dans la forme cylindrique du cou , opposée au sphéroïde de la tête et à la surface plane de la poitrine ; les formes hémisphériques du sein , qui contrastent avec celleci , ainsi que les pyramides cylindriques des bras et des doigts avec l'omoplate des épaules ; ni les consonnances des doigts avec les bras par trois articulations semblables ; ni une multitude d'autres courbes et d'autres harmonies qui n'ont pas même encore de nom dans aucune langue , quoiqu'elles soient dans tous les pays l'expression toute-puissante de la beauté. Le corps humain est le seul qui réunisse en lui les modulations et les concerts les plus agréables des cinq formes élémentaires et des cinq couleurs primordiales, sans qu'on y voie les oppositions âpres et rudes des bêtes , telles que les pointes des hérissons , les cornes des taureaux , les défenses des sangliers , les griffes des lions , les marbrures de peau des chiens , et les couleurs livides et meurtries des animaux venimeux. Il est le seul dont on aperçoive le premier trait , et qu'on voie à plein , les autres animaux étant revêtus de poils, de plumes ou d'écaillés , qui voilent leurs membres et leur peau. Il est encore le seul qui , dans son attitude perpendiculaire , montre tous ses sens à la fois ; car on ne peut guère apercevoir que la moitié d'un quadrupède, d'un oiseau et d'un poisson, dans la position horizontale qui leur est propre, parce que la partie supérieure de leur corps cache l'inférieure. Nous remarquerons aussi que la démarche de l'homme n'a ni les secousses ni la lenteur de progression de la plupart des quadrupèdes , ni la rapidité de celle des oiseaux ; mais elle est le résultat des mouvements les plus harmoniques, comme sa figure est celui des formes et des couleurs les plus agréables (9).
Plus les consonnances multipliées de la figure humaine
sont agréables, plus leurs dissonances sont déplaisantes. Voilà pourquoi il n'y a sur la terre rien de plus beau qu'un bel homme, ni rien de plus laid qu'un homme très-laid.
Voilà encore pourquoi il sera toujours impossible à l'art d'imiter parfaitement la figure humaine , par la difficulté d'en réunir toutes les harmonies , et par celle encore plus grande de faire concourir ensemble celles qui sont d'une nature différente. Par exemple, la peinture réussit assez bien à peindre les couleurs du visage , et la sculpture à en exprimer les formes ; mais si on veut réunir l'harmonie des couleurs et des formes dans un seul buste , cet ouvrage sera très-inférieur à un simple tableau ou à une simple sculpture , parce qu'il s'y rencontrera les dissonances particulières des couleurs et des formes , et leur dissonance générale, qui est encore plus marquée. Si on voulait y joindre de plus les harmonies des mouvements, comme dans les automates, on ne ferait qu'en accroître la cacophonie ; et si on voulait le faire parler , on y ajouterait une quatrième dissonance qui ferait horreur. On ferait heurter alors le système intellectuel avec le système physique. Ainsi je ne m'étonne pas que saint Thomas d'Aquin fût si effrayé de cette tête parlante que son maître Albert le Grand avait passé tant d'années à construire , qu'il la brisa sur-le-champ. Elle dut produire sur lui la même impression qu'une voix articulée qui sortirait d'un corps mort. En général, ces sortes de travaux font beaucoup d'honneur à un artiste ; mais ils démontrent la faiblesse de son art , qui s'écarte d'autant plus de la nature qu'il cherche à réunir plusieurs de ses harmonies : au lieu de les confondre comme elle j il ne fait que les mettre en opposition.
Tout ceci prouve la vérité du principe que nous avons posé , qui est que l'harmonie naît de la réunion de deux contraires , et la discorde de leur choc; et que plus les harmonies d'un objet sont agréables , plus ses discordances sont déplaisantes.. Voilà l'origine de nos plaisirs et de nos déplaisirs au physique comme au moral, et pourquoi nous aimons et nous haïssons si souvent le même objet.
Il y a encore bien des choses intéressantes à dire sur la ligure humaine , surtout en y joignant les sensations morales , qui donnent seules l'expression à ses traits. Nous en dirons quelque chose dans la suite de cet ouvrage, lorsque nous parlerons du sentiment. Quoi qu'il en soit, la beauté physique de l'homme est si frappante pour les animaux mêmes, que c'est à elle principalement qu'il doit attribuer l'empire qu'il a sur eux par toute la terre : les faibles viennent se réfugier sous sa protection , et les plus forts tremblent à sa vue. Mathiole rapporte que l'alouette se sauve au milieu des troupes d'hommes lorsqu'elle aperçoit l'oiseau de proie. Cet instinct m'a été conlirmé par un ofiicier qui en vit une un jour se réfugier, en pareille circonstance, au milieu d'un escadron de cavalerie où il servait alors ; mais celui de ses camarades auprès duquel elle était venue chercher un asile la fit fouler aux pieds de son cheval : action barbare , qui lui attira avec raison la haine des plus honnêtes gens de son corps. Pour moi , j'ai vu un cerf, pressé par une meute de chiens, chercher, en bramant, du secours dans la pitié des passants, ainsi que Pline l'assure; j'en ai eu moi-même l'expérience à l'Ile-de- France, comme je l'ai rapporté dans la relation que j'ai donnée au public de ce voyage. J'ai vu, dans des métairies , des poules d'Inde pressées d'amour aller se jeter en piaulant aux pieds des paysans. Si nous ne voyons pas des effets plus fréquents de la confiance des animaux , c'est qu'ils sont effrayés , dans nos campagnes, par le bruit de nos fusils et par des persécutions continuelles. On sait avec quelle familiarité les singes et les oiseaux s'approchent des voyageurs dans les forêts de l'Inde1. J'ai vu au cap de Bonne-Espérance, dans la ville même du Cap , les rivages de la mer couverts d'oiseaux de marine qui se reposaient sur les chaloupes , et un grand pélican sauvage qui se jouait auprès de la douane avec un gros chien , dont il prenait la tête dans son large bec. Ce spectacle ma donna , dès mon arrivée, le préjugé le plus favorable du bon-
1 Voyez Bcrnier et Mandeslo.
heur de ce pays et de l'humanité de ses habitants ; et je ne fus pas trompé. Mais les animaux dangereux sont saisis , au contraire, de crainte à la vue de l'homme, à moins qu'ils ne soient jetés hors de leur naturel par des besoins extrêmes. Un éléphant se laisse conduire, en Asie, par un petit enfant. Le lion d'Afrique s'éloigne en rugissant de la hutte du Hottentot; il lui abandonne le terrain de ses ancêtres, et va chercher a régner dans des forêts et des rochers inconnus à l'homme. L'immense baleine, au milieu de son élément , tremble et fuit devant le petit canot d'un Lapon. Ainsi s'exécute encore cette loi toute-puissante qui conserva l'empire à l'homme, au milieu de ses malheurs : « Que tous les animaux de la « terre ' et les oiseaux du ciel soient frappés de terreur et « tremblent devant vous, avec tout ce qui se meut sur la terre; « j'ai mis entre vos mains tous les poissons delà mer »
Il est très remarquable qu'il n'y a dans la nature ni animal , ni plante , ni fossile , ni même de globe , qui nait sa consonnanceet son contraste hors de lui , excepté l'homme : aucun être visible n'entre dans sa société que comme serviteur ou comme esclave.
On doit sans doute compter dans les proportions humaines cette loi si vulgaire et si admirable qui fait naître les femmes en nombre égal aux hommes. Si le hasard présidait à nos générations comme à nos alliances , on ne verrait naître une année que des enfants mâles, et une autre année que des enfants femelles. Il y aurait des nations qui seraient toutes d'hommes , d'autres toutes de femmes; mais , par toute la terre, les deux sexes naissent dans le même temps en nombre égal. Une consonnance si régulière prouve évidemment qu'une Providence veille sur nos sociétés , malgré les désordres de leur police. On peut la regarder comme un témoignage de la vérité en faveur de notre religion, qui fixe aussi l'homme à une seule épouse dans le mariage, et qui , par cette conformité aux lois naturelles , qui lui est particulière, paraît seule
1 Genèse, chap. ix, t 2.
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émanée de l'auteur de la nature. On en peut conjure, au contraire, que les religions qui permettent la pluralité des femmes sont dans l'erreur.
Ah ! que ceux qui n'ont cherché dans l'union des deux sexes que les voluptés des sens n'ont guère connu les lois de la nature ! Ils n'ont cueilli que les fleurs de la vie, sans en avoir goûté les fruits. Le beau sexe, disent nos gens de plaisir : ils ne connaissent pas les femmes sous d'autre nom. Mais il est seulement beau pour ceux qui n'ont que des yeux; il est encore, pour ceux qui ont un cœur, le sexe générateur qui porte l'homme neuf mois dans ses flancs ^au péril de sa vie , et le sexe nourricier qui l'allaite et le soigne dans l'enfance. Il est le sexe pieux qui le porte aux autels tout petit, et qui lui inspire l'amour d'une religion que la cruelle politique des hommes lui rendrait souvent odieuse. Il est le sexe pacifique qui ne verse point le sang de ses semblables, le sexe consolateur qui prend soin des malades, et qui les touche sans les blesser. L'homme a beau vanter sa puissance et sa force : si ses mains robustes manient le fer, celles de la femme, plus adroites et plus utiles, savent filer le lin et les toisons des brebis. L'un combat les noirs chagrins par les maximes de la philosophie; l'autre les éloigne par l'insouciance et les jeux. L'un résiste aux maux du dehors par la force de sa raison; l'autre , plus heureuse, leur échappe par la mobilité de la sienne. Si le premier met quelquefois sa gloire à affronter les dangers dans les batailles, celle-ci triomphe à en attendre de plus certains et souvent de plus cruels dans son lit, et sous les pavillons de la volupté. Ainsi , ils ont été créés afin de supporter ensemble les maux de la vie, et pour former, par leur union, la plus puissante des consonnances et le plus doux des contrastes.
Je suis forcé , par le plan de mon ouvrage , d'aller en avant , et de m'abstenir de réfléchir sur des sujets aussi intéressants que le mariage et labeauté de l'homme et de la femme. Cepen* dant je hasarderai encore quelques observations tirées de mes matériaux, atin de donner à d'autres le désir d'approfondir
cette riche carrière, qui est, pour ainsi dire, toute neuve.
Tous les philosophes qui ont étudié l'homme ont trouvé avec raison qu'il était le plus misérable de tous les animaux. La plupart ont senti qu'il lui fallait un compagnon pour subvenir à ses besoins , et ils ont mis une portion de son bonheur dans l'amitié, ce qui est une preuve évidente de la faiblesse et de la misère humaines ; car si l'homme était fort de sa nature, il n'aurait besoin ni d'aide ni de compagnon. Les éléphants et les lions vivent solitairement dans les forêts. Ils n'ont pas besoin d'amis, parce qu'ils sont forts. Il est trèsremarquable que lorsque les anciens ont parlé d'une amitié parfaite , ils ne l'ont établie qu'entre deux amis , et non entre plusieurs, quelle que soit la faiblesse de l'homme, qui a souvent besoin que tant d'êtres semblables à lui concourent à son bonheur. Il y a plusieurs raisons de cette restriction , dont les principales viennent de la nature du cœur humain , qui , par sa faiblesse même, ne peut saisira la fois qu'éinseul objet, et qui, étant composé de passions opposées qui se balancent sans cesse , est en quelque sorte actif et passif, et a besoin d'aimer et d'être aimé, de consoler et d'être consolé, d'honorer et d'être honoré. Ainsi, toutes les amitiés célèbres dans le monde n'ont jamais existé qu'entre deux amis : telles ont été celles de Castor et de Pollux , de Thésée et de Pirithoiis , d'Hercule et d'Iolas , d'Oreste et de Pylade , d'Alexandre et d'Éphestion , etc. . . Nous observerons encore que ces amitiés uniques ont toujours été associées aux actions vertueuses et héroïques ; mais quand elles se sont partagées entre plusieurs personnes, elles ont été remplies de discordes, et n'ont été fameuses que par le mal qu'elles ont fait au genre humain : telle fut celle du triumvirat chez les Romains. Lorsque , dans ces alliances , les associés se sont multipliés , le mal qu'ils ont fait a été proportionné à leur nombre. Ainsi la tyrannie des décemvirs , à Rome , eut encore quelque chose de plus cruel que celle des triumvirs ; car elle faisait le mal , pour ainsi dire , sans passion et de sang-froid.
Il y a aussi des triummillevirats et des décemmillevirats :
ce sont les corps. Ils sont bien nommés corps à juste titre ; car ils ont souvent un autre centre que la patrie, dont ils ne devraient être que les membres. Ils ont aussi d'autres vues , d'autres ambitions , d'autres intérêts. Ils sont , par rapport au reste des citoyens , inconstants , divisés , sans but , et souvent aussi sans patriotisme ; ce que des troupes réglées sont par rapport à des troupes légères. Ils les empêchent de se présenter dans les avenues où ils s'avancent, et ils les débusquent, à la longue , de celles qui sont sur leur chemin. Combien de révolutions n'ont pas faites les strélitz en Russie , les gardes prétoriennes à Rome , les janissaires à Constantinople, et ailleurs des corps encore plus politiques! Ainsi , par une juste réaction de la Providence, l'esprit de corps a été aussi fatal aux patries que l'esprit de patrie l'a été lui-même au genre humain.
Si le cœur de l'homme ne peut se remplir que d'un seul objet, que penser des amitiés de nos jours, qui sont si multipliées? Certainement, si un homme a trente amis, il ne peut donnera chacun d'eux que la trentième partie de son affection, et en recevoir réciproquement autant de leur part. Il faut donc qu'il les trompe et qu'il en soit trompé ; car personne ne veut être ami par fraction. Mais , pour dire la vérité, ces amitiéslà sont de véritables ambitions , des relations intéressées et purement politiques , qui ne s'occupent qu'à se faire illusion mutuellement, pour s'accroître aux dépens delà société, et qui lui feraient beaucoup de mal si elles étaient plus unies entre elles, et si elles n'étaient pas balancées par d autres qui leur sont opposées. Ainsi, c'est à des guerres intestines qu'aboutissent à peu près toutes les liaisons générales. D'un autre côté, je ne parle pas des inconvénients qui résultent des unions particulières trop intimes. Les amitiés les plus célèbres de l'antiquité n'ont pas été , à cet égard , exemptes de soupçon, quoique je sois persuadé qu'elles ont été aussi vertueuses que ceux qui en étaient les objets.
L'auteur de la nature a donné à chacun de nous , dans notre espèce, un ami naturel , propre à supporter tous les be-
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6oins de notre vie , et à subvenir à toutes les affections de notre cœur et à toutes les inquiétudes de notre tempérament. Il dit, dans le commencement du monde : « Il n'est pas bon « que l'homme soit seul : faisons-lui une aide semblable à « lui ; et il créa la femme *. » La femme plaît à tous nos sens par sa forme et par ses grâces. Elle a dans son caractère tout ce qui peut intéresser le cœur humain dans tous les âges. Elle mérite , par les soins longs et pénibles qu'elle prend de notre enfance, nos respects comme mère, et notre reconnaissance comme nourrice; ensuite, dans la jeunesse, notre amour comme maîtresse; dans l'âge viril, notre tendresse comme épouse, notre confiance comme économe, notre protection comme faible ; et dans la vieillesse, nos égards comme la mère de notre postérité , et notre intimité comme une amie qui a été la compagne de notre bonne et de notre mauvaise fortune. Sa légèreté et ses caprices mêmes balancent, en tout temps, la gravité et la constance trop réfléchie de l'homme , et en acquièrent réciproquement de la pondération. Ainsi, les défauts d'un sexe et les excès *de l'autre se compensent mutuellement. Ils sont faits , si j'ose dire , pour s'encastrer les uns dans les autres , comme les pièces d'une charpente , dont les parties saillantes et rentrantes forment un vaisseau propre à voguer sur la mer orageuse de la vie , et à se raffermir par les coups mêmes de la tempête. Si nous ne savions pas, par une tradition sacrée , que la femme fut tirée du corps de l'homme , et si cette grande vérité ne se manifestait pas chaque jour par la naissance merveilleuse des enfants des deux sexes en nombre égal , nous l'apprendrions encore parnos besoins. L'homme sans la femme, et la femme sans l'homme , sont des êtres imparfaits dans l'ordre naturel 2. Mais plus il y a de contraste dans leurs ca-
' Genèse, chap. il, * 18.
2 S'il pouvait exister de véritables athées, ils trouveraient dans l'harmonie des deux sexes une prévoyance bien propre à dissiper tous leurs doutes. En ne considérant cette harmonie que dans les végétaux, par exemple, dans le dattier \phœnix daclilifera, Lin.), on voit que la nature a voulu que cet arbre trouvât hors de lui un autre arbre qui lui fut analogue, et que leur postérité dépendit du mouvement de l'air, qu'ils ne peuvent diriger. Ainsi, deux végétaux séparés par un espace
raeteres, plus il y a d'union dans jeurs harmonies. C'est, comme nous en avons dit quelque chose, de leurs oppositions en talents , en goûts, en fortunes , que naissent les plus fortes et les plus durables amours. Le mariage est donc l'amitié de la nature, et la seule union véritable qui ne soit point exposée , comme celles qui existent entre les hommes, à l'égarement, à la rivalité , aux jalousies , et aux changements que le temps apporte à nos inclinations.
Mais pourquoi y a-t-il parmi nous si peu de mariages heureux? C'est que les sexes y sont dénaturés; c'est que les femmes prennent , chez nous , les mœurs des hommes par leur éducation, et les hommes les mœurs des femmes par leurs habitudes. Ce sont les maîtres, les sciences, les coutumes, les occupations des hommes qui ont ôté aux femmes les grâces et les talents de leur sexe. Il y a un moyen sûr de ramener les uns et les autres à la nature : c'est de leur inspirer de la religion. Je n'entends pas par religion le goût des cérémonies ni de la théologie , mais la religion du cœur, pure , simple, sans faste, telle qu'elle est si bien annoncée darfs l'Évangile.
Non-seulement la religion rendra aux deux sexes leur caractère moral , mais leur beauté physique. Ce ne sont ni les climats , ni les aliments , ni les exercices du corps, qui forment la beauté humaine ; c'est le sentiment moral de la vertu , qui ne peut exister sans religion. Les aliments et les exercices contribuent sans doute beaucoup à la grandeur et au développement du corps; mais ils n'influent en rien sur la beauté du visage , qui est la vraie physionomie de l'âme. II n'est pas rare de voir des hommes grands et vigoureux d'une
immense, sont réunis par un moyen qui décèle une intelligence; leur séparation était prévue; et si elle était prévue, il y a donc une puissance qui prévoit. On conçoit que cette preuve prend une nouvelle force lorsqu'on l'applique aux insectes, aux animaux et à l'homme; car la création d'un seul animal eût été inutile, puisqu'il serait mort sans postérité: il a donc fallu créer deux animaux semblables. Or, comment le hasard aurait-il pu répéter deux fois le même ouvrage avec les seules différences propres à perpétuer les espèces1, et cela, dans des millions d'animaux et de plantes? Comment aurait-il placé le fils de l'homme dans un autre être que l'homme ? Ce phénomène est certainement inexplicable sans l'intervention d'une puissance intelligente. (A.-M.>
laideur rebutante , des tailles de géant et des physionomies de singe.
La beauté du visage est tellement l'expression des harmonies de l'âme, que , par tout pays , les classes de citoyens obligées par leur condition de vivre avec les autres dans un état de contrainte sont sensiblement les plus laides de la société. On peut vérifier cette observation, particulièrement parmi les nobles de plusieurs de nos provinces , qui vivent entre eux dans des jalousies perpétuelles de rang, et avec les autres citoyens dans un état constant de guerre pour la conservation de leurs prérogatives. La plupart de ces nobles ont un teint bilieux et brûlé ; ils sont maigres , refrognés , et sensiblement plus laids que les habitants du même canton , quoiqu'ils respirent le même air, qu'ils vivent des mêmes aliments , et qu'ils jouissent en général d'une meilleure fortune. Ainsi, il s'en faut bien qu'ils soient gentilshommes de nom et d'effet. Il y a même une nation voisine de la nôtre , dont les sujets sont aussi renommés en Europe par leur orgueil que par leur laideur. Tous ces hommes deviennent laids par les mêmes causes que la plupart de nos enfants , qui, étant si aimables dans le premier âge, enlaidissent en allant au collège, parles misères et les ennuis de leurs institutions. Je ne parle pas de leur caractère moral , qui éprouve la même révolution que leuphysionomie, celle-ci étant toujours une conséquence de l'autre.
Il n'en est pas de même des nobles de quelques cantons de nos provinces et de ceux de quelques États de l'Europe. Ceuxci, vivant en bonne intelligence entre eux et avec leurs cooîpatriotes , sont , en général , les hommes les plus beaux de leur nation , parce que leur âme sociale et bienveillante n'est point dans un état constant de contrainte et d'anxiété. On peut rapporter aux mêmes causes morales la beauté des traits de la physionomie des Grecs et des Romains, qui nous ont laissé, en général , de si nobles modèles dans leurs statues et dans leurs médaillons. Ils étaient beaux, parce qu'ils étaient heureux: ils vivaient en bonne union avec leurs égaux, ei
avec popularité avec leurs citoyens. D'ailleurs, il n'y avait point parmi eux d'institutions tristes , semblables à celles de nos collèges, qui défigurent à la fois toute la jeunesse d'une nation. 11 s'en faut bien que les descendants de ces mêmes peupies ressemblent aujourd'hui à leurs ancêtres, quoique le climat de leur pays n'ait point changé. C'est encore à des causes morales qu'il faut rapporter les physionomies, singulièrement remarquables par leur dignité, des grands seigneurs de la cour de Louis XIV, comme on le voit à leurs portraits. En général , les gens de qualité étant par leur état au-dessus du reste de la nation , ne vivent pas sans cesse entre eux et avec les autres sujets au couteau tiré, comme la plupart de nos petits gentilshommes campagnards. D'ailleurs ils sont, pour l'ordinaire, élevés dans la maison paternelle, sous l'heureuse influence de l'éducation domestique, et loin de toute jalousie étrangère. Mais ceux du siècle de Louis XIV avaient cet avantage par-dessus leurs descendants, qu'ils se piquaient de bienfaisance et d'affabilité populaire, et d'être les patrons des talents et des vertus partout où ils les rencontraient. Il n'y a peut-être pas une grande maison de ce temps-là qui ne puisse se glorifier d'avoir poussé en avant et mis en évidence quelque homme des familles du peuple ou delà simple noblesse, qui est devenu célèbre dans les arts, dans les lettres, dans l'Église ou dans les armes , par leur moyen. Ces grands agissaient ainsi à l'imitation du roi, ou peut-être par un reste d'esprit de grandeur du g uvernement féodal , qui finissait alo-s. Quoi qu'il en soit, ils ont été beaux, parce qu'ils ont eux-mêmes été contents et heureux ; et ce noble mouvement de leur âme vers la bienfaisance a imprimé à leur physionomie un caractère majestueux qui les distinguera toujours des siècles qui les ont précédés , et encore plus de celui qui les a suivis.
Ces observations nexsont pas de simples objets de curiosité ; elles sont bien plus importantes qu'on ne le croit ; car il s'ensuit que, pour former dans une nation de beaux enfants, et par conséquent de beaux hommes , au physique et au moral, il ne faut pas, comme le veulent quelques médecins, assujettir
l'espèce humaine à des purgations régulières, et à certains jours de la lune. Les enfants astreints à ces sortes de régimes , comme sont la plupart de ceux de nos médecins et de nos apothicaires , ont tous des figures de papier mâché ; et quand ils sont grands, ils ont des teints pâles et des tempéraments cacochymes , comme leurs pères. Pour rendre les enfants beaux , il faut les rendre heureux au physique , et surtout au moral. Il faut éloigner d'eux tous les sujets de chagrin , non pas en excitant en eux de dangereuses passions, comme on fait aux enfants gâtés, mais en les empêchant, au contraire, de se livrer avec excès à celles qui leur sont propres, que la société fait fermenter sans cesse ; et surtout en ne leur en inspirant pas de plus fâcheuses que celles que leur a données la nature , telles que les études ennuyeuses et vaines , les émulations , les rivalités, etc.... Nous nous étendrons davantage ailleurs sur ce sujet important.
La laideur d'un enfant vient presque toujours de sa nourrice ou de son précepteur. J'ai quelquefois observé, parmi tant de classes de la société plus ou moins défigurées par nos institutions , des familles d'une singulière beauté. Lorsque j'en ai recherché la cause , j'aitrouvé que ces familles , quoique du peuple , étaient plus heureuses au moral que celles des autres citoyens ; que leurs enfants y étaient nourris par leurs mères; qu'ils apprenaient leur métier dans la maison paternelle; qu'ils y étaient élevés avec beaucoup de douceur ; que leurs parents se chérissaient mutuellement , et quils vivaient tous ensemble, malgré les peines de leur état, dans une liberté et dans une union qui les rendaient bons, heureux et contents. J'en ai tiré cette autre conséquence , que nous jugions souvent bien faussement du bonheur de la vie. En voyant, d'une part, un jardinier avec une figure d'empereur romain , et de l'autre un grand seigneur avec le masque d'un esclave , je pensais d'abord que la nature s'était trompée. Mais l'expérience prouve que tel grand seigneur est, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, dans une suite de positions qui ne lui permettent pas de faire sa volonté trois fois par an : car
il est obligé, dès l'enfance, de faire celle de ses précepteurs et de ses maîtres ; et , dans le reste de sa vie , celle de son prince , des ministres, de ses rivaux, et souvent celle de ses ennemis. Ainsi, il trouve une multitude de chaînes dans ses dignités mêmes. D'un autre côté, il y a tel jardinier qui passe sa vie sans éprouver la moindre contradiction. Comme le centenier de l'Évangile , il dit à un serviteur : Venez ici , et il y vient ; et à un autre : Faites cela , et il le fait. Ceci prouve que la Providence a fait à nos passions mêmes une part bien différente de celle que la société leur présente; car souvent elle nous donne le plus dur esclavage à supporter au comble des honneurs , et dans les njus petites conditions elle nous fait commander avec le plus d'empire.
Au reste , ceux qui ont été défigurés parles atteintes vicieuses de nos éducations et de nos habitudes peuvent réformer leurs traits ; et je dis ceci surtout pour nos femmes , qui, pour en venir à bout, mettent du blanc et du rouge, et se font des physionomies de poupées sans caractère. Au fond , elles ont raison ; car il vaut mieux le cacher que de montrer celui des passions cruelles qui souvent les dévorent , surtout aux yeux de tant d'hommes qui ne l'étudient que pour en abuser. Elles ont un moyen sûr de devenir des beautés d'une expression touchante : c'est d'être intérieurement bonnes , douces, compatissantes , sensibles , bienfaisantes , et pieuses. Ces affections d'une âme vertueuse imprimeront dans leurs traits des caractères célestes qui seront beaux jusque dans l'extrême vieillesse.
J'ose dire même que plus les gens laids auront des traits de laideur occasionnés par les vices de leur éducation , plus ceux qu'ils acquerront par l'habitude de la vertu produiront en eux de contrastes sublimes ; car lorsque nous trouvons de la bonté sous un extérieur de dureté, nous sommes aussi agréablement surpris que lorsque nous rencontrons sous des buissons épineux des violettes ou des primevères. Telle était la sensation qu'on éprouvait en abordant le refrogné M. de Turenne; et telle est, de nos jours, celle qu'inspire le pre-
mier aspect d'un prince du Nord aussi célèbre par sa bonté que le roi son frère l'a été par des victoires. Je ne doute pas que l'extérieur repoussant de ces deux grands hommes n'ait contribué à donner encore plus de saillie à l'excellence de leur cœur. Telle fut encore la beauté de Socrate , qui , avec les traits d'un débauché , ravissait ceux qui le regardaient quand il parlait de la vertu.
Mais il ne faut pas feindre sur son visage de bonnes qualités qu'on n'a pas dans le cœur. Cette beauté fausse produit un effet plus rebutant que la laideur la plus décidée; car lorsque , attirés par une beauté apparente , nous rencontrons la mauvaise foi et la perfidie, nous sommes saisis d'horreur, comme lorsque sous des fleurs nous trouvons un serpent. Tel est le caractère odieux qu'on reproche en général aux courtisans.
La beauté morale est donc celle que nous devons nous efforcer d'acquérir , afin que ses rayons divins puissent se répandre dans nos actions et dans nos traits. On à beau vanter, dans un prince même , la naissance , les richesses , le crédit , l'esprit ; le peuple , pour le connaître , veut le voir au visage. Le peuple n'en juge que par la physionomie : elle est par tout pays la première et souvent la dernière lettre de recommandation.
Le concert est un ordre formé de plusieurs harmonies de divers genres. Il diffère de l'ordre simple, en ce que celui-ci n'est souvent qu'une suite d'harmonies de la même espèce.
Chaque ouvrage particulier de la nature présente , en différents genres , des harmonies , des consonnances , des contrastes , et forme un véritable concert. C'est ce que nous développerons dans l'Étude des plantes. Nous pouvons remarquer dès à présent, au sujet de ces harmonies et de ces contrastes, que les végétaux dont les fleurs ont le moins d'éclat sont habités par les animaux dont les couleurs sont les plus brillantes; et au contraire, que les végétaux dont les fleurs sont les
îOi ÉTUDE DIXIÈME.
plus colorées servent d'asile aux animaux les plus rembrunis. C'est ce qui est évident clans les pays situés entre les tropiques , dont les arbres et les herbes , qui ont peu de fleurs apparentes, nourrissent des oiseaux, des insectes, et jusqu'à des singes , qui ont les plus vives couleurs. C'est dans les terres de l'Inde que le paon étale son magnifique plumage sur des buissons dont la verdure est brûlée par le soleil ; c'est dans les mêmes climats que les aras, les loris, les perroquets émaillés de mille couleurs, se perchent sur les rameaux gris des palmiers, et que des nuées de petites perruches, vertes comme des émeraudes, viennent s'abattre sur l'herbe des campagnes , jaunie par les longues ardeurs de l'été. Dans nos pays tempérés , au contraire, la plupart de nos oiseaux ont des couleurs ternes , parce que la plupart de nos végétaux ont des fleurs et des fruits vivement colorés. Il est très-remarquable que ceux de nos oiseaux et de nos insectes qui ont des couleurs vives habitent pour l'ordinaire des végétaux sans fleurs apparentes. Ainsi, le coq de bruyère brille sur la verdure grise des pins , dont les pommes lui servent de nourriture. Le chardonneret fait son nid dans le rude chardon à bonnetier. La plus belle de nos chenilles, qui est marbrée d'écarlate , se trouve sur une espèce de tithymale qui croît pour l'ordinaire dans les sables et dans les grès de la forêt de Fontainebleau. Au contraire, nos oiseaux à teintes rembrunies habitent des arbrisseaux à fleurs éclatantes. Le bouvreuil, à tête noire , fait son nid dans l'épine blanche ; et cet aimable oiseau consonne et contraste encore très-agréablement avec cet arbrisseau épineux par son poitrail ensanglanté et parla douceur de son chant. Le rossignol au plumage brun aime à se nicher dans le rosier, suivant la tradition des poètes orientaux , qui ont fait de jolies fables sur les amours de ce mélancolique oiseau pour la rose. Je pourrais offrir ici une multitude d'autres harmonies semblables , tant sur les animaux de notre pays que des pays étrangers. J'en ai recueilli un assez grand nombre, mais j'avoue qu'elles sont trop incomplètes pour que j'en puisse former le concert entier d'une plante. J'en dirai
cependant quelque chose de plus étendu à l'article des végétaux. Je ne citerai ici qu'un exemple, qui prouve incontestablement l'existence de ces lois harmoniques de la nature : c'est qu'elles subsistent dans les lieux mêmes qui ne sont pas vus du soleil. On trouve toujours, dans les souterrains de la taupe , des débris d'oignon de colchique auprès du nid de ses petits. Or, qu'on examine toutes les plantes qui ont coutume de croître dans nos prairies, on n'en verra point qui aient plus d'harmonies et de contrastes avec la couleur noire de la taupe que les fleurs blanches , purpurines et liliacées du colchique. Le colchique donne encore un puissant moyen de défense à la faible taupe contre le chien , son ennemi naturel, qui quête toujours après elle dans les prairies; car cette plante l'empoisonne s'il en mange. Voilà pourquoi on appelle aussi le colchique tue-chien. La taupe trouve donc des vivres pour ses besoins et une protection contre ses ennemis dans le colchique , ainsi que le bouvreuil dans l'épine blanche. Ces harmonies ne sont pas seulement des objets très-agréables de spéculation ; on peut en tirer une foule d'utilités : car il s'ensuit, par exemple, de ce que nous venons de dire , que, pour attirer des bouvreuils dans un bocage , il faut y planter de l'épine blanche , et que , pour chasser les taupes d'une prairie, il n'y a qu'à y détruire les oignons de colchique.
Si l'on ajoute à chaque plante ses harmonies élémentaires , telles que celles de la saison où elle paraît , du site où elie végète, les effets des rosées et les reflets de la lumière sur son feuillage, les mouvements qu'elle éprouve par l'action des vents , ses contrastes et ses consonnances avec d'autres plantes et avec les quadrupèdes , les oiseaux et les insectes qui lui sont propres , on verra se former autour d'elle un concert ravissant, dont les accords nous sont encore inconnus. Ce n'est cependant qu'en suivant cette marche qu'on peut parvenir à jeter un coup d'œil dans l'immense et merveilleux édifice de la nature. J'exhorte les naturalistes , les amateurs des jardins , les peintres, les poètes même, à l'étudier ainsi, et à puiser à cette source intarissable de goîit et d'agrément. Ils verront de
nouveaux mondes se présenter à eux ; et , sans sortir de leur horizon, ils feront des découvertes plus curieuses que n'en renferment nos livres et nos cabinets, où les productions de l'univers sont morcelées et séquestrées dans les petits tiroirs de nos systèmes mécaniques.
Je ne sais maintenant quel nom je dois donner aux convenances que ces concerts particuliers ont avec l'homme. 11 est cartain qu'il n'y a point d'ouvrage de la nature qui ne renforce son concert particulier, ou si l'on veut son caractère naturel, par l'habitation de l'homme, et qui n'ajoute à son tour à l'habitation de l'homme quelque expression de grandeur, de gaieté, de terreur ou de majesté. Il n'y a point de prairie qu'une danse de bergères ne rende plus riante , ni de tempête que le naufrage d'une barque ne rende plus terrible. La nature élève le caractère physique de ses ouvrages à un caractère moral sublime, en les réunissant autour de l'homme. Ce n'est pas ici le lieu de m'occuper de ce nouvel ordre de sentiments. Il me suffira d'observer que non-seulement elle emploie des concerts particuliers pour exprimer en détail les caractères de ses ouvrages, mais que, quand elle veut exprimer ces mêmes caractères en grand , elle rassemble une multitude d'harmonies et de contrastes du même genre, pour en .former un concert général qui n'a qu'une seule expression , quelque étendu que soit le champ de son tableau.
Ainsi , par exemple , pour exprimer le caractère malfaisant d'une plante vénéneuse, elle y rassemble des oppositions heurtées de formes et de couleurs, qui sont des signes de malfaisance, telles que les formes rentrantes et hérissées, les couleurs livides, les verts âpres et frappés de blanc et de noir, les
odeurs virulentes Mais quand elle veut caractériser des
paysages entiers qui sont malsains, elle y réunit une multitude de dissonances semblables. L'air y est couvert de brouillards épais ; les eaux ternies n'y exhalent que des odeurs nauséabondes; il ne croît, sur les terres putréfiées, que des végétaux déplaisants, tels que le dracunculus, dont la fleur présente la forme, la couleur et l'odeur d'un ulcère. Si quelques
arbres s'élèvent dans cette atmosphère nébuleuse, ce ne sont que des ifs , dont les troncs rouges et enfumés semblent avoir été incendies, et dont le noir feuillage ne sert d'asile qu'aux hibous. Si Ton voit quelques autres animaux chercher des retraites sous leurs ombres , ce sont des cent-pieds couleur de sang, ou des crapauds qui se traînent sur le sol humide et pourri. C'est par ces signes, ou par d'autres équivalents, que la nature écarte l'homme des lieux nuisibles.
Veut-elle lui donner sur la mer le signal d'une tempête? Comme elle a opposé dans les bêtes féroces le feu des yeux à l'épaisseur des sourcils, les bandes et les marbrures dont elles sont peintes à la couleur fauve de leur peau , et le silence de leurs mouvements aux rugissements de leurs voix, elle rassemble de même , dans le ciel et sur les eaux , une multitude d'oppositions heurtées qui annoncent de concert la destruction. Des nuages sombres traversent les airs en formes horribles de dragons. On y voit jaillir çà et là le feu pâle des éclairs. Le bruit du tonnerre, qu'ils portent dans leurs flancs, retentit, comme le rugissement du lion céleste. L'astre du jour, qui paraît à peine à travers leurs voiles pluvieux et multipliés , laisse échapper de longs rayons d'une lumière blafarde. La surface plombée de la mer se creuse , et se sillonne de larges écumes blanches. De sourds gémissements semblent sortir de ses flots. Les noirs écueils blanchissent au loin, et font entendre des bruits affreux, entrecoupés de lugubres silences. La mer, qui les couvre et les découvre tour à tour, fait apparaître à la lumière du jour leurs fondements caverneux. Le lumme de Norwége se perche sur la pointe de leurs rochers , et fait entendre ses cris alarmants, semblables à ceux d'un homme qui senoie. L'orfraie marine s'élève auhaut des airs, et, n'osant s'abandonner à l'impétuosité des vents, elle lutte, en jetant des voix plaintives , contre la tempête qui fait ployer ses ailes. La noire procellaria voltige en rasant l'écume des flots , et cherche au fond de leurs mobiles vallées des abris contre la fureur des vents. Si ce petit et faible oiseau aperçoit un vaisseau au milieu de la mer , il vient se réfugier le long de sa ca-
rené; et, pour prix de l'asile qu'il lui demande, il lui annonce la tempête avant qu'elle arrive.
La nature proportionne toujours les signes de destruction à la grandeur du danger. Ainsi, par exemple, les signes de tempête du cap de Bonne-Espérance surpassent en beaucoup de points ceux de nos côtes. Il s'en faut bien que le célèbre Vernet, qui nous a offert tant de tableaux effrayants de la mer, nous en ait peiut toutes les horreurs. Chaque tempête a son caractère particulier dans chaque parage : autres sont les tempêtes du cap de Bonne-Espérance et celles du cap Horn, de la mer Baltique et de la Méditerranée, du banc de Terre- Neuve et de la côte d'Afrique. Elles diffèrent encore suivant les saisons, et même suivant les heures' du jour. Celles de l'été ne sont point les mêmes que celles de l'hiver; et autre est le spectacle d'une mer irritée, luisante en plein midi sous les rayons du soleil, et celui de la même mer éclairée, au milieu de la nuit, d'un seul coup de tonnerre. Mais vous reconnaissez, dans toutes, les oppositions heurtées dont j'ai parlé.
J'ai remarqué une chose, dans les tempêtes du cap de Bonne- Espérance, qui appuie admirablement tout ce que j'ai avancé jusqu'ici sur les principes de la discorde et de l'harmonie, et qui peut faire naître de profondes réflexions à quelqu'un de plus habile que moi : c'est que la nature accompagne souvent les signes du désordre qui bouleverse ses mers par des expressions agréables d'harmonie qui en redoublent l'horreur. Ainsi, par exemple, dans les deux tempêtes que j'y ai essuyées, je n'y ai point vu le ciel obscurci par de sombres nuages, ni ces nuages sillonnés par le feu alternatif des éclairs, ni une mer sale et plombée, comme dans les tempêtes de nos climats. Le ciel , au contraire, y était d'un bleu fin , et la mer azurée; il n'y avait d'autres nuages en l'air que de petites fumées rousses, obscures à leur centre , et éclairées sur leurs bords de l'éclat jaune du cuivre poli. Elles partaient d'un seul point de l'horizon, et traversaient le ciel avec la rapidité d'un oiseau. Quand le tonnerre brisa notre grand mât, au milieu de la nuit, il ne roula point, et ne fit d'autre bruit que celui d'un canon
qu'on aurait tiré près de nous. Deux autres coups qui avaient précédé celui-ci n'en avaient pas fait davantage. C'était au mois de juin, c'est-à-dire dans l'hiver du cap de Bonne-Espérance. J'y éprouvai une autre tempête en repassant dans le mois de janvier, qui est le milieu de l'été dans ce pays-là. Le fond du ciel en était bleu comme dans la première , et on ne voyait que cinq ou six nuages sur l'horizon; mais chacun d'eux, blanc, noir, caverneux , et d'une grandeur énorme, ressemblait a une portion des Alpes suspendue en l'air. Celle-ci était bien moins violente que l'autre avec ses petites fumées rousses. Dans toutes les deux, la mer était azurée comme le ciel; et sur les crêtes de ses grands flots, hérissés en jets d'eau, se formaient des arcs-en-ciel très-colorés. Ces tempêtes, au milieu de la lumière, sont plus affreuses qu'on ne le peut dire. L'âme se trouble de voir des signes de calme devenus des signes de tempête, l'azur dans les cieux , l'arc-en-ciel sur les flots. Les principes de l'harmonie paraissent bouleversés; la nature semble s'y revêtir d'un caractère perûde , et couvrir la fureur sous les apparences de la bienveillance. Les écueils de ces parages ont les mêmes contrastes. Jean-Hugues Linschoten , qui vit de près ceux de la Juive, dans le canal Mozambique, contre lesquels il pensa périr, dit qu'ils sont hideux à voir, étant noirs, blancs et verts. Ainsi la nature augmente les caractères de la terreur, en y mêlant des expressions agréables.
Il y a encore en ceci quelque chose d'essentiel à observer : c'est qu'elle met , dans les grandes scènes d'épouvante, le terrible de près , et l'agréable au loin ; le bouleversement sur la mer, et la sérénité dans le ciel. Elle donne ainsi une grande extension au sentiment du désordre, car on ne prévoit point de fin à de pareilles tempêtes. Tout dépend de la première impulsion que nous éprouvons. Le sentiment de l'infini qui est en nous, et qui veut toujours se propager au loin, cherche à fuir le mal physique qui l'environne ; mais repoussé , en quelque sorte, parla sérénité de l'horizon trompeur, il revient sur lui-même, et donne plus de profondeur aux affections pénibles qu'il éprouve, dont la source lui paraît iuvari »ble. Tel est
le géant des tempêtes que la nature avait placé à l'entrée des mers de l'Inde , et que le Camoëns a si bien décrit. La nature produit des effets contraires dans nos climats; car elle redouble l'hiver notre repos dans nos maisons, en couvrant le ciel de nuées sombres et pluvieuses. Tout dépend de la première impulsion que reçoit l'âme. Lucrèce a eu raison de dire que. notre plaisir et notre sécurité augmentent sur le rivage à la vue d'une tempête. Ainsi, un peintre qui voudrait renforcer, dans un tableau , l'agrément d'un paysage et le bonheur de ses habitants, n'aurait qu'à représenter au loin un vaisseau battu par les vents et par une mer irritée : le bonheur des bergers y redoublerait par le malheur des matelots. Mais s'il voulait, au contraire , augmenter l'horreur d'une tempête , il faudrait qu'il opposât au malheur des matelots le bonheur des bergers, et qu'il mît le vaisseau entre le spectateur et le paysage. Le premier sentiment dépend de la première impulsion; et le fond contrastant de la scène, loin de le dénaturer, ne fait que lui donner plus d'énergie en le répercutant sur lui-même. Ainsi on peut, avec les mêmes objets placés diversement, produire des effets directement opposés.
Si la nature, en plaçant quelques harmonies agréables dans des scènes de discorde, en redouble la confusion, telles que la couleur verte dans les écueils de la Juive, ou l'azur dans les tempêtes du Cap, elle jette souvent quelque discordance dans ses concerts les plus aimables, pour en relever l'agrément. Ainsi, une chute d'eau bruyante qui se précipite dans une tranquille vallée, ou un âpre et noir rocher qui s'élève au milieu d'une plaine de verdure, ajoute à la beauté d'un paysage. C'est ainsi qu'un signe sur unbeau visage le rend plus piquant. D'habiles artistes ont imité heureusement ces contrastes harmoniques. Quand Callot a voulu redoubler l'horreur de ses scènes infernales, il a mis, au milieu de leurs démons, la tête d'une jolie femme sur la carcasse d'un animal. Au contraire, de fameux peintres, chez les Grecs, pour rendre Vénus plus intéressante, la représentaient avec les yeux un peu louches.
La nature n'emploie d'affreux contrastes que pour éloigner
l'homme de quelque site périlleux. Dans tout le reste de ses ouvrages, elle ne rassemble que des médium harmoniques. Je ne m'engagerai pas dans l'examen de leurs divers concerts ; c'est un sujet d'une richesse inépuisable. Il suffit à mon ignorance d'avoir indiqué quelques-uns de leurs principes. Cependant j'essayerai de tracer une légère esquisse de la manière dont elle harmonie nos moissons, qui, étant les ouvrages de notre agriculture, semblent livrées à la monotonie qui caractérise la plupart des ouvrages de l'homme.
Il est d'abord remarquable que nous y trouverons cette charmante nuance de vert qui naît de l'alliance de deux couleurs primordiales opposées , qui sont le jaune et le bleu. Cette couleur harmonique se décompose à son tour par une autre métamorphose, vers le temps de la moisson, en trois couleurs primordiales, qui sont le jaune des blés, le rouge des coquelicots, et l'azur des bluets. Ces deux plantes se trouvent toujours dans les blés de l'Europe, quelque soin que les laboureurs prennent de les sarcler et de les vanner. Elles forment, par leur harmonie, une teinte pourpre très-riche, qui se détache admirablement sur la couleur fauve des moissons. Si on étudie ces deux plantes à part , on trouvera entre elles beaucoup de contrastes particuliers . car le bluet a ses feuilles menues , et le pavot les a larges et découpées; le bluet a les corolles de ses fleurs rayonnantes et d'un bleu tendre, et le pavot a les siennes larges et d'un rouge foncé; le bluet jette ses tiges divergentes, et le pavot les porte droites. On trouve encore dans les blés la nielle, qui s'élève à la hauteur de leurs épis, avec de jolies fleurs purpurines en trompette , et le convolvulus à fleurs couleur de chair, qui grimpe autour de leurs chalumeaux, et les entoure de verdure comme des thyrses. Il y a encore plusieurs autres végétaux qui ont coutume d'y croître, et d'y former d'agréables contrastes : la plupart exhalent de douces odeurs ; et quand le vent les agite, vous diriez, à leurs ondulations, d'une mer de verdure et de fleurs. Joignez-y un certain frissonnement d'épis fort agréable, qui invite au sommeil par un doux murmure.
Ces aimables forêts ne sont pas sans habitants. Ou voit courir sous leurs ombrages le scarabée vert à raies d'or, et le monocéros couleur de café brûlé. Ce dernier insecte se plaît dans les fumiers de cheval , et il porte sur sa tête un soc dont il remue la terre comme un laboureur. Il y a encore plusieurs contrastes charmants dans les mouches et les papillons qui sont attirés par les fleurs des moissons , et dans les mœurs des oiseaux qui les habitent. L'hirondelle voyageuse plane sans cesse à leur surface ondoyante comme sur un lac, tandis que l'alouette sédentaire s'élève à pic au-dessus d'elle , en chantant à la vue de son nid. La perdrix domiciliée et la caille passagère y nourrissent également leurs petits. Souvent un lièvre place son gîte dans leur voisinage, et y broute en paix les laiterons.
Ces animaux ont avec l'homme des relations d'utilité par leur fécondité et leurs fourrures. Il est remarquable qu'on les trouve dans toutes les moissons de l'Europe, et que leurs espèces sont varices comme les différents sites que l'homme devait habiter ; car il y a des espèces différentes de cailles , de perdrix, d'alouettes, d'hirondelles et de lièvres, pour les plaines , les montagnes , les landes , les prairies , les forêts , et les rochers.
Quant aux blés, ils ont des rapports innombrables avec les besoins de l'homme et de ses animaux domestiques. Ils ne sont ni trop hauts ni trop bas pour sa taille. Ils sont faciles à manier et à recueillir. Ils donnent des grains à sa poule, du son à son porc, du fourrage et des litières à son cheval et à son bœuf. Chaque plante qui y croît a des vertus particulièrement assorties aux maladies auxquelles les laboureurs sont sujets. Le pavot des champs guérit la pleurésie , il procure le sommeil, il apaise les hémorragies et les crachements de sang. Lebluet est diurétique , vulnéraire , cordial et rafraîchissant; il guérit les piqûres des bêtes venimeuses et l'inflammation des yeux. Ainsi un laboureur trouve toute sa pharmacie dans ses guérets.
La culture des blés lui présente bien d'autres concerts
agréables avec la vie humaine. Il connaît à leurs ombres les heures du jour, à leurs accroissements les rapides saisons ; et il ne compte ses années fugitives que par leurs récoltes innocentes. Il ne craint point , comme dans les villes , un hymen infidèle ou une postérité trop nombreuse. Ses travaux sont toujours surpassés par les bienfaits de la nature. Dès que le soleil est au signe de la Vierge , il rassemble ses parents , il invite ses voisins; et dès l'aurore il entre avec eux, la faucille à la main, dans ses blés mûrs. Son cœur palpite de joie en voyant ses gerbes s'accumuler, et ses enfants danser autour d'elles , couronnés de bluets et de coquelicots ; leurs jeux lui rappellent ceux de son premier âge , et la mémoire de ses vertueux ancêtres , qu'il espère revoir un jour dans un monde plus heureux. Il ne doute pas qu'il n'y ait un Dieu, à la vue de ses moissons ; et , aux douces époques qu'elles ramènent à son souvenir , il le remercie d'avoir lié la société passagère des hommes par une chaîne éternelle de bienfaits . Prés fleuris , majestueuses et murmurantes forêts , fontaines moussues, sauvages rochers fréquentés de la seule colombe, aimables solitudes qui nous ravissez par d'ineffables concerts , heureux qui pourra lever le voile qui couvre vos charmes secrets! mais plus heureux encore celui qui peut les goûter en paix dans le patrimoine de ses pères !
APPLICATION DE QUELQUES LOIS GENERALES DE h.\ NATURE AUX PLANTES.
Avant de parler des plantes, nous nous permettrons quelques réflexions sur le langage de la botanique.
Nous sommes encore si nouveaux dans l'étude de la nature, que nos langues manquent de termes pour en exprimer les harmonies les plus communes : cela est si vrai, que, quelque
1 Tiès-intéressanle. C'est la partie que l'auteur connaissait le mieux , après le sentiment.
exacte» que soient les descriptions des plantes, faites parles plus habiles botanistes, il est impossible de les reconnaître dans les campagnes , si on ne les a déjà vues eu nature , ou au moins dans un herbier. Ceux qui se croient les plus habiles en botanique n'ont qu'à essayer de peindre sur le papier une plante qu'ils n'auront jamais vue , d'après une description exacte des plus grands maîtres ; ils verront combien leur copie s'écartera de l'original. Cependant des hommes de génie se sont épuisés à donner aux parties des plantes des noms caractéristiques ; ils ont même choisi la plupart de ces noms dans la langue grecque, qui a beaucoup d'énergie. Il en est résulté un autre inconvénient : c'est que ces noms , qui sont la plupart composés, ne peuvent se rendre en français; et c'est une des raisons pour lesquelles une grande partie des ouvrages de Linnée est intraduisible. A la vérité, ces expressions savantes et mystérieuses répandent un air vénérable sur l'étude de la botanique; mais la nature n'a pas besoin de ces ressources de l'art des hommes pour s'attirer nos respects. La sublimité de ses lois peut se passer de l'emphase et de l'obscurité de nos expressions. Plus on porte la lumière dans son sein, plus on la trouve admirable.
Après tout, la plupart de ces noms étrangers, employés surtout par le vulgaire des botanistes, n'expriment pas même les caractères les plus communs des végétaux. Ils emploient , par exemple, fréquemment ces expressions vagues, suave rubente, suave olente , « d'un rouge agréable, d'une odeur suave, » pour caractériser des fleurs , sans exprimer la nuance de leur rouge, ni l'espèce de leur parfum. Ils sont encore plus embarrassés quand ils veulent rendre les couleurs rembrunies des tiges , des racines ou des fruits: atro-rubente , disent-ils, fusco-nigrescente, « d'un rouge obscur, d'un roux noircissant. » Quant aux formes des végétaux , c'est encore pis, quoiqu'ils aient fabriqué des mots composés de quatre ou cinq mots grecs pour les décrire.
J-J. Pvousseau me communiqua un jour des espèces de caractères algébriques qu'il avait imaginés pour exprimer très-
brièvement les couleurs et les formes des végétaux. Les uns représentaient les formes des fleurs; d'autres, celles des feuilles ; d'autres , celles des fruits. Il y en avait en cœur, en triangle, en losange, etc. Il n'employait que neuf ou dix de ces signes pour former l'expression d'une plante. Il y en avait de placés les uns au-dessus des autres, avec des chiffres qui exprimaient les genres et les espèces de plantes, en sorte que vous les eussiez pris pour les termes d'une formule algébrique. Quelque ingénieuse et expéditive que fut cette méthode , il me dit qu'il y avait renoncé, parce qu'elle ne lui présentait que des squelettes. Ce sentiment convenait à un homme dont le goût était égal au génie, et peut faire réfléchir ceux qui veulent donner des abrégés de toutes choses, surtout des ouvrages de la nature. Cependant l'idée de Jean- Jacques mérite d'être perfectionnée, quand elle ne servirait qu'à faire naître un jour un alphabet propre à exprimer la langue de la nature. Il ne s'agirait que d'y introduire des* accents , pour rendre les nuances des couleurs , et toutes les modifications des saveurs, des parfums et des formes. Après tout, ces caractères ne pourraient être rendus avec précision , si les qualités de chaque végétal ne sont d'abord déterminées exactement par des paroles : autrement, la langue des botanistes, à laquelle on reproche aujourd'hui de ne parler qu'à l'oreille , ne se ferait plus entendre qu'aux yeux.
Voici ce que j'ai à proposer sur un objet aussi intéressant , et qui se conciliera avec les principes généraux que nous poserons ensuite. Le peu que j'en dirai pourra servir à s'exprimer non-seulement dans la botanique et dans l'étude des autres sciences naturelles , mais dans tous les arts , où nous manquons à chaque instant de termes pour rendre les nuances et les formes des objets.
Quoique nous n'ayons que le seul terme de blanc pour exprimer la couleur blanche , la nature nous en présente de bien des sortes. La peinture sur ce point est aussi aride que la langue.
J'ai ouï raconter qu'un fameux peintre d'Italie se trouva
2(û ETUDE ONZIEME.
uq jour fort embarrassé pour peindre clans un tableau trois figures habillées de blanc; il s'agissait de donner de l'effet à ces figures vêtues uniformément , et de tirer des nuances de la couleur la plus simple et la moins composée de toutes. Il jugeait la chose impossible , lorsqu'en passant dans un marché au blé, il aperçut l'effet qu'il cherchait. C'était un groupe formé par trois meuniers, dont l'un était sous un arbre, le second dans la demi-teinte de l'ombre de cet arbre, et le troisième aux rayons du soleil ; en sorte que, quoiqu'ils fussent tous trois habillés de blanc, ils se détachaient fort bien les uns des autres. Il peignit donc un arbre au milieu des trois personnages de son tableau ; et en éclairant l'un d'eux des rayons du soleil , et couvrant les deux autres des différentes teintes de l'ombre, il trouva le moyen de donner différentes nuances à la blancheur de leurs vêtements. Au fond , c'était éluder la difficulté plutôt que la résoudre. C'est, en effet, ce que font les peintres en pareil cas. Ils diversifient leurs blancs par des ombres , des demi-teintes et des reflets ; mais ces blancs ne sont pas purs , et sont toujours altérés de jaune , de bleu , de vert , ou de gris. La nature en emploie de plusieurs espèces , sans en corrompre la pureté, en les pointillant, les chagrinant, les rayant ou les vernissant, etc.. Ainsi les blancs du lis, delà marguerite, du muguet, du narcisse, de l'anemona nemorosa , de l'hyacinthe , sont différents les uns des autres. Le blanc de la marguerite a quelque chose de celui de la cornette d'une bergère; celui de l'hyacinthe tient de l'ivoire; et celui du lis, demi-transparent et cristallin, ressemble à de la pâte de porcelaine. Je crois donc qu'on peut rapporter tous les blancs produits par la nature ou par les arts à ceux des pétales de nos fleurs. On aurait ainsi dans les végétaux une échelle des nuances du blanc le plus pur.
On peut se procurer de même toutes les nuances pures et imaginables du jaune, du rouge et du bleu, d'après les fleurs des jonquilles, des safrans, des bassinets des prés, des rose^ , des coquelicots, des bluets des blés , des pieds d'alouette, etc. On peut trouver également parmi nos fleurs toutes
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les nuances composées, telles que celles des violettes et des digitales pourprées, qui sont formées des différentes harmonies du rouge et du bleu. La seule couleur composée du bleu et du jaune, qui forme le vert des herbes , est si variée dans nos campagnes , que chaque plante en a, pour ainsi dire, sa nuance particulière. Je ne doute pas que la nature n'ait étalé avec autant de diversité les autres couleurs de sa palette dans le sein des fleurs ou sur la peau des fruits. Elle y emploie quelquefois des teintes fort différentes sans les confondre ; mais elle les pose les unes sur les autres , en sorte qu'elles font la gorge de pigeon ; tels sont les beaux pluches qui garnissent la corolle de l'anémone : ailleurs elle en glace la superficie , comme certaines mousses à fond vert qui sont glacées de pourpre ; elle en velouté d'autres, comme les pensées; elle saupoudre des fruits de fleur de farine, comme la prune pourprée de monsieur; ou elle les revêt d'un duvet léger pour adoucir leur vermillon , comme la pêche; ou elle lisse leur peau , et donne à leurs couleurs l'éclat le plus vif, comme au rouge de la pomme de calville.
Ce qui embarrasse le plus les naturalistes dans la dénomination des couleurs , ce sont celles qui sont rembrunies ; ou plutôt c'est ce qui ne les embarrasse guère, car ils se tirent d'affaire avec les expressions vagues et indécises de noirâtre , de gris , de couleur de cendre , de brun , qu'ils expriment à la vérité en mots grecs ou latins. Mais ces mots ne servent souvent qu'à altérer leurs images, en ne représentant rien du tout ; car que veulent dire , de bonne foi , ces mots atro-purpure?ite,fusco nigrescente, etc. , qu'ils emploient si souvent?
On peut faire des milliers de teintes très-différentes , auxquelles ces expressions générales pourront convenir. Comme ces nuances peu éclatantes sont en effet très-composées , il est fort difficile de les caractériser avec les expressions de notre nomenclature ordinaire. Mais on peut en venir aisément à bout en les rapportant aux diverses couleurs de nos végétaux domestiques. J'ai remarqué dans les écorces de nos arbres et de nos arbrisseaux , dans les capsules et les coques de leurs fruits, ainsi que dans les feuilles mortes, une va-