‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 16 sur 54 · BERN. DE S.-P1ERRE. — T. II · texte numérisé non relu

BERN. DE S.-P1ERRE. — T. II

riété incroyable de ces nuances ternes et sombres, depuis le jaune jusqu'au noir, avec tous les mélanges et accidents des autres couleurs. Ainsi , au lieu de dire en latin un jaune noircissant, ou une couleur cendrée, pour déterminer quelque nuance particulière de couleur dans les arts ou dans la nature, on dirait un jaune de couleur de noix sèche, ou un gris d'écorce de hêtre. Ces expressions seraient d'autant plus exactes , que la nature emploie invariablement ces sortes de teintes dans les végétaux , comme des caractères déterminants et des signes de maturité, de vigueur ou de dépérissement, et que nos paysans reconnaissent les diverses espèces de bois de ncs forêts à la simple inspection de leurs écorces. Ainsi , non-seulement la botanique, mais tous les arts, pourraient trouver dans les végétaux un dictionnaire inépuisable de cou leurs constantes , qui ne serait point embarrassé de mots composés , barbares et techniques, mais qui présenterait sans cesse de nouvelles images. Il en résulterait beaucoup d'agrément pour nos livres de sciences, qui s'embelliraient de comparaisons et d'expressions tirées du règne le plus aimable de la nature. C'est à quoi n'ont pas manqué les grands poètes de l'antiquité, qui y ont rapporté la plupart des événements de la vie humaine. C'est ainsi qu'Homère compare les générations rapides des faibles mortels aux feuilles qui tombent dans une forêt à la fin de l'automne; la fraîcheur de la beauté, à celle de la rose, et la pâleur dont se couvre le visage d'un jeune homme blessé à mort dans les combats, ainsi que l'attitude de sa tête penchée, à la couleur et à la flétrissure d'un lis dont la racine a été coupée par la charrue. Mais nous ne savons que répéter les expressions des hommes de génie , sans oser suivre leurs pas. Il y a plus , c'est que la plupart des naturalistes regardent les couleurs mêmes des végétaux comme de simples accidents. Nous verrons bientôt combien leur erreur est grande , et combien ils se sont écartés des plans sublimes de la nature, en suivant leurs méthodes mécaniques. On peut rapprocher de même les odeurs et les saveurs de toute espèce et de tous pays , de celles des plantes de nos jar-

dins et de nos campagnes. La renoncule de nos prés a l'acrimonie du poivre de Java. La racine de la caryophyllata ou benoîte, et les fleurs de nos œillets, ont l'odeur du girofle d'Amboine. Pour les saveurs et odeurs composées , on peut les rapporter à des odeurs et saveurs simples , dont la nature a mis les éléments dans tous les climats, et qu'elle a réunis dans la classe des végétaux. Je connais une espèce de morelle que mangent les Indiens, qui, étant cuite, aie goût de la viande de bœuf. Ils l'appellent bref te. Nous avons parmi les becs-de-grue une espèce dont la feuille a l'odeur du gigot de mouton rôti. Le muscari, espèce de petite hyacinthe qui croît dans nos buissons au commencement du printemps , a une odeur très-forte de prune. Ses petites fleurs monopétales d'un bleu tendre , sans lèvres ni découpures , ont aussi la forme de ce fruit. C'est par des rapprochements de cette nature que l'Anglais Dampier et le père du Tertre nous ont donné, à mon gré , les notions les plus justes des fruits et des fleurs qui croissent entre les tropiques , en les rapportant à des fleurs et des fruits de nos climats. Dampier , par exemple , pour décrire la banane, la compare, dépouillée de sa peau épaisse et à cinq pans , à une grosse saucisse ; sa substance et sa couleur, à celle du beurre frais en hiver; son goût , à un mélange de pomme et de poire de bon-chrétien, qui fond dans la bouche comme une marmelade. Quand ce voyageur vous parle de quelque bon fruit des Indes , il vous fait venir l'eau à la bouche. Il a un jugement naturel, supérieur à la fois aux méthodes des savants et aux préjugés du peuple Par exemple, il soutient avec raison , contre l'opinion commune des marins , que le plantin ou banane est le roi des fruits , sans en excepter le coco. Il nous apprend que c'est aussi l'opinion des Espagnols , et qu'une multitude de familles vivent , entre les tropiques, de ce fruit agréable, sain et nourrissant, qui dure toute l'année , et qui ne demande aucun, apprêt. Le père du Tertre n'est pas moins heureux et moins juste dans ses descriptions botaniques. Ces deux voyageurs vous donnent tout d'un coup , avec des similitudes triviales , une idée précise

d'un végétal étranger que vous ne trouverez point dans les noms grecs de nos plus habiles botanistes. Cette manière de décrire la nature par des images et des sensations communes est méprisée de nos savants ; mais je la regarde comme la seule qui puisse faire des tableaux ressemblants , et comme le vrai caractère du génie. Quand on l'a, on peut peindre tous les objets naturels , et se passer de méthodes ; et quand on ne Ta pas , on ne fait que des phrases.

Disons maintenant quelque chose de la forme des végétaux ; c'est ici que la langue delà botanique, et même celle des autres arts , sont fort stériles. La géométrie, qui s'en est particulièrement occupée , n'a guère calculé qu'une douzaine de courbes régulières, qui ne sont connues que d'un petit nombre de savants ; et la nature en emploie dans les seules formes des fleurs une multitude infinie : nous en indiquerons bientôt quelques usages. Ce n'est pas que je veuille faire d'une étude pleine d'agrément une science transcendante , et digne seulement des Newtons. Comme la nature a mis, je pense, ainsi que les couleurs, les saveurs et les parfums , tous les modèles de formes dans les feuilles, les Heurs et les fruits de tous les climats , soit dans les arbres , soit dans les herbes ou les mousses , on pourrait rapporter les formes végétales des autres parties du monde à celles de notre pays qui nous sont le plus familières. Ces rapprochements seraient bien plus intelligibles que nos mots grecs composés , et manifesteraient de nouvelles relations dans les différentes classes du même règne. Ils ne seraient pas moins nécessaires pour exprimer les agrégations des fleurs sur leurs tiges , des tiges autour de la racine , et les groupes des jeunes plantes autour de la plante principale. Nous pouvons dire que les noms de la plupart de ces agrégations et- dispositions végétales sont encore à trouver, les plus grands maîtres n'ayant pas été heureux aies caractériser, ou, pour parler nettement, ne s'en étant pas occupés. Par exemple , lorsque ïournefort « parle , dans son Foyage du Levant , d'un héliotrope de l'île de 1 Tournefort, Foyage au Levant , tome II

Naxos, qu'il caractérise ainsi, heliotropum humifusum, flore mtnimo, semine magno, « l'héliotrope couché, à fleur très-petite et à grande semence , » il dit « qu'il a ses fleurs dis- « posées en épi finissant en queue de scorpion. » Il y a deux fautes dans ces expressions , car les fleurs de cet héliotrope , semblables par leur agrégation aux fleurs de l'héliotrope de nos climats et de celui du Pérou , ne sont point disposées en épi , puisqu'elles sont rangées sur une tige horizontale et d'un seul côté, et quelles se recourbent en dessous comme la queue d'un limaçon, et non en dessus comme la queue d'un scorpion. La même inexactitude d'image se retrouve dans la description qu'il nous donne de la stachis cretica latifolia, « la stachis de Crète, à larges feuilles. » « Ses « fleurs., dit-il, sont disposées par anneaux. » On ne conçoit pas qu'il veuille faire entendre qu'elles sont disposées comme les divisions d'un roi d'échecs. C est cependant sous cette forme que les représente le dessin d'Aubriet, son dessinateur. Je ne connais point en botanique d'expression qui rende ce caractère d'agrégations sphériques par étages séparés de pleins et de vides, et qui se terminent en pyramide. Barheu du Bourg , qui a beaucoup d'imagination , mais peu d'exactitude , appelle cette forme « verticillée, » je ne sais pas pourquoi. Si c'est du mot latin vertex, tête ou sommet, parce que ces fleurs, ainsi agrégées, forment plusieurs sommets, cette dénomination conviendrait mieux à plusieurs autres plantes, et n'exprime point d'ailleurs les vides , les pleins , et la diminution progressive des étages des fleurs de la stachis. Tournefort la fait venir du mot latin verticillus. « C'est , dit-il , un petit pois percé d'un trou où l'on engage « le bas d'un fuseau à filer, afin de le faire tourner avec plus « de facilité. » C'est aller chercher bien loin une similitude fort imparfaite avec un outil très-peu connu. Ceci soit dit toutefois sans manquer à l'estime que je porte à un homme comme Tournefort, qui nous a frayé les premiers chemins de la botanique, et qui avait de plus une profonde érudition. Mais on peut juger, par cette négligence des grands maîtres ,

combien d'expressions vagues, inexactes et incohérentes remplissent la nomenclature de la botanique, et jettent de l'obscurité dans ses descriptions.

Après tout, me dira-t-on, comment caractériser l'agrégation des fleurs des deux plantes dont nous venons de parler? C'est en les rapportant à des agrégations semblables à celles des plantes de nos climats. Il n'y a en cela aucune difficulté : ainsi, par exemple, on rapporterait l'assemblage des fleurs de l'héliotrope grec à celui des fleurs de l'héliotrope français et péruvien ; et celui des fleurs de la stachis de Crète à celui des fleurs du marrube ou du pouliot. On y ajouterait ensuite les différences en couleur , odeur , saveur , qui en diversifient les espèces. On n'a pas besoin de composer des mots étrangers pour rendre des formes qui nous sont familières. Je défie même de rendre avec des paroles grecques ou latines , et avec les périphrases les plus savantes, la simple couleur d'une écorce d'arbre. Mais si vous me dites qu'elle ressemble à celle d'un chêne, j'en ai tout d'un coup la nuance.

Ces rapprochements de plantes ont encore ceci de très-utile, qu'ils nous offrent un ensemble de l'objet inconnu , sans lequel nous ne pouvons nous en former d'idée déterminée. C'est un des défauts de la botanique, de ne nous présenter les caractères des végétaux que successivement ; elle ne les assemble pas , elle les décompose. Elle les rapporte bien à un ordre classique , mais point à un ordre individuel. C'est cependant le seul que la faiblesse de notre esprit nous permet de saisir. Nous aimons l'ordre , parce que nous sommes faibles , et que la moindre confusion nous trouble ; or , il n'y a point d'ordre plus facile à adopter que celui qui se rapproche d'un ordre qui nous est familier, et que la nature nous présente partout Essayez de décrire un homme trait par trait , membre par membre ; quelque exact que vous soyez , vous ne m'en ferez jamais le portrait : mais si vous le rapportez à quelque personnage connu , si vous me dites , par exemple , qu'il a la taille et l'encolure d'un don Quichotte, un nez de saint Charles Borromée, etc. , vous me le peindrez en quatre mots.

DES PLANTES. 3t3

C'est à l'ensemble d'un objet que les ignorants, c'est-à-dire presque tous les hommes , s'attachent à le connaître.

11 serait donc essentiel d'avoir, en botanique, un alphabet de couleurs , de saveurs , d'odeurs , de formes et d'agrégations, tiré de nos plantes les plus communes. Ces caractères élémentaires nous serviraient à nous exprimer exactement dans toutes les parties de l'histoire naturelle , et à nous présenter des rapports curieux et nouveaux.

En attendant que des hommes plus savants que nous veuillent s'en occuper, nous allons entrer en matière, malgré rembarras du langage.

Lorsqu'on voit végéter une multitude de plantes de formes différentes sur le même sol , on est tenté de croire que celles du même climat naissent indifféremment partout. Mais il n'y a que celles qui viennent dans les lieux qui leur ont été particulièrement assignés par la nature , qui y acquièrent toute la perfection dont elles sont susceptibles. Il en est de même des animaux : on élève des chèvres dans des pays de marais , et des canards dans des montagnes ; mais la chèvre ne parviendra jamais, en Hollande, à la beauté de celle que la nature couvre de soie dans les rochers d'Angora ; ni le canard d'Angora n'aura jamais la taille et les couleurs de celui qui vit dans les canaux de la Hollande.

S? nous jetons un simple coup d'œil sur les plantes , nous verrons qu'elles ont des relations avec les éléments qui les font croître ; qu'elles en ont entre elles , lorsqu'elles se groupent les unes avec les autres ; qu'elles en ont avec les animaux qui s'en nourrissent; et enfin avec l'homme , qui est le centre de tous les ouvrages de la création. J'appelle ces relations harmonies , et je les distingue en élémentaires , en végétales , en animales , et en humaines. J'établirai, par cette division , un peu d'ordre dans l'examen que nous en allons faire. On peut bien penser que je ne les parcourrai pas en détail : celles d'une seule espèce nous fourniraient des spéculations que nous n'épuiserions pas dans le cours de la vie; mais je m'arrêterai assez à leurs harmonies générales , pour nous convaincre

qu'une intelligence infinie règne dans cette aimable partie de la création comme dans le reste de l'univers. Nous ferons ainsi l'application des lois que nous avons établies précédemment, et nous en entreverrons une multitude d'autres également dignes de nos recherches et denotre admiration. Lecteur, ne soyez point étonné de leur nombre ni de leur étendue : pénétrez-vous bien de cette vérité : Dieu n'a bien fait en vain. Un savant avec sa méthode se trouve arrêté dans la nature à chaque pas ; un ignorant, avec cette elef, peut en ouvrir toutes les portes.

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