BER>T. DE S. — PIERRE. —T. II. I
mon ouvrage quand je cesserais d'observer, et que j'aurais rassemblé tous les matériaux de l'histoire de la nature ; mais il m'en a pris comme à cet enfant qui avait creusé un trou dans le sable avec une coquille, pour y renfermer l'eau de la mer.
La nature est infiniment étendue, et je suis un homme trèsborné. Non-seulement son histoire générale , mais celle de la plus petite plante, est bien au-dessus de mes forces. Voici à quelle occasion je m'en suis convaincu.
Un jour d'été, pendant que je travaillais à mettre en ordre quelques observations sur les harmonies de ce globe , j'aperçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies, queFenvie me prit de les décrire. Le lendemain , j'y en vis d'une autre sorte , que je décrivis encore. J'en observai, pendant trois semaines, trente-sept espèces toutes différentes ; mais il y en vint à la fin en si grand nombre, et d'une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très-amusante, parce que je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d'expressions.
Les mouches que j'avais observées étaient toutes distinguées les unes des autres par leurs couleurs , leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées , d'argentées , de bronzées, de tigrées, de rayées, de bleues , de vertes , de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban; d'autres, allongée en pointe de clou. A quelques-unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir; elle étincelait à d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques unes en avaient de longues et de bril'antes comme des lames de nacre; d'autres, de courtes et de larges , qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement , les autres horizontalement , et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons ; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre
le vent , par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volants de papier, qui s'élèvent en formant , avec l'axe du vent, un angle, je crois , de vingt- deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs; d'autres , simplement pour s'y mettre à l'abri du soieiL Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout à fait inconnues ; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d'immobiles , et qui étaient peut-être occupées , comme moi , à observer. Je dédaignai , comme suffisamment connues , toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier : telles que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines , les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme , c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs , les pucerons qui en suçaient les tiges , les fourmis qui léchaient les pucerons ; enfin , les araignées qui , pour attraper ces différentes proies , tendaient leurs filets dans le voisinage.
Quelque petits que fussent ces objets , ils étaient dignes de mon attention , puisqu'ils avaient mérité celle "de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison, si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eût fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes , et l'on ne fait point l'histoire d'une ville sans parler de ses habitants. D'ailleurs mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne, sur la lisière d'un bois ou sur le bord d'un ruisseau , où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. Il était dans un pot de terre, au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des moments perdus. Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit, attirés par de simples émanations,
k ETUDE PREMIÈRE.
ou peut-être par des lumières phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'année , et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes , et les hommes surtout , qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.
Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur; car, dans ce cas, ma science n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui l'habitaient. Il n'y en avait pas une seule qui , le considérant avec ses petits yeux sphériques , n'y dût distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope , avec des recherches infinies. Leurs yeux même sont très-supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui s* it à son foyer, c'està-dire à quelques lignes de distance ; tandis qu'ils aperçoivent , par un mécanisme qui nous échappe , ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. Déplus, par leur disposition circulaire autour de la tête , ils voient en même temps toute la voûte du ciel , dont ceux d'un astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d'un coup d'œil, dans mon fraisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres , et successivement.
En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d'une lentille de verre qui grossissait médiocrement , je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux, et parsemés de glandes. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure , leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits , d'inclinés , de fourchus , de creusés en tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux , ainsi que leurs glandes , me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes , ces poils et ces canaux se présentent avec des formes , des couleurs et des fluides différents. Il v a même des
glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carrés ou rayonnants. Or la nature n'a rien fait en vain : quand elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux; elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau , et en si grand nombre, que le physicien Leuwenhoek y en a compté des milliers. Plusieurs autres après lui, entre autres Robert Hook , en ont vu, dans une goutte d'eau de la petitesse d'un grain de millet, les uns 10, les autres 30, et quelques-uns jusqu'à 45 mille. Ceux qui ignorent jusqu'où peuvent aller la patience et la sagacité d'un observateur pourraient douter de la justesse de ces observations , si Lyonnet , qui le rapporte dans la Théologie des insectes de Lesser x , n'en faisait voir la possibilité par un mécanisme assez simple. Au moins on est certain de l'existence de ces êtres , dont on a dessiné les différentes figures. On en trouve d'autres, avec des pieds armés de crochets, sur le corps de la mouche , et même sur celui de la puce. On peut donc croire, par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes , comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles , et qui boivent dans leurs glandes , façonnées en soleils, des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idée. Les anthères jaunes des fleurs, suspendues sur des filets blancs , leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire ; les corolles, des voûtes de rubis et de topaze , d'une grandeur incommensurable ; les nectaires , des fleuves de sucre ; les autres parties de la floraison , des coupes , des urnes , des pavillons , des dômes , que l'architecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités.
Je ne dis point ceci par conjecture; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j'y distinguai, avec la plus grande surprise , de superbes amphores à long
1 liv. II, chap. ni.
col, d'une matière semblable à l'améthyste, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur , que je ne l'aie vue composée d'une matière admirable, demi-transparente , parsemée de brillants , et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée , qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante , leur présente des milliers de jets d'eau ; fixée en boule à l'extrémité d'un de ses poils , un océan sans rivage ; évaporée dans l'air , une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter au lieu de descendre , se mettre en rond au lieu de se mettre de niveau , et s'élever en l'air au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets , celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent sans doute qu'il y a des hommes, et, parmi les hommes, des savants qui connaissent tout, qui expliquent tout; qui, passagers comme eux , s'élancent dans un infini en g**and , où ils ne peuvent atteindre ; tandis qu'eux , à la faveur de leur petitesse , en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps Parmi ces êtres éphémères, se doivent voir des jeunesses d'un matin et des décrépitudes d'un jour. S'ils ont des histoires , ils ont des mois , des années , des siècles , des époques proportionnées à la durée d'une fleur. Ils ont une autre chronologie que la nôtre, comme ils ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi, à mesure que l'homme s'approche des éléments de la nature , les principes de sa science s'évanouissent.
Tels devaient donc être ma plante et ses habitants naturels aux yeux de mes moucherons ; mais quand j'aurais pu acquérir, comme eux, une connaissance intime de ce nouveau monde , je n'en aurais pas encore eu l'histoire. Il aurait fallu étudier ses rapports avec le reste de la nature, avec le soleil qui la fait fleurir , les vents qui la ressèment , et les ruis-
seaux dont elle fortifie les rives , qu'elle embellit. Il eut fallu savoir comment elle se conserve en hiver par des froids qui font fendre les pierres , et comment elle reparaît verdoyante au printemps , sans qu'on ait pris soin de la préserver de la gelée; comment, faible et se traînant sur la terre, elle s'élève depuis le fond des humbles vallées jusqu'au sommet des Alpes , et parcourt le globe du nord au midi , de montagne en montagne , formant dans sa route mille réseaux charmants de ses fleurs blanches et de ses fruits couleur de rose , avec les plantes de tous les climats ; comment elle a pu s'étendre depuis les montagnes de Cachemire jusqu'à Archangel, et depuis les monts Félices en Norwége jusqu'au Kamtschatka ; comment enfin on la retrouve dans les deux Amériques , quoiqu'une infinité d'animaux lui fassent partout la guerre , et qu'aucun jardinier ne se mêle de la ressemer.
Avec toutes ces lumières, je n'aurais encore eu que l'histoire du genre , et non celle des espèces. Il en resterait encore à connaître les variétés , qui ont chacune leur caractère , par leurs fleurs uniques, accouplées, ou disposées en grappes; par la couleur, le parfum et la saveur de leurs fruits; par la grandeur , les découpures , les nervures , le lissé ou le velouté de leurs feuilles. Un de nos plus fameux botanistes , Sébastien Vaillant1 , en a trouvé, dans les seuls environs de Paris , cinq espèces différentes , dont trois portent des fleurs , sans donner de fruits. On en cultive une douzaine d'étrangères dans nos jardins, telles que celles du Chili, du Pérou, des Alpes ou de tous les mois ; celle de Suède , qui est verte , etc. Mais combien de variétés nous sont inconnues ! Chaque degré de latitude n'a-t-il pas la sienne ? N'est-il pas à présumer qu'il y a des arbres qui portent des fraises , comme il y en a qui portent des pois et des haricots ? ne peut-on pas même considérer comme des variétés du fraisier les espèces très-nombreuses des framboisiers et des rubus , avec lesquels il a une analogie frappante , par la découpure de ses feuilles , par ses sarments qui tracent sur la terre et qui se replantent eux-mêmes , par
1 Botanicon Parisicnse.
la forme de ses fleurs en rose , et celle de ses fruits , dont les semences sont en dehors ?N'a-t-il pas encore des affinités avec les églantiers et les rosiers par ses fleurs , avec le mûrier par ses fruits et" par ses feuilles ; avec le trèfle même , dont une espèce , aux environs de Paris, porte , de plus, des semences agrégées en forme de fraises , ce qui lui a fait donner le nom de trifolium fragiferum ? Si l'on pense maintenant que toutes ces espèces , variétés , analogies , affinités , ont dans chaque latitude des relations nécessaires avec une multitude d'animaux , et que ces relations nous sont tout à fait inconnues , on verra que l'histoire complète du fraisier suffirait pour occuper tous les naturalistes du -monde.
La vie d'un homme de génie suffirait à peine à l'histoire de quelques insectes. Quelque curieux même que soient les mémoires que l'on a rassemblés sur les mœurs et l'anatomie des animaux qui nous sont les plus familiers , on se flatte encore en vain de les connaître. La principale partie y manque, à mon gré; c'est l'origine de leurs amitiés et de leurs inimitiés. C'est là, ce me semble, l'essence de leur histoire , à laquelle il faut rapporter leurs instincts , leurs amours, leurs guerres, les parures, les armes et la forme même que la nature leur donne. Un sentiment moral semble avoir déterminé leur organisation physique. Je ne sache pas qu'aucun naturaliste se soit jamais occupé de cette recherche. Les poètes ont tâché d'expliquer ces instincts merveilleux et innés par des fables ingénieuses. L'hirondelle Progné fuyait les forêts; sa sœur Philomèle aimait à chanter dans ces lieux solitaires ; Progné lui dit un jour :
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien , en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
Parmi des demeures pareilles, Exerça sa fureur sur vos divins appas.— Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait , reprit sa sœurt que je ne vous suis pas :
Eu voyant les hommes , hélas !
\\ m'en souvient bien davantage.
Je n'entends point de fois les airs ravissants et mélancoliques d'un rossignol caché sous une feuillée , et les piou-piou prolongés qui traversent comme des soupirs le chant de cet oiseau solitaire , que je ne sois tenté de croire que la nature a révélé son aventure au sublime la Fontaine , en même temps qu'elle lui inspirait ces vers. Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes , elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux. Des philosophes fameux, infidèles au témoignage de leur raison et de leur conscience , ont osé en parler comme de simples machines. Ils leur attribuent des instincts aveugles , qui règlent d'une manière uniforme toutes leurs actions, sans passion, sans volonté, sans choix, et même sans aucune sensibilité. J'en marquais un jour mon étonnement à J.-J. Rousseau ; je lui disais qu'il était bien étrange que des hommes de génie eussent soutenu une thèse aussi extravagante; il me répondit fort sagement : C'est que quand l'homme commence à raisonner, il cesse de sentir.
Pour me donner une idée des variétés de la germination , les botanistes me montrent dans des bocaux une longue suite de graines nues de toutes les formes ; mais c'est la capsule qui les conserve , les aigrettes qui les ressèment , la branche élastique qui les élance au loin , qu'il m'importait d'examiner. Pour me montrer le caractère d'une fleur, ils me la font voir sèche , décolorée , et étendue dans un herbier. Est-ce dans cet état que je reconnaîtrai un lis ? N'est-ce pas sur le bord d'un ruisseau, élevant au milieu des herbes sa tige auguste , et réfléchissant dans les eaux ses beaux calices plus blancs que l'ivoire , que j'admirerai le roi des vallées ? Sa blancheur incomparable n'est-elle pas encore plus éclatante quand elle est mouchetée , comme des gouttes de corail , par de petits scarabées écarlates , hémisphériques , piquetés de noir, qui y cherchent presque toujours un asile ? Qui est-ce qui peut reconnaître dans une rose sèche la reine des fleurs? Pour qu'elle soit à la fois un objet de l'amour et de la philosophie, il faut la voir lorsque , sortant des fentes d'un rocher humide ;
elle brille sur sa propre verdure , que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines, que l'Aurore l'a couverte de pleurs , et qu'elle appelle, par son éclat et par ses parfums , la main des amants. Quelquefois une cantharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son vert d'émeraude \ c'est alors que cette fleur semble nous dire que , symbole du plaisir par ses charmes et par sa rapidité , elle porte , comme lui, le danger autour d'elle, et le repentir dans son sein.
La nature a donné aux plantes l'odorat , les bouches , les lèvres , les langues , les mâchoires , les dents , les becs , l'estomac , la chylification , les sécrétions qui s'ensuivent , enfin l'appétit et l'instinct des animaux. On ne peut pas dire, à la vérité , que chaque espèce d'animal vive d'une seule espèce de plantes ; mais on peut se convaincre , par l'expérience , que chacun d'eux en préfère une à toutes les autres , quand il peut se livrer à son choix. C'est surtout dans la saison où ils font leurs petits, qu'on peut remarquer cette préférence. Ils se déterminent alors pour celle qui leur donne à la fois des nourritures, des litières et des abris dans la plus parfaite convenance. C'est ainsi que le chardonneret affectionne le chardon , dont il a pris son nom , parce qu'il y trouve un rempart dans ses feuilles épineuses , des vivres dans sa semence , et de quoi bâtir son nid dans sa bourre. L'oiseau-mouche de la Floride préfère, par de semblables raisons, la bignonia : c'est une plante sarmenteuse qui s'élève à la hauteur des plus grands arbres , et qui en couvre souvent tout le tronc. 11 fait son nid dans une de ses feuilles , qu'il roule en cornet; il trouve sa vie dans ses fleurs rouges , semblables à celles delà digitale, dont il lèche les glandes nectarées; il y enfonce son petit corps , qui paraît dans ces fleurs comme une émeraude enchâssée dans du corail ; et il y entre quelquefois si avant, qu'il s'y laisse prendre. C'est donc dans les nids des animaux que nous chercherons leurs caractères , comme nous avons cherché celui des plantes dans leurs graines. C'est là que l'on peut reconnaître l'élément où ils doivent vivre, le site qu'ils doivent habiter, les aliments qui leur sont
PLAN DE L'OUVRAGE. il
propres, et les premières leçons d'industrie, d'amour ou de férocité qu'ils reçoivent de leurs parents. Le plan de leur vie est renfermé dans leurs berceaux. Quelque étranges que paraissent ces indications , elles sont celles de la nature , qui semble nous dire que nous reconnaîtrons le caractère de ses enfants comme le sien propre dans les fruits de l'amour, et dans les soins qu'ils prennent de leur postérité. Souvent elle couvre du même toit une vie végétale et une vie animale, en les liant des mêmes destinées. On les voit ensemble sortir de la même coque , éclore , se développer, se propager, et mourir. C'est dans le même temps qu'elles offrent , si j'ose dire , les mêmes métamorphoses. Tandis qu'une plante développe successivement ses germes , ses boutons , ses fleurs et ses fruits, un insecte se montre sur son feuillage tour à tour œuf, ver, nymphe et papillon, qui renferme, comme ses pères, les semences de sa postérité avec celles de la plante qui l'a nourri. C'est ainsi que la fable, moins merveilleuse que la nature , renfermait sous l'écorce des chênes la vie des dryades. Ces rapports sont si frappants dans les insectes , que les naturalistes eux-mêmes , malgré leur nombre prodigieux de classes isolées et sans détermination , en ont caractérisé quelques-uns par le nom de la plante où ils vivent ; tels sont la chenille du tithymale et le ver à soie du mûrier. Mais je ne crois pas qu'il y ait un seul animal qui s'écarte de ce plan , sans en excepter même les carnivores. Quoique la vie de ceux-ci paraisse en quelque sorte greffée sur celle des espèces vivantes , il n'y a aucun d'entre eux qui ne fasse usage de quelque espèce de végétal. C'est ce qu'on peut observer, non-seulement dans les chiens qui paissent le chiendent, et dans les loups, les renards, les oiseaux de proie , qui mangent des plantes qui ont pris d'eux leurs noms ; mais dans les poissons mêmes de la mer, qui sont tout à fait étrangers à notre élément. Ils sont attirés d'abord sur nos rivages par les insectes dont ils recueillent les dépouilles ; ce qui établit entre eux et les végétaux des rapports intermédiaires; ensuite par les plantes elles-mê-
mes : car la plupart ne viennent frayer sur nos côtes que lorsque certaines espèces y sont en fleur ou en fructification. Si elles viennent à y être détruites , ils s'en éloignent. Denis , gouverneur du Canada , rapporte , dans son Histoire naturelle de V Amérique septentrionale r, que les morues qui fréquentaient en foule les côtes de l'île de Miscou y disparurent en 1 669, parce que l'année précédente les forêts en avaient été consumées par un incendie. Il remarque que la même cause avait produit le même effet en différents lieux. Quoiqu'il attribue la fuite de ces poissons aux effets particuliers du feu , et que cet écrivain soit d'ailleurs plein d'intelligence , nous prouverons , par d'autres observations curieuses , qu'elle fut occasionnée par la destruction du végétal qui les attirait au rivage. Ainsi tout est lié dans la nature 2. Les faunes, les dryades et les néréides s'y donnent la main. Quel spectacle charmant nous offrirait une zoologie botanique ! Que d'harmonies inconnues se refléteraient d'une plante sur son animal, et d'un animal sur sa plante ! Que de beautés pittoresques s'y découvriraient ! Que de relations d'utilité de toute espèce en résulteraient pour nos plaisirs et nos besoins ! Il
1 Tome II, chap. xxn, page 350.
2 La même cause peut produire le même effet sur les oiseaux aquatiques. Sonnini rapporte, d'après un observateur hollandais, que des cormorans {pelecanus carbo Lin.) faisaient autrefois leurs nids, dans l'épaisse foret de Sevenhuis, mais que leurs nombreuses peuplades disparurent avec les arbres antiques qui les protégeaient. La colonie entière alla s'établir dans un de ces terrains inondés que les Hollandais appellent polders : c'est là que leurs nids, posés sur des touffes de joncs et de roseaux, s'élèvent de distance en dislance comme de petites îles, de sorte que ce polder a de loin l'aspect le plus singulier.
Les habitants du pays se sont fait un revenu assez considérable de la vente des oeufs de ces oiseaux, que les boulangers recherchent beaucoup, parce que leur emploi donne une qualité supérieure au biscuit de mer.
Chaque jour, des volées innombrables de cormorans se dispersent, et se partagent, pour ainsi dire, les eaux du pays; les uns se jettent sur la mer de Harlem , d'autres sur le Wael , le Leck , la Meuse ou l'Yssel , d'autres enfin sur les étangs et les marais situés à quelques lieues. Mais un fait digne de remarque, et qui est attesté par les pécheurs, c'est qu'ils ne touchent jamais aux poissons des eaux qui sont à portée de leur habitation. (A.-M.)
ne faudrait qu'une plante nouvelle dans nos champs pour attirer de nouveaux oiseaux dans nos bosquets, et des poissons inconnus à l'embouchure de nos fleuves. Ne pourrait-on pas même accroître la famille de nos animaux domestiques , en peuplant le voisinage des glaciers des hautes montagnes du Dauphiné et de l'Auvergne avec des troupeaux de rennes , si utiles dans le nord de l'Europe, ou avec des lamas du Pérou , qui se plaisent au pied des neiges des Andes , et que la nature a revêtus de la plus belle des laines ? Quelques mousses, quelques joncs de leurs pays suffiraient pour les fixer dans le nôtre. A la vérité, on a souvent tenté d'élever dans nos parcs des animaux étrangers , en observant même de choisir les espèces dont le climat approchait le plus du nôtre ; mais ils y ont bientôt dépéri , parce qu'on avait oublié de transplanter avec eux le végétal qui leur était propre. On les voyait toujours inquiets , la tête baissée , gratter la terre , et lui redemander en soupirant la nourriture qu'ils avaient perdue. Une herbe eût suffi pour les calmer, en leur rappelant les goûts du premier âge , les vents qui leur étaient connus , et les doux ombrages de la patrie ; moins malheureux toutefois que les hommes , qui n'en peuvent perdre les regrets qu'en en perdant entièrement le souvenir.
Que d'autres étendent les bornes de nos sciences, je me croirai plus utile si je peux fixer celles de notre ignorance. Nos lumières , comme nos vertus , consistent à descendre , et notre force à sentir notre faiblesse. Si je ne suis pas la route que la nature s'est réservée, au moins je marcherai dans celle que l'homme doit parcourir : c'est la seule qui lui présente des observations faciles , des découvertes utiles , des jouissances de toute espèce, sans instrument, sans cabinet, sans métaphysique et sans système.
Pour nous convaincre de son agrément, ordonnons , d'après notre méthode , quelques groupes avec les sites , les végétaux et les animaux les plus communs de nos climats. Supposons le terroir le plus ingrat , un écueil sur nos côtes , à l'embouchure d'un fleuve escarpé du côté de la mer, et en pente douce de
celui de la terre. Que, du côté de la mer, les flots couvrent d'écume ses. roches revêtues de varechs, de fucus et d'algues de toutes les couleurs et de toutes les formes , vertes , brunes, purpurines , en houppes et en guirlandes , comme j'en ai vu sur les côtes de Normandie à des roches de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que, du côté du fleuve, on voie, sur son sable jaune, un gazon fin mêlé d'un peu de trèfle, et çà etlà quelques touffes d'absinthe marine; mettons-y quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies, mais avec leur crue naturelle, et semblables à ceux que j'ai vus sur les bords de la Sprée , aux environs de Berlin , qui avaient une large cime et plus de cinquante pieds de hauteur ; n'y oublions pas l'harmonie des différents âges, si agréable à rencontrer dans toute espèce d'agrégation , mais surtout dans celle des végétaux ; qu'on voie de ces saules, lisses et remplis de suc, dresser en l'air leurs jeunes rameaux , et d'autres bien vieux , dont la cime soit pendante et les troncs caverneux ; ajoutons-y leurs plantes auxiliaires , telles que des mousses vertes et des lichens dorés qui marbrent leurs écorces grises , et quelques-uns de ces convolvolus appelés chemises de Notre-Dame, qui se plaisent à grimper sur leur tronc et à en garnir les branches ,sans fleurs apparentes, de leurs feuilles en cœur et de leurs fleurs évidées en cloches blanches comme la neige; mettons-y les habitants naturels au saule et à ses plantes, leurs papillons, leurs mouches , leurs scarabées et leurs autres insectes , avec les volatiles qui leur font la guerre , tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l'acier bruni, qui les attrapent en l'air; des bergeronnettes qui les poursuivent à terre en hochant la queue , et des martins-pêcheurs qui les prennent à fleur d'eau : vous verrez naître d'une seule espèce d'arbre une multitude d'harmonies agréables.
Cependant elles sont encore imparfaites Opposons au saule l'aune, qui se plaît comme lui sur les bords des fleuves, et qui, par sa forme, pareille à celle d'une longue tour , son feuillage large, sa verdure sombre , ses racines charnues , faites comme des cordes qui courent le long des rivages dont elles lient les
terres , contraste eu tout avec la masse éteudue , la feuille légère , la verdure frappée de blanc et les racines pivotantes du saule ; ajoutons-y les individus de l'aune de différents âges, qui s'élèvent comme autant d'obélisques de verdure, avec leurs plantes parasites, telles que des capillaires qui rayonnent en étoile sur leur tronc humide , de longues scolopendres qui pendent de leurs rameaux jusqu'à terre , et les autres accessoires en insectes et en oiseaux, et même en quadrupèdes , qui contrastent probablement en formes, en couleurs, en allures et en instincts avec ceux du saule : nous aurons , avec deux genres d'arbres , un concert ravissant de végétaux et d'animaux. Si nous éclairons ces bosquets des premiers rayons de l'aurore, nous verrons à la fois des ombres fortes et des ombres transparentes se répandre sur le gazon , une verdure sombre et une verdure argentée se découper sur l'azur des cieux , et leurs doux reflets, confondus ensemble , se mouvoir au sein des eaux. Supposons-y ( ce que ne peut rendre ni la peinture ni la poésie) l'odeur des herbes et même celle de la marine, le frémissement des feuilles , le bourdonnement des insectes, le chant matinal des oiseaux , le murmure sourd et entremêlé de silence des flots qui se brisent sur le rivage , et les répétitions que les échos font au loin de tous ces bruits qui , se perdant sur la mer , ressemblent aux voix des néréides : ah ! si l'amour ou la philosophie vous porte dans cette solitude, vous y trouverez un asile plus doux à habiter que les palais des rois.
Voulez-vous y faire naître des sensations d'un autre ordre , et entendre des passions et des sentiments sortir du sein des rochers? qu'au milieu de cet écueil s'élève le tombeau d'un homme vertueux et infortuné , et qu'on y lise ces mots : ici