DE L'ODORAT
lorsqu'elle estdans son état naturel, que de l'abjurer lorsqu'elle est corrompue par le vice.
de l'odobat.
Les plaisirs de l'odorat sont particuliers à l'homme; car jt n'y comprends point les émanations olfactives par lesquelles il juge de ses aliments, et qui lui sont communes avec la plupart des animaux. L'homme seul est sensible aux parfums , et il s'en sert pour donner plus d'énergie à ses passions. Mahomet disait qu'ils élevaient son âme vers le ciel. Quoi qu'il en soit, leur usage s'est introduit dans tous les cultes religieux , et dans les assemblées politiques d e beaucoup de nations. Les Brésiliens» ainsi que tous les Sauvages de l' Amérique septentrionale , ne délibèrent point sur quelque objet important sans fumer du tabac dans un calumet. C'est de cet usage que le calumet est devenu chez toutes ces nations le symbole de la paix , de la guerre, des alliances, suivant les accessoires qu'elles y ajoutent. C'est sans doute du même usage de fumer, qui était commun aux Scythes , comme le rapporte Hérodote , que le caducée de Mercure , qui ressemble beaucoup au calumet des Américains, et qui paraît n'avoir été comme lui qu'une pipe, devint le symbole du commerce. Le tabac accroît en quelque sorte les forces du jugement , en occasionnant une espèce d'ivresse dans les nerfs du cerveau. Léry dit que les Brésiliens fument du tabac jusqu'à s'enivrer. Nous observerons que ces peuples ont trouvé la plante la plus céphalique qu'il y ait dans le règne végétal, et que son usage est le plus universellement répandu de toutes celles qui existent sur le globe , sans en excepter la vigne et le blé. J'en ai vu cultiver en Finlande, au delà de Vibourg, par le 66e degré de latitude nord . Son habitude est si puissante , qu'un homme qui y est accoutumé se passera plus difficilement d'elle que de pain pendant un jour. Cette plante est cependant un véritable poison; elle affecte à la longue les nerfs de l'odorat, et quelquefois ceux de la vue. Mais l'homme est toujours prêt à altérer sa constitution physique , pourvu qu'il puisse renforcer en lui le sentiment intellectuel.
•i8?. ÉTUDE DOUZIÈME
Tout ce que nous avons dit , en ra p po rtant quelques lois générales de la nature, des harmonies, des consonnances, des contrastes et des oppositions, aboutit principalement au sens de la vue. Je ne parle pas des convenances , car elles appartiennent au sentiment de la raison , et sont entièrement distinctes de la matière. A la vérité, les autres relations sont fondées sur la raison même de la nature, qui nous réjouit par les couleurs et les formes génératives et engendrées, et qui nous attriste par celles qui nous annoncent la décomposition et la destruction. Mais, sans rentrer dans ce vaste et inépuisable sujet, je ne parlerai ici que de quelques effets d'optique qui font naître involontairement en nous le sentiment de quelques attributs de la Divinité.
Une des causes les plus ordinaires du plaisir que nous éprou vons à la vue d'un grand arbre, vient du sentiment de l'infini qui s'élève en nous par sa forme pyramidale. Les dégradations de ses divers étages de rameaux et des teintes de verdure , qui sont toujours plus légères à l'extrémité de l'arbre que dans le reste de son feuillage, lui donnent une élévation apparente qui n'a point de terme. Nous éprouvons les mêmes sensations dans le plan horizontal des campagnes , où nous apercevons souvent plusieurs plans de collines qui fuient les unes derrière les autres , et dont les dernières se confondent avec Je ciel. La nature produit les mêmes effets dans les grandes plaines, au moyen des vapeurs qu'élèvent les rivages des lacs ou les canaux des rivières et des fleuves qui les traversent : leurs contours sont d'autant plus multipliés que les plaines ont plus d'étendue, comme je l'ai souvent remarqué. Ces vapeurs se présentent sur différents plans : tantôt elles s'arrêtent comme des rideaux sur les lisières des forêts ; tantôt elles s'élèvent en colonnes le long des ruisseaux qui serpentent dans les prairies : quelquefois elles sont toutes grises ; d'autres fois elles sont éclairées et pénétrées par les rayons du soleil.
Sous tous ces aspects, elles nous montrent, si j'ose dire, plusieurs perspectives de l'infini dans l'infini même.
Je ne parle pas du spectacle ravissant que le ciel nous présente quelquefois par la disposition de ses nuages. Je ne sache pas qu'aucun philosophe ait soupçonné que leurs beautés avaient des lois. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a point d'animal qui vive à la lumière , qui ne soit sensible à leurs effets J'ai dit ailleurs quelque chose de leurs caractères d'amabilité ou de terreur, qui sont les mêmes que ceux des animaux et des végétaux aimables ou dangereux , conformément à ceux des jours et des saisons qu'ils nous annoncent. Les lois que j'en ai esquissées offriront des méditations délicieuses à qui voudra les étudier autrement qu'avec les moyens mécaniques de nos baromètres et de nos thermomètres. Ces instruments ne sont bons que pour régler les atmosphères de nos chambres , ils nous déguisent trop souvent l'action de la nature; ils annoncent la plupart du temps les mêmes températures aux jours qui font chanter les oiseaux , et à ceux qui les font taire. Les harmonies du ciel ne peuvent être senties que par le cœur humain. Tous les peuples , frappés de leur langage ineffable , lèvent les yeux et les mains vers le ciel , dans les mouvements involontaires de la joie et de la douleur. La raison, cependant, leur dit que la Divinité est partout. Pourquoi est-ce que nul d'entre eux ne tend les bras vers la terre ou à l'horizon, pour l'invoquer? d'où vient ce sentiment qui leur dit que Dieu est au ciel ? est-ce parce que le ciel est le séjour de la lumière ? estce parce que la lumière elle-même , qui nous fait apercevoir tous les objets , n'étant point , comme nos matières terrestres, sujette à être divisée, corrompue, détruite et renfermée, semble présenter quelque chose de céleste dans sa substance?
C'est au sentiment de l'infini que nous inspire la vue du ciel, qu'il faut attribuer le goût de tous les peuples pour bâtir des temples sur les sommets des montagnes, et le penchant invincible qu'avaient les Juifs à adorer, comme les autres nations, sur les lieux élevés. Il n'y a point de montagne dans les îles de l'Archipel qui n'ait son église, ni de coteau à la
Chine qui n'ait sa pagode. Si, comme le prétendent quelques philosophes, nous ne jugions jamais de la nature des choses que par des résultats mécaniques de comparaisons d'elles à nous , la hauteur des montagnes devrait humilier notre petitesse. Si nous voyions leur étendue en profondeur, les cheveux nous en dresseraient à la tête. D'où viennent des sensations si différentes de la grandeur en élévation et de la grandeur en abîme? Le danger est égal pour des êtres aussi faibles que nous. C'est parce que ces grands objets , en s'élevant vers le ciel , y élèvent nos âmes par le sentiment de l'infini , et qu'en nous éloignant de la terre , ils nous portent vers des beautés plus durables.
Les ouvrages de la nature nous présentent souvent plusieurs sortes d'infinis à la fois : ainsi, par exemple, un grand arbre , dont le tronc est caverneux et couvert de mousse , nous donne le sentiment de l'infini dans le temps, comme celui de l'infini en hauteur. Il nous offre un monument des siècles où nous n'avons pas vécu. S'il s'y joint l'infini en étendue, comme lorsque nous apercevons à travers ses sombres rameaux de vastes lointains , notre respect augmente. Ajoutez -y encore les divers groupes de sa masse, qui contrastent avec la profondeur des vallées et avec le niveau des prairies; ses demi-jours vénérables , qui s'opposent et se jouent avec l'azur des deux ; et le sentiment de notre misère, qu'il rassure par les idées de protection qu'il nous présente dans l'épaisseur de son tronc inébranlable comme un rocher, et dans sa cime auguste agitée des vents , dont les majestueux murmures semblent entrer dans nos peines : un arbre, avec toutes ces harmonies , nous inspire je ne sais quelle vénération religieuse. Aussi Pline dit que les arbres ont été les premiers temples des dieux.
L'impression sublime qu'ils produisent est encore plus profonde lorsqu'ils nous rappellent quelque sentiment de la vertu , comme le souvenir des grands hommes qui les ont plantés, ou de ceux dont ils ombragent les tombeaux. Tels étaient les chênes dTulus, à Troie. C'est par un effet de ce sentiment que les montagnes de la Grèce et de l'Italie nous
paraissent plus respectables que celles du reste de l'Europe , quoiqu'elles ne soient pas plus anciennes dans le monde, purce que leurs monuments, tout ruinés qu'ils sont, nous rappellent les vertus de ceux qui les ont habitées. Mais ce sujet n'est pas de cet article.
En général , les diverses sensations de l'infini augmentent par les contrastes des objets physiques qui les font naître. Nos peintres ne sont pas assez attentifs au choix de ceux quïls mettent sur les devants de leurs tableaux. Ils donneraient bien plus d'effet au fond de leurs scènes , s'ils lui en opposaient le frontispice, non-seulement en couleurs et en formes, comme ils font quelquefois , mais en nature. Ainsi, par exemple, si l'on veut donner beaucoup d'intérêt à un paysage riant et agréable , il faut qu'on l'aperçoive à travers un grand arc de triomphe , ruiné par le temps. Au contraire , une ville remplie de monuments étrusques ou égyptiens paraît encore plus antique , quand on la voit de dessous un berceau de verdure et de fleurs. Il faut imiter la nature , qui ne fait jamais venir les plantes les plus aimables , dans toute leur beauté , telles que les mousses , les violettes et les roses, qu'au pied des rustiques rochers.
Ce n'est pas que les consonnances ne produisent aussi da grands effets , surtout quand elles rapprochent des objets qui sont étrangers les uns aux autres. C'est ainsi , par exemple , que la coupole du collège desQuatre-Nations présente un point de vue magnifique , lorsqu'on l'aperçoit du milieu de la cour du Louvre, à travers l'arcade de ce palais qui est vis-à vis; car alors on la voit tout entière avec une partie du ciel , sous les claveaux de la voûte, comme si elle était une partie du Louvre. Mais dans cette consonnance même, qui donne tant d'étendue à notre optique , il y a encore un contraste de la forme concave de l'arcade à la forme convexe de la coupole.
Le grand art d'émouvoir est d'opposer des objets sensibles aux intellectuels. L'âme prend alors un grand essor. Elle passe du visible à l'invisible, et jouit, pour ainsi dire, à sa manière, en s' étendant dans les vastes champs du sentiment
et de l'intelligence. Chez certains peuples de la Tartarie , quand un grand est mort , son écuyer, après l'enterrement , prend par la bride le cheval qu'il avait coutume de monter; il met dessus l'habit de son maître , et le promène en silence devant l'assemblée, que ce spectacle fait fondre en larmes.
Quand les sous-entendus se multiplient et se lient a quelque affection vertueuse, les émotions de rame redoublent. Ainsi lorsque, dans V Enéide ' , Iule promet des présents à i\isus et à Euryale , qui vont chercher son père à Palantée , il dit à Nisus :
Bina dabo argento perfecta atque aspera signis Pocula, devicta genitor quaî cepit Arisba; Et tripodas geminos; auri duo magna talenta, Cratera antiquum, quem dal Sidonia Dido.
" Je vous donnerai deux amphores d'argent, avec des figures en re- -< lief d'une ciselure parfaite. Mon père s'en rendit maître à la prise d'A- « risba. J'y joindrai deux trépieds pareils, deux grands talents d'or, et « une coupe antique que, m'a donnée la reine Didon. »
Il promet à ces deux jeunes gens, que l'amitié rendait si unis, des présents doubles : deux amphores, deux trépieds pour les poser à la manière des anciens , deux talents d'or pour les remplir de vin, mais une seule coupe pour le boire nsemble. Encore quelle coupe ! il n'en vante ni la matière , ni le travail , comme dans les autres présents ; il y attache des qualités morales bien plus précieuses pour des amis. Elle est antique; elle n'a point été le prix de la violence , mais elle est un présent de l'amour Sans doute Iule l'avait reçue de Didon lorsqu'elle crut avoir épousé Énée.
Dans toutes les scènes de passions où l'on veut produire de grandes émotions, plus l'objet principal est circonscrit, plus le sentiment intellectuel qui en résulte est étendu. Il y en a plusieurs raisons , dont la plus importante est que les contrastes accessoires , comme ceux de la petitesse à la grandeur , de la faiblesse à la force , du fini à l'infini , concourent à augmenter le contraste du sujet. Quand le Poussin a voulu faire un tableau du déluge universel , il n'y a repré-
1 Lib. IX. V. 263.
sente qu'une famille. On y voit un vieillard à cheval qui se noie ; et, dans un bateau , un homme, qui est peut-être son fils , présente à sa femme , grimpée sur un rocher , un petit enfant vêtu d'une cotte rouge , qui , de son côté , cherche à s'aider de ses petits pieds pour parvenir sur la roche. Le fond du paysage est affreux par sa noire mélancolie. Les herbes et les arbres y sont trempés d'eau , la terre même en est pénétrée, comme on le voit par ce long serpent qui s'empresse de quitter son souterrain. Les-torrents coulent de tous côtés , le soleil paraît dans le ciel comme un œil crevé. Mais les plus grands intérêts y portent sur le plus faible objet : un père et une mère , près de périr , ne s'occupent que du salut de leur enfant Tous les sentiments sont éteints sur la terre , et l'amour maternel vit encore. Le genre humain est détruit à cause de ses crimes , et l'innocence va être enveloppée dans sa punition. Ces eaux débordées, ces terres noyées, cette noire atmosphère, ce soleil éteint, ces .solitudes désolées, cette famille fugitive, tous les effets de cette ruine universelle du monde se réunissent sur un enfant. Cependant il n'y a personne qui , en voyant le petit groupe de personnages qui l'environne , ne s'écrie : « Voilà le déluge universel. » Telle est la nature de notre âme. Loin d'être matérielle , elle ne saisit que les convenances. Moins vous lui montrez d'objets physiques, plus vous lui faites naître de sentiments intellectuels.
Platon appelle l'ouïe et la vue les sens de l'âme. Je crois qu'il les qualifie particulièrement de ce nom, parce que la vue est affectée de la lumière, qui n'est point une matière à proprement parler; et l'ouïe, des modulations de l'air, qui ne sont point en elles-mêmes des corps. D'ailleurs, ces deux sens ne nous apportent que le sentiment des convenances et des harmonies, sans nous mêler avec la matière, comme l'odorat, qui n'est affecté que des émanations des corps; lç goût, de leur fluidité, et le toucher, de leur solidité , de leur mollesse , de leur chaleur , et de leurs autres qualités
physiques Quoique l'ouïe et la vue soient les sens directs de l'âme, il n'en faut pas conclure cependant qu'un homme né sourd et aveugle serait imbécile, comme on l'a prétendu. L'ame voit et entend par tous les sens. C'est ce que prouvent les princes aveugles de Perse, dont les doigts ont tant d'intelligence , au rapport de Chardin , qu'ils tracent et calculent toutes les figures de la géométrie sur des tablettes. Tels sont encore les sourds et muets, auxquels M. l'abbé de l'Épée apprend à converser.
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur les rapports intellectuels de l'ouïe. Ce sens est l'organe immédiat de l'intelligence; c'est lui qui reçoit la parole, qui n'appartient qu'à l'homme, et qui est, par ses modulations infinies, l'expression de toutes les convenances de la nature et de tous les sentiments du cœur humain. Mais il y a un autre langage qui paraît appartenir encore plus particulièrement à ce premier principe de nous-mêmes , que nous avons appelé le sentiment : c'est la musique. Te ne m'étendrai pas sur le pouvoir incompréhensible qu'elle a de calmer et d'exciter les passions d'une manière indépendante de la raison, et de faire naître des affections sublimes, dégagées de toute perception intellectuelle ; ses effets sont assez connus. J'observerai seulement qu'elle est si naturelle à l'homme , que les premières prières adressées à la Divinité, et les premières lois, chez tous les peuples, ont été mises en chant. L'homme n'en perd le goût que dans les sociétés policées , dont les langues mêmes perdent à la longue leurs accents. C'est qu'une multitude de relations sociales y détruisent les convenances naturelles. On y raisonne beaucoup , et on n'y sent presque plus.
L'Auteur de la nature a jugé l'harmonie des sons si nécessaire à 1 homme, qu'il n'y a point de site sur la terre qui n'ait son oiseau chantant. Le serin des Canaries fréquente ordinairement, dans ces îles, les rives caillouteuses des montagnes. Le chardonneret se plaît dans les dunes sablonneuses-, l'alouette , dans les prairies ; le rossignol , dans les bocages , le long des ruisseaux; le bouvreuil , dont le chant est si
doux, dans l'épine blanche; la grive , la fauvette, le verdier, et tous les oiseaux qui chantent , ont leur poste favori. Il est très-renlarquable que partout ils ont l'instinct de se rapprocher de l'habitation de l'homme. S'il y a une cabane dans une forêt , tous les oiseaux chantants du voisinage viennent s'établir aux environs. On n'en trouve même qu'auprès des lieux habités. J'ai fait plus de six cents lieues dans les forêts de la Russie, et je n'y ai jamais vu de petits oiseaux qu'aux environs des villages. En faisant la visite des places, dans la Finlande russe , avec les généraux du corps du génie où je servais, nous faisions quelquefois vingt lieues dans un jour , sans rencontrer sur la route ni villages ni oiseaux. Mais quand nous apercevions voltiger des moineaux dans les arbres, nous jugions que nous étions près de quelque lieu habité. Cet indice ne nous a jamais trompés. Je le rapporte d'autant plus volontiers, qu'il peut quelquefois servir à des gens égarés dans les bois. Garcilasso de la Vega raconte que son père, ayant été détaché du Pérou avec une compagnie d'Espagnols, pour faire des découvertes au delà des Cordillères , pensa mourir de faim au milieu de leurs vallées et de leurs fondrières inhabitées. Il n'en serait jamais sorti, s'il n'eût aperçu en l'air une volée de perroquets , qui lui fit soupçonner qu'il y avait des habitations quelque part aux environs. Il se dirigea sur le vumb de vent qu'avaient suivi les perroquets, et parvint , après des fatigues incroyables , à une peuplade d'Indiens qui cultivaient des champs de maïs. JNous observerons que la nature n'a donné aucun chant agréable aux oiseaux de marine et de rivière, 4>arce qu'il eût été étouffé par les bruits des eaux, et que l'oreille humaine n'eût pu en jouir à la distance où ils vivent de la terre. S'il y a des cygnes qui chantent , comme on l'a prétendu, leur chant ne doit avoir que peu de modulations , et ressembler aux cris des canards et des oies . Celui des cygnes sauvages qui sont venus dernièrement s'établir à Chantilly n'a que quatre ou cinqnotes. Les oiseaux aquatiques ont des cris perçants , propres à se faire entendre dans les régions des vents et des tempêtes qu'ils habitent ,
et qui ont des convenances parfaites avec leurs sites bruyants et leurs solitudes mélancoliques. Les mélodies desoiseaux de chant ont de pareilles relations avec les sites qu'ils occupent , et même avec les distances où ils vivent de nos habitations. L'alouette, qui fait son nid dans nos blés, et qui aime à s'y élèvera perte de vue, se fait entendre en l'air, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. L'hirondelle, qui frise en volant les parois de nos maisons, et qui se repose sur nos cheminées, a un petit gazouillement doux, qui n'est point étourdissant , comme serait celui des oiseaux de bocages ; mais le rossignol solitaire se fait ouïr à plus d'une demi-lieue. Il se méiie du voisinage de l'homme; et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouïe.^1 choisit, pour cet effet, les lieux les plus retentissants , afin que leurs échos donnent plus d'action à sa voix. Quand il s'est établi dans son orchestre, il chante alors un drame inconnu, qui a son exorde, son exposition , ses récits, ses événements, entremêlés tantôt des sons de la joie la plus éclatante, tantôt de ressouvenirs amers et lamentables, qu'il exprime par de longs soupirs. Il se fait entendre au commencement de la saison où la nature se renouvelle, et semble présenter à l'homme un t ableau de la carrière inquiète qu'il doit parcourir.
Chaque oiseau a une voix convenable au temps et au poste où il se montre, et relative aux besoins de l'homme. Le cri perçant du coq le réveille, au point du jour, pour les travaux , le chant gai de l'alouette , dans la prairie , invite les bergères aux danses; la grive gourmande, qui ne paraît qu'en automne, appelle aux vendanges les rustiques vignerons. L'homme seul, de son côté, est attentif aux accents des oiseaux. Jamais le cerf, qui versa des larmes sur ses propres malheurs, ne soupira à ceux de la plaintive Philomèle. Jamais le bœuf laboureur, mené à la boucherie après de pénibles services , ne tourna sa têle vers elle, en lui disant : « Oiseau solitaire, voyez «comme l'homme récompense ses serviteurs!» La nature a répandu ces distractions et ces consonnances de fortunes sur des êtres volatils, afin que notre âme, susceptible de tous
les maux , trouvant partout à les étendre , pût partout en affaiblir le poids. Elle a rendu capables de ces communications les corps même insensibles. Souvent elle nous présente , au milieu des scènes qui affligent notre vue , d'autres scènes qui réjouissent notre ouïe , et nous rappellent d'intéressants ressouvenirs. C'est ainsi que, du sein des forêts, elle nous transporte sur le bord des eaux par les frémissements des trembles et des peupliers. D'autresfois elle nous apporte, sur le bord des ruisseaux , les bruits de la mer et des manœuvres des navires, par les murmures des roseaux agités par les vents. Quand elle ne peut séduire notre raison par des images étrangères , elle l'assoupit par le charme du sentiment : elle fait sortir du sein des forêts, des prairies et des vallons , des bruits ineffables , qui excitent en nous de douces rêveries , et nous plongent dans de profonds sommeils.
Je ne ferai que quelques réflexions sur le toucher. Il est le plus obtus de nos sens , et cependant il est , en quelque sorte , le sceau de notre intelligence. Nous avons beau voir un corps de toutes les manières, nous ne croyons pas le connaître, si nous ne pouvons pas le toucher. Cet instinct vient peutêtre de notre faiblesse , qui cherche dans ces rapprochements des points de protection. Quoi qu'il en soit, ce sens, tout obscur qu'il est, peut nous communiquer l'intelligence, comme on peut le voir par l'exemple cité par Chardin, des aveugles de Perse qui traçaient avec leurs doigts des figures de géométrie, et jugeaient très bien de la bonté d'une montre en en maniant les roues. La sage nature a mis les principaux organes de ce sens , qui est répandu sur toute la surface de notre peau, dans nos pieds et dans nos mains, qui sont les membres le plus à portée de juger des qualités des corps. Mais afin qu'ils ne fussent pas exposés à perdre leur sensibilité par des chocs fréquents , elle leur a donné beaucoup de souplesse , en les divisant en plusieurs doigts , et ces doigts en plusieurs articulations; de plus, elle les a garnis,
du côté du contact, de demi-molettes élastiques, qui présentent à la fois de la résistance dans leurs parties calleuses et saillantes , et une sensibilité exquise dans leurs parties renr trantes.
Cependant je m'étonne que la nature ait répandu le sens du toucher sur toute la surface du corps humain, qui se trouve, par là, exposé à une multitude de souffrances, sans qu'il en résulte pour lui beaucoup d'avantages. L'homme est le seul des animaux qui soit obligé de se vêtir. Il y a, à la vérité, quelques insectes qui se font des fourreaux , comme les teignes ; mais ils naissent dans des lieux où leurs habits sont, pour ainsi dire , tout faits. Ce besoin , qui est devenu une des plus inépuisables sources de notre vanité, est, à mon gré, un des plus grands témoignages de notre misère. L'homme est le seul être qui ait honte de paraître nu. C'est un sentiment dont je ne vois pas de raison dans la nature, ni de similitude dans l'instinct des autres animaux. D'ailleurs, indépendamment de toute affection de pudeur, il est contraint , par la nécessité, de se vêtir dans tous les climats. Quelques philosophes, enveloppés de bons manteaux, et qui ne sortent point de nos villes, se sont figuré un homme naturel sur la terre , comme une statue de bronze au milieu d'une place publique Mais, sans parler de tous les inconvénients qui affligent au dehors sa malheureuse existence, comme le froid , le chaud , le vent, la pluie, je ne m'arrêterai qu'à une incommodité qui nous paraît légère dans nos appartements, mais qui est insupportable à un homme nu dans les plus douces températures : ce sont les mouches. Je citerai, à ce sujet, le témoignage d'un homme dont la peau devait être à l'épreuve : c'est celui du flibustier Raveneau de Lussan, qui traversa en 1688 l'isthme de Panama, en revenant de la mer du Sud. Voici ce qu'il dit, en parlant des Indiens du cap de Gracias- à-Dios : « Quand le « sommeil les prend, ils font un trou dans le sable, où ils se « couchent, et ensuite ils se recouvrent avec le même sable : ■ ce qu'ils font pour se mettre à couvert des insultes des « moustiques, dont l'air est le plus souvent tout rempli. Ce
« sont de petits moucherons que l'on sent plutôt qu'on ne ies • voit, et qui ont un aiguillon si piquant et si venimeux , que « lorsqu'ils l'appuient sur quelqu'un , il semble que ce soit « un dard de feu qu'ils y lancent.
« Ces pauvres gens sont si tourmentés de ces fâcheux in- « sectes quand il ne vente point, qu'ils en deviennent comme « lépreux; et je puis assurer avec vérité, le sachant par ma pro- « pre expérience, que ce n'est pas une légère souffrance que « d'en être attaqué; car, outre qu'ils font perdre le repos de « la nuit , c'est que lorsque nous avons été réduits à aller le « dos nu, faute de chemises, l'importunité de ces animaux « nous faisait désespérer, et entrer dans des rages à ne nous « plus posséder1. »
C'est, je crois, à cause de l'incommodité des mouches, trèscommunes et très-nécessaires dans les lieux marécageux et humides des pays chauds, que la nature a mis peu de quadrupèdes à poils sur leurs rivages, mais des quadrupèdes à écailles , comme les tatous , les armadilles , les tortues , les lézards , les crocodiles , les caïmans, les crabes de terre , les bernards-Termite , et les autres reptiles écailleux , comme les serpents, sur lesquels les mouches n'ont point de prise. C'est peut-être aussi pour cette raison que les porcs et les sangliers , qui aiment à fréquenter ces sortes d'endroits , ont des poils longs, roides et hérissés qui écartent les insectes volatiles.
Au reste , la nature n'a pris à cet égard aucune précaution pour l'homme. Certes , en voyant la beauté de ses formes et sa grande nudité, il m'est impossible de ne pas admettre l'ancienne tradition de notre origine. La nature , en le mettant sur la terre , lui a dit : « Va , être dégradé , intelligence sans « lumière, animal sans vêtement, va pourvoir à tes besoins, « tu ne pourras éclairer ta raison aveugle qu'en la dirigeant « sans cesse vers le ciel , ni soutenir ta vie malheureuse que « par le secours de tes semblables. » Ainsi, de la misère de l'homme naquirent les deux commandements de la loi.
1 Journal d'un voyage à la mer du Sud , en 1688.