DES SENTIMENTS DE L'AME , ET PREMIÈREMENT DES AFFECTIONS DE L'ESPRIT
Je ne parlerai des affections de l'esprit que pour les distinguer des sentiments de l'âme : ils diffèrent essentiellement les uns des autres. Par exemple, autre est le plaisir que nous donne une comédie , autre celui que nous donne une tragédie. L'émotion qui nous fait rire est une affection de l'esprit ou delà raison humaine ; celle qui nous fait verser des larmes est un sentiment de l'âme. Ce n'est pas que je veuille faire de l'esprit et de l'âme deux puissances de nature différente; mais il me semble, comme nous l'avons déjà dit , que l'un est à l'autre ce que la vue est au corps ; l'esprit est une faculté, et l'âme est le principe; l'âme est, si j'ose le dire, le corps de notre intelligence. Je regarde donc l'esprit comme une vue intellectuelle, à laquelle on peut rapporter les autres facultés de l'entendement: Y imagination, qui voit les choses à venir ; la mémoire, qui voit celles qui sont passées ; et le jugement , qui aperçoit leurs convenances. L'impression que nous font ces vues diverses excite quelquefois en nous un sentiment qu'on appelle Y évidence, et alors celle-ci appartient immédiatement à notre âme (ce que nous éprouvons par l'émotion délicieuse qu'elle y fait naître subitement) ; mais , parvenue là, elle n'est plus du ressort de notre esprit, parce que quand nous commençons à sentir nous cessons de raisonner ; nous ne voyons plus, nous jouissons.
Comme notre éducation et nos mœurs nous dirigent vers notre intérêt personnel , il arrive de là que notre esprit ne s'occupe plus que des convenances sociales , et que notre raison n'est plus , à la fin , que l'intérêt de nos passions ; mais notre âme , livrée à elle-même , cherche sans cesse les convenances naturelles , et notre sentiment est toujours l'intérêt du genre humain.
Ainsi , je le répète, l'esprit est la perception des lois de la société, et le sentiment est la perception des lois de la nature. Ceux qui nous montrent les convenances de la société, tels