‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 30 sur 54 · DES SENTIMENTS DE LAME · texte numérisé non relu

DES SENTIMENTS DE LAME

que les écrivains comiques, satiriques, épigrammatiques, et même la plupart des moralistes, sont des hommes d'esprit : tels ont été l'abbé de Choisy, la Bruyère, Saint-Évremond, etc.. Ceux qui nous découvrent les convenances de la nature , comme les poètes tragiques , les poètes sensibles , les inventeurs des arts, les grands philosophes, sont des hommes de génie : tels ont été Shakspeare, Corneille, Racine, Newton, Marc-Aurèle , Montesquieu, la Fontaine, Fénelon, J.-J. Rousseau. Les premiers appartiennent à un siècle , à une saison , à une nation , à une coterie ; les autres , à la postérité et au genre humain.

On sentira encore mieux la différence qu'il y a entre l'esn prit et l'âme, en dénaturant leurs affections. Toutes les fois, par exemple, que les perceptions de l'esprit sont amenées jusqu'à l'évidence, elles nous font un grand plasir, indépendamment de toutes les relations particulières d'intérêt, parce qu'elles excitent ennous un sentiment, commenous l'avons dit. Mais quand nous analysons nos sentiments , et que nous les rapportons à l'examen de notre esprit, les émotions sublimes qu'ils excitaient en nous s'évanouissent; car nous ne manquons pas de les rapporter alors à quelque convenance de société, de fortune, de système , ou d'autre intérêt personnel dont se compose notre raison. Ainsi, dans le premier cas, nous changeons notre cuivre en or ; et dans le second , notre or en cuivre.

Au reste, rien de plus pernicieux , à la longue, que notre esprit pour étudier la nature ; car quoiqu'il saisisse çà et là quelques convenances naturelles, il n'en suit pas la chaîne fort loin : d'ailleurs il y en a un beaucoup plus grand nombre qu'il n'aperçoit pas , parce qu'il ramène toujours tout à lui, et au petit ordre social ou scientifique dans lequel il est circonscrit. Ainsi , par exemple , s'il jette un coup d'œil sur les sphères célestes, il en rapportera la formation au travail d'une verrerie; et s'il admet un être créateur, il le représen tera comme un machiniste désœuvré, occupé à faire des globes, uniquement pour le plaisir de les faire tourner. Il cou-

î% ETUDK DOUZIÈME.

dura , de son propre désordre , qu'il n'y a point d'ordre dans la nature; de son immoralité, qu'il n'y a point de moralité. Comme il rapporte tout à sa raison, et qu'il ne voit pas de raison d'exister lorsqu'il ne sera plus sur la terre , il en conclut en effet qu'alors il n'existera pas. S'il était conséquent, il en conclurait également qu'il n'existe pas maintenant; car il ne trouve certainement ni en lui, ni autour de lui, de raison actuelle de son existence.

IVous sommes convaincus de notre existence par une. puissance bien supérieure à notre esprit , qui est le sentiment. i\ous allons porter cet instinct naturel dans les recherches de l'existence de la Divinité, et l'immortalité de l'âme, sur lesquelles notre raison versatile s'est si souvent exercée pour et contre. Quoique notre insuffisance soit trop grande pour nous porter bien loin dans cette carrière infinie , nous espérons que nos aperçus et nos erreurs mêmes donneront aux hommes de génie le courage d'y entrer. Ces vérités sublimes et éternelles nous semblent tellement empreintes dans le cœur humain, qu'elles nous paraissent être les principes mêmes de notre sentiment, et se manifester dans nos affections les plus communes , comme dans nos passions les plus déréglées.

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Le sentiment de l'innocence nous élève vers la Divinité, et nous porte à la vertu. Les Grecs et les Romains faisaient chanter les enfants dans leurs fêtes religieuses, et les chargeaient de présenter les offrandes aux autels , afin de rendre., par le spectacle de leur innocence, les dieux favorables à la patrie. La vue de l'enfance rappelle l'homme auxsentiments de la nature. Lorsque Caton d'Utique eut pris la résolution (ie se tuer, ses amis et ses serviteurs lui retirèrent son épée ; et comme il la leur redemanda en se mettant dans une vinlente colère , ils envoyèrent un enfant la lui porter : mais la corruption de ses contemporains avait étouffé dans son cœur ie sentiment que devait y faire naître l'innocence.

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