‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 32 sur 54 · DE L'AMOUR DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR DE LA PATRIE

aimées , comme un sentiment d'une nature céleste et immortelle. Il y a en Suisse un air de musique antique et fort simple, appelé le ranz des vaches. Cet air est d'un tel effet, qu'on fut obligé de défendre de le jouer, en Hollande et en France , devant les soldats de cette nation , parce qu'il les faisait déserter tous l'un après l'autre. Je m'imagine que ce ranz des vaches imite le mugissement des bestiaux, les retentissements des échos , et d'autres convenances locales qui faisaient bouillir le sang dans lesveinesde ces pauvres soldats, en leur rappelant les vallons, les lacs, les montagnes de leur patrie (14), et en même temps les compagnons du premier âge , les premières amours , et les souvenirs des bons aïeux.

L'amour de la patrie semble croître à proportion qu'elle est innocente et malheureuse. Voilà pourquoi les peuples sauvages aiment plus leur pays que les peuples policés ; et ceux qui habitent des contrées après et rudes, comme les habitants des montagnes , que ceux qui vivent dans des contrées fertiles et dans de beaux climats. Jamais la cour de Russie n'a pu engager aucun Samoïède à quitter les bords de la mer Glaciale, pour s'établir à Pétersbourg. On amena , le siècle passé , quelques Groënlandais à la cour de Copenhague, on les y combla de bienfaits , et ils y moururent en peu de temps de chagrin. Plusieurs d'entre eux se noyèrent en voulant retourner en chaloupe dans leur pays. Ils virent avec le plus grand sangfroid toutes les magnificences de la cour de Danemark ; mais il y en avait un qui pleurait toutes les fois qu'il apercevait une femme portant un enfant dans ses bras. On conjectura que cet infortuné était père. Sans doute , la dou«eur de l'éducation domestique attache ainsi fortement ces peuples aux lieux qui les ont vus naître. Ce fut elle qui inspira aux Grecs et aux Romains tant de courage pour défendre leur patrie. Le sentiment de l'innocence en redouble l'amour, parce qu'il rend toutes les affections du premier âge pures . saintes et inaltérables. Virgile a bien connu l'effet de ce sentiment quand il fait dire à Nisus , qui veut détourner Euryale de s'exposer avec lui au danger d'une expédition nocturne, ces mots touchants :

Te superesse velim : tua vita dignior œtas. '< J'ai désiré que vous me surviviez; votre âge, plus qui; te mien , est '< digne de la vie. »

Mais chez les peuples où l'enfance est malheureuse, et corrompue par des éducations ennuyeuses, féroces et étrangères , il n'y a pas plus d'amour de la patrie que d'innocence. C'est une des causes pour lesquelles tant d'Européens courent le monde, et pourquoi il y a si peu de monuments anciens en Europe ; parce que la génération qui suit ne manque jamais de détruire les monuments de celle qui Ta précédée. Voila pourquoi nos livres , nos modes , nos usages, nos cérémonies, nos langues vieillissent si vite, et sont tout différents d'un siècle à l'autre ; et que toutes ces choses se maintiennent les mêmes chez les peuples sédentaires de l'Asie depuis une longue suite de siècles , parce que les enfants élevés en Asie, dans leur famille , avec beaucoup de douceur, restent attachés aux établissements de leurs ancêtres par reconnaissance pour leur mémoire, et aux lieux qui les ont vus naître par le souvenir de leur bonheur et de leur innocence.

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