DE LA NOBLESSE
Les anciens peuples de l'Europe imaginèrent , pour porter les hommes à la vertu, d'anoblir les descendants de leurs citoyens vertueux. Ilssonttombés dans de grands inconvénients, en rendant la noblesse héréditaire ; car ils ont interdit par là aux autres citoyens les routes de l'illustration. Comme elle est l'apanage perpétuel d'un certain nombre de familles, elle cesse d'être la récompense nationale, sans quoi toute une nation deviendrait noble à la fin ; ce qui y produirait une léthargie fatale aux arts et aux métiers , comme il est arrivé en Espagne et à une partie de l'Italie. Il en résulte encore bien d'autres maux, dont le principal est de former dans un État deux nations qui , à la fin , n'ont plus rien de commun : le patriotisme s'y détruit, et elles ne tardent pas à être subjuguées. Tel a été de nos jours le sort de la Hongrie, delà Bohême» de la Pologne , et d'une partie même des provinces de notre royaume, telle que la Bretagne, où la noblesse , trop nombreuse et trop altière , formait une classe absolument distincte du reste des citoyens. Il est digne de remarque que ces pays, quoique républicains, quoique si puissants, au jugement de nos écrivains politiques , par la liberté de leur constitution, ont été subjugués fort aisément par des princes despotiques , qui ne commandent , dit-on , qu'à des esclaves. C'est que le peuple , par tout pays, aime mieux avoir un souverain que mille tyrans, et que son sort décide toujours
celui de ses maîtres. Les Romains affaiblirent les distinctions injustes et odieuses qui se trouvaient entre les patriciens et les plébéiens, en accordant à ces derniers des privilèges et des charges de la plus haute considération.
d'un Elysée.
Les anoblissements ont encore cet inconvénient , c'est que tel commence par les vertus de Marius , qui finit par avoir ses vices. J'ai à proposer un moyen d'illustration qui n'entraîne point les dangers de l'hérédité et de l'inconstance des hommes : c'est de n'accorder qu'à la mort les récompenses de la vertu.
La mort met le dernier sceau à la mémoire des hommes. On sait de quel poids étaient les jugements que les Égyptiens prononçaient sur les citoyens après leur mort. C'était alors que les Romains en faisaient quelquefois des demi-dieux , ou quelquefois les jetaient dans le Tibre. Le peuple , au défaut des prêtres et des magistrats , exerce encore parmi nous une partie de ce sacerdoce. Je me suis arrêté plus d'une fois le soir à la vue d'un superbe convoi , moins pour en voir la pompe que pour écouter les jugements portés par le peuple sur le très-haut et très-puissant seigneur qui en était l'objet. J'ai entendu souvent demander : « Était-il bon maître? aimait- « il sa femme et ses enfants ? était-il bon aux pauvres ? » Le peuple insiste beaucoup sur cette dernière question, parce qu'étant sans cesse mené par son principal besoin , il ne connaît guère , dans les riches , d'autre vertu que la bienfaisance. J'ai entendu souvent répondre : « Oh ! il ne faisait « de bien à personne; il était dura sa famille et à ses domesti- « ques. » J'ai entendu dire, à l'enterrement d'un fermier général qui a laissé plus de douze millions de bien : « Il pour- « suivait les pauvres de la campagne à coups de fourche, quand « ils se présentaient à la grille de son château.» Vous entendez là-dessus les spectateurs jurer, et maudire la mémoire du défunt. Telles sont ordinairement les oraisons funèbres
des riches dans la bouche du peuple. Il ne faut pas douter que ses jugements n'eussent des suites , si la police de Paris n'était pas aussi bien tenue.
Il n'y a que la mort qui assure les réputations , et il n'y a que la religion qui puisse les consacrer. Nos grands le savent fort bien. C'est de là que vient le faste de leurs monuments dans nos églises. Ce ne sont pas les prêtres qui les obligent de s'y faire enterrer, comme bien des gens se l'imaginent. Les prêtres n'en recevraient pas moins leurs droits , si on les enterrait à la campagne; ils se feraient , comme de raison, fort bien payer de leurs voyages , et ils ne respireraient pas toute l'année , dans leurs stalles , l'odeur infecte des cadavres. Le principal obstacle à cette police nécessaire vient des grands et des riches , qui , n'allant guère à l'église pendant leur vie , veulent y être après leur mort, afin que le peuple admire leurs mausolées, et leurs Vertus de marbre et de bronze. Mais, grâces aux allégories de nos artistes et aux inscriptions latines de nos savants , le peuple n'y entend rien , et ne fait d'autre réflexion à leur vue, si ce n'est que tout cela coûte beaucoup d'argent , et que tout le cuivre qu'on y a employé servirait bien mieux à leur faire des chaudrons.
Il n'y a que la religion qui puisse consacrer d'une manière durable la mémoire de la vertu. Le feu roi de Prusse, qui connaissait si bien les grands ressorts de la politique , n'avait pas oublié celui-là. Comme la religion protestante , qui est dominante dans son pays , bannit des temples les images des saints , il y avait fait mettre les portraits des officiers qui avaient péri en se distinguant à son service. La première fois que j'entrai dans les temples de Berlin , je fus fort étonné d'y voir plusieurs portraits d'officiers en uniforme. On lisait au bas leur âge , leurs noms , celui du lieu de leur naissance, et delà bataille où ils avaient été tués. Il y a aussi, je crois, une ligne ou deux d'éloge à la fin de ces inscriptions. On ne saurait croire quel enthousiasme militaire cette vue inspire à ses sujets. Chez nous, il n'y a si petit ordre de moines qui n'expose dans ses cloîtres et dans ses églises les tableaux de
ses grands hommes , sans contredit plus fêtés et plus connus que ceux de l'État. Ces sujets , toujours accompagnés de circonstances pittoresques et intéressantes , sont les plus puissants moyens qu ils emploient pour s'attirer des novices. Les chartreux s'aperçoivent déjà qu'ils ont moins de novices, depuis qu'ils n'ont plus dans leur cloître la mélancolique histoire de saint Bruno, si supérieurement peinte par le Sueur.
Je voudrais d'abord qu'aucun citoyen ne fût enterré daDS les églises. Xénophon rapporte que Cyrus, maître de la plus grande partie de l'Asie , ordonna en mourant qu'on l'enterrât en pleine campagne sous des arbres, afin, disait ce grand prinoe , que les éléments de son corps se réunissent promptement à ceux de la nature , et contribuassent de nouveau à la formation de ses beaux ouvrages. Ce sentiment était digne de rame sublime de Cyrus; mais par tout pays les tombeaux, surtout ceux des grands rois , sont les monuments les plus chers aux nations. Les sauvages regardent ceux de leurs ancêtres comme des titres de possession de la terre qu'ils habitent. « Ce pays est à nous , disent-ils; les os de nos pères y re- « posent. » Quand ils sont forcés d'en sortir, ils les déterrent en pleurant, et les emportent avec le plus grand respect. Les Turcs les mettent sur le bord des grands chemins , comme faisaient les Romains. Les Chinois en font des lieux enchantés. Ils les placent aux environs des villes, dans des grottes creusées dans le flanc des collines; ils en décorent l'entrée d'architecture, et ils plantent devant et autour des bocages de cyprès et de sapins , mêlés d'arbres qui portent des fleurs et des fruits. Ces lieux inspirent une profonde et douce mélancolie, non-seulement par l'effet naturel de leur décoration, mais par le sentiment moral qu'élèvent ennousles tombeaux, qui sont , comme nous l'avons dit ailleurs , des monuments posés sur les frontières des deux mondes.
Nos grands ne perdraient donc rien du respect qu'ils veulent attacher à leur mémoire , si on les enterrait dans des cimetières publics aux environs de la capitale. On y bâtirait
une grande chapelle sépulcrale, constamment destinée aux pompes funèbres , dont les apprêts dérangent souvent le service divin dans les églises de paroisse. Les artistes pourraient se donner carrière dans la décoration de ces mausolées ; et les temples de l'humilité et de la vérité ne seraient plus profanes parla vanité et le mensonge des épitaphes.
Pendant que chaque citoyen aurait la liberté de se loger à sa fantaisie dans cette dernière et éternelle hôtellerie, je voudrais qu'on choisît auprès de Paris un lieu que consacrerait la religion, pour y recueillir les cendres des hommes qui auraient bien mérité de la patrie.
Les services qu'on peut lui rendre sont en grand nombre , et de nature bien différente. Nous n'en connaissons guère que d'une sorte , qui dérivent de qualités redoutables , telles que la valeur. Nous ne révérons que ce qui nous fait peur. Les marques de notre estime sont souvent des témoignages de notre faiblesse. On ne nous élève qu'à la crainte , et point à la reconnaissance. Il n'y a si petite nation moderne qui n'ait ses Alexandres et ses Césars , et aucune ses Bacchus et ses Cérès. Les anciens, au moins aussi valeureux que nous, pensaient, sans contredit , bien mieux. Plutarque observe quelque part que Cérès et Bacchus, qui étaient des mortels, furent élevés au rang des dieux à cause des biens purs , universels et durables qu'ils avaient procurés aux hommes ; mais qu'Hercule, Thésée et les autres héros ne furent mis qu'au rang des demi-dieux, parce que les services qu'ils rendirent aux hommes furent passagers, circonscrits, et mêlés de beaucoup de maux.
Je me suis étonné souvent de notre indifférence pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nous ont apporté des arbres utiles, dont les fruits et les ombrages font aujourd'hui nos délices. Les noms de ces bienfaiteurs sont pour la plupart totalement inconnus ; cependant leurs bienfaits se perpétuent pour nous d'âge en âge. Les Romains n'en agissaient pas ainsi. Pline se glorifie de ce que , dans les huit espèces de cerises connues à Rome de son temps, il yen avait une
appelée Plinieune, du nom d'un de ses parents à qui l'Italie en était redevable. Les autres espèces de ce même fruit portaient à Rome les noms des plus illustres familles, et s'appelaient Aproniennes, Actiennes, Cœciliennes, Juliennes; il dit que ce fut Lucullus qui, après la défaite de Mithridate, apporta du royaume de Pont les premiers cerisiers en Italie, d où ils se répandirent , en moins de cent vingt ans , dans toute l'Europe et jusqu'en Angleterre, qui était alors peuplée de barbares. Ils furent peut-êtreles premiers moyens decivilisationde cette île; car les premières lois naissent toujours de l'agriculture; et c'est pour cela que les Grecs appelaient Cérès législatrice. Pline félicite ailleurs Pompée et Vespasien d'avoir fait paraître à Rome l'arbre d'ébène et celui de baume de la Judée au milieu de leurs triomphes, comme s'ils n'eussent pas alors triomphé seulement des nations, mais de la nature même de leur pays. Certainement si j'avais quelque souhait à faire pour perpétuer mon nom , j'aimerais mieux le voir porté par un fruit en France que par une île en Amérique. Le peuple, dans la saison de ce fruit, se rappellerait ma mémoire; mon nom, dans les paniers des paysans durerait plus que gravé sur des colonnes de marbre. Je ne connais point dans la maison de Montmorency de monument plus durable et plus cher au peuple que la cerise qui en porte le nom. Le bon-henri, qui croît sans culture au milieu des champs, fera durer plus longtemps la mémoire de Henri IV que la statue de bronze placée sur le Pont-Neuf, malgré sa grille de fer et son corps de garde. Si les graines et les génisses que Louis XV a envoyées, par un mouvement naturel d'humanité , dans l'île de Taïti , viennent à s'y multiplier, elles conserveront plus longtemps et plus chèrement sa mémoire parmi les peuples de la mer du Sud, que la petite pyramide de brique que des académiciens flatteurs tentèrent de lui élever à Quito , et peut-être que les statues qu'on lui a élevées dans son propre royaume.
Le bienfait d'une plante utile est , à mon gré , un des services les plus importants qu'un citoyen puisse rendre à son pays. Les plantes étrangères nous lient avec les nations d'où
elles viennent; elles transportent parmi nous quelque chose de leur bonheur et de leurs soleils. Un olivier me représente l'heureux pays de la Grèce mieux que le livre de Pausanias, et j'y trouve les dons de Minerve bien mieux exprimés que sur des médaillons. Sous un marronnier en fleurs , je me repose sous les riches ombrages de l'Amérique ; le parfum d'un citron me transporte en Arabie , et je suis au voluptueux Pérou en flairant l'héliotrope.
Je commencerais donc à ériger les premiers monuments de la reconnaissance publique à ceux qui nous ont apporté des plantes utiles : pour cet effet, je choisirais une des îles de la Seine, dans les environs de Paris, afin d'en faire un Elysée. Par exemple , je prendrais celle qui est au-dessous du hardi pont de Neuilly , et qui ne tardera pas , avant quelques années , de se trouver dans les faubourgs de Paris; j'y ajouterais lebras de la Seine quine sert point à la navigation, et une grande portion du continent qui l'avoisine ; je planterais autour de ce vaste terrain, et le long de ses rivages , les arbres, les arbrisseaux et les herbes dont la France a été enrichie depuis plusieurs siècles. On y verrait des marronniers d'Inde, des tulipiers , des mûriers , des acacias de l'Amérique et de l'Asie , des pins de la Virginie et de la Sibérie , des oreillesd'ours des Alpes , des tulipes de Calcédoine , etc. Le sorbier du Canada, avec ses grappes écarlates, le magnolia grandiflora de l'Amérique, qui produit la plus grande et la plus odorante des fleurs, et le thuya de la Chine, toujours vert , qui n'en porte point d'apparentes , entrelaceraient leurs rameaux , et formeraient çà et là des bocages enchantés. On placerait sous leurs ombrages, et au milieu des tapis de plantes de différentes verdures , les monuments de ceux qui les ont apportés en France. On verrait croître autour du magnifique tombeau de Nicot , ambassadeur de France en Portugal , qui est à présent dans l'église de Saint-Paul, la fameuse plante du tabac, appelée d'abord de son nom nicotiane , parce que ce fut lui qui, le premier, la fit connaître dans toute l'Europe. Il n'y a point de prince européen qui ne lui doive une statue pour ce service ;
car il n'y a point de végétal au monde qui ait donné tant d'argent à leurs trésors et tant d'illusions agréables à leurs sujets : Je népenthès d'Homère n'en approche pas. On pourrait graver dans le voisinage , sur un socle de marbre , le nom du Flamand Auger de Busbecq, ambassadeur de Ferdinand Ier, roi des Romains, à la Porte , d'ailleurs si recommandable par l'agrément de ses lettres, et placer ce petit monument à l'ombre du lilas qu'il apporta de Constantinople , et dont il fit présent à l'Europe1 en 1562. La luzerne de la Médie y entourerait de ses rameaux le monument dédié à la mémoire du laboureur inconnu qui, le premier, la sema sur nos collines caillouteuses , et qui nous fit présent, dans des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois par an. A la vue du solanum de l'Amérique, qui produit à sa racine la pomme de terre , le petit peuple bénirait le nom de celui qui lui assura un aliment qui ne craint pas, comme le blé, l'inconstance des éléments et les greniers des monopoleurs. Il n'y verrait pas même sans intérêt l'urne du voyageur ignoré qui orna à perpétuité les humbles fenêtres de ses demeures obscures des couleurs brillantes de l'aurore, en lui apportant du Pérou la fleur de capucine (22).
En avançant dans ce lieu agréable , on verrait sous des dômes et sous des portiques les cendres et les bustes de ceux qui , par l'invention des arts, nous apprirent à tirer parti des productions de la nature , et qui , par leur génie , nous épargnèrent de longs et de rudes travaux II n'y faudrait point d'épitaphes. Les figures du métier à faire des bas, de celui qui sert à organiser la soie, et du moulin à vent, seraient des inscriptions aussi augustes et aussi expressives sur les tombeaux de leurs inventeurs , que la sphère inscrite au cylindre sur celui d'Archimède. On y pourrait tracer un jour le globe aérostatique sur le tombeau de Montgolfier; mais il faut savoir auparavant si cette étrange machine, qui transporte des hommes dans les airs au moyen d'un globe d'air dilaté par le feu, servira au bonheur des peuples; car le nom de l'inventeur même de la
1 /"oyez Mathiolc, sur Dioscoride.
D'UN ELYSEE. 49b
poudre à canon , s'il était connu , ne serait point admis dans l'asile des bienfaiteurs de l'humanité.
En approchant du centre de cet Elysée , on rencontrerait les monuments encore plus vénérables de ceux qui , par leur vertu , ont laissé à la postérité des fruits plus doux que ceux des végétaux de l'Asie , et ont exercé le plus sublime de tous les talents. Là seraient les tombeaux et les statues du généreux Ouquesne, qui arma lui-même une escadre à ses dépens, pour la défense de la patrie ; du sage Catinat , également tranquille dans les montagnes de la Savoie et dans l'humble retraite de Saint-Gratien ; et de l'héroïque chevalier d'Assas , se sacrifiant la nuit pour le salut de l'armée française , dans les bois de Klostercamp. Là seraient les illustres écrivains qui enflammèrent leurs compatriotes de l'amour des grandes actions : on y verrait Amyot, appuyé sur le buste de Plutarque. Et vous qui avez donné à la fois le précepte et l'exemple de la vertu, divin auteur du Télémaque, nous révérerions vos cendres et votre image, dans uneimagede ces champs Élysées que vous avez si bien décrits.
Il y aurait aussi des monuments de femmes vertueuses , car il n'y a point de sexe pour la vertu : on y verrait les statues de celles qui , avec de la beauté , préférèrent une vie laborieuse et cachée aux vaines joies du monde; des mères de famille qui rétablirent l'ordre dans une maison dérangée ; qui , fidèles à la mémoire d'un époux souvent infidèle , gardèrent encore la foi conjugale après sa mort , et sacrifièrent leur jeunesse à l'éducation de leurs chers enfants ; et enfin les effigies vénérables de celles qui atteignirent au plus haut degré de l'illustration par l'obscurité même de leurs vertus. On y transporterait le tombeau d'une dame de Lamoignon, de la pauvre église de Saint-Leu-Saint-Gilles , où il est ignoré : sa touchante épitaphe l'en rendrait encore plus digne que le ciseau de Girardon , ( ont il est le chef d' œuvre : on y lit qu'on avait dessein d'enterrer son corps dans un autre endroit ; mais les pauvres de la paroisse , à qui elle avait fait beaucoup de bien pendant sa vie , l'enlevèrent par force . et le déposèrent dans leur église :
sans doute ils transporteraient eux-mêmes les restes de leur bienfaitrice , et viendraient les exposer dans ce lieu à la vénération publique.
Hic manus , ob patriam pugnando vulnera passi, Quique sacerdotes casli dura vita roanebat, Quique pii vates et Phœbo dignalocuti, Inventas aut qui vitam excoluere per artes, Quique sui raemores alios fecere merendo.
tâneid., Iib. VI.
« Là seraient les guerriers qui prodiguèrent leur sang pour la défense < de la patrie ; les prêtres qui furent chastes pendant le cours de leur « vie ; les poètes pleins de piété qui chantèrent des vers dignes d'Apollon ; « ceux qui contribuèrent au bonheur de la vie par l'invention des arts, « et tous ceux, qui méritèrent, par leurs bienfaits, de vivre dans la mé- ><■ moire des hommes. »
Il y aurait là des monuments de toute espèce , distribués suivant les différents mérites : des obélisques , des colonnes , des pyramides , des urnes , des bas-reliefs , des médaillons , des statues , des socles , des péristyles , des dômes : ils n'y seraient pas entassés comme dans un magasin , mais dispersés avec goût; ils ne seraient pas tous de marbre blanc, comme s'ils sortaient delà même carrière, mais de marbre, et de pierres de toutes les couleurs. Il ne faudrait dans ce vaste terrain, auquel je suppose au moins un mille et demi de diamètre , ni alignement , ni terre bêchée , ni boulingrins , ni arbres taillés et émondés , ni rien qui ressemblât à nos jardins. Il n'y aurait de même ni inscriptions latines , ni expressions mythologiques , ni rien qui sentît son académie. Il y aurait encore moins des titres de dignités ou d'honneurs, qui rappellent les vaines idées du monde : on en retrancherait toutes les qualités que la mort détruit; on n'y tiendrait compte que des bonnes actions qui survivent aux citoyens, et qui sont les seuls titres dont la postérité se soucie , et que Dieu récompense. Les inscriptions en seraient simples , et naîtraient de chaque sujet. Ce ne seraient pas les vivants qui y parleraient inutilement aux morts et aux objets inanimés, comme dans les nôtres; mais les morts et les objets inanimés qui parleraient aux vivants pour leur instruction, comme chez les anciens. Ces correspondances
d'une nature invisible à la nature visible, d'un temps éloigné au temps présent , donnent à l'âme l'extension céleste de l'infini, et sont les sources du charme que nous font éprouver les inscriptions antiques.
Ainsi , par exemple, sur un rocher planté au milieu d'une touffe de fraisiers du Chili , on lirait ces mots :
J'ÉTAIS INCONNUE A L'EUROPE ; MAIS, EN TELLE ANNÉE, UN TEL, NÉ EN TEL LIEU, M'A TRANSPORTÉE DES HAUTES MONTAGNES DU CHILI; ET MAINTENANT JE PORTE DES FLEURS ET DES FRUITS DANS L'HEUREUX CLI- MAT DE LA FRANCE.
Au-dessous d'un bas-relief de marbre de couleur, qui représenterait des petits enfants buvant , mangeant et se réjouis sant, on lirait cette inscription :
NOUS ÉTIONS EXPOSÉS DANS LES RUES AUX CHIENS, A LA FAIM ET AU FROID : UNE TELLE, DE TEL LIEU, NOUS A LOGÉS, NOUS A VÊTUS , ET NOUS A RENDU LE LAIT REFUSÉ PAR NOS MÈRES.
Au pied de la statue de marbre blanc d'une jeune et belle femme assise , et s'essuyant les yeux , avec les symptômes de la douleur et de la joie :
J'ÉTAIS ODIEUSE AU CIEL ET AUX HOMMES ; MAIS, TOUCHÉE DE REPENTIR, J'AI APAISÉ LE CIEL PAR MES LARMES, ET j'Ai RÉPARÉ LE MAL QUE j'Ai FAIT AUX nOMMES EN SERVANT LES MALHEUREUX.
Près de là on lirait , sous celle d'une jeune fille mal vêtue, filant au fuseau , et regardant le ciel avec ravissement :
J'AI MÉPRISÉ LES VAINES JOIES DU MONDE, ET MAINTENANT JE SUIS HEUREUSE.
Il y aurait de ces monuments qui n'auraient pour tout éloge qu'un seul nom : tel serait, par exemple, le tombeau qui renfermerait les cendres de l'auteur du Télémaque; à moins qu'on n'y gravât ces mots , si convenables à son caractère aimant et sublime :
IL A ACCOMPLI LES IiEUX PRÉCEPTES DE LA LOI : IL A AIMÉ DIEU ET LE> HOMMHS.
Je n'ai pas besoin de dire qu'on pourrait faire ces inscriptions d'un meilleur style que le mien; mais j'insisterais pour
que, dans ces figures, il n'y eût point d'air insolent; point de cheveux jetés au vent, comme ceux de l'ange trompette de la résurrection ; point de douleur théâtrale et de grands mouvements de robe , comme à la Madeleine des Carmélites ; point d'attributs mythologiques , où le peuple n'entend rien. Chaque personne y serait avec son costume : on y verrait des toques de matelots , des cornettes de bonnes sœurs , des sellettes de Savoyards, des pots au lait, et des pots au bouillon. Ces statues de citoyens vertueux seraient bien aussi respectables que celles des dieux du paganisme, et certainement plus intéressantes que celle du rémouleur ou du gladiateur antique : mais il faudrait que nos artistes s'étudiassent à rendre , comme les anciens , les caractères de l'âme dans l'attitude du corps et dans les traits du visage , tels que le repentir, l'espérance, la joie, la sensibilité, la naïveté. Voilà les costumes de la nature, qui ne varient jamais , et qui plaisent toujours, sous quelque habit qu'on les mette. Plus même les occupations et les vêtements de ces personnages seront méprisables , plus l'expression de la charité, de l'humanité, de l'innocence et de toutes leurs vertus y paraîtra sublime. La statue d'une jeune et belle femme travaillant, comme Pénélope, à une toile, et vêtue modestement d'une robe grecque à longs plis , y plairait sans doute à tous les yeux ; mais je la trouverais mille fois plus touchante que celle de Pénélope même , occupée du même travail , sous les lambeaux de l'infortune et de la misère.
Il n'y aurait sur ces tombeaux ni squelettes , ni ailes de chauve-souris, ni faux du Temps, ni aucun de ces attributs effrayants avec lesquels nos éducations d'esclaves cherchent à nous faire peur de la mort , ce dernier bienfait de la nature; mais on y verrait les symboles qui annoncent une vie heureuse et immortelle : des vaisseaux battus de la tempête qui arrivent au port, des colombes qui prennent leur vol vers les cieux , etc.
Les statues saintes des citoyens vertueux , couronnées de fleurs , avec les caractères de la félicité, de la paix et de la consolation dans leurs traits , seraient rangées vers le centre de l'île , autour d'une vaste pelouse , sous les arbres de la
patrie, tels que de grands hêtres, de majestueux sapins, des châtaigniers chargés de fruits. On y verrait aussi la vigne mariée aux ormes , et le pommier de la Normandie couvert de ses fruits colorés comme des fleurs. Du milieu de cette pelouse s'élèverait un grand temple en forme de rotonde. Il serait entouré d'un péristyle de colonnes majestueuses , comme était jadis à Rome le moles AdrianL Mais je le voudrais plus spacieux. Sur sa frise on lirait ces mots :
a l'amour du genre humain.
Au centre, il y aurait un autel simple et sans ornements , sur lequel, à certains jours de Tannée, on célébrerait le service divin. Ni la sculpture , ni la peinture, ni l'or, ni les pierreries, ne seraient dignes de décorer l'intérieur de ce temple ; mais des inscriptions sacrées y annonceraient le genre de mérite qu'on y couronne. Sans doute tous ceux qui reposeraient aux environs ne seraient pas des saints ; mais au-dessus de la principale porte on lirait, sur une table de marbre blanc, ces paroles divines :