ON LUI A BEAUCOUP REMIS, PARCE QU'ELLE A BEAUCOUP AIMÉ
Sur une autre partie de la frise on graverait celle-ci , qui nous éclaire sur la nature de nos devoirs :
LA VERTU EST UN EFFORT FAIT SUR NOUS-MÊMES POUR LE BIEN DES HOM- MES , DANS L'INTENTION DE PLAIRE A DIEU SEUL-
On y pourrait joindre la suivante , propre à réprimer nos ambitieuses émulations :
LE PLUS PETIT ACTE DE VERTU VAUT MIEUX QUE L'EXERCICE DES PLUS GRANDS TALENTS.
Sur d'autres tables on pourrait écrire des maximes d'espérance dans la Providence divine , tirées des philosophes de toutes les nations , telles que celle-ci, qui vient des Perses modernes :
QUAND ON EST LE PLUS AFFLIGÉ , C'EST ALORS QU'IL FAUT ESPÉRER LE PLUS DE CONSOLATION ; LE PLUS ÉTROIT DU DÉFILÉ EST A L'ENTRÉE DE LA PLAINE '.
Et cette autre du même pays :
'• Chardin, palais d'ispahan.
QUICONQUE A ATTACHÉ FORTEMENT SON COEUR A DIEU S'EST DÉLIVRÉ HEUREUSEMENT DE TOUTES LES AFFLICTIONS QUI LUI PEUVENT ARRIVER EN CE MONDE ET EN L'AUTRE.
On y en pourrait mettre de philosophiques sur la vanité des choses de ce monde, telles que celle-ci :
COMPTEZ CHACUN DE VOS JOURS PAR DES PLAISIRS , PAR DES AMOURS, PAR DES TRÉSORS ET PAR DES GRANDEURS; LE DERNIER LES ACCUSERA TOUS DE VANITÉ.
Ou cette autre, qui nous ouvre une perspective dans l'autre
vie :
CELUI QUI A DONNÉ LA LUMIÈRE AUX YEUX DE L'HOMME , DES SONS A SON OUÏE, DES PARFUMS A SON ODORAT, ET DES FRUITS A SON COUT, SAURA RIEN REMPLIR UN JOUR SON COEUR , QUE RIEN NE PEUT SATISFAIRE ICI- BAS.
Et cette autre , qui nous porte à la charité envers les hommes par notre propre intérêt :
QUAND ON ÉTUDIE LE MONDE , ON NE FAIT CAS QUE DES HOMMES QUI ONT DE LA SAGACITÉ; MAIS QUAND ON S'ÉTUDIE SOI-MÊME, ON N'ESTIME QUE CEUX QUI ONT DE L'INDULGENCE.
Celle-ci serait inscrite en lettres de bronze antique, autour de la coupole :
MANDATUM NOVUM DO VOBIS , UT DIL1GATIS INVICEM SICUT D1LEX1 VOS, UT ET VOS DILICATIS INVICEM-
Joan. , cap. xxm , *. 34.
« Je vous donne un dernier commandement, que vous vous aimiez * les uns les autres , comme je vous ai aimés moi-même. ■»
Pour décorer ce temple au dehors avec une dignité convenable , il ne faudrait d'autres ornements que ceux de la nature. Les premiers rayons du soleil levant et les derniers du soleil couchant doreraient sa coupole , élevée au-dessus des forêts , pendant le jour les feux du midi, et pendant la nuit la clarté de la lune , traceraient sur la pelouse son ombre majestueuse ; la Seine en répéterait les reflets dans ses eaux, les tempêtes frémiraient en vain contre son énorme voûte ; et lorsque le temps l'aurait bronzée de mousse, les chênes de la patrie sortiraient de ses antiques claveaux ; et les aigles du ciel , pla liant autour, viendraient y faire leurs nids.
Ni les talents , ni la naissance , ni l'or, ne seraient des titres pour avoir un monument dans cette terre patriotique et sainte. Mais , dira-t-on , qui déciderait du mérite de ceux dont on y déposerait les cendres ? Le roi seul en serait le juge , et le peuple le rapporteur. Il ne suffirait pas à un citoyen, pour obtenir ce genre d'illustration , de cultiver une plante dans une serre chaude, ni même dans son jardin ; mais il faudrait qu'elle fût naturalisée en plein champ , et qu'on en portât vendre les fruits au marché. Ce ne serait pas assez que le modèle d'une machine ingénieuse fût dans le cabinet d'un artiste , et approuvé par l'Académie des Sciences : il faudrait que la machine même fût entre les mains du peuple , et à son usage. Il ne suffirait pas, pour constater le succès d'un ouvrage littéraire, qu'il eût été couronné par l'Académie française , mais il faudrait qu'il fût lu de la classe d'hommes à laquelle il est destiné. Ainsi , par exemple , une ode à la patrie serait réputée ne rien valoir, si elle n'était chantée dans les rues par le peuple. Le mérite d'un homme de guerre ou de mer ne se déciderait pas d'après les gazettes , mais d'après la voix des soldats ou des matelots. A la vérité, le peuple ne connaît guère dans les citoyens d'autre vertu que la bienfaisance : il ne consulte que son premier besoin ; mais son instinct, sur ce point , est conforme à la loi divine : car toutes les vertus aboutissent à celle-là , même celles qui en paraissent les plus éloignées ; et quand il y aurait des riches qui chercheraient à le captiver en lui faisant du bien, c'est précisément là ce que nous nous proposons de leur inspirer. Ils rempliraient leurs devoirs , et les grandes conditions se rapprocheraient des petites.
11 résulterait d'une pareille institution le rétablissement d'une des lois de la nature les plus importantes à une nation : je veux dire une perspective inépuisable de l'infini , aussi nécessaire au bonheur d'un peuple qu'à celui d'un particulier. Telle est , comme nous l'avons entrevu ailleurs , la nature de l'esprit humain ; s'il ne voit l'infini dans ses vues , il se reploie sur lui-même , et il se détruit par ses propres forces. Rome présenta au patriotisme de ses citoyens la conquête du monde;
m ÉTUDE TREIZIÈME.
mais ce but était trop borné. Sa dernière victoire eût été le commencement de sa ruine. L'établissement que je propose n'a point cet inconvénient. Il n'y a point pour l'homme d'objet plus étendu et plus profond que celui de sa propre fin; il n'y a point de monuments plus variés et plus agréables que ceux de la vertu. Quand on n'élèverait chaque année, dans cet Elysée, qu'un socle de marbre de Bretagne ou de granit d'Auvergne, il y aurait de quoi tenir toujours le peuple en haleine par le spectacle de la nouveauté. Les provinces du royaume plaideraient contre la capitale pour y faire placer leurs habitants vertueux. Quel auguste tribunal on pourrait former d'évêques illustres par leur piété , de magistrats intègres, de généraux d'armée célèbres , pour examiner leurs diverses prétentions ! Que de mémoires paraîtraient au jour, propres à intéresser le peuple , qui ne voit dans sa bibliothèque que des arrêts de mort des fameux scélérats, ou la vie des saints, qui sont hors de sa portée ! Que de sujets nouveaux pour nos gens de lettres , qui ne savent plus que rebattre éternellement le siècle de Louis XIV, ou être les facteurs de la réputation des Grecs et des Romains ! Que d'anecdotes curieuses pour nos riches voluptueux! Ils payent fort chèrement l'histoire d'un insecte de l'Amérique, gravé de toutes les manières, et étudié au microscope , minute par minute , dans toutes les phases de sa vie. Ils n'auraient pas moins de plaisir à connaître les mœurs d'un pauvre charbonnier élevant vertueusement sa famille dans les forêts , au milieu des contrebandiers et des brigands; ou celles d'un misérable pêcheur qui, pour fournir aux délices de leurs tables , vit , comme une mauve , au milieu des tempêtes.
Je ne doute pas que ces monuments , exécutés avec le goût dont nous sommes capables , n'attirassent à Paris une foule de riches étrangers. Us y viennent aujourd'hui pour y vivre , ils y viendraient encore pour y mourir. Ils chercheraient à bien mériter d'une nation devenue l'arbitre des vertus de l'Europe, et à acquérir un dernier asile dans la terre sainte de cet Elysée, où tous les hommes vertueux et bien-
faisants seraient réputés citoyens. Cet établissement , qu'on peut sans doute former d'une manière bien supérieure à la faible esquisse que j'en présente , servirait à rapprocher les grandes conditions des petites , bien mieux que nos églises mêmes, où l'avarice et l'ambition mettent souvent entre les citoyens des distinctions plus humiliantes qu'il n'y en a dans la société. Il attirerait les étrangers à la capitale , en leur offrant les droits d'une bourgeoisie illustre et immortelle. Il réunirait enfin la religion à la patrie, et la patrie à la religion, dont les liens mutuels sont bientôt près de se rompre.
Je n'ai pas besoin de dire que cet établissement ne coûterait rien à l'État. On en ferait les frais , et on l'entretiendrait par le revenu de quelque riche abbaye , puisqu'il serait consacré à la religion et aux récompenses de la vertu. Il ne faudrait pas qu'il devînt , comme les monuments de Rome moderne , et même comme plusieurs de nos monuments royaux , un objet de lucre pour des particuliers qui en vendent la vue aux curieux. On se garderait bien d'en bannir le peuple quand il est mal vêtu , et d'en chasser , comme dans nos jardins publics , les pauvres et honnêtes ouvrières en casaquin , tandis que des courtisanes bien parées se promènent avec effronterie dans leurs grandes allées. Les plus petites gens du peuple pourraient y entrer en tout temps. C'est à vous , ô malheureux de toutes les conditions , qu'appartiendrait la vue des amis de l'humanité ; et vos patrons ne sont désormais que parmi les statues des hommes vertueux ! Là , un militaire , à la vue de Catinat , apprendrait à supporter la calomnie. Là , une fille du monde , lassée de son misérable métier , baisserait les yeux en soupirant, en voyant la statue de la Pudeur honorée ; mais à la vue de celle d'une femme de son état retournée vers la vertu , elle les relèverait vers celui qui préféra le repentir à l'innocence.
On pourra m' objecter que notre peuple ne tarderait pas à porter la destruction dans tous ces monuments. C'est en effet ce qu'il ne manque guère de faire à l'égard de ceux qui ne l'intéressent point. Il y aurait sans doute une police dans ce lieu -,
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mais le peuple respecte les monuments qui sont à son usage. Il ravage un parc , mais il ne détruit rien dans les campagnes. Il prendrait bientôt l'Elysée de la patrie sous sa protection, et il s'y surveillerait lui-même bien mieux que les suisses et les gardes.
Il y aurait encore plus d'un moyeu de lui rendre ce lieu respectable et cher. Il faudrait qu'il fût un asile inviolable pour tous les infortunés ; par exemple , pour les pères endettés de mois de nourrice de leurs enfants, et pour ceux qui ont fait des fautes légères et inconsidérées. Il faudrait qu'on n'y pût arrêter un homme que par un ordre exprès du roi, signé de sa main. Ce serait là aussi que pourraient s'adresser des familles laborieuses qui manquent de travail. Il serait défendu d'y faire l'aumône, mais permis d'y faire dubien. Des gens vertueux, qui savent connaître et employer les hommes, viendraient y chercher des sujets en faveur desquels ils pussent employer leur crédit; d'autres, pour honorer la mémoire de quelque homme illustre, donneraient des repas au pied de sa statue à quelque famille de pauvres gens. L'État en donnerait l'exemple à certaines époques chères à la patrie, comme à la fête du roi. Il y ferait donner des vivres au petit peuple, non pas en lui jetant des pains à la tête , comme dans nos réjouissances publiques ; mais on les lui distribuerait en le faisant as • seoir suri" herbe, par corps de métiers, autour des statues de ceux qui les ont inventés ou perfectionnés. Ces repas ne ressembleraient point à ceux que nos gens riches donnent quelquefois aux misérables par cérémonie, où ils les servent respectueusement avec des serviettes sous le bras. Ceux qui les donneraient seraient obligés de se mettre à table et de manger avec eux. Ils ne s'occuperaient point du soin de leur laver les pieds ; mais ils seraient tenus de leur rendre un service plus utile , en leur donnant des bas et des chaussures.
Là , le riche apprendrait à pratiquer réellement la vertu , et le peuple à la connaître. La nation s'y instruirait de ses devoirs, et s'y formerait une idée de la véritable grandeur. Elle verrait les offrandes présentées à la mémoire des hommes