‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 5 sur 54 · TIRÉES DES DÉSORDRES DU RÈGNE VÉGÉTAL · texte numérisé non relu

TIRÉES DES DÉSORDRES DU RÈGNE VÉGÉTAL

La terre est, dit-on, un jardinier fort mal ordonné. Des hommes d'esprit , qui n'ont point voyagé , se sont plu à nous Ja peindre sortant des mains de la nature, comme si les géants y eussent combattu. Ils nous ont représenté ses fleuves vaguant çà et là , ses marais fangeux, les arbres de ses forêts renversés, ses campagnes couvertes de rochers, de ronces et d'épines , tous ses chemins rendus impraticables , toutes ses cultures devenues l'effort du génie. J'avoue que ces tableaux , quoique pittoresques , m'ont quelquefois attristé, parce qu'ils me donnaient de la méfiance de Fauteur de la nature. On avait beau supposer d'ailleurs que l'homme était comblé de ses bienfaits , il avait oublié un de nos premiers besoins , en négligeant de prendre soin de notre habitation.

Mais, en y réfléchissant, il m'a paru que non-seulement la

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nature avait fait un jardin magnifique du monde entier, mais encore qu'elle en avait , pour ainsi dire , placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le même sol de ses plus charmantes harmonies.

Dans nos climats tempérés , on voit se développer, dès les premiers jours d'avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche, et ceux de Yanemona nemorosa, qui recouvrent d'un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles desséchées par l'année précédente. Cependant, à l'orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères , les violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie , pour faire place, en mai, à l'hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel, au muguet parfumé, si aimé des amants, au genêt doré , au bassinet doré et vernissé , et aux trèfles rouges et blancs , si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau de Salomon , sont remplacées par les coquelicots et tes bluets , qui éclosent dans des oppositions ravissantes ; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées , les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs \ on voit ensuite les vipérines d'un bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les ansérines , les champignons et les asclépias , qui restent bien avant dans l'hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.

Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon , dont la couleur est uniforme , sert de fond à ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines , la plupart s'enfoncent et se cachent , pour renaître avec d'autres printemps. Il y en a qui durent toute Tannée , comme la pâquerette et le pissenlit ; d'autres s'épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent entièrement : ce sont les éphémères de la végétation.

Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente , dans le cours de l'année,

les progrès de la prairie. D'abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure; l'aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets ; les ronces laissent pendre leurs grappes d'un bleu mourant; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts déneige au milieu du printemps ; les néfliers entr'ouvrent leurs larges fleurs aux extrémités d'un rameau cotonneux; les ormes donnent leurs fruits ; les hêtres développent leurs superbes feuillages ; et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ses feuilles épaisses, qui doivent résister à l'hiver.

Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l'éclat de leurs couleurs , de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L'hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troène , la mûre d'un bleu sombre , le fruit de corail de l'églantier, la baie du myrtille, brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture, et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs ; et celles des forêts , où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables ; le bouleau , ses feuilles pendantes ; et les sombres sapins , leurs longues flèches toujours vertes ? Du sein de ces forêts s'échappent de doux murmures, et s'exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l'air. Le matin, au lever de l'aurore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux ; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d'un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs, voient sans bruit sur les fleurs; ici l'abeille et le bourdon murmurent; là des oiseaux font leurs nids ; les airs retentissent de mille chansons d'amour. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de basse aux ravissants concerts du rossignol , et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a aussi ses

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