‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 6 sur 54 · BEKN. DE S. -PIERRE. — T. II · texte numérisé non relu

BEKN. DE S. -PIERRE. — T. II

oiseaux : les cailles, qui couvent sous les herbes; les alouettes, ijui s'élèvent vers le ciel , au-dessus de leurs nids. On entend de tous cotés les accents maternels ; on respire l'amour dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh! qu'il est doux alors de quitter les cités , qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui menacent l'homme de pied , pour errer dans les bois, sur les collines, au fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie, et qu'embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux parfums!

Mais si nous considérons la nature dans les autres climats , nous verrons que les inondations des fleuves, telles que celles de l'Amazone, de l'Orénoque , et de quantité d'autres , sont périodiques : elles fument les terres qu'elles submergent. On sait d'ailleurs que les bords de ces fleuves étaient peuplés de nations avant les établissements des Européens : elles tiraient beaucoup d'utilité de leurs débordements, soit par l'abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les regardaient comme des bénédictions du ciel , ainsi que les Égyptiens considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d'eau qu'elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l'Orénoque , déterminées par ces avantages, avaient pris l'usage étrange d'habiter le sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logements , des vivres et des forteresses. Quoi qu'il en soit, la plupart d'entre elles n'habitaient que les bords des fleuves, et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui n'étaient point exposés aux inondations.

Nous ne voyons l'ordre que là où nous voyons notre blé. L'habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières , de sabler nos grands chemins , d'aligner

les allées de nos jardins , de tracer leurs bassins au cordeau, d'équarrir nos parterres, et même nos arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s'écarte de notre équerre comme livré à la confusion.

Je n'ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire , de ses mains ; mais j'en ai vu des portions assez peu altérées , pour être persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y ont répandu une fraîcheur, un coloris , et je ne sais quelle grâce naïve qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité, des descriptions savantes qu'on en a faites dans les derniers temps. C'est à l'influence de ces premiers aspects que j'attribue les grands talents des premiers écri vains qui ont parlé de la nature , et l'enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies. Parmi les modernes, l'historien de l'amiral Anson, Cook, Banks, Solander, et quelques autres , nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans les îles de ïinian, de Masso, de Juan- Fernandez et de Taïti , qui ont ravi tous les gens de goût , quoique ces îles eussent été dégradées en partie par les Indiens et par les Espagnols.

Je n'ai vu que des pays fréquentés par les Européens , et désolés par la guerre ou par l'esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir deux de ces sites, l'un en delà du tropique du Capricorne, l'autre au deçà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance , je vais essayer d'en tracer une esquisse , afin de donner au moins une idée de la manière dont la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés.

Le premier était une partie alors inhabitée de l'Ile-de- France, de quatorze lieues d'étendue, qui m'en parut la plus belle portion, quoique les noirs marrons, qui s'y réfugient , y eussent coupé , sur les rivages de la mer, des lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupa , et dans les

montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités , et des lianes dont ils font des filets pour la pêche. Ils dégradent aussi les bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphaea , dont ils vivent , et ceux même de la mer, dont ils mangent sans exception toutes les espèces de coquillages , qu'ils laissent çà et là sur les rivages par grands amas brûlés. Malgré ces désordres , cette portion de l'île avait conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de s'étendre jusqu'au bord de la mer; mais une large lisière de gazon d'un beau vert gris, qui l'environne, en facilite la communication tout autour, et s"harmonie, d'un côté, avec la verdure des bois, et de l'autre avec l'azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects, l'un terrestre, et l'autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres en amphithéâtre , et dont 1< s contours , couverts d'arbres en pyramides , se profilent avec majesté sur la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s'élève comme une seconde forêt de palmistes, qui balancent audessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couronnées d'un panache de palmes et surmontées d'une lance. Les montagnes de l'intérieur présentent au loin des plateaux de rochers garnis de grands arbres , et de lianes pendantes qui flottent comme des draperies au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons , autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses ; et lorsque les rayons du soleil les éclairent , on voit les couleurs de l'arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns , en nappes brillantes de cristal ou en longs filets d'argent. Aucun obstacle n'empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases ; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent , le long de leurs rives , des lisières de sable , ou de larges plateaux de roches qu'ils ont dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis leurs sources jusqu'à leurs embouchures , en détruisant les arbres qui croîtraient dans

leurs lits , et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords; et ils ménagent au-dessus d'eux, dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu'on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s'entrelacent dans les cintres de ces voûtes , assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d'autres feuillages, et à leur verdure des guirlandes defleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté , la nature , qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles , couvre son tronc de capillaires du plus beau vert et d'agarics ondes de jaune , d'aurore et de pourpre, qui se nourrissent de ses débris. Du côté de la mer, le gazon qui terminel'île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en l'air comme des soleils de verdure. Ces lataniers s'avancent jusque dans la mer sur les caps de l'île, avec les oiseaux de terre qui les habitent ; tandis que de petites baies , où nagentune multitude d'oiseaux de marine , et qui sont , pour ainsi dire, pavées de madrépores couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans l'île, et réfléchissent, comme des miroirs, tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l'eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et de l'Océan, qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart même des îles inhabitées situées entre les tropiques , on a trouvé , lorsqu'on en a fait la découverte, les bancs de sable qui les environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte , et de flamants couleur de rose qui ressemblent , sur leurs nids, à des "brandons de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d'huîtres , qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots , et de cocotiers chargés de fruits, qui, s'avançant jusque dans la mer, le long des récifs , présentaient aux navigateurs l'aspect d'une ville avec ses remparts et ses avenues , et leur annonçaient de loin les

asiles qui leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté ont dû être communs à l'Ile-de-France comme à beaucoup d'autres îles , et ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d'un pays dont les anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable , et dont les philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l'Océan ou des volcans.

Le second lieu agreste que j'ai vu était dans la Finlande russe, lorsque j'étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du corps du génie , dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés , que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. 11 était impossible d'y passer en voiture , et il fallut y envoyer des paysans pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout à pied, et souvent à cheval , quoiqu'il nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins d'un grand nombre de rochers , pour en examiner les défenses naturelles , et que la Finlande en soit si couverte, que les anciens géographes lui ont donné le surnom de Lapidosa. Non-seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surface de la terre , mais les vallées et les collines tout entières y sont , en beaucoup d'endroits, formées d'une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s'exfolie , et dont les débris fertilisent les plantes , en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles les rayons du soleil par leurs courbures , et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles étaient couvertes d'une plante appelée" kloukva , qui se plaît sur les rochers. Elle sort de leurs fentes, et ne s'élève guère à plus d'un pied et demi de hauteur ; mais elle trace de tous côtés , et s'étend fort loin.

Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux sont parsemés de fruits rouges , bons à manger , semblables à des fraises. Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les flancs de ces collines, quoique souvent ils y trouvassent à peine assez de terre pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines de roc étaient arrondis en forme de calottes , et rendus tout luisants par des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues , et si glissantes , qu'à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, tout autour, d'une large ceinture de mousses d'un vert d'émeraude , d'où sortaient çà et là une multitude infinie de champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros étuis, couleur d'écarlate , piquetés de points blancs ; d'autres, de couleur d'orange, formés en parasols; d'autres, jaunes comme du safran , et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc , et si bien tournés en rond , qu'on les eût pris pour des dames d'ivoire. Ces mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d'eau qui coulaient des sommets de ces collines de roc, s'étendaient en longs rayons jusqu'à travers les bois dont leurs flancs étaient couverts , et venaient border leurs lisières ense confondant avec une multitude de fraisiers et de framboisiers. Lanature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs apparentes qu'il produit en petit nombre, en a donné les parfums à plusieurs plantes, telles qu'au calamus aromaticus, au bouleau, qui exhale au printemps une forte odeur de rose , et au sapin , dont les pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus communes, telles que sur les cônes du mélèze, qui sont d'un beau violet , sur les baies écarlates du sorbier , sur les mousses, les champignons, et même sur les choux-raves. Voici ce que dit, à l'occasion de ces derniers végétaux, l'exact Corneille le Bruyn, dans son Voyage à Archangel : « Pendant « le séjour que nous fîmes (chez les Samoïèdes) , on nous ap-

« porta plusieurs sortes de navets de différentes couleurs , « d'une beauté surprenante. Il y en avait de violets, comme « les prunes parmi nous ; de gris , de blancs et de jaunâtres , « tous tracés d'un rouge semblable au vermillon ou à la plus « belle laque, et aussi agréables à la vue qu'un œillet. J'en « peignis quelques-uns à l'eau sur du papier, et en envoyai en « Hollande dans une boîte remplie de sable sec , à un de mes « amis, amateur de ces sortes de curiosités. Je portai ceux « que j'avais peints à Archangel, où l'on ne pouvait croire <• qu'ils fussent d'après nature, jusqu'à ce que j'eusse pro- « duit les navets mêmes : marque qu'on n'y fait guère d'atten- « tion à ce que la nature y peut former de rare et de curieux. » Je pense que ces navets sont des choux-raves , dont les raves croissent au-dessus delà terre Du moins je le présume par le dessein même qu'en donne Corneille le Bruyn, et parce que j'en ai vu de pareils en Finlande : ils ont un goût supérieur à celui de nos choux, et semblable à celui des culs d'artichaut. J'ai rapporté ces témoignages d'un peintre , et d'un peintre hollandais , sur la beauté de ces couleurs , pour détruire le préjugé où l'on est que ce n'est qu'aux Indes que le soleil colore magnifiquement les végétaux. Mais rien n'égale , à mon avis , le beau vert des plantes du nord , au printemps. J'y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des mousses , dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les sombres sapins même se festonnent alors du vert le plus tendre : et lorsqu'ils viennent à jeter, de l'extrémité de leurs rameaux , des touffes jaunes d'étamines , ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et tout vermoulus ; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous supportait comme un cuir épais Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite , et leur écorce, qu'aucune humidité ne peut corrompre, est entraînée, à la fonte des neiges , dans les lacs , sur lesquels elle surnage tout d'une pièce. Quant aux sapins, lorsqu'ils tombent, l'humidité et

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. i5

les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres , et offrent un nouveau genre de beauté en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les orifices des vallées , les collines moussues , et les sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages.

11 serait difficile de rendre le bon accueil que nous recevions dans les habitations solitaires de ces lieux. Leurs maîtres s'efforçaient, par toutes sortes de moyens, de nous y retenir plusieurs jours Ils envoyaient , à dix et quinze lieues de là , inviter leurs amis et leurs parents pour nous tenir compagnie. Les jours et les nuits se passaient en danses et en festins. Dans les villes , les principaux habitants nous traitaient tour à tour. C'est au milieu de ces fêtes hospitalières que nous avons parcouru les villes de la pauvre Finlande, Wibourg, Wilmanstrand,Frédériksham,]Nislot, etc. Le châteaude cette dernière est situé sur un rocher, au dégorgement du lac Kiemen , qui l'environne de deux cataractes. De ses plates-formes , on aperçoit la vaste étendue de ce lac. Nous dînâmes dans une de ses quatre tours, dans une petite chambre éclairée par des fenêtres qui ressemblaient à des meurtrières. C'était la même chambre où vécut longtemps l'infortuné Ivan, qui descendit du trône de Russie à l'âge de deux ans et demi. Mais ce n'est pas ici le lieu de m' étendre sur l'influence que les idées morales peuvent répandre sur les paysages.

Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et , quoiqu'on n'ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers climats , cette simple esquisse suffit pour faire voir qu'il y a de l'ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même, superficiellement, leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu'il y a autant d'harmonie dans l'agrégation de leurs parties que dans celle de leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme des productions mécaniques du chaud et du froid , de la sécheresse et de l'humidité. Les systèmes de

nos sciences nous ont ramenés précisément aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l'idolâtrie, comme si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l'auteur du livre de la Sagesse : « Aut ignem , aut spiritum , aut citatum aerem , « aut gyrum stellarum , aut nimiam aquam , aut solem et lu- «nam, rectores orbis terrarum deos putaverunt ». Us se « sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l'air le plus sub- « til, ou l'influence des étoiles , ou la mer, ou le soleil et la « lune, régissaient la terre , et en étaient les dieux. »

Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un corps aussi mince, aussi tendre , aussi fragile que celui d'une feuille, qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée, et au soleil le plus ardent. Un esprit de vie , indépendant de toutes les latitudes , régit les plantes, les conserve et les reproduit. Elles réparent leurs blessures , (t elles recouvrent leurs plaies de nouvelles écorces. Les pyramides de l'Egypte s'en vont en poudre, et les graminées du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et romains , dont les pierres étaient ancrées de fer, ont dis= paru! Il n'est resté, autour de leurs ruines , que les cyprès qui les ombrageaient. C'est le soleil , dit-on , qui donne l'existence aux végétaux , et qui l'entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu'il est, n'est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs fleurs , elle en oblige d'autres à les fermer : tels sont, dans ceux-ci, la belle de-nuit du Pérou , et l'arbre triste des Moluques , qui ne fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n'y détruit point la puissance de la nature. C'est alors que végètent la plupart des mousses qui tapissent les rochers d'un vert d'émeraude , et que les troncs des arbres se couvrent , dans les lieux humides , de plantes imperceptibles à la vue , appelées mnium et lichen , qui les font paraître

1 Sapientiœ, cap. xm, *, 2.

au milieu des glaces comme des colc-Dnes de bronze vert. Ces végétations, .au plus fort de l'hiver, détruisent tous nos raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des plantes d'une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles , que nous regardons comme un effet de l'absence du soleil , n'est point occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute Tannée dans le midi , les sapins les gardent, au nord , en tout temps. A la vérité, les bouleaux , les mélèzes , et plusieurs autres espèces d'arbres , les perdent, dans le nord, à l'entrée de l'hiver; mais ce dépouillement arrive aussi à d'autres arbres dans le midi. Ce sont, dit-on, les résines qui conservent , dans le nord, celles des sapins; mais le mélèze, qui est résineux , y laisse tomber les siennes; et le iilaria, le lierre, Falaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point , les gardent chez nous toute l'année. Sans recourir à ces causes mécaniques, dont Jes effets se contredisent toujours dès qu'on veut les généraliser, pourquoi ne pas reconnaître, dans ces variétés de la végétation , la constance d'une Providence ? Elle a mis , au midi, des arbres toujours verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant de robes à poil ras , afin de les vêtir à la légère ; et elle a tapissé la terre qu'ils habitent de fougères et de lianes vertes , afin de les tenir fraîchement. Elle n'a pas oublié les besoins des animaux du nord : elle a donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts , dont les pyramides hautes et touffues écartent les neiges de leurs pieds , et dont les branches sont si garnies de longues mousses grises , qu'à peine on en aperçoit le tronc; pour litières , les mousses mêmes de la terre , qui y ont en plusieurs endroits plus d'un pied d'épaisseur, et les feuilles molles et sèches de beaucoup d'arbres, qui tombent précisément à l'entrée de la mauvaise saison ; enfin , pour provisions , les fruits de ces mêmes arbres , qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute çà et là les grappes

rouges des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des neiges , invitent les oiseaux à recourir à ces asiles ; eu sorte que les perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige , les lièvres , les écureuils , trouvent souvent , à l'abri du même sapin, de quoi se loger, se nourrir et se tenir fort chaudement.

Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du nord est de les avoir revêtus de robes fourrées , de poils longs et épais , qui croissent précisément en hiver et qui tombent en été. Les naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de végétations , ne manquent pas d'expliquer leurs accroissements par la chaleur. Ils confirment leur système par l'exemple de la barbe et des cheveux de l'homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur demande pourquoi , dans les pays froids , les chevaux, qui y sont ras en été, se couvrent en hiver d'un poil long et frisé comme la laine des moutons. A cela ils répondent que c'est la chaleur intérieure de leur corps, augmentée par l'action extérieure du froid, qui produit cette merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l'homme, puisqu'il retarde leur accroissement; que de plus , sur les animaux revêtus en hiver par la Providence , les poils sont beaucoup plus longs et plus épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle , tels qu'à la queue, qui est très-touffue dans les chevaux, les martres, les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leurs oreilles, et souvent même leurs pattes , sont les parties de leur corps les plus couvertes de poil. Mais je me contente de leur proposer cette dernière objection : la chaleur extérieure et intérieure d'un lion d'Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d'un loup de Sibérie : pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est velu jusqu'aux yeux?

Le froid , que nous regardons comme un des plus grands

obstacles de la végétation , est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur l'est à d'autres.

Si celles du midi ne sauraient croître au nord , celles du nord ne réussissent pas mieux au midi. Les Hollandais ont fait de vaines tentatives pour élever des sapins au cap de Bonne-Espérance , afin d'avoir des mâtures de vaisseaux , qui se vendent très-cher aux Indes. Plusieurs habitants ont fait à l'Ile-de-France des essais inutiles pour y faire croître la lavande, la marguerite des prés, la violette, et d'autres herbes de nos climats tempérés. Alexandre , qui transplantait les nations à son gré , ne put jamais venir à bout de faire venir le lierre de la Grèce dans le territoire de Babylone » , quoiqu'il eût grande envie de jouer aux Indes le personnage de Bacchus avec tout son costume. Je crois cependant qu'on pourrait venir à bout de ces transmigrations végétales , en employant , au midi , des glacières pour les plantes du nord , comme on emploie , dans le nord , des poêles pour les plantes du midi. Je ne pense pas qu'il y ait un seul endroit sur le globe où, avec un peu d'industrie , on ne puisse se procurer de la glace comme on s'y procure du sel. Je n'ai trouvé nulle part de température aussi chaude que celle de l'île de Malte , quoique j'aie passé deux fois la ligne, et que j'aie vécu à l'Ile-de-France , oùje soleil monte deux fois par an au zénith . Le solde Malte est formé de collines de pierres blanches qui réfléchissent les rayons du soleil avec tant de force, que la vueen est sensiblement affectée ; et quand le vent d'Afrique , appelé siroco , qui part des sables du Zara pour aller fondre les glaces du nord , vient à passer sur cette île , l'air y est aussi chaud que l'haleine d'un four. Je me rappelle que, dans ces jours-là, il y avait un Neptune de bronze sur le bord delà mer, dont le métaldevenait si brûlant, qu'à peine on y pouvait tenir la main. Cependant on apportait dans l'île de la neige du mont Etna , qui est à soixante lieues delà; on la conservait pendant des mois entiers dans des souterrains , sur de la paille , et elle ne valait que deuv liards la livre ; encore y était-elle af- 1 Voyez Plutarque et Pline.

fermée. Puisqu'on peut avoir de la neige à Malte clans la canicule , je crois qu'on peut s'en procurer dans tous les pays du monde. D'ailleurs la nature, comme nous l'avons vu, a multiplié les montagnes à glaces dans le voisinage des pays chauds. On pourra peut-être me reprocher d'indiquer ici des moyens d'accroître le luxe : mais puisque le peuple ne vit plus que du luxe des riches , celui-ci peut tourner au moins au profit des sciences naturelles.

Il s'en faut beaucoup que le froid soit l'ennemi de toutes les plantes , puisque ce n'est que dans le nord que Ton trouve les forêts les plus élevées et les plus étendues qu'il y ait sur la terre. Ce n'est qu'au pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre , le roi des végétaux , s'élève dans toute sa majesté. Le sapin , qui est après lui l'arbre le plus grand de nos forêts , ne vient à une hauteur prodigieuse que dans les montagnes à glaces, et dans les climats froids de la JNorwége et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu'on eût vue à Rome jusqu'à son temps était une poutre de sapin de cent vingt pieds de long et de deux pieds d'équarrissage aux deux bouts , que Tibère avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. « Jugez, dit-il, « quelle devait être la longueur de l'arbre entier, par ce « qu'on en avait coupé. » Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains , qui sont de la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d'un douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui apporta d'Egypte l'obélisque que Caligula fit mettre au Vatican : ce mât avait quatre brasses de tour. Je ne sais d'où on l'avait tiré. Pour moi, j'ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats tempérés ne sont que des avortons. J'en ai vu , entre autres , deux tronçons , entre Pétersbourg et Moscou , qui surpassaient en grosseur les plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre , quoique ceux-ci soient faits de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre , et servaient de montant à la porte de la basse-cour d'un paysan

Les bateaux qui apportent du lac Ladoga des provisions à Pétersbourg ne sont guère moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont construits de planches de sapin de deux à trois pouces d'épaisseur, quelquefois de deux pieds de large , et qui ont de longueur toute celle du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font d'un arbre qu'une seule planche , le bois y étant si commun , qu'ils uese donnent pas la peine de le scier. Avant que j'eusse voyagé dans les pays du nord , je me figurais , d'après les lois de notre physique , que la terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je fus fort étonné d'y voir les plus grands arbres que j'eusse vus de ma vie, et placés si près les uns des autres, |qu'un écureuil pourrait parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre pied à terre , en sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande, l'Ingrie, l'Estonie, tout l'espace compris entre Pétersbourg et Moscou, et de là s'étend sur une grande partie de la Pologne , où les chênes commencent à paraître , comme je l'ai observé moi-même en traversant ces pays. Mais ce que j'en ai vu n'en est que la moindre partie , puisqu'on sait qu'elle s'étend depuis la Norwége jusqu'au Kamtschatka , quelques déserts sablonneux exceptés; et depuis Rreslau jusqu'aux bords de la mer Glaciale.

Je terminerai cet article par réfuter une erreur dont j'ai parlé dans l'Étude précédente , qui est que le froid a diminué dans le nord , parce qu'on y a abattu des forêts. Comme elle a été mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres , et répétée ensuite , comme c'est l'usage , par la foule des autres , il est important de la détruire , parce qu'elle est très-nuisible à l'économie rurale. Je l'ai adoptée longtemps , sur la foi historique ; et ce ne sont point des livres qui m'en ont fait revenir, ce sont des paysans.

Un jour d'été , sur les deux heures après midi , étant sur le point de traverser la forêt d'Ivry, je vis des bergers , avec leurs troupeaux , qui s'en tenaient à quelque distance , en se reposant à l'ombre de quelques arbres épars dans la campagne.

Te leur demandai pourquoi ils n'entraient pas dans la forêt , pour se mettre , eux et leurs troupeaux , à couvert de la chaleur. Ils me répondirent qu'il y faisait trop chaud , et qu'ils n'y menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant , comme je désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé, et arriver de bonne heure à Anet, pour y voir la maison de plaisance de Henri II et le tombeau de Diane de Poitiers, sa maîtresse , j'engageai l'enfant d'un de ces bergers à me servir de guide , ce qui lui fut fort aisé , car le chemin qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite ; et il est si peu fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup d'endroits , de gazon et de fraisiers. J'éprouvai , pendant tout le temps que j'y marchai , une chaleur étouffante , et beaucoup plus forte que celle qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand j'en fus tout à fait sorti , et que je fus éloigné des bords de la forêt de plus de trois portées de fusil. Au reste , ces bergers, cette solitude , ce silence des bois , me parurent plus augustes , mêlés au souvenir de Henri IV, que les attributs de chasse en bronze , et les chiffres de Henri II entrelacés avec les croissants de Diane, qui surmontent de toutes parts les dômes du château d'Anet. Ce château royal , chargé de trophées antiques d'amour, me donna d'abord un sentiment profond de plaisir et de mélancolie; ensuite il m'en inspira de tristesse quand je me rappelai que cet amour ne fut pas légitime ; mais il me remplit à la fin de vénération et de respect quand j'appris que, par une de ces révolutions si ordinaires aux monuments des hommes , il était habité par le vertueux duc de Penthièvre.

J'ai depuis réfléchi sur ce que m'avaient dit ces bergers sur la chaleur des bois , et sur celle que j'y avais éprouvée moi-même; et j'ai remarqué, en effet, qu'au printemps toutes les plantes sont plus précoces dans leur voisinage, et qu'on trouve des violettes en fleurs sur leurs lisières , bien avant qu'on en cueille dans les plaines et sur les collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l'abri du froid

dans le nord ; mais ce qu'il y a d'admirable , c'est qu'elles les mettent à l'abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes de leurs feuilles. Dans le nord , celles des sapins , des mélèzes , des pins , des cèdres , des genévriers , sont petites, lustrées et vernissées ; leur finesse , leur vernis , et la multitude de leurs plans, réfléchissent la chaleur autour d'elles en mille manières : elles produisent à peu près les mêmes effets que les poils des animaux du nord , dont la fourrure est d'autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D'ailleurs, les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de longues queues mobiles , en sorte qu'au moindre vent elles réfléchissent autour d'elles les rayons du soleil , comme des miroirs. Au midi , au contraire , les palmiers , les talipots , les cocotiers , les bananiers ; portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates que lustrées, et qui, en s'étendant horizon tale~ ment, forment au-dessous d'elles de grandes ombres où il n'y a aucune réflexion de chaleur. .Te conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs occasionnées par l'humidité ; mais il augmente les froids secs et âpres du nord , comme on l'a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwége , qui étaient autrefois cultivées , et qui sont aujourd'hui inhabitables , parce qu'on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds , comme je l'ai observé à l'Ilede-France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si arides depuis qu'on n'y a laissé aucun arbre, qu'elles sont aujourd'hui sans culture. L'herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il est résulté, de la sécheresse de ces côtes, le dessèchement de quantité de ruisseaux; caries arbres plantés sur les hauteurs y attirent l'humidité de l'air, et l'y fixent, comme nous le verrons dans l'étude des plantes. De plus , en détruisant les arbres qui sont sur les hauteurs ,

on dte aux vallons leurs engrais naturels, et aux campagnes les palissades qui les abritent des grands vents. Ces vents désolent tellement les cultures en quelques endroits, qu'on n'y peut rien faire croître. J'attribue à ce dernier inconvénient la stérilité des landes de Bretagne. En vain on a essayé de leur rendre leur ancienne fécondité : on n'en viendra point à bout , si on ne commence par leur rendre leurs abris et leur température , en y ressemant des forêts. Mais il faut que les paysans qui les cultivent soient heureux. La prospérité d'une terre dépend, avant toute chose, de celle de ses habitants.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE , TIRÉES DES DÉSORIltES DU RÈGNE ANIMAL.

Nous continuerons de parler de la fécondité des terres du nord , pour détruire le préjugé qui n'attribue le principe de la vie, dans les plantes et dans les animaux, qu'à la chaleur du midi. Je pourrais m'étendre sur les chasses nombreuses d'élans, de rennes, d'oiseaux aquatiques, de francolins, de lièvres, d'ours blancs, de loups, de renards, de martres, d'hermines, de castors, etc., que les habitants des terres septentrionales font tous les ans , et dont les seules pelleteries , qu'ils n'emploient pas à leur usage , leur produisent une branche considérable de commerce par toute l'Europe. Mais je m'arrêterai seulement à leurs pêches , parce que ces présents des eaux sont offerts à toutes les nations , et ne sont nulle part aussi abondants que dans le nord.

On tire des rivières et des lacs du nord une multitude prodigieuse de poissons. Jean Schœffer, historien exact de Laponie, dit1 qu'on prend chaque année, à Tornéo , jusqu'à treize cents barques de saumons ; que les brochets y sont si grands , qu'il y en a de la longueur d'un homme , et qu'on en

1 Histoire de Laponie, par Jean Schaeffet.

sale chaque aimée de quoi nourrir quatre royaumes du nord. Mais ces pêches abondantes n'approchent pas encore de celles de ces mers «. C'est dans leur sein qu'on prend ces monstrueuses haleines qui ont pour l'ordinaire soixante pieds de longueur, vingt pieds de largeur au corps et à la queue, dix-huit pieds de hauteur, et qui donnent jusqu'à cent trente barriques d'huile. Leur lard a deux pieds d'épaisseur, et on est obligé de se servir de couteaux de six pieds de long pour le découper. Il sort tous les ans, des mers du nord, une multitude innombrable de poissons qui enrichissent tous les pêcheurs de l'Europe ; tels sont les morues , les anchois , les esturgeons , les dorches , les maquereaux , les sardines , les harengs , les chiens de mer, les bélugas , les phoques , les marsouins , les chevaux marins , les souffleurs , les licornes de mer, les poissons à scie , etc.. Us y sont tous d'une taille plus considérable que dans les latitudes tempérées, et divisés en ud plus grand nombre d'espèces. On en compte jusqu'à douze dans celle des baleines; et les plies ou flétans y pèsent jusqu'à quatre cents livres. Je ne m'arrêterai qu'à ceux des poissons qui nous sont les plus connus , tels que les harengs. C'est un fait certain qu'il en sort , tous les ans , une quantité plus que suffisante pour nourrir tous les habitants de l'Europe.

îsous avons des mémoires qui prouvent que la pêche s'en faisait dès l'an 1168 , dans le détroit du Sund , entre les îles de Schonen et de Séeland. Philippe de Mézières, gouverneur de Charles VI, rapporte, dans le Songe du vieux Pèlerin, qu'en 1389, aux mois de septembre et d'octobre, il y avait une quantité si prodigieuse de harengs dans ce détroit, que , « dans l'espace de plusieurs lieues, on pouvoit, dit-il, les « tailler à l'espée; et c'est commune renommée qu'ils sont « quarante mille bateaux qui ne font aultre chose , en deux « mois , que pescher le hareng , et en chacun bateau il y a au « moins six personnes et jusqu'à dix; et, de plus il y a « cinq cents grosses et moyennes nefs qui ne font que recueil-

1 Voyez Frédéric Martens, de Hambourg.

« lir et saler les harengs en caque. » Il fait monter le nombre des pêcheurs, à trois cent mille hommes de la Prusse et de l'Allemagne. En 1610, les Hollandais, qui pèchent ce poisson encore plus au nord, où il est meilleur, y employaient trois mille bateaux, cinquante mille pêcheurs, sans compter neuf mille autres vaisseaux qui l'encaquent et l'apportent en Hollande, et cent cinquante mille hommes, soit sur terre, soit sur mer, occupés à le transporter, à l'apprêter et à le vendre. Ils en tiraient alors de revenu deux millions six cent cinquante-neuf mille livres sterling, .l'ai vu moi-même à Amsterdam , en 1762, la joie du peuple, qui met des banderoles et des pavillons aux boutiques où Ton vend ce poisson à son arrivée : il y en a dans toutes les rues. J'y ai oui dire que la compagnie formée pour la pêche du hareng était plus riche et faisait vivre plus de monde que la compagnie des Indes. Les Danois , les Norwégiens, les Suédois , les Hambourgeois , les Anglais , les Irlandais, et quelques négociants de nos ports , comme de celui de Dieppe, envoient des vaisseaux à cette pêche, mais en trop petit nombre pour une manne aussi aisée à recueillir.

En 1782, à l'embouchure de la Gothela , petite rivière qui baigne les murs de Gothembourg , on en a salé cent trente-neuf mille tonneaux , enfumé trois mille sept cents , et extrait deux mille huit cent quarante-cinq tonneaux d'huile de ceux qui ne pouvaient être conservés La Gazette de France, qui rapporte cette pêche, remarque que, jusqu'en 1752, ces poissons avaient été soixante-douze ans sans y paraître. J'attribue leur éloignement de cette côte à quelque combat naval qui les en aura éloignés par le bruit de l'artillerie , comme il arrive aux tortues de l'île de l'Ascension d'abandonner la rade pendant plusieurs semaines , lorsque les vaisseaux qui y passent tirent du canon. C'est peut-être aussi quelque incendie de forêts qui aura détruit le végétal qui les attirait sur la côte. Le bon évêque de Berghen, Pontoppidan , le Fénelon de la Norwége , qui mettait dans ses sermons populaires des traits d'histoire naturelle tout en-

tiers, comme d'excellents morceaux de théologie, rapporte « que , lorsque les harengs côtoient les rivages de la Norwége , « les baleines , qui les poursuivent en grand nombre , et qui « lancent en l'air leurs jets d'eau , font paraître la mer au « loin comme si elle était couverte de cheminées fumantes. « Les harengs poursuivis se jettent le long du rivage dans « les enfoncements et dans les criques , où l'eau , auparavant « tranquille, forme des lames et des vagues considérables par- « tout où ils se sauvent. Ils s'y retirent en si grand nombre , « qu'on peut les prendre à pleine corbeille , et que même les »« paysans les attrapent à la main. » Cependant , ce que tous ces pêcheurs réunis en pèchent n'est qu'une très-petite partie de leur colonne qui côtoie l'Allemagne , la France , l'Espagne, et s'avance jusqu'au détroit de Gibraltar, dévorée, chemin faisant, par une multitude innombrable d'autres poissons et d'oiseaux de mer qui la suivent nuit et jour, jusqu'à ce qu'elle se perde sur les rivages de l'Afrique, ou qu'elle retourne, selon d'autres, dans les climats du nord. La sagesse avec laquelle elle a ordonné leurs proportions n'est pas moins digne d'admiration. Si on vient à examiner les animaux , on n'en trouvera aucun de défectueux dans ses membres, si l'on a égard à ses mœurs et aux lieux où il est destiné à vivre. Le long et gros bec du toucan , et sa langue faite en plume , étaient nécessaires à un oiseau qui cherche les insectes éparpillés dans les sables humides des rivages de l'Amérique. Il lui fallait à la fois une longue pioche pour y fouiller, une large cuiller pour les ramasser, et une langue frangée de nerfs délicats pour y sentir sa nourriture. Il fallait de longues jambes et de longs cous aux hérons, aux grues, aux flamants et aux autres oiseaux qui marchent dans les marais , et qui cherchent de la proie au fond de leurs eaux : chaque animal a les pieds et la gueule, ou le bec, formés d'une manière admirable pour le sol qu'il doit parcourir, et pour les aliments dont il doit vivre. C'est de leurs configurations que les naturalistes tirent les caractères qui

1 Pontoppidan, Histoire naturelle de la Norwége.

distinguent les bêtes de proie de celles qui sont frugivores. Ces organes n'ont jamais manqué aux besoins des animaux , et ils sont eux-mêmes indélébiles comme leurs instincts. J'ai vu , dans des campagnes , des canards élevés loin des eaux depuis plusieurs générations , qui avaient conservé à leurs pieds les larges membranes de leur espèce, et qui, aux approches des pluies, battaient des ailes, jetaient des cris, appelaient les nuées, et semblaient se plaindre au ciel de l'injustice de l'homme qui les privait de leur élément. Aucun animal n'a manqué d'un membre nécessaire, oun'en a reçu d'inutiles. Des philosophes ont regardé les ergots appendices des pieds du porc comme superflus, parce qu'ils ne portent point à terre : mais cet animal, destiné à vivre dans les lieux marécageux , où il aime à se vautrer, et à faire avec son boutoir des fouilles profondes , s'y fût souvent enfoncé par sa gloutonnerie , si la nature n'eût disposé au-dessus de ses pieds deux ergots en saillie , qui lui donnent les moyens de s'en retirer. Le bœuf, qui fréquente les bords marécageux des fleuves, en a d'à peu près semblables. L'hippopotame, qui vit dans les eaux et sur les rivages du Ml , a le pied fourchu, et au-dessus du paturon deux petites cornes qui plient contre terre quand il marche, de sorte qu'il laisse sur le sable une empreinte qu'on dirait être celle de quatre griffes. On peut voir la description de cet amphibie à la fin des Voyages de Dampier. Comment des hommes éclairés ont-ils pu méconnaître l'usage de ces membres accessoires, dont les paysans de quelques-unes de nos provinces imitent la forme dans les échasses, qu'ils appellent, par cette ressemblance même, pieds de porc, et dont ils se servent pour traverser les endroits marécageux ? ces mêmes paysans ont imité pareillement celle des ergots pointus et écartés du pied de la chèvre, qui lui servent à gravir les rochers , en se servant de ces pieux ferrés à deux pointes , qui retiennent dans la pente des montagnes les derrières de leurs lourdes charrettes. La nature, qui varie ses moyens comme les obstacles, a donné les ergots appendices au pied du porc par les mêmes raisons qu'elle

a revêtu le rhinocéros d'une peau plissée de plusieurs plis , au milieu de la zone torride. On croirait ce lourd animal couvert d'un triple manteau ; mais , destiné à vivre dans les marais fangeux de l'Inde , où il fouille avec la corne de son museau les longues racines des bambous, il y eût enfoncé par son poids énorme , s'il n'avait l'étrange faculté d'étendre en se gonflant les plis multipliés de sa peau , et de se rendre plus léger en occupant un plus grand volume. Ce qui nous paraît , au premier coupd'œil , une défectuosité dans les animaux , est , à coup sûr, une compensation merveilleuse de la Providence ; et ce serait souvent une exception à ses lois générales , si elle en avait d'autres que l'utilité et le bonheur des êtres. C'est ainsi qu'elle a donné à l'éléphant une trompe qui lui sert , comme une main, à grimper sur les plus rudes montagnes, où il se plaît à vivre, et à cueillir l'herbe des champs et les feuillages des arbres , auxquels la grosseur de son cou ne lui permettait pas d'atteindre.

Elle a varié à l'infini , parmi les animaux , les moyens de se défendre comme ceux de subsister. On ne peut pas supposer que ceux qui marchent lentement ou qui jettent des cris souffrent habituellement ; car comment des races de malades auraient-elles pu se perpétuer, et devenir même une des plus répandues du globe? Le slugard, ou paresseux, se trouve en Afrique , en Asie et en Amérique. Sa lenteur n'est pas plus une paralysie que la lenteur de la tortue et du limaçon ; les cris qu'il jette quand on l'approche ne sont point des cris de douleur. Mais , parmi les animaux , les uns étant destinés à parcourir la terre, d'autres à vivre à poste fixe, leurs défenses sont variées comme leurs mœurs. Les uns échappent à leurs ennemis par la fuite , d'autres les repoussent par des sifflements, des figures hideuses , des odeurs infectes , ou des voix lamentables. Ily en a qui disparaissent à leur vue, comme le limaçon , qui est de la couleur des murailles ou de l'écorce des arbres où il se réfugie ; d'autres , par une magie admirable, prennent, à leur volonté, la couleur des objets qui les environnent, comme le caméléon Oh! que l'imagination

des hommes est stérile auprès de l'intelligence de la nature ! Ils n'ont rien produit , dans quelque genre que ce soit, qu'ils n'en aient trouvé le modèle dans ses ouvrages. Le génie même, dont ils font tant de bruit, ce génie créateur que nos beaux esprits croient apporter en venant au monde , et perfectionner dans les cercles ou dans les livres , n'est autre chose que l'art de l'observer. On ne peut pas même sortir des routes de la nature pour s'égarer. On n'est sage que de sa sagesse , on n'est fou qu'en en dérangeant les plans. Le burin de Callot, si fertile en monstres , n'a composé tant de démons affreux que des membres mal assortis de différents animaux , de becs de chats-huants , de gueules de crocodiles , de carcasses de chevaux, d'ailes de chauves-souris , de griffes et d'ergots qu'il a joints à la figure humaine, pour rendre ses contrastes plus odieux. Les femmes même, qui, par de plus doux caprices, s'exercent à broder sur leurs étoffes des fleurs de fantaisie, sont obligées d'en prendre les modèles dans nos jardins. Examinez sur leurs robes les folâtres jeux de leur imagination : vous y verrez des œillets sur les feuillages d'un myrte , des roses sur des roseaux, des grenades sur la tige d'une herbe. La nature seule ne produit que des accords raisonnables , et n'assortit dans les animaux et dans les fleurs que des parties convenables aux lieux, à l'air, aux éléments et aux usages auxquels elle les destine. Jamais on n'a vu sortir aucune race de monstres de ses sublimes pensées.

J'ai entendu plusieurs fois annoncer dans nos foires des monstres vivants ; mais jamais je n'ai pu parvenir à en voir un seul, quelque peine que je me sois donnée. Un jour on afficha, à la foire de Saint-Ovide , une vache à trois yeux , et une brebis à six pattes. Je fus curieux de voir ces animaux, et d'examiner l'usage qu'ils faisaient d'organes et de membres qui me paraissaient leur être superflus. Comment, me disaisje , la nature a-t-elle pu poser le corps d'une brebis sur six pattes , lorsque quatre étaient suffisantes pour la porter ? Cependant je vins à me rappeler que la mouche, qui est bien plus légère qu'une brebis , en avait six , et j'avoue que cette

réflexion m'embarrassa. Mais ayant observé , un jour, une mouche qui s'était reposée sur mon papier, je remarquai qu'elle était fort occupée à se brosser alternativement la tête et les ailes avec les deux pattes de devant et avec celles de derrière. Je vis alors évidemment qu'elle avait besoin de six pattes , afin d'être soutenue par quatre lorsqu'elle en emploie deux à se brosser, surtout sur un plan perpendiculaire. L'ayant prise et considérée au microscope , je vis avec admiration que ces deux pattes du milieu n'avaient point de brosses , et que les quatre autres en avaient. Je remarquai encore que son corps était couvert de grains de poussière , qui s'y attachent dans l'atmosphère où elle vole , et que ses brosses étaient doubles , garnies de poils fins , entre lesquels elle faisait sortir et rentrer, à volonté , deux griffes semblables à celles d'un chat, mais incomparablement plus aiguës. Ces griffes servent aux mouches à s'accrocher sur les corps les plus polis , comme sur le verre des vitres , où on les voit monter et descendre sans glisser. J'étais très-curieux de voir comment la nature avait attaché deux nouvelles pattes au corps d'une brebis, et comment elle avait formé, pour les faire mouvoir, de nouvelles veines , de nouveaux nerfs et de nouveaux muscles avec leurs insertions. Le troisième œil de la vache m'embarrassait encore davantage. Je fus donc , comme les autres badauds , porter mon argent pour satisfaire ma curiosité. J'en vis sortir en foule de la loge de ces animaux, très- émerveillés de les avoir vus. Enfin je parvins , comme eux , au bonheur de les contempler. Les deux pattes superflues de la brebis n'étaient que des peaux desséchées , découpées comme des courroies , et pendantes à sa poitrine sans toucher à terre , et sans pouvoir lui être d'aucun usage. Le troisième œil prétendu de la vache était une espèce de plaie ovale au milieu du front , sans orbite , sans prunelle , sans paupière , et sans aucune membrane qui présentât quelque partie organisée d'un œil. Je me retirai, sans examiner si ces accidents étaient naturels ou artificiels ; car, en vérité, la chose n'en valait pas la peine.

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