‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 52 sur 54 · BERN. \)F. S.-PIERRE. — T. H · texte numérisé non relu

BERN. \)F. S.-PIERRE. — T. H

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des lumières mutuelles. Souvenez-vous des temps où les la Fontaine , les Boileau , les Racine , les Molière vivaient entre eux. Quel est aujourd'hui votre sort? Ce monde, dont vous Hattez les passions, vous arme les uns contre les autres. Il vous livre à la gloire comme les Romains livraient des malheureux aux bêtes. Vos lices saintes sont devenues des arènes de gladiateurs. Vous êtes, sans vous en douter, les instruments de l'ambition des corps. C'est par vos talents que leurs chefs se procurent des dignités et des richesses, tandis que vous restez dans l'obscurité et l'indigence. Songez à la gloire des gens de lettres chez les peuples qui sortaient de la barbarie : ils présentèrent la vertu aux nations , et ils en furent les dieux. Songez à leur avilissement chez les peuples tombés dans la corruption : ils en flattèrent les passions et ils en furent les victimes. Dans la décadence de l'empire romain , les lettres ne devinrent plus le partage que de quelques Grecs affranchis. Laissez courir la foule sur les pas des riches et des voluptueux. Que vous proposez-vous dans la sainte carrière des lettres , sinon de marcher sous la protection de Minerve ? Quel respect le monde aurait-il pour vous si vous n'étiez couverts de son égide sacrée? Il vous foulerait aux pieds. Laissez-le tromper ses adorateurs; mettez votre confiance dans le ciel, dont les secours viendront vous chercher partout où vous serez.

Un jour la vigne , en pleurant, se plaignait au ciel de Tinjustice de son sort. Elle enviait celui du roseau : « Je suis « plantée , disait-elle, dans des rochers arides, et je suis obli- « gée de mx)duiredes fruits pleins de jus ; tandis qu'au bas de « cette vallée, le roseau, qui ne porte qu'une bourre sèche, « croît à son aise sur le bord des eaux. » Une voix lui répondit du ciel : « O vigne! ne vous plaignez pas de votre desti- « née. L'automne viendra , le roseau périra sans honneur sur « le bord des marais ; mais les pluies du ciel iront vous cher- « cher dans la montagne , et votre jus , mûri dans les rochers, « servira un jour à consoler les hommes et à réjouir les « dieux. »

Le peuple n'affectionne dans son prince qu'une seule qua*

lité, c'est sa popularité : car c'est d'elle que découlent toutes les vertus dont il a besoin. Un acte de justice rendu à l'imprévu et sans faste à une pauvre veuve , à un charbonnier, le remplit d'admiration et de joie. Il regarde son prince comme un dieu, dont la providence veille partout; et il a raison, car un seul événement de cette nature , qui arrive bien à propos, tient tous les oppresseurs en crainte et tous les opprimés en espérance. Aujourd'hui la vénalité et l'orgueil ont élevé entre le peuple et le roi mille murs impénétrables d'or, de fer et de plomb. Le peuple ne peut plus aller vers son prince , mais le prince peut encore descendre vers son peuple. On a rempli , à ce sujet, nos rois de frayeurs et de préjugés. Cependant il est très-remarquable que , dans ce grand nombre de princes de toutes les nations qui ont été les victimes de diverses factions , pas un seul n'a péri faisant le bien , allant à pied et incognito ; mais tous ou dans leurs carrosses , ou à table , au sein des plaisirs , ou dans leur cour, au milieu de leurs gardes et au centre de leur puissance.

Nous voyons de nos jours l'empereur et le roi de Prusse parcourir, en simple voiture, avec un ou deux domestiques et sans gardes , leurs États dispersés, quoique remplis en partie d'étrangers et de peuples conquis. Les grands hommes et les princes les plus illustres de l'antiquité, tels que Scipion , Germanicus , Marc-Aurèle , voyageaient sans suite , à cheval , et souvent à pied. Combien de provinces de son royaume n'a pas parcourues ainsi , dans un siècle de troubles et de factions, notre grand Henri IV !

Un roi dans ses États doit être comme le soleil sur la terre , où il n'y a pas une seule petite plante qui ne reçoive à son tour l'influence de ses rayons. De combien de grandes vérités nos rois sont privés par les préjugés des courtisans ! Combien ils perdent de plaisirs par leur vie sédentaire ! Je ne parle pas de ceux de la grandeur, lorsqu'ils voient à leur approche les peuples accourir en foule sur les chemins , les remparts des villes s'enflammer du tonnerre de l'artillerie , et les escadres , sortant de leurs ports , couvrir la mer de pavillons et

de feux. Je les crois las des plaisirs de la gloire ; mais je les crois sensibles à ceux de l'humanité, dont on les prive perpétuellement. On les force toujours d'être rois , on ne leur permet jamais d'être hommes. Quel plaisir pour eux de voiler leur grandeur comme des dieux, et d'apparaître au milieu d'une famille vertueuse, comme Jupiter chez Philémon et Baucis! Combien peu il leur faudrait pour faire chaque jour des heureux ! Souvent ce qu'ils donnent à une seule famille de courtisans suffirait pour faire le bonheur d'une province ; souvent leur simple apparition y remplirait d'effroi tous les tyrans, et en consolerait les malheureux. On les croirait partout, quand on ne les saurait nulle part. Un ami fidèle, quelques serviteurs robustes, suffiraient pour rapprocher d'eux tous les agréments des voyages , et pour en écarter tous les inconvénients.

Ils sont les maîtres de varier les saisons à leur gré sans sortir du royaume, et d'étendre leurs plaisirs aussi loin que leur puissance. Au lieu d'habiter des maisons de campagne sur les bords de la Seine ou au milieu des roches de Fontainebleau, ils en peuvent avoir sur les bords de l'Océan et au pied des Pyrénées. 11 ne tient qu'à eux de passer les ardeurs brûlantes de l'été au sein des montagnes du Dauphiné , entourées d'un horizon de neige; l'hiver en Provence, sous des oliviers et des chênes verts ; l'automne , dans les prairies toujours vertes et sous les pommiers de la riche Normandie. Ils verraient aborder sur les rivages de la France des gens de mer de toutes les nations , des Anglais, des Espagnols, des Suédois , des Hollandais , des Italiens , vivant tous avec les costumes et les mœurs de leurs pays. Nos rois ont dans leurs palais des comédies, des bibliothèques , des serres, des cabinets d'histoire naturelle; mais toutes ces collections ne sont que de vaines images des hommes et de la nature. Ils n'ont pas de jardins plus dignes d'eux que leur royaume , ni de bibliothèques plus instructives que leur peuple.

Ah ! si un seul homme peut être sur la terre l'espoir du genre humain , c'est un roi de France. Il règne sur son peu-

RÉC APITULA-TTO-N . 545

pie par l'affection , son peuple sur l'Europe par les mœurs , l'Europe sur le reste du monde par la puissance. Rien ne l'empêche de faire le bien quand il lui plaît. Il peut,, malgré la vénalité des emplois , humilier le vice superbe et élever l'humble vertu. Ilpeut.encore descendre vers ses sujets, ou les faire monter vers lui. Beaucoup de rois se sont repentis d'avoir mis leur confiance dans des trésors , dans des alliés , dans des corps et dans des grands ; mais aucun de s'être fié à son peuple et à Dieu. Ainsi ont régné les populaires Charles V et les saint Louis : ainsi vous aurez régné un jour, ô Louis XVI ! Vous avez , dès vos premiers pas au trône , donné des lois pour le rétablissement des mœurs , et (ce qui était plus difficile) vous en avez montré l'exemple au milieu d'une cour française. Vous avez détruit les restes de l'esclavage féodal , adouci le sort des malheureux prisonniers , ainsi que les punitions militaires et civiles ; donné aux habitants de quelques provinces la liberté de répartir entre eux les impositions nationales ; remis à la nation les droits de votre avènement à la couronne ; assuré aux pauvres matelots une portion des fruits de la guerre, et rendu aux gens de lettres le privilège naturel de recueillir ceux de leurs veilles. Tandis que d'une main vous aidiez les infortunés de la nation , de l'autre vous éleviez des statues à ses hommes célèbres dans les siècles passés, et vous secouriez les Américains opprimés. Quelques hommes sages qui vous environnent , et (ce qui est encore plus puissant que leur sagesse) les charmes et la sensibilité de votre auguste épouse, vous ont rendu le chemin de la vertu facile. O grand roi ! si vous marchez avec constance dans les rudes sentiers de la vertu , votre nom sera un jour invoqué par ies malheureux de toutes les nations. Il présidera à leurs destinées pendant la vie même de leurs propres souverains. Ils le présenteront comme une barrière à leurs tyrans , et comme un modèle à leurs bons rois. Il sera révéré du couchant à l'aurore, comme celui des Titus et des Antonin. Lorsqu'aucun peuple vivant ne subsistera plus, votre nom vivra encore , et fleurira d'une gloire toujours nouvelle. La majesté des

5iG ÉTUDE QUATORZIÈME.

siècles ajoutera à sa vénération , et la postérité la plus reculée nous enviera le bonheur d'avoir vécu sous vos lois. Je ne suis rien, sire. J'ai pu être la victime des maux publics, et en ignorer les causes ; j'ai pu parler des moyens d'y remédier, sans connaître la puissance et les ressources des grands rois. Mais si vous nous rendez meilleurs et plus heureux , les Tacites futurs étudieront d'après vous l'art de réformer et de gouverner les hommes dans un siècle difficile. D'autres Fénelons parleront un jour de la France sous votre règne , comme de l'heureuse Egypte sous celui de Sésostris. Pendant que vous recevrez alors sur la terre les hommages invariables des hommes , vous serez leur médiateur auprès de la Divinité , dont vous aurez été parmi nous la plus vive image. Ah ! s'il était possible que nous perdissions le sentiment de son existence par la corruption de ceux qui nous doivent l'exemple , par le désordre de nos passions , par l'égarement de nos propres lumières, par les maux multipliés de l'humanité, ô roi! il vous serait encore glorieux de conserver l'amour de l'ordre au milieu du désordre général. Les peuples, livrés à des tyrans sans frein , se réfugieraient en foule au pied de votre trône, et viendraient chercher en vous le Dieu qu'ils n'apercevraient plus dans la nature.

FiN DES ÉTUDES DE LA NATUBE.

Quelques écrivains ont fait parmi nous l'éloge des druides. Je leur opposerai , entre autres témoignages , celui des Romains , qui , comme on sait, étaient très-tolérants sur la religion. César dit, dans ses Commentaires, que les druides brûlaient des hommes en l'honneur des dieux, dans des paniers d'osier ; et qu'au défaut de coupables, ils prenaient des innocents. Voici ce qu'en dit Suétone dans la vie de Claude : « La re- « ligion des druides, trop cruelle à la vérité, et qui, du temps d'Au- « guste, avait été simplement défendue, fut par lui entièrement abolie. » Hérodote leur avait fait , longtemps auparavant, le même reproche. On ne peut opposer à l'autorité de trois empereurs romains et du père de l'histoire que celle du roman de VJstrée. N'avons-nous pas assez de nos fautes, sans nous charger de justifier celles de nos ancêtres? Au fond ils n'étaient pas plus coupables que les autres peuples, qui tous ont sacrifié des hommes à la Divinité. Plutarque reproche aux Romains eux-mêmes d'avoir immolé, dès les premiers temps de la république, deux Gaulois et deux Grecs, qu'ils enterrèrent tout vifs. Est-il donc possible que le premier sentiment de l'homme dans la nature ait été celui de la terreur , et qu'il ait cru au diable avant de croire en Dieu? Oh! non. C'est l'homme qui partout a égaré l'homme. Un des bienfaits de l'Évangile a été de détruire, dans une grande partie du monde, ces dogmes et ces sacrifices inhumains .

On a exprimé , au sujet des effets de l'électricité, une pensée assez impie, dans un vers latin dont le sens est que l'homme a désarmé la Divinité. Le tonnerre n'est point un instrument particulier de la justice divine. Il est nécessaire au rafraîchissement de l'air dans les chaleurs de l'été. Dieu a permis à l'homme d'en disposer quelquefois , comme il lui a donné le pouvoir de faire usage du feu , de traverser les mers , et de se servir de tout ce qui existe dans la nature. C'est la mythologie des anciens qui , nous représentant toujours Jupiter armé du foudre , nous en inspire tant de frayeur. II y a dans l'Écriture saiote des idées de la Divinité bien plus consolantes., et une bien meilleure physique. Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul endroit où elle nous parle du tonnerre comme d'un instrument de la justice divine. Sodome fut détruite par une pluie de feu et de soufre. Les dix plaies dont l'Egypte fut frappée furent la corruption des eaux , les reptiles , les moucherons , les grosses mouches , la peste , les ulcères , la grêle , les sauterelles , les ténèbres très-épaisses , et la mort des premiers-nés. Coré, Dathan et Abiron furent dévorés par un feu qui sortit de la terre. Lorsque les Israélites murmurèrent dans le désert de Phnran, «■ une flamme du Seigneur, s'étant allumée contre eux, dévora

« tout ce qui était à l'extrémité du camp *. » Dans les menaces faites au peuple dans le Lévitique, il n'est point parlé du tonnerre. Au contraire , ce fut au bruit des tonnerres que la loi que Dieu donna à son peuple^ sur le mont Sinaï, fut promulguée. Enfin, dans le beau cantique ou Daniel invite tous les ouvrages du Seigneur à le louer, il y appelle les tonnerres; et il n'est pas inutile de remarquer qu'il comprend dans son invitation tous les météores qui entrent dans l'harmonie nécessaire de l'univers. Il les qualifie du titre sublime de PUISSANCES et de vertus du Seigneur. t'oyez Daniel, ch. m.

Les politiques, en classant les gouvernements par ces ressemblances extérieures de formes, ont fait comme les botanistes , qui comprennent dans la même catégorie les plantes qui ont des fleurs ou des feuilles semblables, sans avoir égard à leurs vertus. Ceux-ci ont mis dans la même classe le chêne et la pimprenelle ; ceux-là, la république romaine et celle de Saint-Marin. Ce n'est pas ainsi qu'on doit observer la nature : elle n'est partout que convenance et harmonie. Ce ne sont pas ses formes, c'est son esprit qu'il faut étudier.

Si dans l'histoire d'un peuple vous ne faites pas attention à sa constitution morale et intérieure , dont presque aucun historien ne s'occupe, il vous sera impossible de concevoir combien de républiques bien ordonnées en apparence se sont ruinées tout à coup; comment d'autres, au contraire, ou tout parait dans l'agitation, deviennent formidables; d'où vient la durée et le pouvoir des États despotiques , si décriés par nos écrivains modernes ; et d'où vient enfin qu'après ces beaux règnes de Marc-Aurèle et d'Anlonin , qu'ils ont si vantés , l'empire romain acheva de s'écrouler. C'est, je l'ose dire, parce que ces -bons .princes ne songèrent qu'à conserver la forme extérieure du gouvernement. Tout était tranquille autour d'eux ; il y avait une forme de sénat ; Je blé ne manquait point à Rome: les garnisons dans les provinces étaient bien payées. Point de sédition , point de troubles ; tout allait bien en apparence; mais pendant cette léthargie les riches augmentaient leurs propriétés, le peuple perdait les siennes; les emplois s'accumulaient dans les mêmes familles. Pour avoir de quoi vivre, il fallait s'attacher aux grands : Rome ne renfermait plus qu'un peuple de valets. L'amour de la patrie s'éteignait. Les malheureux ne savaient de quoi se plaindre. On ne leur faisait point de tort; tout était dans l'ordre; mais, par cet ordre, ils ne pouvaient plus parvenir à rien. On n'égorgeait pas les citoyens comme sous Marius etSylla, mais on les étouffait.

Dans toute société humaine il y a deux puissances , l'une temporelle , et l'autre spirituelle. Vous les retrouverez dans tous les gouvernements du monde , en Europe , en Asie , en Afrique et eu Amérique. Le genre humain est gouverné comme le corps humain. Ainsi l'a voulu l'Auteur de la nature, pour la conservation et le bonheur des hommes. Lorsque les peuples sont opprimés par la puissancespirituelle,ilsse réfugient auprès de la temporelle; quand celle-ci les opprime à son tour, ils ont recours a l'autre. Quand toutes deux s'accordent pour les rendre misérables,

* Nombres , chap. xi.

NOTES DE L'AUTEUR. 5i9

alors naissent en foule les hérésies, les schismes, les guerres civiles, et une multitude de puissances secondaires qui balancent les abus des deux premières , jusqu'à ce qu'il en résulte enlin une apathie générale, et que l'État se détruise. Nous approfondirons ce grand sujet tout a l'heure , en parlant de la France. Nous verrons que , quoiqu'il n'y ait de droit qu'une puissance, il y en a en effet cinq qui la gouvernent.

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Ce jugement des nègres modernes leur fait beaucoup d'honneur. Ils sentent le prix inestimable des lumières ; mais s'ils avaient vu en Europe le sort de la plupart des gens de lettres , et celui des gens qui y ont de l'or, ils auraient renversé leur tradition.

Des opinions semblables se retrouvent chez les autres noirs de l'Afrique, et entre autres chez les noirs des iles du cap Vert, comme on peut le voir dans l'excellente relation que George Roberts nous en a donnée. Cet infortuné navigateur se réfugia dans celle de Saint-Jean, ou il reçut de la part de ses habitants les preuves les plus louchantes de générosité et d'hospitalilé, après avoir éprouvé un traitement atroce de la part des pirates anglais , ses compatriotes , qui lui pillèrent son vaisseau.

Cependant, il faut l'avouer, si quelques peuplades de l'Afrique nous surpassent en qualités morales, en général les nègres sont très-inférieurs aux autres nations par celles de l'esprit. Ils n'ont pas encore eu l'industrie de dompter l'éléphant comme les. Asiatiques. Ils n'ont perfectionné aucune espèce de culture. Ils doivent celle de la plupart de leurs végétaux alimentaires aux Portugais et aux Arabes. Ils n'exercent aucun des arts libéraux , qui faisaient cependant des progrès chez les habitants du nouveau monde, bien plus modernes qu'eux. Ils sont dans une partie du continent d'où ils pouvaient aisément pénétrer jusqu'en Amérique, puisque les vents d'est les y portent, vent arrière: et ils n'avaient pas même découvert les îles qui sont dans leur voisinage, telles que les iles Canaries et celles du cap Vert. Les puissances noires de l'Afrique n'ont jamais eu l'esprit de conduire un brigantin. Loin de s'étendre au dehors , elles ont laissé les peuples étrangers s'emparer de toutes leurs côtes; car, dans les anciens temps, les Égyptiens et les Phéniciens se sont établis sur leurs côtes orientales et septentrionales, qui sont aujourd'hui au pouvoir des Turcs et des Arabes; et depuis quelques siècles les Portugais, les Anglais , les Danois, les Hollandais et les Français se sont saisis de ce qui en restait a l'orient, au midi et à l'occident, uniquement pour avoir des esclaves. Il faut, après tout, qu'une Providence particulière préserve le patrimoine de ces enfants de Chanaan de l'avidité de leurs frères, les enfants de Sem et Japhet; car il est étonnant que nous autres surtout, lils deJaphel, qui, comme des cadets, cherchons fortune par tout le monde, et qui , suivant la bénédiction de Noé , notre père , nous logeons jusque dans les tentes de Sem , notre aine , par nos comptoirs en Asie , nous n'ayons pas établi des colonies dans une partie de la terre aussi belle que la Nigritie, si voisine de nous , où la canne à sucre, le café, et la plupart des productions de l'Amérique el de l'Asie, peuvent croître , et enlin où les esclaves sont tout portés.

Les politiques atlrihueront les différents caractères des nègres et des ci-.kn. m-: s.-PiERrtE.— t. n. 47

55i) NOTES DE L'AUTEUR.

Européens a telles causes qu'il leur plaira. Pour moi , je le dis du fond de mon cœur, je ne connais point de livre ou il y ait des monuments plus certains de l'histoire des nations et de celle de la nature que la Gcnès&i

(5) PACK fcO.

Je citerai encore un exemple des charmes ineffables que la religion répand sur l'innocence: il est tiré d'une relation assez peu estimée de lile de Saint-Erini ( ch. xn , , par le père François Richard , jésuite missionnaire; mais où il y a des choses qui me plaisent par leur naïveté.

« Après diner, dit le père Richard, je me retirai a Saint Georges , « qui est l'église principale de l'île de Stampalia. Ce fut là qu'un papa « m'apporta un livre d'Évangile, pour savoir si je le lisais en leur langue « aussi bien que j'y parlais; un autre me vint demander si notre saint « père le pape était marié. Mais ce qui me parut plus plaisant fut la « demande d'une vieille femme, qui, après m'avoir fort longtemps « regardé , me pria de lui dire si véritablement je croyais en Dieu et « en la sainte Trinité. Oui , lui dis-je; et, pour l'assurer davantage , je « lis le signe de la crofx. Oh ! que cela va bien , dit-elle , que tu sois « chrétien ! Nous en doutions. Sur cela, je tirai de mon sein la croix « que je portais. Cette femme, toute ravie d'aise , s'écria : Que cher- « chons-nous davantage pour savoir s'il est bon catholique, puisqu'il « adore la croix ? Après celle-ci , vint une autre à qui je demandai si « elle voulait se confesser. Eh! quoi, dit-elle, n'y a-t-il point de pé- « cbé de se confesser à vous autres? Non , dis-je; car, quoique je sois « Franc, je confesse en grec Je m'en vais le demander à notre évèque, « reprit-elle. Un peu après elle retourna toute joyeuse d'en avoir ob- « tenu la permission. Après sa confession je lui donnai un Agnus Dei , '< qu'elle ne manqua pas de montrer à tous, comme une chose qu'ils « n'avaient jamais vue. Incontinent je fus accablé d'une multitude de « femmes et d'enfants qui me pressaient de leur en donner. Je lis ré- « ponse que ces Agnus ne se donnaient qu'à ceux qui s'étaient confes- <t ses : ils s'offrirent, pour en avoir, de se confesser, et le voulaient « faire deux à deux : à savoir, une ïj Ile avec sa confidente, un jeune « garçon avec son intime, qu'on appelait à&Xçoweiôov (adelphopei- ( thon), frère de confiance, apportant pour raison qu'ils n'avaient « qu'un cœur , et partant rien ne devait être secret entre eux. J'eus de la « peine de les séparer; toutefois ils furent obligés d'obéir. »

On a souvent calomnié la religion , en lui attribuant nos malheurs politiques. Voici ce qu'en dit Montaigne, qui a vécu au milieu de ses .«'uerres civiles : « Confessons la vérité : qui tireroit de l'armée mesme <T légitime et moyenne ceux qui y marchent par le seul zèle d'une afa feclion religieuse , et encore ceux qui regardent seulement la protec- « lion des lois de leur pays , ou service du prince, il n'en sauroit bas- ■( tir une compagnie de gens d'armes complète *. »

Comme la plupart des hommes ne sont choqués des abus que dans le détail, parce que tout ce qui est grand leur impose du respect, je ne

' Essais , liv H . chap. xu , page io, éd. d'Ara. Duval , isao.

citerai ici que quelques effets de la vénalité dans la bourgeoisie. Tous les états subalternes , subordonnés aux autres de droit , en sont devenus les supérieurs de fait, par cela seulement qu'ils sont plus riches. Ainsi ce sont aujourd'hui les apothicaires qui emploient les médecins; les procureurs, les avocats; les marchands , les artistes ; les maîtres maçons, les architectes; les libraires, les gens de lettres , mêmes ceux de l'Académie ; les loueuses de chaises dans les églises , les prédicateurs, etc.. Je n'en dirai pas davantage : on sent où cela mène. De cette vénalité seule doit s'ensuivre la décadence de tous les talents. Elle est , en effet , bien sensible , quand on compare ceux de ce siècle à ceux du siècle de Louis XIV.

Divide et impera , a dit , je crois , Machiavel. Jugez de la bonté de cette maxime par le misérable état des pays où elle est née , et où on l'a mise en pratique.

Les enfants n'apprenaient , à Sparte , qu'à obéir, à aimer la vertu , la patrie, et à vivre dans la plus intime union , jusque-là qu'ils étaient divisés dans leurs écoles en deux classes d'amants et d'aimés. Chez les autres peuples de la Grèce, l'éducation était arbitraire ; il y avait beaucoup d'exercices d'éloquence, de luttes, de courses; des prix pythiens, olympiques , isthmiques , etc. Ces frivolités les remplirent de partialité. Lacédémone leur donna à tous la loi , et pendant qu'il fallait aux premiers, lorsqu'ils allaient combattre pour leur patrie, une paye, des harangues, des trompettes et des fifres pour exciter leur courage, il fallait au contraire retenir celui des Lacédémoniens. Ils allaient au combat sans appointements, sans discours, au son des flûtes, et en chantant tous ensemble l'hymne des deux frères jumeaux Castor et Pollux.

C'est l'harmonie qui rend tout sensible , comme c'est la monotonie qui fait tout disparaître. Non-seulement les couleurs sont des consonnances harmoniques de la lumière, mais il n'y a point de corps coloré dont la nature ne relève la teinte par le contraste des deux couleurs extrêmes génératives, qui sont le blanc et le noir. Tout corps se détache par la lumière et l'ombre, dont la première tire sur le blanc, et la seconde sur le noir. Ainsi, chaque corps porte avec lui une harmonie complète.

Ceci n'est pas arrivé au hasard. Si nous étions éclairés , par exemple , par un air lumineux , nous n'apercevrions point la forme des corps ; car leurs contours , leurs prafils et leurs cavités seraient couverts d'une lumière uniforme , qui en ferait disparaître les parties saillantes et rentrantes. C'est donc par une providence bien convenable à la faiblesse de notre vue , que l'Auteur de la nature a fait partir la lumière d'un seul point du ciel ; et c'est par une intelligence aussi admirable qu'il a donné un mouvement de progression au soleil , qui est la source de cette lumière , afin qu'elle formât, avec les ombres, des harmonies variées à chaque instant. Il a aussi moditié cette lumière sur les objets terrestres , de manière qu'elle éclaire immédiatement et médiatement , par réfraction et par réflexion , et qu'elle étend ses nuances et ses harmonies avec celles de l'ombre d'une manière ineffable.

bW'l NOTES DE L'AUTEUR.

J.-.T. Rousseau me disait un jour : « Les peintres donnent l'apparence « d'un corps en relief à une surface unie; je voudrais bien leur voir « donner celle d'une surface unie à un corps en relief. » Je ne lui répondis rien pour lors; mais ayant pensé depuis à la solution de ce problème d'optique, je ne l'ai pas trouvée impossible. II n'y aurait, ce me semble, qu'à détruire un des extrêmes harmoniques qui rendent les corps saillants. Par exemple, pour aplanir un bas-relief, il faudrait qu'ils peignissent ses cavités de blanc, ou ses parties saillantes de noir. Ainsi, comme ils emploient l'harmonie du clair-obscur pour faire apparaître un corps sur une surface plane, ils pourraient se servir de la monolonie d'une seule teinte pour faire disparaître ceux qui sont en relief. Dans le premier cas , ils font voir un corps sans qu'on puisse le toucher; dans le second , ils feraient toucher un corps sans qu'on put le voir. Cette magie-ci serait bien aussi surprenante que l'autre.

Des écrivains célèbres ont avancé que les nègres trouvaient leur couleur plus belle que celle des blancs, mais ils se sont trompés. J'ai interrogea ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile-de-France, qui me parlaient avec assez de liberté pour me dire leur sentiment, surtout sur une matière aussi indifférente à des esclaves que la beauté (les blancs. Je leur ai demandé quelquefois laquelle ils aimaient le mieux d'une femme blanche ou d'une femme noire : ils n'ont jamais hésité a donner la préférence à la première. J'ai vu même un nègre, qui av;iit été déchiré de coups de fouet dans une habitation , se réjouir de ce que les cicatrices de ses plaies blanchissaient, parce qu'il espérait, par ce moyen, cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc.

Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais, hollandais et français, pour avoir des femmes blanches, leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb, facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Damohé, mandait eu 1724, au gouverneur du fort anglais de Juida , que s'il pouvait envoyer a ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquer rail le plus grand pouvoir sur son esprit '. Un autre roi d'une partie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capucin , qui lui prêchait l'Évangile, de renvoyer son sérail et de se faire chrétien, s'il voulait lui faire avoir une femme blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin; et s'étant informé dans ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse , on lui indiqua la nièce d'un gentilhomme fort pauvre , qui vivait dans la plus grande retraite. 11 l'attendit un dimanche matin à la porte de l'église, lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle; et, s'adressanl a celui-ci devant tout le peuple, il le somma, au nom de Dieu et pour le bien de la religion, de donner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti , le prince noir épousa celle-ci , après avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait baptiser2. Le? voyageurs les plus éclairés rapportent plusieurs de ces traits de préfé-

» Histoire générale des Voyages, par l'abbe Prévost, liv. VIII , page 96. x Histoire de l'Ethiopie, par Labat.

rence dans les souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoë , ambassadeur d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah, raconte que ce paissant monarque faisait beaucoup d'accueil aux jésuites portugais, missionnaires à sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. Il les combla d'abord de privilèges , les logea dans le voisinage de son palais , et les admit à sa familiarité ; mais comme il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions, il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique, il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits , il leur enjoignit de se faire baptiser; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épou- « ser de femmes païennes de ce pays, puisque vous êtes chrétiens; « c'est aux pères qui vous ont baptisés à vous marier. Dites-leur qu'ils « vous fassent venir pour femmes des demoiselles portugaises. » Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites , qui , se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une in Unité de persécutions de la part de Sélim- Schah, qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme '.

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envers les peuples méridionaux , parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles qus les noires, par la même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit , parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches ; au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires , qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que par les formes et la taille.

Les proportions de la figure humaine, après avoir été prises, comme nous venons de le voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, a leur tour, des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention, et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques, et les rapports de la hauteur et de la largeur dans les monuments , ont été tirés dé la figure humaine. On sait que la colonne ionique, avec son chapiteau et ses cannelures , fut imitée d'après la taille, la coiffure et la robe des filles grecques.

La tulipe, par sa couleur, est, en Perse, l'emblème des parfaits amants. Chardin dit que quand un jeune homme présente, en Perse, une tulipe à sa maîtresse, il veut lui donner à entendre que, comme celle fleur, il a le visage en feu et le cœur en charbon. Il n'y a point d'ouvrage de la nature qui ne fasse naitre dans l'homme quelque affection morale. La société nous en ôle à la longue le sentiment, mais on le retrouve chez les peuples qui vivent encore près de la nature. Plusieurs alpbabets ont été imaginés à la Chine , dans les premiers temps, d'après

1 Mémoires de Thomas IUioë, collection de Thévcnol.

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les ailes des oiseaux, les poissons, les coquillages et les /leurs, on en peut voir les caractères tres-curieux dans la Chine illustrée du père Kircher. C'est par une suite de ces mœurs naturelles que les Orientaux emploient tant de similitudes et de comparaisons dans leurs langages. Quoique notre éloquence métaphysique n'en fasse pas grand cas, /■Iles ne laissent pas de produire de grands effets. J.-J. Rousseau a parlé de celui que lit sur Darius l'ambassadeur des Scythes, qui lui présenta, sans lui rien dire , un oiseau , une grenouille , une souris . et cinq flèches Hérodote rapporte que !e même Darius lit dire aux Grecs de l'ioni.', qui en ravageaient les côtes, que s'ils ne cessaient leurs brigandages, ii les traiterait comme des pins. Les Grecs, qui commençaient à devenir de beaux esprits, et à perdre de vue la nature, ne savaient ce que cela signifiait. Enfin , ils apprirent que Darius leur donnait a entendre qu'il les exterminerait entièrement, parce que quand les pins sont une lois <oupés , ils ne repoussent plus.

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