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C'est faute d'a\oir observé ces deux puissances, que tant d'ouvrages vantés, faits sur l'homme . ont un coloris faux. Tantôt leurs auteurs nous le représentent comme un objet métaphysique ; vous croiriez que les besoins physiques, qui ébranlent même les saints , ne sont que de faibles accessoires de la vie humaine : ils la composent uniquement de monades , d'abstractions et de moralités. Tantôt ils ne voient dans l'homme qu'un animal,el ne distinguent en lui que les sens les plus grossieis. Ils ne l'étudient que le scalpel à la main et quand il est mort , c'est-a-dire quand il n'est plus homme. D'autres ne le connaissent que comme un individu politique : ils ne l'aperçoivent que par les convenances de l'ambition. Ce n'est point un homme qui les intéresse , c'est un Français , un Anglais , un prélat , un gentilhomme. De tous les écrivains , je ne connais qu'Homère qui ait peint l'homme en entier; les autres i et je parle des meilleurs ) n'en présentent que des squelettes. V Iliade d'Homère est, à mon avis , la peinture de tout l'homme, comme elle est celle de toute la nature Toutes les passions y sont avec leurs contrastes, et leurs nuances les plus intellectuelles et les plus grossières. Achille chante les dieux sur sa lyre , et fait cuire un gigot de moulon dans une marmite. Ce dernier trait a fort scandalisé nos écrivains de théâtre, qui se composent des héros artificiels qui se dissimulent leurs premiers besoins , comme leurs auteurs eux-mêmes dissimulent les leurs à la société. On trouve toutes les passions de l'homme dans VIliade : la colère furieuse dans Achille; l'ambition superbe dans Agamemnon; la valeur patriotique dans Hector ; dansNestor, la froide sagesse ; dans Ulysse , la prudence rusée; la calomnie dans Thersile; la volupté dans Paris ; l'amour infidèle dans Hélène; l'amour conjugal dans Andromaque; l'amour paternel dans Priam; l'amitié dans Patrocle , etc. , avec une multitude de nuances intermédiaires de ces passions , telles que le courage téméraire de Diomède et celui d'Ajax, qui osent combattre les dieux mêmes : puis des oppositions de site et de fortune qui détachent ces caractères , comme des noces el des fêtes champêtres sur le terrible bouclier d'Achille ; les remords dans Hélène et l'inquiétude dans Andromaque; la fuite d'Hector près de périr ail pied des murs de sa ville , à la vue de son peuple, dont il est Tunique défenseur ; et les objets paisibles qu'elle lui présente dans ces 1er-
ribles moments , tels que ce bosquet d'arlm s, el cette fontaine où les tilles de Troie allaient laver leurs robes, et aimaient à se rassembler dans des temps plus heureux.
Ce divin génie ayant réparti à chacun de ses héros une passion principale du cœur humain , et l'ayant mise en action dans les phases les plus remarquables de la vie, a distribue de même les attributs de Dieu a plusieurs divinités , et leur a assigné les différents règnes de la nature : a Neptune, la mer; à Pluton , les enfers ; à Junon , l'air : à Vulcain, le feu ; à Diane, les forêts ; à Pan , les troupeaux ; enlin, les Nymphes , les Naïades, et jusqu'aux Heures , ont toutes quelque département sur la terre. Il n'y a pas une fleur qui n'y soit dans le gouvernement de quelque divinité. C'est ainsi qu'il a rendu l'habitation de l'homme céleste. Son ouvrage est la plus sublime des encyclopédies. Tous les caractères en sont si bien dans le cœur humain et dans la nature , que les noms dont il les a désignés sont devenus immortels. Joignez à la majesté de ses plans une vérité d'expression qui ne vient pas uniquement de la beauté de sa langue , comme le prétendent les grammairiens , mais de l'étendue de ses observations naturelles. C'est ainsi , par exemple, qu'il appelle la mer pourprée, au moment où le soleil se couche, parce qu'alors les reflets du soleil à l'horizon la rendent de cette couleur, ainsi que je l'ai moi-même remarqué. Virgile , qui l'a imité en tout , est plein de ces beautés d'observation , dont nos commentateurs ne s'occupent guère. Par exemple, dans les Géorgiques, Virgile donne au printemps l'épithète de rougissant, vere rubenti , dit-il. Comme ses traducteurs et ses commentateurs n'y ont point fait attention, ainsi qu'à bien d'autres, j'ai cru longtemps qu'elle n'était là que pour fournir la mesure du vers , mais ayant remarqué , au commencement du printemps , que les scions et les bourgeons de la plupart des arbres devenaient tout rouges avant de jeter leurs feuilles , j'ai alors compris quel était le moment de la saison que Virgile désignait par vere rubenti.