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On peut rapporter à ces deux instincts toutes les sensations de la vie, qui semblent souvent se contredire. Par exemple, si l'habitude et la nouveauté nous paraissent agréables , c'est que l'habitude nous rassure sur nos relations physiques , qui sont toujours les mêmes ; et la nouveauté promet de nouveaux points de vue à notre instinct divin , qui veut toujours étendre ses jouissances.
Un curé de village des environs de Paris, près de Dravet, a éprouvé dans son enfance une cruauté non moins grande de la part de ses parents. Il fut châtré par son père, qui était chirurgien; et il l'a nourri dans sa vieillesse, malgré sa barbarie. Je crois que l'un et l'autre sont encore vivants.
Son père le destinait à en faire un musicien pour la chapelle du roi , à l'instar de ceux qui viennent de l'Italie, où règne la coutume abominable de châtrer les enfants pour en faire des musiciens.
J'ai oui dire que Poutaveri , cet Indien de Taïli qui a été amené à Paris
il y a quelques années, ayant vu au Jardin du Roi le mûrier à papier, dont l'écorce sert dans son pays à faire des étoffes , les larmes lui vinrent aux yeux , et qu'en le saisissant dans ses bras , il s'écria : O arbre de mon pays ! Je voudrais qu'on essayât si , en donnant à un oiseau étranger, comme à un perroquet , un fruit de son pays qu'il n'aurait pas vu depuis longtemps, il témoignerait à sa vue quelque émotion extraordinaire. Quoique les sensations physiques nous attachent fortement à la patrie , il n'y a que les sentiments moraux qui leur donnent unigrande intensité. Le temps , qui affaiblit les premières, ne fait qu'accroitre ceux-ci. C'est pourquoi la vénération pour un monument est toujours proportionnée à son antiquité ou à sa distance; et voilà pourquoi Tacite a dit : Major e louginquo reverentia.
Voilà pourquoi nous n'admirons que ce qui est rare. S'il apparaissait sur l'horizon de Paris une de ces parhélies si communes au Spitzberg, tout le peuple sortirait dans les rues pour l'admirer. Ce n'est cependant qu'une réflexion du disque du soleil dans les nuages ; et personne ne s'arrête pour admirer le soleil lui-même , parce que le soleil est trop connu.
C'est le mystère qui fait un des charmes de la religion. Ceux qui y veulent une démonstration géométrique ne connaissent ni les lois de la nature, ni les besoins du cœur humain.
Nos artistes font verser des larmes à des statues de marbre auprès des tombeaux des grands. Il faut bien y faire pleurer des statues, quand les hommes n'y pleurent pas. J'ai vu bien des enterrements de gens riches ; j'y ai vu bien rarement quelqu'un verser des larmes , si ce n'est parfois quelque vieux domestique qui se trouvait peut-être sans ressource. Il y a quelque temps que, passant par une rue assez déserte du faubourg Saint- Marceau , je vis un cercueil à l'entrée d'une petite maison. Il y avait auprès de ce cercueil une femme à genoux, qui priait Dieu, et (fui paraissait absorbée dans le chagrin. Cette femme ayant aperçu au bout de la rue les prêtres qui venaient faire la levée du corps , se leva et s'enfuit , en se mettant les deux mains sur les yeux , et en jetant des cris lamentables. Des voisins voulurent l'arrêter pour la consoler, mais ce fut on vain. Comme elle passa auprès de moi , je lui demandai si elle regrettait sa fille ou sa mère. « Hélas! monsieur, me dit-elle tout en « pleurs , je regrette une dame qui me faisait gagner ma pauvre vie : elle « me faisait aller en journée. » Je m'informai des voisins quelle était cette daine bienfaisante : c'était la femme d'un petit menuisier. Gens riches, quel usage faites-vous donc des richesses pendant votre vie, puisque personne ne pleure à votre mort?
C'est par l'influence sublime de cette passion que les Thébains formèrent un bataillon de héros, appelé la bande sacrée; ils périrent tous ensemble à la bataille deChéronée. On les trouva couchés tous sur la même ligne, l'estomac percé de grands coups de piques, et le visage tourné
vers l'ennemi. Ce spectacle tira des larmes des yeux, de Philippe même, leur vainqueur. Lycurgue avait employé aussi le pouvoir de l'amour dans l'éducation des Spartiates , et il en fit un des grands soutiens de sa république. Mais comme le contre-poids animal de ce sentiment céleste ne se trouvait plus dans l'objet aimé, il jeta quelquefois les Grecs dans des désordres qu'on leur ajustement reprochés. Leurs législateurs ne jugèrent les femmes que propres à donner des enfants; ils ne virent pas qu'en favorisant l'amour entre les hommes, ils affaiblissaient celui qui devait réunir les sexes, et que , pour resserrer les liens de leur politique, ils rompaient ceux de la nature.
La république de Lycurgue avait encore d'autres défauts naturels , entre autres l'esclavage des Ilotes. Ces deux points exceptés , je le regarde comme le plus sublime génie qui ait existé : encore peut-on l'excuser, par les obstacles de toute espèce qu'il rencontra dans l'établissement de ses lois.
Il y a dans les harmonies des différents âges de la vie humaine de si doux rapports de la faiblesse des enfants à la force de leurs parents, du courage et de l'amour entre les jeunes gens des deux sexes à la vertu et à la religion des vieillards sans passions, que je m'étonne qu'on n'ait pas présenté au moins un tableau d'une société humaine concordant ainsi avec tous les besoins de la vie et les lois de la nature. Il y en a quelques essais dans le Télémaque, entre autres dans les mœurs des peuples de la Bétique; mais ils ne sont qu'indiqués. Je crois qu'une pareille société, ainsi liée dans toutes ses parties, atteindrait au plus grand degré de bonheur social où puisse parvenir la nature humaine sur la terre, et serait inébranlable à tous les orages de la politique. Loin de craindre ses voisins, elle en ferait la conquête sans armes, comme l'an-, cienne Chine, par le seul spectacle de sa félicité et par l'influence de ses vertus. J'avais eu dessein d'étendre celte idée, à l'instigation de J.-J. Rousseau, en faisant l'histoire d'un peuple de la Grèce, bien connu des poètes parce qu'il a vécu suivant la nature, et par cette raison presque ignoré de nos écrivains politiques ; mais le temps ne m'a permis que d'en ébaucher le plan, et d'en achever tout au plus le premier livre.
Il est impossible d'avoir de la vertu sans religion. Je ne parle pas des vertus de théâtre , qui nous attirent les approbations du public par des moyens souvent si méprisables, qu'on peut bien les regarder comme des vices. Les païens eux-mêmes les ont tournés en ridicule. Voyez ce qu'en dit Marc-Aurèle. J'entends par vertu le bien qu'on fait aux hommes sans espoir de récompense de leur part , et souvent aux dépens de sa fortune et même de sa réputation. Analysez tous les traits de vertu qui vous ont paru frappants ; il n'y en a aucun qui ne vous montre la Divinité, éloignée ou présente. J'en citerai un peu connu, et, par son obscurité même, bien loyal.
Dans la dernière guerre d'Allemagne, un capi laine de cavalerie est commandé pour aller au fourrage. Il part à la tête de sa compagnie , et se rend dans le quartier qui lui était assigné. C'était un vallon solitaire, où on ne voyait guère que des bois. 11 y aperçoit une pauvre cabane, il y frappe; il en sort un vieux hernouten à barbe blanche. « Mon père , lui dit l'officier, montrez-moi un champ où je puisse faire
.< fourrager mes cavaliers. —Tout à l'heure, reprit l'hernoutea. ». Ct bon homme se met à leur tête , et remonte avec eux le vallon. Après un quart d'heure de marche, ils trouvent un beau champ d'orge : « Voila « ce qu'il nous faut, dit le capitaine. — Attendez un moment, lui dit « son conducteur, vous serez content. » Ils continuent à marcher, et ils arrivent, à un quart de lieue plus loin, à un autre champ d'orge. La troupe aussitôt met pied à terre, fauche le grain, le met en trousse , et remonte à cheval. L'officier de cavalerie dit alors à son guide : « Mon «père, vous nous avez lait aller trop loin sans nécessité; le premier « champ valait mieux que celui-ci. — Cela est vrai, monsieur, reprit le « bon vieillard ; mais il n'était pas à moi. »
Ce trait va au cœur. Je délie un athée d'en faire un semblable. J'observerai que les hemoutens sont une espèce de quakers répandus dans quelques cantons de l'Allemagne. Quelques théologiens ont écrit que les hérétiques n'étaient pas capables de vertu, et que leur vertu était sans mérile. Comme je ne suis pas théologien, je ne m'engagerai point dans cette discussion métaphysique, quoique j'eusse a opposer à leur opinion le sentiment de saint Jérôme et même celui de saint Pierre par rapport aux païens, lorsque celui-ci dit au centenier Corneille : « En vérité, je vois bien que Dieu n'a point d'égard aux diverses « conditions des personnes ; mais qu'en toute nation celui qui le craint , « et dont les œuvres sont justes, lui est agréable*. » Mais je voudrais bien savoir ce que ces théologiens pensent de la charité du Samaritain, qui était un schismalique. 11 me semble qu'ils n'ont rien à objecter au jugement de Jésus-Christ. Comme la simplicité et la profondeur de ses réponses divines font un contraste admirable avec la mauvaise foi et les subtilités des docteurs de ce temps là , je vais rapporter ce trait de l'Évangile tout entier :
« Alors un docteur de la loi se levant , lui dit pour le tenter : Maître , « que faut-il que je fasse pour posséder la vie éternelle? Jésus lui ré- « pondit: Qu'ya-t-il d'écrit dans la loi? qu'y lisez-vous? Il lui répondit . « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute « votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit , et votre pro- « chain comme vous-même. Jésus lui dit : Vous avez très-bien répondu ; « faites cela, et vous vivrez. Mais cet homme, voulant faire paraître « qu'il était juste, dit à Jésus : Et qui est mon prochain? Et Jésus , pre- « nant la parole, lui dit : Un homme qui descendait de Jérusalem à « Jéricho tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent, le « couvrirent de plaies , et s'en allèrent, le laissant à demi-mort. Il ark riva ensuite qu'un prêtre descendit par le même chemin, lequel aussi, « l'ayant aperçu, passa outre. Un lévite qui vint au même lieu , l'ayant « considéré, passa outre encore ; mais un Samaritain, passant son che- « min, vint à l'endroit ou était cet homme, et l'ayant vu, il en fut « touché de compassion. Il s'approcha donc de lui , il versa de l'huile « et du vin dans ses plaies, et les banda; et l'ayant mis sur son che- « val, il l'amena dans l'hôtellerie, et eut soin de lui. Le lendemain, <c il tira' deux deniers qu'il donna à l'hôte, et lui dit : Ayez bien soin « de cet homme; et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le « rendrai à mon retour. Lequel de ces trois vous semble-t-il avoir été « le prochain de celui qui tomba entre les mains des voleurs? Le doc-
* Actes des Apôtres, ehap. x, v. 54 et 53.
« leur lui repondit : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Allez « donc, lui dit Jésus, et faites de même. »
Je me garderai bien d'ajouter ici aucune réflexion. J'observerai seulement que l'action du Samaritain est bien supérieure à celle de Phernouten ; car quoique le second fasse un plus grand sacrilice , il y est en quelque sorte déterminé par la force : il fallait qu'il y eût un champ fourragé Mais le Samaritain obéit entièrement aux impulsions de l'humanité. Son action est libre, et sa charité gratuite. Ce trait, comme tous ceux de l'Évangile, renferme en peu de mots une foule d'instructions lumineuses sur le second de nos devoirs. Il serait impossible de les remplacer par d'autres, imaginés même à plaisir. Pesez toutes les circonstances de la charité inquiète du Samaritain. Il panse les plaies d'un malheureux ; il le met sur son propre cheval ; il expose sa vie en s'arrètant , et allant à pied dans un lieu fréquenté par les voleurs. 11 pourvoit ensuite dans l'hôtellerie aux besoins tant présents que futurs de cet infortuné, et il continue sa route sans rien attendre de sa reconnaissance.
Plutarque remarque qu'Alexandre ne se livra au désordre qui souilla la tin de son auguste carrière , que parce qu'il se crut abandonné des dieux. Non-seulement ce sentiment cause nos maux quand il disparait de nos plaisirs, mais quand , par l'effet de nos passions ou de nos institutions, qui pervertissent les lois naturelles, il se porte sur nos maux mêmes. Ainsi, par exemple, quand, après avoir donné des lois mécaniques aux opérations de notre àme, nous venons à porter sur nos maux physiques et passagers le sentiment de l'infini , c'est alors que , par une juste réaction, notre misère devient insupportable. Je n'ai esquissé que faiblement l'action des deux principes de l'homme; mais, à quelque sensation de douleur ou de plaisir qu'on veuille les appliquer, on sentira la différence de leur nature et leur réaction perpétuelle .
A propos d'Alexandre abandonné des dieux , je serais surpris que l'expression de cette situation n'eût pas inspiré le génie de quelque artiste de la Grèce. Voici ce que je trouve à ce sujet dans Addison : « Il y a dans la même galerie (à Florence) un beau buste d'Alexandre « le Grand, le visage tourné vers le ciel, avec un certain air noble de « chagrin et de déplaisir. J'ai vu deux ou trois anciens bustes d'Alexan- « dre du même air et de la même posture : je suis porté à croire que le « sculpteur avait dans l'esprit , ou le conquérant pleurant pour de nou- < veaux mondes , ou quelques autres circonstances semblables de son « histoire*.» Je pense que la circonstance de l'histoire d'Alexandre à laquelle il faut rapporter ces bustes est celle où il se plaint aux dieux de l'avoir abandonné. Je ne doute pas qu'elle n'eût fixé l'excellent jugement d'Addison , s'il se fût rappelé l'observation de Plutarque.
A Dieu ne plaise que je veuille exciter notre peuple à haïr les Anglais, si dignes aujourd'hui de toute notre estime ! Mais comme leurs écrivains et même leur gouvernement se sont permis plus d'une fois de nous ren-
* Addison, f'oyage d'Italie. t. IV de Misson. , p. 295 et 294.
dre odieux sur les théâtres de leur nation , j'ai \oulu leur montrer qu'il nous était bien aisé d'user de représailles. Puisse plutôt le génie de Fénelon, dont ils font tatit de cas, qu'un de leurs plus aimables beaux espril>, le lord Littleton , l'a rais au-dessus de Platon , réunir un jour nos cœurs et nos esprits !
On pourrait affaiblir dans la plupart des citoyens la soif de l'or et du luxe, en leur présentant un grand nombre de ces perspectives politiques. Elles font le charme des petites conditions, en ce qu'elles leur offrent les attraits de l'infini, dont le sentiment est naturel au cœur humain , comme nous l'avons vu. C'est par elles que les artisans et 1< s petits marchands sont attachés avec beaucoup plus de force, par de modiques prolils, à leurs petits états remplis d'espérances, que les riches et les grands ne le sont à des conditions dont ils voient le terme. 11 se passe dans la tète des petits ce qui se passait dans la tète de la laitière delà fable: Avec ee lait, j'aurai des œufs; avec ces œufs, des poussins; avec ces poussins, des poulets; avec des poulets, un agneau, etc. Le plaisir qu'ils épouvent dans ces progressions sans lin est le charme qui les soutient dans leurs travaux; et il est si réel , que lorsqu'ils viennent à faire fortune et à vivre en bourgeois aisés , leur santé s'altère, et la plupart d'entre eux finissent par mourir de mélancolie et d'ennui. Politiques modernes, rapprochez-vous donc de la nature! Ce n'est point des flûtes d'or et d'argent que se tirent les plus douces harmonies , mais de celles qui se font avec des roseaux.
Pour moi, je verrais le monument de cet homme-là, ne fut-ce qu'une tuile, avec plus de respect que les superbes mausolées qu'on a élevés en plusieurs endroits de l'Europe et de l'Amérique à la gloire des cruels conquérants du Mexique et du Pérou. Plus d'un historien a fait leur éloge; mais la Providence divine en a fait justice, lis ont tous péri de mort violente, et la plupart par la main du bourreau.
Toutes les sciences sont encore dans l'enfance; mais celle de rendre les hommes heureux n'est pas encore au jour, même a la Chine , dont la politique est si supérieure à la nôtre.
Il est digne de remarque que la plupart des noms des objets de la nature, de la morale et de la métaphysique, sont féminins, surtout dans la langue française. Il serait assez curieu v ' rechercher si les noms masculins ont été donnés par les femmes, et lea J~ms féminins par les hommes, aux choses qui servent plus particulièrement aux usages de chaque sexe; ou si les premiers ont été faits du genre masculin parce qu'ils présentaient des caractères de force et de puissance; et les seconds, du genre féminin, parce qu'ils offraient des caractères de grâces et d'agrément. Je crois que les hommes ayant nommé en général les objets de la nature, leur ont prodigué les noms féminins par ce penchant secret
i[ui les attire vers le sexe : c'est ce qu'on peut remarquer aux noms que portent les constellations célestes : les quatre parties du monde, la plupart des fleuves, des royaumes , des fruits, des arbres , des vertus, etc., etc.
Au fond, ce serait bien peu de chose sans doute; mais, quelque solitaire que soit aujourd'hui ma vie, elle a été mêlée à de grandes révolutions. J'ai donné , à l'occasion de la Pologne , un mémoire fort détaillé au bureau des affaires étrangères, où je prédisais son partage par ses voisins, plusieurs années avant qu'il ait été effectué. Je me suis trompé seulement, en ce que j'avais compté que les puissances copartageantes la prendraient tout entière, et je m'étonne encore de ce qu'elles ne l'ont pas fait. Au reste, ce mémoire n'a été utile ni à ce pays, ni à moimême, quoique j'y eusse couru de grands risques, en me jetant, au sortir du service de la Russie , dans le parti des républicains polonais , que la France et l'Autriche protégaient. J'y fus fait prisonnier en 1765, lorsque j'allais, avec l'agrément de l'ambassadeur de l'Empire et du ministre de Frauce à Varsovie, me jeter dans l'armée du prince Radzivil. Ce malheur m'arriva à trois milles de Varsovie, par l'indiscrétion de mon guide. Je fus ramené dans cette ville, mis en prison , et menacé d'être livré aux Russes, du service desquels je sortais, si je n'avouais que l'ambassadeur de Vienne et le ministre de France avaient concouru à me faire faire celte démarche. Quoique j'eusse tout à redouter de la part des Russes, et que j'eusse pu envelopper dans ma disgrâce deux personnes illustres par leurs emplois , et la rendre par conséquent plus éclatante , je persistai à la prendre entièrement sur mon compte. Je disculpai aussi de mon mieux mon guide, à qui j'avais donné Je temps de brûler les lettres dont il était porteur, en m'opposant , le pistolet à la main, aux hullans qui vinrent nous surprendre la nuit dans la maison de poste ou nous fîmes notre premier campement, au milieu des bois. Je n'ai eu aucune sorte de récompense pour ces deux genres de service, qui m'ont coûté beaucoup de temps et d'argent. Il n'y a pas même longtemps que j'étais encore redevable d'une partie des frais de mon voyage à M. Hennin , mon ami, qui élait alors ministre de France à Varsovie , qui est aujourd'hui premier commis des affaires étrangères à Versailles , et qui s'est donné à ce sujet bien des peines inutiles. Sans doute, s; M. le comte de Vergennes eût été dans ce temps-là ministre des affaires étrangères , j'eusse été convenablement récompensé, puisqu'il m'a accordé quelques légères gratifications. Cependant je suis encore redevable, à cette occasion , de plus de quatre mille livres à plusieurs amis en Russie , en Pologne et en Allemagne.
Je n'ai pas été plus heureux à l'Ile-de-France, où j'ai été envoyé capitaine-ingénieur de la colonie ; car j'ai d'abord été persécuté par les ingénieurs ordinaires c y étaient, parce que je n'étais pas de leur corps. On m'avait fait passer dans ce pays pour y faire fortune ; et je m'y serais considérablement endetté, si je n'y avais pas vécu d'herbes. Je ne parlerai pas de tous les maux particuliers que j'y ai. éprouvés. Je dirai seulement que je cherchai à m'en distraire en m'occupant de ceux qui affligeaient l'île en général. C'est dans la seule vue d'y remédier que je publiai, à mon retour, en 1773 , mon f'oyage à l'Ile-de-France,
Je crus d'abord rendre un service essentiel à ma patrie, en faisant voir que cette île, que l'on remplissait de troupes, n'était propre en aucune manière à être l'entrepôt ni la citadelle de noire commerce des Indes, dont elle est éloignée de quinze cents lieues ; ce que j'ai prouvé même par les événements des guerres précédentes , où Pondichéry nous a toujours été enlevé , quoique l'Ile-de-France fût pleine de soldats. La guerre dernière a confirmé de nouveau la vérité de mes observations Pour ces services , ainsi que pour plusieurs autres , je n'ai reçu d'autres récompenses que des persécutions indirectes et des calomnies de la part des habitants de cette île, à qui j'ai reproché leur barbarie pour leurs esclaves. Je n'ai pas même été dédommagé suffisamment d'une espèce de naufrage que j'éprouvai à mon retour à l'île de Bourbon , ni de la modicité de mes appointements, qui n'allaient pas à la moitié de ceux des ingénieurs ordinaires de mon grade. Je suis bien sûr que , sous un minisire de la marine aussi éclairé et aussi équitable que M. le maréchal de Castries , j'aurais recueilli quelques fruits de mes veilles et de mes services.
A Dieu ne plaise que je veuille parler des véritables religieux ! Quand ils n'auraient d'autre mérite dans cette vie que de la passer sans faire de mal, ils seraient respectables aux yeux mêmes de l'incrédulité. 11 ne s'agit point ici des hommes vraiment pieux qui ont quitté le monde pour embrasser sans obstacle l'esprit de la religion , mais de ceux qui se revêtent d'un habit consacré par la religion , pour se procurer des richesses et des honneurs dans le monde ; de ceux contre lesquels saint Jérôme a tant crié en vain , et qui ont vérifié sa prophétie dans la Palestine et dans l'Egypte , en accréditant la religion par leurs mœurs , leur avarice et leur ambition.
On a beau comparer Bossuet et Fenelon , je ne suis pas capable d'apprécier leur mérite; mais le second me paraît bien préférable à son rival. Il a rempli, ce me semble, les deux points de La loi : Il a aimé Dieu et les hommes.
On ne sera pas fâché de savoir ce que pensait à son sujet Jean- Jacques Rousseau. Un jour, étant allé avec lui me promener au mont Valérien , quand nous fûmes parvenus au sommet de la montagne , nous formâmes le projet de demander à diner à ses ermites pour notre argent. Nous arrivâmes chez eux un peu avant qu'ils se missent à table , et pendant qu'ils étaient à l'église. Jean-Jacques Rousseau me proposa d'y entrer, et d'y faire notre prière. Les ermites récitaient alors les litanies de la Providence , qui sont très-bel les. Après que nous eûmes prié Dieu dans une petite chapelle, et que les ermites se furent acheminés à leur réfectoire , Jean- Jacques me dit avec attendrissement : « Maintenant « j'éprouve ce qui est dit dans l'Évangile : Quand plusieurs d'entre vous a seront rassemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux. Il « y a ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre l'âme. » Je lui répondis : « Si Fénelon vivait , vous seriez catholique. » Il me repartit hors de lui, et les larmes aux yeux : « Oh! si Fénelon vivait, je
NOTES DE L'AUTEUR. ôf>3
« chercherais à èlre son laquais , pour mériter d'être son valet de cham- « bre. »
Ayant trouvé, il y a quelque temps, sur le Pont-Neuf, une de ces petites urnes de trois ou quatre sous que vendent les Italiens dans les rues , l'idée me vint d'en ériger dans ma solitude un monument à la mémoire de Jean- Jacques et de Féoelon , à la manière de ceux que les Chinois élèvent à celle de Confucius. Comme il y a deux petits écussons sur cette urne, j'écrivis sur l'un ces mots : « J.-J. Rousseau, » et sur l'autre : « F. Fénelon. » Je la posai ensuite à six pieds de hauteur, dans un angle de mon cabinet, et je plaçai auprès d'elle cette inscrintijn :
A la gloire durable et pure De ceux dont le génie éclaira les vertus, Combattit à la fois l'erreur et les abus , Et tenta d'amener leur siècle à la nature. Aux Jean-Jacques Rousseaux , aux François Fénelons , J'ai dédié ce monument d'argile ,
Que j'ai oonsacré par leurs noms , Plus augustes que ceux de César et d'Achille. Us ne sont point fameux par nos malheurs;
Us n'ont point, pauvres laboureurs ,
Ravi vos bœufs , ni vos javelles ; Bergères, vos amants; nourrissons, vos mamelles,
Rois, les États où vous régnez :
Mais vous les comblerez de gloire ,
Si vous donnez à leur mémoire
Les pleurs qu'ils vous ont épargnés.