‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 8 sur 54 · BERN. DE S PIERRE.— -T. H · texte numérisé non relu

BERN. DE S PIERRE.— -T. H

d'y enlever , si on voulait l'y transporter avec une année de cinq mille Européens. Son projet n'étonna aucun de ceux de ses compatriotes, qui connaissaient la faiblesse de ce pays-là ; et il ne fut rejeté , dit-on, que parce qu'il était injuste.

En France, le peuple ne parvint à rien dans le gouvernement depuis Jules César, qui est le premier des écrivains qui ait fait cette observation, et qui n'est pas le dernier politique qui en ait profité pour s'en rendre aisément le maître , jusqu'au cardinal de Richelieu, qui abattit le pouvoir féodal. Dans ce long intervalle , notre histoire n'offre qu'une suite de dissensions , de guerres civiles , de mauvaises mœurs , d'assassinats, de lois gothiques, de coutumes barbares, et est très-peu intéressante'à lire , quoi qu'en dise le président Hénault, qui la compare à l'histoire romaine. Ce n'est pas seulement parce que les fables des Romains sont plus ingénieuses que les nôtres; mais c'est que, dans notre histoire, on ne voit point l'histoire d'un peuple, mais seulement celle de quelques grandes maisons. Il faut cependant excepter les vies de quelques bons rois , telles que celles de saint Louis , de Charles V , de Henri IV, et de quelques gens de bien, qui intéressent, par cela même qu'ils se sont intéressés pour la nation. Partout ailleurs vous ne voyez pas que le gouvernement s'en occupât; il ne songeait qu'aux intérêts des nobles. Elle fut tour à tour subjuguée par les Romains, les Francs, les Goths, les Alains et les Normands. La facilité avec laquelle elle se fit chrétienne prouve qu'elle chercha dans la religion une protection contre les maux de l'esclavage C'est à ce sentiment de confiance que le clergé a dû le premier rang qu'il a obtenu dans l'État; mais bientôt le clergé dégénéra de son premier esprit; et, loin de songer à détruire la tyrannie , il se rangea du côté des tyrans ; il adopta toutes leurs coutumes , il se revêtit de leurs titres , s'appliqua leurs droits et leurs revenus , et se servit même de leurs armes pour défendre des intérêts si étrangers à sa morale. Reaucoup d'églises avaient des chevaliers et des champioi qui se battaient pour elles en duel.

Il ne faut pas attribuer à la religion les maux occasionné'

par l'avarice et par l'ambition de ses ministres. Elle nous apprend elle-même à connaître leurs défauts, et elle nous ordonne de nous en méfier. Les plus grands saints , entre autres saint Jérôme *, les leur ont reprochés avec plus de force que nel'ont fait les philosophes modernes. On a beaucoup écrit, dans ces derniers temps , contre la religion , pour affaiblir le pouvoir des prêtres ; mais partout où elle est tombée, leur puissance s'est augmentée. C'est la religion elle-même qui les contient. Voyez, dans l'Archipel et ailleurs , combien de superstitions frauduleuses et lucratives les papas etcaloyers grecs ont substituées à l'esprit de l'Évangile ! Quelques reproches d'ailleurs qu'on puisse faire aux nôtres , ils peuvent répondre qu'ils ont été dans tous les temps les enfants de leurs siècles , comme leurs compatriotes. Les nobles , les magistrats , les militaires, les rois même des temps passés , ne valaient pas mieux. On les accuse de porter partout l'esprit d'intolérance, et de vouloir être les maîtres en prêchant l'humilité. Mais la plupart d'entre eux , repoussés par le monde , portent dans leurs corps cet esprit d'intolérance du monde dont ils ont été la victime; et leur ambition n'est bien souvent qu'une suite de cette ambition universelle que l'éducation nationale et les préjugés de la société inspirent à tous les membres de l'État. Sans vouloir faire leur apologie , et encore moins leur satire , ni celle d'aucun corps, dont je n'ai voulu découvrir les maux qu'afin de leur indiquer les remèdes qui me semblent être à leur portée, je me bornerai ici à quelques réflexions sur la religion, qui est, dès cette vie même , le fléau des méchants et la consolation des gens de bien.

Le monde regarde aujourd'hui la religion comme le partage du peuple, et comme un moyen politique imaginé pour le contenir. Il lui met en opposition la philosophie de Socrate, d'Épictète , de Marc- Aurèle ; comme si la morale de ces sages était moins austère que celle de Jésus-Christ, et comme si les biens qu'il s'en promet étaient plus assurés que ceux de l'Évangile ! Quelle connaissance profonde du cœur de l'homme , ■ Voyez ses lettres.

quelle convenance admirable avec ses besoins, quels traits toucbants de sensibilité sont renfermés dans ce livre divin ! Je laisse à partses mystères. Nous en avons pris, dit-on, une partie dans Platon. Mais Platon lui-même les avait tirés de l'Egypte, où il avait voyagé; et les Égyptiens les devaient commenous av,x patriarches. Ces mystères , après tout, ne sont pas plus incompréhensibles que ceux de la nature , et que celui de notre propre existence. D'ailleurs, nous contribuons dans leur examen à nous égarer. Nous voulons remonter à leur source , et nous ne pouvons que sentir leurs effets. Toute cause surnaturelle est également impénétrable à l'homme. L'homme n'est luimême qu'un effet, qu'un résultat passager, qu'une combinaison d'un moment. 11 ne peut juger des choses divines suivant leur nature, mais suivant la sienne, et par les seules convenances qu'elles ont avec ses besoins. Si nous nous servons de ces témoignages de notre faiblesse et de ces indications de notre cœur pour étudier la religion, nous verrons qu'il n'y en a point sur la terre qui convienne autant aux besoins du genre humain. Je ne parle pas de l'antiquité de ces traditions. Les poètes delà plupart des nations , entre autres Ovide , ont chanté la création, le bonheur de l'âge d'or , l'indiscrète curiosité de la première femme, les malheurs sortis de la boîte de Pandore, et le déluge universel , comme s'ils avaient pris ces his • toires dans la Genèse. On objecte à la nouveauté du monde l'ancienneté et la multiplicité de quelques laves dans les volcans; mais ces observations ont-elles été bien faites? Les volcans ont dû couler plus fréquemment dans les premiers temps, lorsque la terre était plus couverte de forêts, et que l'Océan, chargé de ses dépouilles végétales , fournissait plus abondamment à leurs foyers. D'ailleurs , comme je l'ai dit dans le cours de cet ouvrage , nous ne saurions distinguer ce qui est vieux et ce qui est moderne dans la fabrique du monde. La création a dû y manifester l'empreinte des siècles dès sa naissance. Si on le suppose éternel , et abandonné aux simples lois du mouvement, il y a longtemps qu'il ne devrait plus avoir la moindre colline à sa surface. L'action des pluies, des vents et i

la pesanteur aurait mis toutes les terres au niveau des mers. Ce n'est point dans les ouvrages de Dieu , mais dans ceux des hommes, que nous pouvons distinguer des époques. Tous nos monuments nous annoncent la nouveauté de la terre que nous habitons. Si elle était , je ne dis pas éternelle, mais seulement un peu ancienne, nous trouverions des ouvrages de l'industrie humaine bien plus vieux que de trois à quatre mille ans, comme tous ceux que nous connaissons. Nous avons des matières que le temps n'altère point sensiblement. J'ai vu , chez le savant comte de Caylus, des anneaux d'or constellés , ou talismans égyptiens, aussi entiers que s'ils sortaient des mains de l'ouvrier. Les sauvages, qui ne connaissent pas le fer, connaissent l'or, et le recherchent autant pour sa durée que pour son éclat. Au lieu donc de ne trouver que des antiquités de trois ou quatre mille ans, comme sont celles des nations les plus anciennes , nous en devrions voir de soixante, de cent, de deux cent mille ans. Lucrèce, qui attribuait la création du monde aux atomes par une physique inintelligible, avoue qu'il est tout nouveau.

Prœlerea , si nulla fuit genitalis origo Terrai et cœli , semperque seterna i'uere , Cur supra bellum Thebanum et fuuera Trojse Non alias alii quoque res cecinere poetae?

De Rerum Natura, lib. V , v. 325.

«. Si le ciel et la terre n'ont eu aucune origine, et s'ils sont éternels , « pourquoi n'y a+il pas des poètes qui aient chanté d'autres guerres « avant la guerre de Thèbes et la ruine de Troie? »

La terre est remplie de nos traditions religieuses : elles servent de fondement à la religion des Turcs , des Persans et des Arabes ; elles s'étendent dans la plus grande partie de l'Afrique ; nous les retrouvons dans l'Inde, dont tous les peuples et tous les arts sont originairement sortis ; nous les y démêlons dans l'antique et ténébreuse religion des brames « , dans l'histoire de Brama ou d'Abraham , de sa femme Saraï ou Sara , daus les incarnations de AVistnou ou de Christnou ,

1 Voyez Abraham Roger, Mœurs des Bmmines.

enfin elles sont éparses jusque chez les sauvages errants d( l'Amérique. Je ne parle pas des monuments de notre religion , aussi étendus que ses traditions, dont l'un , inexplicable par les lois de notre physique , prouve un déluge universel par les débris des corps marins qui sont répandus sur la surface du glohe; l'autre, incompréhensible aux lois de notre politique, atteste la réprobation des Juifs, dispersés dans toutes les régions , haïs, méprisés, persécutés, sans gouvernement, sans territoire, et cependant toujours nombreux, toujours subsistants , et toujours fidèles à leur loi. En vain on a voulu trouver des ressemblances de leur sort avec celui de plusieurs autres peuples, comme les Arméniens , les Guèbres et les Ba nians. Mais ces peuples-là ne sortent guère de l'Asie; ils sont en petit nombre; ils ne sont ni haïs , ni persécutés des autres nations; ils ont une patrie; enfin ils n'ont point conservé la religion de leurs ancêtres. Des écrivains illustres ont fait valoir ces preuves surnaturelles d'une justice divine. Je me bornerai à en rapporter d'autres plus touchantes par leur convenance avec la nature et avec nos besoins.

On a attaqué la morale de l'Évangile, parce que Jésus-Christ, dans la contrée des Géraséniens , fit passer une légion de démons dans un troupeau de deux mille porcs, qui furent se précipiter dans la mer. Pourquoi , dit-on , ruiner les maîtres de ces animaux? Jésus-Christ a fait en cela un acte de législateur : ceux qui élevaient ces porcs étaient Juifs ; ils péchaient donc contre leur loi, qui déclare ces animaux immondes. Autre objection contre Moïse. Pourquoi ces animaux sontils immondes? Parce qu'ils sont sujets à la lèpre dans Je climat de la Judée. Nos esprits forts triomphent ici. La loi de Moïse, disent-ils, était donc relative au climat; ce n'était donc qu'une loi politique. Je répondrai à cela que si je trouvais dans l'Ancien ou le Nouveau Testament quelque usage qui ne fût pas relatif aux lois de la nature , je m'en étonnerais bien davantage. C'est le caractère d'une religion divinement inspirée, de convenir parfaitement au bonheur des hommes, et aux lois précédemment établies par l'auteur de la nature.

C'est par ce défaut de convenance qu'on peut distinguer toutes les fausses religions. Au reste , la loi de Moïse , par ses privations , ne devait être que la loi d'un peuple particulier; et la nôtre , par son universalité , devait s'étendre à tout le genre humain.

Le paganisme, le judaïsme, le mahométisme, ont tous défendu l'usage de quelque espèce d'animal ; en sorte que, si une de ces religions était universelle , elle entraînerait ou sa destruction totale, ou sa multiplication à l'infini ; ce qui contrarie évidemment le plan de la création. Les Juifs et les Turcs proscrivent le porc ; les Indiens du Gange révèrent la vache et le paon. 11 n'y a point d'animal qui ne serve de fétiche à quelque nègre, ou de manitou à quelque sauvage. La religion chrétienne permet seule l'usage nécessaire de tous les animaux , et elle ne prescrit particulièrement l'abstinence de ceux de la terre que dans la saison où ils se multiplient, et où ceux de la mer abondent sur les rivages , au commencement du printemps. Toutes les religions ont rempli leurs temples de carnage, et ont immolé à Dieu la vie des bêtes. Les brames même , si pitoyables envers elles , offrent à leurs idoles le sang et la vie des hommes ; les Turcs immolent des chameaux et des moutons. Notre religion, plus pure, quand on n'aurait égard qu'à la matière de son sacrifice , présente en hommage à Dieu le pain et le vin , qui sont les plus doux présents qu'il ait faits à l'homme. Nous observerons même que la vigne , qui croît depuis la ligne jusqu'au delà du cinquante-deuxième degré de latitude nord , et depuis l'Angleterre jusqu'au Japon , est le plus répandu de tous les arbres fruitiers ; que le blé est presque la seule des plantes alimentaires qui vienne dans tous les climats , et que la liqueur de l'une et la farine de l'autre peuvent se conserver pendant des siècles, et se transporter par toute la terre. Toutes les religions ont accordé aux hommes la pluralité des femmes dans le mariage : la nôtre n'en a permis qu'une, bien avant que nos politiques eussent observé que les deux sexes naissaient en nombre égal. Toutes se sont glorifiées de leurs généalogies; et,

regardant avec mépris la plupart des nations , elles se sont permis, quand elles Vont pu , de les réduire en esclavage : la nôtre seule a protégé la liberté de tous les hommes , et elle les a rappelés à une même fin, comme à une même origine. La religion des Indiens promet dans ce monde des plaisirs ; celle des Juifs, des richesses; celle des Turcs, des victoires : la notre nous ordonne des vertus , et elle n'en promet la récompense que dans le ciel. Elle seule a connu que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas borné, dans le cœur bumain , l'amour à une femme et à des enfants , mais elle retend à tous les hommes; elle n'y a pas circonscrit l'ambition à la gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirigée vers le ciel et à l'immortalité : elle a voulu que nos passions servissent d'ailes à nos vertus (5). Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre malheureux, c'est elle qui v rompt les chaînes qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis ! que de larmes elle y a essuyées! que d'espérances elle a fait naître quand il n'y avait plus rien à espérer ! que de repentirs ouverts au crime ! que d'appuis donnés à l'innocence! Ah ! lorsque ces autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foule y chercher des asiles, que des ennemis irréconciliables s'y embrassèrent en pleurant , les tyrans émus sentirent , du haut des tours, les armes tomber de leurs mains. Ils n'avaient connu que l'empire de la terreur , et ils voyaient naître celui de la charité. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer, et de s'aimer encore au delà du tombeau. Elle ne donnait pas un jour à la haine , et elle promettait l'éternité aux amours. Ah ! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables , elle fut donc faite pour celui du genre humain!

Il n'y a que la religion qui donne à nos passions un grand caractère. Elle répand des charmes ineffables sur l'innocence, rt donne une majesté divine à la douleur. Il y a quelques années que j'étais à Dieppe, vers l'équinoxe de septembre; et un coup de vent s' étant élevé, comme c'est l'ordinaire dans

ce temps-là , j'en fus voir l'effet sur le bord de la mer. Il pouvait être midi ; plusieurs grands bateaux étaient sortis le matin du port, pour aller à la pêche. Pendant que je considérais leurs manœuvres, j'aperçus une troupe de jeunes paysannes , jolies comme le sont la plupart des Cauchoises , qui sortaient de la ville avec leurs longues coiffures blanches , que le vent faisait voltiger autour de leur visage. Elles s'avancèrent en folâtrant jusqu'à l'extrémité de la jetée , que des ondées d'écume marine couvraient de temps en temps. Une d'entre elles se tenait à l'écart, triste et rêveuse. Elle regardait au loin les bateaux , dont quelques-uns s'apercevaient à peine au milieu d'un horizon fort noir. Ses compagnes d'abord se mirent à la railler, pour tâcher de la distraire. « Est- « ce que tu as là-bas ton bon ami? lui disaient-elles. » Mais , comme elles la voyaient toujours sérieuse, elles lui crièrent : « Allons, ne restons pas là! Pourquoi t'affliges-tu? Reviens, « reviens avec nous. » Et elles reprirent le chemin de la ville. Cette jeune fille les suivit lentement, sans leur répondre ; et quand elles furent à peu près hors de sa vue , derrière des monceaux de galets qui sont sur le chemin , elle s'approcha d'un grand calvaire qui est au milieu de la jetée, tira quelque argent de sa poche , le mit dans le tronc qui était au pied , puis elle s'agenouilla , et fit sa prière , les mains jointes et les yeux levés au ciel. Les vagues qui assourdissaient en brisant sur la côte , le vent qui agitait les grosses lanternes du crucifix, le danger sur la mer, l'inquiétude sur la terre , la confiance dans le ciel , donnaient à l'amour de cette pauvre paysanne une étendue et une majesté que le palais des grands ne saurait donner à leurs passions.

Elle ne tarda pas à se tranquilliser, car tous les bateaux rentrèrent dans l'après-midi, sans avoir éprouvé aucun dommage.

Quoiqu'on ait dit de l'ambition de l'Église romaine, elle est venue souvent au secours des peuples malheureux. En voici un exemple pris au hasard, et que je soumets au jugement du lecteur. C'est au sujet du commerce des esclaves d'Afri-

que , embrassé sans scrupule par toutes les puissances chrétiennes et maritimes de l'Europe , et blâmé par la cour de Home. « Dans la seconde année de sa mission, Merolla se « trouva seul à Sogno , par la mort du supérieur général , dont <v le père Joseph Busseto alla remplir la place au couvent « d'Angola. Vers le même temps , les missionnaires capucins « reçurent une lettre du cardinal Cibo, au nom du sacré col- « lége. Elle contenait des plaintes amères sur la continuation « de la vente des esclaves , et des instances pour faire cesser « enfin cet odieux usage. Mais ils virent peu d'apparence de « pouvoir exécuter les ordres du saint-siége, parce que le com- « merce du pays consiste uniquement en ivoire et dans la « traite des esclaves '. » Tous les efforts des missionnaires n'aboutirent qu'à exclure les Anglais de ce commerce.

La terre serait un paradis , si la religion chrétienne y était observée. C'est elle qui a aboli l'esclavage dans la plus grande partie de l'Europe. Elle tira en France de grandes possessions des mains des iarles et des barons, et elle y détruisit une partie de leurs droits inhumains par les terreurs d'une autre vie. Mais le peuple opposa encore un autre boulevard à ses tyrans , ce fut le pouvoir des femmes.

Nos historiens remarquent bien l'influence que quelques femmes ont eue sous certains règnes , et jamais celle du sexe en général. Ils n'écrivent point l'histoire de la nation, mais celle des princes. Les femmes ne sont rien pour eux, si elles ne sont qualifiées. Ce fut cependant de cette faible portion de la société que la Providence fit sortir, de temps en temps , ses principaux défenseurs. Je ne parle pas de celles qui ont repoussé , même par les armes , les ennemis du dehors , telles qu'une Jeanne d'Arc , à qui Rome et la Grèce eussent élevé des autels; je parle de celles qui ont défendu la nation des ennemis du dedans , encore plus redoutables que ceux du dehors; de celles qui sont fortes de leur faiblesse, et qui n'ont rien à craindre , parce qu'elles n'ont rien à espérer. Depuis

1 Extrait de V Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prévost , liv. XII, page 186; Merolla, année 1633.

le trône jusqu'à la houlette, il n'y a peut-être point de pays en Europe où les femmes soient aussi maltraitées par les lois qu'en France , et il n'y en a point où elles aient plus de pouvoir. Je crois que c'est le seul royaume de l'Europe où elles ne peuvent jamais régner. Dans mon pays , un père peut marier ses filles sans leur donner d'autre dot qu'un chapeau de roses ; à sa mort , elles n'ont toutes ensemble qu'une portion de cadet. Ce droit injuste est commun au paysan comme au gentilhomme. Dans le reste du royaume, si elles sont plus riches, elles ne sont pas plus heureuses. Elles sont vendues plutôt que données en mariage. De cent filles qui s'y marient, il n'y en a pas une qui y épouse son amant. Leur sort y était encore plus malheureux autrefois. César dit, dans ses Commentaires , que « le mari avait puissance de vie et de « mort sur sa femme , ainsi que sur ses enfants ; que lors- « qu'un noble mourait, ses parents s'assemblaient : s'il y « avait quelque soupçon contre sa femme , on la mettait à la « torture comme une esclave; et si on la trouvait criminelle , « on la brûlait , après lui avoir fait souffrir de cruels sup- « plices r. Ce qu'il y a d'étrange , c'est que, dès ce temps-là , et même auparavant, elles jouissaient du plus grand pouvoir. Voici ce qu'en dit le bon Plutarque , dans le style du bon Amyot : « Avant que les Gaulois passassent les montagnes des « Alpes , qu'ils eussent occupé cette partie de l'Italie où ils « habitent maintenant, une grande et violente sédition s'es- « meut entre eux , qui passa jusques à une guerre civile : « mais leurs femmes , ainsi que les deux armées furent pres- « tes à s'entrechoquer, sejetterent au milieu des armes; et, « prenant leurs différends en main , les accordèrent , et ju- « gèrent avec si grande équité et si au contentement de « toutes les deux parties, qu'il s'en engendra une amitié « et bienveillance très grande réciproquement entre eux « tous, non-seulement de ville à ville, mais aussi de mai- « son à maison : tellement que depuis ce temps-là ils ont

1 Guerres des Gaules, liv. VI, poge 168, traduction de d'Ablancourt.

« toujours continué de consulter des affaires, tant de la « guerre que de la paix, avec leurs femmes, et de pacifier les « querelles et différends qu'ils avoient avec leurs voisins « et alliés , par le moyen d'elles : et partant, en la composi- « tion qu'ils firent avec Annibal quand il passa par les « Gaules, entre autres articles, ils y mirent que s'il adve- « noit que les Gaulois prétendissent que les Carthaginois leur « tinssent quelque tort, les capitaines et gouverneurs car- « thaginois qui estoient en Espagne en seroieDt les juges ; et « si, au contraire, les Carthaginois vouloient dire que les « Gaulois leur eussent fait quelque tort, les femmes des Gau- « lois en jugeroient r. » Ces deux autorités paraîtront difficiles à concilier, à qui ne fait pas attention à la réaction des choses humaines. Le pouvoir des femmes venait de leur oppression. Le peuple, aussi opprimé qu'elles, leur donna sa confiance, comme elles l'avaient donnée au peuple. C'étaient deux malheureux qui s'étaient rapprochés, et qui avaient mis leur misère en commun. Elles jugeaient d'autant mieux, qu'elles n'avaient rien à gagner nia perdre. C'est aux femmes qu'il faut attribuer l'esprit de galanterie, l'insouciance , la gaieté, et surtout le goût pour la raillerie , qui ont , de tout temps , caractérisé notre nation. Avec une simple chanson, elles ont fait trembler plus d'une fois nos tyrans. Leurs vaudevilles y ont mis bien des bannières en campagne , et encore plus en déroute. C'est par elles que le ridicule a acquis tant de force en France , qu'il y est devenu l'arme la plus terrible qu'on y puisse employer, quoique ce ne soit que l'arme des faibles parce que les femmes s'en saisissent d'abord , et que, dans le préjugé national , leur estime étant le premier des biens , il s'ensuit que leur mépris est le plus grand malheur du monde.

Enfin , le cardinal de Richelieu ayant rendu aux rois la puissance législative, il ôta bien par là aux nobles le pouvoir de se nuire par des guerres civiles ; mais il ne put

1 Plularque, tome II, in-fol. ; les vertueux Faits des Femmes, pages 233 et 234.

abolir parmi eux la fureur des duels , parce que la racine de ce préjugé est dans le peuple , et que les édits ne peuvent rien sur ses opinions quand il est opprimé. L'édit du prince défend à un gentilhomme d'aller sur le pré, et l'opinion de son valet l'y contraint Les nobles se sont arrogé tout l'honneur national, mais le. peuple leur en détermine l'objet, et leur en distribue la mesure. Louis XIV , cependant , rendit au peuple une partie de sa liberté naturelle par son despotisme même. Comme il ne vit guère que lui dans le monde, tout le monde lui parut à peu près égal. Il voulut qu'il fût permis à tous ses sujets de travailler pour sa gloire , et il les récompensa à proportion que leurs travaux y avaient du rapport. Le désir de plaire au prince rapprocha les conditions. On vit alors une foule d'hommes célèbres se distinguer dans toutes les classes. Mais les malheurs de ce grand roi, et peut-être sa politique , l'ayant forcé de recourir à la vénalité des charges , dont le fatal exemple lui avait été donné par ses prédécesseurs, et qui s'est étendue, après lui, jusqu'aux plus vils emplois , il acheva bien par là d'ôter à la noblesse son ancienne prépondérance ; mais il fit naître dans la nation une puissance bien plus dangereuse : ce fut celle de l'or. Celle-là y a subjugué toutes les autres , même celle des femmes (6).

D'abord la noblesse ayant conservé une partie de ses privilèges dans les campagnes, les bourgeois qui ont quelque fortune ne veulent point y habiter, pour n'être point exposés , d'une part, à ses incartades, et pour n'être pas confondus , de l'autre , avec les paysans , en payant la taille et en tirant à la milice. Ils aiment mieux demeurer dans les petites villes, où une multitude de charges et de rentes financières les font subsister dans l'oisiveté et dans l'ennui , que de vivifier des terres qui avilissent leurs cultivateurs. Il arrive de là que les petites propriétés rurales ont peu de valeur, et que , chaque année, elles s'agrègent aux grandes. Les riches , qui en font l'acquisition , parent aux inconvénients qui les accompagnent , ou par leur noblesse personnelle , ou en en ac-

quérant les privilèges pour de l'argent. Je sais bien qu'un parti fameux, il y a quelques années , a beaucoup vanté les grands propriétaires, parce que, disait-il, ils labourent à meilleur marché que les petits : mais, sans considérer s'ils en vendent le blé moins cher, et toutes les autres conséquences du produit net , dont on a voulu faire l'unique objet de l'agriculture et même de la morale , on ne peut douter que , si un certain nombre de familles riches acquérait chaque année les terres qui sont à sa bienséance, cette marche économique deviendrait bientôt funeste à l'État. Je me suis étonné bien des fois qu'il n'y eût point en France de loi qui mît des bornes aux grandes propriétés. Les Romains avaient des censeurs qui fixèrent d'abord pour chaque particulier l'étendue de sa possession à sept arpents , comme suffisante pour la subsistance d'une famille. Ils entendaient par arpent ce qu'un joug de bœufs pouvait labourer dans un jour. Dans le luxe de Rome, on la régla à cinq cents; mais cette loi, malgré son indulgence , fut bientôt enfreinte , et son infraction entraîna la perte de la république. « Les grands p;ircs « et les grands domaines , dit Pline * , ont ruiné notre Ita- « lie et les provinces que les Romains ont conquises ; car ce « qui causa les victoires que Néron (le consul ) obtint en Afri- « que, vint de ce que six hommes tenaient en propriété près « de la moitié de la Numidie, quand Néron les défit. » PIutarque disait que, de son temps, sous ïrajan, on n'aurait pas levé trois mille soldats dans la Grèce , qui avait fourni autrefois des armées si nombreuses ; et qu'on y voyageait quelquefois tout un jour sans rencontrer d'autres personnes que quelques bergers le long des chemins. C'est que les terres de la Grèce étaient presque toutes tombées en partage à de grands propriétaires. Les conquérants ont toujours trouvé une faible résistance dans les pays divisés en grandes propriétés. Nous en avons des exemples dans tous les siècles , depuis l'invasion du Bas-Empire , faite par les Turcs , jusqu'à celle de la Pologne , arrivée de nos jours. Les grandes proprié- 1 Histoire naturelle, liv. XVIÎI , chap. M et vi.

tés ôtent à la fois le patriotisme à ceux qui out tout et à ceux qui n'ont rien. «Les gerbes, disait Xénophon, donnent à « ceux qui les font croître le courage de les défendre. Elles « sont dans les champs comme un prix au milieu d'un jeu « pour le vainqueur. »

Tel est le danger auquel des possessions trop inégales exposent un État au dehors; voyons le mal qu'elles font au dedans. J'ai ouï raconter à une personne très-digne de foi qu'un ancien contrôleur général s' étant retiré dans la province où il était né , y acheta une terre considérable. Il y avait aux environs une cinquantaine de iiefs qui pouvaient rapporter depuis quinze cents livres jusqu'à deux mille livres de rente. Leurs possesseurs étaient de bons gentilshommes qui donnaient , de père en fils , à la patrie , de braves officiers et des mères de famille respectables. Le contrôleur général, désirant agrandir sa terre , les invita dans son château , les traita splendidement, leur fit goûter le luxe de Paris , et finit par leur offrir le double de la valeur de leurs fonds, s'ils voulaient s'en défaire. Tous acceptèrent son offre , croyant doubler leurs revenus , et dans l'espérance non moins trompeuse pour un gentilhomme campagnard de s'acquérir un protecteur puissant à la cour. Mais la difficulté de placer convenablement leur argent, le goût de la dépense inspiré par des sommes qu'ils n'avaient jamais vues rassemblées dans leurs coffres , enfin les voyages à Paris , réduisirent bientôt à rien le prix de leurs patrimoines. Toutes ces familles honorables disparurent d'abord du pays; et trente ans après, un de leurs descendants , qui comptait dans ses ancêtres une longue suite de capitaines de cavalerie et de chevaliers de Saint- Louis , parcourait à pied leurs anciens domaines, sollicitant, pour vivre , une place de garde de sel.

Voilà le mal que les grandes propriétés font aux citoyens : celui qu'elles font à la terre n'est pas moindre. J'étais , il y a quelques années , en Normandie , chez un gentilhomme aisé qui fait valoir lui-même un grand pâturage situé à mi-côte , sur un assez mauvais fonds. Il me promena tout autour de

son vaste enclos jusqu'à un espace considérable qui n'était couvert que de mousses, de prêles et de chardons : on n'y voyait pas un brin de bonne herbe. A la vérité , ce terrain était à la fois ferrugineux et marécageux. On l'avait coupé de plusieurs tranchées , pour en faire écouler les eaux ; mais c'était en vain , rien n'y pouvait croître. Immédiatement audessous , il y avait une suite de petites métairies dont le fonds , était couvert de gazons frais , planté de pommiers chargés de fruits, et entouré de grands aunes. Quelques vaches paissaient sous ces vergers , tandis que des paysannes filaient en chantant à la porte de leurs maisons. Ces voix champêtres, qui se répétaient de distance en distance sous ces bocages , donnaient à ce petit hameau un air vivant qui augmentait encore la nudité et la triste solitude de la lande où nous étions. Je demandai à son possesseur pourquoi des terrains si voisins étaient de rapports si différents. « Ils sont de même nature, « me dit-il , et il y avait autrefois sur le lieu où nous sommes « de petites maisons semblables à celles que vous voyez là. « J'en ai fait l'acquisition, mais à ma perte. Leurs habitants « ayant du loisir et peu de terre à soigner, Fémoussaient , l'é- « chardonnaient , le fumaient ; l'herbe y venait. Voulaient- « ils y planter, ils y creusaient des trous, ils en étaient les « pierres , et ils les remplissaient de bonne terre qu'ils al- « laient chercher au fond des fossés et le long des chemins. « Leurs arbres prenaient racine et prospéraient ; mais tous « ces soins me coûteraient beaucoup de temps et de dépen- « ses ; je n'en tirerais jamais l'intérêt de mon argent. » Il faut remarquer que ce mauvais économe, mais bon gentilhomme dans toute la force du terme , faisait l'aumône à la plupart de ces anciens métayers, qui n'avaient plus de quoi vivre. Ainsi, voilà encore du terrain et des hommes rendus inutiles par les grandes propriétés. Ce n'est point dans les grands domaines , mais dans les bras des cultivateurs , que le Père des hommes verse les fruits de la terre.

Il me serait possible de démontrer que les grandes proprié tés sont les causes principales delà multitude de pauvres qu'il

y a dans le royaume, par la raison même qui leur a mérité tant d'éloges de plusieurs de nos écrivains , qui est qu'elles épargnent aux hommes les travaux de l'agriculture. Il y a beaucoup d'endroits où l'on n'a aucun ouvrage à donner aux paysans pendant une grande partie de l'année : mais je ne m'arrêterai qu'à leur misère , qui semble croître avec la richesse de chaque canton.

Le pays de Caux est le pays le plus fertile que je connaisse au monde. Ce qu'on appelle la grande agriculture y est porté à sa perfection. L'épaisseur de son humus, quia en quelques endroits cinq à six pieds de profondeur, les engrais que lui fournit le fond de marne sur lequel il est élevé , ceux qu'il tire des plantes marines de ses rivages , qu'on répand à sa surface , concourent à le couvrir de superbes végétaux. Les blés, les arbres, les bestiaux, les femmes et les hommes, y sont plus beaux et plus robustes que partout ailleurs : mais comme les lois y ont donné dans toutes les familles les deux tiers des biens de campagne aux aînés , ou y voit, d'un côté , la plus grande abondance , et de l'autre une indigence extrême. Je traversais un jour ce pays ; j'admirais ses campagnes si bien labourées , et si vastes , que la vue n'en atteint pas le terme. Leurs longs sillons de blés , qui suivent les ondulations de la plaine , et qui ne se terminent qu'aux villages et aux châteaux entourés d'arbres de haute futaie, me les faisaient paraître semblables à une mer de verdure , d'où s'élevaient çà et là quelques îles à l'horizon. C'était au mois de mars , au petit point du jour. Il soufflait un vent de nordest très-froid. J'aperçus quelque chose de rouge qui courait au loin à travers les champs , et qui se dirigeait vers la grande route , environ un quart de lieue devant moi. Je hâtai mon pas , et j'arrivai assez à temps pour voir que c'étaient deux petites filles en corsets rouges et en sabots , qui traversaient avec bien delà peine le fossé du grand chemin. La plus grande , qui pouvait avoir six à sept ans , pleurait amèrement. Mon enfant, lui dis-je, pourquoi pleurez-vous , et où allezvous si matin? «Monsieur, me répondit-elle, ma mère est

« malade. Il n'y a point de bouillon dans notre paroisse ; nous « allons à ce clocher tout là-bas , chez un autre curé , pour lui « en demander. Je pleure, parce que ma petite sœur ne peut « plus marcher. » En disant ces mots , elle s'essuyait les yeux avec un morceau de serpillière qui lui servait de jupon. Pendant qu'elle levait cette guenille jusqu'à son visage , j'aperçus qu'elle n'avait pas même de chemise. La misère de ces enfants si pauvres au milieu de ces campagnes si riches me pénétra de douleur; mais je ne pouvais leur donner qu'un bien faible secours. J'allais voir moi-même une autre espèce de misérables.

Le nombre en est si grand dans les meilleurs cantons de cette province , qu'il y égale le quart et même le tiers des habitants dans chaque paroisse. Il y augmente tous les ans. Je tiens ces observations de mon expérience , et du témoignage de plusieurs curés dignes de foi. Quelques seigneurs y font distribuer du pain , toutes les semaines , à la plupart de leurs paysans, pour les aider à vivre. Économistes, songez que la Normandie est la plus riche de nos provinces, et étendez vos calculs et vos proportions au reste du royaume ! Substituez la morale financière à celle de l'Évangile : pour moi , je ne veux pas d'autre preuve de la supériorité de la religion sur les raisonnements de la philosophie , et de la bonté du cœur national sur les grandes vues de notre politique; c'est que* malgré la défectuosité de nos lois , et nos erreurs en tout genre , l'État se soutient encore, parce que la charité et l'humanité y viennent presque partout au secours du gouverne-ment.

La Picardie , la Bretagne et d'autres provinces , sont incomparablement plus à plaindre que la Normandie. S'il y a vingt et un millions d'hommes en France, comme on le prétend , il y a donc au moins sept millions de pauvres. Cette proportion ne diminue pas dans les villes , comme on peut le voir par le nombre des enfants trouvés à Paris , qui monte, année commune , à six ou sept mille , tandis que celui des autres enfants qui n'ont pas été abandonnés par leurs parents n'y va pas à plus de quatorze ou quinze mille. On peut bien juger

que dans ces derniers il y en a encore baaucoup qui appartiennent à des familles indigentes. Les autres , à la vérité , sont en partie les fruits du libertinage; mais le désordre des mœurs prouve également la misère du peuple, et même plus fortement , puisqu'elle le contraint de renoncer à la fois et à la vertu , et aux premiers sentiments de la nature.

L'esprit de finance a occasionné ces maux dans le peuple, en lui enlevant la plupart des moyens de subsister ; mais ce qu'il y a de pis, c'est qu'il a corrompu sa morale. Il n'estime et il ne loue plus que ceux qui font fortune. S'il porte encore quelque respect aux talents et aux vertus , c'est qu'il les regarde comme des moyens de s'enrichir. Ce qu'on appelle même la bonne compagnie ne pense guère autrement. Mais je voudrais bien savoir s'il y a quelque moyen honnête de faire fortune, pour un homme sans argent, dans un pays où tout est vénal. Il faut au moins intriguer, plaire à un parti, se faire des protecteurs et des prôneurs ; et pour cela il faut être de mauvaise foi , corrompre , flatter, tromper, épouser les passions d'autrui , bonnes ou mauvaises , se dévoyer enfin par quelque endroit. J'ai vu des gens parvenir dans toutes sortes d'états ; mais , j'ose le dire publiquement , quelques louanges qu'on ait données à leur mérite , et quoique plusieurs d'entre eux en eussent en effet, je n'ai vu les plus honnêtes s'élever et se maintenir qu'aux dépens de quelques vertus.

Je n'arrêterai pas ici mes réflexions sur le pouvoir et les richesses qu'ont acquis peu à peu plusieurs ordres religieux , mais sur leur nombre en général. Il y a des politiques qui prétendent que la France serait trop peuplée s'il n'y avait pas de couvents. La Hollande et l'Angleterre, qui n'en ont point, Jsont-elles trop peuplées ? C'est connaître d'ailleurs bien peu es ressources de la nature. Plus la terre a d'habitants, plus elle rapporte. La France nourrirait peut-être quatre fois plus de peuple qu elle n'en contient , si elle était , comme la Chine, divisée en un grand nombre de petites propriétés. Il ne faut pas juger de sa fertilité par ses grands domaines. Ces vastes terres désertes ne rapportent que de deux ans l'un , ou tout au plus

doux sur trois. Mais de combien de récoltes et d'hommes se couvrent les petites cultures ! Voyez , aux environs de Paris , le pré de Saint-Gervais. Le fonds , en général , en est médiocre; et cependant il n'y a aucune espèce de végétal de nos climats que l'industrie de ses cultivateurs ne lui fasse produire. On y voit à la fois des pièces de blés , des prairies , des légumes, des carrés de fleurs , des arbres à fruits et de haute futaie. J'y ai vu , dans le même champ , des cerisiers au milieu des pommes de terre , des vignes qui grimpaient sur les cerisiers, et de grands noyers qui s'élevaient au-dessus des vignes; quatre récoltes l'une sur l'autre , dans la terre , sur la terre et dans Fair. On n'y voit point de haies qui y partagent les possessions , non plus que si c'était au temps de l'âge d'or. Souvent un jeune paysan , avec un pâmer et une échelle, monté sur un arbre fruitier, vous présente l'image de Vertumne; tandis qu'une jeune fille , qui chante dans quelque détour de vallon, pour en être aperçue , vous rappelle celle de Pomone. Si des préjugés cruels ont frappé de stérilité et de solitude une grande partie de la France , et ne la réservent désormais qu'à un petit nombre de propriétaires, pourquoi, au lieu de fondateurs d'ordres, ne s'élève-t-il pas parmi nous des fondateurs de colonies , comme chez les Égyptiens et chez les Grecs ? La France n'aura-t-elle jamais ses Inachus et ses Danaùs ? Pourquoi forçons-nous les peuples de l'Afrique de cultiver nos terres en Amérique, tandis que nos paysans manquent chez nous de travail ? Que n'y transportons-nous nos familles les plus misérables tout entières , enfants , vieillards , amants , cousines , les cloches même et les saints de chaque village , afin qu'elles retrouvent, dans ces terres lointaines, les amours et les illusions delà patrie? Ah ! si dans ces pays, où les cultures sont si faciles, on avait appelé la liberté et l'égalité, les cabanes du nouveau monde seraient aujourd'hui préférables aux palais de l'ancien. Ne reparaîtra-t-il jamais dans quelque coin de la terre une nouvelle Arcadie? Lorsque je me suis cru quelque crédit auprès des hommes puissants , j'ai tenté de l'employer à des projets de cette nature; mais je n'en ai pas rencontré un seul

qui s'occupât fortement du bonheur des hommes. J'ai essayé d'en tracer au moins le plan, pour le laisser à d'autres; mais les nuages du malheur ont obscurci ma propre vie, et je n'ai pu être heureux , même en songe.

Des politiques ont regardé la guerre même comme nécessaire à un État, parce qu'elle y détruit, disent-ils, la surabondance des hommes. En général ils connaissent fort peu la nature. Indépendamment des ressources des petites propriétés , qui multiplient partout les fruits de la terre , on peut assurer qu'il n'y a aucun pays qui n'ait à sa portée des moyens d'émigration , surtout depuis la découverte du nouveau monde. De plus , il n'y a pas un seul État, même parmi les plus peuplés , qui n'ait quantité de terres incultes dans son territoire. La Chine et le Bengale sont, je pense, les pays du monde où il y a le plus d'habitants : cependant la Chine a quantité de déserts au milieu de ses provinces , parce que l'avarice porte leurs cultivateurs dans le voisinage des grands fleuves et dans les villes , pour s'y livrer au commerce. Plusieurs voyageurs éclairés en ont fait l'observation. Voici ce que dit des déserts du Bengale le bon Hollandais Gauthier Schouten : « Du côté du sud , le long des côtes de « la mer , à l'embouchure du Gange , il y a une assez grande « partie qui est inculte et déserte , par la paresse et l'oisiveté « des habitants , et aussi par la crainte qu'ils ont des courses « de ceuxd'Aracan, et des crocodiles et autres monstres qui « dévorent les hommes , et qui se tiennent dans les déserts , « le long des ruisseaux , des rivières , des marais , et dans « les cavernes x. » Bien faibles obstacles , sans doute, pour une nation dont les pères vendent quelquefois leurs enfants , faute de moyens pour les nourrir ! Le médecin Bernier remarque aussi , dans son Voyage du Mogol, qu'il trouva quantité d'îles très-fertiles et désertes à l'embouchure du Gange.

On a essayé, depuis quelques années, d'encourager à la vertu, par des fêtes appelées rosières, les pauvres filles de

1 Gauthier Schouten, Poyage aux Indes orientales, tome I, page 154.

9i ÉTUDE SEPTIÈME.

les

nos campagnes ; car pour celles qui sont riches , et pour les bourgeoises , le respect qu'elles doivent à leur fortune ne leur permet pas de se mettre sur la ligne des paysannes , au pied même des autels. Mais vous qui donnez des couronnes à la vertu , ne craignez-vous pas- de la flétrir ? Savez-vous bien que, chez les peuples qui l'ont honorée véritablement, il n'y avait que le prince ou la patrie qui osât la couronner? Le proconsul Apronius refusa de donner la couronne civique à un soldat qui l'avait méritée; il regardait ce privilège comme n'appartenant qu'à l'empereur. Tibère la lui donna , et il se plaignit qu'A promus ne l'eût pas fait, en qualité de proconsul ». Savez-vous bien comment les Romains honoraient la virginité? Ils faisaient porter devant les vestales les masses des préteurs. Nous avons vu ailleurs que leur seule présence délivrait le criminel qu'on menait au supplice, pourvu toutefois qu'elles affirmassent qu'elles ne s'étaient pas trouvées sur son chemin de propos délibéré. Elles avaient un banc particulier dans les fêtes publiques ; et plusieurs impératrices demandèrent, comme le comble de l'honneur , le privilège d'y être assises. Et des bourgeois de Paris couronnent nos vestales champêtres! Grand et généreux effort! ils donnent, à la campagne, des roses à la vertu indigente ; et ils couvrent, à la ville, le vice de diamants.

D'un autre côté, les punitions du crime ne me paraissent pas mieux ordonnées que les récompenses de la vertu. On n'entend crier dans nos carrefours que ces mots terribles :

ARRÊT QUI CONDAMNE , et jamais ARRÊT QUI RÉCOMPENSE.

On réprime le crime par des punitions infâmes. Une de leurs simples flétrissures empire un coupable au lieu de le corriger, et détermiue souvent toute sa famille au vice. Où voulez-vous d'abord que se réfugie un homme fouetté , marqué et banni? La nécessité en a fait un voleur , la rage en fera un assassin. Ses parents , déshonorés , abandonnent le pays , et deviennent vagabonds , ses sœurs se livrent à la prostitution. On regarde ces effets de la crainte que le bour- 1 Annales de Tacite, liv. III, année vi.

reau inspire au peuple , comme des préjugés qui lui sont salutaires. Mais ils produisent, à mon avis, un bien grand mal. Le peuple les étend aux actions les plus indifférentes , et en augmente le poids de sa misère . J'en ai vu un exemple sur un vaisseau où j'étais passager : c'était en revenant de l' Ile-de-France. Je remarquai qu'aucun des matelots ne voulait manger avec le cuisinier du vaisseau; ils daignaient même à peine lui parler. J'en demandai la raison au capitaine; il me dit qu'étant au Pégu , il y avait environ six mois , il y avait laissé cet homme à terre, pour y garder un magasin que les gens du pays lui avaient prêté. Ces gens , à l'entrée de la nuit, en fermèrent la porte à la clef, et l'emportèrent chez eux. Le gardien qui était dedans , ne pouvant sortir pour satisfaire à ses besoins naturels , fut obligé de se soulager dans un coin. Par malheur, ce magasin était un temple. Le matin venu, les gens du pays lui en ouvrirent la porte ; mais, s'apercevant que ce lieu était souillé , ils se jetèrent à grands cris sur le malheureux gardien, le lièrent, et le mirent entre les mains des bourreaux, qui l'allaient pendre, si lui, capitaine du vaisseau , secondé d'un évêque portugais et du frère du roi , n'y fût accouru pour le tirer de leurs mains. Depuis ce moment, les matelots regardaient leur compatriote comme déshonoré, pour avoir, disaient-ils, passé, par les mains du bourreau. Ce préjugé ne fut ni chez les Grecs ni chez les Romains ; il ne se trouve point chez les Turcs , les Russes et les Chinois. Il ne vient point du sentiment de l'honneur, ni même de la honte du crime; il ne tient qu'au genre du supplice. Une tête tranchée pour crime de trahison ou de perfidie, ou une tête cassée pour crime de désertion, ne déshonore point la famille d'un coupable. Le peuple, aviii, ne méprise que ce qui lui est propre , et il est sans pitié dans ses jugements , parce qu'il est malheureux.

Ainsi la misère du peuple est la principale source de nos maladies physiques et morales. Il y en a une autre qui n'est pas moins féconde en maux , c'est l'éducation des enfants. Cette partie de la politique a fixé, dans l'antiquité, l'attention

des plus grands législateurs. Les Perses , les Égyptiens et les Chinois, en firent la base de leurs gouvernements. Ce fut sur elle que Lycurgue posa les fondements de sa république. On peut même dire que là où il n'y a point d'éducation nationale, il n'y a point de législation durable. Chez nous, l'éducation n'a aucun rapport avec la constitution de l'État. Nos écrivains les plus célèbres, tels que Montaigne, Fénelon, J.-J. Rousseau, ont bien senti les défauts de notre police à cet égard; mais, désespérant peut-être de les réformer, ils ont mieux aimé proposer des plans d'éducation particulière et domestique , que de réparer l'ancien , et de l'assortir à toutes les inconséquences de notre société. Pour moi, qui ne remonte à l'origine de nos maux qu'afin d'en disculper la nature, et que quelque heureux génie puisse y apporter un jour quelque remède, je me trouve encore engagé à examiner l'influence de l'éducation sur notre bonheur particulier, et sur celui de la patrie en général.

L'homme est le seul être sensible qui forme sa raison d'observations continuelles. Son éducation commence avec sa vie, et ne finit qu'à sa mort. Ses jours s'écouleraient dans une perpétuelle incertitude , si la nouveauté des objets, et la flexibilité de son cerveau dans l'enfance, ne donnaient aux impressions du premier âge un caractère ineffaçable : c'est alors que se forment les goûts et les observations qui dirigent toute notre vie. Nos premières affections sont encore les dernières. Elles nous accompagnent au milieu des événements dont nos jours sont mêlés ; elles reparaissent dans la vieillesse, et nous rappellent alors les époques de l'enfance avec encore plus de forces que celles de l'âge viril. Les premières habitudes influent même sur les animaux, jusqu'à détruire en eux l'instinct naturel. Lycurgue en montra un exemple frappant aux Lacédémoniens, dans deux chiens de chasse pris de la même litée, dans l'un desquels l'éducation avait tout à fait .triomphé de la nature. Mais j'en connais de plus forts parmi les hommes , en ce que les premières habitudes y triomphent quelquefois de l'ambition. Il y a plusieurs de ces exemples

dans l'histoire ; cependant j'en choisirai un qui n'y est pas , et. qui est en apparence peu important , mais qui m'intéresse , parce qu'il rappelle à mon souvenir des hommes qui m'ont été chers.

Lorsque j'étais au service de Russie , j'allais souvent dîner chez son excellence M. de Villehois , grand maître de l'artillerie , et général du corps du génie, où je servais. J'avais remarqué qu'on lui présentait toujours sur une assiette je ne sais quoi de gris , et de semblable, pour la forme , à de petits cailloux. Il mangeait de ce mets avec fort bon appétit, et il n'en offrait à personne, quoique sa table fût honorablement servie , et qu'il n'y eût pas un seul plat qui n'y fût présenté au moindre convive. Il s'aperçut un jour que je regardais son assiette favorite avec attention. Il me demanda, en riant , si j'en voulais goûter : j'acceptai son offre , et je trouvai quec' étaient depetits blocs de lait caillé, salés, et parsemés de grains d'anis , mais si durs et si coriaces , que j'avais toutes les peines du monde à y mordre, et qu'il me fut impossible d'en avaler. « Ce sont, me dit le grand maître , des fromages « de mon pays. C'est un goût de l'enfance. J'ai été élevé parmi « nos paysans à manger de ces gros laitages. Quand je voyage, « et que je suis loin des villes , aux approches d'un village « je fais aller devant moi mes gens et mon équipage ; et mon « plaisir alors est d'entrer tout seul, bien enveloppé dans « mon manteau, chez le premier paysan, et d'y manger une « terrine de lait caillé , avec du pain bis. A ma dernière tour- « née en Livonie, il m' arriva, à cette occasion, une aventure « qui m'amusa beaucoup. Pendant que je déjeunais ainsi, je « vis entrer dans la maison un homme qui chantait , et qui « portait un paquet sur son épaule. Il s'assit auprès de moi, et « dit à l'hôte de lui donner un déjeuner semblable au mien. Je « demandai à ce voyageur si gai d'où il venait , et où il allait. « Il me dit : Je suis matelot, je viens des grandes Indes. J'ai « débarqué à Riga , et je m'en retourne à Erlang , mon pays, « d'où il y a trois ans que je suis parti. J'y resterai jusqu'à « ce que j'aie mangé les cent écus que voilà, me dit-il en me

« montrant un sac de cuir qu'il faisait sonner. Je le question- « nai sur les pays qu'il avait vus , et il me répondit avec beau- « coup de bon sens. Mais , lui dis-je , quand vous aurez mangé « vos cent écus , que ferez-vous ? Je m'en retournerai , répon- « dit-il , en Hollande , me rembarquer pour les grandes In- « des, afin d'en gagner d'autres, et revenir me divertir à « Erlang , mon pays , en Franconie. La bonne humeur et « l'insouciance de cet homme me plurent tout à fait, conti- « nua le grand maître. En vérité , j'enviais son sort. »

La sage nature, en donnant tant de force aux habitudes du premier âge, a voulu faire dépendre notre bonheur de ceux à qui il importe le plus de le faire, c'est-à dire de nos parents, puisque c'est des affections qu'ils nous inspirent alors que dépend celle que nous leur porterons un jour. Mais, parmi nous , dès qu'un enfant est né , on le livre à une nourrice mercenaire. Le premier lien qui devait l'attachera ses parents est rompu avant d'être formé. Un jour viendra peut-être où il verra sortir leur pompe funèbre de la maison paternelle avec la même indifférence qu'ils en ont vu sortir son berceau. On l'y rappelle, à la vérité, dans l'âge où les grâces, l'innocence *et le besoin d'aimer devraient l'y fixer pour toujours; mais on ne lui en fait goûter les douceurs que pour lui en faire sentir aussitôt la privation. On l'envoie aux écoles, on l'éloigné dans des pensions. C'est là qu'il répandra des larmes que n'essuiera plus une main maternelle ; c'est là qu'il formera des amitiés étrangères , pleines de regrets ou de repentir , et qu'il éteindra les affections naturelles de frère , de sœur , de père , de mère , qui sont les plus fortes et les plus douces chaînes dont la nature nous attache à la patrie.

Après avoir fait cette première violence à son jeune cœur, on en fait éprouver d'autres à sa raison. On charge sa tendre mémoire d'ablatifs, de conjonctifs, de conjugaisons; on sacrifie la fleur de la vie humaine à la métaphysique d'une langue morte. Quel est le Français qui pourrait supporter le tourment d'apprendre ainsi la sienne? Et s'il s'en est trouvé qui en aient eu la laborieuse patience, l'ont-ils mieux parlée que

leurs compatriotes? Qui écrit le mieux, d'une femme de la cour, ou d'un grammairien? Montaigne, si plein des beautés antiques de la langue latine , et qui a donné tant d'énergie à la nôtre , se félicite « de n'avoir jamais su ce que c'estoit que « des vocatifs. » Apprendre à parler parles règles de la grammaire, c'est apprendre à marcher par les lois de l'équilibre. C'est l'usage qui enseigne la grammaire d'une langue, et ce sont les passions qui en apprennent la rhétorique. Ce n'est que dans rage et dans les lieux où elles se développent , qu'on sent les beautés de Virgile et d'Horace , que nos plus fameux traducteurs de collège n'ont jamais soupçonnées. Je me rappelle qu'étant écolier, je fus longtemps étourdi, comme les autres enfants , par un chaos de termes barbares , et que quand je venais à entrevoir dans mes auteurs quelque trait d'esprit qui éclairait ma raison , ou quelque sentiment qui allait à mon cœur, j'en baisais mon livre de joie. Je m'étonnais de trouver le sens commun dans les anciens. Je pensais qu'il y avait autant de différence de leur raison à la mienne , qu'il y en avait dans la construction de nos deux langages. J'ai vu plusieurs de mes camarades si rebutés des auteurs latins par ces explications de collège , que, longtemps après en être sortis , ils ne pouvaient en entendre parler. Mais quand ils ont été formés par l'expérience du monde et des passions, ils en ont senti alors les beautés , et en ont fait leurs délices. C'est ainsi qu'on abrutit , parmi nous , les enfants ; qu'on contraint leur âge, plein de feu et de mouvement, par une vie triste , sédentaire et spéculative , qui influe sur leur tempérament par une infinité de maladies. Mais tout ceci n'est encore que de l'ennui et des maux physiques. On leur inspire des vices, on leur donne de l'ambition sous le nom d'émulation.

Des deux passions qui meuvent le cœur humain , qui sont l'amour et l'ambition , l'ambition est la plus durable et la plus dangereuse. Elle meurt la dernière dans les vieillards, et on lui donne l'essor la première dans les enfants. Il vaudrait beaucoup mieux leur apprendre à diriger leur amour

ICO ÉTUDE SEPTIÈME.

vers quelque objet digne d'être aimé. La plupart d'entre eux sont destinés à éprouver un jour cette douce passion. La nature d'ailleurs en a fait le plus puissant lien des sociétés. Si leur âge , ou plutôt si nos mœurs financières s'y opposent , on devrait la détourner vers l'amitié, et former parmi eux, comme Platon dans sa république, ou Pélopidas à Thèbes, des bataillons d'amis toujours prêts à se dévouer pour la patrie (7). Mais l'ambition ne s'élève qu'aux dépens d'autrui. Quelque beau nom qu'on lui donne, elle est l'ennemie de toute vertu. Elle est la source des vices les plus dangereux, de la jalousie, de la haine, de l'intolérance et de la cruauté; car chacun cherche à la satisfaire à sa manière. Elle est interdite à tous les hommes par la nature et par la religion, et à la plupart des sujets par le gouvernement. Dans nos collèges, on élève à l'empire un écolier qui sera destiné toute sa vie à vendre du poivre. On y exerce, au moins pendant sept ans, les jeunes gens qui sont les espérances d'une nation à faire des vers , à être les premiers en amplification , les premiers en babil. Pour un qui réussit dans cette futile occupation , que de milliers y perdent leur santé et leur latin !

C'est l'émulation qui donne les talents , dit-on. Il serait aisé de prouver que les écrivains les plus célèbres dans tous les genres n'ont jamais été élevés dans les collèges, depuis Homère qui ne savait que sa langue , jusqu'à J.-J. Rousseau qui savait à peine le latin. Que d'écoliers ont brillé dans la routine des classes , et se sont éclipsés dans la vaste sphère des lettres ! L'Italie est pleine de collèges et d'académies : s'y trouve-t-il aujourd'hui quelque homme bien fameux? N'y voit-on pas, au contraire , les talents , distraits par les sociétés inégales , les jalousies , les brigues , les tracasseries , et par toutes les inquiétudes de l'ambition, s'y affaiblir et s'y corrompre? Je crois y entrevoir encore une autre raison de leur décadence : c'est qu'on n'y étudie que des méthodes , ce que les peintres appellent des manières. Cette étude, en nous fixant sur les pas d'un maître , nous éloigne de la nature , qui est la source de tous les talents. Considérez quels sont en France les arts

qui y excellent , vous verrez que ce sont ceux pour lesquels il n'y a ni école publique, ni prix, ni académie; tels que les marchandes de modes , les bijoutiers, les perruquiers, les cuisiniers , etc. Nous avons , à la vérité , des hommes célèbres dans les arts libéraux et dans les sciences ; mais ces hommes avaient acquis leurs talents avant d'entrer aux académies. D'ailleurs , peut-on dire qu'ils égalent ceux des siècles précédents, qui ont paru avant qu'elles existassent? Après tout, quand les talents se formeraient dans les collèges , ils n'en seraient pas moins nuisibles à la nation ; car il vaut mieux qu'elle ait des vertus que des talents, et des hommes heureux que des hommes célèbres. Un éclat trompeur couvre les vices de ceux qui réussissent dans nos écoles. Mais , dans la multitude qui ne réussit jamais , les jalousies secrètes , les médisances sourdes , les basses flatteries , et tous les vices d'une ambition négative, fermentent déjà, et sont tout prêts à se répandre avec elle dans le monde.

Pendant qu'on déprave le cœur des enfants, on altère leur raison. Ces. deux désordres vont toujours de concert. D'abord , on les rend inconséquents. Le régent leur apprend que Jupiter, Minerve et Apollon sont des dieux ;le prêtre de la paroisse , que ce sont des démons. L'un, que Virgile, qui a si bien parlé de la Providence, est au moins dans les champs Élysées, et qu'il jouit dans ce monde de l'estime de tous les gens de bien ; l'autre , qu'il est païen , et qu'il est damné. L'Évangile leur tient encore un autre langage; il leur apprend à être les derniers , et le collège à être les premiers ; la vertu à descendre , et les talents à monter. Ce qu'il y a d'étrange , c'est que ces contradictions, surtout dans les provinces, sortent souvent de la même bouche , et que le même ecclésiastique fait la classe le matin et le catéchisme le soir. Je sais bien comment elles s'arrangent dans la tête du régent ; mais elles doivent bouleverser celle des disciples, qui ne sont pas payés pour les entendre, comme l'autre pour les débiter. C'est bien pis lorsqu'ils viennent à prendre des sujets de frayeur, là où ils n'en devaient trouver que de consolation ; lorsqu'on leur applique ,

dans l'âge de l'innocence , les malédictions prononcées par Jésus-Christ contre les pharisiens , les docteurs et les autres tyrans du peuple juif, ou qu'on effraye leurs tendres organes par quelques images monstrueuses, si communes dans nos églises. J'ai connu un jeune homme qui, dans son enfance, fut si effrayé du dragon de sainte Marguerite, dont son précepteur l'avait menacé dans l'église de son village, qu'il en tomba malade de peur, et qu'il croyait toujours le voir sur le chevet de son lit, prêta le dévorer. Il fallut que son père, pour le rassurer, mît l'épée à la main , et feignît de l'avoir tué. On chassa à notre manière son erreur par une autre. Quand il fut grand , le premier usage qu'il lit de sa raison fut de penser que ceux qui étaient destinés à la former l'avaient égarée deux fois.

Après avoir élevé un enfant au-dessus de ses égaux par le titre d'empereur, et même au-dessus de tout le genre humain par celui d'enfant de l'Église, on l'avilit par des punitions cruelles et honteuses. « Entre autres choses, dit Mon- « taigne «., cette police delà plupart de nos collèges m'a tou- « jours desplu. On eust failli à l'adventure moins domma- « gcablement, s'inclinant vers l'indulgence. C'est une vraie « geôle de jeunesse captive. On la rend desbauchée , l'en pu- « nissant avant qu'elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur « office, vous n'oyez que cris et d'enfants suppliciés, et de « maistres enivrés en leur colère. Quelle manière pour esveil- « 1er l'appétit envers leur leçon , à ces tendres aines et crain- « tives , et de les y guider d'une trogne effroyable , les mains « armées de fouets ! Inique et pernicieuse forme ! Joint à ce « que Quintilian en a très bien remarqué, que cette impérieuse « autorité tire des suites périlleuses , et nommément à nostre « façon de chastiment. Combien leurs classes seroient plus « décemment jonchées de fleurs et de feuillées , que de tron- « çons d'osier sanglants ! J'y ferois pourtraire la Joie , l'Alle- « gresse , et Flora, et les Grâces , comme lit en son eschole le « philosophe Speusippus. Où est leur proufit, que là aussi

1 Essais, liv. I, chap. xxv.

« fust leur esbat. » J'en ai vu, au collège, demi-pâmes de douleur, recevoir dans leurs petites mains jusqu'à douze férules. J'ai vu, par ce supplice, la peau se détacher du bout de leurs doigts, et laisser voir la chair toute vive. Que dire de ces punitions infâmes , qui influent à la fois sur les mœurs des écoliers et sur celles des régents , comme il y en a mille exemples ? On ne peut entrer à ce sujet dans aucun détail, sans blesser la pudeur. Cependant des prêtres les emploient. On s'appuie sur un passage de Salomon , où il est dit : « N'épar- « gnez pas la verge à l'enfant. » Mais que sait-on si les Juifs mêmes usaient de ce châtiment à notre manière? Les Turcs, qui ont conservé une grande partie de leurs usages, regardent celui-ci comme abominable. Il ne s'est répandu en Europe que par la corruption des Grecs du Bas-Empire; et ce furent les moines qui l'y introduisirent. Si en effet les Juifs l'ont employé, que sait-on si leur férocité ne venait pas de cette partie de leur éducation ? D'ailleurs , il y a dans l'Ancien Testament quantité de conseils qui ne sont pas pour nous. On y trouve des passages difficiles à expliquer, des exemples dangereux et des lois impraticables. Par exemple , dans le Lévitique, il est défendu de manger de la chair de porc. C'est un crime digne de mort de travailler le jour du sabbat ; c'en est un autre de tuer un bœuf hors du camp , etc. Saint Paul , dans son Épitre aux Galettes, dit positivement que la loi de Moïse est une loi de servitude : il la compare à l'esclave Agar, répudiée par Abraham. Quelque respect que nous devions aux écrits de Salomon et aux lois de Moïse , nous ne sommes point leurs disciples , mais nous le sommes de celui qui voulait qu'on laissât les enfants s'approcher de lui , qui les bénissait , et qui a dit que, pour entrer au ciel, il fallait leur devenir semblable.

Nos enfants, bouleversés par les vices de notre institution, deviennent inconséquents, fourbes, hypocrites, envieux, laids et méchants. A mesure qu'ils croissent en âge. ils croissent aussi en malignité et en contradiction. 11 n'y a pas un seul écolier qui sache seulement ce que c'est que les

lois de sou pays ; mais il y en a quelques-uns qui out entendu parler de celles des Douze Tables. Aucun d'eux ne sait comment se conduisent nos guerres; mais il y en a qui vous raconteront quelques traits de celles des Grecs et des Romains. Il n'y en a pas un qui ne sache que les combats singuliers sont défendus , et beaucoup d'entre eux vont dans les salles d'armes, où l'on n'apprend qu'à se battre en duel. C'est, dit-on, pour apprendre à se teuir de bonne grâce et à marcher : comme si on marchait de tierce et de quarte , et que l'attitude d'un citoyen dût être celle d'un gladiateur! D'autres, destinés à des fonctions plus paisibles, vontdans des écoles s'exercer à disputer. La vérité, dit-on , naît du choc des opinions. C'est une phrase de bel esprit. Pour moi, je méconnaîtrais la vérité , si je la rencontrais dans une dispute ; je me croirais ébloui par ma passion , ou par celle d'autrui. C'est des disputes que sont nés les sophismes , les hérésies, les paradoxes , et les erreurs en tout genre. La vérité ne se montre ■ point devant les tyrans ; et tout homme qui dispute cherche à le devenir. La lumière de la vérité ne ressemble point à la lueur funeste des tonnerres, qui naît du choc des éléments; mais à celle du soleil , qui n'est pure que quand le ciel est sans nuages.

Je ne suivrai point notre jeunesse dans le monde, où le plus grand mérite de l'antiquité ne peut lui servir à rien. Que fera-t-elle de ces grands sentiments de républicain dans une monarchie, et de ceux de désintéressement dans un pays où tout est à vendre ? A quoi lui servirait même l'impassible philosophie de Diogène , dans des villes où l'on arrête les mendiants? Elle serait assez malheureuse, quand elle n'aurait conservé que cette crainte du blâme et cet amour de la louange, dont on a guidé ses études. Conduite sans cesse par l'opinion d'autrui, et n'ayant en elle aucun principe stable, la moindre femme la mènera avec plus d'empire qu'un régent. Mais , quoi qu'on en dise, on aura beau crier, les collèges seront toujours pleins. Je désirerais au moins qu'on délivrât les enfants de ces longues misères qui les dépravent dans l'âge le

plus heureux et le plus aimable de la vie, et qui ont ensuite tant d'influence sur leur caractère. L'homme naît bon : c'est la société qui fait les méchants , et c'est notre éducation qui les prépare.

Comme mon témoignage ne suffit pas dans une assertion aussi grave , j'en citerai plusieurs qui ne sont pas suspects , et que je prends , au hasard , chez des écrivains ecclésiastiques, non pas d'après leurs opinions qui sont décidées parleur état, mais d'après leur propre expérience, qui dérange absolument, à cet égard , toute leur théorie. En voici un du père Claude, d'Abbeville, missionnaire capucin, au sujet des enfants des habitants de l'île de Maragnan , sur la côte du Brésil , où nous avions jeté les fondements d'une colonie qui a eu le sort de tant d'autres , que nous avons perdues par notre inconstance et par nos divisions , qui sont les suites ordinaires de notre éducation. « Davantage , je ne sais si c'est pour le grand amour « que les pères et mères portent à leurs enfants , que jamais « ils ne leur disent mot qui les puisse offenser ; ains les lais- « sent en liberté de faire ce que bon leur semble , et leur per- « mettent tout ce qui leur plaist, sans les reprendre aucunement : « aussi est-ce une chose admirable , et de quoi plusieurs se « sont étonnés (non sans sujet), que les enfants ordinairement « ne font rien qui puisse mécontenter leurs parents; au con- « traire , ils s'efforcent de faire tout ce qu'ils savent et con- « noissent devoir leur estre agréable x. » Il fait le portrait le plus avantageux de leurs qualités physiques et morales. Son témoignage est confirmé par Jean de Léry , à l'égard des Brésiliens , qui ont les mêmes mœurs , et qui sont dans le voisinage de cette île. En voici un autre d'Antoine Biet , supérieur des prêtres missionnaires qui passèrent, en l'an 1652, à Cayenne , autre colonie que nous avons perdue par les mêmes causes , et depuis mal rétablie. C'est au sujet des enfants des sauvages Galibis 2. « La mère a grand soin de nourrir son

' Histoire de la mission des pères capucins dans Vile de Maragnan , chap. \lvii.

7 Voyage de la terre équinoxiale , liv. III, page 390.

« enfant. Ils ne savent ce que c'est, parmi eux , de donner « leurs enfants à nourrir à une autre Elles sont folles de « leurs enfants , tant elles les aiment. Elles les lavent tous les « jours dans une fontaine ou rivière. Elles ne les emmaillot- « tent point, mais elles les couchent dans un petit lit de co- « ton, qu'elles font exprès pour eux. Elles les laissent toujours « nus : c'est une merveille de voir comme ils profitent ; quel- « ques-uns, à neuf ou dix mois, marchent tout seuls. Quand « ils croissent, s'ils ne peuvent marcher, ils se traînent sur « leurs pieds et sur leurs mains. Ces gens aiment extrêmement « leurs enfants. Ils ne les frappent jamais et ne les corrigent « point , les laissant vivre dans une grande liberté , sans qu'ils « fassent rien qui fâche leurs parents. Ils s'étonnent quand ils « voient que quelqu'un des nôtres châtie ses enfants. » En voici un troisième d'un jésuite : c'est du père Charlevoix , homme rempli de toutes sortes de connaissances. Il est tiré de son Voyage à la Nouvelle-Orléans , autre colonie que nous avons laissée dépérir par nos divisions , suites de notre constitution morale et de notre éducation. Il parle en général des enfants des sauvages de l'Amérique septentrionale. « Quelquefois1 , « pour les corriger de leurs défauts, on emploie les prières « et les larmes , mais jamais les menaces... Une mère qui « voit sa fille se comporter mal se met à pleurer : celle ci lui « en demande le sujet, et elle se contente de lui dire : Tu me « déshonores. Il est rare que cette manière de reprendre ne « soit pas efficace. Cependant , depuis qu'ils ont eu plus de « commerce avec les Français , quelques-uns commencent à « châtier leurs enfants; mais ce n'est guère que parmi ceux « qui sont chrétiens, ou qui sont fixés dans la colonie. Ordinai « rement la plus grande punition que les sauvages emploient « pour corriger leursenfants, c'est de leurjeter un peu d'eau au « visage. . . On a vu des filles s'étrangler, pour avoir reçu une ré- « primande assez légère de leurs mères, ou quelques gouttes « d'eau au visage; et les avertir en disant : Tu n'auras plus de fille.»

1 Journal historique de V Amérique septentrionale, lettre xxxill , août 1721.

Ce qu'il y a d'étrange , c'est de voir l'embarras où est l'auteur de concilier ses préjugés d'Européen avec ses observations de voyageur : ce qui produit des contradictions perpétuelles dans le cours de son ouvrage. Il semble , dit-il , qu'une enfance si mal disciplinée doive être suivie d'une jeunesse bien turbulente et bien corrompue. Il convient que la raison les guide de meilleure heure que les autres hommes ; mais il en attribue la cause à leur tempérament , qui est, dit-il, plus tranquille. Une se rappelle pas qu'il a fait lui-même des tableaux pathétiques des scènes que leurs passions présentent lorsqu'elles s'exaltent au milieu de la paix , dans les assemblées des nations, où leurs harangues l'emportent, par la justesse et la sublimité des images sur celles de nos orateurs ; et dans les fureurs delà guerre, où ils bravent, au milieu des bûchers, toute la rage de leurs ennemis. Il ne veut pas voir que c'est notre éducation européenne qui corrompt notre naturel , puisqu'il avoue ailleurs que ces mêmes sauvages , élevés à notre manière , deviennent plus méchants que les autres. Il y a des endroits où il fait de leur morale , de leurs excellentes qualités et de leur vie heureuse , l'éloge le plus touchant. Il semble envier leur sort. Le temps ne me permet pas de rapporter ces différents morceaux , qu'on peut lire dans l'ouvrage que j'ai cité , ni une multitude d'autres témoignages sur les différents peuples de l'Asie , où l'on voit la douceur de l'éducation influer sensiblement sur la beauté physique et morale des hommes, et être, dans chaque constitution politique, le plus puissant lien qui en réunisse les membres. Je terminerai ces autorités étrangères par un trait qu'on n'eût pas laissé passer impunément à J.-J. Rousseau , et qui est tiré mot à mot de l'ouvrage d'un dominicain. C'est de l'agréable Histoire des Antilles, parle père du Tertre, homme plein de goût, de sens et d'humanité. Voici ce qu'il dit des Caraïbes , dont l'éducation ressemble à celle des peuples dont j'ai parlé * : « A ce seul mot de sauvage , dit-il , la plupart du monde se

1 Histoire naturelle des Antilles, tome IT, traité vu ,ch. 1 , § Ier.

« figure dans leurs esprits une sorte d'hommes barbares, « cruels, inhumains , sans raison , contrefaits , grands comme « des géants , velus comme des ours , enfin plutôt des mons- « très que des hommes raisonnables; quoique en vérité nos « sauvages ne soient sauvages que de nom , ainsi que les plan- « tes et les fruits que la nature produit sans aucune culture « dans les forêts et les déserts , lesquels , quoique nous les « appelions sauvages , possèdent pourtant les vraies vertus « et les propriétés dans leur force et leur entière vigueur, « que bien souvent nous corrompons par nos artifices , et « altérons beaucoup lorsque nous les plantons dans nos jar- « dins... Il est à propos, ajoute-t-il ensuite, de faire voir « dans ce traité que les sauvages de ces îles sont les plus con- « tents , les plus heureux , les moins vicieux, les plus socia- « blés , les moins contrefaits et les moins tourmentés de « maladies, de toutes les nations du monde. »

Si l'on examinait parmi nous la vie d'un scélérat , on verrait que son enfance a été très-malheureuse. Partout où j'ai vu les enfants misérables , je les ai vus laids et méchants ; partout où je les ai vus heureux , je les ai vus beaux et bons. En Hollande et en Flandre, où ils sont élevés avec la plus grande douceur , leur beauté est singulièrement remarquable. C'est parmi eux que François Flamand, ce fameux sculpteur , a pris ses charmants modèles d'enfants ; et Pvubens , la fraîcheur de coloris dont il a peint ceux de ses tableaux. Vous ne les entendez point, comme dans nos villes, jeter des cris perçants ; encore moins leurs mères et leurs bonnes les menacer de les fouetter , comme chez nous.

Ils ne sont point gais , mais ils sont contents ; il y a sur leur visage un air de paix et de béatitude qui enchante , et qui est plus intéressant que la joie bruyante des nôtres , lorsqu'ils ne sont pas sous les yeux de leurs précepteurs et de leurs pères. Ce calme se répand sur toutes leurs actions , et est la source du flegme heureux qui les caractérise dans la suite de leur vie. Je n'ai point vu de pays où les parents aient autant de tendresse pour leurs enfants. Ceux-ci, à leur tour, leur

rendent , dans la vieillesse , l'indulgence qu'ils ont eue pour eux dans la faiblesse du premier âge. C'est par ces doux liens que ces peuples tiennent si fortement à leur patrie , qu'on en voit bien peu s'établir chez les étrangers. Chez nous , au contraire , les pères aiment mieux voir leurs enfants spirituels que bons , parce que , dans une constitution de société ambitieuse , l'esprit fait des chefs de sectes, et la bonté , des dupes. Ils ont des recueils d'épigrammes de leurs enfants ; mais l'esprit n'étant que la perception des rapports de la société , les enfants n'ont presque jamais que celui d'autrui. L'esprit même est souvent en eux la preuve d'une existence malheureuse , comme on le remarque dans les écoliers de nos villes , qui ont pour l'ordinaire plus d'esprit que les enfants des paysans ; et dans ceux qui ont quelque défaut naturel , comme les boiteux , les bossus , qui , sur ce point , sont encore plus prématurés que les autres ; mais , en général , ils sont tous très-précoces en sentiment, et c'est ce qui rend bien coupables ceux qui les avilissent dans un âge où ils sentent souvent plus délicatement que les hommes. J'en citerai quelques traits qui nous prouveront que , malgré les erreurs de nos constitutions politiques , il y a encore dans quelques familles de bonnes qualités naturelles , ou des vertus éclairées , qui laissent aux affections heureuses de l'enfance la liberté de se développer.

J'étais , en 1765, à Dresde , au spectacle de la cour; c'était au Père de famille. J'y vis arriver madame l'électrice avec une de ses filles , qui pouvait avoir cinq ou six ans. Un officier des gardes saxonnes , avec lequel j'étais venu au spectacle , me dit : « Cette enfant vous intéressera autant que la « pièce. » En effet , dès qu'elle fut assise, elle posa ses deux mains sur les bords de sa loge, fixa les yeux sur le théâtre, et resta la bouche ouverte, tout attentive au jeu des acteurs. C'était une chose vraiment touchante de voir leurs différentes passions se peindre sur son visage comme dans un miroir : on y voyait paraître successivement l'inquiétude , la surprise , la mélancolie , la tristesse ; enfin l'intérêt crois-

BEKIf. DE S.-PIERKE. — ï. II. 10

sant à chaque scène , vinrent les larmes , qui coulaient en abondance le long de ses petites joues ; puis les anxiétés , les soupirs, les gros sanglots ; on fut obligé à la fin de l'emj orter de la loge, de peur qu'elle n'étouffât. Mon voisin me dit que toutes les fois que cette jeune princesse se trouvait à une pièce pathétique, elle était contrainte de sortir avant le dénoûment. ♦>

J'ai vu des exemples de sensibilité encore plus touchants dans les enfants du peuple , parce qu'ils n'étaient produits par aucun effet théâtral. Me promenant , il y a quelques années , au pré Saint- Gervais , à l'entrée de l'hiver, je vis une pauvre femme couchée sur la terre , occupée à sarcler un carré d'oseille; près d'elle était une petite fille de six ans au plus , debout, immobile, et toute violette de froid. Je m'adressai à cette femme, qui paraissait malade, et je lui demandai quelle était la nature de son mal. « Monsieur, me dit-elle , j'ai de- « puis trois mois un rhumatisme qui me fait bien souffrir; « mais mon mal me fait moins de peine que cette enfant ; « elle ne veut jamais me quitter. Si je lui dis : Te voilà toute « transie , va te chauffer à la maison; elle me répond : Hé- « las! ma mère, si je vous quitte, vous n'avez qu'à vous trou- « ver mal ! »

Une autre fois , étant à Marly , je fus voir, dans les bosquets de ce magnifique parc, ce charmant groupe d'enfonts qui donnent à manger des pampres et des raisins à une chèvre qui semble se jouer avec eux. Près de là est un cabinet couvert , où Louis XV, clans les beaux jours , allait quelquefois faire collation. Comme c'était dans un temps de giboulées , j'y entrai un moment pour m'y mettre à l'abri. J'y trouvai trois enfants bien plus intéressants que des enfants de marbre. C'étaient deux petites filles fort jolies qui s'occupaient, avec beaucoup d'activité , à ramasser autour du berceau des bûchettes de bois sec, qu'elles arrangeaient dans une hotte placée sur la tabledu roi, tandis qu'un petit garçon, mai vêtu et fort maigre , dévorait dans un coin un morceau de pain. Je demandai à la plus grande, qui avait huit à neuf ans, ce

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. fil

qu'elle prétendait faire de ce bois , qu'elle ramassait avec tant d'empressement; elle me répondit : « Vous voyez bien, mon- « sieur, ce petit garçon-là; il est fort misérable; il a une belle- « mère qui l'envoie tout le long du jour chercher du bois ; « quand il n'en apporte pas à la maison , il est battu; quand « il en emporte , le Suisse le lui ôte à l'entrée du parc , et le « prend pour lui. Il meurt de faim ; nous lui avons donné no- « tre déjeuner. » Après avoir dit ces mots, elle acheva avec sa compagne de remplir sa petite hotte ; elles la chargèrent sur le dos de leur malheureux ami , et elles coururent devant lui, à la porte du parc, pour voir s'il pouvait y passer en sûreté. Instituteurs insensés ! la nature humaine est corrompue , dites-vous; mais c'est vous qui la corrompez par des contradictions , de vaines études , de dangereuses ambitions , de honteux châtiments ; mais , par une réaction équitable de la justice divine , cette faible et infortunée génération rendra un jour à celle qui l'opprime, en jalousies , en disputes , en apathies, et en oppositions de goûts, de modes et d'opinions, tout le mal qu'elle en a reçu.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE DIVINE ET LES ESPERANCES D'UNE AUTRE VIE ,

TIRÉES DE LA. NATURE INCOMPRÉHENSIBLE DE DIEU ET DES MISÈRES DE CE MONDE.

« Que m'importe, dira-t-on, que mes tyrans soient punis, « si j'en suis la victime? Ces compensations peuvent-elles être « l'ouvrage d'un Dieu? De grands philosophes, qui ont étu- « dié la nature toute leur vie , en ont méconnu l'auteur. Qui « est-ce qui a vu Dieu ? qui est-ce qui a fait Dieu ? Mais je « suppose qu'une intelligence ordonne les choses de cet uni- « vers , certainement elle a abandonné l'homme à lui-même : « sa carrière n'est point tracée; il semble qu'il y ait pour lui « deux dieux, l'un qui l'invite aux jouissances, et l'autre qui

« l'oblige aux privations ; un dieu de la nature , et un dit u de « la religion. Il ne sait auquel des deux il doit plaire; et, « quelque parti qu'il embrasse , il ignore s'il est digne d'amour « ou de haiue. Sa vertu même le remplit de scrupules et de « doutes; elle le rend misérable au dedans et au dehors; elle « le met dans une guerre perpétuelle avec lui-même , et avec « ce monde aux intérêts duquel il se sacrifie. S'il est chaste, « c'est, dit le monde , parce qu'il est impuissant ; s'il est reli- « gieux , c'est qu'il est imbécile ; s'il est bon avec ses citoyens , « c'est qu'il n'a pas de courage; s'il se dévoue pour sa patrie, c'est « un fanatique; s'il est simple, il est trompé ; s'il est modeste, « il est supplanté : partout il est moqué, trahi , méprisé par « les philosophes mêmes, et par les dévots. Sur quoi fonde-t-il « la récompense de tant de combats ? Sur une autre vie ? « Quelle certitude a-t-il de son existence? en a-t-il vu revenir « quelqu'un ? Qu'est-ce que son âme ? où était-elle il y a cent « ans ? où sera-t-elle dans un siècle? Elle se développe avec les « sens, et meurt avec eux. Que devient-elle dans le sommeil et « dans la léthargie? C'est l'orgueil qui lui persuade qu'elle est « immortelle : partout la nature lui montre la mort , dans ses « monuments , dans ses goûts , dans ses amours , dans ses « amitiés; partout l'homme est obligé de se dissimuler cette « idée. Pour vivre moins misérable, il faut qu'il se diver- « tisse; c'est-à-dire , par le sens même de cette expression , il « faut qu'il se détourne de cette perspective de maux que la « nature lui présente de toutes parts. A quels travaux n'a-t- « elle pas assujetti sa misérable vie! Les animaux sont mille « fois plus heureux : vêtus, logés, nourris par la nature, « ils se livrent sans inquiétude à leurs passions , et ils finis- « sent leur carrière sans prévoir la mort et sans craindre les « enfers.

« Si un Dieu a présidé à leurs destins , il est contraire à « ceux du genre humain. A quoi me sert-il que la terre soit « couverte de végétaux, si je ne peux disposer de l'ombre d'un « seul arbre? Que m'importent les lois de l'harmonie et de « l'amour qui régissent la nature , si je ne vois autour de moi

« que des objets infidèles , ou si ma fortune , mon état , ma « religion , me forcent au célibat ? Le bonheur général ré- « pandu sur la terre ne fait que redoubler mon malheur parti tieulier. Quel intérêt puis-je prendre à la sagesse d'un or- « dre qui renouvelle toutes choses, quand, par une suite même « de cet ordre, je me sens défaillir et détruire pour jamais? « Un seul malheureux pourrait accuser la Providence, et lui « dire , comme l'Arabe Job * : Pourquoi la lumière a-t-elle « été donnée à un misérable , et la vie à ceux qui sont dans « l'amertume du cœur? Ah ! les apparences du bonheur n'ont « été montrées à l'homme que pour lui donner le désespoir « d'y atteindre. Si un Dieu intelligent et bon gouverne la « nature , des esprits diaboliques bouleversent le genre hu- « main. »

Je répondrai d'abord aux principales autorités dont on appuie quelques-unes de ces objections. Elles sont tirées en partie d'un poète fameux et d'un savant philosophe, de Lucrèce et de Pline. Lucrèce a mis en très-beaux vers la philosophie d'Empédocle et d'Épicure. Il enchante par ses images; mais cette philosophie d'atomes qui s'accrochent au hasard est si absurde , quelle détruit , partout où elle paraît, la beauté de sa poésie. Je m'en rapporte au jugement même de ses partisans. Elle ne parle ni au cœur ni à l'esprit ; elle pèche également par ses principes et par ses conséquences. A qui, peuton lui dire , ces premiers atomes dont vous construisez les éléments de la nature doivent-ils leur existence ? Qui leur a communiqué le premier mouvement? Comment ont-ils pu donner à l'agrégation d'un grand nombre de corps un esprit de vie, un sentiment et une volonté qu'ils n'avaient pas eux-mêmes ? Si vous croyez, comme Leibnitz, que ces monades ou unités ont en effet des perceptions qui leur sont propres, vous renoncez aux lois du hasard , et vous êtes forcé de donner aux éléments de la nature l'intelligence que vous refusez à son auteur. A la vérité, Descartes a soumis ces principes impalpables , et , si je puis dire , cette poussière métaphysique , aux

1 Job, chap. m, t. 20.

lois d'une géométrie ingénieuse; et après lui la foule des philosophes, séduite parla facilité de bâtir toutes sortes de systèmes avec les mêmes matériaux , leur ont appliqué tour à tour les lois de l'attraction, de la fermentation, de la cristallisa; ion, enfin toutes les opérations de la chimie et toutes les subtilités de la dialectique; mais tous avec aussi peu de succès les uns que les autres. Nous ferons voir dans l'article qui suivra celuici , lorsque nous parlerons de la faiblesse de notre raison, que la méthode établie dans nos écoles , de remonter aux causes premières, est la source perpétuelle des erreurs de notre philosophie, au physique comme au moral. Les vérités fondamentales ressemblent aux astres, et notre raison au grapbomètre. Si cet instrument, avec lequel nous les observons, a été tant soit peu faussé ; si au point de départ nous nous trompons du plus petit angle, l'erreur, à l'extrémité des rayons visuels, devient incommensurable.

11 y a quelque chose encore de plus étrange dans le procède de Lucrèce : c'est que, dans un ouvrage où il prétend matérialiser la Divinité, il commence par diviniser la matière. En cela , il a cédé lui-même à un principe universel que nous tacherons de développer lorsque nous parlerons des preuves de la Divinité par sentiment : c'est qu'il est impossible d'intéresser fortement les hommes, dans quelque genre que ce soit , si on ne leur présente quelques-uns des attributs de la Divinité. Avant donc d'éblouir leur esprit comme philosophe , il commence par échauffer leur cœur comme poète. Voici une partie de son début :

Hominum divumque voluptas,

Aima Venus, cœli subter labentia signa Quae mare navigerum , quae terras frugiferentels Concélébras, per te quoniam genus omne animantum Concipitur, visitque exortura lumina solis : Te, dea , te fugiunt ventei , te nubila cœli, Adventumque tuum : tibi suaveis dœdala tellus Summittit flores , tibi rident œquora ponti , Placatumque nitet diffuso lumine ccelum.

Qusr quoniam reruni naturam sola gubenias Nec sine te quidquam dias in luminisoras

Exoritur, nequeiit Jœtum , neque amabile quidquam ; Te sociam studeo scribundis versibus esse , Quos ego de rerum natura pangere conor.

Quo magis seternum da dictis, diva, leporem. Eflice ut interea fera mœnera militiaï Per maria ac terras omneis sopita quiescant : Nam tu sola potes tranquilla pace juvare Mortaleis : quoniam belli fera mœnera Mavors Armipotens régit , in gremium qui saepe tuum se Rejicit, œterno devictus volnere amoris.

Hune tu, diva , tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaveis ex ore loquelas Funde, petens placidam Romanis, inclyta , pacem. Nam neque nos agere , hoc patriaï tempore iniquo , Possumus aequo animo.

De Rerum Natura, lib. I.

Je tâcherai de rendre de mon mieux le sens de ces beaux vers :

« Volupté des hommes et des dieux, douce Vénus, qui faites lever « sur la mer les constellations qui la rendent navigable , et qui cou- « vrez la terre de fruits , c'est par vous que tout ce qui respire est en- « gendre, et vient à la lumière du soleil. O déesse! dès que vous pa- «. raissez sur les flots , les noirs orages et les vents impétueux prennent « la fuite. L'île de Crète se couvre pour vous de fleurs odorantes, « l'Océan calmé vous sourit, et le ciel sans nuages brille d'une lumière « plus douce... Comme vous seule donnez des lois à la nature , et que « sans vous rien d'heureux et rien d'aimable ne parait sur les rivages « célestes du jour, soyez ma compagne dans les vers que j'essaye de chan-

« ter sur la nature des choses Déesse, donnez à mes chants une

« grâce immortelle; faites que les cruelles fureurs de la guerre s'assou- « pissent sur la terre et sur l'onde. Vous seule pouvez donner des jours «tranquilles aux malheureux humains , parce que le redoutable Mars « gouverne l'empire des armes , et que , blessé à son tour par les traits « d'un amour éternel, il vient souvent se réfugier dans votre sein... O « déesse, lorsqu'il reposera sur votre corps céleste, retenez-le dans vos « bras ; que votre bouche lui adresse des paroles divines; demandez-lui « une paix profonde pour les Romains : car de quel ordre sommes-nous « capables , dans un temps où un désordre général règne dans la « patrie? »

A la vérité , Lucrèce , dans la suite de son ouvrage , est forcé de convenir que cette déesse , si bienfaisante , entraîne la ruine de la santé , de la fortune , de l'esprit, et tôt ou tard celle de la réputation ; que , du sein même de ses voluptés , il sort je ne sais quoi d'amer qui nous tourmente et nous rend mal-

heureux. L'infortuné en fut lui-même la victime ; car il monru t dans la force de son âge, ou de ses excès , selon quelques-uns , ou empoiso nné , selon d'autres , par un breuvage amoureux que lui donna une femme. Ici , il attribue à Vénus la création du monde; il lui adresse des prières; il donne à son corps l'épithète de saint; il lui suppose un caractère de bonté, de justice , d'intelligence et de puissance , qui n'appartient qu'à Dieu ; enfin, ce sont si bien les mêmes attributs, que si vous ôtez le mot de Vénus de l'exorde de son poëme, vous pouvez l'appliquer presque tout entier à la Sagesse divine. Il y a même des traits de convenance si ressemblants à ceux du portrait qu'en fait Y Ecclésiastique 1 , que je les rapporterai ici , afin qu'on puisse les comparer.

*. 5. Ego ex ore Altissimi prodivi, primogenita ante oranem creaturam :

6. Ego feci in cœlis ut oriretur lumen indeliciens , et sicut nebula texi omnem terram.

7. Ego in altissimis habitavi, et thronus meus in columnanubis.

S. Gyrum cœli circuivi sola, et profundum abyssi penetravi, in fluctibus maris ambulavi,

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