‹ Etudes de la nature (volume 4)Chapitre 7 sur 54 · TIRÉES DES MAUX DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

TIRÉES DES MAUX DU GENRE HUMAIN

Tous les hommes sont solidaires les uns pour les autres ; et, indépendamment de la taille et de la configuration uniforme du genre humain, je ne voudrais pas d'autres preuves qu'ils viennent d'une seule origine. C'est de la mare d'un pauvre homme , dont on a détourné le ruisseau , que sortira l'épidémie qui emportera la famille du château voisin. L'Egypte se venge , par la peste qui sort de ses canaux , de l'oppression des Turcs qui empêchent ses habitants de les entretenir. L'Amérique , tombée sous les coups des Européens , exhale de son sein mille maladies funestes à l'Europe. Elle entraîne avec elle l'Espagnol mourant sur ses ruines. Ainsi le Centaure laissa à Déjanire sa robe empoisonnée du sang de l'hydre , comme un présent qui devait être funeste à son vainqueur. Ainsi les maux dont on accable les hommes passent des étables aux palais , de la ligne aux pôles , des siècles passés aux futurs ; et leurs longs effets sont des voix formidables qui crient aux puissances : « Apprenez à être justes , et « à ne pas opprimer les malheureux. »

Non-seulement les éléments , mais la raison elle-même se corrompt dans le sein des misérables. Que d'erreurs, de craintes , de superstitions , de querelles , sont sorties des plus bas étages de la société , et ont troublé le bonheur des trônes ! Plus les hommes sont opprimés , plusieurs oppresseurs sont malheureux, et plus la nation qu'ils composent est faible ; car la force que les tyrans emploient pour se conserver au dedans n'est jamais exercée qu'aux dépens de celle qu'ils pourraient employer à se maintenir au dehors.

D'abord , du sein de la misère sortent les prostitutions , les vols , les assassinats , les incendies , les brigandages , les révoltes, et une multitude d'autres maux physiques qui, par tout pays , sont les fléaux de la tyrannie. Mais ceux de l'opinion sont bien plus terribles. Un homme en veut subjuguer

un autre , moins pour s'emparer de son bien que pour en être admiré et même adoré. Tel est le dernier terme que se propose l'ambition. Dans quelque état qu'il l'ait réduit , eût-il à sa discrétion sa fortune , ses travaux , sa femme , sa personne , il n'a rien s'il n'a son hommage. Ce n'était pas assez à Aman d'avoir la vie et les biens des Juifs , il voulait voir Mardochée à ses pieds. Les oppresseurs font ainsi les opprimés les arbitres de leur bonheur; et ceux-ci , pour l'ordinaire, leur rendent injustice pour injustice, les environnent de faux rapports , de terreurs religieuses , de médisances , de calomnies , qui font naître parmi eux les soupçons ,, les craintes , les jalousies , les haines , les procès , les duels , et enfin les guerres civiles , qui finissent par les détruire.

Examinons dans quelques gouvernements anciens et modernes cette réaction de maux; nous la verrons s'étendre à proportion du mal qu'on y a fait au genre humain. A cette balance redoutable , nous reconnaîtrons l'existence d'une justice suprême.

Sans avoir égard à leur division commune (3) en démocratie, en aristocratie et en monarchie , qui ne sont , au fond , que des formes politiques qui ne décident ni de leur bonheur ni de leur puissance , nous ne nous arrêterons qu'à leur constitution morale. Tout gouvernement, quel qu'il soit, est heureux au dedans et puissant au dehors , lorsqu'il donne à tous ses sujets le droit naturel de parvenir à la fortune et aux honneurs; et le contraire arrive lorsqu'il réserve à une classe particulière de citoyens les biens qui doivent être communs à tous. Il ne suffit pas de prescrire au peuple des limites , et de l'y contenir par des fantômes effrayants ; il force bientôt ceux qui les font mouvoir de trembler plus que lui. Quand la politique humaine attache sa chaîne au pied d'un esclave, la justice divine en rive l'autre bout au cou du tyran.

Il y a eu peu de républiques plus également ordonnées que celle de Lacédémone. On y vit fleurir la vertu et le bonheur pendant cinq cents ans. Malgré son peu d'étendue,

elle donna la loi à la Grèce et aux côtes septentrionales de l'Asie; mais comme Lycurgue n'avait compris dans son plan ni les peuples qu'elle devait s'assujettir , ni même les Ilotes, qui labouraient la terre pour elle, ce fut par eux qu'entrèrent les troubles qui l'agitèrent , et qui finirent par la renverser.

Dans la république romaine, il y eut encore plus d'égalité, et partant plus de bonheur et de puissance. A la vérité elle était divisée en praticiens et en plébéiens; mais comme ceux-ci parvenaient à toutes les dignités militaires, que d'ailleurs ils obtinrent le tribunat , dont le pouvoir égala et surpassa même celui des consuls , la plus grande harmonie régna entre les deux ordres. On ne peut voir sans attendrissement la déférence et le respect que les plébéiens portaient aux praticiens, dans les beaux jours de la république. Ils choisissaient parmi eux leurs patrons, ils les accompagnaient en foule lorsqu'ils allaient au sénat ; quand ils étaient pauvres , ils se cotisaient entre eux pour doter leurs filles. Les patriciens, d'un autre côté , s'intéressaient à toutes les affaires des plébéiens; ils plaidaient leurs causes dans le sénat ; ils leur faisaient porter leurs noms , les adoptaient dans leurs familles , et leur donnaient leurs filles en mariage quand ils se distinguaient par leurs vertus. Ces alliances avec des familles du peuple ne furent pas dédaignées même des empereurs. Auguste donna en mariage Julie , sa fille unique , au plébéien Agrippa. La vertu régna dans Rome , et jamais on ne lui éleva de plus dignes autels sur la terre. On en peut juger par les récompenses qu'on y accordait aux bonnes actions. Un homme criminel était condamné à mourir de faim en prison , sa fille vint l'y trouver, et l'y nourrit de son lait. Le sénat, instruit de cet acte de l'amour filial, ordonna que le père fût rendu à la fille , et qu'à la place de la prison on élevât un temple à la Piété.

Lorsqu'on menait un coupable au supplice , il était absous si une vestale venait à passer. La peine due au crime disparaissait en présence d'une personne vertueuse. Si dans une

REPONSES AUX OBJECTIONS. 6r>

bataille un Romain en sauvait un autre des mains de l'ennemi, on lui donnait la couronne civique. Cette couronne n'était que de feuilles de chêne, et elle était même la seule des couronnes militaires qui n'eût pas d'or ; mais elle donnait le droit de s'asseoir aux spectacles dans le banc le plus voisin de celui des sénateurs , qui se levaient tous , par honneur, à l'arrivée de celui qui la portait. C'était , dit Pline, la plus illustre des couronnes ; et elle donnait plus de privilèges que les couronnes murale , obsidionale et navale , parce qu'il y a plus de gloire à sauver un seul citoyen qu'à prendre des villes et qu'à gagner des batailles. Elle était la même , par cette raison , soit qu'on eût sauvé le général de l'armée ou un simple soldat ; mais on ne l'eût pas obtenue pour avoir délivré un roi allié des Romains qui serait venu à leur secours. Rome , dans la distribution de ses récompenses , ne distinguait que le citoyen. Avec ces sentiments patriotiques , elle conquit la terre ; mais elle ne fut juste que pour son peuple , et ce fut par ses injustices envers les autres hommes qu'elle devint faible et malheureuse Ses conquêtes la remplirent d'esclaves , qui , sous Spartacus , la mirent à deux doigts de sa perte , et qui décidèrent enfin sa ruine parles armes de la corruption , plus dangereuses que celles de la guerre. Ce furent les vices et les flatteries des Grecs et des Asiatiques, esclaves à Rome, qui y formèrent les Catilina , les César, les Néron; et tandis que leur voix corrompait les maîtres du monde, celle des Goths, des Cimbres, des Teutons , des Gaulois , des Allobroges, des Vandales, compagnons de leur sort, appelait du nord et de IV rient ceux de leurs compatriotes qui la renversèrent.

Les gouvernements modernes nous présentent les mêmes réactions d'équité et de bonheur , d'injustice et d'infortune. En Hollande, où le peuple peut parvenir à tout , l'abondance est dans l'État , l'ordre dans les villes , la fidélité dans les mariages , la tranquillité dans tous les esprits ; les querelles et les procès y sont rares , parce que tout le monde y est content. Il y a peu de nations en Europe dont le territoire soit

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aussi petit, et il n'y en a point qui ait étendu sa puissance aussi loin : ses richesses sont immenses ; elle a soutenu seule la guerre contre l'Espagne dans sa splendeur, et ensuite contre la France et l'Angleterre réunies : son commerce s'étend par toute la terre; elle possède de puissantes colonies en Amérique , de riches comptoirs en Afrique , des royaumes formidables en Asie. Mais si l'on remonte à la source des maux et des guerres qu'elle a soufferts depuis deux siècles , on verra qu'ils ne viennent que des injustices de quelques-uns de ses établissements dans ce pays-là. Son bonheur et sa puissance ne sont point dus à sa forme républicaine , mais à cette communauté de biens qu'elle présente indistinctement à tous ses sujets, et qui produit les mêmes effets dans les gouvernements despotiques dont on nous fait de si terribles tableaux.

Parmi les Turcs, comme parmi les Hollandais, il n'y a ni querelles , ni médisances , ni vols , ni prostitutions dans les villes. On ne trouverait peut-être pas même dans tout leur empire une seule femme turque faisant le métier de courtisane. Il n'y a dans les esprits ni inquiétude , ni jalousie. Chacun d'eux voit sans envie, dans ses chefs , un bonheur où il peut atteindre , et est prêt à périr pour sa religion et pour son gouvernement. Leur force n'est pas moindre au dehors que leur union est grande au dedans. Avec quelque mépris que nos historiens parlent de leur ignorance et de leur stupidité, ils ont envahi les plus belles portions de l'Asie , de l'Afrique, de l'Europe , et même l'empire des Grecs , si savants et si spirituels , parce que le sentiment de patriotisme qui les unit est supérieur à tout l'esprit et à toutes les tactiques du monde. Ils éprouvent cependant des. convulsions par les révoltes des peuples conquis; mais les plus dangereuses viennent de leurs plus faibles ennemis , de ces Grecs mêmes dont ils pillent impunément les biens, et dont ils enlèvent chaque année des tributs d'enfants pour le sérail. Ce sont ces enfants d'où sortent, par une providence réagissante, la plupart des janissaires, des agas , des bâchas, des vizirs,

qui oppriment les Turcs à leur tour, et qui se rendent re-. doutables même à leurs sultans.

Cest cette même communauté d'espérances et de fortunes présentée à toutes les conditions qui a donné tant d'énergie à la Prusse , dont nos écrivains ont si fort vanté la police au dedans et les victoires au dehors , quoique le gouvernement en soit encore plus despotique que celui de la Turquie, puisque le prince y est à la fois maître absolu du temporel et du spirituel. #

Au contraire , la république de Venise , si connue par ses courtisanes , par les inquiétudes et par les espionnages de son gouvernement , est d'une faiblesse extrême au dehors , quoiqu'elle soit plus ancienne, dans une situation plus heureuse et sous unjplusbeau ciel que celle de Hollande. Venise est une puissance maritime à peine connue aujourd'hui dans la Méditerranée , tandis que la Hollande vivifie toute la terre par son commerce ; parce que la première a restreint les droits de l'humanité à une classe de nobles , et que la seconde les a étendus à tout son peuple.

C'est encore par une suite de ce partage injuste que Malte, avec le plus beau port de la Méditerranée, située entre l'Afrique et l'Europe, dans le voisinage de l'Asie, et remplie d'une jeune noblesse pleine de courage , ne sera jamais que la dernière puissance de l'Europe, parce que son peuple y est nul.

Nous observerons ici que l'hérédité de la noblesse dans un État ôte à la fois l'émulation aux nobles et aux roturiers. Elle l'ôte aux premiers , qui n'en ont pas besoin , parce que , parleur seule naissance, ils parviennent atout ; et aux second s, parce que , ne pouvant prétendre à rien , elle leur devient inutile. C'est là le vice politique qui a ruiné la puissance du Portugal et celle de l'Espagne ; et non pas l'esprit monastique , comme tant d'écrivains l'ont avancé. Les moines étaient toutpuissants du temps deFerdinand et d'Isabelle. Ce fut un moine qui décida à la cour le départ de Christophe Colomb pour la découverte d'un nouveau monde , dont la conquête quadru-

•pla en Espagne ie nombre des gentilshommes. Il ne passait pas en Amérique un soldat espagnol qui ne s'y donnât pour noble , et qui , retournant en Espagne avec un peu d'argent , ne s'y établît sur ce pied-là. La même chose arriva parmi les Portugais qui firent des conquêtes en Asie. L'ordre militaire, chez ces deux nations , fit alors des prodiges, parce que la carrière de l'ambition était ouverte au peuple dans les armes. Mais depuis qu'elle lui est fermée par le nombre prodigieux de gentilshommes dont ces deux États sont remplis , il s'est jeté du côté de l'ordre monastique, et lui a douné la puissance tribunitive.

Quelque admirable que paraisse aux spéculations de nos politiques le triple nœud qui forme le gouvernement de J'Angleterre , c'est aux agitations de ses trois puissances qu'on doit attribuer les querelles perpétuelles qui en troublent Je bonheur , et la vénalité qui l'a enfin corrompue. Le peuple , à la vérité , forme une chambre dans son parlement ; mais le droit d'y entrer comme député , n'étant réservé qu'aux seuls possesseurs de terres , doit en bannir bien des têtes sages, et y en admettre beaucoup qui ne le sont guère. Alcibiade et Catilina y auraient joué de grands rôles : mais Socrate, le juste Aristide, Épaminondas, qui donna l'empire de la Grèce à Thèbes ; Attilius Régulus, qui fut choisi dictateur à la charrue; Ménénius Agrippa , qui pacifia les différends du sénat et du peuple, n'auraient pu y avoir de séance, attendu qu'ils n'avaient pas en fonds de terre cent livres sterling de revenu. L'Angleterre se détruirait par sa propre constitution , si elle n'ouvrait à tous ses citoyens une carrière commune dans sa marine. Tous les ordres de l'État concourent à ce point de réunion, et lui donnent une telle pondération , qu'il fixe leur équilibre politique. Qui détruirait la marine en Angleterre en détruirait le gouvernement. Ce concours unanime de toute la nation vers un seul art lui a acquis le plus grand degré de perfection où il soit jamais parvenu chez aucun peuple , et en fait l'unique instrument de sa puissance.

Si nous parcourons.les autres États qui portent le nom de républiques , nous y verrons les maux au dedans , et la faiblesse au dehors , croître à proportion de l'inégalité de leurs citoyens. La Pologne a réservé aux seuls nobles toute l'autorité, et a laissé son peuple dans le plus odieux esclavage; en sorte que la guerre , qui établit entre les citoyens d'une même nation une communauté de dangers , n'établit entre ceux-ci aucune communauté de récompenses. Son histoire ne présente qu'une longue suite de querelles de palatinat à palati nat , de ville à ville , de famille à famille , qui l'ont rendue fort malheureuse dans tous les temps. Le plus grand nombre des nobles même y est si misérable , qu'il est obligé , pour vivre , de servir les grands dans les plus vils emplois , comme autrefois les nôtres parmi nous dans le gouvernement féodal , et comme encore aujourd'hui ceux du Japon ; car partout où les paysans sont esclaves, les gentilshommes sont domestiques . Enfin il est arrivé de nos jours, à la Pologne, le malheur qu'elle aurait éprouvé il y a longtemps, si les royaumes qui l'environnent n'avaient pas eu alors les mêmes défauts dans leur constitution : elle a été envahie par ses voisins , malgré ses longues discussions politiques, comme l'empire des Grées le fut par les Turcs, lorsque quelques prêtres, s'y étant emparés de tout , ne les occupaient plus que de subtilités théologiques.

Au Japon , les maux des nobles y sont proportionnés a leur tyrannie. Ils formèrent d'abord un gouvernement féodal si aisé à renverser , comme tous ceux de cette nature, que le premier d'entre eux qui s'en voulut faire le souverain en vint à bout par une seule bataille. Il leur ôta le pouvoir de décider leurs querelles par des guerres civiles; mais il leur laissa tous leurs autres privilèges , celui de maltraiter les paysans qui y sont serfs , le droit de vie et de mort sur tous ceux qui sont à leurs gages, et même sur leurs femmes. Le peuple, qui, dans l'extrême misère, n'a guère , pour subsister, d'autre moyen que d'effrayer ou de corrompre ses tyrans, produit au Japon une multitude incroyable de bonzes de toutes les

sectes , qui y ont élevé des temples sur toutes les montagnes ; de comédiens et de farceurs , qui ont des théâtres à tous les carrefours des villes ; et de courtisanes , qui y sont en si grand nombre , qu'on en trouve sur toutes les routes et à toutes les auberges où l'on arrive. Mais ce même peuple met à si haut prix la considération que les nobles exigent de lui , que , pourpeu qu'ils se regardent entre eux de travers , il faut qu'ils se battent ; et si l'insulte est un peu grave, il faut que l'offensé et l'agresseur s'ouvrent le ventre , sous peine d'infamie. C'est à cette haine pour ses tyrans qu'il faut attribuer le singulier attachement qu'il témoigna pour la religion chrétienne , qu'il croyait devoir effacer, par sa morale, des différences si odieuses entre les hommes ; et c'est aux préjugés populaires qu'il faut rapporter, dans les nobles japonais, le mépris qu'ils marquent en mille occasions pour une vie rendue si versatile par l'opinion d'autrui.

Une sage égalité , proportionnée aux lumières et aux talents de tous ses sujets , a rendu longtemps la Chine la portion la plus heureuse de la terre ; mais le goût des voluptés y ayant à la fin corrompu les mœurs, l'argent qui les procure est devenu le premier mobile du gouvernement. La vénalité y a divisé la nation en deux grandes classes , de riches et de pauvres. Les anciens degrés qui élevaient les hommes à tous les emplois subsistent encore , mais il n'y a que les riches qui y montent. Ce vaste et populeux empire, n'ayant plus de patriotisme que dans quelques vaines cérémonies , a été plusieurs fois envahi par les ïartares , qui y ont été appelés par les malheurs des peuples.

On regarde , en général , les nègres comme l'espèce d'hommes la plus infortunée qu'il y ait au monde. En effet , il semble que quelque destinée les condamne à l'esclavage. On croit reconnaître en eux l'effet de cette ancienne malédiction I : « Que Chanaan soit maudit! qu'il soit , à l'égard de ses frères , « l'esclave des esclaves ! » Ils la confirment eux-mêmes par

Genèse , chap. IX» t. 25.

leurs traditions. Selon le Hollandais Bosman * , « les nègres « de la Guinée disent que Dieu , ayant créé des noirs et des « blancs, leur proposa deux dons, savoir, ou de posséder « l'or, ou de savoir lire et écrire; et comme Dieu donna le « choix aux noirs, ils choisirent l'or, et laissèrent aux blancs la « connaissance des lettres : ce que Dieu leur accorda. Mais qu'é- « tant irrité de cette convoitise qu'ils avaient pour l'or, ilré- « solut en même temps que les blancs domineraient éternel- « lement sur eux , et qu'ils seraient obligés de leur servir « d'esclaves (4). » Ce n'est pas que je veuille appuyer par des autorités sacrées, ni par celles que ces infortunés fournissent eux-mêmes , la tyrannie que nous exerçons à leur égard. Si la malédiction d'un père a pu avoir tant d'influence sur sa postérité, la bénédiction de Dieu, qui, par notre religion, s'étend sur eux comme sur nous , les rétablit dans toute la liberté de la loi naturelle. Le texte de l'Évangile, qui nous ordonne de regarder tous les hommes comme nos frères , parle pour eux comme pour nos compatriotes. Si c'en était ici le lieu , je ferais voir comme la Providence sait observer en leur faveur les lois de la justice universelle, en rendant leurs tyrans, dans nos colonies, cent fois plus misérables qu'eux. D'ailleurs, combien de guerres les traites de l'Afrique n'ont-elles pas faitnaîtreparmilespuissances maritimes del'Europe! combien de maladies et d'abâtardissements de races les nègres n'ont-ils pas occasionnés parmi nous! Mais je ne m'arrêterai qu'à leur condition dans leur pays , et à celle de leurs compatriotes , qui abusent sur eux de leur pouvoir. Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu chez eux une seule république, si ce n'est quelque petite aristocratie le long de la côte occidentale d'Afrique , telle que celle de Fantim. Tls ont une multitude de petits rois qui les vendent quand bon leur semble. Mais , d'un autre côté , le sort de ces rois est rendu si déplorable par les prêtres, les fétiches, les gris -gris , les révolutions subites, l'indigence même d'aliments , qu'il y a fort peu de nos matelots qui voulussent changer d'état avec eux. D'ailleurs les nègres 1 Bosman, Voyage de Guinée, lettre x.

échappent à la plupart de leurs maux par leur insouciance et la mobilité de leur imagination. Ils dansent au milieu de la famine comme au sein de l'abondance, dans les fers comme en liberté. Si une patte de poulet leur fait peur , un petit morceau de papier blanc les rassure. Chaque jour ils font et défont leurs dieux à leur fantaisie.

Ce n'est point dans la stupide Afrique , mais aux Indes , dont l'antique sagesse est si renommée, que les maux du genre humain sont portés à leur comble. Les brames , autrefois appelés brachmanes, qui en sont les prêtres, y ont divisé la nation en plusieurs castes , dont ils ont voué quelquesunes à l'opprobre, comme celle des parias. On peut bien croire qu'ils ont rendu la leur sacrée. Personne n'est digne de les toucher, de manger avec eux, encore moins d'y contracter aucune alliance. Ils ont étayé cette grandeur imaginaire de superstitions incroyables. C'est de leur main que sort ce nombre infini de dieux de formes monstrueuses, qui ont effrayé toutes les imaginations de l'Asie. Le peuple, par une réaction naturelle d'opinions, les rend à leur tour les plus misérables de tous les hommes. Il les oblige, afin de conserver leur réputation, de se laver de la tête aux pieds au moindre attouchement, déjeuner souvent et rigoureusement, de faire devant leurs idoles si redoutables des pénitences horribles : et comme il ne peut s'allier à leur sang , il force , par le pouvoir des préjugés sur les tyrans, leurs veuves de se brûler vives avec le corps de leurs maris. N'est-ce donc pas un sort bien affreux , pour des hommes qui passent pour sages et qui donnent la loi à leur nation , de voir périr par cet horrible genre de supplice leurs amies , leurs parentes , leurs filles , leurs sœurs et leurs mères ? Des voyageurs ont vanté leurs lumières; mais n'est-ce pas une odieuse alternative pour des hommes éclairés , ou d'effrayer perpétuellement des ignorants par des opinions qui , à la longue , subjuguent même ceux qui les prêchent, ou, s'ils sont assez heureux pour conserver leur raison , d^n faire un usage honteux et coupable, en l'employant à débiter des mensonges ? Comment

peuvent-ils s'estimer les uns les autres ? Comment peuventils rentrer en eux-mêmes , et lever les yeux vers cette Divinité dont ils ont, dit-on, de si sublimes idées , et dont ils présentent au peuple de si effroyables images ? Quel que soit , pour leur ambition , le triste fruit de leur politique , elle a entraîné les malheurs de ce vaste empire , situé dans la plus belle région de la terre. Sa milice est formée de nobles appelés naïres, qui tiennent le second rang dans l'État. Les brames , pour se maintenir par la force autant que par la ruse , les ont associés à une partie de leurs privilèges. Voici ce que dit Gauthier Schouten de l'indifférence que porte le peuple aux naïres dans les malheurs qui leur arrivent. Après un rude combat où les Hollandais tuèrent beaucoup de ceux qui avaient embrassé le parti des Portugais, « il ne fut fait, « dit-il ' , aucun outrage ni insulte aux gens de métier , pay- « sans, pêcheurs ou autres habitants malabares, non pas « même dans la fureur du combat. Aussi ne s'en étaient-ils « point fuis. Il y en avait beaucoup de postés en divers en- « droits , pour être spectateurs de l'action , et ils ne parurent « nullement s'intéresser à la perte des naïres. » J'ai vu la même apathie chez les peuples dont la noblesse forme une natioD à part, entre autres en Pologne. Le peuple des Indes fait partager à ses naïres , comme à ses brames , les maux de l'opinion. Ceux-là ne peuvent contracter de mariages légitimes. Plusieurs d'entre eux , connus sous le nom d'amoques , sont obligés de se dévouer dans les combats , ou à la mort de leurs rois. Ils sont les victimes de leur honneur injuste, comme les brames le sont de leur religion inhumaine. Leur courage , qui n'est qu'un esprit de corps , loin d'être utile à leur pays, lui est souvent funeste. Dans tous les temps il a été désolé par leurs guerres intestines ; et il est si faible au dehors, que des poignées d'Européens s'y sont établis partout où ils ont voulu. A la fin de l'avant-dernière guerre , en 1762 , un Anglais proposa au parlement d'Angleterre d'en faire la conquête , et de payer les dettes de sa nation avec les richesses qu'il se proposait

1 Voyage aux Indes orientales, tome I, page 307.

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