‹ Études de la natureChapitre 15 sur 48 · TL PS 2 CRT UT ES · texte numérisé non relu

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seutimens de la nature. Lorsque Caton d'Uuque eut pris la résolution de se tuer, ses amis et ses ser viteurs lui retirèrent son épée; et comme il la leur redemanda en se mettant dans une violente colcre, ils envoyerent un enfant la lu porter ; mas la corrupuon de ses contemporains avoit étouffé dans son cœur le sentiment que devoit y faire naître l’mnocence. |

Jésus-Christ veut que nous devenions semblables aux enfans : on les appelle imnocens, non nocentes, parce qu'ils n’ont jamais nu. Cependant malgré les droits de leur âge et l'autorné de notre religion , à quelle éducation barbare ne sont-ils pas abandonnés ?

De la Pitie.

C’est le sentiment de l'innocence qui est le premier mobile de la piué ; voilà pourquoi nous sommes plus touchés des malheurs d’un enfant que de ceux d’un vieillard. Ce n’est pas, comme l’ont dit quelques philosophes, parce que l'enfant a moins de ressources et d’espérances ; car il en a plus que le vieillard , qui est souvent infirme et qui s’avance vers la mort , tandis que l'enfant entre dans la vie: mais l'enfant n’a jamais offensé ; 1l est imnocent. Ce sentiment s'étend aux animaux même, qui nous touchent souvent plus de piué que les hommes, par cela seul qu'ils ne sont pas nuisibles. C’est ce

qui à fait dire au bon La Fontaine, en parlant du - déluge, dans la fable de Philémon et de Baucis :

RE Rd Tout disparut sur l’heure.

Les vieillards déploroient ces sévères destins : Les animaux périr ! car encor les humains, Tous avoient dû tomber sous les célestes armes.

Baucis en répandit en secret quelques larmes.

Ainsi le sentiment de l'innocence développe dans le cœur de l’homme un caractère divin qui est celui de la générosité. Il ne porte point sur le malheur en lui-même , mais sur une qualité morale qu'il démêle dans l’infortuné qui en est l’objet. Il s’accroît par la vue de l’innocence , et quelquefois encore plus par celle du repentür. L'homme, seul des animaux , en estsusceptible ; et ce n’est point par un retour secret sur lui-même, comme l’ont prétendu quelques ennemis du genre humain : car si cela étoit, en comparant un enfant et un vieillard, qui sont malheureux, nous devrions être plus touchés des maux du vieillard , attendu que nous nous éloignons des maux de l'enfance , et que nous nous approchons de ceux de la vieillesse : cependant le contraire arrive par l'effet du sentiment moral que j'ai allégué.

Lorsqu'un vieillard est vertueux, le sentiment moral de ses malheurs redouble en nous; ce qui prouve évidemment que la pitié de l'homme n'est bas une affection animale. Ainsi la vue d'un Béli-

DE LA NATURE. 167 saire est très -attendrissante. Si on y réunit celle d'un enfant qui tend sa petite main afin de recevoir quelques secours pour cetillustre aveugle, l’impression de la pitié est encore plus forte. Mais voici un cas sentimental. Je suppose que vous eussiez ren contré Bélisaire vous demandant l’aumône d'un côté, et de l’autre un enfant orphelin , aveugle et misérable , et que vous n’eussiez eu qu'un écu, sans pouvoir le partager : auquel des deux l’eussiez-vous donné ? |

Si vous trouvez que les grands services rendus par Bélisaire à sa patrie ingrate, rendent la balance du sentiment trop mégale, supposez à l'enfant les maux de Bélisaire, et même quelques-unes de ses vertus , comme d’avoir eu les yeux crevés par ses parens , et de demander encore l’aumône pour eux (1); 1 n’y aura plus, à mon avis, à balancer,

si vous ne faites que sentir : Car Si Vous raisonnez,

(1) Un curé de village des environs de Paris, près de Dravet, a éprouvé dans son enfance une cruauté non moins grande de la part de ses parens. Il fut châtré par son père qui étoit chirurgien; et il la nourri dans sa vieillesse, malgré sa barbarie. Je crois que l’un et l’autre sont encore vivans.

Son père le destinoit à en faire un musicien pour la chapelle du roi, à l’instar de ceux qui viennent de l'Italie, où règne la coutume barbare ,abominable, de châtrer des enfans pour en faire des musiciens.

c'est autre chose ; les talens, les victoires, et lillustrauon du général Grec, vous feront bientôt oublier les imfortunes d’un enfant obscur. La raison vous raménera à lintérêt politique , au moi humain.

Le sentiment de l’innocence est un rayon de la Divinité. Il couvre l’infortuné d’une lunuere céleste, qui vient rejailir contre le cœur humain, et y fait naître la générosité, cette autre flamme divine. C’est lui seul qui nous rend sensibles au malheur de la vertu , en nous la montrant comme incapable de nuire ; car autrement, nous pourrions la cohsidérer comme se suffisant à elle-même. Alors elle exciteroit plus notre admiration que notre piué.

De P Amour de la Patrie.

Ce sentiment est encore la source de l’amour de la patrie, parce qu'il nous y rappelle les affecuons douces et pures du premier äge. Il s'accroît avec Fétendue , et s’augmente avec les années, comme un sentiment d’une nature céleste et immortelle. Il y a en Suisse un air de musique antique et fort simple , appelé le rans des vaches. Cet air est d’un tel effet, qu’on fut obligé de défendre de le jouer en Hollande et en France devant les soldats de cette nation, parce qu'il les faisoit déserter tous l’un après Vautre. Je m'imagine que ce rans des vaches imite le mugissement des bestiaux, les retentissemens,

des échos, et d’autres convenances locales qui fai-

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soient bouillir le sang dans les veines de ces pauvres soldats, en leur rappelant les vallons , les lacs, les montagnes de leur patrie (1), et en même temps les compagnons du premier âge , les premières amours, les souvenirs des bons aïeux, &c.

L'amour de la patrie semble croître à proportion qu'elle est innocente et malheureuse. Voilà pourquoi les peuples sauvages aiment plus leur pays que les peuples policés, et ceux qui habitent des contrées àâpres et rudes , comme les habitans des mon-

dagnes, que Ceux qui vivent dans des contrées fer-

iles et dans de beaux climats. Jamais la cour de Russie n’a pu engager aucun Samoïede à quitter les

MC DEP AT LU DIRE jh A ASNEN VE EE Re (a) J'ai ouï dire que Poutavéri, cet Indien de Taïti qui a été amené à Paris il y a quelques années, ayant vu au Jardin des Plantes le müûrier à papier, dont l’écorce sert dans son pays à faire des étoffes, les larmes lui vinrent aux yeux, et qu’en le saisissant dans ses bras, 1l s’écria : O arbre de mon pays ! Je voudrois qu’on essayät si en donnant à un oiseau étranger, comme à un perroquet, un fruit de son pays qu’il n’auroit pas vu depuis long-temps, il témoigneroit à sa vue quelque émotion extraordinaire. Quoique les sensations physiques nous attachent fortement à la patrie, il n’y a que les sentimens moraux qui lenr donnent une grande intensité, Le temps, qui afloiblit les premières, ne fait qu’accroître ceux-ci. C’est pourquoi la vénération pour un monument est toujours proportionnée à son antiquité ou à sa distance ; et voilà pourquoi Tacite a dil: major ë longinquo reverenti

bords de la mer Glaciale pour s'établir à Pétersbourg. On amena , le siècle passé, quelques Groënlandais à la cour de Copenhague , on les y combla de bienfaits, et ils ÿ Moururent en peu de temps de chagrin. Plusieurs d’entre eux se noyérent en voulant retourner en chaloupe dans leur pays. Ils virent avec le plus grand sang-froid toutes les magnificences de Ja cour de Danemarck; mais il y en avoit un qui pleuroit toutes les fois qu'il apercevoit une femme portant un enfant dans ses bras. On COnjectura que cet infortuné étoit père. Sans doute la douceur de l’éducation domestique attache ainsi fortement ces peuples aux lieux qui les ont vus naître. Ce fut elle qui inspira aux Grecs et aux Romains tant de courage pour défendre leur patrie. Le sentiment de linnocence en redouble l'amour, parce qu'il rend toutes les affections du premier âge , pures, saintes et inaltérables. Virgile a bien connu l’effet de ce sentiment, quand 1l fait dire à Nisus, quiveui détourner Euryale de s’exposer avec lui au danger d’une expédition nocturne, ces mots touchans :

T'e Superesse velim : tua vità dignior ætas.

«J'ai desiré que vous me surviviez; Votre âge » plus que le mien est digne de la vie ».

Mais chez les peuples où l'enfance est malheu-reuse et Corrompue par des éducations ennuyeuses , féroces et étrangères , il n'y a pas plus d'amour de

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la patrie que d’innocence. C’est une des causes pour lesquelles tant d'Européens courent le monde , et pourquoi 1l y a si peu de monumens anciens en Europe, parce que la génération qui suit ne manque jamais de détruire les monumens de celle qu la précédée. Voilà pourquoi nos livres, nos modes, nos usages , nos cérémonies et nos langues vieillissent si vite , et sont tout différens d’un siecle à l'autre, et que toutes ces choses se mamtiennent les mêmes chez les peuples sédentaires de l'Asie, depuis une longue suite de siècles ; parce que les enfans élevés en Asie dans leur fanalle avec beaucoup de douceur, restent attachés aux établissemens de leurs ancêtres , par reconnoissance pour leur mémoire, et aux lieux qui les ont vus naître, par

le souvenir de leur bonheur et de leur innocence. DU SENTIMENT DE L’'ADMIRATION.

Le sentiment de l'admiration nous porte directement dans le sein de la Divinité. S'il est excité en nous par quelque objet de plaisir, nous nous y jetons comme à sa source ; si par la frayeur , comme à notre refuge. Dans l’un et l'autre cas, le cri de l'admiration est : « Ah! mon Dieu». C’est, dit-on, un effet de notre éducation, où l’on nous parle souvent de Dieu ; mais on nous y parle encore plus souvent de notre pére, du roi, d’un protecteur, d'un savant célèbre. Pourquoi, lorsque nous avons

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besoin de nous appuyer dans ces secousses impr vues, ne nous écrions-nous paë : Ah! mon roi! et où 1l s’agit des sciences : Ah ! Newton !

Il est certain que si on nous parle quelquefois de Dieu dans notre éducation, nous en perdons bientot l’idée dans le train ordinaire des choses du monde ; pourquoi done y avons-nous recours dans les événemens extraordinaires ? Ce sentiment naturel est commun à toutes les nations, dont il y en a beaucoup quine parlent point de théologie à leurs enfans. Je l'ai remarqué dans des Nègres de la côte de Guinée, de Madagascar , de la Cafrerie et de Mosambique ; dans des Tartares et des Malabares ; enfin dans des hommes de toutes les parues du monde. Je n'en aï pas vu un seul qui, dans les mouvemens extraordinaires de la surprise ou de l'admiration, ne fit dans sa langue les mêmes exclamations que nous, et ne levät les mains et les yeux vers le ciel.

Du. Merveilleux.

Le sentiment de l'admiration est la source de l’instinct que les hommes ont eu de tout temps pour le merveilleux.

Nous le cherchons par-tout, et nous le placons principalement à l'entrée et à la sorte de la vie : voilà pourquoi les berceaux et les tombeaux de tant d'hommes ont été environnés de fables. Il est la source intarissable de notre curiosité; il se développe

DE LA NATURE. 175 dès l’enfauce , et il accompagne long-temps lmnocence. D'où peut venir aux enfans le goût du merveilleux ? Il leur faut des contes de Fées, et 1l faut aux hommes des poëmes épiques et des opéra.

C’est le merveilleux qui fait l'un des grands charmes des statues antiques de la Grèce et de Rome, qui représentent des héros ou des dieux, et qui conuibue plus qu'on ne pense, à nous faire aimer les histoires anciennes de ces pays. C’est une des rarsons naturelles à apporter au président Hénault, qui s'étonne qu'on aime mieux les histoires anciennes que les modernes , et sur-tout que la nôtre : c’est qu'indépendamment des sentimens patriotiques qui servent au moins de prétextes aux intrigues des grands chez les Grecs et les Romans, et qui étoient tellement inconnus aux nôtres, qu'ils ont souvent bouleversé la patrie pour les mtérêts de leur maison, et quelquefois pour l'honneur d’une préséance ou d’un tabouret ; 1ly a un merveilleux dans la religion des anciens, qui console et élève l'homme, tandis que celui de la religion des Gaulois l’effraye et l’avilit. Les dieux. des Grecs et des Romains étoient patriotes comme leurs grands. Minerve leur avoit donné l'olivier, Neptune le cheval. Ces dieux protégeoient les villes et les peuples. Mas ceux des . Gaulois étoient tyrans comme leurs barons; 1ls ne protégeoient que les druides. Il leur falloit des SaCrI=

fices humains. Enfin, cette religion étoit si barbare ,

que deux empereurs Romains l’abolirent successivement, comme le rapportent Suétone et Pline. Je ne dis rien des intérêts modernes de notre histoire , Mais Je SUIS sûr que les relauons de notre politique n'y remplaceront jamais, dans le cœur humain , celles de la Divinité.

J’observerai que, comme l'admiration est un mouvement involontaire de l'ame vers la Divinité, et est par conséquent sublime , plusieurs écrivains modernes se sont eflorcés de multiplier ce genre de beauté dans leurs ouvrages, en y accumulant des surprises imprévues ; mais la nature les emploie rarement dans les siens , parce que l’homme n’est pas capable d'éprouver fréquemment de pareilles secousses. Elle nous fait paroître peu à peu la lumière du soleil, le développement des fleurs, la formation

des fruits. Elle amène nos jouissances par une lon

gue suite d'harmonies ; elle nous traite en hommes, c’est-à-dire en machines foibles et bien aisées à renverser ; elle nous voile la Divinité , afin que nous

en puissions supporter les approches.

Plaisir du Mystère.

Voilà pourquoi le mystère a tant de charmes. Ce ne sont pas les tableaux les plus éclairés, les avenues en lignes droites , les roses bien épanouies et les femmes brillantes qui nous plaisent le plus. Mais les vallées ombreuses , les routes qui serpen-

DE LA NATURE. 175 tent dans les forêts, les fleurs qui s’entr’ouvrent à peme , et les bergères timides excitent en nous de plus douces et de plus durables émotions. L'amour et le respect des objets augmentent par leurs mysières. Tantôt c’est celui de l'antiquité qui nous rend tant de monumens vénérables ; tantôt c’est celui de l'éloignement qui donne tant de charmes aux objets de lhorizon; tantôt c’est celui des noms. Voilà pourquoi les sciences qui ont conservé des noms grecs, qui ne signifient souvent que des choses trés-communes, nous impriment plus de respect que celles qui n'ont que des noms modernes, quoi que celles-ci soient souvent plus ingénieuses et plus utiles. Voilà pourquoi, par exemple , la construction des vaisseaux et la navigation sont moins estimées de nos savans modernes , que plusieurs autres sciences physiques, qui ne sont souvent que frivoles, mais qui portent des noms grecs. Ainsi, l’admiration m'est point une relation de l'esprit, ou une perception de notre raison ; mais un sentiment de l'ame qu s'élève en nous, par je ne sais quel instinct de la Divinité , à la vue des choses extraordinaires Ê et par le mystère méme qui les environne. Cela est si certain , qu’elle se détruit par la science même qui nous éclaire. Si je montre à un sauvage un éolipyle qui lance un jet d’esprit-de-vin enflammeé , je le ravis en admiration ; 1l est prêt à adorer ma

machine ; il me prend pour le dieu du feu, tant

qu'il ne la connoît pas; mais si je lui en explique là raison , 1] ne m'adnure plus , 1l me regarde comme un charlatan (1).

Plaisirs de l ignorance.

C’est par un effet de ces sentimens ineffables, et de ces instincts universels de la Divinité, que l'ignorance est devenue la source intarissable de nos plaisirs. 1] ne faut pas confondre l'ignorance et l’erreur, comme font tous nos moralistes. L’ignorance est l'ouvrage de la nature , et souvent un bienfait envers l'homme ; et l'erreur est souvent le fruit dé nos prétendues sciences humaines , et est toujours un mal. Quoi qu'en disent nos écrivams poli tiques , qui vantent nos lumières actuelles , et qui leur opposent la barbarie des siècles passés, ce ne

sont pas des ignorans qui ont mis alors à feu et à

Eee UE EDR OT PIRE EE GES RENTE MES “ES

(1) Voilà pourquoi nous n’admirons que ce qui est rare: S'il apparoissoit sur l’horizon de Paris une de ces parhélies si communes au Spitzherg, tout le peuple sortiroit dans les rues pour l’admirer. Ce n’est cependant qu’une réflexion du disque du soleil dans les nuages; et personne ne s’arrêle pour admirer le soleil [ui-même, parce que le soleil est trop connu,

C’est le mystère qui fait un des charmes de la religion. Ceux qui y veulent une démonstration géométrique, ne

connoissent ni les loix de la nature, ni les besoins du cœur

humain.

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