‹ Études de la natureChapitre 31 sur 48 · D'ÉCRAN A TE URI · texte numérisé non relu

D'ÉCRAN A TE URI

parce que les services qu'ils rendirent aux hommes furent passagers , circonscrits et mêlés de beaucoup de maux.

Je me suis étonné souvent de notre mdifférence pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nous ont apporté des arbres utiles, dont les fruits et les ombrages font aujourd'hui nos délices. Les noms de ces bienfaiteurs sont, pour la plupart, totalement inconnus ; cependant leurs bienfaits se perpétuent pour nous d'âge en âge. Les Romains n'en agissOient pas ainsi. Pline se glonifie de ce que dans les huit espèces de cerises connues à Rome de son temps, il y en avoit une appelée Plimenne, du nom d’un de ses parens à qui l'Italie en étoit redevable. Les autres espèces de ce même fruit por« toient à Rome les noms des plus illustres fanulles, et s’appeloient Aproniennes , Acuennes, Cœciliennes, Juliennes. Il dit que ce fut Lucullus qu; après la défaite de Mithridate , apporta du royaume du Pont les premiers cerisiers en Italie, d’où ils se répandirent en moins de cent vingt ans dans toute l'Europe , et jusqu'en Angleterre , qui étoit alors peuplée de barbares. Ils furent peut-être les premiers moyens de civilisation de cette île; car les premieres loix naissent toujours de l’agriculture : et é’est pour cela que les Grecs appeloient Cérés législatrice. Pline félicite ailleurs Pompée et Vespasieu d'avoir fait paroître à Rome l'arbre d'ébène et celut

582 ÉTUDES de baume de la Judée au milieu de leurs triomphes; comme s'ils n’eussent pas alors triomphé seulement des nations , mais de la nature même de leur pays. Certamement si j'avois quelque souhait à faire pour perpétuer mon nom, j'aimerois mieux le voir porté par un fruit en France, que par une île en Amérique. Le peuple, dans la saison de ce fruit, se rappelleroit ma mémoire. Mon nom, dans les paniers des paysans, dureroit plus que gravé sur des colonnes de marbre. Je ne connois point dans la maison de Montmorenci de monument plus durable et plus cher au peuple, que, la cerise qui en porte le nom. Le bonhenri, autrement lapathum , qui croît sans culture au milieu des champs , fera durer plus long-temps la mémoire de Henri 1v , que la statue de bronze placée sur le Pont-neuf ,; malgré sa grille de fer et son corps-de-garde. Si les graines et les génisses que Louis xv a envoyées, par un mouvement naturel d'humanité , dans l’île de Taïti, viennent à s'y muluplier , elles conserveront plus long-temps. et plus chérement sa mémoire parmi les peuples de la mer du Sud, que la petite pyramide de brique que des académiciens flatieurs tentérent de lui élever à Quito, et peut-être que les statues qu'on lui à élevées dans son propre royaume.

Le bienfait d’une plante utile est, à mon gré, un des services les plus importans qu'un citoyen puisse rendre à son pays. Les plantes étrangères nous lient

DE LA NATURE. 383 avec les nations d’où elles viennent, elles iranspor— tent parmi nous quelque chose de leur bonheur et de leurs soleils. Un olivier me représente l’heureux pays de la Grèce mieux que le livre de Pausanias, et jy trouve les dons de Minerve bien mieux exprimés que sur des médaillons. Sous un marronier en fleur , je me repose sous les riches ombrages de d'Asie ; le parfum d’un citron me transporte en Arabie , et je suis au voluptueux Pérou en flairant l’héliotrope.

Je commencerois donc à ériger les premiers monumens de la reconnoissance publique à ceux qui nous ont apportés des plantes utiles; pour cet eflet, je choisirois une des îles de la See, dans les environs de Paris , afin d’en faire un Elysée. Par exemple , je prendrois celle qui est au-dessous du hardi pont de Neuilly , et qui ne tardera pas, avant quel= ques années , de se trouver dans les faubourgs de Paris; j y ajouterois le bras de la Seine qui ne sert point à la navigation , et une grande portion du contunent qui l’avoisine ; je planterois autour de ce:vaste terrein , et le long de ses rivages, les arbres , les arbrisseaux et les herbes doni la France a été enrichie depuis plusieurs siècles. On y verroit des marroniers d'Inde, des tulipiers, des müriers, des acacias de l’Amérique et de l'Asie, des pins de la Vwginie et de la Sibérie, des oreilles-d’ours des Alpes , des tulipes de Calcédoime , &c. Le sorbier du Canada, avec

ses grappes écarlates, le magnolia grandiflora de Amérique , qui produit la plus grande et la plus odorante des fleurs, et le thuia de la Chme , toujours vert, qui n’en porte point d'apparentes , entrelacevoient leurs rameaux , et formeroient, çà et là, des bocages enchantés. On placeroit sous leurs ombrages, etau milieu des tapis de plantes de différentes verdures , les monumens de ceux qui les ont apportés en France. On verroit croître autour du magnifique tombeau de Nicot , ambassadeur de France en Portugal , qui est à présent dans l'église de Saint Paul, la fameuse plante de tabac, appelée d’abord de son nom Nicotiane , parce que ce fut lui qui, le premmer , la fit connoître dans toute l'Europe. Il n’y a point de prince européen qui ne lui doive une statue pour ce service ; Car il n’y à point de végétal au monde qui ait donné tant d'argent à leurs trésors , et tant d'illusions agréables à leurs sujets : le nepenthé d'Homère n’en approche pas. On pourroit graver dans le voisinage , sur un socle de marbre , le nom du flamand Auger de Busbeck, ambassadeur de Ferdinand premier, roi des Romains , à la Porte, d’ailleurs sirecommandable par l'agrément de ses lettres; et placer ce petit monument à lombre des lilas qu’il apporta de Constantmople, et dont il fit présent à l'Europe (1) en 1562. La luzerne ——————————

(1) Voyez Mathiole sur Dioscoride,

DE LA NATURE. 385 de la Médie y entoureroit de ses rameaux le monument dédié à la mémoire du laboureur inconnu qui, le premier, la séma sur nos collines callouteuses, ét qui nous fit présent, dans des lieux arides , de Päturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois par an. À la vue du solanum de l'Amérique, qui produit à sa racine la pomme-de-terre , le peut peuple béniroit le nom de celui qui lui assura un aliment qui ne craint pas, comme le blé, l'inconstance des élémens et les greniers des monopoleurs. Il n’y verroit pas même, sans intérêt, l’urne du voyageur ignOré qui orna , à perpétuité , les humbles fenêtres de ses demeures obscures, des couleurs brillantes de l’aurore , en lui apportant du Pérou la fleur de Capucine (1).

En avançant dans ce lieu agréable, on verroit sous des dômes et sous des portiques , les cendres et les bustes de ceux qui, par l'invention des arts ; nous apprirent à ürer parti des productions de la nature, et qu, par leur génie , nous épargnèrent de longs et de rudes travaux. Il n'y faudroit point ————

(1) Pour moi, je verrois le monument de cet homme-là, ne fût-ce qu’une tuile , avec plus de respect que les superbes mausolées qu’on a élevés en plusieurs endroits de l'Europe et de l'Amérique, à la gloire des cruels conquérauns du Mexique et du Pérou. Plus d’an historien a fait leur éloge, Mais la Providence divine en a fait justice. Îls ont tous péri de mort violente , et la plupart par la main du bourreau,

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d'épitaphes. Les figures du métier à faire des bas, de celui qui sert à organsiner la soie, et du moulin à vent, seroient des inscriptions aussi augustes et aussi expressives , sur les tombeaux de leurs inventeurs, que la sphère inscrite au cylindre sur celui d’Archimède. On y pourroit tracer un Jour le globe aérostalique sur le tombeau de Mongolfier ; mais il faut savoir auparavant si cette étrange machine , qui transporte des hommes dans les airs au moyen d'un globe d'air dilaté par le feu ou le gaz, servira au bonheur des peuples ; car le nom de l’inventeur même de la poudre à canon, sil étoit connu, ne seroit point admis dans l’asyle des bienfateurs de Jhumanité.

En approchant du centre de cet Elysée , on rencontreroit les monumens encore plus vénérables de ceux qui, par leur vertu, ont laissé à la postérité des fruits plus doux que ceux des végétaux de l'Asie, et ont exercé le plus sublime de tous les talens. Là , scroient les tombeaux et les statues du généreux Duquesne , qui arma lui-même une escadre à ses dépens , pour la défense de la Patrie; du sage Caunat, également tranquille dans les montagnes de la Savoie et dans l'humble retraite de Saimt-Gratien, et de l’héroïque chevalier d’Assas , se sacrifiant la nuit pour le salut de l'armée française, dans les bois de Closterkam. Là, seroient les illustres écrivains qui

enflammérent leurs compatriotes de l'amour des

DE LA NATURE. 587 graudes actions : on y verroit Amyot, appuyé sur le buste de Plutarque. Et vous , Qui avez donné à la fois le précepte et l'exemple de la vertu , divin auteur du Télémaque ! nous révérerions vos cendres et votre image, dans une image de ces Champs- Elysées que vous avez si bien décrits.

Il y auroit aussi des monumens de femmes vertueuses , car 11 n’y a point de sexe pour la vertu : On y verroit les statues de celles qui, avec de la beauté, préfèrent une vie laborieuse et cachée aux vaines joie du monde; des mères de famille qui rétablirent l'ordre dans une maison dérangée , qui? fidèles à la mémoire d’un époux , souvent infidèle J gardérent encore la foi conjugale aprés sa mort , et sacrifiérent leur jeunesse à l'éducation de leurs chers enfans ; et enfin les efligies vénérables de celles qui atteignirent au plus haut desré de l'illustation , par l'obscurité méme de leurs vertus. On y transporteroit le tombeau d’une dame de Lamoignon , de la pauvre église de Saint-Gilles , Où il est ignoré ; sa touchante épiaphe l'en rendroit encore plus digne que le ciseau de Girardon , dont il est le chef-d'œuvre : on y lit qu’on avoit dessein d’enterrer son corps dans un autre endroit; mais les pauyres de Ja paroisse , à qui elle avoit fait beaucoup de bien pendant sa vie, l’enlevèrent par force » €t le déposérent dans leur église : sans doute ils transporte

roient eux-mêmes les restes de leur bienfaitrice., çt

388 ÉTUDES viendroient les exposer dans ce lieu, à la vénération

publique :

Fie Manus ob patriam pugnando vulnera passi;, Quique sacerdotes casti dùm vita manebat , Quique pi vates et Phœbo digna locuti , Inventas aut qui vitam excoluere per artes,

Quique sui memores alios fecere merendo.

JÆneid. lib. 6.

« Là , seroient les guerriers qui prodiguerent leur » sang pour la défense de la patrie , les prêtres qui » furent chastes pendanï le cours de leur vie; les » poètes pleins de piété ,, qui chantérent des vers » dignes d’Apollon ; ceux qui contribuèrent au bon- » heur de Îa vie par l'invention des arts ; et tous » ceux qui méritérent par leurs bienfaits , de vivre » dans la mémoire des hommes ».

H y auroit à des monumens de toute espèce , distribués suivant les différens mérites : des obélisques, des colonnes, des pyramides, des urnes, des bas-reliefs, des médaillons , des statues , des socles, des péristyles, des dômes; ils n’y seroient pas entassés COMME dans un magasin , Mais dispersés avec goût; ils ne seroient pas tous de marbre blanc, comme s'ils sortoient de la même carrière ; mais de marbres et de pierres de toutes les couleurs. Il ne faudroit dans ce vaste terrein , auquel je suppose au moins un mille et demi de diamètre , ni aligne-

ment, n1 terre béchée , m bouhngrins, ni arbres taillés et émondés , ni rien qui ressemblât à nos jardins. Il n’y auroit de même ni inseripuons latines, ni expressions mythologiques , ni rien qui sentit son académie. Il y auroit encore moins des üutres de dignités ou dhonneurs qui rappellent les vames idées du monde ; on en retrancheroïit toutes Îles qualités que la mort détruit; on n’y endroit compte que des bonnes actions qui survivent aux citoyens, et qui sont les seuls titres dont la postérité se soucie , et que Dieu récompense. Les inscripuons en seroient simples, et naîtroient de chaque sujet. Ce ne seroient pas les vivans qui y parleroient inutilement aux morts et aux objets inanimés , comme dans. les nôtres , mais les morts et les objets imanimés qui parleroient aux vivans pour leur Imstrucüon, comme chez les anciens. Ces correspondances d’une nature invisible, à la nature visible, d’un.temps éloigné au temps présent, donnent à l’ame l’exten= sion céleste de l'infini , et sont les sources du charme que nous font éprouver les inscriptions antiques. Ainsi, par exemple, sur un rocher planté au milieu d'une toufle de fraisiers du Chily, on liroit ces mots :

J ÉTOIS INCONNUE A L'EUROPE; MAIS EN TELLE ANNÉE, UN TÉL, NÉEN TEL LIEU, M A TRANS- PLANTÉE DES HAUTES MONTAGNES DU CHILY ; ET MAINTENANT JE PORTE DES FLEURS ET DES ERUITS DANS L'HEUREU X CLIMAT DE LA FRANCE.

390 ÉTUDES Au-dessus d'un bas-relief de marbre de couleur ,

qui représenteroit des petits enfans buvant, mangeant et se réjouissant, On liroit cette inscription :

NOUS ÉTIONS EXPOSÉS DANS LES RUES, AUX CHIENS, À LA FAIM ET AU FROID : UNE TELLE, DE TEL LIEU, NOUS À LOGÉS , NOUS À VÊTUS ;, ET NOUS À RENDU LE LAIT REFUSÉ PAR NO$

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