‹ Études de la natureChapitre 30 sur 48 · D'UN ÉLYSÉE · texte numérisé non relu

D'UN ÉLYSÉE

Les anoblissemens ont encore cet mconvénient ; c’est que tel commence par les vertus de Marius, qui finit par avoir ses vices. J'ai à proposer un moyen d illustration qui n’entraine point les dangers de l'hérédité et de l’inconstance des hommes : c’est de n’accorder qu’à la mort les récompenses de la vertu.

La mort met le dernier sceau à la mémoire des hommes. On sait de quel poids étoient les ÉRESS que les Ee gyptens prononcoient sur les citoyens apres leur mort. C’étoit alors que les Romains en faisoient quel” quefois des demi-dieux , ou quelquefois les jetoient dans le Tibre. Le peuple au défaut des prêtres et des magistrats, exerce encore parmi nous une parue de ce sacerdoce. Je me suis arrêté plus d’une fois le soir à la vue d’un superbe convoi, moims pour en voir la pompe que pour écouter les jugemens portés par le peuple, sur le trés-haut et très-puis-

sant seigueur qui en étoit l'objet. J'ai entendu sou vent demander : « Etoit-1l bon maître ? Aimoit-1l » sa femme et ses enfans ? Etoit-1l bon aux pauvres » ? Le peuple insiste beaucoup sur cette dernière question , parce qu'étant sans cesse mené par son principal besoin, 1l ne connoît guère dans les riches d'autre vertu que la bienfaisance. J'ai entendu souvent répondre : « Oh! ilne faisoit de bien à per- » sonne ; il étoit dur à sa fannlle et à ses domesti- » ques ». J'ai entendu, dire, à l'enterrement d’un fermier-général qui a laissé plus de douze millions de bien : « Il poursuivoit les pauvres de la campagne » à coups de fourche quand ils se présentoient a » la grille de son château ». Vous entendez là-dessus les spectateurs jurer et maudire la mémoire du défunt. Telles sont ordinairement les oraisons funebres des riches dans la bouche du peuple. Ilne faut pas douter que ses jugemens w’eussent des suites, Si la police de Paris n’étoit pas aussi bien tenue.

Il n’y a que la mort qui assure les réputations , et.1l n'y a que la region qu puisse les consacrer. Nos grands le savent fort bien. C’est de là que vient le faste de leurs monumens dans nos églises. Ce ne sont pas les prêtres qui les obligent de s’y faire enterrer, comme bien des gens se l’imaginent. Les prétres n’en recevroient pas moins leurs droits si on les enterroit à la campagne; ils se feroient, comme de

raison, fort bien payer de leur voyage, et is ne res-

DE LA NATURE. 577 pireroient pas toute l’année dans leurs stales l'odeur infecte des cadavres. Le principal obstacle à cette police nécessaire vient des grands et des riches, qui n’allant guère à l'église pendant leur vie, veulent y étre après leur mort, afin que le peuple admire leurs mausolées , et leurs vertus de marbre et de bronze. Mais graces aux allésories de nos artistes et aux inscriptions latines de nos savans, le peuple ny entend rien, et ne fait d’autre réflexion à leur vue, si ce n’est que tout cela coûte beaucoup d'argent, et que tout le cuivre qu’on y a employé serviroit bien mieux à leur faire des chaudrons.

Il n’y a que la religion qui puisse consacrer d’une manière durable la mémoire de la vertu. Le feu ro: de Prusse, qui connoissoit si bien les grands ressorts de la politique, n’avoit pas oublié celui-là. Comme la religion protestante , qui est dominante dans son pays, bannit des temples les images des Saints, 1l y avoit fait mettre les portraits des officiers qui étoient péris en se distinguant à son service. La premuère fois que j'entrai dans les temples de Berlin, je fus fort étonné d’y voir plusieurs portraits d'officiers en uniformes. On lisoit au bas leur âge, leurs noms, celui du lieu de leur naissance, et de la bataille où ils avoient été tués. Il y a aussi, je crois, une ligne ou deux d’éloges à la fin de ces inscriptions. On ne sauroit croire quel enthousiasme militaire cette vue

inspire àsessujets. Chez nous , il n’y a si petit ordre

578 ÉTUDES de moines qui n’expose dans ses cloîtres et dans ses églises les tableaux de ses grands hommes, sans contredit plus fêtés er plus connus que ceux de. Etat. Ces sujets, toujours accompagnés de crrconsiances pittoresques et intéressantes, SOnt les plus puissans MOYENS qu'ils emploient pour s’attuirer des novices. Les chartreux s’aperçoivent déja qu'ils ont moins de novices , depuis qu'ils n’ont plus dans leur cloître la mélancolique histoire de S. Bruno, si supérieurement peinte par Le Sueur. Aucun ordre de cnoyens ne se soucie des portraits des hommes qui n’ont été uüles qu’à la natron et au genre humain; il n’y a que les marchands d’estampes qui en étalent quelquefois sur des ficelles les images enluminées de bleu et de rouge. C’est là où le peuple cherche à les déméler parmi celles des Jeannots et des filles de théâtres. Nous aurons , dit-on, bientôt la vue d’un Muséum aux Tuileries ; mais ce monument royal est plusconsacréauxtalens qu’au patriousme, et, comme tant d’autres, il sera sans doute interdit au peuple. Je voudroïs d'abord qu'aucun citoyen ne füt enterré dans les églises. Xénophon rapporte que Cyrus, maître de la plus grande partie de l'Asie, ordonna en mourant qu'on l’enterrât en pleine campagne sous des arbres, afin, disoit ce grand prince, que les élémens de son corps se réunissent promptement à ceux de la nature, et contribuassent de nouveau à la formation de ses beaux ouvrages. Ce

D'AMLANN ACTU RP: 379 sentiment étoit digne de l’ame sublime de Cyrus; mais par tout pays les tombeaux , sur-tout EUX des grands rois , sont les monumens les plus chers aux nations. Les Sauvages regardent ceux de leurs ancêtres comme des titres de possession de la terre qu'ils habitent «. Ce pays est à nous , disent-ils ; les » os de nos pères y reposent.» Quand ils sont forcés d'en sortir , ilsles déterrent en pleurant, et les emportent avec le plus grand respect. Les Turcs les mettent sur le bord des grands chemins, comme faisoient les Romains. Les Chinois en font des lieux enchantés. Ils les placent aux environs des villes, dans des grottes creusées dans le flanc des collines ; ils en décorent l'entrée d'architecture, et ils plantent devant et autour , des bocages de cyprès et de sapins , mélés d'arbres qui portent des fleurs et des fruits. Ces lieux inspirent une profonde et douce mélancolie , non - seulement par l'effet naturel de leur décoration , mais par le sentiment moral qu'élévent en nous les tombeaux, qui sont, comme nous l'avons dit ailleurs , des monumens posés sur les fronücres des deux mondes.

Nos grands ne perdroient done rien du respect qu'ils veulent attacher à leur mémoire, si on les enterroit dans les cimetières publics aux environs de la capitale. On y bâtiroit une grande chapelle sépulchrale , constamment destinée aux pompes funébres , dont les apprêts dérangent souvent le ser=

vice divin dans les églises de paroisse. Les arustes pourroient se donner carrière dans la décoration de ces mausolées; et les temples de l'humilité et de la vérité ne seroient plus profanés par la vanité et le mensonge des épitaphes.

Pendant que chaque citoyen auroit la liberté de se loger à sa fantaisie dans cette dermière et éternelle hôtellerie , je voudrois qu'on choisit aupres. de Paris un lieu que consacreroit la religion, pour y recueillir les cendres des hommes qui auroient bien mérité de la Patrie.

grand nombre et de nature bien différente. Nous n’en con-

Les services quon peut lui rendre sont en

noissons guère que d'une sorte, qui dérivent de qualités redoutables , telles que la valeur. Nous ne révérons que ce qui nous fait peur. Les marques de notre estime sont souvent des témoignages de notre: foiblesse. On ne nous élève qu’à la crainte , et point à la reconnoissance. Il n’y a si petite nation MmOderne qui nait ses Alexandres et ses Césars , et aucune ses Bacchus et ses Cérès. Les anciens, au moins aussi valeureux que nous, pensoient sans contredit bien mieux. Plutarque observe quelque part que Cérés et Bacchus, qui étoient des mortels, furent élevés au rang des dieux , à cause des biens purs, universels et durables qu'ils avoient procurés aux hommes; mais qu'Hercule, Thésée et les autres

héros ne furent mis qu'au rang des demi - dieux,

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