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I, PASSAGE CHOISEUL

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Ch. MARTY-LAVEAUX

Vnn de nos plus anciens eonfrires, M. Charles-Joseph Marpr^Laçeaux, çient de nous être subitement enlevé^ le II juillet tSqq, à Vitry-sur-Seine. Il était né à Paris, le i6 açril iSaS. Ses funérailles ont eu lieu le i3 juillet dans la plus stricte intimité. Telle açait été la volonté for^ mette du défunt. VEcole des Chartes et la Société de VBeole ont çiçement regretté de n'être pas représentées à cette triste cérémonie. Je Vai tout particulièrement regretté. J'aurais voulu rendre un dernier hommage à la mémoire d'un camarade, d'un collègue et d'un ami, près duquel foi pécu et travaillé pendant plus de cinquante années.

Cet hommage doit, sans plus tarder, lui être rendu dans un recueil auquel il a jadis donné plusieurs travaux remar" quables.

Charles Marty-Laçeaux, par un excès de modestie, s'est to^jours tenu sur les seconds plans : mais les services de genres très variés qu'il a rendus, pour n'être pas connus a un grand public, n'en sont pas moins réels et ne sauraient être oubliés.

L'Ecole des Chartes s'honore de Vavoir compté parmi ses élèves, et la Société de VEcole n'a pas eu, pendant bien des années, de membre plus actif et puis dévoué.

Marty-Laveaux appartenait à cette promotion de F Ecole dont les études furent profondément troublées par un fur eheux concours de circonstances. Les jeunes gens qui avaient

éttiçi en 1846 le cours de paléographie de Guérard ne purent guère profiter des bienfaits de Vordonnance du 3i décembre 1846^ qui açait réorganisé V Ecole sur des bases beaucoup plus larges que par le passé. Les cours de deuxième année commencèrent a la mi-mai i84p et se ter" minèrent à la fin de Juillet, Quant à ceux de troisième année^ ouœrts au mois de nopembre, ils s'interrompirent à

exerça pas moins une inflx taire et durable sur Vesprû de Marty-Laçeaux et sur la direction de ses travaux.

Nourri dès son enfance des souçenirs de son grand-père maternel, le fframmairien Laçeanx, il était encore sur les bancs auand il donna une nouvelle édition du Dictionnaire des dimcultés de la langue française. Le goût inné qu'il avait pour les études grammaticales s'affermit et s'affina grâce aux conseils ei aux encouragements d'un de ses professeurs^ François Guessard, dont il devint bientôt l'un des plus intimes amis, et auquel il a payé depuis sa dette de reconnaissance en retraçant^ dans une notice émue, le caractère d'un maître bien-auné^ et en rappelant les travaux qui lui avaient valu une juste célébrité. Il n'avait cependant pas encore trouvé sa voie quand il sortit de V Ecole au mois de janvier j84q^ après avoir soutenu une thèse sur le gram* mairien Yirgilios Maro.

Appelé à prendre part en 1862 à la rédaction du Catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque Nationale, il se fit remarquer par des habitudes d'ordre et de précision dont tous ses travaux portent V empreinte. Il devint bientôt le chef adjoint du bureau du Catalogue, et il serait à coup sûr arrivé à un f^ade plus élevé s'il ne s'était pas décide^ en i86u^ à quitter la Bibliothèque^ pour se ménager un peu de liberté et de loisir, de façon à poursuivre des travaux sur la littérature française^ qui avaient toujours eu pour lui un attrait particulier.

En i853, il avait donné dans la Bibliothèque de V Ecole des Chartes un Essai sur la langue de La Vontsint, prélude d'une édition très soignée des Œuvres du grand fabuliste

Lexique de la langue et du style

ainsi préparé de longue main A publier la monumentaU

édition dês œwnre$ de P. CornêilU qui a prU place dans la Colleetiofi des Grands écriçains de la France.

La Littérature du XVP siècle n'était pas moins familière à MartjT'Laçeaux que celle du XV 11^. Il Va prouçé par les soins qu^il a donnes à une édition de RabélsâB et surtout par Texécution de cette belle édition des Poètes de la Pléiade, à laquelle il a Joint, en i8q6 et i8q8, un appendice intitulé : La Langue de la Pléiade. Le meilleur Juge dun tel tropail Ta loue dans des termes qu'il Jaat citer pour n'en pas affair bUr la portée :

€ La belle édition des Poètes de la Pléiade, disait récem^ € ment M. Oaston Pâris^ nent de receçoir son couronne^ c ment car ces deux çobimes consacrés à la langue de la € Pléiaae. On ne peut conceçoir sur cet intéressant sujet un € traçait plus satisfaisant, mieux compris, plus Jacile à € consulter^ plus sobre et en même temps plus complet... € Ce liore apporte à V histoire du français littéraire, pour le € XVI* siècle, une contribution de premier ordre... ; il fait c autant d^honneur au jugement et au goût de V auteur qu'à c sa conscience et à son suçoir (i). »

Les labeurs fu'exijgeaient la préparation et Vimpression dCœuçres aussi considérables et aussi consciencieuses n'empêchèrent Jamais M. Marty-Laçeaux de remplir açecponc' tualiié les deçoirs que lui imposaient les missions dont il fat chargé depuis sa sortie ae la Bibliothèque : à r Ecole des Chartes, dont il fut secrétaire-trésorier de 1868 à 18 y Q ; — au Comité des traçaux historiques, pour lequel il rédigea de nombreux rapports, toi^ours très étudiés^ sur dioerses communications relatiçes a l'histoire littéraire du XV P et du XV IP siècle ; — dans les Commissions d'exu' men à V Hôtel de Ville et dans une chaire de littérature instituée pour les aspirantes au breçet supérieur.

L' Académie française, qui Vaçait choisi comme auxiliaire et archiçiste, conserçera le souçenir de la collaboration qu'il a apportée aux dictionnaires et à l édition des procès^ çerbaux du XV IP et du XV IIP siècle; elle lui restera reconnaissante de la générosité açec laquelle il lui abau" donna de précieux matériaux amassés en partie par Rqjrnouard et par Ouessard.

(t) Jemnud irn SêihuUSp i8|8» p. $i9*

On Qoii tout ee qu^aprodaU sans bruit ei opee une sage UfUeur^le confrère dont une mort eoudaine ^4mU dénoue eiparer.

Puisse la famille de G&. Marfy-LapeauXt digne d'un chef dont elle itaU Justement fière^ trouver quelque eonsolaâon dans la pensée que son deuil est partagé par de nomr breux amis, et que la pie dont foi simplement esquUsé quelques traits sera citée comme exemple d'une carrière nobtement et utilement rempUet

LÉOPOLD DBLISLB.

Rktndt de la BiUbllièqiM de IVeele des Gbertee, f. LX» 1699.

De r Enseignement de notre Langue

rEnseignement de notre Langue

Le système d'enseignement adopté en France a soulevé^ à plusieurs reprises, des critiques qui ne sont point restées infructueuses : notre histoire, trop longtemps négligée, a conquis peu à peu le rang important au'elle mérite; les sciences naturelles, considérées ans leurs résultats, fournissent aux jeunes gens un grand nombre de connaissances précises ; les langues étrangères commencent à être mieux connues ; enfin les programmes actuels, malgré leurs imperfections de détail et leur inévitable généralité, répondent assez bien aux principales exigences de la vie moderne.

Au milieu de ce renouvellement des études, une seule, la plus indispensable de toutes, hérissée de difficultés rebutantes, obscurcie par un amas de règles contradictoires, est restée presque stationnaire : celle de la langue nationale.

Depuis le commencement de ce siècle la linguistique s'est constituée comme science, à Taide d'une série non interrompue de découvertes importantes ; le champ

(x) Cet opuscule, publié en 1873, formait Vlntroduction d^on Cours historique de Langue française qui ne fut pas continué* M. Marty-Layeauz donna seulement la ôrammaire élémentaire et la Grammaire historique.

8 DB l'bnsbignbmbnt db notrb langub

de ses explorations s'est successivement étendu ; sa méthode s'est transformée ; notre langue en particulier a vivement captivé l'attention de T Europe savante. Mais, tandis que ces progrès s'accomplissaient avec çrand éclat dans le domame de l'érudition, où le public ne s'aventure guère, à côté, ou plutôt au-dessous, les rédacteurs de livres élémentaires continuaient à copier les travaux de leurs devanciers, ou introduisaient dans l'enseignement quelques-unes de ces innovations individuelles (^ui ne reposent ni sur la philosophie du langage ni sur Thistoire de notre idiome, et n'ont pour base que la fantaisie de ceux qui les imaginent.

L'importance même des découvertes accomplies semble avoir contribué à les empêcher de pénétrer dans l'enseignement élémentaire. On y aurait bien fait passer quelques faits isolés, quelques corrections de détail qui n'eussent pas sensiblement modifié l'ensemble, mais le changement complet de principes et de méthode, qu'il devenait indispensable d'adopter, a découragé beaucoup de gens. D'autres n'ont pas même tenté cette laborieuse transformation : ils ont cru de bonne foi qu'il suffisait d'exposer i tous, sans préparation et dans leur appareil scientifique, les vérités nouvelles ; naturellement us ont échoué, et ont conclu de leur insuccès que le public s'intéresse peu à ces matières et est d'humeur à étudier indéfiniment la langue française dans la grammaire de Lhomond ou, tout au plus, dans celle de Chapsal.

Tel n'est pas notre avis : nous croyons qu'on s'empressera de faire mieux dès qu'on le pourra.

L'important serait de transformer les ouvrages élémentaires à l'aide des découvertes récentes. Nous l'essayerons pour notre part ; et, si nous ne pouvons y parvenir, peut-être du moins contribuerons-nous à

DB l'bnsbignbmbnt db notrb lanqub 9

frayer la voie à de plus expérimentés ou à de plus heureux.

TAchons donc de déterminer :

I* Les conditions indispensables à la connaissance suffisamment approfondie d'une langue ; 2* La manière dont la nôtre a été étudiée jusau'ici ; }• La méthode à Taide de laquelle elle devrait rètre.

Pour posséder parfaitement une langue, il faudrait :

I* Connaître tous les mots dont elle se compose ;

2* Se rendre un compte exact des divers rôles que ces mots peuvent jouer dans le discours.

Le Dictionnaire et la Grammaire sont les deux ouvrages destinés à nous faciliter ce double résultat ; mais ils n^y contribuent que fort imparfaitement.

La première des deux conditions est d^ailleurs impossible à remplir dans toute son étendue.

Chaque homme emploie, pour Tusage ordinaire de la vie, un nombre assez borné d'expressions, qui s'étend plus ou moins en raison de ses besoins, de son intelligence, de ses relations avec ses semblables.

Cette lan^e générale n'est pas d'ordinaire la seule

l'il parle ; il y en a une aut '■' ** --* — ^"*

se sert avec plus d'exact

^pendant n'est uunilière qu' c'est celle de sa profesaioo.

10 DB l'bnsvignbmbnt db notrb lanoub

Le plus grand écrivain ne peut connaître, dans leurs détails infinis, ces nombreux idiomes techniques, qui sont cependant de nature à lui être fort utiles à Toccasion; et les dictionnaires ne sont presque d'aucun secours pour cette étude.

« On peut trouver... que T Académie... — dit à ce sujet M. Villemain (i) — a trop épargné certains termes usités des artisans, et qui sont des images ou peuvent en fournir. Il y a là souvent une invention populaire, qui fait partie de la langue, et qui ne change pas, comme les dénominations imposées par les savants. Furetière avait raison de regretter le nom énereique d'orgueil^ employé par les ouvriers pour désigner 1 appui c^ui fait dresser la tête du levier, et que les savants appelaient du beau nom à^hYpomoclion. Ces emprunts faits, pour un besoin matériel, à la langue morale, ces expressions intelligentes sont précieuses à recueillir, Shakespeare en est rempli dans sa langue poétique et populaire. »

Un de nos poètes, qui voulait étendre, au-delà du nécessaire, les limites déjà si reculées de notre langue, et qui, en faisant au latin et au grec des larcins trop fréquents, ne négligeait pas pour cela nos richesses nationales, Ronsard, s'exprime ainsi dans son Art poétique :

« Tu practiqueras bien souuent les artisans de tous mestiers comme de Marine^ Vennerie^ Fauconnerie, et

Principalement les artisans de feu, Orfeures^ Fondeurs^ lareschauXj MineraillierSj et de là tireras maintes belles et viues comparaisons auecque les noms propres des mestiers pour enrichir ton œuure et le rendre plus aggreable et parfaict (2). »

(1) Préface da Dictionnaire de F Acaiémiê française ^ sixième éâi' tioa, publiée en i835. p. XX.

£\) Abbrégé de l'art poétique François. A Alphonce Delbene, é de Hautecombe, en Savo/e. — Paris, G. Buon, iSôS, in-4% feuillet 4, verso.

Dans toutes les citations de notre Cours historique de lantfue française nous reproduisons scrupuleusement rortnographei nie-

DE L^BNSBIGNBMINT DB NOTRB LÀNGUB II

Molière, qui, mieux peut-être qu^auôun poète de son temps, a jpossédé notre langue dans toute son étendue, a cependant eu à suivre ce conseil de Ronsard, que, selon toute apparence, il ne se rappelait guère : il s est trouvé dans la nécessité d'avoir un assez long entretien avec M. de Soyecourt, grand veneur de France, afin d*ètre bien certam d'employer les termes de chasse avec une exactitude complète dans sa comédie des Fâcheux{ i ) ; et Ton pense que Racine a dû également i un de ses amis les expressions judiciaires qu'il a si abondamment répandues dans Les Plaideurs (2).

Les mots provinciaux, sur lesquels Ronsard attire aussi l'attention du poète, lui récommandant de ne point se soucier « si les vocables sont GasconSy Poiteuins^ NormanSj Manceaux^ Lionnois ou d'autres pals, pourueu qu'ilz soyent bons (3) », sont encore moms généralement compris, même par les cens qui cultivent les lettres avec le plus de succès. Racme, alors fort jeune, à la vérité, nous raconte une petite contrariété qu'il éprouva pour s'être servi d'un mot dans un sens différent de celui qu'il avait à Uzès.

« A3rant besoin — dit-il — de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j'envoyai le valet de mon Oncle en ville, et lui dis de m' acheter deux ou trois cents de broquettes. Il m'apporta incontinent trois bottes d'alumettes. Jugez s'il y a sujet d'enrager en de semblables mal-entendus (4). »

centoation et la ponctuation adoptées par chaaue auteur, et, pour les Oiuvres posthumes, celles de Védition où elles ont paru pour la première fois.

(i) Histoire de la Vie et des Ouvrages de Aiolièrey par M. J. Taschereau, 3* ëditioa, page 41.

(3) Œuvres de J. Racine^ édition de M. P. Mesnard, tome II, page i3i.

(3) Abhréfté de Tort poétique François, feuillet 4, verso.

(4) Cetu lettre, adrôsée par Racine à La Fontaine, a paru pour la première Ibis au tome III (p. 3a4), des Œuvres diverses de ce dernier. (Paris, Didot, M.DCCJUX.)

12 DE L'BNStimBMINT DB NOTRE LANGUE

Les termes archaïques sont-ils mieux connus? En aucune façon. Voltaire, cet esprit si net, si ouvert à tant de connaissances diverses, cet écrivain si judicieux et si fin, méconnaissait sur bien des points les nuances de sens propres au xvii* siècle ; et, s'étonnant de la meilleure foi du monde de l'ignorance et de la rusticité de Corneille, à l'occasion de ce vers d'Œdipe (i) :

Lt sang a pea de droits dans le sexe imbéeUlê,

Il s'écrie : « C'est une injure très déplacée et très grossière fort mal exprimée (2) » et semble oublier tout à fait (mUnéécile est employé ici dans le sens latin de/aiblej débile.

5i de tels écrivains, qui ont étudié avec tant de bonheur les secrets les plus délicats de notre langue, ne la trouvent pas tout entière à leur disposition, s'ils en méconnaissent certaines nuances un peu vieillies ou simplement passées de mode, que doit-il arriver aux hommes, même instruits et cultivés, qui ne s'occupent que par plaisir et par goût des questions littéraires }

La seconde condition que nous avons considérée comme nécessaire pour bien posséder une langue, à savoir la connaissance exacte des divers rôles que us mois peuvent jouer dans le discours j est plus bornée, mieux circonscrite, et semble, par conséquent, assez facile i remplir. C'est l'objet même de la grammaire^ que peu de gens savent, mais que du moms tout le monde étudie.

(i) Acte ly scène nu

,, Théâtre de F. ComeiUe, a»€fi des eommenMres... — Genève, Af.DGC.LXXIV, 8 vol. in^o, 1. y, pcge iC.

DS L'iHSBlGMIliBNT DK NOTKB LANCUB I|

Ce double problème une fois posé, voyons comment on s'est efforcé de le résoudre relativement à notre langue.

L'étude ré^plière et méthodique du français ne date que du xvi* siècle. Avant cette époque, on rapprenait uniquement par la pratique. La langue latine était considérée comme la seule dans laquelle on pût traiter des matières importantes ; et son extrême diffusion parmi toutes les nations de TEurope, qui en faisait un instnn ment universel et courant de correspondance scientifique , rendait à certains égards cette opinion fort raisonnable. Quant au français, on ne le regardait guère ^ue comme une sorte de patois commode Sans les nécessités de la ^e, un jargon d'artisans et de valets (vernacula lin^ua)^ dans lequel on aurait dédaigné d'écrire un traité scientifique, ou de se livrer à une discussion sérieuse.

Tout à coup les idées changent : les poètes se lassent du latin et se prennent i penser que notre idiome pourrait bien, avec le temps, n*6tre pas un instrument par trop inférieur aux langues de Tantiquité ; les réforma^ teurs et les savants, curieux d'être lus, entrevoient le merveilleux parti qu'ils en pourront tirer pour la rapide propagation de leurs opinions et de leurs doctrines ; les étrangers s'appliquent i Tétudier; enfin il trouve des panégyristes érudits et parfois même éloquents, tds que

14 DB L^BNSBIGNBMBNT DB NOTRB LANGUB

Joachim du Bellay dans La Deffence et Illustration de la langue Francoyse (i) et Henri Estienne dans le Proiect du liure intitulé De laprecellence du langage François (2).

On serait tenté de croire que, dès qu^on s^oceupa d'étudier notre langue, on s'efforça d'en constituer l'inventaire. 11 n'en est rien : les premiers dictionnaires où elle paratt sont des lexiques français-latins, françaisanglais, français-italiens, français-espagnols; elle n'y sert que de moyen, d'expédient, pour arriver à la connaissance d'un autre idiome. Ce n'est qu'à la fin du XVII* siècle qu'on voit paraître des dictionnaires purement français : d'abord celui de Richelet en 1 680, puis celui de Furetiére en 1690, enfin celui de l'Académie en 1694.

Ces répertoires commodes, qui se sont peu à peu considérablement perfectionnés, rendent aujourd'hui de grands services, non seulement pour la connaissance des verbes difficiles, du genre des substantifs, et de l'orthographe en vigueur, mais aussi pour l'inteUigence plus complète des auteurs français, et parfois même, comme dans l'excellent ouvrage de M. Littré, pour l'étymologie et l'histoire des mots. Toutefois leur forme alpha-

{1) Imprimé à Paris pour AmoulVAngelier, i549% in'8\ '■^ Ctl ouvrage se trouve au commencement du tome I dé notre édition des Œuures françaises de Joachim du Bellar.

(a) A Paris, par Mamert Pâtisson, M.O.UCXIX, in-8*.

DB L^BNSEIGNBlfBlfT DB NOTRB LANGUB If

bétique, qui facilite les recherches et permet de se renseigner sur le champ à Tégard d^'un terme déjà connu, empêche de faire du vocabulaire une étude raisonnée, et de se Tapproprier d'une manière générale.

Il faut remarquer néanmoins qu'en 1694 T Académie française a a jugé qu'il seroit agréable et instructif de disposer le Dictionnaire par Racines, c'est-à-dire de ranger tous les mots Dérivez et Composez après les mots Primitifs dont ils descendent, soit que ces Primitifs soient d'ori^ne purement Françoise, soit qu'ils viennent du Latin ou de quelqu'autre Langue (1) ».

Cet ordre a plus tard été abandonné sans retour ; et c'est à peine si on s'est livré â quelques essais, pour la plupart assez malheureux, afin de faciliter la connaissance des mots de notre vocabulaire en les rapprochant soit d'après des similitudes de forme (2), soit d'après des analogies de sens ()).

L'ouvrage le meilleur, et surtout le plus pratique, que

(i) Prëlace de : Le Dictionnaire de V Académie françoise^ dédié au H 07. — Paris, Coignard, M.DC 1 XXXXIV, 2 vol. in-fol.

(2) Abrégé d'un Cours complet de lexicographie, à Pusage des élèves de la cinquième classe de V Ecole poljrmathique (Abrège d'un Cours complet de lexicologie^ à l* usage des Elèves de la quatrième classe de VEcole polymathique) par P. R. F. Butet (de la Sarthe), Directeur de cette Ecole. — Paris, Renouard» iSoi, 2 vol. io-8*.

Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française^ dans lequel on trouve tous les mots distribués par familles... par Frédé« rie Charassin. avec la collaboration de I^rdinand François. — Paris, A. Hévis, 1842, gr. in-8*.

Vocabulaire raisonné des principaux éléments créateurs de la langue française.., par F. Pouiet-ûelsalie. — Lille, £. Vanackere (i855). In-S*.

(3) Dictionnaire mnémonique universel de la langue française^ par Léger Noél. ^ Boulevard Poissonnière, 14. 1857. ln-8« (non terminé).

Dictionnaire idéologique, recueil des mots^ des phrases^ des idio» tismes et des proverbes de la langue française^ classés selon Cordre des idées, par T. Robertson. — Paris, Derache, i830i in-8*.

Dictionnaire analogique de la langue française^ répertoire cowi'plet des mots par les idées et des idées var les mots,,^ par P. Boisaière. — Paris, Larousse, 1862, gr. in-8*.

l6 DB t*BNSBIGNBMINT DB NOTRB LANGUB

nous possédions en ce genre, est celui qui a pour titre : Etudes sur la signification des mots^ par L.-Ô. Michel, professeur à TEcole Municipale Turgot (i). Mais, malgré les avantages qu^il présente, il ne resoud qu^une partie du problème : il indique les faits sans remonter a leurs causes ; et l'excellent enseignement qui y est fort habilement réparti, ne repose pas sur la seule base réelle de toute étude de ce genre : l'histoire de notre langue.

^ On est donc fondé A dire, même après les consciencieuses tentatives dont nous venons de faire mention, que Tétude régulière et méthodique du vocabulaire français n'est jusqu'ici nullement constituée.

Voyons maintenant comment on étudie en France la grammaire française.

Si quelque chose nous manque pour le faire avec succès, ce ne sont point les traités spéciaux.

Je me suis depuis longtemps appbqué à les réunir ; ils sont là, sous mes yeux ; et, bien que j'aie, comme tout amateur, le regret de sentir encore ma collection fort incomplète, ceux que je possède formeraient A eux seuls, une bibliothèque de raisonnable étendue.

Cette abondance est déjà un mauvais présage.

L'examen, même superficiel, d'une bibhographie

(i) Paris, Dezobfy, i8S8, iA*ia.

DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE I7

médicale fait voir que c*est précisément sur les maladies les plus tem'bles et les moins connues qu'on a surtout écrit. C'est à peine si la fluxion de poitrine dont on sait les causes et la marche, et que, la plupart du temps, on soigne avec succès, a fourni le sujet de quelques brochures ; la peste, le choléra, la rage ont enfanté des milliers de volumes.

Cette longue file de grammaires françaises annoncerait-elle que notre ignorance i Tégard de notre langue est incurable ?

Croyons encore qu'il n'en est rien.

Le plus grand mal vient du point de départ qu*on a cru devoir adopter.

Au XVI* siècle ce fut à qui composerait une grammaire française ; mais ces nombreux traités, en apparence si divers, et rédigés par des auteurs d'un mérite fort inégal, ont au fond le même défaut originaire qui persiste encore aujourd'hui dans les ouvrages de ce genre ; ils sont tous calqués sur la grammaire latine.

Comment aurait-il pu en être autrement r

Quelqu'un s'était-il donné la peine de pénétrer le génie de cette langue jusqu'alors dédaignée, d'en éclaircir les origines, d en examiner l'histoire r

A cette époque, de telles études étaient à peine tentées, et encore d'une manière tout i fait générale et superficielle, à l'égard des langues classiques eUesmèmes ; mais personne n'aurait eu un instant l'idée de s'intéresser de la sorte â la n6tre, et dailleurs, l'eût-on fait, que les vagues considérations auxquelles on se filto livré n'auraient jamais pu servir de base i des études élémentaires et pratiques.

Tout ce qu'on savait c'est aue la langue française est fille du latin ; et l'on trouvait fort simple d'appliquer les mêmes préceptes à l'une et à l'autre.

l8 DB L^KNSBIGNSMBNT DB NOTRB LANGUB '

Chose étrange I Thabitude fermait si complètement les yeux aux plus clairvoyants, qu^on n'hésita pas à considérer pendant longtemps comme identiques dans les deux langues, jusqu'aux procédés grammaticaux qui les différencient le plus, et qui tiennent au caractère essentiel et fondamental de chacune d'elles.

S'il est en linguistique une division généralement connue et acceptée, c'est assurément celle des langues synthétiques et des langues analytiques.

Les langues s/ntnétiques^ comme le latin, tendent i exprimer par des changements de terminaison le rôle des substantifs et leurs rapports avec les mots auxc^uels ils se rattachent ; au contraire, les langues anal/tiques^ comme le français, expriment le rôle des substantifs par la place même qu'ils occupent dans la phrase, et leurs rapports avec les autres mots, à l'aide de prépositions.

Nous disons : Pierre frappe Paul^ et nous nepouvons intervertir Tordre des deux noms sans changer complètement la nature du fait que la phrase exprime. La seule circonstance qui nous apprend que Pierre est le sujet du verbe frappe j c'est qu'il le précède ; la seule indication que nous avons que Paul en est le complément, c'est au* il le suit.

En latin il en était tout autrement ; on disait Petrus verberat Paulum^ donnant au nom une terminaison parti* culière pour le sujets une autre pour le complément, de telle sorte que rien n'empêchait qu'on mtt le sujet A la

Îlace du complément et qu'on dtt Paulum verberat ^etrus; le rôle du nom, indiqué par sa terminaison^ ne faisait de doute pour personne.

C'était encore une terminaison particulière cjui exprimait le rapport que nous rendons par la préposition ae : liber Petri^ le livre de Pierre ; une autre tenait lieu de notre préposition à : do Petro, je donne à Pierre. Ces différentes terminaisons s^appelaient cas^ c'est-à-

DB L*BNSB1GNEII1NT DB NOTRE LANGUB I9

dire chutes, inflexions ; et Ton nommait décimatum le tableau des différents cas.

Eh bien ! qui croirait que nos premiers iirammairiens, traduisant à Taide de prépositions la déchnaison latine, ont fait une déclinaison française de ce qui était la n^ation de toute déclinaison et qu'ils ont identifié les deux langues précisément sur ce pomt, où elles diffèrent le plus, et où leur génie est complètement opposé ?

Bélise est donc plus fondée qu'on ne le crcMt généralement à s'écrier avec admiration, lorsqu'elle a entendu les deux derniers vers de Tépigramme de Trissotin Syr un carosse de couleur Amarante^ donné à une Dame de ses Amies :

Ne dy plus qu'il est Amarante, Dy plûiost qa'il est de ma Rente.

« Voilà qui se décline, ma Rente^ de ma Rente^ à ma Rente (i). »

Cela se déclinait en effet alors, et s'est décliné ainsi jusqu'à la fin du xviii* siècle.

Restaut dont la grammaire, pubUée en 1730, aobtenu un succès fort grand et à beaucoup d égards légitime, a persisté Jusqu'en ses dernières éditions à donner un modèle oe la déclinaison des noms français; et nos grammaires sont encore aujourd'hui encombrées de paradigmes et de règles, qui n'ont pas plus de raison d'y être, et qui s'y maintiennent par pure routine après avoir été imprudemment copiées, au xvi* siècle, dans les grammaires latines.

Par bonheur, dès le commencement du xvii* siècle, tandis que de tels ouvrages se trouvaient entre les mains des enfants et des étrangers, les questions littéraires et grammaticales commençaient à être soulevées dans les salons, dans les ruelles, où elles passionnaient autant les dames que la toilette en tout temps et aujourd'hui

(1) LesFimmet sçmHiMieSj acte lU, se. n.

20 DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

la musique. Chacun disait son mot : les gens de Cour, les érudits, les auteurs, les femmes surtout ; ainsi s'établissait l'usage, ainsi se réglait la langue, avec instinct, avec goût, mais non sans arbitraire, ni caprice.

Les Remarques sur la langue française, villes à ceux qui veulent bien parler et bien escrire^ par Vaugelas, publiées seulement «c lehuitiesme iour d'Octobre 1647 (i) » mais commencées fort longtemps auparavant, devinrent le manuel et le code de ces réunions. Doué d'un jugement sûr et d'un tact exquis, Vaugelas n'employait pas exclusivement ces précieuses qualités à l'examen des questions grammaticales : il savait voir juste en d'autres matières, et appréciait très finement le caractère de notre nation ainsi que les défauts et les qualités du public auquel il adressait son livre. A ceux qui lui reprocnaient de n'y avoir pas introduit Tordre suivi d'ordinaire dans les traités grammaticaux, il répondait d'une façon fort judicieuse :

<c Pour en parler sainement, il ne seruiroit qu*à ceux qui sçauent la langue Latine, et par conséquent toutes les parties de la Grammaire ; car pour les autres qui n'ayant point estudié ne sçauront ce aue c'est que de toutes les parties de TOraison, tant s en faut que cet ordre leur agreast ny leur donnast aucun auantage, qu'il pourroit les effaroucher, et leur faire croire qu ils n'y comprendront rien, quoy qu'en effet elles {ces remarques) soient, ce me semble, conceuës d'vne sorte, que les (emmes et tous ceux qui n'ont nulle teinture de la langue Latine, en peuuent tirer du profit (2). »

On est assez porté, sur la foi de l'admiration que Vaugelas inspire aux femmes sçavantes de Molière, i considérer ce grammairien comme un étroit puriste, très absolu dans ses décisions.

(i) A Paris, chez Augustin Courbé, in-4*« (2) Préface, g XII.

Dfi l'enseignement de notre langue 21

II est impossible de le juger plus mal.

Il faut bien en convenir : lorsque Philaminte réprimande si vertement la pauvre Martine de son impardonnable faute^ quand elle lui reproche d'avoir insulté son oreille

Par l'impropriëté 4'un mot sauvage et bas, Qu'en termes décisif condamne Vaugelas,

quand elle l'accuse d'ofifenser

La Grammaire ^ui sçait régenter jusqu'aux Rois, Et les £BÛt la main haute obéir à ses lois (i),

elle s'écarte de la doctrine du mattre, ou du moins, ainsi qu'il arrive toujours aux disciples plus ardents qu'éclairés, elle l'outrepasse et l'exagère.

En réalité Vaugelas n'impose presque jamais de règles absolues et se conforme très fidèlement à ce titre de Remarques qu'il a introduit et qui a été adopté par presque tous les auteurs d'une longue série d'ouvrages, composés à l'imitation du sien, et merveilleusement appropriés à la recherche et à l'examen des moindres particularités de notre langue.

Il a grand soin du reste de le déclarer expressément dès les premières lignes de sa Préface :

« Tant s'en laut que j'entreprenne de me constituer luge des différens de la langue, que ie ne pretens passer que pour vn simple tesmoin, qui dépose ce qu'il a veu et ouï, ou pour vn homme qui auroit fait vn Recueil d'Arrests qu'il donneroit au public. C'est pourquoy ce petit Ouurage a pris le nom de Remarques^ et ne s'est pas chargé du frontispice fastueux de Décisions^ ou de LoiXf ou de quelque autre semblable. Car encore que ce soient en efifet des Loix d'un souuerain, qui est

(i) Iju Femmes sçayat^es, acte II, scène ti.

22 DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

l' Vsaçe, si est-ce qu'outre Tauersion que i'ay A ces titres ambitieux, j'ay deu esloigner de moy tout soupçon de vouloir establir ce que ie ne fais que rapporter. »

Voici donc qui est parfaitement clair : le souveriûn que Vaugelas nous impose n'est pas la grammaire, mais 1 usage. Toute la difficulté consiste à le bien constater. Cette difficulté devient d'autant plus grande que Tauteur est contraint de nous faire un aveu qui obscurcit un peu les choses :

« il y a sans doute deux sortes à'vsages^ vn bon et vn mauvais. Le mauuais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de Télite des voix, et c'est véritable^ ment celuy que Ton nomme le Maistre des langues (i). »

L'avantage principal de cette doctrine, contre laquelle il y aurait plus d'une objection à présenter, est de faire de chaque lecteur, non un disciple satisfait et confiant, mais un curieux plein de zèle pour la recherche des problèmes grammaticaux encore irrésolus.

Quant aux règles que l'usage avait réellement sanctionnées, elles s'établissaient avec une autorité si inévH table (}ue peu à peu elles soumettaient les plus grands écrivains et s'imposaient aux plus fiers génies. *

Nous en avons une preuve curieuse dans le soin que Corneille mit en i66o à revoir ses pièces de théâtre, surtout afin de les mettre plus exactement en rapport avec les Remarques de 1647, et d'assujettir à ces règles nouvelles les passages de ses ouvrages antérieurs qui ne s'y trouvaient pas conformes.

Dans cette même année où Corneille s'inclinait docilement devant l'autorité de l'usage, constaté avec un scrupule si consciencieux par Vaugelas, tandis que lés émules et les disciples de l'habile grammairien pour-

(I) Préface, § II. /

DB l'enseignement DE NOTRE LANGUE 2)

suivaient et complétaient son œuvre, soit en y introduisant les changements que le temps exigeait déjà, soit en l'appuyant d'autorités et d'exemples, soit enfin en Fadaptant aux besoins de l'enseignement élémentaire, on vit paraître un petit livret de 147 pa£;es, imprimé en assez gros caractères, qui malgré sa modeste apparence modifia profondément la méthode suivie jusqu'alors pour l'étude de notre langue. Ce livret, c'était la Grammaire f^énérale et raisonnée des solitaires de Port-Royal (1).

Des Remarques de Vaugelas, qui procèdent par minutieuses constatations de détail et n'osent aborder aucune des théories sur lesquelles reposent les règles de notre idiome, à cette Grammaire générale^ qui, méprisant l'examen des faits particuliers, affiche la prétention ambi-> tieuse, et en tout cas fort prématurée, de proclamer les principes universels des langues, la transition est brus- Que ; et l'on comprend la surprise, et, à certains égards, 1 admiration avec laquelle un tel ouvrage fut accueilli.

Aujourd'hui une science nouvelle, la linguistique^ s'est définitivement constituée, et cependant la Grammaire comparée commence à peine, après tant de remarquables travaux, à constater les rapports et les différences qui existent entre les idiomes de même famille, sans oser encore prévoir l'époque où ce monument définitif, la Grammaire générale^ pourra, non pas être terminé, mais seulement entrepris avec quelque apparence de maturité et de succès. 11 ne reste donc plus d'illusion sur l'insuffisance de cette première tentative, et l'on ne s'étonne que de la complète confiance avec laquelle elle a été accomplie.

Si maintenant, laissant de côté le titre de l'ouvrage et le but qu'il se propose, on restreint cette prétendue Grammaire ^énérale^ aux proportions, beaucoup plus modestes, aune grammaire philosophique de notre

(I) A Paris, ditf Pierre le Petit, M.DCLXt in-ia.

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langue, on doit convenir qu'elle est fort digne d^ètre étudiée et qu'elle a été, en un certain sens, le point de départ d'un progrés considérable dans l'enseignement du français.

Mais, tout en tenant un juste compte de sa légitime influence, on ne saurait aissimuler que Tabus de la méthode qu'elle a introduite a eu des conséquences déplorables.

Le XVIII* siècle, qui avait des philosophes i placer dans toutes les branches des sciences et de la littérature, ne manqua point de grammairiens philosophes. L'amour-propre de ceux à qui étaient échues ces humbles fonctions était flatté d'un titre qui donnait un certain éclat à leurs travaux, et leur paresse se trouvait fort bien d'une méthode qui leur permettait de dicter tranquillement des lois au nom des principes, et d'accuser nos plus grands écrivains de n'avoir pas su le français, sans prendre la peine d'étudier leurs chefs-d'œuvre.

Les élucubrations de ces nouveaux législateurs de notre idiome commencent en général par le compterendu des diverses assemblées tenues par quelques-uns de ces sauvages de grand sens que le siècle dernier affectionnait tant.

Ne sachant pas encore dire un mot, une intelligente peuplade n'en sent que plus vivement le besoin de se réunir pour fixer les conventions relatives au langage ; et, après avoir délibéré, sans le moindre embarras, A l'aide d'un petit nombre de gestes expressifs, elle crée, avec la logique la plus irréprochable, chaque espèce de mots précisément dans l'ordre de son utihté relative.

Comme il est facile de le prévoir, les lois de cette langue primitive s'adaptaient merveilleusement A la nôtre.

Ce fut sur de tels principes que s'appuyèrent nos grammairiens pour tracer leurs règles absolues et proclamer leurs dfécisions infaillibles.

DE L^BNSBIGNBMBNT DB NOTRE LANGUB 25

Ils assignèrent à chaque mot un rôle unique, s'appliquèrent à priver peu à peu de ses libertés, de ses antiques franchises, la belle lan^e si indépendante du xvii* siècle, et l'assujettirent enfin jusqu'à l'asservissement.

Ils rencontrèrent dans le cours de ce singulier travail un obstacle qui eût été de nature à décourager des gens moins persuadés de l'infaillibilité de leurs jugements.

Ils avaient bien pu réglementer à leur façon notre idiome, mais non supprimer sa littérature ; et, à chaque ligne de nos chefs-d'œuvre, ils trouvaient quelque infraction à leurs décisions arbitraires.

Nul moyen cependant de proscrire d'un seul coup tous nos classiques. Il était même indispensable de puiser parfois dans leurs œuvres des autorités et des exemples, et de montrer pour quelques-uns d'entre eux un respect qui permtt d'attaquer au besoin tous les autres.

(Jeux de nos grands écrivains dont le génie est le plus profondément français furent écartés les premiers.

Corneille était archaïque, Molière trivial, La Fontaine incorrect ; on avouait que Bossuet avait de l'élévation et de la noblesse, mais son style était rempli de hardiesses oratoires qui ne pouvaient servir de modèles.

Tout bien examiné, on n'admit guère que deux autorités : Racine dans ses dernières pièces, et Fénelon dans Télémaque.

Prendre pour types de notre langue des œuvres dont le sujet est héroïque et qui sont en grande partie imitées des écrivains de l'antiquité, était un premier moyen d'écarter une bonne partie des expressions proverbiales, des tours populaires et des gallicismes; mais que de hardiesses de construction et de libertés grammaticales venaient encore choquer les implacables législateurs de notre langue ! . . .

Cela ne les arrêta pas. Ils donnèrent comme des exemples tout ce qui était conforme à leurs règles, et comme des licences permises seulement aux graùds

26 DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE

écrivains comme des négligences fâcheuses, ou même comme de véritables fautes de langage, tout ce qui s*en écartait.

Telle était leur manière de faire apprécier nos classiques à la jeunesse.

Bientôt autiles auxiliaires leur vinrent en aide : les éditeurs de nos auteurs du xvii* siècle.

Ceux-ci s'appliquèrent le plus consciencieusement du monde à rectifier, suivant le goût du jour, les incorrections de nos grands écrivains. Ils leur imposèrent une orthographe mixte qui n'a existé à aucune époque, les soumirent aux plus récentes subtilités des règles de participes, changèrent dans leurs œuvres le genre des noms, l'accord des mots ; et Ton dut se trouver bien heureux lorsqu'ils ne s'avisèrent pas de leur prêter de l'esprit.

Ces textes nouveaux facilitèrent beaucoup la besogne des grammairiens, qui purent alors citer Corneille ou Molière à l'appui de règles qui n'existaient pas de leur temps.

Presque tous les livres élémentaires aujourd'hui en usage ne sont que des résumés des ouvrages dont nous venons d'indiquer les tendances.

La grammaire générale et philosophique y est représentée par quelques principes exposés sous une forme métaphysique et en termes très absolus ; les parties techniques de l'œuvre, et en particulier les modèles de conjugaison des verbes, n'ont presque pas varié depuis les grammaires du xvi* siècle, transcrites, pour ainsi dire, sur celles de la langue latine ; enfin, souvent les observations, fournies par le recueil de Vaugelas et par d'autres études analogues, n^ont été ni fondues ni mises en ordre, et sont réunies à la fin du volume sous le titre, trop bien justifié, de Remarques détachées.

La plupart des auteurs de ces traités, très .animés les

DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE VJ

uns contre les autres, se querellent pour quelques règles particulières ou pour de minces questions de rédaction^ en reproduisant toujours, dans ses moindres parties, le même inévitable programme. D'autres, moins sages encore, voulant innover à tout prix, se précipitent dans le champ sans limites des fantaisies individuelles et des réformes grotesques, sans qu'il résulte de ces tentatives, je ne dirai pas un bon ouvrage, mais seulement un livre original.

En voyant les même traités réimprimés, imités, contrefaits avec une persistance si unanime, on serait tenté de penser que la science grammaticale est faite, qu'elle a atteint son but, qu'elle ne peut aller plus loin.

Qui croirait que, bien au contraire, elle est entrée depuis le commencement de ce siècle dans des voies toutes nouvelles et qu'elle a proclamé un grand nombre de vérités incontestables dont aucune n'a encore pénétré dans l'enseignement élémentaire }

Ces belles recherches, qui se continuent chaque jour sous nos yeux sans que nous daignions y accorder une attention suffisante, ont changé le principe fondamental de l'étude de notre laneue, ou tout au moins l'ont étendu au point de le transformer.

Vaugelas avait proclamé avec raison que l'usage est « le fondement et la reigle de toute nostre langue (i) »

(i) MfM»^ S 4-

28 DB L*BNSBIGNBMBNT DB NOTRB LANGUB

et il avait, par cela même établi fort à propos Texamen des faits comme le point de départ de toute étude grammaticale sérieuse; mais, n'étudiant aue Tusage du moment et presque exclusivement celui de la Cour, il négligeait fort la Ville et ne s^occupait A aucun degré des provinces.

Lorsque La Mothele Vayer disait que « le peuple fmt valoir les dictions nouvelles, et decredite celles que bon lui semble (i), y» il était très vivement critiqué, et Bouhours n'avait pas assez de railleries contre Ménage quand celui-ci, jetant un coup d'œil en arrière afin de mieux déterminer une règle grammaticale, osiût parfois s'oublier jusqu'à citer Coquillart.

Bien éloignés de ces étranges dédains, les éruditsde nos jours ont étendu la constatation de l'usage à tous les temps, à tous les points du territoire, enfin àtousles langages spéciaux et techniûues, tels que la fauconnerie, la vénerie, la marine, 1 art militaire, qui, indépendamment de leur emploi particulier, en ont un autre plus général, par les expressions qu'ils fournissent à la langue commune. Tous les genres de documents ont été mis à profit : poèmes, chroniques, traités spéciaux, chartes, patois divers transmis jusqu'à nous par la seule tradition orale ; et, grâce à tant d'efforts convergeant tous vers un même but, on commence à voir l'histoire de notre langue se dessiner dans son ensemble.

Comme 1 histoire des institutions, comme l'histoire littéraire et l'archéologie, cette science nouvelle a son existence propre et concourt à Tensemble de notre histoire nationale restreinte na^ère à la partie militaire et politique ; en outre, ce qui est encore plus important, elle doit fournir, pour l'enseignement de notre lan^e à tous ses degrés, la méthode infaillible qui, substituant

(i) Considérations sur r Éloquence franeoise de ce Umps. — > Paris, S. CramoUy, M.DC.XXXVIII, in-S», p. 43.

DB l'enseignement DE NOTRE LANGUE t<)

aux explications chimériques les faits évidents et prouvés, fera disparaître les incertitudes et les erreurs accumulées depuis plusieurs siècles.

Nous ne saurions être accusé en tout ceci d^exagération ni d'engouement : nous ne nous passionnons point pour une découverte personnelle, pour un système dont la démonstration n'est point faite. Il s'agit d'une science, parfaitement connue, qui peut être considérée comme une des plus positives et des plus certaines en dehors des sciences dites exactes.

Où gtt donc la difficulté ? uniquement à faire passer ces vérités nouvelles du domaine de l'érudition dans renseignement journalier.

Là est tout le problème ; et, bien que complexe et assez délicat, il est loin d'être insoluble.

Nous allons rechercher d'abord comment on pourrait rectifier, d'après ces principes nouveaux, l'étude de la grammaire française, qui seule, nous l'avons vu, est à peu près constituée.

Nous examinerons ensuite quel ensemble de faits l'histoire de notre langue apporte à l'étude générale du vocabulaire, et dans Quelle mesure cette étude pourrait être introduite dans l'enseignement pratique, où elle n'existe point.

)0 DB l'BNSBIGNBMBNT DB NOTRI LANGUE

L^enseignement grammatical pratique comporte généralement deux degrés, représentés par deux livres différents.

L'un, s'adressant aux commençants, contient les éléments de notre langue ; Tautre, plus développé, se substitue au premier lorsque celui-ci a été complètement étudié.

Cette marche est bonne, et Ton aurait grand tort d'y rien changer ; mais, si la matière des deux traités est â peu près la même, ils doivent différer par retendue et par le mode d'exposition.

La plupart du temps nos éléments de grammaire ne sont aue Tabrégé d'iin ouvrage plus complet dont ils reproduisent le plan, les divisions et jusqu'aux termes mêmes.

Nous ne saurions approuver une semblable méthode : la même disposition ne convient pas à deux ouvrages de force différente.

Dans le traité élémentaire, où les faits doivent être exposés de la manière la plus simple, l'explication des termes scientifiques, et l'indication de quelques notions succinctes, immédiatement nécessaires, intervertiront parfois l'ordre absolu.

Dans le second ouvrage, au contraire, il est indispensable que les diverses connaissances grammaticales soient rigoureusement disposées selon la théorie de la science.

DB l'bnsbignbmbnt DB NOTRB LANGUB }l

Tout le monde convient qu'il faut que la grammaire destinée aux commençants soit d'abord fort claire , ensuite extrêmement courte.

Elle sera claire, même pour les jeunes intelligences A qui elle s'adresse, s'il ne s y trouve pas un mot inexpliqué, pas une assertion qui ne soit le développement et la conséquence de ce qui précède.

Elle sera courte, si, bornée au strict nécessaire, elle ne contient que des affirmations et des résultats.

L'étendue du traité élémentaire de Lhomond est suffisante; seulement certains chapitres réclament une place plus considérable, tandis que d'autres sont susceptibles d'être abrégés.

On peut réduire les parties du discours de dix à huit, par la suppression de V article et du participe^ en ne faisant qu'appliquer au plan de la grammaire les principes fort sages reconnus depuis longtemps par les meilleurs grammairiens.

Jadis ce, cet, était appelé pronom démonstratif, mais on a remarqué ce qu'il y avait d'illogique à considérer comme pronom un mot qui, loin de remplacer le nom, ne marche jamais sans lui. Lorsqu'on eut bien constaté que ce était un mot ajouté bm nom, on le classa parmi les adjectifs; puis, comme il sert à faire connaître qu'il est question de telle personne ou de tel objet, on lui donna, iort A propos, le nom dadjedif délerminatif^ et, le

yi DE L^ENSBIGNEMENT DE NOTRE UAN6UE

retranchant de la liste des pronoms, on le plaça dans le chapitre des adjectifs.

Il faut opérera Tégard de t article un changement du même genre.

Varticle a été longtemps défini : « Un petit mot qui se place devant les substantifs dont il sert à déterminer le genre et le nombre. »

Cette définition prêtait beaucoup à la critique.

Dire que ï article est un a petit mot », ce n'est pas le distinguer, le séparer, c'est au contraire le confondre avec une foule d'autres termes qui sont aussi de petits mots, et dont on n'a jamais eu, à cause de cela, l'idée de faire une partie du discours. D'ailleurs, rendons-leur cette justice, les grammairiens n'eurent pas le courage de se montrer fidèles à leur principe, et de classer,. ce

3ui eût été logique, tous les mots de notre langue 'après leur longueur.

En examinant attentivement la seconde partie de la définition, on ne la trouve pas plus juste que la première. L'article ne sert pas à déterminer le genre et le nombre des mots qu'il accompagne. Le singulier /^, /a, pourrait à la rigrueur faire illusion, mais il en est tout autrement du pluriel. Comment croire que lorsqu'on dit les hommes^ les femmes j ce mot les^ qui ne change pas, sert pourtant i indiquer le ^enre? Et si l'on accepte un instant une pareille définition de l'article, comment l'appliquer à l'anglais the^ qui ne prend aucun signe de nombre ni de genre? L'article a donc nécessairement une autre fonction que de faire connaître le genre des noms qu'il accompagne : ce qu'il détermine, c'est l'étendue de leur signification ; par conséquent, il est, comme ce, un véritable adjectif aéterminatij. C'est chose reconnue depuis longtemps; mais, à l'exception de M. Lucien Leclair(i),

(i) Grammaire de la langue française ramenée aux principes les plus simples. — Paris, Belin, 1860, in-ia, p. 3 et i3.

DE l'enseignement DE NOTRE LANGUE }}

les auteurs de grammaires élémentaires ont eu le tort de ne le point classer parmi les autres adjectifs déterminati/s^ et de continuer à en faire une partie du discours.

Leùarticipe mérite moins encore peut-être que l'article a être considéré comme une des parties du discours.

Tous les grammairiens, sans exception, le recon-* naissent comme mode impersonnel du verbe et lui donnent place, à ce titre, dans la conjugaison. Sous quel prétexte peuvent-ils ensuite en faire un chapitre à part au lieu d*en parler simplement dans celui du verbe ?

Le pronom exigera, au contraire, un peu plus de développements qu'il n'en reçoit d'ordinaire.

Le chapitre qui lui est consacré est enseigné aux enfants avant qu'ils sachent à aucun degré ce que c'est qu'un sujet ou un complément : //, te^ lui, leur dit-on, sont des pronoms de la troisième personne ; mais on se garde de leur faire comprendre 1 usage si différent de ces trois mots.

Qui ne voit que dans cette phrase : a II le lui a dit v> le pronom de la troisième personne est employé successivement d'abord comme sujet, ensuite comme complément direct, enfin comme complément indirect, et qu'il importe de faire connaître ces divers emplois?

Le latin a trois genres : le masculin^ le féminin et le neutre; le français n'a conservé que les deux premiers, dans les noms et dans les adjectifs, mais dans les pronoms il les a gardé tous les trois : celui-^i^ celle-ci^ ceci; celui-là^ celle-là, cela. Celui-ci^ celui-là remplacent les noms masculins, celle-ci, celle-là les noms féminins ; il n'en est pas de même de ceci, cela, qui ne peuvent remplacer ni le mot homme ni le moi femme j mais qui s'appliquent à un objet dont on ignore la nature : qu'est-ce que cela f ou à quelque chose qu'on veut rappeler : je lui ai dit cela^

ceci prouve que.

Ceci, ceta^ ne sont, par conséquent, ni masculins, ni

34 i)B l'ensbignement de notre langue

féminins, chacun de ces deux mots n^est ni F un ni Fau^ tre, il est neutre (neuier) car tel est précisément le sens de cette expression en latin.

Parfois la forme neutre du pronom français se confond avec la forme masculine ; mais les sens particuliers aux deux genres n'en restent pas moins distincts. Ainsi, dans cette phrase : « Je le vois », si Ton vient de demander : « Voyez-vous Charles } r^ le tient lieu du pronom masculin iltum ; si au contraire « je le vois » répond à une question eénérale comme : « Voyez-vous ce qu'amènera cette démarche } i» le remplace toute une proposition et équivaut, par conséquent, au pronom neutre illud.

Cette remarque a déjà été faite par M. Philarëte Chasles, qui a formellement proposé d'admettre le neutre dans les pronoms français (i).

C^est là une nouveauté légitime tirée de la constitution même de notre langue. Indiquée dans {^grammaire élémentaire^ et développée dans la grammaire historique^ elle fera disparaître plusieurs singularités apparentes.

Avec un tel point de départ on résout sans peine la question si longtemps controversée : une femme, à qui 1 on demande si elle est malade, doit-elle répondre : Je la suisj ou je le suis i

Il est évident qu'il faut dire je le suis^ mais ce pronom le, bien que sa forme se confonde avec celle du pronom masculin, est en réalité neutre et signifie cela^ ce que vous ave:{ dit^ c'est-à-dire malade.

Sx le chapitre du pronom se trouve un peu plus étendu dans notre Grammaire élémentaire que dans les autres ouvrages du même genre, d'autres chapitres sont par contre, assez notablement abrégés et, en particuher,

(i) De la grammaire en France, en tète de la Grammaire natio* naie^ par MM. Bescherelle et Litais de Gaux, 4* édition. — PariSy Simon, 1^47, gr. ia-8*, p. 6.

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