DB L^BNSEIGNEMENT DE NOTRE LANGUE
Tun des plus longs et des plus difficiles , celui du verbe.
Dans les verbes latins les divers changements de personne, de temps et de mode de la conjugaison active et de la conjugaison passive, sont exprimés par un même mot dont les terminaisons seules varient : amo (j'aime), amai^^ram (j'avais aimé), amor(]e suis aimé), etc.
Cependant trois temps du passif, le parfait, le plusque-parfait et le futur passé, manquent tant à l'indicatif qu'au subjonctif de formes particulières ; on y supplée à Taide du participe passé et des temps du verbe esse (être) : amatus sum (je fus aimé), amatus sim (que j'aie été aimé), amatus eram (j'avais été aimé), amatus essem (que j'eusse été aimé), amatus ero (j'aurai été aimé).
Cet expédient, tout exceptionnel en latin, a pris une grande place dans notre langue ; ce qui est la conséquence de son caractère profondément analytique, que nous faisions remarquer il y a un instant en parlant du substantif(i).
Le perl;e passif n'existe pas en français ; l'idée qu'il exprime ne peut être rendue que par des locutions formées d'un participe passé accompagné des divers temps du verbe être : je suis aimé, fêtais aimé, etc.
Quant au perlée actif, bien qu'il renferme un plus grand nombre de temps que le verbe latin dont il est dérivé, il ne possède de formes particulières que pour les principaux d'entre eux ; il y supplée, pour les autres, i l'aide de locutions dans lesquelles le verbe avoir joue le même rôle que le verbe être à l'égard du passif : fai aimé, f avais aimé, f aurais aimé, etc.
Les temps qui ont une forme qui leur est propre, comme faime^ j aimerai, sont appelés par les grammairiens temps simples ; ceux qui ne peuvent être exprimés qu'à l'aioe du verbe avoir, comme fai aimé, f aurai aimé, sont appelés temps composés. Je ne vois aucun inconvé-
(i) Voyes d-destus page i8.
}6 DE L*BNSB1GNBM£NT DB NOTRB LANGUB
nient à adopter ces dénominations, pourvu toutefois
3u*il reste oien entendu que ces temps composés ne oivent pas être considérés comme une partie intégrante du verbe, mais seulement comme un ensemble de locutions verbales complémentaires.
Nous devons faire ressortir dans Tétude de la grammaire, et surtout de la grammaire élémentaire, le petit nombre de formes synthétiques particulières à notre langue ; quant aux diverses locutions par lesquelles on a remplacé les temps du verbe latin qui n^ont point passé en français, elles ne méritent qu'une mention des plus sommair^.
Après avoir perdu Thabltude de décliner les noms français et de déclarer que de la muse est un génitif et à la muse un datif, on ne peut continuer à affirmer sérieusement que fai aimé est une forme active et foi été aimé une forme passive.
Pour le passif nos grammairiens se sont montrés accommodants ; ils ont eu la discrétion de n'en donner qu'un modèle : être aimé^ et de ne point nous indiquer ceux des autres conjugaisons : être averti^ être reçu, être rendu; ce qui ne serait cependant pas plus absurde que de conjuguer les verbes actifs comme ils le font.
En effet, les temps composés n'ont été répétés dans tous les modèles des diverses conjugaisons, bien qu'ils n'offrent jamais ni le plus petit changement ni la moindre irrégularité, que pour conserver mtact le paradigme du verbe latin.
Ayons le courage de ne pas nous astreindre éternellement à cette routine, et de faire c]uelaue chose de plus court, de plus clair et de plus scientifique à la fois, bornons la conjugaison française aux temps simples, les seuls qui la constituent réellement ; donnons les verbes avoir et être à leur rang, parmi les irréguliers de la troisième et de la quatrième conjugaison ; enfin ayons grand soin d'indiquer que ces deux verbes, se dépouillant de
DB l'enseignement DE NOTRE LANGUE 37
leur sens propre et particulier, qui consiste pour avoir à exprimer la possession « fat une terre i> , pour êtrCj à exprimer Texistence « je pense, donc je suis », prennent souvent une signification beaucoup plus générale et affaiblie, et qu'employés alors dans les temps composés des autres verbes à titre de simples auxiliaires, ils servent Tun, avoir j à compléter l'actif : j* ai aimé ^ f aurai aiméj Tautre, êtrCj à composer le passif tout entier : je suis aimé, etc.
Si l'on veut ensuite être un peu plus complet et plus exact dans l'examen des temps composés cle la langue française, il faut remarquer qu'avoir et être ne sont pas« les seuls auxiliaires Qu'elle emploie.
AUer, suivi de l'infinitif, sert d'auxiliaire pour former le futur : je vais partir. Il est évident aue dans cette phrase a//^r n'a pas plus sa signification ordinaire qu^ avoir et être dans fai aimé ou je suis aimé. Enfin, venir dey suivi d'un autre verbe, sert à indiquer un temps passé qui ne s'est écoulé que depuis peu. Ce sont là des locutions verbalesj indispensables à signaler et dont l'explication, donnée dans la Grammaire de Condillac (i), n'a point passé dans celles qui lui ont succédé.
Un seul motif a fait négliger ces tournures si dignes d'attention ; elles ne se trouvent point dans le latin classique, elles ne figurent pas dans sa grammaire.
Il faut employer avec circonspection les expressions si souvent répétées dans nos grammaires, de temps primiti/s, temps dérivés, formation des temps^ qui donnent aux enfants des idées fausses.
Un temps n'est pas plus ancien qu'un autre et ne saurait en être ni le patron ni le modèle : ils ont tous été créés à la fois et parallèlement. Les meilleurs et les plus instruits des grammairiens modernes le savent et même le disent ; mais ils n'en continuent pas moins à
(1) Œuvres de Condillac. Paris, Houcl^ i79^t t. IV, p. 211.
3 8 DB L*ENSBIGNBMENT DB NOTRB LANGUB
se servir des termes que nous voudrions voir disparaître.
L'un d'eux, M. Guérard, dont les ouvrages sont fort supérieurs à ceux qui les ont précédés, après avoir employé ces dénommations dans sa Grammaire élémentaire et les avoir répétées dans sa grammaire complète, est pris d'un fort légitime scrupule et fait en note la déclaration suivante :
« Les règles de dérivation que nous indiquons ici sont purement artificielles ; c'est un moyen mécanique d'aider l'élève à former les temps (i). »
Nous sommes tout disposé à savoir beaucoup de gré à M . Guérard de cet aveu ; mais n'est-il pas de nature à surprendre les élèves, qui apprennent ainsi, tout à coup, que la théorie étudiée par eux depuis plusieurs années ne repose sur rien, et que tous leurs efforts n'ont abouti qu'à se surcharger la mémoire de notions arbitraires, jugées telles par celui qui les leur a enseignées ?
Puisque tout le monde tombe d'accord de l'inexac* titude de ces règles, il est inutile de les considérer dans leur principe ; mais il n'est peut-être pas sans intérêt d'examiner, en prenant pour guide l'ouvrage de M. Guérard, si elles ont du moins de l'efHcacité comme moven mécanique et si elles apportent en réalité quelque aide aux élèves.
La grammaire que nous venons de citer nous signale, comme la plupart des traités^ analogues, cinq temps primitifs « qui servent à former les autres dans les quatre conjugaisons. »
De ces cinq temps primitifs, nous n'en reconnaissons que deux :
I* Le participe passée qui forme avec avoir les temps composés du verbe actifs et avec êlre le verbe passif tout entier.
(i) Cours complet de langue françaite, par M. Guérard, deuxième parue. Grammaire et compléments^ iS^édidon, ^^^7, P* 4if note i.
DB l'enseignement DE NOTRE LANGUE JÇ
!• IS infinitif qui sert à former le futur et le conditionnel; mais à Taide d'un procédé tout particulier, exclusivement propre aux langues néo-latines et qui n'a rien de commun avec ceux qu'indiquent les grammaires élémentaires (i).
Ces réserves faites, il nous reste trois temps primitifs destinés à former quatre temps dérivés, ce oui est, pour un moyen mécanique, un résultat assez méaiocre; encore le fonctionnement en est-il imparfait et compliqué : ainsi, le présent de l'indicatif, mis cependant au noabre des temps primitifs, ne peut former ses trois personnes plurielles qu'à l'aide du participe présent ; et, malgré cette intervention inattendue, on ne peut rendre compte de la formation de la troisième personne plurielle du type même de la troisième conjugaison : ik reçoivent^ considérée, en désespoir de cause, comme irrégulière.
Enfin la règle suivante nous paratt plus extraordinaire encore que tout le reste :
« Du présent de [indicatifs on forme P impératif en 6tant les pronoms, je^ nous y vous.
Indicatif Impératif
J'aime aime
Nous aimons aimons
Vous aimez aimez. »
Comme on nous prévient d'autre part, à l'impératif, dans la conjugaison même, que ce mode n*a point de
Eremière personne, c'est faire croire à l'élève que par i suppression du pronom je on peut métamorphoser une première personne en seconde personne, transformation grammaticale à coup sûr assez curieuse.
Telles sont les merveilles de la mécanique 1 C'est là encore un des résultats de l'application incon-
(I) Voyes, d-après, pages 76 et 77.
40 DB L*BNSEIGNBMENT DE NOTRB LANGUE
sidérée des procédés de la grammaire latine au français.
Fausse relativement aux deux langues, la théorie de la formation des temps a, pour le latin, Tavantage d'aider la mémoire, puisque quatre temps primitifs y servent à former huit temps dérivés ; mais, pour le français, cet amas de régies de fantaisie ne présente que des inconvénients et peut être remplacé par deux ou trois observations exactes et courtes sur les rapports et les différences des terminaisons des temps.
Sans donner lieu à des changements aussi importants, les chapitres consacrés aux mots invariables contiendront toutefois un bon nombre de modifications de détails sur lesquelles il est inutile d'insister ici.
Quant à la grammaire du degré supérieur, qui doit, suivant nous, être une véritable grammaire historique^ il ne suffit pas qu'ainsi qu'il arrive aujourd'hui dans la plupart des ouvrages de ce genre, elle contienne plus de règles particulières et d'exceptions que la grammaire élémentaire, qu'elle soit en un mot, suivant la naïve expression de certaines gens, qui considèrent ce terme comme un éloge, plus compliquée.
Son but principal doit être de faire comprendre, aussi bien que le permet l'état de la science, les principes