I II
Lettre à M. Michel Bréal sur la Sémantique
Cher Monsieur,
Les renseignements que vous me demandez si aimablement ne me seraient pas faciles à trouver quand même j'aurais ma bibliothèque i ma disposition ; vous êtes de ceux à qui il faut tflcher de ne rien dire de banal, de connu, sous peine de paraître, suivant le proverbe latin, porter du bois à la forêt et, d*un autre c6té, les observations neuves et personnelles sont rares lorsqu'on est pris au dépourvu et ou'on n'a sous la main qnue deux livres, i la vérité bien aifférents : les Amours de Ronsard, que je vais publier à mon retour, et le Pêcheur tT Islande j de Loti, que je suis en train de liçe à ma femme.
Faute d'autres ressources, je vais chercher ce qu'ils me peuvent fournir sur l'étendue, la variété et parfois la contradiction des acceptions et des sens, en suivant le mieux que je pourrai les procédés que vous avez mis en usage aans la seconde partie de vos mots latins^ et surtout dans le mémoire ou vous avez si finement expliqué le mot sublime.
Je laisserai de côté la pathologie verbale, n'ayant en ce moment rien de particulier à vous soumettre à cet égard.
J'ouvre le premier livre des Amours et j y trouve :
Injuste amour ! fusil de toute rage!
))0 LETTRE A M. MICHEL BRiAL
Comme la tendance de notre langue est de restreindre de plus en plus, dans fintérêt de la précision, cha- 3ue mot i un sens principal et souvent unic^ue, ce sens 'amorce a disparu et est devenu inintelligible pour le public aussitôt que fusil s*est dit de Tarme entière.
En vertu du même principe, les extensions de sens des termes déjà anciens ont beaucoup moins bien réussi que la création de termes complètement nouveaux. Je trouve plus loin :
Les deux fermej aax cris de sa dooleur Chaogeans de teint, de grâce et de couleor Far sympathie eo deviendront malades.
Muret explique ainsi le sens de fernie:^^ dans ces vers détestables : (c Arreste^, mot italien, d Cette acception n'avait rien que de naturel; mais pour nous fermé voulait dire clos et ne pouvait plus signifier autre chose.
Quelquefois, cependant, un sens se substitue i un autre avec une singulière hardiesse, mais c'est alors par Teffet d'une sorte de création spontanée, par un procédé qui n'a rien d'artificiel ni de littéraire. Voici, i ce sujet, l'exemple assez curieux que me fournit laseconde autorité que )e vous ai annoncée, Pierre Loti :
« Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement... sur la tète, Tespèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle Suroit (du nom de ce vent de Sud-Ouest qui, dans notre hémisphère, amène les pluies. »)
Dans cet ordre d'idées, les passages d'un sens à un autre sont tellement faciles et tellement singuliers que le même mot damas peut signifier tour à tour un cimeterre, une étoffe ou une prune, suivant la phrase dans laquelle il entre, sans que personne soit jamais embarrassé pour lui attribuer son véritable sens.
Si, laissant là mes lectures actuelles, j'interroge mes souvenirs, je trouve que l'adjectif nécessaire a eu, au xvii« siècle, diverses acceptions curieuses.
LITTRB A M. MICHBL BRÉAL ))I
Dans le Coche et la Mouche^ La Fontaine parle des gens qui font les nécessaires^ c'est-à-dire qui agissent comme s*iis se croyaient indispensables; dans 17mpromptu de Versailles, le mot devient un vrai substantif. On ht dans la liste des personnages : f nécessaire ^ 2* nécessaire. Ces nécessaires ne sont pas, comme on pourrait le croire, des personnages chargés d'une fonction particulière; mais des courtisans qui font les importants, et, de leur propre mouvement, viennent, au nom du Roi« réclamer le commencement de la pièce (la dernière scène de la comédie le prouve). Certaines personnes, et particulièrement les Précieuses, dont le procédé le plus ordinaire de langage était d'employer les adjectifs substantivement, disaient un nécessaire pour un domestique, comme on devait plus tard dire, dans le même sens, par un euphémisme démocratique : un offir deux. Mais comme, si à certains égards un domestique semblait un homme nécessaire, l'emploi d'un très grand nombre de valets peu occupés pouvait aussi les faire considérer parfois comme inutiles, ce mot inutiles signifiait aussi valet dans le langage des Précieuses.
C'est ainsi que Somaize explique cette phrase : « J/idtile^ ôtez le superflu de cet ardent », par : laquais, mouchez la chandelle.
Ainsi, dans ce langage, nécessaire et inutile arrivent à signifier la même chose.
Une acception accidentelle d'un mot devient quelquefois si dominante que les autres sont comme effacées de la langue. Si l'on entrait un de ces soirs au café des Variétés et qu'on y lût ce vers de Corneille, d'ailleurs assez peu cornélien :
« Une heure de remise en eût fieiit mon épouse, »
à des spectateurs venant de voir le fiacre 147, ils comprendraient à coup sûr quelque sottise, mais comme la Clyméne de la Critique de PEcole des Femmes^ ce
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seraient eux qui feraient la- Mleté. et. GoraeiUe i^^y serait pour rien.
Pouvait-jl prévoir que remise ^ au sens d'ajournement, deviendrait promptement presque hors d'usage, excepté /dans la locution sa/t^ remise; qu'au contraire l'action de remettre habituellement une voiture sous un hangcurd communiquerait à ce hangard le nom de remise, que. du ^hançard il passerait à la voiture et qu'enfin une heure de remise sigùifierait une heure de voiture.
Pardon de tout ce bavardage inutile dont l'excuse est ' le plai^r que je prends à causer avec vous, ^t croyezmôi toujours votre' bien dévoué.
Septembre gëSÔ.
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