I : sons de l'étang, les lapins de la garenne et les faisi
de la basse-cour.
M. Lefèvre, en publiant ce poème, a négligé détails qui auraient complété, sur un nouveau poi
DB hA LANGUE DE CORNEILLE I75
Thistoire de la vie de Corneille et des personnes avec lesquelles il s'est trouvé en rapport. Ces recherches^ qui conduiraient assez loin, seraient ici fort déplacées ; mais nous n^avons pu nous soustraire au désir de donner du moins quelques renseignements tout à fait indis-* pensables à Tintelligence de ce curieux morceau Ti). Le Timandre dont parle Corneille n'est autre qu un certain abbé Le Gendre, curé de 1 église Saint-Michel d'Hénouville, fort grand amateur d*horticulture, et revêtu du titre officiel de contrôleur des jardins fruitiers de Sa Majesté; en i6<7, il se fit adjuger vingt-sept arpents de bois sur la lisière de la forêt de Roumare pour y faire Tessai de la culture de la vigne, et Ton trouve encore aujourd'hui, au milieu du fourré, quelques ceps qui font connaître l'emplacement de ses anciennes possessions. Quant i sa demeure, elle a bien perdu de son éclat, sans pouvoir perdre de son agrément, et le jardin, cultivé jadis avec tant de sollicitude, n'est plus qu'une de ces vastes cours champêtres, toutes plantées de pommiers, dont les branches viennent Eendre jusaue sur l'herbe. Ce qui n'a point changé, ou ien peUf c est l'admirable vue dont il jouit :
La Seine, en divers lieux, bat le pied des rochers ; L'œil» en se promenant, aécouvre huit clochers Dont les noms, par hazard, terminant tous en ville, Semblent servir de rime à celuy d'Hénouville.
M. Lefèvre, qui a recueilli avec tant de soin jusqu'aux moindres fragments de Corneille, a pourtant oublié deux opuscules, peu importants il est vrai, mais curieux pour l'histoire de la représentation des pièces de notre poète : les Desseins cT Andromède et de la Toison ior. Ils ont échappé, du reste, aux plus exacts historiens et aux plus consciencieux éditeurs, et tout
(i) Nous les devons à Taimable obligeance de notre confirèrei M. Ch. dt BeaurepairCi archiviste de la Seine^Inférieure,
176 DE LA LANOUB DB CORNBlLUi
récemment encore à M. Edouard Frère, dans son excellent Mammd de biblio^^ie normand.
Le second de ces ouvrages de Corneille devrait cependant être connu depuis fort longtemps, car il fipire parmi les opéras, sous le n* coC^ A, dans le Citjlogne des Ihrts w^iméi de la BioUaihiouê du Roy, publié en 1^50 ; quant an premier^ il est entré dans le même établissement à une époque postérieure, mais à coup sûr encore fort ancienne, et porte le n* 5564 B. Ces dlfarins soni des livrets faits par Tauteur pour rin* teUigence de son ouvrage ; on les vendait sans doute au théâtre^ et même« lorsque la représentation avait lieu à k cour ou chei quekiue riche particulier, on les donnait aux personnages de distinction. La première entrée du divertissement quit suit le Bomrgeoa gentilhomme nous iut assister à une distribution de ce genre ; un des personnages s'écrie :
De io«t ccgL kwÊC et Btt Je sm «■! amiHi,
El ctift »w do«it est kid,
QMMtreiae, Sî teft Uk et s gCBtOk.
De «uii «fuMorevx robfêt, NIÙ1 Mft à soa 90«kut Cm Ime de beOct Fmt lire k SBÎet.
Quand le livret était ainsi destiné à emfiquer un bal- Kk« il tK>rmait à Kn seul toute la pubMation; mais, k>n^u^il s^appliquait à un opéra^ if paraissait d'ordinaire avant Vouvrage : voici« du reste, les détails que Cv>re«iUe nous donne à ce sujet à la fin du dbarâ^An- ^^■iMr « J'av dressé ce discours seulement en attendant rimrn$»on de la pièce entière* pour seruir à simlageî ^ ^spart de mes spectateurs, qui, pour mieux satisiNMe la >(^eué par les grâces de la perspectiNre^ te p h nc t n t dans les loges les plus esloignées où
beaucoup de vers échappons à leurs oreilles, ne leur laissent pas bien comprendre la suite de mon dessein, y y ay meslè les paroles qui se chantent en musique, et qu'il est impossible d*entendre quand plusieurs voix ensemble les prononcent. »
En rapprochant les morceaux dont parle ici Corneille du texte des pièces entières, on rencontre quelques variantes, parfois même des passages retranchés plus tard ; on en trouve un, assez important, dans le Prologue de la Toison dor.
Nous ne pousserons pas plus loin cette étude sur la /angue de Corneille, car, pour la développer et l'étendre, il faudrait ou empiéter sur le Lexique, dont elle ne doit être que la préface et l'analyse, ou aborder l'appréoiation, non pas seulement de la langue, mais du style e Corneille, sur lequel on a depuis longtemps tout dit, t si bien. D'ailleurs, à voir soutenir, a Toccasion du Kxième écrivain, des opinions si diverses, parfois même ^i contradictoires, on se sent pris d'un tel scepticisme littéraire et d'un si grand découragement, qu'on se ^orne volontiers aux humbles recherches grammaticales ^t que, même sur ce terrain, on s'écarte le moins qu'on ^eut de l'observation des faits.
En commençant notre Lexique, nous voulions entreprendre de tout expliquer, résoudre toutes les objections, relever toutes les méprises des commentateurs; mais nous nous sommes peu i peu convaincu que cela n'était point nécessaire et que notre tâche était plus facile ; que d'ordinaire la réunion des divers exemples, roupés sous un même mot et confirmés au besoin par es passages empruntés aux prédécesseurs et aux contemporains de Corneille, répondait assez aux attac|ues injustes, et tenait parfois lieu de toute autre explication. Nous conservions encore cependant quelques scrupules au sujet de cette méthode ; la Préface du Dictionnaire historique de la langue française les a fait disparaître.
17Ô 6b la langue db cornbillb
Grflce à ce procédé, le plus simple et le plus scientifique en même temps, les tournures reprochées à nos auteurs classiques, et considérées à tort comme des exceptions et des licences, témoignent, parleur nombre même, d'un usage fréquemment répété, dont il est facile de déduire des règles très différentes des nôtres, mais souvent plus logiques et toujours appliquées d'une façon aussi sûre et aussi constante.
Après quelques études de ce genre faites sur nos principaux écrivains, on possédera les matériaux nécessaires pour entreprendre une véritable grammaire française historique, remontant aux ori^nes mêmes de la kmgue, indiquant les diverses habitudes suivies par ceux qui Tont successivement parlée, signalant l'époque où elles se formulent en préceptes, le court instant où les grammairiens et les auteurs paraissent d'accord, et les circonstances qui rompent cette passaeère harmonie : œuvre immense par les travaux qu'elle demande-^ rait, mais aussi par ses conséquences ; où les principes de la grammaire générale, présentés au début, répandraient sur tout le livre une heureuse clarté, sans être nulle part opposés comme un obstacle aux vives allures et aux libertés de notre idiome ; où les opinions les plus diverses, les plus contradictoires, les archaïsmes du peuple et les scrupules des délicats, trouveraient leur éclaircissement et leur conciliation, i l'aide d'études chronologiques donnant tort à tous en général, et raison i chacun à un certain moment et à une date déterminée ; dans laauelle aussi, comme conclusion et comme résuhat définitif, on chercherait à établir les règles du langage moderne, strictes et rigoureuses pour les matières aidministratives et judiciaires, plus flexibles pour la conversation et la correspondance, plus larges encore pour l'écrivain et le poète, qu'elles doivent guider sans jamais l'assujettir.
La Langue de Racine
La Langue de Racine
L*étude de la langue de Racine devrait, ce semble, avoir pour préliminaires Thistoire des mots dont il s*est servi, les exemples de Tusage qu^en avaient fait avant lui les poètes tragiques ses prédécesseurs. Mais pour cette histoire, pour ces exemples, nous croyons pou-
mêmes, où ils trouveront les observations de détail. Nous ne devons pas songer à reproduire ici ce travail ; mais nous demandons tout d'abord qu'on veuille bien s*y reporter, afin que Texamen de la langue de notre auteur en soit mieux éclairé, et qu'on n'y soit pas choqué d'une fâcheuse lacune. Ceci dit, nous entrons en matière.
L'erreur la plus ordinaire, contre laquelle il importe de se prémunir d'abord, quand on veut étudier la langue d'un écrivain, c'est de croire que tout ce qui, dans ses œuvres» s'éloigne de l'usage actuel, doit lui être attribué en propre, caractérise sa manière, sa langue à lui, porte la marque de son tour d'esprit, de son génie.
(Jne étude, au moins générale, de la langue du temps auquel l'auteur appartient, est indispensable pour éviter cet écueil^ auquel sont venus se heurter bon
l82 LA LANGUE DB RACINE
nombre de critiques et de commentateurs, principalement vers la fin du siècle dernier.
Parmi les mots c^ui, dans les œuvres de Racine, ont plutôt reçu Tempremte de Tépoque que celle du poète, nous citerons, i titre d'exemples, et sans nous piquer d'être complet : .
Courage, dans le sens àf m coàMV ^\. Détestable^ signifiant « digne d'être détesté », et non pas seulement « très mauvais » ; Ennui^ pour « violent chagrin » ; Esùérance, pour « attente » , même en mauvaise part ; Galant^ dans le sens d' « élégant, qui a bonne grâce x> en fait de littérature et d'art, même antiques, et, par exemple, en parlant des poèmes d'Homère ; Gêner (mettre à la gêne^ à la géhenne) « faire souffrir extrêmement » ; Génie ^ si^ifiant « le naturel » , sans exprimer l'idée de supériorité créatrice, etc. ; Honnête^ honnêtement^ au sens ae « convenable, convenablement, facilement » : « habi^ honnête, je n'en vivrois que trop honnêtement » ; honnête homme, dans son sens d'^autrefois assez peu précis, et beaucoup plus étendu que <:elui qu'a conservé de nos jours cette expression; Imbécile, au sens latin de « faible » ; Incommodé^ pour « eêné, indigent » ; Lettre^ pour « écriture, main », façon d'écrire à laquelle on reconnaît au'un écrit vient dételle ou telle personne ; LiberUnage, dans le sens que nous donnons à c libre pensée » ; Manière^ pour c espèce » : « cette manière de lettre »>. M^cAa/t/ a une force* qu'il a aujourd'hui perdue, et s^emploie dans le plus haut style, en parlant d'un criminel, d'un grand coupable; d'un autre côté, dans un langage plus familier, il a souvent la signification de mauvais : « méchants auteurs, méchantes maximes, méchante morale » ; Misère a l'acception générale de <« malheur » ; Nourrir^ nourriture^ celles d' « élever, éducation » ; Oppressé, qui n'a plus aujourd'hui qu'un sens purement physique, se prend au figuré comme maintenant opprimé; Parties înarque les
LA LANGUE DU RACINE l8)
cSifiërentes qualités essentielles d^une personne, d'une rofession : « toutes les parties d'un véritable académiien. » Pénétration s'employait rarement seul comme
cuijourd'hui ; il exigeait d*ordinaire un complément : m pénétration d'esprit » ; Pitoyable était usité dans son sens étymologique, pour « attendrissant, excitant la j)itié » ; Plaisamment voulait dire « d'une façon qui ]>lalt, d'une manière agréable » ; Po//» désignait la chevelure ou la barbe : « le poil hérissé, faire le poil. » Préoccupé signifiait, suivant son étymologie : a occupé d'avance »; et un « cœur préoccupé » était, par conséquent, un cœur où la place était prise ; ProcAam, qui ne se dit plus guère que du temps, s'employait alors très fréquemment en parlant de Tespace : « chambre prochaine, BMél prochain » ; Singulier j singulièrement ayaieni le sens que nous donnons aujourd'hui à « particulier, particulièrement, principal, principalement » ; Soin voulait souvent dire a inquiétude, chagrin » ; Succès^ succéder indiquaient surtout l'événement, l'issue bonne ou mauvaise d'une affaire, d'une entreprise ; Tourmenter^ comme gêner, avait une énergie qu'il a un peu perdue maintenant.
Il faut mettre à part, outre les mots et les tours du commun usage, ceux qui, dès lors, étaient des archaïsmes : ils n'appartiennent pas non plus à l'auteur, à moins qu'il n ait été les chercher plus ou moins loin dans le passé, et qu'il n'y ait là un renouvellement presque équivalent à une création. Mais tel n'est pomt le cas pour Racine. Il n'a jamais affectionné les expressions et les locutions vieillies. Celles qu'on rencontre en très petit nombre dans ses œuvres sont les derniers vestiges d'un usage qui s'éteignait ; mais on n'y saurait voir aucun désir prémédité ainnover en renouvelant. Elles se trouvent presque toutes soit dans les poésies de jeunesse, soit dans les livres annotés, soit ennn dans
184 LA LANOUB DB RÀCINB
la Correspondance^ où elles sont employées en badinant (1).
Quelques mots anciens ont été introduits par Racine dans les Plaideurs (2) pour concourir à l'effet comique, mais sont tout acciaentels dans ses œuvres, et ne peuvent, à aucun égard, être considérés comme faisant réellement partie de son vocabulaire.
Nous avons signalé, dans un assez grand détail, le soin curieux avec lequel Corneille met i profit les . termes spéciaux que lui fournissent les diverses professions (3). Racine n'a point suivi cet exemple. Il n'a demandé aux vocabulaires techniques qu'un fort petit nombre de mots, en dehors de ceux qu'un fréquent usage avait déjà fait passer dans le langage commun.
Des expressions comme U en vint que^ue Vent^ en Défaut j faire Ombrage^ Parer les coups, tirent bien, à la rigueur, leur origine de la' vénerie, de l'équitation et de 1 escrime, mais elles avaient depuis longtemps cessé d'appartenir i ces dictionnaires particuliers, pour prendre un sens beaucoup plus général.
Quand nous disons que Racine s'est généralement abstenu des termes techniques, on peut réclamer une exception pour les termes de droit, dont la comédie des Plaideurs est remplie. Le sujet le dema/idait, au reste. Racine, c'est lui qui nous l'apprend, ne devait point la connaissance de ces termes a une étude appro-
(i) Voyez, par exemple, au Lexique : Accoutumance, avAir Accoutumé de, Agace, Amnestie pour amnistiej Atours. Attache^ pour attachement^ Blanc signé, Breveté pour bniyeté^ Chantre en parlant d'un poète ou d'un oiseau, Chenu, Coutumier, au Dc^u, Devers, Discord. Discorder, Féru, Ficher au sens ^t fixer ^ Fil de perles pour collier de perles^ Mie en ^parlant de la bonne d'un enfant. Nocher, Oncques, Parentage,* Parochial, Pers, Retardement, se Revancher, Sourdre.
(2} Tels sont céanSy icelui^ icelle^ les plaids^ etc. ; telle est encore la vieille prononciation de la diphthongue ci : voyes ci-après, Prononna^ion,
(3) Lc^ que de Corneille^ pré&ce, page ir et suivantes.
Essai
sur
la
Langue de La Fontaine
ld6 LA LANGUE DB RACINI
bien loin, disoBs*le pour son excuse, d'être le créateur ; car, lorsque nous venons de dire que c'était chez lui une langue particulière, à part, nous n'avons point entendu qu'elle n'appartint qu'à lui.
Tantôt l'amant est représenté avec toute la rigueur des termes militaires, se préparant à Y attaque^ à Vassaut^ et enfin, « menant en conquérant sa nouvelle couqiMe^^ et Tamante le proclame « son painqueurn; tantôt, au contraire, le poète nous le montre s avouant vafncu, lui rendant les armes, enchaîné^ subissant un joug^^ captif, perdant sa franchise^ passant sous les lois d'une belle, dont les yeux sont ses aimables tyrans; recevant une atteinte, une blessure, ayant l'Ame blessés pour une cruelle, une ingrate^ une inhumaine, de laquelle il attend toutefois « quelque heureuse foiblesse » pour laquelle il brtUe, à qui, par des métaphores assez étranges, et qui ne s'expliquent aue par l'oubli des signincations primitives, il demande de couronner sa fiamme, ses feux. C'est encore par suite d'un tel abus des mots qu'un amour coupable devient mh^ flamme noire; c'est ainsi également qu'après avoir dit qu'une femme est Y objet d'une vive passion, on en est venu à dire que c'est un « bel objet » et i désigner Thésée comme un « volage adorateur de mille objets divers ». Nous venons de voir le mot à^ adorateur ; en effet, la femme, après avoir été représentée comme une place de guerre dont il s'agit de s emparer, se transforme aussi» aans ce langage, en une sorte d'idole : il y est question de divines princesses, de divins appas ; les yeux d'une belle deviennent les dieux de celui qui, ne se conten* tant plus d'aimer, d'adorer même, s'écrie : « Que disje aimer i* j'/^o/d/reJunie. »
Cette langue artificielle, que Racine, par son bon goût, eût été digne de réformer, un de ses personnages se réproche de n'en pas posséder assez bien toutes les ressources et dé parUr une langue étrangire (Phèdre,
sur la Langue de La Fontaine
Le maniement et emploite des beaux esprits donne prix à la langue, non pas l'innovant tant, comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, Testirant et ployant.
(Montaigne, EssaiSy liv. III. ch. 5.)
Quel sujet que Texamen de la langue de La Fontaine!... c^est Tétude de la langue française elle-même dans tout ce qu'elle a de plus noble et de plus familier, de plus railleur et de plus tendre, de plus simple et de plus élégant. Il ne saurait y avoir pour le public un meilleur centre d'observation. Les auteurs plus modernes lui apprendraient peu de chose, les textes plus anciens le rebuteraient ; mais La Fontaine, qui nous a charmés tout enfants, ne peut nous paraître un étranger : nous croyons le comprendre* parce que nous le savons
Ear cœur, et nous sommes très disposés à écouter de onne grâce celui qui promet de nous parler de ce charmant écrivain, et ae nous aider à le mieux connaître.
Par malheur, Tauteur du livre que nous avons sous les yeux a négligé volontairement la partie la plus curieuse de son sujet. Voici comme il s'exprime dans son avertissement : « Ce n'est pas un langage, un style
r88 UA LANGUI OB lUCIIIB
Les épithëtes y manquent de précision et y sont employées d*une façon quelque peu banate. C est là, du reste « parmi les défauts de ces ouvrages de la jeunesse, le seul que peut-être on serait tenté de relever ci et li plus tard, mais bien rarement.
Dés vers insérés dans une lettre de 1662 nous représentent la lune « tenant cercle avec les étoiles » ; les étoiles elles-mêmes sont des diamants. Dans la Promenade de Port'Rûjral, Teau devient tour A tour du cristal^ de r argent liquide ; Tonde re/rise la surface de ses flots ; un étang est un « miroir humide » où les tilleuls et les chênes se mirent; les poissons sont des « nageurs marquetés w , les cercles qu*ils décrivent en nagent, deâ couronnes; lès arbres des « géants^ de cent bras armés », qui semblent prêter leur forte échine au soleil; ils forment des allées éioilées^ c'est-i-dire en forme d'étoiles. Les fleurs des arbres i fruits sont une neige empourprée; la laine des troupeaux est une neige lui^ santé; le blé, un or moupantj une richesse flottante. Tandis que les arbres sont transformés en géants^ les cerfs»
... ces arbres vivants^
De leurs bandes hautaines
Font cent autres grands bois mouvants.
(lY, tg^Poés. div., jfi-So.)
Puisqu'il est certain que Racine est Tauteur de ces poésies de jeunesse, on ne saurait trpp admirer Ténergie avec laquelle il a su se dégager, presque complètement, de cette recherche, de ces comparaisons forcées, de ces procédés descriptifs, qui transforment tout en or« en pierreries, etc^ sans donner aucune idée de la chose décrite. Plus tard, ces défauts ont entièrement disparu ; au moins est-il bien rare, qu'on rencontre encore quelque expression douteuse, quelque métaphore -incohérente, comme :
6SSAI SUR LA LANGUE DE LA FONTAtNE lit
parait beau ou touchant ; mais la moindre erreur, la moindre incorrection le choque : parfois même, il faut l'avouer, sa délicatesse ressemble un peu à celle du Sybarite, et il est offensé d'une hardiesse louable ou <l'une beauté un peu rude, comme d'un véritable €iéfaut.
Il faudrait savoir rentrer dans cette voie, tout en mAchant d'éviter l'exagération. Les critiques de nos jours xi*OQt point, comme La Harpe et Marmontel, Tavantaçe d'une tradition presque immédiate, dont à coup sûr ils sauraient mieux profiter ; mais Tétude les a encore plus rapprochés du xvii® siècle que le temps ne les en a éloignés. Aujourd'hui, la langue de cette époque est ^ssez bien connue pour qu'un philologue exercé puisse expliquer les irrégularités apparentes, éclaircir les ^constructions obscures, fixer approximativement Tâge <ies mots ; toutefois, s'il veut aue son travail offre un intérêt réel, il doit, en outre, Distinguer avec soin les divers éléments dont le style de son auteur se compose, «xaminer avec quel art il les a combinés, et chercher ^ pénétrer le secret de son talent.
Nul poète ne prêtait, autant que La Fontaine, à ce ^enre aétude ; il accepte plus complètement que tout autre le vocabulaire de son temps ; il ne blâme pas, comme Boileau ou Molière, les affectations à la mode, €t sait au besoin s'en servir et se les faire pardonner. En adoptant le langage de la cour, il ne fuit ni les proinncialismes ni même les patois ; souvent, il emprunte des expressions à ses prédécesseurs pour rendre plus fidèlement toutes les nuances de sa pensée ; parfois enfin nous surprenons avec étonnement dans ses vers une alliance de mots qui semble appartenir à Tun de nos contemporains. Nous ne pouvons songer à recueillir ici tous les passages que ses œuvres nous fourniraient à Tappui de nos assertions ; nous nous contenterons de soumettre au lecteur un certain nombre d'exemples.
1^0 LA ua«ouB t>B. luaim
sonner Haut; le prendre de Hauteur; ne pouvovr aller Loin ; dormir un Miserere; mettre à Pis faire; au fait et au Prendre; Prendre au mot; etc.
Dans ses lettres d'Uzès, on rencontre quelques expressions patoises ou locales ; plus d^une écrite en plaisantant Ti). Nous remarouerons, en passant, qu'il lui est arrivé d attribuer au miai ce qui ne lui appartenait pas ; ainsi, de regarder comme propre i Uzès h locu^ tion assez générale alors en France : « pousser le temps par 1 épaule (i). )>
Quant aux manières de parler proverbiales, elles abondent chez Racine, dans sa correspondance, dans ses notes, dans sa comédie des Plaideurs^ partout en un mot, où le genre le permet. Voyez, par exemple, au Lexique: fétois un bon Apôtre; sa Bue se rémauffa; gros comme le Bras ; de Caen à Rome; en un mot comme en Cent ; Chanter pouille ; jeter le Chat aux jambes ; fjr pendrai ma Chemise; tiré par les Cheveux; remuer Ciel et terre ; pas de Clerc ; se tenant Clos et covvert ; fausser Compagnie ; avoir le Diable au corps ; à Deux doigts de ; filer Doux ; à bonnes Enseignes ; faire F Entendu ; Face de Carême; se faire de Fêle; je ne fus jamais à telle Fêle; faire Feu qui dure; sur l'avenir bien Fou qui se ftra; faire claquer son Fouet; s'en aller en Fumée; casser aux Gages ; courir le grand Galop ; Graisser le marteau ; Graisser la patte ; faire le pied de Grue ; par'^ 1er bien plus Haut que^ danis le sens de « se vanter de quelque chose de mieux » ; traiter de Haut en bas ; Heureux comme un roi ; à la Joie de mon cœur ; pleurer à cœur Joie ; Leurrer de ; courir deux Lièvres à la fois ; fX brûlerai mes Livres ; il faut être Loup avec les loups ; voilà comme on fait les bonnes Maisons ; suis-jè pas fils
(i) Vores au Lefique : Adiousias. BraauêneSj Cansê^ Pichêi^ Pohdê^ Salmée [ jotgnez*y les mots BesocM^ Cairi^ Souchêi, pris dans les annotauons ou les exercices de traduction.
(a) Yoyei l'article ^ttle.