‹ Études de langue françaiseChapitre 3 sur 42 · DB L*ENSBIGNEMENT DE NOTRE LANGUE 4I · texte numérisé non relu

DB L*ENSBIGNEMENT DE NOTRE LANGUE 4I

des règles données dans le premier ouvrage, d'en faire connattre avec plus d'étendue et de détails les diverses applications d'indiquer les vraies causes des exceptions et de irrégularités apparentes.

Mais il importe de ne point confondre la grammaire historique de notre langue avec l'histoire de la formation de notre vocabulaire ou avec la grammaire de l'ancien français, ainsi qu'on l'a fait dans quelques ouvrages récents, fort remarquables d'ailleurs.

Une grammaire historique pratique doit prendre notre grammaire actuelle telle qu'elle est, indiquer l'origine et partois la date précise des règles aujourd'hui reconnues et observées, enfin^ expliquer et résoudre les anomalies et les exceptions en les signalant comme des vestiges et des débris de divers états de la langue.

Ainsi entendue, elle devient le complément naturel et nécessaire de l'excellent dictionnaire de M. Littré, qui n'est pas non plus le vocabulaire complet de notre langue à toutes les époques, mais seulement celui du français de notre temps, éclairci par le rapprochement des formes et des sens actuels avec ceux qui ont été employés jadis.

La nécessité, indispensable même pour renseije^nement primaire, de ne plus avancer de faits sans en mdiquer la cause, commence à frapper tous les bons esprits ; et nous ne saurions mieux faire, pour donner plus de poids et d'autorité aux idées que nous défendons, que de citer cette page excellente, et parfaitement appropriée à notre sujet, d'un livre tout récent, où M. Bréal, réminent professeur du Collège de France, réclame avec autant d'ardeur que de logique une réforme générale de renseignement.

« Il est certain qu'une règle ainsi formulée : G^/i^est féminin quand l'adjectif précède, masculin quand l'adjectif suit, n'a rien qui stimule Tesprit. C'est un cas de tératologie grammaticale devant lequel l'intelligence est

42 DB L*BNSE1CNEMBNT DB NOTRB LANGUB

invitée à s'incliner. Mais si, lisant La Fontaine avec un de mes élèves, je trouve ces vers :

Je suis Ovseau : Toyez mes aisles Vive la Geat qui fend les airs 1 (i)

et que, expliquant ce mot, j'y rattache le pluriel gens et les expressions : les vieilles gens^ les bonnes gens^ voici que rélève commencera à réfléchir. Je lui dirai alors que le sens du mot gens étant devenu de plus en plus semblable à celui, du mot homme^ il a été tait masculin, excepté dans ces Quelques locutions qui étaient trop bien établies par 1 usage pour qu'on pût les modifier. L'élève aura une vue sur le passé de la langue et il n'en retiendra que mieux la régie (2). »

Ajoutons aue« par suite d'une assimilation du même genre entre nomme et personne^ ce dernier mot a luimême été suivi assez fréquemment chez les auteurs du dix-septiéme siècle d*un pronom masculin :

<i On rend une personne insensible quand on le reprend trop (j), »

« C'est de ces sortes de personnes que le Seigneur a prédit qu'/Vs seroient sauvés difficilement (4). »

Un seul fait incontestable allégué à propos, résoudra souvent d'une manière définitive plusieurs questions depuis longtemps controversées :

J'obtiens lettres royaux^ et je m^inscris en fiiux.

dit Chicaneau dans Les Plaideurs {Ç)^ en racontant à la comtesse les diverses phases de son procès. Là-dessus

(1) Livre II, fables.

(a) Quelques mots sur t Instruction publique en France, par Michel Bréal. — Paris, Hachette, 187a, p. 46.

(3) Racine. Livres annotés, tome VI, p. 307, édition de M. Mes* nard.

U) Racine Des sainu Martyrs d^ Alexandrie^ tome V, p. Soo. (5) Acte \y se. vu.

Dl L*BNSBIGNBMENT DE NOTRE LANGUE 4J

les commentateurs sont fort empêchés et les grammairiens très perplexes : ils font à ce sujet les plus singulières suppositions du monde; et Charles Nodier luimême, assez versé cependant pour Tépoque où il écrivait, dans la connaissance de notre ancienne langue, ne sachant comment se tirer de cette difficulté, avance que lettres « est... masculin au pluriel dans ce solécisme de chancellerie : lettres royaux (i). »

Les expressions grand messe^ grand ville^ grand place^ grand mère, n'ont guère paru moins embarrassantes.

A bout de conjectures, les grammairiens se sont imaginé qu'il y avait dans ces adjectifs un e élidé qu'ils ont remplacé par une apostrophe, dont toutefois ils n'ont osé affubler la mère grand du Petit-Chaperon rouée.

L'explication de ces prétendues bizarreries est des plus simples.

En latm les adjectifs de la première et de la seconde déclinaison ont une terminaison particulière pour le masculin et une autre pour le féminin : bonus^ pona;et ces deux terminaisons ont persisté en français : l?on, bonne.

Généralement au contraire ceux de la troisième déclinaison n'ont qu'une seule terminaison pour le masculin et pour le féminin : regalis, regalis; grandis^ grandis.

L'ancien français, calqué sur le latin, n'avait aussi qu'une seule terminaison pour ces adjectifs : on disait le palais royal ^ la maison royal; le grand père^ la grand mère y etc.

Lorsque par analogie, on a ajouté dans ces adjectifs, ainsi que dans tous les autres, un e muet au féminin, les locutions populaires et celles qui, comme lettres royaux^ appartenaient à une langue technique, ne furent point modifiées et conservèrent la trace de l'ancien usage.

(i) Examen critique des Dictionnaires de la langue framçoise. — Puis, DeUnglc frères, 1829, iii-9*, p. 248.

44 DB L*BNSEIGNEMBNT DB NOTRB LANGUB

Cette curieuse observation n'est point du reste aussi nouvelle qu'on le croit et nos grammairiens auraient pu en profiter depuis longtemps, car Patru, ce connaisseur si délicat de notre langue, Tavait déjà faite, mais sans y insister, dans ses notes sur les Remarques de Vaugelas (i).

En lisant avec soin les ouvrages de ces observateurs attentifs et minutieux, on s'aperçoit qu'ils avaient assez profondément étudié l'histoire de notre langue; mais, comme ils ne s'y étaient pas appliqués particulièrement, on n'a pas employé d'abord le petit nombre de matériaux utiles qu'ils auraient pu fournir, et qui ne nous frappent que depuis qu'on les a retrouvés par une autre voie, et mis en lumière dans leur ensemble.

Vaugelas a, beaucoup plus fréquemment qu'on ne serait disposé à le croire, de ces aperçus heureux, au milieu desquels, indifférent en apparence, ou plutôt intimidé par la crainte de paraître pédant, il s'arrête tout à coup, mais qui, vérifiés par l'érudition moderne, ont leur place nécessaire dans une grammaire historique.

Cette tendance curieuse de notre langue qui a fait succéder le lendemain à ten demain et qui pousse encore invinciblement les cuisinières à dire le levier au lieu de Pépier, a été ainsi indiquée par lui avec beaucoup de justesse dans sa remarque intitulée :

« S'il faut dire landy ou landit. »

<t II est certain qu'hedera, cette feuille tousjours verte s'est longtemps appellée en François hierre, il ne faut que lire les vieux Autheurs pour en estre asseuré, et mesmes ï Abbaye dHierre, s appelle en latin hedera; on

(i) « Nos ancêtres disoient grand avec un /, tant au féminin qu'au masculin... ils dirent grand avec un d aussi bien que grami avec un / et les joignoient ensemble avec les substantifs féminins sans apostrophe. »

Œuvres diverses de M. Patru, 4* édition. — Paris,N.-P. Armand, M.DCC.XXII, in.4% tome II, p. 5^*4.

DB L ENSBIGNEliENT DE NOTRE LANGUE 45

a donc esté long-temps, que Ton disoh thîerre, pour la hierre^ à cause que Ye et Va de Tarticle masculin et du féminin se mangent, comme chacun sçait, deuant la voyelle du mot suiuant ; mais depuis on en a fait vn seul mot lierre; et alors il a fallu luy donner vn nouvel article et dire le lierre.

« le sçay qu'il y en a d'autres exemples indubitables en nostre langue, qui ne se présentent pas i point nommé, quand on en a besoin, mais ie suis asseuré qu'il y en a« Et cela est si familier à la langue Espagnole, que ce n'est pas vne merueille si la nostre en tait autant, car en tous les mots que les Espagnols ont pris de TArabei qui commencent par a/, comme alcoua^ algua^il^ almohada^ alcalde, cJcayde, et une infinité d'autres, quoy que cet a/, soit l'article Arabe, on n'a pas laissé d y adjous* ter l'article Espagnol et de dire, elalcoua^ elatgucu^il^ et almohaday etc. » (i).

A cette liste de mots arabes introduits dans l'espa* gnol et dont quelques-uns sont entrés dans notre langue, on peut ajouter alcoran, dont on s'est avisé, seulement à partir du dix-huitième siècle, de supprimer l'article arabe pour en faire te Coran^ ce qui taisait dire avec raison à Charies Nodier, fort opposé à toute innovation dans le langage : « Doit-on reléguer l'ancien nom de Valcoranj au nombre des mots passés de mode ? oui, si Ton étend ce principe aux mots alambic^ algèbre^ aUnanach^ et à leurs codérivés, autrement ce sera là une réforme inutile, comme toutes les réformes partielles (2). »

Parfois d*ailleurs Taddition de a/ ajoute au mot primitif une nuance toute particulière : ainsi Y alchimie et la chimie sont deux sciences fort différentes.

Nous avons déjà vu que les pronoms français ont en réalité trois genres, comme en latin, et qu'ils conservent

(i) Édition de 1647, P^S^' ^17 et 5 18.

(2) Examen critique des dictionnaires de la langue française, — Paris, Delangle frères, 1829, in-S*, p. 29.

46 DB l'enseignement DB NOTRE LANGUE

des traces de déclinaison. Il importera d'insister dans la Grammaire historique sur toutes ces particularités et d'expliquer par là beaucoup de faits importants qu'on ne remarque pas, ou dont on ne peut se rendre compte.

Autre peut s'employer, soit comme sujet, soit comme complément ; mais autrui est toujours complément d'un verbe ou d'une préposition, et n'est jamais sujet d'une phrase. Cette forme indique un cas régime de notre ancienne langue ; et, malgré les révolutions que celle-ci a subies, la persistance de son génie est telle que l'emploi du mot n'a pas sensiblement varié, et que le plus Ignorant n'oserait dire : « Autrui m'attaque, autrui me blâme. »

Le pronom indéfini on n'est point tiré d'un pronom appartenant i la langue latine On dit y était exprimé, soit par la troisième personne du singulier de l'indicatif passif : dicitur (\\ est dit) ; soit par la troisième personne plurielle de l'inaicatif actif, en sous-entendant homines : dicunt (ils disent ou les hommes disent).

L'allemand rend cette locution en plaçant avant le verbe le mot homme employé au singulier, mais d'une façon complètement indéterminée : man sagt^ mot à mot homme dit ou on dit, ce qui est exactement la même chose, car on ou om est une des plus anciennes formes de notre mot homme.

Cette excellente étymologie a été fort judicieusement défendue par Vaugelas, qui combat ceux de sescontem-

Eorains qui tiraient on de omnis (i). Elle explique très ien le /qui précède souvent le mot on; les grammairiens se sont longtemps obstinés à considérer cette lettre comme purement euphonique : il est plus naturel d'y voir l'adjectif déterminatif ou article, qui précédait le mot on, lorsqu'il gardait encore quelque chose de sa nature de substantif.

(i) Édition de 1647, P* i>*

DB l'enseignement DE NOTRE LANGUE 47

Uétude historique de la grammaire facilitera singulièrement la connaissance approfondie du verbe français*

Après ravoir comparé au verbe latin, d'où il est presque partout tiré, elle nous fera connaître le petit nom« bre de points par lesquels il en diffère.

Le futur n'a aucun rapport avec le futur latin. Nul ne songerait à tirer à'amabo^ j'aimerai, ou de legam, je lirai. Il a été créé avec beaucoup de régularité, mais par un procédé différent et tout particulier. Nous avons dit Ti) qu'il se forme de Tinfinitit français. C'est là un fait réel et non une invention grammaticale. Quand nous disons : fai à marcher^ fai à lire, fai à recevoir^ fai à rendre, il y a dans ces phrases une idée de futur ; elles sont la transcription dans un ordre inverse du futur français qui se compose tout simplement du présent du verbe avoir ajouté à un infinitif :

Je marcher ai, je lir{f)ài, je recev(oi)rai^ je rendr{e)ai.

Le conditionnel^ qui n'est point tiré non plus des langues classiques, s'est formé par un procédé analogue.

La connaissance de l'origine et de l'histoire des autres parties du discours, notamment des prépositions et des adverbes, en précisera le sens, et guidera dans l'emploi qu'on en doit^faire.

Sans multiplier ici outre mesure les exemples des applications de détail, contentons-nous d'indiquer la théorie de la négation, si obscure dans nos grammaires françaises, mais complètement élucidée par un excellent traité de M. Schweighœuser (2) ; mis i profit dans une large mesure par M. A. de Chevallet(};.

(1) Voyez p. 39.

(a) De la négation dans les langues romanes du midi et du nord éê la France. — Paris, Didot. iSSi, in-8».

(3) Origine et formation de la langue française. — * Paris, i853- 1857, 3 Toi. in-a*, t. IIlj p. 3a4 et suivantes*

48 DB L^BNSBIGNEMENT DB NOTRB LANGUB

Il en résulte qu'il n'y a en français que deux mots réellement négatifs de leur nature : ne et non.

Tous ceux qui s*y trouvent ordinairement joints et auxquels on est porté à donner aussi une signification négative, ne la renferment pas en réalité en eux-mêmes.

PaSy points dont nous nous servons tous les jours, goutte, qui s'emploie dans la locution familière ne voir goutte^ mie^ eue La Fontaine nous a conservé dans le dicton picard qui termine Le Loup^ la Mère, et CEnfant(i) :

Biauz chires leups n'écoutez mie Mère tenchent cnen fieux qui crie.

sont de purs substantifs qui désignent un espace fort restreint, une très petite quantité de substance, et qui, à cause de cela, ont été choisis comme compléments de la négation.

Personne signifie originairement quelqu^un, tout le monde le sait ; mais ce cju^on sait moins généralement, bien que dés le xvi* siècle Robert Estienne Tait fait remarquer dans son Traicté de la Grammaire françoise (2) c'est que rien ne signifie pas nulle ckose^ mais tout au contraire, quelque chose. Il est dérivé de l'accusatif latin rem, chose, et Ton disait fort bien dans l'ancien français une rien pour une chose (}).

Ces notions et d^autres du même genre, dont nous ne donnons que quelaues rapides échantillons, seront présentées avec clés développements sufilsants, et accompagnées de preuves, qui en démontreront la complète exactitude et permettront d'en profiter en toute sûreté de conscience.

(i) Liv. IV, Fable XVI.

(2) A rOliuier de Robert Estienne (iSSj), in-80.

(3) Par foi, fet-il, ce croi-geo bien,

Car nus estuet fère vue rien.

(Poésies de Marie de France, publiées par B. de Roquefort. — Paris, Cbasseriau, i8ao, 3 voL in-a*, 1. 1, p. 290.)

DB L^ENSBIGNBMBNT DB NOTRE LANGUB 49

Vorihograbhe aura son traité à part.

Elle a aaiileurs dans notre pays une importance capitale, et elle est, aux yeux de bien des ^ens, le seul signe certain d'une bonne éducation. Faciles et indulgents pour tout le reste, ils se montrent intraitables sur ce point. Ils ne se contentent pas de voir un mot écrit suivant Tusage habituel ; ils tiennent à ce que cet usage soit sanctionné par le Dictionnaire de t Académie fran* çaise; encore ne font-ils cas que de la dernière édition de ce livre.

Ne craignez pas d'ailleurs qu'ils poussent la chose plus loin et entreprennent de discuter cette orthographe si chaleureusement imposée ; ils ne connaissent même pas les principes sur lesquels elle repose ; tout ce qui touche à la philosophie du langage, à son histoire, leur est étranger ; leur pédantisme est, comme presque tons les pédantismes, celui de l'ignorance.

Ce n*est que depuis peu que cette singulière intolérance trouve occasion d'éclater.

Au XVII* siècle on pouvait, sans crime, écrire et même faire imprimer un mot de plusieurs manières ; et l'orthographe était encore tellement flottante, entre plusieurs systèmes divers et parfois opposés, aue beaucoup d'écrivains avaient soin d'indiquer en tête de leur ouvrage celui qu'ils désiraient suivre.

50 DB L^ENSBIGNBMBNT DB NOTRB LANGUB

Quelques-uns des plus illustres prirent même rinitiative de certaines réformes importantes.

En 1663, Corneille, dans la belle édition in-folio qu'il donne de son théâtre, distingue Vu du Vy et Ti du /; il accentue tous les e fermés, qui ne Tétaient jusqu'alors qu'à la fin des mots ; et ce n'est pas sans quelques précautionspréliminairesqu'il annonce ces utiles innovations, que nous serions portés à croire plus anciennes, et qui ne furent cependant généralement adoptées que beaucoup plus tard(i).

Vers le dernier quart du xvii* siècle, en 1674, l'Académie française, résolue à travailler sérieusement au Dictionnaire qu'elle avait entrepris depuis si longtemps et qui ne parut pour la première fois que vingt ans aprèSi désigna plusieurs de ses membres afin de déterminer l'orthographe qu'on adopterait dans cet ouvrage. Corneille, dont le nom figure sur la liste de cette commission, n'en partagea point les travaux; Bossuet et Pellisson, au contraire, y prirent une part active et présentèrent de judicieuses observations ; mais, moins influents en ces matières que ne Tétait alors le grammairien Doujat, ils virent adopter, contre leur avis, beaucoup de règles absolues et mal fondées dont plusieurs, encore en usage aujourd'hui, jouissent par malheur du bénéfice de la prescription (2).

On le voit, l'orthographe illogique et capricieuse que nous subissons (et que nous ferons bien, après tout, de conserver, par le seul motif qu'elle est en vigueur), n'a commencé i se constituer d'une façon quelque peu uniforme qu'après l'apparition de nos plus grands chefsd'œuvre, et malgré l'opposition de nos meilleurs écrivains ; tronquée encore pendant tout le xviii* siècle,

esirt

examine^y par chacun de Messieurs de l'Académie^ publiés par Ch. Many-Laveaux. — Paris, Gay^ i863, in-iS, pages XIY-XXuL

DB L^BNSBIGNfiMBNt bB NOtRB LANGUB $1

elle ne mérite à aucun point de vue l'importance quasi superstitieuse qu^on lui accorde, et n'indique point ainsi qu'on le croit, chez celui qui la pratique avec exactitude, une connaissance satisfaisante de notre langue.

Dans nos écoles primaires, il est impossible aux élèves et même aux maîtres, de remonter, i Taide des livres actuels d'enseignement élémentaire, aux véritables principes des règles ; ce qui en rend l'application aussi difficile qu'incertaine.

Dans les collèges* l'étude des langues anciennes est censée conduire à la connaissance de la nôtre. Cela serait vrai si ces langues étaient étudiées historiquement ; mais, avec l'état actuel des choses, on peut avancer, sans exagération ni paradoxe, que nos bacheliers ès-lettres ne sont pas tous parvenus i cette correction orthographique inconsciente et routinière, apanage assure des bons élèves de nos écoles.

Pour remédier à de tels inconvénients et rendre ces études plus faciles, chaque grammairien a proposé à son tour sa réforme orthographic^ue ; et, actuellement encore, des tentatives fort érudites et consciencieuses ont lieu en ce sens (i).

Quant à nous, nous contentant d'expliquer de notre mieux les irrégularités de notre orthographe, nous en ferons connaître les origines, nous en indiquerons les courants contraires ; mais, tout en montrant qu'elle est ^[Elément insuffisante pour peindre la prononciation et pour rappeler l'étymolode, nous l'accepterons comme u.h fait, et nous nous garderons d'y rien changer, de peur d^augmenter encore la confusion que nous avons pour tflche de dissiper.

(i) Observations sur l'orthographe française, suivies d'un exposé historique des opinions et des systèmes sur ce sujet depuis tSayjuS" M^à nos jours, par Ambroise*Firmin Didot. — Paris^ Ambroise- Flrmin Didot, 1867, in-8».

$2 DB l'BNSBIGNBMBNT DB NOTRB LANGUB

L'enseignement de la prononciation jette beaucoup de jour sur rorthographe.

Ces deux études sont si intimement liées quMl est parfois difficile de savoir où Tune finit et où Tautre commence.

Savoir comment on doit prononcer ce qu'on écrit, savoir comment on doit écrire ce qu'on prononce : ce sont au fond deux faces différentes d'un même problème.

La prononciation, du reste, tend à se rapprocher de plus en plus de l'écriture, parfois de la manière la phis fâcheuse.

Ce même scrupule, ({ui, de notre temps, a fait regarder comme une faute indigne de pardon l'oubli, dans l'écriture, de la moindre lettre parasite, s'est étendu

i>eu à peu à la langue parlée, par une conséquence àtale mais logique ; et l'on a cru faire preuve d'instruction en prononçant toutes les lettres de chaque mot, et en faisant sonner, sans aucune exception, toutes les consonnes finales, devant toutes les voyelles initiales.

Respect se prononçait d'abord respè(i); La Fontaine

(i) Le vil troupeau de ce grossier vulgaire

Qui â V honneur a'vnfaux respet fait scorte.

(Pontus de Tyard, Erreurs amoureuses, livre ni, pièce XXI, p. 3 17 de notre édition.) c II lui a pieu auoir resf^et non sulemant a mon eage mais a mon désir. » (Montaigne, Lettre du 1 9 janvier tSgo à Henry /V.)

DB l'bnsbignbment db notrb langue 5)

Ta fait rimer avec bec(i)j ce qui prouve que dans son temps on commençait à dire respec; aujourd'hui il ne manque pas de beaux parleurs pour prononcer respect comme 1 impératif de respecter : respecte.

Jusqu'à ces derniers temps on ne faisait sonner la lettre n qu'à la fin des adjectifs immédiatement suivis d'un nom commençant par une voyelle ou par un h non aspiré : ancien ami^ vilain homme; aujourd'hui l'on prononce de même les finales des substantifs, au risque de tomber dans l'obscurité : on dit la nation narmée, la population nest grande; et, dans ce dernier cas, il faut que la fin de la phrase vienne rectifier le sens auquel notre oreille nous avait d'abord préparés, car en entendant la nation n^est^ nous pensions tout naturellement que la phrase était négative. Il serait grand temps de s'arrêter sur cette pente, et même de rebrousser quelque peu chemin, s'il était possible.

Comme les habitudes dont il s'agit, bornées jusqu'à présent à une seule classe de personnes, n'ont point pénétré dans le peuple, et ne sont pas encore transfor-* mées en règles écrites, le mal n'est peut-être pas irréparable ; si par bonheur il en est ainsi, un coup d'œil nistorique sur les principes de notre prononciation, peut devenir le remède le plus sérieux et le plus efficace. M. Littré a indiqué dans la préface de son excellent Dictionnaire {2) le programme à suivre à cet égard ; sans songer à le remplir dans toute son étendue, nous chercherons du moins à éclaircir la prononciation de notre temps par celle des époques antérieures, et à en bien préciser le caractère et la véritable tradition.

(i) Ce peuple cependant, fort souvent en furie

Pour la Dame étrangère ayant peu de respec^ Luy donnoit fort souvent d'horribles coups ae bec {La Perdrix et les Cocs, — Livre X, uible vu.)

(1) Page XII-XV.

54 DB l'bnsbignbment de notre langue

Là ponctuation est peut-être de toutes les parties de la grammaire celle sur laquelle on est le moins d'accord.

Si nous lisons la même page de Bossuet, de Pascal ou de Fénelon, dans plusieurs de ces belles éditions publiées, sous le premier Empire ou pendant la Restauration, chez nos meilleurs imprimeurs, nous sommes frappés des différences considérables que présente la manière dont elle est ponctuée.

Si maintenant nous comparons Tune de ces éditions aux éditions originales, les différences, encore plus nombreuses, ne portent plus seulement sur de menus détails, mais sur r ensemble tout entier et sur le principe même qui a servi de point de départ.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est qu^au xvii* siècle on répétait les signes beaucoup moins souvent que de nos jours; et, bien qu'autrefois, comme aujourd'hui, l'arbitraire et la fantaisie de chacun jouent en cette matière un rôle considérable, on ne se trompera guère en disant qu'en thèse générale l'ancienne ponctuation est plus faite pour la voix et le débit, la nouvelle pour l'œil et pour la lecture silencieuse et personnelle.

La première marcjuait largement les divisions principales, la seconde fait ressortir jusqu'aux moindres incidentes.

Enfantée par les grammairiens du xviii* siècle, elle peut, sans inconvénient, s'appliquer aux petites phrases mcisives et morcelées de cette époque, et convient pour

DB l'enseignement DE NOTRE LANGUE 55

le langage à courte haleine du pamphlet et du journal ; mais c'est un véritable contre-sens de la transporter aux orateurs du xviii* siècle et surtout aux chroniqueurs et aux historiens des époques antérieures. En effet, elle découpe et détaille trop, et donne indiscrètement, comme en une photographie, un relief exagéré à des portions secondaires, tandis que les grandes lignes s'atténuent et s'effacent, et que, par suite, l'ensemble s'obscurcit.

Nous avons donc à rechercher ce qu'il y a de mieux à faire pour le présent ; i guider le lecteur au milieu des divers systèmes proposés, et en même temps à insister vivement sur la nécessité de conserver à notre ancienne littérature, en cela comme en tout le reste, sa véritable physionomie.

Tout cela n'a trait qu'à l'enseignement grammatical.

Le plus important, le plus difficile, et surtout le plus neuf, serait de créer V étude pratique du vocabulaire.

Pour y parvenir par la bonne et véritable route, il faudrait se livrer i un examen général et rapide de l'histoire de la formation de notre langue depuis son origine jusqu'à la fin du xvi* siècle.

Au commencement de ses Commentaires, César signale en Gaule, dans la vaste étendue de pays qui n'était pas encore soumise aux Romains, trois peuples également

(6 DE L*BNSBIGNBMBNT DB NOTRB LANGUB

divers par leur langue, leurs institutions et leurs lois : les Belges^ les Aquitains, et les Celtes appelés Gaulois par les Romains.

Il nous fait connaître avec précision la position respective de chacun d'eux : les Gaulois étaient séparés des Aquitains par la Garonne, des Belges par la Seine et la Marne.

Bientôt la langue du vainqueur pénétre profondément ces divers idiomes, qui se modifient et se confondent sous l'action puissante de l'élément latin et se développent ensuite dans ce sens nouveau.

Plus tard viennent les Francs ; ils soumettent à leur tour une portion du pays auquel ils auront la gloire de donner un nom définitif, et pourtant ils introduisent dans la langue quelques mots isolés, sans rien changer à son ensemble.

Il est intéressant et vraiment philosophique d'examiner la nature des mots celtes ou germaniques qui ont persisté jusque dans notre français moderne :

Les mots Celtes sont, en général, des noms d'animauxy de plantes, de productions naturelles, des termes d'agriculture ;

Les mots germaniques sont des noms d'armes, des termes de guerre.

Tout cela ne va pas bien loin : c'est toujours le latin qui est la vraie et principale source.

On a cherché à établir d'une façon mathématique la

f)art de chaque élément dans la formation de notre angue. M. A. de Chevallet, qui a tenté de dresser cette curieuse statistique, a soigneusement examiné l'origine de chacun des termes contenus dans nos plus anciens textes français ; voici le résultat auquel il est arrivé :

« Si l'on juge d'après ces textes, les mots dérivés du germanique ne formaient qu'environ un quinzième de

DB l'bNSBIGNBMENT DE NOTRB LANGUE (7

notre langue dans la première période de son développement, et les dérivés du celtique n'y figuraient que pour i peu près un quatre-vingt-deuxième ; le reste était de provenance latine. 11 est bien entendu que je ne donne ces calculs que sous toute réserve, et comme une simple approximation (i). »

En tenant compte de quelques erreurs de détail qu'une critique plus rigoureuse a constatées dans ce travail, le résultat général ne se trouve pas sensiblement modifié, rinfluence latine est seulement un peu accrue.

Lorsqu'on accorde au latin une part si étendue dans le développement de notre langue, il importe de bien caractériser cet élément. Au-dessous du latin classique, de celui qu'on nous a enseigné au collège et qu'on nous y a conseillé de reproduire et d'imiter, il y en avait un autre, qui se devine dans les plus anciens textes, se trahit plus fréquemment chez les auteurs comic^ues, et se montre à découvert dans la plupart des inscriptions : c'est le latin familier en usage parmi le peuple et dans les armées.

Ce parler courant des légions romaines est devenu la matière principale de notre vocabulaire.

Lorsque les Gaulois répétaient les mots latins, ils en altéraient profondément la prononciation, et créaient ainsi une langue nouvelle, en croyant adopter celle du vainqueur.

M. A. de Chevallet a fait à ce sujet une observation curieuse. Il a recueilli, dans ces listes toutes modernes de mauvais langage corrigé que des grammairiens pratiques destinent a rectifier les altérations populaires, l'indication des syllabes qui sont le plus souvent estro-

Eiées, et il a établi qu'en faisant subir i certains mots ktms ces mêmes altérations on obtient nos mots français correspondants (2).

(i) Orifine et formation de la langue française ^ tome I, p. 214. (a) OngittÊ ei/ormaiion de la langue française, tome II, p. 33.

58 DB l'enseignement de notre langue

Ainsi le peuple, aveuglément attaché à ses habitudes, garde encore les traditions de la prononciation gauloise; et s^il ne parvient plus à modifier le français dans le sens où il a jadis modifié le latin, c'est seulement à cause de la résistance opiniâtre que lui opposent renseignement public, le langage des gens instruits et surtout les livres imprimés.

Si le fond de notre langue s'est formé de la sorte par un travail inconscient, il en est tout autrement de la partie érudite de notre vocabulaire : elle ne tire pas son origine du langage du peuple, mais des œuvres d'ima* Çination et des livres des savants. Lorsque ceux-ci francisaient un mot latin, au lieu de lui faire subir une altération semblable i celle qu'avaient éprouvée les termes de création populaire, ils se contentaient de le transcrire en modinant sa terminaison aussi peu qu'il était possible, et seulement dans la mesure indispensable

{>our lui donner, en quelque sorte, le costume de la angue dans laquelle ils l'introduisaient.

Ces deux procédés de formation, l'un populaire et tout spontané, ne s'exerçant qu'à l'origine ae la langue, l'autre artificiel et érudit, relativement récent mais commençant à se manifester bien plus tôt qu'on ne serait tenté de le croire, ont eu fréquemment des résultats très bizarres.

Parfois ils se sont exercés tous deux sur un même mot latin qui a fourni deux mots français, également différents par la forme et par le sens, bien qu'ayant une même origine.

Potio^ par exemple, a d'abord produit poison^ forme populaire, puis potion^ forme savante.

Souvent, au contraire, deux mots français intimement liés par leur sens, tels qu'un substantif et un adjectif de signification analogue, dérivés du latin, chacun par un procédé particulier, présentent dans leur forme une

DB l'bnseignbmbnt db notrb langub 59

notable différence. C'est ainsi aue schola a fait eschole^ école^ dont Tadjeclif correspondant est scolaire^ formé plus tard dans les collèges et transcrit directement du primitif latin.

Cette double formation des mots, dont la constatation a passé d*abord pour une découverte toute moderne, étmt déjà connue au xvii* siècle.

Un érudit protestant qui a eu quelque part à Téducation du Daupnin, Jean Kou, parle, en passant, de ce fait curieux dans ses Mémoires (i)^ et Nicolas Catherinot| conseiller au présidial de Bourges, compose dès i68^ un petit traité spécial, longtemps oublié, sur ce

3u'il appelle d'un nom bien français et fort digne d'être éfinitivement adopté : les doublets de la langue françoise (2).

Les mots à forme savante ont été d'abord regardés comme des créations de la Renaissance, et c'est en effet à cette époque qu'il s'en est le plus introduit : mais pee à peu une étude plus attentive a permis de préciser davantage les faits. Deux thèses intéressantes, l'une sur Nicole Oresme (j), l'autre sur Pierre Bersuire (4), nous ont indiqué la très large part que les traducteurs ont prise, au xiv* siècle, à la formation du langage oratoire et poétique ; il importe toutefois de remarquer que la plupart des mots qu'ils créaient, ou plutôt qu ils

(i) Mémoires inédits et opuscules de Jean RoUf publiés par Francb Waddington. — Paris, 1857, tome II, page 200.

(2) Voyez Dictionnaire des doublets ou doubles formes de la langue française, par Auguste Brachet. — Paris, Franck, 1H68, iiH8% pages 7 et 49.

(3) Essai sur la vie et les ouvras es de Nicole Oresme, par Francis Meunier. — Paris, Durand, 1837, 8*. — Thèse soutenue devant îa Faculté des lettres de Paris.

(4) Pierre Bersuire et sa traduction de Tite-Live considérée comme monument de la formation savante de la langue française mt XIV* siècle^ par Léopold Pannier (dans les positions des thèses mmtenues par les élèves de V Ecole des Chartes^ de la promotion tSôj'SHùS). — Paris, S. Raçon, 1868, in-8*.

6o DB l'bnsbignbmsnt db notrb langub

transcrivaient du latin, sont demeurés fort longtemps en dehors de la langue et que plusieurs d'entre eux ne sont entrés dans nos dictionnaires qu'à la fin du xyih* siècle (i).

Du reste, bien que les érudits du xiv* siècle méritent d'être étudiés de très près par qui veut bien connaître Torigine de la plupart des mots à forme savante, il faut rechercher les premières traces de ces expressions à une date beaucoup plus reculée : elles apparaissent déjà, en petit nombre il est vrai, dans la traduction des Quatre Livres des Rois^ et même dans la Cantilène de sainte Eulalie^ c'est-à-dire à Torigine de la langue.

Toutefois, malgré l'ancienneté des premiers termes transcrits du latin, les deux courants de langage, qui résultent de la formation populaire et de la formation savante, sont restés distincts à certains égards, comme les eaux de deux rivières qui se réunissent sans se confondre.

Le peuple continue, même de nos jours, à n'employer que les mots qu'il a faits ; à peine comprend-il les autres, et jamais il ne s'en sert. Les beautés les plus délicates de nos grands écrivains demeurent par là lettres closes pour la majeure partie de la population, qui ne saurait saisir les raffinements et les allusions savantes d'une langue un peu artificielle.

On commence à entrevoir ces faits ; mais, en général, on n'en aperçoit point la cause première, ou du moins, l'on ne s en préoccupe pas. Bien au contraire, nés divers gouvernements, si opposés pourtant dans leurs principes et dans leurs doctrines, poussés par je ne sais

auel besoin de mystérieux prestige, semblent s'entendre e la façon la plus singulière pour parler à tous, précisément dans les circonstances décisives et solennelles, un

(0 Je Tai prouvd par quelques exemples dans un compte rendu que J ai fait de l'ouvrage de hi. Htmeu (Bibliothèque de FÉcolê des CharteSy tg^ année^ p. 97.)

DB* l'insbicnbmbnt DB NOTRB LANGUB bl

langage qui ne peut être compris que de quelques-uns.

Croit- on que ce ne soit pas sans étonnementi ni même parfois sans une sorte d'appréhension, que les habitants de quelaue petit hameau perdu lisent i la porte de la chaumière de Monsieur le maire qu'ils vont être convoqués dans leurs comices i et l'administration n^aurait-elle point tout avantage à parler une langue plus simple et plus généralement compréhensible }

On s'étonne qu'à intelligence a peu près égale, un homme ignorant ait plus d'action sur les masses qu'un autre qui lui est supérieur en instruction.

Cela provient de causes très complexes. Mais une des principales est assurément que ce harangueur improvisé parle avec d'autant plus d'aisance la langue du peuple qu'il n*en connaît pomt d'autre, tandis (ju'un orateur de profession ne se doute même pas de l'immense distance qui sépare ce langage du dialecte propre aux gens lettrés^ et n essaye point, par conséquent, de faire la difficile séparation, le laborieux triage, qui rendrait sa parole claire pour tous, et empêcherait seul que le discours le plus populaire, quant à l'intention, fût, en fin de compte, un morceau fort aristocratique.

L'étude historique de notre langue, la détermination rigoureuse du moment où chaque forme nouvelle se produit, la constatation précise des lois de permutation des lettres font aujourd'hui de Vélymologie une science

62 DB L^ENSBIGNBMBNT OB NOTRB LANOUB

exacte. Comme toute autre, elle peut, sur un point particulier, se trouver entachée d'erreur; mais du moins elle ne donne plus rien à Timagination, i la conjecture, et ne repose que sur des principes certains.

Ce sont ces principes que nous tâcherons d'exposer dans un traité de courte étendue.

Nous ferons voir que les simples rapports de sons ne peuvent plus être des prétextes suffisants pour établir entre deux termes une prétendue parenté, tandis au'au contraire des mots très différents doivent être considérés comme venant l'un de l'autre lorsque la série des formes intermédiaires peut être établie sans incertitude ni lacune.

Nous essayerons de faire bien comprendre aussi aue la linguistique procède à l'analyse de chaque partie des mots avec autant de rigueur que la chimie à celle des corps.

Il n'y a dans les mots rien d'inutile : leurs moindres

{)arties sont profondément significatives; chacun de eurs tronçons, réduit à une syllabe, parfois même i une lettre, fournit son contingent au sens total ; et l'analyse de ces divers éléments est si naturelle, si instinctive, qu'il n'est personne qui ne la fasse, mais souvent, il faut en convenir, à la façon dont M. Jourdain disait de la prose : sans le savoir.

Le verbe raffermir^ par exemple, contient dans les trois syllabes dont il se compose quatre éléments bien distincts : d'abord, la portion qui donne au mot sa signification principale, le radical FERM qui, suivantla terminaison qu'on y joint peut former :

Un adjectif . . .

Ferm e

Un adverbe . . •

— emenU

Un substantif . .

— été.

Ensuite, la désinence vr^ qui communique ici à ce

DB l'bNSEIGNBMBNT DE NOTRB LANGUE 6}

radical la valeur d'un verbe ; enfin, deux préfixes R et AF : AF, qui donne au radical le sens de rendre ferme ^ et R, qui indique la répétition de l'action.

Du moment qu'on donne aux mots leur véritable sens, on a en soi-même une sorte d'intuition vague de ce que nous venons de dire ; mais il y a loin de là à une analyse complète et raisonnée.

Après avoir étudié rapidement la formation de notre langue, après avoir établi les principes essentiels de rétymologie, il ne sera peut-être pas sans intérêt d'observer, siècle par siècle, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, les changements principaux survenus dans le vocabulaire.

Chaque événement de notre histoire, chaque évolution de notre littérature, chaque fantaisie nouvelle de la nation, a laissé dans notre langue des traces ineffaçables.

Le XVI* siècle est l'époque où elle prend hardiment la parole sur toutes choses, discute la religion, prononce des arrêts judiciaires, traite de toutes les sciences et s€t substitue au latin, oui jusque-là était demeuré consacré à la théologie, au droit et à l'érudition ; mais, en le renversant, elle s'en pénètre, et ne se trouve digne de le remplacer qu'en 1 imitant d'un peu trop près.

Dans le dialogue de l'écolier limousm avec Panta-

64 DE l'bNSEIGNBMSNT DB NOTRE LANGUE

gruel(i), ce travers nous est plaisamment signalé par Rabelais, qui, lui-même, ne s^en est pas toujours montré exempt.

Ce courant d'imitation n'est pas le seul auquel ait cédé cette époque. On vit succéder aux guerres d'Italie remploi abusif d'une telle quantité de termes empruntés à ce pays qu'Henri Estienne crut devoir critiq|uer cet engoûment dans ses Deux dialogues du nouveau langage françois^ itaUani:{é^ et autrement desgui:(é, bien propres i nous garantir, si nous avions pu rêtre, contre tes entraînements de la mode.

Au XVII* siècle, à partir de 1615, date du mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche, commencent les influences espagnoles, à qui notre littérature doit le Cid. C'est à ce moment que la langue jouissant encore de toutes les franchises du xvp siècle, mais plus sage et mieux pondérée, atteint son point de perfection.

Il faut toutefois savoir se garantir contre un enthousiasme irréfléchi, et prendre soin d'examiner de prés tous les styles divers, et de valeur fort inégale, qui ont cours pendant cette belle époque.

Nos orateurs religieux et nos poètes tragiques, qui s'expriment d*un ton si noble, et savent se montrer si rofondément créateurs en imitant les livres saints et 'antiquité grecque et latine ; nos admirables comi()ues, qui s'abandonnent sans scrupule à la veine populaire et gauloise ; les écrivains burlesques, dépourvus de toute valeur littéraire, mais qui ont un mérite, le seul, celui de nous conserver une portion du vocabulaire que tous les autres dédaignent; les Jansénistes, qui inventent une terminologie mystique, pour subtiliser sur le libre arbitre et sur la grâce ; les protestants, c^ui conservent le plus fidèlement qu'ils peuvent, par esprit de secte, le style du

(1) Œuvres de Rabelais^ publiées par Ch. Marty-Lavetux. » Paris, Lcmerre, tome I, pa^e 241.

DE l'bNSEIGNBMENT DE NOTRE LANGUE 6$

XVI* siècle; lès Précieuses enfin, dont le jargon, si ridiculisé, est encore imparfaitement connu et mérite un examen sérieux et sincère ; tels sont les artisans divers, architectes ou manœuvres, qui ont contribué, chacun pour sa part, et dans une mesure bien différente, à élever cet impérissable monument : la langue française du xviH siècle.

Le xviii* siècle éclaircit la phrase et la dégage de ses moindres obscurités, de ses plus petites incertitudes, non sans Ténerver et l'appauvrir; il introduit dans le langage la philosophie, qui en enlève la poésie. Les sciences enrichissent le vocabulaire de quelques termes nouveaux, de certaines expressions heureuses; mais le néologisme érigé en système et la phraséologie politique et révolutionnaire achèvent de le corrompre.

Comment parler du xix' siècle, qui, par bonheur, n^a pas dit encore son dernier mot ?

Sous le premier Empire, la langue timide et appauvrie se borne pendant quelques années à l'imitation mesquine de nos classiques du xvii* siècle compris d'une façon étroite et fausse.

La Restauration voit surgir toute une génération d'écrivains et de poètes qui répudient Tépoque classique de notre littérature, croient ressusciter le Moyen- Age en imitant la Renaissance et copient les Anglais et les Allemands sous prétexte d'art national.

Il y avait là toute une armée vaillante et résolue. Elle n'avait quun tort : celui de ne savoir où elle allait ; aussi n'est-elle arrivée nulle part, mais elle a parfois semé des chefs-d'œuvre sur son chemin. On ne saurait nier, sans injustice, que notre langue se soit alors singulièrement enrichie et renouvelée : on forgeait des mots, on en reprenait dans les siècles passés, on en importait du denorSf tout n'était pas or dans ces richesses, il y avait

é6 DE L^BNSEIGNBMBNT DB NOTRB LANGUB

de Targenti du billon, voire même de la fausse monnaie, mais le moule de convention était rompu, et les écrivains, rentrés en possession de leur liberté, sentaient qu'il fallait renouer la tradition française et étudier le passé.

Mentionnons les vocabulaires bizarres des Saint- Simoniens et des Fourriéristes, les importations anglaises des amateurs du iurf^ la terminologie barbare du régime parlementaire, les termes arabes que nos trou-

{)iers ont rapportés d'Afrique, et nous aurons indiqué es points principaux que nous aurons plus tard à développer.

Cette histoire chronologique de notre langue ne clôt pas encore le programme que doit s'imposer toute personne oui se propose de la bien connaître.

Les éruaits, qui se sont appliqués avec tant d'ardeur i son étude, ne se sont pas contentés de la considérer historiquement dans ses phases successives et à ses époques diverses : ils en ont suivi les branches éparses et quelquefois jusqu'aux moindres ramifications, sur toutes les parties du territoire français.

Prenant alors pour base, non plus le temps, mais le lieu, ils ont abordé tour i tour nos paioii et aialecte$ (i).

(i) Voyez Recueil de rapporte sur Pétai dee lettres et les progrès des sciences en France. Sciences historiées et vhilologiaues. Pro* grès des études classiques et du rnoxon-dge (par M. ôuigmau^ Paris, iSM, 8«, pagM iiS*iai.

DB L^BNSBIGNBMBNT DB NOTRB LANCUB 67

Nous indiquerons leur classement géographique; nous montrerons cjuel degré d'évidence ils donnent i diverses étymologies, incertaines sans ce précieux secours; enfin, examinant dans quelle mesure ils peuvent, ainsi que le voulait Ronsard, venir en aide i l'écrivain et au poète, nous rechercherons quel parti en ont parfois tiré nos meilleurs auteurs et principalement nos comiques.

Dans rimmense exploration de notre laneue, entreprise depuis le commencement de ce siècle, et dont nous venons de tracer la trop rapide esquisse, il y a eu bien des tâtonnements, des défaillances et des erreurs; encore aujourd'hui beaucoup de portions de cette tâche importante restent à accomplir ; uAe observation plus attentive et plus délicate mettra en lumière des filons inconnus ou à peine soupçonnés. Néanmoins l'essentiel est fait ; et il est grand temps d'introduire dans l'ensei* gnement pratique et journalier les notions incontestables

2ui, exposées dans des ouvrages volumineux, ou mêlées de longues polémiques, sont difficiles à étudier pour la plupart des lecteurs et surtout pour les jeunes gens. Nous tâcherons de remédier à ces inconvénients à Taide d'une suite de petits traités, rédigés sur un plan commun. Ils contiendront pour chaque sujet particulier :

68 DE L^EN8BIC;NBMBNr DE NOTEE LANGUE

le résumé de Tétat actuel de la science, les principes essentiels, les conséauences qu^on en peut tirer, et ils feront connaître, par des exemples bien caractéristiques, sinon tous les faits de détail, du moins leurs séries diverses et leurs catégories principales.

Nous aurons soin d^ailleurs de donner i la fin de chaque ouvrage à partir de [Histoire de t origine et de la formation de ïa, langue française^ une bibliographie étendue du sujet traité, afm que les esprits curieux, mis en goût plutôt que rassasiés par ces études encore nouvelles, puissent facilement vérifier nos assertions, contrôler notre travail, et pousser leurs recherches au delà des limites relativement restreintes que nous serons forcés de nous imposer.

Si on allègue qu'un enseignement de ce genre n'est as absolument nécessaire dans toutes ses parties pour a simple intelligence de la langue actuelle, on ne saurait nier du moins qu'il aura l'avantage considérable de la rattacher plus étroitement à celle de nos grandes époques littéraires, et auMl contribuera peut-4tre en quelque chose i discréditer les phrases banales, les métaphores inexactes et les expressions exagérées. Il sera surtout de nature i rendre plus intelligibles les étrangetés apparentes de langage et de style des grands écrivains du xvi* et du xvii* siècle, il en expliquera les motifs ; et Ton ne sera plus exposé à croire, sur la foi des grammairiens, que nos plus illustres auteurs classiques ne savaient pas le français.

S'il en est ainsi, qui trouvera li de la superfétation et du luxe? Qui sera tenté de soutenir que savoir bien parler sa laujgue, être capable de l'écrire suivant la portée de son mtelligence, enfin entrer en communication directe et absolue avec les plus beaux génies de son pays, ne devrait pas être le but principal d'une éducation vraiment nationale }

La Langue de la Pléïade

La Langue de la Pléiade

Les novateurs littéraires ont deux façons de procéder différentes :

Les uns, agissant avec une malice quelque peu sournoise, se gardent de nous laisser entrevoir le chemin où ils nous engagent et les hardiesses qu^iis veulent nous faire accepter. Les autres proclament bien haut des réformes qui ne sont encore qu'en projet ; leur premier écrit est le programme détaille de leurs tentatives, plusieurs d^entre elles demeurent en chemin, mais la fastueuse annonce qui en a été faite reste célèbre, et suffit pour transformer aux yeux de beaucoup de lecteurs les projets en actes, et les aspirations en réalité.

Telle fut Theureuse fortune d'une brochure de quarante-huit feuillets, publiée en 1 549.

Ce livret, intitulé : La Deffence et illustration de la langue française y portait sur le titre ces quatre initiales d^apparence mystérieuse : LD.B.Â. faciles d'ailleurs à expliquer par : « loachim Du Bellay, Angevin, » à l'aide d'une pièce grecque de Jean Dorât, qui, placée en tête de l'ouvrage, en nommait l'auteur en toutes lettres et indiquait suffisamment à quel cénacle il se rattachait. Du Verdier a su nous peindre en quelques mots la vivacité de l'attaque et ses conséquences par cette comparaison, tout à fait dans le goût du temps : « On

vit vne troupe de poètes s'élancer de TEcole de lean Dorai comme du cheual Trgyen. »

Le manifeste de Du Bellay ne lui appartient pas en ropre. « Joachim parla pour un autre, » dit Micheet(i), faisant allusion à l'évidente collaboration de Ronsard, qui peut-être n'a pas été la seule, car cet opuscule, assez incohérent, semble le résumé des discussions fiévreuses d'un groupe de jeunes gens, avides de se précipiter à corps perdu dans une mêlée qu^ils considéraient d'avance comme une victoire.

Il ne s'agissait point d'introduire chez nous des idées réellement nouvelles, mais de transporter dans « notre vulgaire », c'est-i-dire dans notre langue matëmellei celles de l'Antiquité, de s'en emparer, ae les conquérir de vive force. « Françoys, s'écrie Du Bellay (I, 6a), marchez couraigeusement vers cette superbe Cité Romaine : et des serues Dépouilles d'elle (comme vous auez fait plus d'vne fois) ornez vos Temples ti Autelz... Donnez en cete Grèce Menteresse... Pillez moy sans conscience les sacrez Thesors de ce Temple Delphique... »

Il y a tant de hardiesse dans ce langage, tant de confiance juvénile dans ces ambitieuses promesses, que le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous ; de tous les écrits de la Pléiade, La Deffence est demeuré le mieux connu et surtout le plus fréquemment cité. Nos meilleurs critiques l'ont considéré comme le manifeste inattendu d'une révolution littéraire éclatant tout i coup, comme un cri de défi que rien n'avait fait pressentir.

C'est une erreur que nous allons tâcher d'éviter, en examinant dans quelles circonstances l'ouvrage s'est produit, à quels écrits il répond, et quelles répliques il a suscitées.

Sous François I** la poésie française, sorte de dis-

(1) Histoire, zti* siècle, c. 8, t. IX, p. loo. Édit. de 1874.

LA LANGUE DB LA PLtlADB 7)

traction élégante, comme la musique et la danse, tenait

Earmi les plaisirs de la Cour un rang un peu inférieur i i chasse, i Tescrime, i Téquitation et au jeu.

Il en était encore de même au commencement du rème d^Henri II; et lorsqu'en 1^48 Thomas Sibilet puDlie son Artpoitique François^ Pour F instruction des leunes studieus^ et encor peu avance:{ en la PoSsie Fran-çoise, son but est surtout d'être utile à ceux qui riment par simple passe-temps. Il leur désime d'abord des modèles : « Liralenouice desMusesirancoisesMarot, Sain^lais, Salel, Heroet, Scène, et telz autres bons espnSf qui tous les iours se donnent et euertuent a Texaltation de cete Françoise poésie. »

Quant aux genres que Sibilet conseille i son adepte de cultiver, ce sont les plus habituels, et Tidée d en proposer de nouveaux ne se présente même pas à son esprit ; voici les titres des treize chapitres où il en fait rénumération : « De t Epigramme ; du Sonnet; du Ron-deau; de la Balade; du Chant Royal; du Cantique^ Chant lyrique ou Ode, et Chanson ; de tEpistre, et de tElé-

£ie; du Dialogue, et ses espèces, comme sont FEclogue^ \ hâoraliti, la Farce ; du Coq à tasne; du Blason et de la définition et description ; de t Enigme; de la Deploration, et Complainte; du Lay et Virelay. »

La Ueffence de la langue françoise est sur tous les points une réfutation de 1 ouvrage de Sibilet. Les écrivains dont celui-ci fait Téloge, et les genres surannés qu'ils cultivent, sont attaqués par Du Bellay avec la plus grande violence (I, ;8) : « Ly donques, s'écrie-t-il, et rely premièrement (O Poëte futur), fueillette de Main nocturne et ioumelle, les Exemplaires Grecz et Latins, puis me laisse toutes ces vieilles Poésies Francoyses aux leuz Floraux de Toulouze, et au puy de Rouan : comme Rondeaux, Ballades, Vyrelaiz, Chantz Royaulx, Chansons, et autres telles episseries, qui corrumpent le

74 LA UINGUB D« LA PtilADB

goust de nostre Langue, et ne seruent si non à porter témoignaige de notre, ienorance. »

Dans son sixième chapitre, Sibilet avait qualifié du nom à^Odet diverses pièces de Saint-GelaiSi entre autres celles qui commencent par :

O combien est heareote... Laisses la verde couleur,..

Du Bellay, loin d'en tenir compte, nous signale ce genre de poème, comme n'ayant pas été essaye jusque-

làXI, Î9):

« Chante moy ces Odes, mcongnues encor de la

Muse Francoyse;.. Sur toutes choses, prens garde que

ce «genre de Poème soit éloingné du vulgaire.. • varié

de toutes manières de couleurs, et ornementz Poétiques :

non comme vn. Laisses^ la verde couleur ^ Amour aueaf

Ps/ches^ O combien est heureuse : et autres telz Ouurat-

ges, mieux dignes d'estre nommez chansons vulgaires,

qu'Odes, ou vers Lyriques. »

La nouvelle école se réservait l'emploi exclusif de ces

expressions. Ronsard, qui en 1550 se proclame le

a premier auteur Lirique François » dans l'avis Au

Lecteur des Odes(l 1 , 474), a grand soin de revendiquer le

nom même de ce nouveau genre de poésie. Il prend date

avec Tàpreté d'un inventeur menacé dans son brevet :

« l'allai uoir les étrangers, et me rendi familier d'Horace.,

contrefaisant sa naiue douceur, des le même tens que

Clément Marot (seuUe lumière en ses ans de lauulgaire

poésie) se trauailloit à la poursuite de son Psautier, et

osai le premier des* nostres, enrichir ma langue de ce

nom. Ode, comme Ton peut ueoir par le titre d'une

imprimée sous mon nom dedans le liure. de laques

Peletier du Mans, l'un des plus . excelens Poètes de

nostre âge, ^n que nul ne s'atribue ce que la uerité

commande estre à moi. i»

LA LAN€UI Dl LA PLtiADI y^

La pièce en question, publiée dès 1 547, est intitulée : Ode de Pierre de Ronsara à Jacques Pelletier. Des beau^ te^quUl poudrait en s*Am/e.

En 1 5 50, dans la seconde édition de VOiive^ Du Bellay adresse A Pierre de Ronsard, une invective Contre les envieux poètes f dans laquelle il célèbre ainsi son innovation (I, 164) :

Peletier mt fift premier Voir rOde, dont tu ei prince»

Ouurage non coutumier Aux maint de nottre prouince.

En i$559 Pelletier, dans son Art Poétique (p. 64)f intervient a son tour du ton d'un homme qui y a été invité. Voici sa curieuse déposition : « Ce nom d'Ode a été introduit de notre tans, par Pierre de Ronsard : auquel ne falhirè de témoignage, que lui étant ancor an grand* jeunece, m'an montra quelaues unes de sa façon, an notre vile du Mans : e me dit delors, qu'il se proposoèt ce ganre d'écrire, a l'imitation d'Horace : comme depuis il à montré a tous les Françoes : e ancor plus par sus sa première intancion, a l'imitation du premier des Liriques, Pindare. Combien toutefoes, que de ce tans la, il ne les fit pas mesurées à la Lire : comme il à bien su fere depuis... cete nouueauté se trouua rude au premier : e quasi n'i auoèt que le nom inuanté. Mes

Ïuant a la chose, si nous regardons les Seaumes de !lemant Marot : ce sont vrees Odes, sinon qu'il leur defalhoèt le nom, comme aus autres la chose. »

On voit que Pelletier insiste sur l'importance lyrique des psaumes de Marot, avec quelque dureté pour Ronsard, qui avait affecté d*en parler assez légèrement et, pour amsi dire, par manière d'acquit.

Le programme des principaux changements à introduire dans la langue est résumé dans un chapitre du manifeste de Du Bellay intitulé : DUnuenter des Mot:{, et quelques autres choses ^ quç doitobseruer le Polte Francoys

76 LA LANGUE DE LA PLftiADE

(I, 44). En voici le passage principal : « le veux bien auertir celuy qui entreprendra un grand œuure, qu'il ne craigne point d'inuenter, adopter, et composer à rimmitatiott des Grecz, quelques mots Francoys, comme Ciceron se vante d'auoir fait en sa Langue. •• Vouloir oter la liberté à vn scauant Homme, qui voudra enrichir sa Langue dVsurper c|uelquefois des Vocables non vulgaires, ce seroit retraindre notre Langaiçe, non encor* assez riche soubz vne trop plus rigoreuse Loy, que celle que les Grecz et Romains se sont donnée. Les quek combien qu'ils feussent sans comparaison, plus que nous copieux et riches, neantmoins ont concédé aux Doctes Hommes vser souuent de motz non acoutumés es choses non acoutumées. Ne crains donques, Poète futur, d'innouer quelques termes en vn long Poème principalement, auecques modestie toutesfois, Analogie, et lugement de l'Oreille, et ne te soucie qui le treuue bon ou mauuais : espérant que la Postérité Tapprouuera. «

La nouvelle école poétique, si arrogante pour ses prédécesseurs, devait compter de leur part sur de cruelles représailles; elles ne se firent pas attendre. L'étrangeté du nouveau vocabulaire fut vivement blAmée. Le retour fréquent des mêmes épithétes, des mêmes hémistiches, à l'imitation des anciens, prêtait fort aussi à la raillerie des poètes de cour, qui faisaient consister l'élégance à éviter les répétitions de ce genre. Ronsard, qui le sentait, va au-devant de leurs objections (II, 481) : « Tu ne seras emerueuillé si ie redi souuent mêmes mots, mêmes sentences, et même trais de uers, en cela imitateur des poètes Grecs, et principalement d'Homère, qui iamais, ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque trac de bons uers, quand une fois il se l'est fait familier. le parle à ceus qui misérablement épient le moien pour blasonner les écris d'autrui, courroussés peut-estre» pour m'ouir souuent redire,

La lancub de la plAiadi 77

ic miel de mes uers^ les ailes de mes uers^ lare de ma muse^ mes uers sucrés^ un trait ailéy empaner la mémoire^ Chon^ neur altéré des cteus. »

Ronsard avait déclaré, dès son avis Au Lecteur (II, 475)1 ^^'^' prenait « stile apart, sens apart, euure apart »i il le répète beaucoup plus vivement dans une ode ou il apostrophe ainsi sa muse (VI, 114) :

Ne iuy ny It sent, ny la rime, Ny l'art du moderne igoorant.

Bien oue le vulsaire 1 estime Et en néant raille adorant.

Le premier livre des Amours ^ consacré à Cassandre, n^abonde pas moins en nouveautés que les Odes. Ronsard nous le dit lui-même (V, 42 5) :

A vingt ans ie fii pris dVne belle maistresse,

Et voulant par escrit tesmoigner ma deitresse,

le vy que des François le langage trop bas

A terre se trainoit sans ordre ny compas :

Adonques pour hausser ma langue maternelle,

Indontë du labeur, ie trauaillay pour elle,

le lis des mots nouueaux, ie r*appellay les vieux.

Si bien que son renom ie poussay iusqu'aux Cîeux.

le fis d'autre façon que n'auoyent les antiques

Vocables com[>osez et phrases poétiques,

Ft mis la Poésie en tel ordre qu'après

Le François fut égal aux Romains et aux Grecs.

Ne pouvant nier les obscurités résultant d^un pareil système, les poètes de la Pléiade prenaient le parti de s en glorifier.

Dans un ouvrage publié en 1(52, Tannée même où parurent les Amours^ Pontus de Tyard, après s'être étendu assez longuement sur les diverses attributions des Muses, dit à sa Pasithée (i) : « Ne vous ennuirois de ce discours, si ie ne sçauois que le souuenir de telles choses vous seruira de quelque lumière à la lecture des

{tySoliUttrefnmkr. Voyes p. aay dt notre éditkm dt TyanL

78 LA LANGUE DB LA PLÏiADB

otuures de tant de doctes Poètes de ce temps, qui décorent si richement leurs vers des omemens de Tantiquité, que malaisément y pourront les ignorans et grossiers rien comprendre. »

Pasithée, qui n est pas tout à fait convaincue, fait quelques objections : « Que respondrez vous à ce qu'ils dient, que si par estranges façons de parler vous taschez d'obscurcir et enseuelir dans voz vers voz conceptions tellement, que les simples et les vulgaires, qui sont (iurent-ils) hommes de ce monde comme vous, n'y peuuent recognoistre leur langue, pource qu'elle est masquée et des^uisée de certains accoustremensestrangers, vous eussiez encor mieux fait, pour atteindre à ce Dut de non estre entendus, de rien n'escrire du tout? »

Cette réflexion, qui ne manque pas de justesse, n'arrête pas un moment Pontus de Tyard : « le leur respondray, réplique -t-il, que l'intention du bon Poète n'est de non estre entendu, ny aussi de se baisser et accommoder à la vilté du vulgaire. »

Les courtisans françois, dit Du Perron dans son Oraison funèbre de Ronsard (p. 1672), rejetoient « la nouueauté des mots lesquels il se voyoit contraint d'inuenter. pour tirer nostre langue de la pauureté et de la nécessité ». Nous avons raconté (I, xxx-xxxv) sa querelle avec Mellin de Saint Gelais, l'intervention de la duchesse de Savoie et la réconciliation qui en résulta. Le Discours contre Fortune^ adressé à Odet (V, 148), pourrait faire supposer, si on le prenait à la lettre, que tant de critiques n'émurent pomt Ronsard et ne le firent point changer de voie :

Premier les fis parler (les Muses) le langage François, Tout hardy m'opposant à la tourbe ignorante.

Tant plus elle cnoit, plus elle estoit ardante De deschirer mon nom, et plus me diffamoit.

Plus d*un courage ardent ma vertu s'allumoit Contre ce populaire, en desrobant les choses Qui sont es liures Grecs antiquement encloses.

8o LA LANtfUB DE LA PLiUDE

OU i moy, ou à quelque autre familièrement déclarez. •• en ceux-là ie confesse auoir vsé de son aide. »

Le second livre des Amours, comme le remarque Remy Belleau, son commentateur (dédicace, éd. de 1 584), est écrit « en style vulgaire, et du tout différent de la maiesté, et docte industrie de ses premiers Sonnets. Ce qu'il n'a voulu faire en ceste seconde partie, propre et particulière pour TAmour, tant pour satis-faire à ceux qui se plaignoyent de la graue obscurité de son style

{>remier, que pour monstrer la gentillesse de son esprit, a fertilité et diuersité de ses inuentions, et qu'il sçait bien escrimer à toutes mains des armes qu'il manie. »

Voici la preuve d'une certaine docilité de Ronsard à l'égard de la critique ; nous en trouvons une autre dans un passage où, à propos de termes créés par le poète (t. I, p. 418, note 321), Belleau dit que notre langue « ne manqueroit auiourd'huy d'une infinité de beaux mots bien inuentez et bien recherchez, si du commencement les enuieux de la vertu de TAutheur ne l'eussent destoumé d'vne si louable entreprise. »

Ce n'est pas tout, Ronsard lui-même convient qu'il a modifié ses projets d'innovation de la langue, à cause de l'accueil qu'ils ont reçu ; il écrit i Simon Nicolas, en lui donnant des conseils de style (VI, 233-234) :

Fay nouueaux mots, r'appelle les antiques.*, l'ay fait ainsi, toutesfois ce vulgaire, A qui iamais ie n'ay peu satisfaire, Ny n'ay voulu, me fascha tellement De son japper en mon aduenement.

Quand ie hantay les eaux de Castalie,

gue nostre langue en ^t moins embellie, ir elle est manque, et faut de Faction 4'our la conduire à sa perfection.

Ailleurs (1, 1^1), en remarquant qu'on lui reproche la trop grande simplicité du second livre des Amours^ il avoue qu'on s'est plaint de l'obscurité de ses premiers vert :

LA LANGUE DB LA FLftiAOB 8l

Tyard, on me blasmoit à mon commencement, Dequoy i*estois obscur au simple populaire :

Mais on dit auiourd huy oue ie suis au contraire, ht que ie me démens parlant trop bassement.

Ronsard cherche, à la vérité, à colorer son changement de manière par des motifs purement littéraires (If ijo) :

Or, si quelqu'vn après me vient blasmer, dequoy le ne suis plus si graue en mes vers que i*estoy A mon commencement, quand l'humeur »indarique Enfloit empoulement ma bouche magnifique : Dv luy que les amours ne se souspirent pas D vn vers hautement graue, ains d'vn beau stilc bas, Populaire etnlaisant, ainsi qu'a fait TibuUe, L'ingénieux Ouide, et le docte Catulle,

Il n'en reste pas moins acquis que, dans les Odes et dans Je premier livre des Amours^ il a employé un style pompeux, obscur, et fort surchargé de mots empruntes du £rec et du latin.

Au moment où Ronsard avait ainsi à se défendre contre ies plus vives critiques, une réfutation en règle était <lirigée contre le manifeste de Du Bellay. Il avait eu Timprudence de dire (I, 55) : « le voudroys bien que... Uous Roys et Princes amateurs de leur Langue deflen- <lissent, par edict exprès, à leurs subiectz, de non mettre «n lumière œuure aucun... si premièrement il n*auoit «nduré la Lyme de quelque scauant Homme, aussi peu «dulateur qu'etoit ce Quintilie, dont parle Horace en 9on Art Poétique : d et il avait vu surgir le QuinlU Hora- Mian^ sur la Décence et illustration de La langue françoise, jpvbUé à Lyon en 15519 et souvent réimprimé à la suite <ie V^ri pollique de Thomas Sibilet.

Le critique dit à Du Bellay (sur le I V^^ chapitre) : « Tu xie faitz autre chose par tout Tœuure... que nous induire jk Greciser et Latiniser, en Francoys. » Et répondant à un passage de la préface des Odes où Ronsard s'était

exprimé ainsi (II, 475) : « le ne te dirai point à présent que signifie Strophe, Antistrophe, Epode... » le censeur s'écrie : « Ton Ronsard trop et très arrogamment se glorifie auoir amené la lyre grecque et latine en France, pour ce qu'il nous a fait bien ébahir de ces gros et estranges mots strophe et antisirophe^ car iamais par auenture, nous n'en ouimes parler. » Et il ajoute avec un certain sentiment d'orgueil satisfait : c Iamais nous n'auons lu Pindare. i>

Quelaues années plus tard, en 1 5 5;r,les Discours non plus mélancoliques que divers renchérissent encore sur ces invectives : « Non possum ferre, Quintes, vn tas de rimeurs de ce temps qui amènent en nostre tant chère France toutes les bougreries des anciens Grégeois et Latins, remplissant leurs liures d'Odes... de Strophe, Antistrophe, Epode et d'autres tels noms de diables, autant a propos en nostre François que Manificat a matines, mais pour dire qu'en auons ouy parler du Pindare. »

Ce furent probablement ces protestations, répétées^ qui empêchèrent Léon Trippaultet Nicot d'admettre l^^ mot Ode dans leurs lexiques.

Les témoignages des amis et des ennemis du poète, et ses propres aveux, qui seront d'ailleurs confirmé plus loin par l'examen des mots dont il s'est servi, pro vent surabondamment que, dans ses premiers ouvrages, Ronsard faisait à l'imitation des termes grecs et latin une fort large part, qu'il n'a restreinte qu'à son corp défendant.

Le souvenir de ce travers si marqué, contre leauel i a fini par protester lui-même lorsqu'il en a vu rabu chez ses successeurs, est demeuré lon^emps comm attaché à son nom, et Boileau a fort bien caractérisât l'éclat audacieux de son début, lorsqu'il a raillé

.. Sa Mute en François parlant Grec et Latin (Art poétique^ I).

LA LANGUE t>E LA PLÉIADE ôj

Le seul tort de cette appréciation est d'être trop générale : l'étude des poètes du xvi* siècle est très complexe ; elle demande une attention soutenue. Il faut s'attacher scrupuleusement à la chronologie de leurs œuvres, et distinguer entre leurs souhaits, leurs aspirations, et la mise en pratique de leurs doctrines.

Egger, qui a cherché à infirmer le jugement de Boileau, en a porté à son tour un autre non moins inexact, qui ne pourrait s'appliquer avec justesse qu'à la fin de la carrière du poète.

Il s'exprime ainsi en parlant de Ronsard dans son Hellénisme en France (I, 232) : « Une fois, il est vrai, dans son très médiocre opuscule sur l'Art poétique, il hii échappe de dire : « Tu composeras hardiment des « mots à l'imitation des Grecs et des Latins, et tu «• n'auras souci de ce que le vulgaire dira de toi. » Mais c'est là une boutade orgueilleuse. » Puis, à cette déclaration qui, loin (ïéchapper à Ronsard, confirme au contraire les doctrines et la pratique littéraire de sa jeunesse, le critique oppose des procédés préconisés plus tard par le poète, et que nous aurons bientôt à examiner ici même ; après quoi il conclut en ces termes (I, 2)7) : « Ainsi le chef et le héros de notre école poétique au xvi« siècle a combattu sur tous les tons pour roriginalité de sa langue maternelle. Il n'est point le pédant grécaniseur dont Boileau s'est moqué sans l'avoir lu. » L'autorité si grande et si légitime d'Egger a promptement répandu cette opinion, de sorte qu'aulourdhui, dans l'enseignement officiel, on considère Ronsard, à son début, comme un défenseur fervent et acharné de la pure langue française, ce qu'il n'a été qu'à son déclin, et en haine de ses maladroits imitateurs.

Il faut remarquer du reste qu'à l'époque de la jeunesse de Ronsard) la création d'un grand nombre de

84 LA Langue ob la pléiadb

mots tirés du çrec et du latin ne résultait pas seulement d'un parti pris, mais d'une nécessité.

La théologie, les ans et les sciences, la poésie élevée, commençant tout d'un coup à parler en français, ne trouvaient point un vocabulaire propre à l'expression d'un grand nombre d^idées, ou entièrement nouvelles, ou subitement renouvelées de l'antiquité. Du Bellay dit fort justement il, 44) : « Nul, s'il n'est vrayment du tout ignare, voire priué de Sens commun, ne doute point que les choses n'ayent premièrement été : puis après, les motz auoir été inuentez pour les signifier : et par conséquent aux nouvelles choses estre nécessaires imposer nouueaux motz, principalement es Ars, dont Tvsaige n'est point encores commun et vulgaire, ce qui peut arriuer souuent à notre Poète, auquel sera nécessaire emprunter beaucoup de choses non encor' traitées en nostre Langue. »

Ailleurs il engage les traducteurs à ne point se faire faute de transcrire en français les termes de sciences, d'arts et métiers, qui d'ailleurs ne sauraient être considérés comme faisant réellement partie de la langue (I, 22) : « Ne les doit retarder s'ilz rencontrent quelquefois des motz qui ne peuuent estre receuz en la^ famille Francoyse, veu que les Latins ne se sont points eforcez de traduyre tous les vocables Grecz, com'm^ Rhétorique f Musique^ Arihmetique, Giomelrie^ Ph/losof^hie, et quasi tous les noms des Sciences, les nom^ des Figures, des Herbes, des Maladies, la Sphère et:: ses parties, et generallement la plus grand' part des^ termes vsiiez aux sciences naturelles et Mathématiques. Ces motz la donques seront en nostre Langue comme^ étrangers en vne Cité : aux quelz toutesfois les Périphrazes seruiront de Truchementz. »

Quelques-uns paraissent d'abord sous une forme purement grecque ou latine, ce n est que peu à peu qu ils s'acclimatent et prennent une terminaison fraa*

çaise. Encyclopédie figure dans Vlnstitutlon du Prince de Budé 1 1 547, ch XXI, fol. 88). sous la forme encyciopedia : « Perfection des arts liberaulx et sciences politiques, qu'on appelle en Grec, Encycbpedia, qui veult autant à dire (pour le declairer briefuement) comme érudition circulaire. » Jodelle la désigne par une périphrase analogue (II, 210) :

refondre

Des sciences yo Rond noaueau.

Rabelais avait cependant francisé ce mot, dès 15^)1 dans Pantagruel (c. XX) : « Il m'a ouuert le vrays puys et abisme de Encyclopédie. 1* Tout hardi qu il était, il n*osait en 1546, dans son tiers livre, se servir du mot misanthrope : ayant dit (c. m) : « Les homes seront loups es homes, » il ajoute : «comme Timon Athénien, ui pour ceste cause feut surnommé iiio^^opiaicoc. » Ce ne ut qu'en 1 $48, dans Tancien prologue du quart livre^ qu*il ne craignit pas de dire en français : « Timon le Misanthrope. ^ Ce mot figure ensuite en i552dans répitre au cardinal Je Chastilion, et est expliqué dans la Briesue déclaration d aucunes dictions pins obscures contenues on quatriesme Hure. . .

Scève, dans sa Délie (dixain ccccxxiij, dit :

Mon dictamaum . • .

Ronsard emploie lexicon pour lexique, vocabulaire CV, 425) :

Tu as en restomac vn Lexicon farci De mots iniurieux. • .

Il a introduit, en lettres grecques, dans sa prose ifca et |UTt^•VuxM«tc : « des tombeaux vuides, appeliez éfun » illl, 6) (C la troisième (pariie) de la Philosophie ^ythagorique, dit ifctTi|i4^x«'»«^ » (HI9 8j.

86 LA LANGUE DB LA PLilADB

Ambroise Paré, embarrassé pour rendre Tidée d'épiderme, dont le nom n'existait pas encore dans notre langue, cite dans son texte le mot sous sa forme grecque : <( Le (cuir) non vray est appelé des Grecs Epidermis^ parce qu*il s'estend et couche sur le vray : nous rappelions en nostre langage cuticule, ou petite peau. » (CEuvres, III, m, p, 7j, C). C'est aussi d'epidermis que se sert Rabelais (liv. IV, c. xxxi) : <c Quaresme prenant... auoit TEpidermis comme vn beluteau. i>

Du Bellay, dans son chapitre De ne tradu/re Us Poëtes (I, 15), n'osant user du mot Génie encore peu employé, se sert du terme latin : « ceste Energie, et ne sçay quel Esprit, qui est en leurs Ecriz, que les Latins appelleroient Genius. »

Ce procédé, tout exceptionnel, n'avait rien de pratique, et l'on se trouvait forcément entraîné à donner une forme française aux mots grecs et latins dont on avait besoin. Ce n'était pas une élégance, un caprice, une fantaisie littéraire, mais la nécessité absolue de se faire comprendre, qui introduisait dans la langue des termes indispensables auxquels on n'aurait pu suppléer que par de longues et obscures périphrases.

C'est ce que dit, avec beaucoup de bon sens, un médecin de ce temps, Ervé Fayard : « Quant a plusieurs mots francisez... comme apoplexie, epilepsie, et semblables, suis esté contreinct lez employer pour euiter en presque infinis endroects prolixes oraysons (i). »

Maurice Scève avait appelé sa maîtresse : « douice antiperistase » (Délie ^ ccxcini.) Du Bartas, qui l'ignorait, croit forger ce mot et s'en excuse, non dans une préface ou en note, mais en vers, au beau milieu de son poème qu'il interrompt par sa remarque (Le second iourdela Sepmaine^ p. 142, éd. 1601) :

(i) (Galen. Sur la faculté dej simples medicamans auec Paddietion de Fucse en son herbier, de Silvius^... Le tout mis en lan^ge francoyspar A... Ervé Fayard natif de Perigueux. — A Limoges. •• ,548. ïn-9*.)

88 LA LANGUE DB LÀ PLftiADB

senter le langage de la galanterie italienne confiné dans les abstractions philosophiques. Pétrarque et ses successeurs s'étaient répandus en violentes invectives contre leurs dames et les Poètes de la Pléiade les avaient suivis sur ce terrain. Ronsard appelle sa Cassandre fire c'est-à-dire bête féroce, et guerrière^ au sens d'ennemie. Jodelle seul dans une assez agréable chanson f blâme ce procédé des poètes à Tégard de leurs belles (II, 55) :

Leurs bourrelles ils en font,

Basilics, tygresses, Mots qui doux et fâcheux sont

Aux vrayes maistresses.

Si Tamour simple estoit d'eux Bien cogneu ces mots hideux Ils fuiroyent, desquels Thorreur

Nuit beaucoup, et monstre Que des plumes non du cœur

Le mal se rencontre.

Au lieu de franciser des termes grecs on a quelquefois essayé d'y substituer des mots français équivalents. C'est ce q^u'avait tenté Guillaume des Âutelz, qui s'exprime ainsi dans l'avis Au Lecteur de ses Façons lyriques (éd. 155}): « Quant à srpo^, que i'ay appelé tovr, Avnorp^ rëto vR, et Bic<^8$c (nou si hcurcusemeut) bnchant, ce a esté pour faire entendre à noz purs françois la raison de telles appellations. »

Vauquelin de la Fresnaye s'est servi également en ce sens de tour et de retour^ puis il a substitué repos à enchant (Art poétique^ I, p. 24, éd. 1605).

... depuis que Ronsard eut amené les modes Du Tour et du Retour et du Repos des Odes...

En somme, il y avait trois procédés pour rendre les idées exprimées par des termes grecs ou latins :

10 Laisser subsister ces mots avec leur forme propre,

leur orthographe, leur terminaisoui ce qui donnait au discours un aspect barbare ;

2® Y substituer, comme Ta tenté Des Autels, des mots déjà français, auxquels on est porté à conserver la valeur, souvent toute différente, qui leur est habituelle;

y Enfin, ce qui est l'expédient le plus commode^ et, après tout, le plus clair, modifier légèrement la terminaison des mots grecs ou latins, et c*est ce qu'après diverses tentatives avortées on s'est déterminé à faire.

L'instinct secret qui préside au développement des langues et met à profit les efforts des diverses écoles littéraires sans jamais consacrer leurs excès, sut discerner ce qu'il y avait de légitime dans ces innovations, et rejeta impitoyablement le reste. Les mots vraiment nécessaires s'incorporèrent si vite à notre idiome qu'ils semblèrent en avoir toujours fait partie ; les autres tombèrent lourdement. Tels sont ceux, si souvent cités, qui composent à eux tout seuls le troisième vers de ce passage tiré de VEpitaphe de Marguerite de France (V, 248) :

Ah ! que ie suis marry que la Muse Françoise Ne peut dire ces mots comme fait la Grégeoise, Ocymore, dispotme, oligochbronien :

Certes, ie le oirois du sang Vaiesien.

Dans son Hellénisme en France (I, 257), Egger se refuse à prendre cette tentative au sérieux : a Que prouve, dit-il, cette fameuse plainte, sinon que le poète désespérait de pouvoir parler grec en français, comme il l'aurait voulu, et qu'il n'essayait ({u'en passant, par manière de tour de iorce, une imitation vraiment inconciliable avec le génie de notre langue ? d

La note si précise et si confiante dont Ronsard accompagne ces vers dans l'édition de 1S75, ne permet pas a admettre une pareille interprétation (V, 472) : t Ces mots grecs seront trouuez fort nouueaux ; mais

d*autflnt que nostre langue ne pouuoh exprimer ma conception, i*ay esté forcé d'en vser qui signifient vne vie de petite durée. Filosofie et mathématique ont esté aussy estranges au commencement; mais rvsage les a par traict de temps adoulcis et rendus nostres. »

Quant au latin, il s*introduisait pour ainsi dire de luimême dans le français. On en était imprégné. Ceux ^ui en blâmaient le plus Tabus ne laissaient pas de s'en permettre très largement Tusage : Rabelais, dont la verve s'est si vivement égayée contre Técolier limousin, latinise autant qu'aucun écrivain de son temps. Du Bellay, faisant l'éloge de l'Eloquence, dit (1, 13) u'elle <« gist aux motz propres, vsitez, et non aliènes u commun vsaige de parler ». A quoi l'auteur du Quinlil Horatian répond fort i propos : « En cet endroict mesme contreuenant i ton enseignement, tu dis aliènes pour estranges ; escorchant li et partout ce pauure Latin sans aucune pitié, n Le plus piquant est que, comme Egger le remarque avec raison (U Hellénisme en France j I, 235), le critioue est loin d'être exempt pour sa part du travers qu il vient d'attaquer. Maintenant au milieu de l'éclosion, pour ainsi dire spontanée, de tant de termes tirés du grec et du latin, qu'elle est exactement la part de chaoue écrivain? C'est ce qu'il serait bien difficile d'établir avec certitude.

Il est fort rare que nous possédions à ce sujet des témoignages précis ; on ne peut guère avoir recours qu'aux indications vagues que donnent les poètes dans leurs préfaces, les commentateurs contemporains dans leurs notes, les adversaires dans leurs critiques ; la manière dont un mot est présenté, les précautions qu'on prend pour le faire accepter du public, semblent parfois un inaice de sa nouveauté ; mais, sans négliger de semblables présomptions, il faut se garder d en exagérer la valeur, d'autant plus que les témoins que

LA LANGUE DE LA PLÉfADE 9I

nous invoauons sont souventi de très bonne foi, dans Terreur. Nourris des mêmes études, écrivant dans les mêmes circonstances, sous Tempire des mêmes idées, les auteurs d'alors emploient souvent, presque simultanément, des expressions qu'ils croient avoir inventées. Il est inipossible de contester i Ronsard la paternité du mot Ôde^ qu'il a tenu, nous Tavons vu, i établir fort nettement; mais c'est li une exception, et la plupart du temps on ne peut alléger que des probabilités, dont un examen approfondi vient souvent démontrer le peu de fondement.

L'auteur du Quintil Horatlan (i) reproche à Du Bellay l'emploi du mot Pairie... qui, dit-il, « est obliquement entré et venu en France nouuellement. » On en avait conclu un peu trop vite que Du Bellay en était l'auteur, et on lui avait fait honneur de cette belle expression, mais elle a été trouvée un siècle plus tôt (2).

Ayant lu dans Tépître de « Henri Estiene a vn sien ami » placée en tête de Y Apologie pour Hérodote : « l'analogie (si les oreilles Françoises peuuent porter ce mot) w, j'avais envoyé le passage à M. Littré, qui s'exprime ainsi à ce sujet dans la Pré/ace de son Sup^ plément (p. ii) : « C'est H. Estienne qui a introduit dans notre langue le mot analogie ; et en l'introduisant il s'excusa d'offenser l'oreille si gravement. » Cette excuse avait paru au savant lexicographe, comme i moi, une marque à peu près certaine du premier emploi de cette expression. Nous nous étions trompés tous deux, car elle figure en 1549, dix-sept ans avant la publication de V Apologie, dans un passage de La Def^ fencede la langue françoyse^ que j'ai déjà eu occasion de citer (I, 45) : « Ne crains donques, Poète futur,

(1) Voycx Du Bellay, I, 477, note 3.

U) Voy» Littré, Dictionnaire^ Patrie.

92 Uk LANGUE DE LA PLÉIADE

dlnfioiier quelques termes... aoecques modesue toutes^ fois. Amalû^^ et lugement de TOreilIe. »

Ces vers de Ronsard (II, 126) :

Si des mon enfiuice Le p rem i e r de France fMrpéuJMri^é Oc tàle en tt cpr â e Hevmaemeai prise le me tôt prise.

avaient fait croire que pindarisant le premier, il avait inventé ce verbe et créé, comme pour Ode, le mot et la chose. Ganiar, après avoir, dans sa thèse (1), adopté cette opinion, encore assez généralement répanaue aujourd hui, introduit, dans son errata, cette sage rectification : « L'auteur regrette d*avoir attribué à Ronsard un mot que Rabelais a mis dans la bouche de Técolier limousin une vingtaine d'années avant que Ronsard ne pindarisit. » Voici le passage de Pantaeruel qui date ue 1 5 ; ; (L 243) : « Ce gallant veult contrefaire la langue des Parisians* mais il ne faict que escorcher le latm et cuide ainsi Pindanser (2\ »

Symkfathit est-il de Ronsard ? Le poète s'est exprimé ainsi dans le premier livre des Amours^ publié en 1552 {\. 07> :

Les Qeux ..

CluojceâQs de teint de grâce et de couleur.

Par :sjrmr>Mtki€ en deuindrent malades ;

11) R<msjri c\'msUere comme imttJtemr JT Homère et de Piniare — Mcii« imp F. Blanc. 1S34. In S«.

(«> Un commcn'ateur du poète, Panuléon Thevenin, qui se sert de ce vertNt, ea rapproche kora^iser^ dont il est probablement le coaieiir. Il dît en parlant de Ronsard (UHrmne Je la -hihisojhie^ i>8i« IV p 1 19^ : <i Les Oies où il a si hardiment pindarisé er (s'il laut ainsi parler', horacise. <• Qaint à Pstrarqui^et ^ il euit iort employé. Kti i>53, l)a BcIUy dit (II, 333) :

lay oublie V^rx de Petra^qnijer.

I Kn i5S5| Konvird se mo>)ae de ces a:nants (VI, 368) . . . qui morlondtts/peri «r^MÙeiif.

et Muret fait à ce sujet la remarque suivante : « Spn^ pathie est un mot grec : mais il est force d'en vser, veu que nous n'en auons point d'autre. »

Il faut remarquer toutefois que Rabelais a dit dans le quart livre publié pour la première fois en 1548 (II, 49}) : « par naturelle Sympathie excita tous ses compaignons i pareillement baisler », et que dans la Briesue déclaration d aucunes dictions plus obscures contenues en quatriesme liure^... il a jugé utile d'expliquer ce mot, dont il se considérait probablement comme le créateur, et qu'il avait du reste déjà employé dés 1 546 dans son tiers livre (c. iv) : « Quelle Sympathie entre les elemens. »

En 1 572, on lit dans La Franciade (liv. II) :

Incontinent nue la soif fut esteinte Et de la fin Vaut dite restreinte,

et ces vers sont accompagnés de la remarque suivante : « Auidité^ Tardeur de manger. le ne sçache point de mot françois plus propre, encore qu'il soit mendié du latin. » On s'est cru fondé, probablement d'après cette note, à regarder Ronsard comme fauteur de cette expression, qu'on trouve déjà cependant en 1544 dans laD^/iede Maurice Scève (Dixain, cxvi) :

Ne peult saouler si grand* auiditë.

Le plus curieux c'est que Ronsard a ainsi modifié les deux vers (III, 67) :

Incontinent que la soif fut ostée Et de la faim la fureur surmontée.

Il est probable qu'il a voulu faire disparaître ce mot dont on lui avait reproché l'étrangeté. Malgré son intransigeance affectée, il fit plus a une fois au goût du public des concessions de ce genre.

94 l'A LANGUE OÈ LA PLÉIADE

Uéchec momentané à^ avidité est une exception. En général les mots utiles sintroduisent vite dans la langue, s'y maintiennent et n'en bougent plus. Il en est tout autrement des termes qui appartiennent exclusivement au langage littéraire et poétique. Certaines épithètes, et précisément les plus brillantes, font des apparitions subites, suivies de longues défaillances. On pourrait les comparer à des comètes dont l'ellipse n'a pas encore été déterminée. Bien différents des mots aventuriers, dont parle La Bruyère (ch. V), « qui paroissent un temps et que bientost on ne revoit plus », ceux-ci ont au con* traire de fréquents retours, et se remontrent, i de très longs intervalles, dans les écrits à la mode ; et dans notre pays où l'on oublie vite, on salue chaque fois à titre d'innovation leur nouveauté intermittente qu'on regarde comme une audace, et dont on fait généreusement honneur à l'école littéraire alors en vogue.

En 1 83 1 , quand on lisait dans Les Feuilles cTA uiomne :

Dans la vaUée ombreuse Reste où ton Dieu te creuse

Un lit plus abrité...

il pouvait paraître fort légitime de considérer ombreux comme un de ces adjectifs qui, d*après Alfred de Musset, dans les Lellres de Dupuis et Cotonet^ constituent l'essence même du romantisme. Notez qu'on l'aurait vainement cherché dans le Dictionnaire de t Académie de cette époque, et que, lorsqu^il y paraît, en 183 5, il est indiqué comme « usité surtout en poésie », ce qui semble au premier abord une concession à la nouvelle école. Il n'en est rien ; ce prétendu néologisme est un archaïsme rajeuni, ainsi qu'il arrive souvent ; il existait, en 1694, dans la première édition du Dictionnaire de r Académie^ dont il n'avait disparu qu'à partir de 1762. Si ce mot n'a pas été créé par l'école romantique, l'at-il été du moins par la Pléiade? Il est certain que

Ronsard remploie souvent : Fosses ombreuses (I, 206), Ombreux cimetaire (IV, 367), chesnes ombreux (V, 54), taillis ombreux (V, 108), tombe ombreuse (V, 3 1 5}, etc. ; mais le chef de FEcole rivale, Clément Marot, n'a pas hésité à dire : la nuict ombreuse [Ero et Leandre) ; et quand à Maurice Scève, il affectionne cette expression : poulsiere Vmbreuse (Délie, dix. lxxxii), Boys vmbreux (dix. cxxi). Doit-on la lui attribuer? Nullement. On lit déjà dans le roman de Perceval le Gallois : « forest ombreuse 1» (p. 174); dans un Dictionnaire latin-français du xiii* siècle (Bibl. nation., mss. n» 7,692), « vmbrosus, vmbreux ; enfin dans les Sermons de saint Bernard (Bibl. nation., n<> 24.708, f» 42, r<>) : « Mont ombrious et espas. »

Nous retrouverons également chez les auteurs de la Pléiade, plumeux^ que Vaugelas attribuait à Desmarets; offenseur, invaincu^ dont on regardait Corneille comme le créateur; et nous verrons qu un certain nombre de ces expressions, qu'on croyait nouvelles au xvii* siècle, remontent à travers le xvp, au berceau même de notre idiome.

Quelquefois c'est un terme que nous croirions d'hier, que nous lisons dans Ronsard. Est-il une expression en apparence plus moderne que celle à"" écriture au sens de composition littéraire ? La voici dans une élégie de notre poète adressée à Desportes (VI, j 12-j i }) :

Ainsi nostre escriture Ne nous profite rien : c'est la race future Qui seule en ioUit toute, et qui iuge à loisir Les ouurages d'autruy, et s*en donne plaisir.

N'est-il pas curieux de voir ainsi ces mots daufeurs^ comme les appelait spirituellement Henri Monnier(i), demeurer pendant des siècles dans la langue, sans

(1) Scènes populaires : Le roman chez la portière.

96 LA LANGUE EE LA PLâlADE

jamais s'y incorporer tout à fait, et conserver presque indéfiniment leur apparence de nouveaux venus r

Si les emprunts faits au grec et au latin étaient un des principaux moyens employés par les poètes de la Pléiade pour enrichir notre langue, ce n'était certes pas le seul. La littérature italienne leur offrait des ressources auxquelles on n*avait alors que trop souvent recours, comme nous le voyons par les Dialogues du langage italianisé d'Henri Estienne. Ils ne se laissèrent pas aller aux excès que signale ce dernier. Nous aurons seulement à relever quelques termes locaux employés par Du Bellay pendant son séjour en Italie, et un petit nombre d expressions poétiques puisées par Ronsard dans le vocabulaire de Pétrarque.

Beaucoup plus nombreux sont les termes tirés du langage des diverses provinces de France. Dans la première édition de ses Odes^ en 1 5 50, Ronsard s'était servi en plusieurs endroits des mots familiers à son enfance, ce qui avait soulevé de nombreuses critiques. Dans un Surauertissement ajouté au volume (I, cxvi), il y répond en ces termes : « Depuis Tacheuement de mon liure, Lecteur, i*ai entendu que nos consciencieus poètes ont trouué mauuais de quoi ie parle (comme ils disent) mon Vandomois... Tant s'en faut que ie refuze les vocables Picards, Angeuins, Tourangeaus, Mansseaus, lors qu'ils expriment vn mot qui deiant en nostre François, que si i'auoi parlé le naïf dialecte de Vandomois, ie ne m'estimeroi bani pour cela d'éloquence des Muses, imitateur de tous les poètes Grecs, qui ont ordinairement écrit en leurs liures le propre langage de leurs nations, mais par sur tous Theocnt qui se vante n'auoir iamais attiré vne Muse étrangère en son pais. »

Ronsard a toujours défendu la même opinion ; il dit dans son Abrégé de tArt poétique françoysÇVl, 451) : a Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton oeuure les vocables plus significatifs des dialectes de

nostre France, quand ceux de ta nation ne seront assez propres ne signifians, ne se faut soucier s'ils sont Gascons^ Poiteuins, Normans^ Monceaux^ Lionnois ou d'autre pays, pourueu qu'ils soyent bons, et que proprement ils expriment ce que tu veux dire. i>

Il revient encore sur la même idée dans la Préface sur la Franciade (III, 533) : a Outre ie t'adverti de ne faire conscience de remettre en vsage les antiques vocables, et principalement ceux du langage Vvallon et Picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue Françoise, i^enten de celle qui eut cours après que la Latine n*eut plus d'vsage en nostre Gaule, et choisir les mots les plus pregnants et significatifs, non seulement dudit langage, mais de toutes les Prouinces de France, pour seruir à la Poésie lors que tu en auras besoin. »

Nous le verrons même, sur la fin de sa vie, préconiser presque exclusivement ce procédé d'enrichissement de notre langue, qui n'était au début qu'un des nombreux expédients auxquels il avait recours.

Quant à l'emploi des termes de notre vieux langage, il est déjà conseillé par Du Bellay dans sa Deffence de la langue francoyse (I, 45); il recommande drusurper « et quasi comme enchâsser ainsi qu'vne Pierre précieuse et rare, quelques motz antiques », assurant qu'ils donneront « une grande maiesté tant au vers, comme à la Prose : ainsi que font les Reliques des Sainctz aux Croix, et autres sacrez loyaux dédiez aux Temples. Pour ce faire te faudroit voir tous ces vieux Romans et Poètes Françoys. »

Un des mérites des poètes de la Pléiade est de ne s'être point confinés dans un vocabulaire de convention, maisd*y avoir introduit un reflet de la vie réelle : « Encores te veux-ie aduertir, dit Du Bellay (I, 54), de hanter quelquesfois, non seulement les Scauants, mais aussi

çS L^A LANGUE DB LA PLÉIADE

toutes sortes d*ôuuriers et gens Mécaniques, comme Mariniersi Fondeurs, Peintres, Engraueurs et autres, sçavoir leurs inuentions, les noms des matières « des outilzi et les termes vsitez en leurs Ars et Mestiers, pour tyrer de là ces belles comparaisons, et viues descriptions de toutes choses. » C'est ce que répète presque textuellement Ronsard (VI, 45 1) : « Tu pratiqueras les artisans de tous mestiers, de Marine^ Vennerie^ Fauconnerie^ et principallement ceux qui doiueot la perfection de leurs ouurages aux foumeauXi Orfeures^ FondeurSy Mareschaux^ Minerailliers^ et de là tireras maintes belles et viues comparaisons, auecques les noms propres des outils, pour enrichir ton œuure et le rendre plus aggreable. »

La nouvelle école étendait encore le vocabulaire par d'autres artifices ; Du Bellay avait dit (I, 51) : <« Vses doncjues hardiment de rinnnitif pour le nom... De TAdiectif substantiué... Des Noms pour les Aduerbes.»

En I ^ ^o, Tauteur de la Breue exposition de quelques passages du premier Hure des Odes^ qui signe des midales I. M. P. et paratt être, comme le remarque M. Tabbé Froger, Jean Martin, Parisien, expose la manière de former une famille de mots nouveaux, à Taide de quel* ques débris survivants de notre ancienne langue (f» 162, f*) : <( Bien est vrai quand un vocable a long tens régné, faisant à Timitation des vieus arbres, reuerdir un petit regeton du pié de son tronc, pour deuenir comme lui grand et parfait, on ne le doit plus regretter, ni appeller séché, ne péri : aiant laissé en sa place un nouueau fils, pour lui donner la mesme verdeur, force et pouuoir, qu'il auoit auparauant, comme la nouuelle monnoie succède à la vieille, en pareil honneur et crédit. »

L'explication est donnée d^une façon vive, qui sent bien Tinspiration directe de Ronsard, mais elle est assez obscure. Jacques Pelletier du Mans, qui, en i555f

LA LANCUi DE LA PLilADË 99

revient sur ce sujet dans le chapitre de son Art poétique^ intitulé : Det Mo^ e de Peleccion e innouacion diceus^ est encore moins clair, et parle obscurément à dessein « creignant de trop decouurir l'Art» (p. 37). Dans son Art poétique (VI, 462) Ronsard nous en dit un peu plus : « Tu ne desdaigneras les vieux mots François, d^autant que ie les estime tousiours en vigueur, quoy qu'on die, iusques à ce qu'ils ayant fait renaistre en leur place, comme vne vieille souche, vn reiëtton, et lors tu te seruiras du reiëtton et non de la souche laquelle fait aller toute sa substance à son petit enfant, pour le faire croistre et finalement Testablir en son lieu. De tous vocables quels qu'ils soyent en vsage ou hors dVsage, s'il reste encores quelque partie d eux, soit en nom, verbe, aduerbe, ou participe, tu le pourras par bonne et certaine Analogie faire croistre et multiplier, d'autant <]ue nostre langue est encores pauure, et qu'il faut mettre peine quoy que murmure le peuple, auec toute modestie, de Tenrichir et cultiuer. » Plus tard, dans la Préface de la Franciade (l II y 5} j), il revient sur ce procède auquel il donne le nom pittoresque de prouignement : n Si les vieux mots abolis par l'vsage ont laissé quelque reiëtton, comme les branches des arbres couppez se raieunissent de nouueaux drageons tu le pourras prouigner, amender et cultiuer, afin qu'il se repeuple de nouueau. ¥

Enfin Du Bartas, qui approuve cette pratique, la présente, par une autre métaphore, non comme un provignement mais comme une greffe (2* SepmainCy JBabylonej p. 477) :

Vn bel esprit, conduit d'heur et de iugetncnt. Peut donner passe«port aux mots qui treschement Sortent de sa boutique, adopter les estranges, Enter les sauuageons...

Dans une pièce enjouée des leux rustiques j adressée

iOO LA LANGUE DB LA Pl6iaDB

à Bertran Bergier, poUe dithyrambique j Du Bellay s' ex prime ainsi (11, )(>5):

Apres en rimes héroïques Tu feis de gros vers bedon oiq^aes, Puis en d'autres vers plus petis Tu febdes hachi gigotis.

Ain«i nous oyons dans Virgile, Galoper le coursier agile Et les vers d*Homere exprimer, Le flo-flotement de la mer (i).

Flo'flotement semble employé ici avec une nuance de moquerie ; il faut remarquer pourtant que, dans ses ouvrages de jeunesse, Ronsard n*a pas hésité à prati* quer ce redoublement de la première syllabe de certains mois.

lia dit (II, 429) :

... la belle onde Caquet;! nt sur ton grauois D\at fto^ftotante vois.

et (VI, 20}) r

... la bien*heureuse Seine En flojlotant vne joye demeine.

Il a écrit aussi dans TOde à Michel de tHospital :

• . . leur sein qui babatoU ;

mais dans ses dernières éditions il a substitué haletoit à babatoit(II, 122).

Du Baitas, moins scrupuleux, se vante de s*6tre servi de mots ainsi forgés : « pour augmenter la signification, dit-il, et représenter plus au vif la chose, i*ay

(1) Voyet Iliade, XXII, aai, le mot «fMpexv>tvM^Mc.

répété ia première syllabe du mot : comme pe-petiller^ ba-battre (i). » En eflfet il a dit :

. . • pries Tastre du iour

Qu'il quitte vistemeot leflo-flotant seiour.

(5* iour de la Sepmainê^ p. 4gS.)

Là le subtil esprit, sans cesse ba-batant^ Tesmoigne la santé d'vn pouls tout -iour constant.

{ۥ iour de la Sepmaine, p. 6So.)

• •• leur chaleur encor pe- pétillante allume Vo froid barreau de ier ..

(j** iour de la Seconde Sepmaine^ Eden, p. t04*)

C'est i lui qu'est revenu le triste honneur de ces inventions grotesques, qui remontent en réalité jusqu'à Ronsard.

Etendre indéfiniment le vocabulaire était le but constant de celui-ci. Il en fait en ces termes la déclaration formelle (VI, 460) : « Plus nous aurons de mots en nostre langue plus elle sera parfaitte. »

Vauquelin de la Fresnaye, dans son Art poétique ^ imprimé pour la première fois en 1605. mais composé beaucoup plus tôt, énumère (I, v, 31^364) la plupart des expédients employas par la Pléiade, et en expose ainsi les résultats (1, n, p. ôi) :

La France aussi depuis son langage haussa, Et d Europe bien tost les vulgaires pai*ia, Prenant de son Rouan la langue deUissee, Et dénouant le neud, qui la tenoit pressée, S'esiargit tellement qu elle peut à son chois, Exprimer toute chose en son naïf François.

Brantôme, qui n^est pas moins formel quant aux progrès de la poésie contemporaine, attribue sans hési-

(t) Brief aduertissement de G, de Saluste^ Seigneur de Bartas

marne.

Sur quetques points de sa première et Seconie Semaine. — > A Piiris A roUttier de P. L'HoilUer... M. D. LXXXUll.

I02 LA LANGUE DE LA PLilADE

ter la richesse de son vocabulaire aux efforts de Ronsard : « 11 la para, dit-il (éd. Lâlannei t. III, 287), de graves et hautes sentences, luy donnant des motz nouveaux ; et la rabilla des vieux bien réparez et renouvelleiy comme faict un fripier d'une vieille robe. »

Si nombreuses que soient les assertions des poètes de la Pléiade i Tégard des procédés, nous pourrions dire des recettes, employées par eux pour renouveler la langue, si laudatifs que puissent novs paraître les jugements contemporains, nous ne devons point les admettre sans contrôle, comme on Ta fait trop longtemps, et considérer ces écrivains, d'après leur dire, comme ayant un beau matin créé le français moderne.

D'abord, un ^rand nombre de mots attribués aux poètes de la Pléiade, leur ont été fournis, comme nous l'avons vu, par des écrivains antérieurs, et quelquesuns, malgré leur apparente nouveauté, remontent aux origines mômes de notre langue.

Ensuite en lisant avec attention La Deffence et illustration de la langue françoyse de Du Bellay, certaines préfaces de Ronsard, son Art poétique et quelques écrits de ses admirateurs, on constate, non sans surprise, que les poètes de la nouvelle école, tout en cherchant à établir l'originalité de leur tentative, ne laissent pas de nous signaler, fort discrètement il est vrai, un nombre inattendu de précurseurs.

a De tous les anciens Poètes Françoys, dit Du Bellay (I, j}), quasi vn seul, Guillaume du Lauris, et lan de Meun, sont dignes d'estre leuz, non tant pour ce (]u'il y ait en eux beaucoup de choses, c}ui se doyuent immiter des Modernes, comme pour y voir qùàzi comme vne première Imaige de la Langue Françoyse, vénérable pour son antiquité. »

A cet hommage de pure forme, en suçcè4e un «utr^

LA LANGUE DE LA PLIiADE I0|

tout rempli d^une incontestable reconnaissance (I, 34) : « lan le Maire de Belges, me semble auoir premier illustré et les Gaules, et la Langue Françoyse : luy donnant beaucoup de motz et manières de parier poétiques, qui ont bien seruy mesmes aux plus excellens de notre Tens. » Le jugement parait si juste à Pasquier qu'il le reproduit presque dans les mêmes termes {Recherches^ VII, 5, col. 699, éd. 1723) : a Le premier qui à bonnes enseignes donna vogue à nostre Poésie, fut Maistre lean le Maire de Belges, auquel nous sommes infiniment redevables, non seulement pour son livre de T Illustration des Gaules, mais aussi pour avoir grandement enrichy nostre langue d*une infinité de beaux traicts, tant Prose, tant que Poésie, dont les mieux escrivans de nostre temps se font sceu quelquesfois fort bien aider. » (1).

Quand, dans Tavis Au Lecteur des Odes^ Ronsard nous confie, avec toute l'outrecuidance de la jeunesse, « Tardant désir » formé par Du Bellay et lui « de reueil- 1er la Poésie Françoyse auant nous, dit-il, faible, et languissante n, il fait cependant cette réserve : le excepte tousiours Heroet, Sceue, et Saint Gelais » (II, 475). Il aurait eu mauvaise grâce, en effet, à méconnaître Maurice Scève, qui, avant lui et plus que lui, se montra un hardi novateur, et dont un peu plus tard Vauquelin de la Fresnaye, dans son Art poSlique^ invoquait Tautorité pour légitimer les hardiesses de la nouvelle école (1. I, p. 12) :

. . . seroit ce raison qu'à Thiard fust permit. Comme à Seue d'auoir tant de mots nouueaux mis

(1) c Un Projet d'enrichir, maguifier et publier la Langue fr an ' çmMê en iSoo • (par Claude Seyssef). Article de M. Bruaot, Revue £ Histoire littéraire de la France (I, p. 37).

Tôt. Thibaut, Marguerite d* Autriche et Je^n I^enutire df Beh fm. Paris, Leroux, 1888, 8*.

En France, doQt il a nostre langue embellie

Par les vers éleuex de sa haute Délie,

Et que Bellay, Ronsard et BaTf inuentant

Mile propres beaus mots, n'en peussent faire autant ?

Dans son chapitre intitulé : Exhortations aux Françojrs décrire en leur Langue^ Du Bellay, après s*être plaint de ne pouvoir citer qu'un petit nombre d'auteurs français, ajoute (I, 6i) : « Toutesfoys ie te veux bien auertir, que tous les scauans hommes de France n'ont point méprisé leur vulgaire. Celuy qui fait renaître Aristophane, et faint si bien le Nez de Lucian, en porte bon témoignage, w L'auteur qu'il désigne ici d*une façon si transparente n'est autre que

L'vtiledoux Rabelais

auquel, dans sa Musagnœomachie ^I, 145), il assigne un rang des plus honorables parmi les poètes de son temps, en dépit de Tanimosité qu'on a supposée entre Ronsard et le grand satirique (i).

C'était justice de lui donner place parmi les précurseurs des poètes de la Pléiade, car il a travaillé à étendre notre langue, précisément par les mêmes moyens : création de mots tirés du grec, du latin, de l'italien, des dialectes français, de la marine, de la chasse, des arts et métiers, expressions forgées de toutes pièces. Mais ce qui le différencie complètement des novateurs qui lui ont succédé, c'est qu'il ne s'attarde pas à écrire des manifestes, à lancer des programmes, à conférencier. Il se contente de parler, ou plutôt de faire parler ses personnages ; et comme il en est dans son livre de tout rang, de toute profession et de tout pays, les termes nobles, familiers, populaires, grossiers, techniques, patois, sont employés, sans recherche, sans effort, A

(i) Voyez Biographie de Ronsard ^ I, XX.

leur place ; le naturel en sauve la hardiesse. Cette langue n^est pas le résultat d*une série de calculs, de conventions, de compromis, longuement débattus entra initiés dans le silence du cabinet, mais l'expression naïve et sincère de la pensée de chacun dans les diverses conditions de la vie.

On peut dire la langue de Pindare, d'Horace, de Virgile, de Ronsard, de Racine ; on ne peut pas dira aussi justement la langue d'Aristophane, de Plaute, da Rabelais, de Molière, car ceux-ci, en peignant las mœurs de ceux qu'ils mettent en scène, leur font parler du même coup le langage qui leur est propre, ils n'en ont pas pour ainsi dire la responsabilité, le comble du génie est précisément pour eux de s'effacer et de disparaître.

Les aveux de du Bellay et de Ronsard, et les rapprochements qui précèdent, suffisent à faire pressentir qua la plupart des prétendues innovations des poètes de la Pléiade avaient été pratiquées antérieurement, at la comparaison que nous allons faire, dans les listes suivantes, de leur vocabulaire avec celui de leurs prédécesseurs, en fournira fréquemment la preuve. On en vient alors à se demander ce qu'il y a de vraiment nouveau dans le programme si arrogamment proclamé, et accepté sans conteste par tous les iiistoriens de notre littérature.

C'est une c|uestion que se posait déjà l'auteur du Quintil Horatian. Il dit dans ses notes sur le quatrième chapitre de du Bellay : « Tu... monstres la pauureté de Dostre langue, sans y remédier nullement et sans l'enrichir d'vn seul mot, d'vne seule vertu, ne bref de rien, sinon que de promesse et d^espoir, disant qu'elle pourra estre, qu'elle viendra, qu'elle sera, etc. Mais quoy } quand, et comment ? »

Si Ton y regarde de près, on dégage des doctrines et des œuvres des poètes de la Pléiade deux idées principales : d'abord iis proclament Tavénement du français i

la dignité de langue poétiaue capable de traiter les sujets les plus élevés et d aborder tous les styles; ensuite, pour Tapproprier à de si hautes destinées, ils s'efforcent de le perfectionner et d'en étendre considérablement les limites.

La première entreprise était vraiment grande, et la Pléiade s'en est tirée à son honneur. Si elle n'a pas atteint cette terre promise de la haute poésie sérieuse, elle a eu du moins le mérite de l'entrevoir et de frayer largement la voie aux poètes du siècle suivant.

A l'égard de la langue, la nouvelle école s'est montrée moins neuve et moins audacieuse qu'elle ne Ta dit et qu'elle ne Ta cru. Elle a réuni, groupé, systématisé les hardiesses des autres, plutôt qu elle n'en a imaginé de très personnelles, elle a transporté dans ses vers toutes les libertés de la prose de Rabelais, elle a fait de curieuses recherches de mots plutôt que des rencontres et des trouvailles, elle a possédé. au plus haut degré la science du langage, elle n'en a pas toujours eu l'instinct.

Dans la pratique, les divers membres de la Pléiade ont suivi fort inégalement le programme qu'ils s'étaient tracé.

Du Bellay fait d'assez nombreux emprunts au grec et au latin ; son séjour à Rome le porte tout naturellement à introduire un certain nombre d'italianismes dans ses ouvrages ; en . tout le reste il n'innove guère ; point de patois, peu de mots forgés ; c'est le classique de la Pléiade.

Baif, au contraire, pousse à l'extrême les doctrines du cénacle ; non seulement il imite avec excès les Grecs et les Latins, recherche les archaïsmes et dit, i l'exemple dumattre (V, 122) :

Je remé vieui mots en vsage,

mm allant résolument jusqu'au bout de ses idées,, et nç

se préoccupant nullement du qu'en dira-t-on, il arrive pour l'orthographe au phonètisme, et pour la prosodie aux vers mesurés.

Quant à Ronsard, il a eu au cours de sa carrière poétique bien des hésitations et des doutes. Plein d'enthousiasme au début, il aspirait surtout au genre héroïque. C'est son portrait que trace Du Bellay dans le chapitre Du long Pointe Françoys (I, 41), lorsqu'il évoque ce poète idéal « doué dVne excellente félicité de Nature, instruict de tous bons Ârs et Sciences,... versé en tous genres de bons Aucteurs Grecz et Latins, non ignorant des parties et offices de la vie humaine, non de trop haulte condition, ou appelle au régime publiq', non aussi abiect et pauure, non troublé d'afaires domestiques : mais en repoz et tranquilité d'esprit ». Pasquier a constaté en ces termes son éclatant succès dans le curieux chapitre des Recherches (VII, 6, col. 705) intitulé : De la grande Jlotte de Poêles que ùroduisit le Règne du Roy Henry deuxiesme, el de la nouvelle forme de Poésie par eux introduite : « Quand aux Hymnes, et Poèmes Héroïques, tel qu*est la Franciade, nous les devons seuls et pour le tout à Ronsard. »

Au moment où il allait réaliser ses projets, la mort inopinée de Charles IX vint les mettre à néant. Il nous l'apprend lui-même dans le quatrain mélancolique placé à la fin du quatrième livre (III, 176) :

Si le Roy Charles eost vescu, J'eusse acheué ce long ouurage :

si tost que la Mort Teut veiacu .

Sa mort me veinquit le courage.

En outre, d'autres poètes s'étaient formés à son école et il n'était plus investi de la souveraineté de la poésie épiaue. La Baronie le lui déclarait en ces termes dans 9« oeçonde response ;

Io8 LA LANGUE DE LA PLÉIADE

Peaiestu estre seul en la France sçauant

Pour forger de grands mois, et les enfler de vent,

Larges de demi-pieds ?...

CoUetet fils avait ajouté à la Vie de Du Bartas^ de Guillaume CoUetet, détruite dans Tincendie de la Biblio* thèque du Louvre, une note curieuse heureusement transcrite par Sainte-Beuve (Tableau de la poésie française^éd. Troubat, II, 218). Elle nous montre Ronsard, au jeu de paume de TAigle, dans le faubourg Saint-Marcel, a bien qu'engagé dans un jeu d^importance ï>^ quittant tout pour parcourir la Semaine de Du Bartas, et s*écriant, après en avoir lu quelques vers : <c Oh ! que n'ai-je fait ce poëme ! il est temps que Ronsard descende du Parnasse et cède la place à Du Bartas, que le Ciel a fait naître un si grand poète. ]»

Bien que Du Bartas n*ait pas manaué de célébrer, comme il le devait, dans sa Seconde Sepmaine (Babylone^p. 485) :

... Ce grand Ronsard qui, pour orner la France, Le Grec et le l^tin despouille d éloquence, Et d'vn esprit hardi manie heureusement Toute sorte de vers, de style et d'argument,

l'enthousiasme du maître dura peu, comme le prouve le sonnet A Jean D' Aurai son Précepteur^ qui commence ainsi (VI, 264) :

Ils ont menty, D*Aurat, ceux qui le veulent dire. Que Ronsard, dont la Muse a contenté les Kois, Soit moins que le Bartas et qu'il ait par sa voix Rendu ce tesmoigna^e ennemy de sa Lyre (1).

A la suite de ce sonnet, dont CoUetet posséJait Tautographe, vient le sixain suivant :

(z) Voyes aussi VI^ 4x5.

le n*aîme point ces vers qui rampent sur la terre, Ny ces vers ampoullez, dont le rude tonnerre Senuole outre les airs : les vns font mal au cœur Des liseurs dégoustez les autres leur font peur : Ny trop haut, ny trop bas, cest le souuerain style ; Tel fut celuy d'Homère et celuy de Virgile.

Ainsi placé, il a le caractère d*une attaque personnelle, ce qui a fait dire spirituellement à Sainte- Beuve (i) : « Que vous en semble? Voilà du bon goût exemplaire. Rien n'est capable d'en donner aux poètes novateurs déjà sur le retour, comme de voir des rivaux survenants outrer leurs défauts et réussir. » La remar- * que est jolie, elle est même juste, car c'est bien Du Bartas que Ronsard a en vue dans les vers qui précë* dent; mais il avait, depuis un cenain temps déjà, professé les doctrines quMs expriment. En 157), cinq ou six ans avant la publication de la Semaine de Du Bartas, il disait dans un passage de la Préface sur la Franciade, qui semble l'argument de son sixain (III, 524-525) : « La plus grande partie de ceux qui escriuent de nostre temps, se trainent eneruez à fleur de terre, comme foibles chenilles... Les autres sont trop empoulez... Les autres plus rusez tiennent le milieu des deux, ny rampans trop bas, ny s*esleuans trop haut au trauers des nues... comme a laict Virgile en sa divine iCneide. » Dans toute cette préface on sent déjà les premiers symptômes d^un assagissement que les succès de Du Bartas hâtèrent, et qui s'accentue de plus en plus dans les derniers temps de la vie de Ronsard.

Son Discours à lean Morel confirme les mêmes principes (V, 210-21 1) :

Or ce petit labeur que ie consacre tien, "^ * tre, et ie le sçay tresbi<

pas si petit que Ton pense :

Est de petite monstre, et ie le sçay tresbien : Mais certes il n'est pas si petit que r<

(1) Tableau de ta poésie franfaise^ II, aao.

tlô LA LANGUE DE LA PLÉIADE

Peut estre qu'il vaut mieux que la grosse apparence De ces tomes enflez de gloire conuoiteux, Qui sont fardez de mots sourcilleux et vanteux, Empoullez et masquez, où rien ne se descœuure Que TiEirrogant jargon d*vh ambîcieux œuure.

Ses doctrines étaient devenues peu à peu moins exclusives. Lui, qui dans son Art Poétique (VI, 451) recommandait de ne pas a affecter par trop le parler de la court, lequel est quelques-fois tres-mauuais pour estre le langage de Damoyselles et ieunes Gentilshommes » , .avait poussé au dernier degré, dans les sonnets à Hélène, les gentilles recherches de ce style affecté.

Les rangs de la Pléiade s'étaient éclaircis : Du Bellay, Jodelle, Belleau, avaient successivement disparu. Aux épanchements entre contemporains, compagnons de lutte et de travail, succédaient de graves enseignements donnés avec solennité à des disciples.

Ronsard en avait un grand nombre. Comme de nos jours à Victor Hugo, tout poète lui envoyait ses premiers vers. En ouvrant les Poésies dii/erses d'Agrippa d*Aubigné (III, 207), nous trouvons une pièce intitulée : Vers faits à sei:( ans à M. de Ronsard.

<i il incltoit fort ceux qui Talloient voir, dit Binet (Vie de Ronsard^ éd. de 1623, p. 166$), et princîpalelement les ieunes gens qu'il iugeoit par vn gentil naturel promettre quelque fruict en la Poésie, à bien escrire, et plustost à moins et mieux faire. •• »

« le marquera^ tousiours ce iour dVn crayon bienheureux, quand ieune d'ans et d'expérience, n'ayant encore l'aage de quinze ou seize ans, après auoir sauouré tant soit peu du miel de ses escrits, rayant esté voir, il ne reçeut pas seulement les prémices de ma Muse, mais m'incita courageusement à continuer, »

Il confiait à ses jeunes amis les craintes qu'il ressentait pour l'avenir de la poésie française. Il faut lire dans sa Vie, par Binet (édit. de 1623, p. 1658), ces plaintes

tI2 LA LANGUE Dfi LA PLÉIADE

a les employiez et deffendiez hardiment contre des a maraux, qui ne tiennent pas élégant ce qui n^est point ce escorché du latin et de 1 italien, et qui aiment mieux <c dire collauder^ contemner^ blasonne% que louer, mespria ser^ blasme-^; tout cela c*est pour Tescolier de Limo* i( sin. » Voila les propres termes de Ronsard. »

C'est de ce morceau, souvent cité, mais qu'on n'a pas toujours eu le soin de placer à sa date et sous son vrai jour, qu'on a voulu conclure que Ronsard n'avait rien emprunté au grec et au latin, et n'avait cessé de défendre avec patriotisme la langue nationale. En réalité, lui qui avait d'abord voulu, dans sa première jeunesse, accroître à tout prix notre vocabulaire, était tout disposé, sur la fin de sa carrière, à répudier les termes pompeux et emphatiques adoptés par ses imitateurs, et msistait exclusivement sur les emprunts à faire à la vieille langue et aux dialectes.

^gg^r, qui approuve ce système, s'étonne de son peu de succès : o Par une infortune sin^lière, dit-il, des six mots que Ronsard recommandait à ses disciples, pas un seul n'a été sauvé par cette recommandation testamentaire. »

Cette « infortune » n'a rien d'extraordinaire.

Les mots de chaque province ont pour ses habitants, et plus encore pour ceux qui y sont nés, je ne sais

auelle saveur particulière, ils portent en eux un souffle e l'air natal, et servent entre compatriotes de signe de ralliement. Transportés du langage parlé dans les œuvres littéraires, dans les livres imprimés surtout, ils ont tout de suite quelque chose de moins vivant, leur grâce s'évapore, leur incorrection s'accuse. Ils peuvent plaire encore, mais non à tous de la même façon. Ceux

aui s'en sont servis dans leur enfance les saluent comme e vieilles connaissances presque oubliées, comme un doux écho qui réveille en un instant mille souvenirs, mille sensations sommeillant au fond de l'Ame. Pour les

étrangers et les profanes, au contraire, Tattrait du mot est dans sa nouveauté. Le son inattendu qui frappe notre oreille, caractérise un objet banal par lui-même et lui rend un peu de la grâce naturelle qu'il avait dans son milieu. Tel est le charme des termes du Berry dans les romans champêtres de M"* Sand. Ce sont teintes de terroir d'une grande efficacité pour mettre dans son vrai jour un paysage agreste, mais qu'il faut se garder d'employer dans la grande peinture. Les critiques des premières œuvres de Ronsard, qui lui reprochaient encore plus son vendômois que son grec et son latin (i), n'avaient donc pas si grand tort, et il le sentait bien luimêmei car tout en affectant à leur égard un superbe dédain il effaçait discrètement les expressions dont ils avaient été choqués.

M. Fabbé Firoger, qui a le premier étudié dans un minutieux détail les premières œuvres du poète, constate <iu'i partir de son édition de 1 560, il a fait disparaître la plupart des mots tirés des patois locaux et beaucoup «{'adjectifs et de verbes siibstantivés, tandis que les mots tirés du grec et du latin ont été presque tous conservés (2).

Il y a là, on le voit, une contradiction assez singulière entre la théorie et la pratique, puisque, si nous en croyons le témoignage de ses disciples, Ronsard recommandait encore à son lit de mort l'emploi des mots rustiques employés dans ses premiers écrits, mais éliminés successivement de ses œuvres, et semblait au contraire dédaigner les termes imités de l'antiquité, que pourtant il n^ffaçait pas.

Cette prédilection persistante, si reprochée à Ronsard, avait sa raison d être. Les mots d origine grecque

(i) Voyez ci-dessus, p. 29.

(a) Les premières poésies de Ronsard. Mamers, G. Flcury et A. l>àiigtn, 109a, p. loi. In-8*.

114 LA LANGUB ÛB LA PLAiAI^B

et latine, mjêiA eo (ruçais des analogues déjà connus, se sont, pour la pdapart, établis dans notre langue, lui ont donné rélération qui loi manquait, et ont fait bonne figure, an siècle suivant, dans les vers de Corneille, de Rotrou, voire même de Malherbe, qui, tout hostile qu'il paraisse aux poètes de la Plâade, en a plus d*ime fois subi rinfluence.

De la

Langue de Corneille

De la Langue de Corneille

Les poètes qui passent à la postérité n^y arrivent pas tout entiers ; pour elle les essais, les intentions heureuses, ne sont rien : elle n'admet et ne consacre que des résultats.

A ses yeux, Corneille est le père de notre tragédie, celui qui le premier a substitué aux imitations froides et sans vie du théâtre de Sénèque, des chefs-d'œuvre d'action et de style, où les passions humaines se produisent avec leur véritable caractère, leur véritable langage, oij le cœur parle et anime tout.

La criti(][ue voit dans Corneille plus encore ; né avec le xvii* siècle, il semble chargé seul de Timmense tAche de constituer toute la littérature de ce temps. 11 écrit d'aimables comédies avant Molière; dans ses Examens^ réellement dignes de ce nom, il censure avec bonne foi et ingénuité ses propres ouvrages, ramène toujours aux principes supérieurs de la littérature et de l'art les questions ae détails, et devient le législateur de nos écrivains dramatiques, après en avoir été le modèle. On trouve dans ses œuvres des poésies calantes, médiocres, c^est une nécessité du genre, mais moins mauvaises que celles de ses contemporains ; d'excellentes épttres, telles que V Excuse à Anste^ qui continuent Régnier en faisant pressentir Boileau ; des panégyriques du Roi|

Il8 DB LA LANGUB DB CORNBILLB

un peu vides, mais oii éclatent de temps i autre une vigueur, une énergie, fort rares dans les compositions de ce genre ; enfin des poèmes sacrés, qui ne sont point, comme c'est assez rhabitude, le produit d'une pénitence à la fois tardive et précipitée, mais le couronnement d'une vie pieuse, l'hymne suprême d'une Ame que la grâce touche et qui n'est accessible ni à d'étroits scrupyles, ni à de vaines terreurs.

Certains écrivains croient parvenir à la majesté et i l'éclat par l'étalage des maximes générales. Corneille est bien éloigné de ce défaut. Dans son Discours du poème dramatique^ il parle en ces termes de la nécessité de « mettre rarement en discours généraux » les sentences et instructions morales :

a J'aime mieux faire dire à un acteur : t amour vous a donne beaucoup d'inquiétudes^ que : Vamour donne « beaucoup d'inquiétudes aux esprits quUl possède (i). »

Il applique le même principe au détail du style, et i l'expression la plus étendue il préfère presque toujours le mot particulier, parfois même le terme technique. Il prend possession, au nom de la poésie, du domaine entier de la langue française. Ces richesses, que Ronsard et son école allaient recueillir péniblement dans le ^rec et dans le latin, il sait les trouver toutes dans notre idiome national ; il met à profit le trésor immense des vocabulaires spéciaux. Il parle avec aisance et justesse de théologie, de chasse, d art militaire, de broderie, de toutes choses ; les mots qui embarrassent notre prose viennent se placer naturellement dans ses vers. Parfois même, on doit Tavouer, cette facilité d'assimilation l'entratne un peu plus loin qu'il ne faudrait ; s'il discute, dans ses Discours et ses Examens, contre les disciples outrés et aveugles d'Aristote, il adopte avec eux, et comme tout le monde alors dans le style technique, les

(i) Tome I, p. i8. Edition Marty-Laveauz.

mes(i); par bonheur, Turenne, moins difficile, entendant Sertorius parler de V assiette du camp^ et employer longtemps ce langage avec autant de noblesse que de précision, s'écriait tout étonné : « Où donc Corneille a-t-il appris a les termes de Tart de la guerre } (2) y^

Il les avait appris de diverses manières, par la lecture, par l'étude de l'histoire, plus encore sans doute par la conversation. Ceux qui avaient été à la guerre, ceux surtout qui voulaient passer pour y avoir été, accumulaient à plaisir les mots techniques. Nous avons insisté, dans la /Vo//c^ du Menteur (^). sur ce travers, très commun, paratt-il, en ce temps-là, et sur la façon dont Corneille s'en est moqué.

(1) Voyez, au tome H du Lexique ^ V Appendice^ p. 460, et à la page 406, la réponse de rAcadémie à cette critique de Scudéry.

(2) voyez la Notice de Sertorius^ au tome VI, p. 354.

(3) Voyez tome IV, p. iio-iai. — Ou peut ajouter aux rapprochements que nous avons faits en cet endroit ces vers de Joachim du Bellay :

Ce sont beaux mots que brauade, Soldat, cargue, camyzade, Auec vng braue san-dieu C'est pour faire vng Demi-dieu.

(Discours sur la louange de la vertu, à Salmon Macrisi. tome II, p. 40 de mon édition) ; et ce passage de la Muse historique^ oii Loret nous peint les bourgeois de la Fronde de retour chez eux après un combat :

Ensuite, étant dans leurs finmilles, Avec leurs femmes et leurs filles, Ils ne disoient parmi les pots Que mots de guerre à tous propos :

Bombarde, canon, coulevrine, Demy-lune, rampart, courtine, Poste, terre-plein, bastion.

Lignes, circonvallation.

Mon tire-bourre, mon écharpe, Le parapet, la contrescarpe, Et d*autres tels mots triomphants Qui faisoient peur à leurs enfonts.

(Tome I^ p. 3^3, édifioa de M* RaveoeL)

Le titre de cavalier^ importé de T Italie, excitait alors Tambition de tous les jeunes gens, et il était devenu tellement à la mode du temps de Corneille, que notre poète qui, d'abord, avait, avec raison, préféré dans le Cid l'emploi de chevalier, y avait ensuite substitué partout cavalier. Ce mot, du reste, comme il arrive à tous ceux qu'on prodigue trop, tombe au siècle suivant dans une incroyable défaveur. Jean-Jacques Rousseau, après avoir écrit dans la Nouvelle Héhïse : a N'aperçus-je pas les cavaliers se rassembler autour de ta chaise } » ajoute aussitôt en note : « Cavaliers^ vieux mot qui ne se dit plus; on dit hommes. J^ai cru devoir aux provinciaux cette importante remarque, afin d^être au moins une fois utile au public. » On ne le rencontre plus aujourd'hui que sur les affiches et les billets de bal. Non seulement les jeunes cavaliers du xvii* siècle employaient les termes militaires à chaque instant, mais ils s'appliquaient surtout à s'en faire honneur auprès des dames :

On s'introduit bien mieux à titre de vaillant ; Tout le secret ne gist qu'en un peu de grimace, A mentir à propos, jurer de bonne grâce.

Etaler force mots qu'elles n'entendent pas.

Faire sonner l^mboy, Jean de Vert et Galas, Nommer quelques cnasteaux, de qui les noms barbares, Plus ils blessent Toreille, et plus leur semblent rares; Avoir toujours en bouche angles^ lignes, fosses^ Vedette. contr*escarpe et travaux avance^.

(Le Menteur, I. 6.)

La Fontaine paraît s'être rappelé ce passage, lorsqu'il a dit, dans le récit des Amours de Mars et de Vénus ^ qui formç le neuvième fragment du Songe de Vaux :

En peu de temps Mars emporta la Dame.

Il la gagna peut-estre en luy contant sa ââme : Peut-estre coata-t-il ses sièges, ses combats, Purla de contfe$çarpe^ et ceQt autres merveillei

Que les femmes n*enteQdent pas Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles.

Souventi comme nous l'apprend le commandeur introduit par Callières dans son livre Des mots à la Mode, ces termes de guerre, employés figurément, faisaient le fond des déclarations des jeunes militaires d'alors : « Il y en a plusieurs qui, voulant exprimer leur attachement pour une dame ou quelques autres desseins particuliers, ne parlent que d'ailaquer la place dans les formes, de faire les approches^ de ruiner les défenses^ de prendre par capitulation, ou (Remporter dassaut. »

On pourrait même croire que ces termes formaient, dans certains cas, pour les amants, une sorte de langage secret fort complet et fort suivi ; car, dans la scène du Menteur citée plus haut. Dorante répond à Cliton, qui lui fait observer que son stratagème sera découvert, et qu'on s'apercevra bientôt que lui, écolier, a voulu s'introduire a titre de vaillant :

J'auray déjà gaané chez elle quelque accès.

Et loin d'en redouter un malheureux succès, Si jamais un fascheux nous nuit par sa présence Nous pourrons sous ces mots esire d'intelligence.

Si Corneille, dans sa réponse aux Observations de Scudéry, affirme avec une bonhomie maligne qu'il n'est pas homme d éclaircissement, il n'en connaît pas moins bien le vocabulaire de l'escrime et les locutions introduites dans la langue par les duellistes; c'est à ces origines qu'il faut rapporter les phrases suivantes : sortir de garde, vider une araire sur le pré^ toniber doccord sans se mettre en pourpoint, et une foule d'autres du même genre.

Le moindre artisan aurait pu, à aussi juste titre que Turenne, s'étonner de l'exactitude technique de Corneille ; rénumération suivante, par exemple, n*est-elle

pas de nature i surprendre un charpentier ou un maçon?

Ce fer a trop de quoy dompter leur violence.

— Ouy, mais les feux qu'il jette en sortant de prison Auroient en un moment embrasé la maison, Dévoré tout à l'heure ardoises et goutières.

Faistes, lates, chevrons, montans^ courbes, filières, Entretoîsesy sommiers, colomnes, soliveaux, Pâmes, soles, appuis, jambages^ traveteaux.

Portes, ffrilles, verroux, serrures, tuilles, pierre. Plomb, ter, piastre, ciment, peinture, marbre, verre. Caves, puys, cours, perrons, salles, chambres, greniers, Offices, cabinets, terrasses, escaliers;

Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse,

(H, 472 et 473. Illus. 746-757.)

Ici Corneille pousse jusqu'à Texagération et à la charge l'emploi des termes spéciaux, mais cela indique encore mieuxàauel point ils lui sont familiers. Du reste, dans ses comédies, non content de rechercher ainsi l'exactitude des moindres détails du langage, il apporte un égal soin à la fidélité de la mise en scène, et les amateurs du réalisme au théâtre seraient fondés à invoquer en leur faveur son imposante autorité.

« J'ay... pris ce titre de la Galerie du Palais^ dit-il dans l'examen de cette pièce, parce que la promesse de ce spectacle extraordinaire et agréable pour sa naïveté, devoit exciter vraisemblablement la curiosité des auditeurs, et c'a été pour leur plaire plus d'une lois, que j'ay fait paraître ce même spectacle à la fin du quatrième Acte où il est entièrement inutile. »

Dans cette pièce. Corneille s'attache à reproduire avec une scrupuleuse exactitude des conversations entre les marchands et les acheteurs :

Voila du point d'Esprit, de Gènes, et d'Espagne.

— Cecy n'est guère bon qu'à des gens de campagne.

— Voyez bien, s'il en est deux pareils dans Paris... ^ Ne les vantes point unt, et dites-nous le prix.

— Quand vous mmrtz chobL — Que fca semble. Florice ?

— Ceux-là sont asex beaux, mais de mamab senrice; En moins de trois savons on ne les oonnoît pins.

(II, a3 et 24. Gai. àm PmL 109-115.)

La scène continue, assez (irokleiiient il faut le dire, sur ce ton facfle qui, malgré la simplidtë du sujet, charmait alors les gens de goût, habitués jusque-là â n*eiitendre au théâtre qu^im diak>gue entièrement dénué de naturel et d*aisaiice.

On trouve ailleurs, dans la même pièce (i), un long éloge des toUe% de soie^ alors fort en vogue. Corneille ne manque guère de faire allusion de la sorte aux modes el aux inventions nouvelles ; c*est ainsi que, dans le Mentemr^ il s*^;aye au sujet de la poudre de sympathie, qui devait être encore tiès peu connue en France (2).

Lorsque la muse de Corneille aborde les sujets r^ gieux, elle prononce sans hésiter, comme des paroles accoutumées, les mots étranges, mais profondément significatifs de cet immense vocabulaire que la théologie a mis tant de siècles â constituer. Malgré cette exacti* tude, qui semblait impossible â la poésie, et où elle trouve pourtant si bien son com()le. Corneille regrette d'être cbligé de renoncer â certaines expressions consacrées. Il s^en plaint en ces termes dans une des préfaces de Vlmitatiom de Jéaa-Christ (;) : « U s'y rencontre des mots si farouches pour mes vers, que j*ay

été contraint d*avoir souvent recours â d'autres, qm n'y répondent qu'impariaitement •

On est surpris qu'il ait pu encore en apprivoiser autant ; il fait entrer dans ses vers les espèces visibles, Ve^^èce dmmmetàm paim^ la fractUm àm fxùm^ le remieme$U de $amt Pierre^ la diUctàom^ Vamimtisumemt de

(1) Tome lU P* >t« vefs j% et saitants.

1) Vont tome IV, p. 204, note i* I) Toiat Vlll^ |k 1^

Time en présence de Dieu, les substraclions de la grâce ^ les Uquéf actions intérieures ( i ) et une foule d'expressions semblables.

Ce style a ses prérogatives particulières : grflce à lui, le poète peut traiter avec une grande hardiesse les questions les plus délicates ; il peut dire, en parlant de Dieu, et en s'adressant â la Vierge, dont il vante « Fadorable intégrité : »

Il entre àêa^ tes flancs, il en sort sans hriture.

(IX, 46. latumgts^ 7i5.)

et personne n'a le droit d'être choqué de ce langage, chaste comme la science, austère comme la foi.

Notre poète transporte souvent ces mêmes expressions dans ses tragédies chrétiennes; Théodore, par exemple, n'hésite pas â dire :

Je saoral cooaenrer, «Tnne âme résolue, A répoox sans muiemle une épouse impoilMë,

(V,5i. Tkéod.,7So.)

et ces mots ont paru étranges au théAtre, non pas seulement pour leur lorme archaïque et passée d'usage, mais sans doute aussi parce que les critiques n'ont pas voulu comprendre l'intention du poète et la naïve bonne foi avec laquelle il réglait son style sur son sujet.

Ce go&t de Corneille pour le langage particulier de chaque science, devait le conduire à employer très souvent dans un sens figuré les termes qu'elles fournissent.

La vénerie, dont notre poète connaissait aussi fort bien le vocabulaire, comme il l'a prouvé en plus d'un endroit de CUtandre^ a donné à notre langue, suivant les

(t) Voyes le Lexifut^ k ces divers mots.

curieuses remarques d*Estieiine et de Bouhows, un grand nombre d*expressions fomilières que Coni#iU« n*a point négligées, telles que : être aux abois^ doium dans tailCj piper ^ piper ie^ et cent autres du même genre. Il en est quelques-uneSi comme gens attitrés (i), dont la provenance est moins évidente, et qui doivent cepen* dant être rapportées à la même origine. La fauconnerie fournit aussi un contingent considérable ; nous citerons seulement : ieurre^ dAonnaire^ entregent (2).

On comprend combien Thabitude de puiser â tant de sources diverses doit influer sur le caractère général des écrits de notre auteur, et surtout quelle vanété de ton elle doit produire.

Si les observations que nous venons de faire n^ont pas été inutiles pour nous initier à un des procédés ordinaires du style de notre poète, elles ne sont pourtant pas de nature, il faut en convenir, à satisfaire notre plus vive et plus légitime curiosité.

Sjand on étudie Corneille, on songe assez peu à la rie du Palais^ à V Illusion comique^ voire même à Y Imitation : ce qu*on voudrait surprendre, c^est Tart qui a produit le C/i, Horace^ Cinna, Pol/eucte^ et tant d'autres chefs-d'œuvre ; mais le génie, comme la nature, ne livre pas ses secrets.

Une source coule abondante et limpide, au pied des rochers, sous le feuillage ; ses vertus sont nombreuses et parfois presque opposées ; elle rend la force, la santé à ceux qui viennent s abreuver de son eau ou y plonger leurs membres endoloris. Un chimiste survient, qui l'analyse avec la rigueur la plus scientifique : il en énumëre les éléments, leur proportion et leur mélange, dit ce qu'elle contient au juste de soufre, de magnésie, de

(i) Voyez au tome I du Lexique^ p. 88. la fia de Tarticle Attitré. (a) Voyes au tome I du Lêxtque^ p. a58 et p. 376, et au tome II, p. 5o.

phosphate de chaux et d'acide carbonique, puis il en compose une toute semblable ; la science n'y aperçoit aucune différence 9 les malades seuls ne s'y trompent point : Tonde si salutaire n'est plus qu'un remède d une • e£Scacité contestable. Que manque-t-il donc? Ce que personne n'est capable de connaître, ce eue les savants ne peuvent apprécier, quelque chose de divin et d'insaisissable, ce «tbv qu'Hippocrate signale dans les maladies, et qui existe aussi dans les remèdes.

Voilà justement l'histoire des écrivains et de leurs commentateurs. Dans un poème hors ligne, il y a toujours quelque chose qui échappe à l'analyse la plus patiente, et qui ne tient ni au choix artificiel des expressions, ni à la savante construction des phrases : c'est l'accent du cœur, le cri de l'âme même. Lorsqu'une

f-ande passion possède un homme entièrement étranger Tart de la parole, il trouve parfois de ces mots inattendus ^ui, dans toute une foule, viennent frapper chaque assistant, et changent les résolutions et les volontés. Les orateurs, les poètes, quand ils sont agités de semblables mouvements, savent en diriger la force, en augmenter la portée : les expressions, qu'ils cherchent parfois, viennent alors d'elles-mêmes et se subordonnent à la pensée dominante ; le langage s'élève ; la différence des styles, celle des temps même disparaît, et si plusieurs écrivains de date fort diverse rencontrent une idée sublime, ils parlent tous la même langue.

Tenter un parallèle entre Garnier et Corneille ou Racine, serait insensé ; mais n'est-il pas fort remarauable qu'il se rapproche parfois d*eux précisément dans les endroits où ils excellent, et qu'en certaines rencontres il ne se montre pas trop inférieur à leur génie, lui qui n'atteint nulle part à leur talent ?

On trouve dans ses tragédies des morceaux tout près d'être sublimes, auxciuels il ne manque pour cela qu une vivacité, une concision, que Corneille ou Racine ont su

138 DC Ul LASiGCE DC COUfCUXX

idées lorM|Bls les oat j bof Jées â

Çd ae retrofjie»î diss ce <&aiog«e h preaière idée ds taa»ecx qmH mcmrÉt ds vîeS Honce :

r. IV, 31.) Void me comSssskm de ici irii^e et Ittnie :

Qk de rîca a hasà Je Cad, a icttc et 7

11 a 7 a Okv «{ac lar, io«s ie

(Lcf Ibî^îMS, acte iv, itS.)

ConeiBea aissi exprimé les preaiëres idées ooote-

Je a'adorc qs'aa Dâea fsaiscrc de rUoiTcn.

Soas qoi trcobùcst îe ocL U :crre, ce le

(III, 5^4. AI. i657 et i65S.)

Quant au dentier trah, 3 se troore reproduit d*une manière sublime dans ce Ters d^Afkalie (11, 7) :

L«i 9ea2 est Dîea, Maiae, et ie i6tre a*cst

Si le Tieuz poète a été vaincn par ses soccesseurs, il faut reconnaître néanmoins qa^il a su exprimer de gruides pensées* dans un st}i*le simple et tout aKKleme. Toutefois cbei hii« de telles rencontres sont rues. On trouve sourent dans ses pièces des pensées gracieuses, de fraiclies peintures de b campagne, des pajsages

DE LA LANGUE DE CORNEILLE llÇ

calmes et riants ; mais une expression vulgaire, une trivialité vient tout à coup détourner notre attention et troubler notre plaisir. 11 manque complètement de cette élévation, de cette dignité soutenue, qui forme le fond du langage de la tragédie, et constitue ce que nous appelons en France le style noble.

On ne saurait, du reste, le lui reprocher ; de son temps ce style n'existait pas encore : c^est un produit des plus curieux de notre civilisation et de nos préiugés.

^antiquité grecque n'a rien connu de semblable ; la langue, possédant en elle-même ses radicaux, et se rattachant tout entière à une seule origine, était d*une fort grande unité, que les licences accordées à la poésie et les variétés provenant des dialectes, ne pouvaient altérer en rien; les citoyens, quelles que furent leurs occupations, leiu* fortune, leur intelligence, employaient, avec plus ou moins d'élégance, les mêmes mots, les mêmes tournures de phrases, et par un singulier privilège, cet admirable idiome subissait si peu l'influence du temps, que les écrivains d'Alexandrie auraient été encore compris, sinon approuvés, d'Homère.

Il n*en fut déjà plus ainsi du latin. Les habitants du Latium, de l'Etrurie, du pays Osque, parlaient divers langages qui devinrent, en se confondant, la langue du

f)euple romain. Quant à sa littérature, elle ne fut pas un mit naturel et spontané du sol, mais le résultat d'une culture artificielle dirigée avec autant d'habileté que de bonheur.

La distinction entre les diverses classes, plus profonde qu'en Grèce, et siulout Thabitude de la vie des camps, favorisaient le développement parallèle de deux langages séparés : l'un simple et familier, l'autre littéraire et savant, que le peuple entendait, mais qu'à coup sûr, il ne parlait pas.

Dire comment le latin rustique des légions a, par son

donner aux mêmes idées lorsqulls les ont abordées A leur tour.

Qui ne retrouverait dans ce dialogue la première idée du fameux qu'il mourût du vieil Horace :

C'est vergoDgne à un Roy de survivre vaincu :

Un bon cœur n'eust jamais son malheur survescu.

— Et qu'eussiez-vous peu faire ? — Un acte magnanime.

Qui malgré le destin m*eut acquis de Testime.

Je fusse mort en Roy, fièrement combatant,

Maint barbare adversaire à mes pieds abatant.

(Uf lui/ues, IV, 33.)

Voici une confession de foi vive et hardie :

Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,

8ui de rien a basti le Ciel, la terre et Tonde ; *est luy seul qui commande, à la guerre, aux assaus ; 11 n*y a Dieu que luy, tous les autres sont faux.

(Les lui/uesj acte iv, ii5.)

Corneille a ainsi exprimé les premières idées contenues dans ce passage :

Je n'adore qu*un Dieu maistre de TUnivers, Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers.

(III, 564. PoL 1657 et i658.)

Quant au dernier trait, il se trouve reproduit d'une manière sublime dans ce vers d^Athalie (il, 7) :

Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien...

Si le vieux poète a été vaincu par ses successeurs, il faut reconnaître néanmoins qu'il a su exprimer de grandes pensées, dans un style simple et tout moderne. Toutefois chez lui, de telles rencontres sont rares. On trouve souvent dans ses pièces des pensées gracieuses, de fraîches peintures de la campagne, des paysages

S" Cl "-^-

I^O bE LA LANGUE ÙE CORNEILLE

mélange avec les idiomes indigènes, formé les langues néo-latines, et en particulier Ja nôtre, est une tftche immense que nous ne saurions entreprendre ici. Remarquons seulement Tespèce d'unité qui a présidé à la formation de ce langage nouveau, exclusivement composé d^éléments populaires, et dominé toujours par la langue latine, c^ui conservait son caractère officiel. Elle suffisait au besom des affaires, aux communications des savants, à la liturgie et aux discours d'apparat ; mais les genres les plus animés et les plus vivants lui échappaient peu à peu. Le théâtre, ou, si Ton veut, les tréteaux improvisés, sur lesquels on représentait les mystères, retentirent bien vite du français substitué au latin, et, malgré l'immense différence des rangs et des positions sociales, les spectateurs, rapprochés par une commune ignorance, reconnaîtraient tous une même langue comme interprète de leurs pensées et de leurs sentiments.

Au seizième siècle tout change ; la splendeur des littératures anciennes, subitement révélées, éblouit et charme les esprits ; mais, au lieu d'imiter avec discrétion et mesure, on essaye follement de s'emparer des phrases, des tournures, des mots ; les expressions grecques et latines introduites seulement avant cette époquepour le seul besoin des sciences et par l'intermédiaire des traducteurs, sont alors prodiguées par les poètes. Le français se partage en deux langues parfaitement tranchées : l'ancienne, que tout le monde comprend et parle, et qui, par cela même, est aux yeux de bien des gens, tout à fait indigne de l'éloquence et de la poésie ; la nouvelle, qui procède du grec et du latin, non plus comme la première par un lent travail d'assimilation, mais directement et sans avoir égard à la différence des temps et des habitudes.

Jodelle rompt le premier avec toutes les traditions du théâtre du moyen âge ; c'est là, il est vrai, que ce langage était le moins déplacé. Ces mots transcrits

du latin, dont Ronsard s'est plus d'une fois servi si mal à propos en faisant parler les paysans de nos campagnes, choquent moins dans les entretiens des personnages célèbres de Tanliquité. Sauf d'ailleurs quelques passages bien peu nombreux, où, comme nous l'avons vu chez Garnier, la dignité du style natt de l'élévation des sentiments, c'est seulement grâce à ces expressions que les tragiques antérieurs à Corneille rencontrent parfois une certaine grandeur tendue et boursouflée, mais toute nouvelle. Jodelle savait si bien que c'était surtout cette noblesse un peu emphatique que ses partisans attendaient de lui, qu'au commencement du Prologue de ÏEugènCj il croit devoir s'excuser en ces termes de leur aonner une comédie :

Assez, assez le Poète a peu voir L'humble argument, le coroicque deuoir, Le vers demis, les personnages bas, Les mœurs repris, a tous ne plaire pas, Pource qu'aucuns de face sourcilleuse Ne cherchent point que chose sérieuse.

Du reste il poursuit encore, dans ce Prologue même, une certaine élévation de style^ supérieure au ton de la comédie antique, et sur laquelle il compte pour améliorer notre langue :

Bien que souuent en ceste comédie

Chaque personne ait la voix plus hardie.

Fias graue aussi au'on ne permettroit pas

Si Ton suyuoit le latin pas a pas,

luger ne uoit queloue seuere en soy

Qu'on ait franchi au coroicque la loy.

La langue, encor foiblette cie soy-mcsme,

Ne peut porter vne foiblesse eitreme.

Et puis ceux-ci dont on verra l'audace

Sont vn peu plus qu'un' rude populace,

Au reste tels qu'on les voit entre nous.

Mais, dites-moy, que recueillcriez-vous,

Quel vers, quel ris, quel honneur et quels mots,

S^on ne voyoit ici que des sabots ?

1)2 t>E La Langue Dfe corneille

On se doute du résultat. Le style de cette pièce est un mélange perpétuel d^enflure et de bassesse, et non seulement ici Jodelle ne tient point ce qu^il vient de promettre, mais, dans tout son théâtre, il remplace sou* vent, sans le savoir, par les sabots, le brodequin et même le cothurne. Il croyait élever un monument, et ne faisait qu'amasser des matériaux, dont quelques-uns seulement étaient de nature à être utilisés par ses successeurs.

Corneille sut fort bien distinguer ce quNl y avait de réellement précieux parmi tant de richesses décevantes, et fit entrer pour jamais dans le vocabulaire tragique un grand nombre d'expressions qui faisaient partie du bagage des poètes qui Tavaiem précédé. Telles sont, par exemple, les suivantes : ma chère âme^ le conseil en est pris j détruire quelqu'un^ déplorable^ appliqué aux personnes, amollir pour attendrir, chatouiller^ chétif heureusement employés au figuré, ennui pour chagrin, courage pour cœur; douteux, lorsqu'il est question de l'esprit et de ses incertitudes. Telle est encore cette tournure, tant attaquée par Voltaire, et qui consiste à s'adresser à son âme, à son cœur, à son esprit (i) ; la voici dans les Amours de Ronsard :

Fuyons, mon cœufy fuvons, que mon pied ne s*arreste Vne heure en ceite ville, où par Pire des Dieux Sur mes vingt et vn ans le feu de deux beaux yeux (Souuenir trop amer !) me foudroya la teste.

(Livre I, pièce XVI, vers 1-4.)

On la retrouve dans le passage suivant de Jodelle, avec la locution..: pleure^, mes/eux^ dont Corneille s*est servi dans le Cid :

Sus donc, esprit, sois soucieux :

(x) Voyex, au tome II du Lexique^ VÀppendiee^ p. 457 et p. 487*

DB LA LANGUE DE CORNEILLE l}}

Sus donc, sus donc, pleure^ mes yeux ; Ostei le nouuoir à la bouche De dire le mal qui me touche.

{L Eugène^ acte Lf, scène m.)

Il est tout simple qu*on rencontre ainsi dans les ouvrages antérieurs à ceux de nos auteurs classiques la plupart des expressions qu'ils nous ont fait connaître et que nous avons apprises d*eux ; on ne peut s'empêcher toutefois de s*en étonner au premier abord.

A distance un poète grandtt de tout le prestige dont Tentoure son génie ; supérieur à ses prédécesseurs, à ses contemporains, il les fait tous oublier ; on ne les lit plus, on n'ouvre même pas leurs œuvres ; peu à peu on se persuade, sans se le bien expliquer, qu il a toujours été isolé sur ce piédestal où Ta placé la légitime admiration des siècles, et il passe bientôt pour n'avoir rien puisé nulle part, pour avoir tout créé, tout inventé, jusqu'à la langue au'on parlait de son temps.

Il n'y a pas d'erreur plus profonde : en pareille matière chacun a son rôle parfaitement déterminé à l'avance ; les gens de talent, les gens d'esprit, inventent souvent des mots ; les hommes de génie consacrent ceux qui sont bons, en les plaçant dans leurs chefsd'œuvre.

Au XVII* siècle, d'ailleurs, les créations de ce genre, auxquelles l'habitude nous a rendus indifférents et même inattentifs, étaient une affaire sérieuse qui avait ses règles et, pour ainsi dire, son cérémonial. D'ordinaire c'était dans la conversation, alors assez travaillée pour devenir une œuvre littéraire, assez libre pour conserver une heureuse audace, que s'introduisaient d'abord les nouveautés ; elles passaient ensuite, le plus souvent du moinSi dans la prose, subissaient le contrôle des grammairiens, et n'entraient dans la poésie que lorsqu elles étaient définitivement reçues ; car si l'on reconnaissait iux poètes le droit d'user avec discrétion de locutions

déjà vieillies, on trouvait avec raison que presque toi jours le néologisme enlevait à la fois & leurs vers 1 noblesse et le naturel.

Vaugelas remarque, dans sa Préface (s. xi) « qu* est justement des mots comme des modes. Les Sage ne se bazardent jamais à faire ny l'un ny l'autre ; mais :

Quelque téméraire ou quelque bizarre, pour ne luy pa onner un autre nom, en veut bien prendre le basarc et qu'il soit si beureux qu'un mot, ou qu'une mode qu* aura inventée luy réussisse, alors les Sages, qui sçavei qu'il faut parler et s'habiller comme les autres, suivei non pas, à le bien prendre, ce que le téméraire inventé, mais ce que l'usage a receu, et la bizarrerie e; égale de vouloir faire des mots et des modes, et de n tes vouloir pas recevoir après l'approbation publique.

Molière a trouvé cette comparaison si juste qu'il s'e est emparé, en ayant soin toutefois de la renfermer e quatre vers :

Tout homme bien sage

Doit foire des babils ainti que du laDgage, N'y rien trop affecter, et uns empressemeat Suivre ce que l'usage y foit de changement.

(L'École des marii, l, i.)

U observe d'ailleurs fort strictement ce précepte jamais il n'invente de mots : désamphiiryonner, désosiet ou taHafiéSt ne peuvent être considérés comme de néologismes. Ce sont là de ces créations bouffonne dont les poètes comiques ont toujours eu l'incontestabl

Erivilège. Suivant M. Castil-BIaze, il est vrai, c'est dan ! Bourgeois gentilhomme que chanteur a été employ pour la première fois au lieu de chantre, qui jusqu alor était seul usité ([) ; mais cette assertion est sans fonde ment, car si chanteur manque dans plusieurs de no

(i) iSoliire nuuieùm, Parit. iSSa^ t. II, p. 34.

DE LA LANGUE DE CORNEILLE l)^

anciens dictionnaires, on le trouve dans la seconde édition des Recherches françaises et italiennes d'Antoine Oudin, en 164}, c'est-à-dire vingt-deux ans avant la première représentation du Bourgeois gentilhomme.

On pourrait du reste, sans crainte, tenir le pari de trouver ainsi un père ou du moins un parrain à tous les termes que les critiques et les commentateurs ont signalés comme nouveaux dans les œuvres des écrivains éminents.

Moutonnier^ indiqué à tort comme étant de la création de La Fontaine, a été trouvé dans Rabelais par M. Génin; ratte^ qui lui est attribué par M. Walckenaer, se rencontre chez Marot ; nivellerie est dans les Recherches italiennes d'Oudin ; bestion^ dans les œuvres de Philibert Delorme, et poulailte, partout (1).

Il en est de même en ce qui concerne Corneille ; Bouhours, qui avait plus de goût que d'érudition, n'hésite pas, dans ses Doutes sur la langue française (2), & le mettre au nombre des inventeurs de mots : « Le public est si jaloux de son autorité qu'il ne veut la partager avec personne, et c'est peut-être pour cela qu'il rebute d'ordinaire les mots dont un particulier se déclare Tinventeur ou le patron. Témoin tesclavilude et t insidieux^ de M. de Malherbe; Utlumeux^ de M. Desmarets ; l'/mpardonnable^ de M. de Segrais ; Y invaincu et Yojfenseur^ de M. de Corneille. »

Le piquant, c'est qu'aucun des mots cités ici par Bouhours n'a été réellement créé par l'auteur auquel il l'attribue ; Ménage, qui se laisse si souvent battre quand il s'agit de questions purement littéraires, triomphe ici sur tous les points. Il établit (\MHnsidieux Qsi dans Nicot,

(1) Voyes notre Essai sur la langue dt La Fontaine, p. 97 et sui- Yantet.

(a) Page $0.

î)6 DR LA LANGUE DC CORNBILLB

plumeux dans le baron de Fœneste, et que Malherbe ïiB,^2L%ÎZAi esclavitude ; enfin^ en ce qui touche particulièrement Corneille, il fait observer que F Académie a loué remploi d'offenseur Çi), et que notre poète n*a fait ni ce mot ni celui d'invaincu (2). « J'ai bonne mémoire, dit-il, d'avoir lu le premier dans VAstrée^ et pour le second il est dans Nicod(3).

Nous avons rapporté, dans notre Lexique^ des auto* rites plus anciennes que celles qu'invoque ici Ménage.

De notre temps on s'est efforcé de nouveau de faire de Corneille un néologue, et cela, suivant toute apparence, afin d'ajouter quelque chose à sa gloire. Voici en quels termes M. Aimé Martin s'exprime à ce sujet : « C'était peu de dégrossir la langue, il fallait réparer ses pertes ; il fallait plus, il fallait l'élever jusqu'à la poésie et la rendre capable d'exprimer noblement de nobles pensées. Telle était alors sa pauvreté, qu'un poète n'aurait pu qualifier, sans de longues périphrases, soit le bras qui punit, soit le cœur qui pardonne, soit les disgrâces du sort et de la fortune, soit enfin t^ette qualité de Tesprit qui fait entreprendre les choses avec une adroite légèreté. Corneille voulant que toutes ces choses pussent se dire d'un mot, il tA punisseur^ exorable^ injéUcité^ qui sont restés français, et popularisa dextérité^ depuis peu introduit dans la langue. Des circonvolutions interminables étaient également nécessaires pour spécifier un raisonnement qui n'a que l'appa-

(1) Vovex, au tome II du Lexique^ V Appendice^ p. 487.

(a) Cela n*a pas empêché Victor Hugo de dire . « Plusieurs ont créé des mots dans la laai;ue Vaugelas a tait pu ieur^ Corneille inyaincu, Richelieu généralissime, » (Littérature et Philosophie mêlées^ Pahsi Charpentier, 1S42, p i63) Remarquons en passant

3ue Vaugelas, loin d*avoir créé pu teur, en a attribué la création à es Portes {Remarques^ p. 538) et qu'ainsi que Ta fait observer M. Littré, généralissim-» se trouve déjà dans d Aubigné.

(}) Observations de M. Ménage sur la langue trançoise, seconde édinon, tome I, p. 3oa.

DB LA LANGUE DB CORNErLLB 1)7

rence de la vérité, ou une finesse difficile à démêler, ou un caractère plein de ruses et de déguisements ; Corneille créa le mot capfieux, qui représente aujourd'hui toutes ces nuances a idées ; il créa également le mot impénétrable^ mot si nécessaire qu'on le croirait aussi vieux que la langue, et qui cependant n'y entra qu'en 1640. Ainsi, avant Corneille, on n'aurait pu dire des arbres impénétrables aux rayons du soleil, ou figurément, en se servant de la même expression : les desseins de Dieu sont impénétrables {\). »

Toutes ces assertions si formelles sont fausses : punisseur se trouve dans les tragédies de Garnier ; ex(h rable^ dextérité, impénétrable^ figurent en 1607 dans le Thrésor des deux langues française et espagnolle de César Oudin; on [rencontre ï/iVi^/Zc//^ d^^ i 53^y dans la grammaire de Palsgrave ; enfin, caf'tieux qualifie le mot projet dans Juvénal des Ursins.

Ces mots, loin d'être nouveaux du temps de Corneille, commençaient, pour ^la plupart, à être oubliés ; ce sont de beaux débris du vocabulaire de la Pléiade, recueillis et habilement mis en œuvre par notre poète.

Les substantifs en eur tirés de nos verbes, tels qu'o/fenseur et punisseur, ont été créés en grand^nombre par les écrivams du xvi* siècle; on les formait alors à volonté. Plusieurs sont définitivement entrés dans notre langue ; beaucoup ont disparu dès les premières années du xvii* siècle ; a autres, rarement employés, surprennent encore chaque fois qu'on les entend. lien est de même de captieux et de la plupart des adjectifs de cette terminaison : tantôt tirés des adjectifs latins en osus^ tantôt formés directement' sur des substantifs français, ils se montrent souvent tour à tour sous ces deux formes, comme jl arrive pour nuageux et nébuleux ; dans ce

(i) Étude de la Langue de Corneille. Œuvres de Corneille^ édiuoa de Lcfètre, tome I, p. XI.

cas, la première a seule pénétré dans les rangs inférieurs de la société, et Tallemant des Réaux nous raconte, dans une anecdote impossible & reproduire ici, combien le président de Chevry(i) trouvait la seconde inquiétante dans la bouche d'une paysanne.

Quant aux réduplicatifs, on les formait, suivant le besoin, soit en parlant, soit en écrivant, et il faut tenir singulièrement à donner & Corneille un grand rôle dans la création de notre vocabulaire, pour lui attribuer rapaiser, rembraser^ re/latter (i) ^ etc. Nous n'avons pas

(i) HistorietieSy tome I, p. 426.

(a) On pourrait noter chei les trafiques antérieurs à Corneille un grand nombre de réduplicatifs qu'il n*a pas imités, et qui sont aujourd'hui complètement hors d'usage. Nous nous contenterons de quelques exemples :

Raller :

Sans travail les biens à foison Sont apportés en ma maison.

Biens, je d^, que jamais n'acquirent Les parents oui naistre me firent.

Et qui ainsi donnez me sont Qu*a mes héritiers ne reyont.

(iodeWtjV Eugène, l. i.)

Ore il cognoist sa faute, et ore Sa peine Je raveugle encore Fuyant sa guarison.

(lodelle, Didon^ fol. 290, y,)

... Qu'un Brute puisse renaistre Courageusement exité, Qui des insolences d'unjmaistre Redeliyre nostre cité.

(Garnier, CornélU^ II, 379.)

Re/aurmiUer^ reguerir:

Ta raison première Débrouillant les poisons de ta belle sorcière, Rêguerit ton esprit, et lors de toutes pars Tu &is rêfaurmiller la terre de soldars.

(Oarnier, iinloiiM, I, %i.)

Raveugier

Redélivrer

DE LA LANGUE DE CORNEILLE l}<)

besoin d'ajouter que les verbes composés avec entre^ dont notre poète a fait grand usage, sont fort anciens dans notre langue.

Dans ses notes, M. Aimé Martin indique un bon nombre de termes comme inventés par Corneille, mais toujours avec aussi peu de fondement ; ainsi éloigner la pîUej en parlant d*un vaisseau, est signalé comme vieux dans une excellente remarque de Ménage sur Malherbe, et déceplifse trouve dans Garnier, qui employait aussi d^eveur. Ce qu'on aura peine à croire, c'est que penser pris substantivement a passé aussi pour une création de Corneille, tandis que cette tournure, et en général remploi analogue des infinitifs, remonte aux origines mêmes de la langue.

En voyant les commentateurs les plus estimés de nos auteurs classiques tomber, au sujet de la date des mots, dans de si fréquentes méprises, on se demande avec étonnement ce qui peut les occasionner. La confiance illimitée qu'ils accordent à Nicot doit être considérée comme la principale cause de leurs erreurs ; ils s^imaginent, bien gratuitement, que son Dictionnaire est complet, et, tous les mots qu'ils n'y trouvent pas, ils les attribuent à l'auteur qu'ils publient.

On ne se rend guère compte des motifs qui ont pu acquérir à ce Dictionnaire une si grande autorité ; s'il

Renamragé :

Trois fois les bataillons esclaircis de solda rs S*alièrent rallier dessous les estandars Pour reprendre l'haleine, et puis l'avant reprise Trois fois rencouragés revinarent à la prise.

(Garnier, Cornélie, V, 177.) Rengêndrer :

Ores votcy le temps, auquel doyvent les Dieux Destruire courroucez ce monde vicieux Afin de r'êngendrêr ane autre sorte d'hommes, Mfiileurt et plus entiers que cent fois que nous sommes.

(Garniçr, Parcf>, III, 27,)

DB LA LANGjLJB DB 60ltNB|LbK

renferme de curieux renseienements, la nomenclature n*en est pas moins des plus défectueuses, et souvent un mot qui manque à son rang alphabétique se trouve employé dans le cours d'un autre article; c'est, par exemple, ce qui arrive pour captieux^ qu'on ne rencontre qu'au mot subtilité.

Comme les Dictionnaires de ce temps sont rédigés avec une absence complète de méthode, on ne saurait en consuker un trop grand nombre ; il existe une foule de Lexiques français-anglais, français-italiens, françaisespagnols, trop peu connus» trop peu recherchés, et qui pourraient cependant être du plus ^rand secours. Les principaux sont : en 1^09, le Recueil de dictionnaires /ranço/s, espaignok et latins d'Henri Hornkens; en lôo], le Dictionnaire françois et italien de Pierre Canal ; en 1607, le Thresor des deux langues françoise et espagnolle^ par César Oudin ; en 1609, le ThrÂor des trok langues française^ italienne ^ espagnoUe^ par Hierosme Victor; en 161 1, l'excellent Dictionnaire françois-anglois de Cotgrave, bien plus complet que Nicot; en 164), les Recherches françoises et italiennes d'Antoine Oudin. Enfin, le curieux Glossaire de Sainte-Palaye, qui n'a été imprimé que jusqu'au mot asseureté(\)^ mais dont les . matériaux, disposés alphabétiquement, sont conservés au Département des manuscrits de la Biblio-* thëque impériale, offre d'inépuisables ressources pour l'histoire de notre langue.

Il est vrai que tous ces lexiques ne remplacent pas la lecture attentive de nos anciens auteurs, mais du moins ils mettent sur la voie, et empêchent de tomber dans des erreurs aussi graves et aussi nombreuses que celles que nous venons de signaler.

(i) La Bibliothèque impériale possède de ces premières fèaiHes du Glossaire des épreuves, la plupart corrigées à la maia et dont une porte la date, du ai octobre 1773.

!41 t>t La langue t>B COltNftlLLË

étoit un des plus beaux qu'il eût jamais fait. » Cela, il faut en convenir, ne prouve pas grand'chose, si ce n*est que le savant grammairien était dans une certaine intimité avec rillustre tragique ; c'est peut-être, du reste, tout ce qu'il tenait à établir.

En recherchant, chez les contemporains de notre poète et dans ses propres œuvres, les rares témoignages relatifs aux locutions introduites par lui dans la langue, nous avons noté ce passage de la Suite du Menteur, où Corneille signale avec une certaine complaisance un proverbe auquel avait donné lieu sa précédente comédie :

La pièce a réussi, quoique foible de style,

Et d'un nouveau proverbe eUe enrichit la ville ;

De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers

On dit, quand quelqu'un ment, qu*il revient ae Poitiers.

(IV, 3o5, Suite du Ment., 293-J9H.)

Le fait est curieux, mais il se pourrait bien que ce ne fût là qu'une simple bouffonnerie de Cliton.

Sans parler des vers du Cid, que Ton cite & chaque instant, tels que :

La valeur n'attend point le nombre des années...

(III, i3(). CiJ, 406 )

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...

(Iir, i3o. Cid, 434.)

Le combat cessa feiute de combatans...

(UL 17S. Cii, z338.)

ce chef-d*œuvre de notre poète a donné lieu à un proverbe des plus glorieux pour lui, et Pellisson nous raconte, dans son Histoire de t Académie^ qu'il passa en

t>E LA LANCUfe t>E CORNEILLE I4)

coutume de dire : « Cela est beau comme \eCid(i). y> Corneille parvint & de tels succès avec bien moins d'efforts que ses prédécesseurs ; il sut constituer seul ce style noble dont ils avaient le sentiment, mais auquel il ne leur avait pas été donné d'atteindre, et cela fort simplement à coup sûr, mais avec la simplicité du génie.

Ennemi déclaré, quoi qu'on en ait dit, de toute création de mots, n'admettant ceux de la Pléiade

Î|u*aprës un choix habile et surtout des plus discrets, ce ut dans le vocabulaire national qu'il puisa presque toujours. Il n'est pas rare de lui voir recueillir des termes d'un usage assez peu répandu, oubliés par les lexicographes contemporains, et connaissant bien mieux qu'eux les ressources et l'étendue de notre vocabulaire, il place souvent de la manière la plus heureuse, dans ses œuvres, tel mot, dont on Ta cru l'inventeur faute de le trouver à son rang alphabétique dans les dictionnaires. Quant à ses modèles dramatiques, ce n'est pas au théâtre grec qu'il va les demander, il les doit presque tous & l'Espagne, et, même lorsqu'il les cherche dans l'antiquité latine^ c'est encore, comme il le remarque lui-même (2), aux auteurs de ce pays qu'il a surtout recours. Mais l'ardeur méridionale est constamment tempérée dans ses écrits par la sapience normande ; la vivacité de la passion unie au calme du bon sens forme

(i) On peut rappeler à ce propos que de même, en espagnol, pour vanter TeYcellence de quelque œuvre, il éiait passé en proverbe de dire : Es de Lope^ « c'est de Lope. » Voyez les Lettres de M^ de SMgnéf lome V. p. 5o6 et note 6.

(a) « J'ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce ëtoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis

S s seulement pour le Ctd, ou je me suis aidé de Don Guillem de istro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où. pensiint me fortifier du secours de deux Latins, î'ay pris celui de oeux Espagnols, Sénèque et Lucain, étant tous deux de Cordoue. » (Tome Iv, p. i3i, Epître du Menteur.)

t44 DB LA LANGUE DB CORNBILLE

le caractère propre de son génie. C'est là le fond commun que nous retrouvons dans les personnages si divers 2u'il a fait parler ; c*est de là que procèdent la majesté imilière d'Auguste, la fermeté si mâle et pourtant si attendrie du vieil Horace, le courage ému de Rodrigue, rtiéroîsme exalté, et pourtant toujours simple et naturel de Polyeucte.

Corneille ne court point après le majestueux et le sublime ; il s'étudie généralement & proportionner son langage aux sujets qu*il traite et aux gens qu'il fait parler ; chez lui la noblesse du style dépend surtout de la noblesse des sentiments. Qu'on écoute Maxime et Félix, on se convaincra bien vite que parfois notre poète abaisse à dessein le style de la tragédie jusqu'au ton le plus vulgaire de peur d'ennoblir, par l'expression, des pensées qui doivent demeurer viles et abjectes. Dans la comédie, il recherche le langage simple de la bonne compagnie, et il nous apprend oue ce fut là un des principaux motifs de succès de Mélite :

« La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naXi, qui faisoit une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit (i). »

Voilà, pour la langue, dans tous les genres qu'il a traités, le premier modèle de notre poète : la conversa-tion des honnêtes gens ; cette conversation tour à tour grave et enjouée, qui abordait si résolument les sujets religieux, philosopniques, littéraires, et où, comme dans un combat à armes courtoises, la politesse n'excluait la vivacité ni de l'attaque, ni de la défense.

Ce précieux secours manquait aux prédécesseurs de Corneille, au milieu de ce xvi* siècle si intelligent et si agité, où les vertus, les vices, les ambitions,

(i) Tome ly p. 1)8.

définitivement, sans mauvais goàt comme sans pruderie, la liste des mots qui ne doivent jamais entrer dans le style noble. L'important est d'en bannir sans retour toute pensée puérile ou mesquine. Quand Horace critique ce vers de Furius Bibaculus (liv. II, Sat. V, vers 41) :

Jupiter hibernas cana ntve conspuet Alpes,

c'est encore plus parce que Timage n*est pas d^une ampleur suffisante pour fidée, que pour ce qu il y a de répugnant dans Texpression. Nous croyons qu on en peut dire autant, en notre langue, du passage qui suit et de bien d'autres du même genre :

La tombante tempeste Aduersaire à Torgueil Escarhouilla leur teste.

(lodelle, Cléopdtre, acte 11, chœur.

Le mot vomir ^ qui, au sens propre, choque notre délicatesse, peut être au figuré a une très grande énergie. Vaugelas Ta bien compris, et il prend dans ses Remar-

f]ues (1) la défense de cette expression fort mal reçue à a cour, « principalement des dames, à qui un si sale objet est insupportable ». Dans une langue artificiellement formée, comme Ta été, en partie du moins, notre langue littéraire, des circonstances fortuites ont un grand pouvoir ; Tavis des grammairiens est parfois d'un poids immense, et deux lignes de l'un d'entre eux peuvent nous conserver une locution excellente, que l'exemple de nos premiers écrivains n'aurait peut-être pas suffi à sauver.

Par malheur, il est rare que les grammairiens se montrent cléments, et, plus d'une fois, d'accord avecles

(1) Page 127.

S)récieuses, ils sont parvenus à bannir des termes tout à ait indispensables. Les étrangers doivent être fort surris de voir que, dans notre style noble, il est impossile de nommer avec quelque précision les différentes parties du corps.

Ventre^ dont se servaient les anciens tragiques, est devenu trivial, et Corneille n'aurait pas osé dire comme Jean Heudon :

Cest par trop viure :

Kntrc, lame pointue, ea mon ventre, et déliure Mon corps de u>n esprit, mon esprit de langueur.

{Fyrrhe^ acte V.)

On trouve qu'estomac, dont notre poète se sert souvent, rappelle trop l'idée des phénomènes de la digestion ; poitrine paraissait à certains délicats devoir être évité, parce qu'on dit une poitrine de veau^ et Vaugelas, qui nous Ta conservé, n'a pas réussi, pendant un temps du moins, à maintenir/ac^ qu'ils attaquaient également ; plus d'un n'a voulu supporter flanc qu'accompagné d'une épithète. Sein s'est alors employé dans un sens fort général pour tenir lieu de la plupart de ces mots oui disparaissaient, mais, par un singulier contraste, il perdait en même temps son acception particulière, qui commençait & sembler un peu libre ; elle choauait surtout au théAtre, et Corneille, qui avait d*abord écrit dans la Veuve (1, )) :

Vous portei sur le sein un mouchoir fort carré,

(Tome I, p. 499, vers an var )

remplaça plus tard sein par gorge, terme plus général et plus vague qu'il a substitué, dans Médée (i)f en parlant d'un dragon, au mot gueule qu'il trouvait répugnant.

(i) Tome II, p. 36a| yers 41 5.

Les poètes contemporains de Corneille, loin de se permettre Temploi des termes relatifs aux différentes professions, comme nous avons vu qu'il aimait à le faire, évitaient, au contraire, avec le plus grand soin, tout mot qui avait dans une science quelconque, une acception technique et particulière, et nous apprenons de Vaugelas et de Ménage (i) que futur, môme employé adjectivement, était dans la prose banni du beau langage comme sentant le notaire et le grammairien. On a évité de même les expressions qui rappelaient les noms des contrats, des conventions d'affaires. Ménage a beau dire, dans ses notes sur Malherbe, que ceux qui blâment h^er pour récompense sont trop délicats, malgré remploi excellent c^ue Corneille a souvent fait de ce mot, il est devenu bien rare ainsi que congé à^,n% le sens général à^ permission. Les termes qui, par une seule de leurs acceptions, faisaient penser aux détails du ménage, étaient encore bannis plus rigoureusement. Vers le milieu du xvii^ siècle, un amant qui, au lieu de déclarer sa, flamme y eût parlé de sa braise^ aurait été sans doute fort mal accueilli, quoique Corneille n'ait pas hésité, dans ses premières pièces, à se servir de cette expression, et que tous les mots qui ont la même origine, tels qu'embraser^ embrasement^ brasier^ soient, même maintenant, du haut style. C'est un motif analogue qui a porté à exclure de la langue bouillons, au figuré, Quoique on dise encore bouillonner^ et qui a fait critiquer vivement l'expression passer téponge^ employée par notre poète dans la tragédie, d'une manière fort heureuse.

On ne voit pas que tant d'entraves aient beaucoup gêné le premier élan du style de Corneille. Les criti-

(i) Remarques^ p. 787, édition de 1697. — Les Œuvres de François Malherbe avec les observations de M. Ménage, édition de 1733, tome 11I| p. 99.

9^es sur/enant, il lui arrivait d'effacer et de retoucher, «pais i! n'allait guère de lui-même au-devant des objectJonSy et continuait toujours à faire parler ses personnages avec autant d'aisance et de naturel.

1 1 en résulte assurément quelques trivialités relevées

dsLns notre Lexique^ et parmi lesquelles nous citerons

^t>*Tïme exemples : cajoler^ tâler pour éprouver, pousser

à £^4)ut^ prendre en trattre, tomber des nues^ se moquer de^

tf^^^^ pester^ avoir la larme à tœil^ avoir sur les bras,

^^9ace, charogne^ crachats chiche^ en colère^ le cœur gros

^ soupirs^ crève-cœur j ébahi^ être aux écoutes^ soûler.

/•^'ïiarquons toutefois que ces expressions n'ont pas été

^^nnées par les contemporains ; plusieurs d'entre elles

^^^ v^ent tort bien n'être devenues trop familières qu'as-

* tard. Quelques-unes, comme pousser à bout, le cœur

fm^^^'^ de soupirs y se retrouvent chez Racine (i) ; parfois

jl^^i celles qu'on rencontre chez ce dernier poète, si

^^ ne sont pas identiques, sont du moins équivalentes.

^^'aillcurs, si le style de Corneille n'a pas cette élé-

^^n continue que certains écrivains ont regardé

^^^me une condition essentielle de la tragédie, on en

'^ bien dédommagé par un grand nombre d'expressions

^ la plus énergique simplicité (2).

En le lisant, on est surpris et attristé des pertes que

^^tre langue a faites {i) ; les mots qui depuis son temps

^Yit vieilh et qui sont maintenant hors d'usage, sont

(i) Voyez le Lexique de Racine.

(2) Voyez au Lexique les articles gris (cheveux), main (tenir dans sa), etc.

(3) On peut voir, par exemple, dans notre Lexique, les mots suivants : accorU accortement, affêté, affiner, affoler, affronter, allé' geancey assiette (pour situation), attache (pour attachement), béni* fftitéj charmeur, chef (poxxr tète), coléréy congratulation, congratuler^ conqueter, courre^ coutumier, dam^ desanimé, au desçu, dextre, dextrementy envieilli, épartir^ forcément, forcènerie, galantiser, inca^uer, ire, magnifier^ marri^ muable, nef, outrecuidé, portraire, quértr.

extrêmement nombreux, quoi qu'il n'ait jamais recherché les archaïsmes et qu'il se soit toujours efforcé, au contraire, comme le veut tout particulièrement le genre dramatique, de se conformer le plus fidèlement possible au langage de son époque. Certains de ces termes surannés figurent seulement dans ses premières pièces ; il en est d'autres qu'il n'a pas même laissés subsister là et qu'il a fait disparaître dans ses dernières éditions.

Quelques expressions encore employées aujourd'hui, mais qui se sont affaiblies et altérées par l'usage, comme les monnaies par la circulation et le frottement, demandent un peu plus d'attention : abîmer, après avoir signifié précipiter dans un abîme^ veut dire simplement gâter^ endommager^ salir; chagrin^ déplaisir, êlre fâché, en colère^ en fureur, ont tant perdu cle leur valeur a force de servir à exprimer la contrariété la plus légère, qu'ils ne peuvent plus guère trouver place dans le haut style ; il en est de même de méchant, au sens général de mauvais^ de mutin, mutinerie, prodigués pour la moindre faute commise par un enfant. Mélancolie se disait en médecine du délire d'une personne tourmentée par une grande abondance de bile noire, et, au figuré, du chagrin le plus vif, le plus exclusif; il est resté noble, n^a nullement vieilli, et on le prodiguait, il n'y a pas longtemps, dans certains ouvrages alors à la mode ; mais c'était pour exprimer un état qu'on ne peut pas nommer douloureux, une tristesse vague, ou plutôt un simple penchant à la tristesse, qui n'exclut ni la vie du monde, ni les distractions, ni les plaisirs, au milieu desquels on se contente de porter un visage quelque peu assombri.

Ennui, qui s'appliquait pendant le cours du xviip siècle aux chagrins qui s'emparent de l'âme tout entière, n'est plus aujourd'hui en usage que pour exprimer l'état produit par une contrariété légère ou par l'absence d'occupation ; et Fêne, qui, au propre, désignait les tourments de l'enfer, et, par suite, les plus violentes

ISB LA LANGUI DB CORNEILLE I$t

douleurs morales, ne se dit plus que de la souffrance que cause une chaussure trop juste, un vêtement mal fait, ou tout au plus un manque de fortune encore fort éloigné de Tindigence. C'est incommodé qu^ on employait en ce dernier sens du temps de Corneille ; il convenait alors aussi bien au peu de richesse qu'au peu de santé ; puis, par une conséquence naturelle, on se servait dUac^ commode en parlant d'une personne dans l'aisance. Beaucoup de mots, qui à cette époque se pliaient A

Plusieurs significations, se sont, ae la façon la plus izarre, immobilisés et pétrifiés, si Ton ose le dire, dans des sens étroits et restreints : succès, par exemple, s'employait fort bien de la façon la plus générale, sans rien préjuger quant à la nature du résultat, tandis que succé-der, pris absolument, signifiait souvent réussir, ce qui n'a plus lieu. Plusieurs termes, dont nous n'avons conservé que des acceptions fort détournées, paraissent dans toute leur énergie étymologique : stupide^ stupidité^ expriment la stupeur plutôt encore que la lourdeur d'esnnt, que le manque d'intelligence ; imbécile signifie fai-le plus fréquemment que sot; secrétaire se dit fort bien pour confident; ressentiment, redite, guindé, et même divaguer j se rencontrent dans un sens favorable ; procu-rer^ au contraire, se prend souvent en mauvaise part ; le divorce n'est pas seulement la rupture du mariage, mais une séparation quelconque ; le mot génie exprime le caractère propre, le naturel de chacun, et n'est pas exclusivement réservé aux intelligences créatrices; la préoccupation est souvent l'état d'un esprit occupé d'avance par un autre sujet que celui qu'on veut lui proposer, et non pas d'un esprit distrait ; rabaisser, c'est parfois abaisser de nouveau^ et non dénigrer ; idée ne signifie fréquemment qu'image; hôtesse a un sens réciproque qui s'applique aussi bien à celle qui est reçue 3u'à celle oui reçoit; divertir, comme distraire^ c'est étoumer dune pensée dominante; le sens di amuser

n'est que secondaire et accessoire ; se rafraîchtr ne signifie pas seulement/^r^/idre des ra/ratchissementSfmais aussi se reposer; monument se dit surtout d'une construction destinée à rappeler le souvenir de quelqu'un, d'un sépulcre^ d'un tombeau.

Certains mots ne s'appliquent qu'aux personnes, d'autres ne se disent gue des choses ; Corneille n'a pas observé toutes ces distinctions, ou plutôt elles n'exis* taient pas alors. Il n'a pas hésité à employer les expressions suivantes : « des vœux, des désirs contents, des événements dénaturés^ prince déplorable^ ennemi pom-^ peux^ Y empressement dune affaire^ accabler un vaisseau ; dépayser un sujet de pièce, héros miraculeux^ suborner des pleurs. »

On retrouve souvent avec plaisir, dans toute la force de leur sens primitif, des termes que nous ne prenons

f>lus qu'au fi^ré, ou c^ui n'ont été conservés que dans es vocabulaires spéciaux des arts ou des sciences; débiliter, qui aujourd'hui ne se dit guère ciu'en médecine, était alors du langage ordinaire; captiver j ravi^ s'employaient souvent au propre. D'un autre côté, beaucoup d'expressions qu'on n'oserait plus prendre au figuré étaient hasardées par notre poète : dans son hardi langage, étaler tout Pompée aux yeux des assassins^ c'est leur faire connaître la grande âme du héros ; il se sert du mot bouche en parlant d'une plaie, de support dans le sens où nous employons appui^ de secret pour ressort : « te secret a joué (i) » ; de remplace, de véhicule^ de sucrCj dans des acceptions métaphoriaues qui, il est vrai, ne nous semblent pas irréprochables, mais seulement parce que l'usage ne les a pas consacrées.

Faire rendre aux mots tout ce qu'ils peuvent donner, en varier habilement les acceptions et les nuances, les ramener à leur origine, les retremper fréquemment

(i) Tome IV, p. aïo, U Menteur^ vers i3oi.

DB LA LANGUE DB CORNEILLE l^J

à leur source étymologique, constituait un des secrets

f)rincipaux des grands écrivains du xvii* siècle. Un de eurs prédécesseurs avait, du reste, donné d*adniirables exemples de cette manière d'écrire et en avait même ainsi exprimé la règle fondamentale :

« Le maniement et employte des beaux esprits « dit Montaigne, donne prix à la langue, non pas en Tinnouant, tant comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, Testirant et ployant (i). >>

L'oubli de ce précepte a fortement contribué à faire nattre le néologisme. Quand on n'a plus su profiter des richesses que fournit notre langue, on Ta crue pauvre ; on a voulu l'enrichir. Par malheur, au lieu d'en creuser le fond plus avant et d'en étendre le domaine, on l'a surchargée sans besoin d'ornements d'emprunt, et l'amour de la nouveauté qui, bien dirigé, tendait de plus en plus du temps de Corneille à rapprocher les poètes du génie propre à notre idiome, est précisément ce qui les en éloi^e aujourd'hui.

Rien ne serait si facile, comme on l'a remarqué plus d'une fois, que de suivre dans le théâtre de Corneille le progrès des mœurs publiques ou du moins des convenances extérieures. Plus chaste, dès son début, que la plupart des poètes dramatiques de son temps, il avait néanmoins écrit dans ses premières pièces, et notamment dans ClitandrCy certaines scènes qu'il retrancha soigneusement plus tard comme ne répondant pas à la dignité au'il avait su donner à la comédie, et dont il s^applaudit avec un si juste orgueil à la fin de VUlusion comique. Plusieurs des mots dont notre auteur s'est servi dans ses premiers ouvrages, suffiraient à eux seuls pour témoigner de la licence du théâtre au moment où il les écrivait ; il parle de maîtresse engrossée^ de fille forcée^ sans jamais chercher â adoucir, par le choix de

(i) Essais^ livre III, chapitre V, édition de 1886, tome îil,p. Saa.

1)4 DB LA LANQUB DB CORNBILLB

Texpression, ce que Tidée a de choquant. Il faut reconnaître néanmoins que certaines de ces libertés de langage témoignent plutôt de la simplicité des mœurs de cette époque que de leur corruption ; les jeunes filles traitent ouvertement d'amants ceux qui les courtisent ; elles les tutoient jusque dans Horace et le Menfeur^ sans que cela excite un sourire ; enfin Corneille employait, même dans la tragédie, l'expression faire une nuUtresse^ que nous voyons employée par Corneille même dans la tragédie, s*applique à une recherche honorable, et ne sent nullement le libertinage. Ce dernier mot, et celui de libertin^ n*avaient pas le même sens que nous leur donnons aujourd'hui ; ils désignaient seulement une certaine indépendance, une liberté plus ou moins grande dans la manière de penser ou d'écrire ; notre auteur ne les emploie que comme termes de poétique.

Le vocabulaire de la galanterie était dès lors très étendu et très raffiné. Ce n'est pas Bélise qui a inventé d'appeler les yeux des truchements; cette expression paraît dans Mélite et se trouve encore dans Suréna ; quant au mot objets on le rencontre à chaque instant, non seulement pour signifier la personne aimée ellemême, mais pour désigner son apparence extérieure, son aspect, son image :

... Angélique est fort dans ta pensée.

— Hélas ! c*est mon malheur ; son objet trop charmant,

Quoy que je puisse faire, y règne absolument.

(II, a32. La place royalley I. IV, 4. 182-184.)

Ces termes viennent pour la plupart de VAstrée^ où on lit aussi particulariser une personne^ en faire sa particwlière damCj tournure qui a donné naissance à l'expression ma particulière f encore fort en usage tout au moins dans nos régiments.

Non content de se servir de ces termes dans la

DB LA LANGUE D^ COlUiCILX^ IJS

comédie. Corneille en place pins d'un dans la boocbe des personnages de Fantiquiié. Il en fait autant, coome en général ses contemporains* pour les formules habi* tuefles de la politesse de son temps, qu'il introduit, sans y prendre garde, dans ses tragédies ; il y est très question de ÔpitUéi^ àimcivUitéj de compliments, de mr- Ut; on y parle de la condition des personnages, et on les appelle constamment Monsieur^ Madame^ Sei^eur. Corneille, cependant, a été moins loin dans cette voie que ses prédécesseurs; dans les Juives de Gamier, Amital dit à Nabuchodonosor (III, 72) :

Las ! n'est-ce rien soaffrir quand Tn royaume on perd ! Sire^ Dieu tous en garde !...

Il est peu de titres honorifiques qu^on n*ait ainsi transportés dans les temps anciens.

On n'est pas moins surpris de voir dans Mélite^ par une bizarrene toute contraire, Eraste qui, pendant un accès de folie, se croit poursuivi par les divinités infernales, et invoque les dieux comme un paten pourrait le faire ; mais c'était encore là une tradition, trop fidèlement suivie par Corneille. Dans ï Eugène de Jodelle, le principal personnage n'agit pas autrement (acte III, scène 11) :

G Jupiter ! que sommes-nous ?

Pouuons-nons rien de nous promettre ?

s*écrie-t-il dans un moment d'abattement, soit que les poètes d'alors aient contracté cette habitude par la traduction des auteurs profanes, soit qu'elle ait eu une sorte de fondement réel, et qu'à cette époque, dans une société imbue de la connaissance de l'antiquité, les expressions par Jupiter^ par les Dieux^ aient eu effectivement cours oans la conversation, précisément pour évi-

ter des jurements plus en rapport avec nos croyances, et par cela même plus répréhensibles.

Les mots qui désignent les différentes classes et caté-

Î^ories de personnes méritent attention. Quant à la orme, ils sont les mêmes qu'aujourd'hui ; mais quant à la signification, ils sont entièrement différents. C est en pareil cas surtout qu'il importe d'oublier ce que l'on sait, et de ne juger du sens d^une expression que par celui de la phrase entière. Rien ne trompe davantage les Français médiocrement lettrés, persuadés bien gratuitement qu'ils connaissent leur langue, et plus déroutés souvent que les étrangers qui doutent et cherchent.

Au xvii* siècle, pour être honnête homme la probité ne suffisait pas ; on disait même que c'était, à tout prendre, la moins nécessaire des qualités requises ; on devait d'abord être du monde^ c'est-à-dire en connaître le ton et le langage, puis avoir de l'esprit, de la grâce, de la tournure ; enfm répondre à un idéal que bien des contemporains se sont efforcés de définir, mais dont ils n'ont jamais pu indiquer que les traits principaux.

Les gens de lettres formaient une classe toute nouvelle, qui n'était généralement désignée sous ce nom que depuis peu de temps, bien qu'il paraisse déjà dans les Commentaires de Biaise de Montluc; les jeunes gens qui fréquentaient les cours des écoles ne s intitulaient pas étudiants, et souffraient qu'on les appelât écoliers. Le mot artisan était appliqué par La Fontaine aux peintres, par Boileau aux sculpteurs, par Corneille aux poètes, et le terme d'ouvrier se disait alors fort bien d'une personne à laquelle on accorderait aujourd'hui sans conteste le titre d'artiste.

Les marchands parlaient de leur chalandise^ et le désir d'employer des expressions plus relevées ne devait pas de sitôt leur suggérer la ridicule pensée de se servir des mots de clientèle et de clients^ et de se faire ainsi les patrons de leurs acheteurs.

Quelques termes d'ajustements, qu'on trouve dans Corneille, pourraient embarrasser un instant. Nous les avons expliqué dans le Lexique : le tapabord était une sorte de chapeau employé sur mer et en voyage ; la petite^ie, une garniture d*habit ; le galand^ un nœud de ruban ; du reste, il suffit de lire la dernière scène des Mois à la mode de Boursault, pour se convaincre que certaines parties du costume des femmes portaient parfois des noms encore beaucoup plus singuliers.

Ce n'est pas seulement sur les dénommations de ce genre que la mode exerçait son empire ; elle changeait tout à coup la signification d*un terme étranger à son domaine et datant des origines mêmes de la langue. Jadis le mot viande s'apphquait à toute espèce aaliments ; mais à la fin du xvi* siècle, la cour, comme nous l'apprend Nicot, introduisit la coutume d'en limiter la signification et de la restreindre à la nourriture animale, désignée jusqu'alors par le mot chair; Corneille et nos autres grands écrivains, tentèrent vainement de lui maintenir un sens plus large : le caprice l'emporta sur la raison.

Si l'examen des œuvres de Corneille facilite singulièrement l'étude de la formation du style noble et la connaissance des acceptions particulières de certains mots pendant le cours du xvii* siècle, il nous découvre aussi des sources d'une importance exceptionnelle pourThistoire chronologique de nos règles grammaticales.

Depuis 1629, date fort probable de Mélite^ jusqu'à 1674, époque de la première représentation de Suréna^ de profonds changements eurent lieu dans la langue, et l'histoire de la carrière dramatique de notre poète coïncide admirablement avec celle de la constitution définitive du français moderne; l'étude du sens des mots et de la nature des règles qui doivent les régir occupait les savants, défrayait les conversations des ruelles, et se faisait place jusque dans les lettres galantes entre une

158 DB LA LANGUB DB CORNBILLB

déclaration et un madrigal. Au milieu de tant de doutes, de questions, de remarques, de décisions, d^arrêts, la langue marchait si vite que les travaux d'érudition ne pouvaient la suivre. L'Académie fut obligée, avant de publier son Dictionnaire^ d'en modifier entièrement les premières lettres, tant l'usage avait changé pendant qu'elle le rédigeait ; et Vaugelas récrivit plusieurs fois sa traduction de Quinte-Curce : nous ne la possédons, ar malheur, que sous sa forme définitive, et l'on ignore e sort du manuscrit original, qui nous ferait connaître les scrupules et les préférences du savant grammairien.

Pressés de profiter de l'à-propos et des circonstances, les poètes dramatiques ne pouvaient ainsi revoir leurs écrits à loisir avant la publication ; mais ceux qui, comme Corneille, parcourent glorieusement une longue carrière, ont tout le temps de revenir sur leurs ouvra-

fes de jeunesse et d'en faire disparaître les expressions ors d'usage. Il ne manqua point d'agir ainsi ; chaque édition nouvelle était pour lui une occasion de corrections et de retouches. Mais celle de 1660 est surtout remarquable à cet égard ; c'est là qu'il arrête à peu

f>rès définitivement son texte, et que, désormais fixé sur es règles de la poétique, il nous donne pour la première fois les admirables Examens où il critic^ue ses propres œuvres avec tant de franchise, et les Discours où il discute les principes mêmes de Tart. Dans celui qui est consacré aux trois unités, il dit, en parlant de la nécessité de la liaison des scènes : « Ce qui n'étoit point une règle autrefois Test devenu maintenant par l'assiduité de la pratique Ti). » Cette remarque s appliquerait fort bien aux préceptes de la grammaire : la plupart des points en litige avaient été décidés, les genres commençaient à se fixer, les diverses parties du discours, mieux

(i) Tome I, p. loa.

définies, ne s'employaient plus aussi facilement les unes pour les autres ; la syntaxe avait des principes plus sûrs et plus uniformes.

Vaugelas rédigea le premier ces régies nouvelles, et iJ eut aautant moins de peine à les faire adopter qu'elles n'étaient que les simples résultats de Tusage le plus général, habilement mis en rapport avec le génie de notre langue. Ce travail si important fut présenté au public de la façon la plus simple, la plus modeste, sans aucun appareil d'érudition, sans la moindre prétention philosophique. Cela devait plaire à Corneille, qui attacha, en effet, une grande importance à ce livre. Il ne nous le dit point, mais il est facile de voir que les Remarques^ publiées en 1647, ^"^ ^^^ ^^" principal guide dans les révisions entreprises par lui depuis cette époque. Presque partout il se conforme aux arrêts de rhabile grammairien ; et lorsqu'il a l'intention de les suivre, s'il arrive qu'une expression souvent répétée se trouve, en certains endroits, engagée trop avant dans le tissu même de l'œuvre et ne peut être enlevée sans endommager l'ensemble ou sans entraîner de graves modifications, il la retranche du moins partout où il peut le faire facilement, afin que, moins fréquemment employée, elle passe presque inaperçue.

Un des travers de notre temps est de faire la part trop grande à l'inspiration. Nous sommes portés à nous représenter Corneille comme un ^énie des plus indépendants, indomptable, audacieux, inégal, s'abandonnant sans préoccupation et sans réserve à son enthousiasme poétique. Rien n'est plus éloigné de la vérité : peu confiant en lui-même, il avait un fréquent besoin a'aide et de conseil; plus d*une fois la veine stérile de Pierre réclamait une rime à la banale facilité de Thomas ; souvent notre poète, timide outre mesure et trop docile à la critique, affaiblissait un vers pour en faire cfisparattre une légère incorrection, et tout prouve

l6o DB LA LANGUE DE CORNEILLE

que la puissante originalité de son style est due à la profondeur et à réclat de la pensée bien plus qu'à une manière individuelle, une façon d'écrire tellement indépendante qu'elle refuse de se soumettre aux règles généralement adoptées.

Les bizarreries qu'on peut noter dans les ouvrages de Corneille se retrouvent chez la plupart de ses contemporains.

L'une des plus étranges pour nous, mais des plus ordinaires alors, était l'usage de franciser la plupart des noms propres. Il n'hésite pas à dire : Mome^ Pyrrhe^ Brute^ Crasse, au lieu de MomuSj Pyrrhus^ BrutuSj Crassus.

Cela peut surprendre au premier aspect, mais la surprise cesse, ou du moins nous nous expliquons sans peine que Corneille parle ainsi quand nous apprenons, par les Remarques de Vaugelas et les Observations de Ménage, combien on a été divisé à ce sujet, et que nous trouvons dans ces ouvrages de grammaire ces mêmes noms que nous venons de rapporter (i). On en

(i) C*était Tusage général de aos anciens tragiques de terminer par un e rouet beaucoup de noms latins auxquels nous conservons aujourd'hui leur terminaison; Garnier a dit :

Reuienne encore Brute, et le hardi Sceuole

Camille et Manie (Manlius) armez pour notre Capitole

Reuiennent... (Garnier, Cornelie^ acte I, vers 17.)

J'ay veu. quand i'estois ieune, acharnez contre Sylle^ Maire (Marins), Cinne^ Carbi>n, tyranniser la vtlle.

(Ibidem, acte II, vers x33.)

Scipion est occis, et Caton, et Petree

Et Fare, et Sube^ roy de la More contrée.

[Ibidem^ acte III, vers 141.)

Corneille a fait de même pour les terminaisons us et a, et parfois pour la terminaison ius^ comme on va le voir par les exemples qui suivent

DE LA LANGUE DE CORNEILLE l6l

peut dire autant 4e la plupart des autres anomalies (anomalies à notre point de vue) que nous avons relevées dans notre Lexique. Nous avons presque toujours pu y joindre des exemples d'écrivains antérieurs ou contemporains qui prouvent que notre poète se conformait très scrupuleusement à Tusage le plus général.

Sans revenir ici sur les preuves déjà données, nous

Terminaisons m et tus remplacées par e.

Brute:

Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute.

(III, 4o3. Cin. 438.) Casse:

Les Cosses^ les Métels, les Pauls, les Fabiens.

(III, 45a. Cin. i536.) Cresse:

Yeuve du jeune Crasse

(IV^ 68. Pomp. 990.)

Crme : Le jtendre de Phocas se nomme ainsi dans Héraelius, is OUÏS TaTU Au Lecteur il est appelé Crispus. FoMMte : Dans le discours sur la tragédie.

JeUte : (III, 451. Cim. 1490.) IpkUe : (Toison d^or, v7vt 35.) LMâe : {Cinna^ III, iv, 9.) Monte : (Psjrchéj !• Intermède.) Mopse : (La toison d^or^ V. v, 35.) Pomponne : (Ciitna, V, i, 06.) Romule :

Respecte une vUle à qui tu dois Romule.

(Horace. I, i, 52.) MMile : ICinna^y i, 65.) Sext : (Cinna^ IV, u, i5.)

Leur plus bouillante ardeur cède à Tavis de Tulle.

(Horace^ III, 11, 59.) Terminaison ius remplacée par ie.

Cassie : (Cînmi, I, m, a 5.)

Décie : {Polyeucte^ I, m, 5o, 55, etc.)

Mamlie :

Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie.

(Poljrettcte^ V, iv, 19.)

1 6a D* ' LA LANÛUB DB CORN£ILLB

nous contenterons -de passer très rapidemMt en revue les faits qui paraissent dignes d'attention.

Parfois, au contraire, Corneille a conservé certains noms propres que nous francisons toujours. Au lieu d'écrire Caro/i, il met Choron (Mélite, IV, vi)^ ortho* graphe plus rapprochée de la forme latine et surtout de rongine grecque.

Terminaison a changée en # muet.

Agrippe :

Jodelle a employé cette forme dans le second acte de sa Cléùfâ'irêj et Corneille aans Cinna (11, i, 39.)

CaliguU :

Tibère étoit crilel, Caligule brutal» .

(Othon, III, T, 38.) Jugurihê':

••• Un Pyrrhus, un Jugurihê^ un Persée.

( Victoires du rojr sur les États de Hollande.)

Murène :

Murène a succédé, CépioaTa suivy.

{Cintia, lY, m, 9.)

Terminaison anus traduite en français par an et non par en comme aujourd'hui.

Dioclétian :

Quand Dioclétian fut maistre de TEmp^re.

{Théodore, 1,%^ il.) ' Octavian :

Dépesche OcMvtof...

(HéracliuSf V, ui, 56.) Turpilian :

Varron, Turpilian, Capiton et Macer.

(Othon, ly t, 5a.) Valentinian :

Je reverraj mon frère en Valentinian.

(Attila, III, iT. 75.) Virginian : (Cinna, V, i, 65.)

Terminaison ias rendue par tV.

Tirésie :

Vous pottves consulter le deyin Tirésie.

(Œdtpe, III, rr, 38.)

DB LA LANGUE DB CORNEILLE l6)

Notons en terminant qifelques substantif^ '^om«muns empruntés, à des nombres propres et destinés à désigner un parti littéraire ; tels sont les mots Uranin <t Jobelin :

Nos Uranins ligués contre nos Jobelins Portent bien an combat une autre véhémence.

(Sonnet sur la contestation entre le sonnet à'Uranie et celui de Job.)

Tel est encore le nom de Gersoniste (Lettre II sur Vlmitation) donné aux personnes qui considèrent Gerson comme l'auteur de limitation de Jésus- Christ ; mais il importe de remarauer que Corneille n'a pas inventé ces diverses dénominations et qu il n*a fieiiti en les employant, que suivre l'usage général.

Corneille emploie au pluriel certains mots que les grammairiens considèrent comme inusités à ce nombre tels qu^aucuns^ par exemple ; et il en met, au contraire, d'autres au singulier, comme débris^ dont on n'oserait plus faire usage de la sorte.

Epigramme^ intrigue, ^itaphe^ voile de vaisseau, offre^ équivoque, limites^ sont masculins dans ses œuvres ; échange et risque y sont féminins ; idole et rencontre y prennent les deux eenres.

11 place l'adjectif avant le substantif dans bien des cas ou on le mettrait aujourd'hui le second; cela arrive même souvent à l'égard des locutions dans lesquelles les règles postérieures des grammairiens ont fait dépendre le sens de la place de l'adjectif; ainsi, l'on i trouve la même vertu pour la vertu même; mains propres ( pour propres mains; causes secondes pour secondes causes^ etc.

Les verbes donneraient lieu à de nombreuses remarques. Souvent Corneille se sert du simple où nous mettrions le composé, et dit croître pour accroître^ porter pour su^pprter^ alentir pour ralentir ^ suivre pour poursuivre^ penaiquer pour revendiquer; parfois, au contraire, il emploie certains réduplicatifs tirés du latin avecle sens du

verbe simple, comme lorsqu'il dit dans MéUte (I, i, 104) :

... Cest en vain qu'on recule.

C'est en vain qu'on refaite

OU qu'il emploie rechanter dans le sens de chanteiri cé\h^ brer.

Beaucoup de verbes, aujourd'hui nécessairement neutres, étaient alors employés activement; ainsi Ton trouve attenter j contribuer quelque chose^ crier ^ moquer une personne j passer quelaW un pour tyran.

Le panait défini s employait souvent à la place du par* fait indéfini (i), et l'on se servait du subjonctif dans une foule de cas où il ne serait plus en usage, uniquement parce que la phrase renfermait une idée de conditionnel (2), ou même en vertu d'une régie qui n'a peut-être

(i) Voyez dans les Thèses de Grammaire^ par B* Jullien, le cha* pitre du prétérit en français, où plusieurs exemples tirés des pièces de Corneille sont éclaircis et justifiés.

(2) Subjonctif dans le sens du conditionnel.

... S'il fust jor, ge me levasse.

(Roman de la Rasej a5i2.)

Qui me payast, i> m*en allasse.

(Patelin, 6o3.)

Cest l'espoir oui nourrbt mes jours infortunes Sans cela dès longtemps ils fussent termines.

(Gamier, Comélie^ III» 276.)

... Je crains qu'un amy en perdist le repos.

(Corneille, la Galerie du FaUUSy IU| 1, 68.)

Mais, encor, une fois, souffres que je vous die Que cette passion dust estre refroidie.

(Ciitfia, I, ii| 9 ; 1643*1648.) Plus tard :

Qu'une si juste ardeur devroit estre attiédie D'un cœur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne ?

(Polxeucte^ II, II, 92; 1643-1648.)

Je ne vois pourauoy cela ne puisse arriver qu*k un prince. (Dédicace de Don Sanche.)

été écrite eue dans ces derniers temps, mais qui n^en a pas moins été observée avec beaucoup d'exactitude, et qui veut c^ue si un que se trouve entre deux verbes le second soit mis au subjonctif (i).

Le participe présent n^était pas restreint à son usage actuel ; parfois il jouait le rôle au gérondif latin (2) ; sou*

(1) Qu^ entre deax verbes, exigeant que le second soit mis au •aDJonctif.

dette règle a été formulée par M. Génin à l'occasion du passage suivant de la Farce de Patelin (896).

Sttis-)e des foireui de Bayeuz ?

Jehan de Quemin sera joyeux, Mais qu'il sache que je le sée.

Elle explique les exemples de Corneille que nous allons rapporter :

Je vois avec chagrin que Tamour me contraigne A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne.

CLe Cid, l, II, J9.)

La plus belle des deui, je croy que ce soit l'autre.

(Le Menteur^ I, iv, ti.)

Vaurois crû ^Ji'Aristie icy réfugiée.

Que forcé par ce maistre il a répudiée, Pkr un reste d*amour, Pattirast en ces lieux,

(Sertorius^ l, 11, 33 )

Je crojrois qu'elle peust se rompre pour un Roy.

(Suréna^ III, m, 18.)

(2) Participe présent employé comme le gérondif latin. Gaignez une maîtresse, accusant un rival.

(Cinna, III, i, 24.)

... Toujours ma vertu retrace dans mon cœur

Ce qu'il doit au vaincu, bruslant pour le vainqueur.

(Pompée^ II, 1, 3«}

l66 DE LA LANGUB DB CORNEILLE

vent c'était un véritable adjectit verbal susceptible de genre et de nombre (i).

Le participe passé restait invariable dans des circonstances où il prendrait nécessairement aujourd'hui le Senre et le nombre de son régime direct ; il entrait aussi ans des phrases très usitées à cette époque, mais dont la construction ne serait plus admise aujourd'hui (2).

(i) Participe présent employé adjectivement.

Las ! mais ne voy-je pas s'acheminer vers moy La fille de Caton regorgeante d'esmoy ?

(Gamier, Forcie, II, 96b.)

Ces ennemis publics dont tous l'aves vengée.

Après vostre trépas à Tenvy renaissans^ PiUeroient sans frayeur les Peuples impuissans.

(CorneUie, Œdipe, I, i» 5H.)

(2) Nos vieux poètes plaçaient souvent lé régime entre Tauxiliaire avoir et le participe, et dans ce cas il y avait nécessairement accord : Garnier a dit :

César des vieux guerriers a la louange estainte.

(Comélie^ IV, 270.)

Toy qui dessous ton joug as l'Afrique rangée,

{Porciey n, aaa.)

Ib ont jà tant de fois nostre attente trompée.

(Ibid., 133.)

Corneille a soi^eusement conservé cette tournure si vive ; elle revient à chaque instant dans ses œuvres.

Ya-f en chercher Philandre, et dy-luy que Mélite À dedans ce billet sa passion décrite,

(Mélitej II, T, I.)

J'avois de point en point Ventreprise tramée,

(Clitandre, II, i, 33.)

J'ay leur crédulité sous ces habiu trompée, *

(Clitandre^ U, n, a3.)

DB LA bANOUB D8 CORNEILLE 167

Les prépositions et les adverbes n'étaient pas encore complètement séparés dans Tusa^e^ et sur^ aessus^ sous^ tlessous^ danSf dedans^ étaient pns très souvent les uns pour les autres ; déplus, les prépositions s'employaient chacune dans une loule d'acceptions différentes ; elles n'avaient pas encore été ramenées à la rigueur absolue d'un sens unique, et leur incroyable flexibilité créait une foule de tours nouveaux et facilitait singulièrement la tâche si difficile du poète; il suffit, pour s'en convaincrei de parcourir daas notre Lexique les articles à et de.

Mais c^est daas la syntaxe surtout que régnait alors la

••• Lliettrt ux malheur qui vous a menacei ' Avec tant de iustette a sês temps compassej,

(Ibid., UI, I, 7.)

Leèiel» qui notis choisit luv*mesme des partis, A tes feux et Us miens prudemment assortis.

(La Vefve, I, 1, 70.)

Oui, sans doute, Giarice a son ame blessée.

{Ihid., IV, v, 10.)

Cette heureuse nouvelle a mon ame ravie.

(Ibid., IV. VI, 39 )

Mon père est mort, Elvire, et la première épée Dont s'est armé Rodrigue a sa trame coupée,

{Le Cid, m, III, 5.)

Aucun étonnement n'a leur gloire flestrie.

(Horace, III, v, 37.)

Quelle horreur, d'embrasser un homme dont l'épée De toute ma Emilie a la trame coupée.

(Ibid.y y, III, SI.)

Le seul amour de Rome a sa main animée.

(HoracCy Y, m, 61,)

' ' Mais vous ne scavex pas, Seigneur, que son épée Dt rhorrible Méduse a la teste coupée.

(Andromède^ IV, iv, ao.)

l68 DB LA LANGUB DE CORNBILLB

f>lus heureuse liberté ; Taceord se faisait bien plus avec 'idée qu'avec les mots, et les constructions les plus vives, les tournures les plus elliptiques passaient ppur les meilleures, pourvu qu'elles fussent toujours parfaite* ment intelligibles.

Les questions relatives à la prononciation et à l'orthographe doivent être abordées ici avec quelaues détails ; H ne suffit pas, en effet, de les examiner à 1 occasion de chaque mot en particulier, et elles s'éclairent singulièrement par le rapprochement des faits de même nature. Corneille écnt aversaire pour adversaire; avenir pour advenir; cJ} jet pour abject; on doit voir là une transcription fidèle de la prononciation du temps, l'usage était très variable dans les cas de ce genre, et il était impossible de conclure d'un mot i l'autre ; ainsi nous apprenons du Père Chiflet (i) qu'on disait ajuger et adjuaica^ tion.

•«. Déjà la noire Alecton

Da fond des Enfers déchaisnée,

A. par les ordres de Platon,

De mille ccsurs pour toy la fureur muiinét.

(Ikid., IV, Y, 5.)

Qui vous a contre moy sa fourbe découverte»

(Nieomède, IV, n, 86.)

Dans le passage qui suit et qui, sous le rapport de la constmotion. est tout à Tait analogue aux précédents. Corneille a laiMé le participe invariable :

Pour eux seuls ma justice a tant de coeurs gagné.

(Pertharite, II, v, 88.)

Il a pris une liberté du même genre dans ces vers de Cinna (1,111,33):

Là| par un long récit de toutes les misères Que, durant nostre enfance ont enduré nos pères.

Et il a été approuvé par Voltaire, qui dit à cette occasion : « S'il n*est pas permis à un poète de se servir dans ce cas du participe absolu, il faut renoncer à foire des vers. »

(i) Essajr d*une parfaite grammaire, i668, page 34a.

Notre poète emploie garanne et non garenne; nous ne devons pas en être surpris, Ve et l'a se confondaient alors très souvent, et le grammairien aue nous venons de dter nous apprend qu'en 1668 arrhes, catarrhes^ se prononçaient erret^ caterres, et que la cour disait encore iorge au lieu de serge. On trouve dans les œuvres de Qotre auteur crotesque au lieu de grotesque; car il y avait d'aussi fréquentes permutations entre le c et le ^ qu'en* tre Ve et 1 a. Méni^e veut qu'on écrive segonai segret^ tegrétaire et ganif; Chiflet prétend qu'on prononçait vacabond^ et, encore maintenant, nous disons cangrène^ tout en écrivant gangrène comme le veut l'ét^mologie.

Nous voyons dans le Compendium grammaticœ gaUicœ de Duez, publié en 16417 (i) que meur se prononçait comme peur, tandis qu on agissait i l'égara de jeune^ keurtj heurter et seur^ comme si ces mots étaient écrits simplement par un u; dans Corneille, meur rime avec humeur; quant à seur^ il faut distinguer : dans les premières pièces il rime avec sœur tt possesseur ; mais aans les suivantes sure rime avec mesure et murmure. Dans la grammaire que nous venons de citer, on trouve la liste suivante des mots où oi se prononce è : courtois^ cour^ toisie^ endroit f estroitj adroit^ ff^^^^f croire. Dix-sept ans plus tard RaiUet, dans son Triomphe de la langue fran^ çoise^ en donne une autre composée à peu prés de même, mais contenant en plus : croître, endroit^ étroit^ connctbre, paroUre. Dans Corneille, nous ne trouvons cette prononciation, indiquée par les rimes que pour maladroit^ croître et parotire; quant à je connoi il rime plusieurs fois avec des mots en oi. Ces différentes prononciations ont laissé, du reste, des traces durables dans la langue, et il est certain, par exemple, que froid txfraisj froideur et froidure^ croyance et créance, har^ nais et harnais^ qui diffèrent maintenant par la signifiée-

tyO DK LA LANGUI PB CORNBILLB

tion^ ne sont pas des forces diverses, mi^s seulement des, façons variées de prononcer un même mot.

Quant aux imparfaits des verbes, Corneille les a fait souvent rimer avec des mots en oi, quoique de son temps déjà on les prononçât assez généralement comme aujourd'hui! Nous lisons dans un Discours noweau sur la mode, publié en i6i j :

n favit, quiconque yeut estré migaoa de court, Qouyerner son langage à la mode qui court Qui ne prononce pas il disetf ckomse^ vendre, ParêsU contantemens, fût-U un Alexandre, S'il hante quelquefois avec un courtisan.

Sans doute qu'on dira que c'est un palMù, Et qui yeut se servir du firançois ordinaire, Quand il voudra parler sera contraint se taire.

Le témoignage suivant de Chiflet, en 1668, explique et complète le passage que nous venons de rapporter : <^ Les estrangers ont tort de dire que' cette prononciation est une nouveauté, car il y a plus dé quarante ans que je Tay veuô dans le commun usage. 11 est vray qu^on luy a long-temps résisté, comme à une mollesse affectée de langage efféminé ; mais enfin elle a gagné le dessus (i). » Le même auteur reconnatt du reste, dans un autre endroit de son livre, que les deux prononciations avaient cours de son temps : <c II est pluis doux et plus commun entre les biendisans de prononcer je partais ; toutefois ce n'est pas une faute dé dire je parbis^ puis

3ù^à Paris, dans le barreau et dans les chaires de Préicatéurs, il y à beaucoup dé langues éloquentes qui ne Vefuyent pas cette prononciation (2). »

Il ne nous reste à parler que dés infinitifs de la première conjugaison, tels que charmer^ dissimuler^ donner^ que Corneille fait rimer avec air^ clair ^ amer et autres mots du méine genre. C'est là 6e que Ménage, qui

I) PMfi aij.

reïèye des exemples analogues dans Iqs poésies de Malherbe, appelle des rimes normandes ; elles n'étaient nullement motivées par la prononciation du temps ; car si dans certains mots tels qa'altier^ entier^ familier^ régulier^ séculier^ e, comme nousTapprend Cniflet(i), avait un son ouvert, il faut remarquer qu'on ne prononçait IV final devant une consonne ou i la fin d'une phrase, ni dans les infinitifs en er^ ni même dans ceux en ir (2) ; bien plus, on ne faisait pas sentir cette lettre à la fin aun certain nombre de mots en ir et en o/r, tels que plaisir, loisir^ miroir, mouchoir, etc. (j).

Pour Torthographe, Corneille a suivi, dans l'édition de 1682, un système particulier qui constitue un compromis très sage et très prudent entre les méthodes en usage à cette époque, et dont il fait connaître les principes essentiels dans sa préface. Il introduit dans les habitudes typographiques trois modifications importantes : d'abora il établit entre la petite s et la grande une différence qu'il expose en ces termes : « Je n'ay pu souffrir que ces trois mots : resie^ tempeste^ vous estes^ fussent écrits l'un comme l'autre, ayant des prononciations si différentes. J'ay réservé la petite s pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l'ay supprimée entièrement au troisième mot, où elle ne fait pomt de son, la marquant seulement par un accent sur la lettre qui précède. » La suppression de Vs dans les mots où elle ne se prononce pas a rendu inutile cette réforme ingénieuse ; mais l'emploi de Vè dans les mots excès^ succès^ procès, qui, comme nous Tapprend Corneille, avaient été jusqu'à lui écrits avec IV aigu, comme les terminaisons Latines, quoy que le son en soit fort différent », est encore

(f> Page 301.

(3) Chijiet, pages 334, 335.

. (3) Du€%t page 33.

17a DE LA LANGUI DB CORNBILLB

aujourd'hui en usage, et l'emploi de IV aiçi dans les corps même des mots, comme dans si»érité^ est une excellente innovation qu'on lui doit ; auparavant ^ on ne s'en servait oue pour les finales ou dans le cas de la suppression aune t.

M. Taschereau a indiqué, dans sa préface des œuvres de notre poète, quelques autres habitudes orthographiques fort constantes que Corneille n'a pas érigées en règles, mais dont il ne s'est jamais départi. Il supprime dans une foule de cas les doubles consonnes ; il écrit toujours maUtre et matiresse; enfin, à la seconde

f)ersonne ae Timpératif et à la première du présent de 'indicatif, il écrit 1^/, pren^ devant une consonne, et jH>is^ prensp devant une voyelle. Cette dernière observation est fort importante, elle prouve combien on s'est mépris quand on a regardé la suppression de 1'^ en pareil cas comme une licence destinée à faciliter la rime ; c'était un usage général observé non seulement par Corneille, mais par la plupart de nos classiques.

En présence d'un système orthographique aussi suivi, aussi particulier, nous avons cru devoir écrire partout les exemples et les passages allégués comme ils l'ont été par Tauteur même» bien que dans notre opinion les bases de cette méthode appartiennent plutôt à Thomas qu'à Pierre, qui, du reste, l'a en tout cas franchement adoptée et détendue avec ardeur.

Ce qui nous semble plus particulier à notre poète, c'est le soin qu'il a pris ae perfectionner la versification, soit en observant d'une manière plus constante les règles qui, jusqu'à lui, n'avaient été que facultatives, soit en revenant, pour le nombre des syllabes de certains mots, aux habitudes suivies par nos anciens auteurs.

Ménage, qui cite volontiers avec une orgueilleuse confiance son idylle de V Oiseleur à côté du Cid et de Cmna, remarque, par exemple, dans ses Obsen^ations

m Malherbe, que Corneille a osé le premier faire meurtrier de trois syllabes.

Jamais un numririêr en fit41 son rehi^ > Jamais un meurtrier s'offrit-il à son |uge ?

(UCid,)

et il ajoute : ce Je suis un des premiers qui ay imité en cela M. Corneille, aiant remarqué que les Dames et les Cavaliers s*arrestoient, comme i un mauvais pas, à ces mots de meurtrier^ sanglier^ bouclier ^ peuplier^ lorsqu'ils étoient de deux syllabes, et qu'ils avoient peine à les prononcer. M. de Segrais, qui a l'oreille fort délicate, et qui n'est pas moins bon Juge de la Poésie que bon Poète, se joignit aussi-tost i nostre parti. »

Le désir naïf d'une assimilation impossible se montre bien clairement ici, et Ménage tenait si fort i cette remarque que, tout en reconnaissant, dans la deuxième édition de ses Observations sur la langue française^ que Corneille n'a fait en cela que revenir a un usage ancien dont on trouve des exemples dans Jodelle et dans Régnier, il laisse subsister néanmoins son texte primitif tans aucune modification.

Parmi les citations de Corneille, accumulées par Ménage dans le livre dont nous venons de parler, il en est deux qui méritent une attention toute particulière. A l'occasion de la locution oàque^ Ménage rapporte ce vers de notre poète, dans sa Tn^àlde, page 68 :

Ou qu'il jene la Tue, il voit briller des armes.

et plus loin, parmi les auteurs qui ont employé ^hinx su masculin, u mentionne « M. Corneille dans sa Thé^ Ao&fe, livre II, p. 65 ».

Dont aatre£Dis le Sphinx, ce monstrueux oiseau, Atoit pour son repaire envahi le coupeau.

\ 174 DB LA LANGUE DB COBNBtLLB

Ces trois vers sont tout ce qui - nous reste d ouvrage aujourd'hui perdu, d^une traduction en v français de la ThébaÛe de Stace, dont fait mention privilège de Tite et Bérénice accordé à Corneille 31 décembre 1670.

Il est étrange de se voir ainsi contraint de recuei chez un grammairien de minces fragments d^un ouvn imprimé de Corneille, tout comme s'il s'agissait d poème appartenant à la plus haute antiquité. Ce liv qu'on doit encore conserver Tespoir de retrouver qi que jour, n'ajoutera rien, i coup sûr, à la gloire de ne auteur; mais il contribuera peut-être i accroître enc< Topinion que nous devons nous faire de la flexibi I trop peu appréciée de ce merveilleux génie.

• ô'est le même genre d'utilité qu'a eu le charm

' petit poème, tout réceinment découvert et publié,

" i^resbyière dHénouville. Avant qu'il eût paru, on

i connaissait ^uère d'autre passage de. Corneille tém

S gnant d'un vif sentiment de la nature champêtre aue i

^^ i« quatre vers de la première édition de Clitandre (

t'.il VI, I,):

M : ^ Ne craignes point, au reste, un pauvre villageois

li 1 Qui seul, et dësarmë, cherche dedans ce bois

Un bœuf, piqué du taon, qui brisant nos cloaagef Hier, sur le ciuud du jour, s'enfuit des pasturagcs.

ÎLa pièce, nouvellement publiée, confirme ce que c faisait seulement pressentir, et nous montre Corne épris de ses paysages normands et surtout des ria aspects de la Basse Seine, mais unissant d'ailleun j cette admiration toute spéculative et toute poétic

; ' une . estime de campagnard connaisseur pour les pc

Page 1