‹ Études de langue françaiseChapitre 6 sur 42 · BSSAI SUR LA LANGUE DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

BSSAI SUR LA LANGUE DE LA FONTAINE

Le beau corps ! le beaa cuir (i).

M. Lorin fah la remarque suivante : t Cuir ne se dit guère que de la peau des animaux. Quand on s*en sert dans le style familier, en parlant de la peau de Thomme, c'est presque toujours par dérision. »

Dans ce passage de d'Aubigné (2) ;

Le fin cuir transparent, qui trahit sous la peau Mainte veine en serpent, maint arthère nouveau.

il serait bien difficile de trouver quelque apparence de dérision.

Ce terme était d*usage habituel dans le langage médical. Ambroise Paré dit : « La graisse d*oye... est propre pour lénir et adoucir Taspérité du cfiir(;). »

Il s'est même conservé dans certaines locutions de ce genre, telles que : entre cuir et chair, cuir chevelu, etc.

Ce n*est qu'assez tard que toutes les nuances, introduites par la délicatesse moderne, ont décidément prévalu. D'Aubigné, que nous venons de citer, employait pis dans le sens général de poitrine :

Sur ton pis blanchissant ta race se débat (4).

Le même poète se servait aussi du mot poil pour désigner la chevelure :

Et ce fâcheux apprest pour qui le poil vous dresse, Cest ce qu'à pas contez, traîne à soi la vieillesse (5).

Cette dernière expression s'est conservée si longtemps en poésie, que Racine a dit dans Iphigénie (6) :

(i) Uv. IV, c. Vlir. 40.

(a) Tragiques, 1610, m-4«, iiv. IFI, p. 104.

(3) XIX, ni. p. 53o, 9* éd. ; Lyon, i73a, în-fol.

(4) Tragiques, Iiv. I, p. 4.

(5) Ibif.. Iiv. iV, p. i55.

(6) Act. V, se. VI, 34.

3ue ce mot avait été déjà employé par Racine même, 'une manière tout à fait semblable, dans sa tragédie d'Alexandre (vers 873). « Chaiouilloient de mon cœur t orgueilleuse faiblesse y> y expression heureusement placée dans Iphigénic (vers 82), et attribuée en général à Racine* n'est pas non plus de son invention, et remonte au moins jusqu'à Ronsard. Détruire, en parlant des personnes, « Mithridate détruit » (vers 921), autre création, nous dit-on encore, de Racine, se lit dans Corneille, et on le trouve même à une époque fort antérieure. Ce bel hémistiche du récit de Théramène : « La terre s'en émeut » (vers 1523), est textuellement dans la Première semaine de du Bartas ; nous ne prétendons certes point que Racine Ty ait copié, mais cela encore nous avertit qu'il ne faut pas trop se hâter de faire honneur au vocabulaire du xvii* siècle d'expressions et de tours qui se rencontrent déjà dans le style, souvent hasardé, mais parfois aussi singulièrement heureux, des poètes de l'époque précédente. Naissant, dans le sens de jeune, « Néron naissant » (Brifannicus, vers 29), qu'on peut encore être tenté d'attribuer à Racine, se trouve dans les Conversations galantes de René Bary. Enfin Rebrousser (Athalie, vers 1 546), qui, suivant Aimé-Martin, n'existait point sous Henri IV, et que, dit-il, on cherche en vain dans le Dictionnaire de Nicot, y est cependant sous la forme de rebourser^ qui remonte au moins au xiip siècle, comme l'établissent les exemples rapportés par M. Littré.

On voit qu'on ne trouve pas dans les œuvres de Racine d'acceptions de mots, inconnues et frappantes, forgées par lui pour prendre place dans le vocabulaire tragique, très difficile à enrichir de cette manière. Dans la comédie des Plaideurs, et ailleurs çà et là, dans le style familier, il semble avoir créé quelques mots et surtout quelques acceptions plaisantes. Il pourrait bien être l'auteur de cet adverbe interminable : Compendieu-

^emenl^ dont V Intimé se sert (vers 794) pour annoncer, le plus longuement possible, qu^il va parler brièvement, et qu'il a trompé quelques personnes par son étendue même : on s'est figuré assez souvent qu'au lieu de signifier en abiégé^ ce mot voulait dire lentement, en détail. Dans la même pièce Encavé (vers 576), qui est ancien dans la langue, mais qui ne s'y employait guère qu'en parlant des futailles, est plaisamment appliqué aux personnes. Pour Emhourser des coups (vers 1 58), expression fort originale, et dont on lui a parfois fait honneur, il n'a que le mérite de l'avoir bien placée ; mais il l'a prise à Rabelais. Dans une de ses lettres, il nous prévient, en badinant, qu'il forme le mot ensabotéj à l'imitation d' encapuchonné j qui a passé, dit-il. Il nous explique en ces termes le latin moratores aut palantes : <( c'est ce que nous appelons traîneurs », ce qui prouve qu'on employait de son temps cette expression, à laquelle on a substitué traînards^ et qu'il ne la point forgée. Mais les indications de ce genre n'abondent pas, et nous avouons humblement que nous ne savons à quoi nous en tenir sur emphasisle^ interpositeur^ judiciel^ quolibetier, rhétoriquement et saturitén qu'on trouve dans sa correspondance ou dans les notes qu'il rédigeait pour son usage, il emploie dans une lettre de 1698 écol ^ouv convive ; a-t-il été le premier à s'en servir dans ce sens ? Il est plus que probable que Jansénien^ que M. Lîttré marque d'une croix et qu'il appuie seulement de l'autorité de Voltaire, à laquelle il aurait pu ajouter celle d'une poésie de la première jeunesse de Racine (i), n'a pas été créé par lui. Il a dû, bien pu tout au moins, l'entendre à Port- Royal, ou le lire dans quelque ouvrage de controverse.

Il n'y a nul compte à tenir ici des fabrications techniques, tout occasionnelles, potéité et tabléité. Us ne font

(x) Voyez au tome IV, p. 2o3, vers 24.

pas plus partie de la langue de Racine que leurs équiva* lents grecs, ainsi traduits par lui. ne font partie de la langue de Platon.

Mais ce sont là d'insignifiants accessoires, qui nous ont fort écané de Téiude du langage tragique de Racine. Nous y revenons.

Un procédé naturel à notre auteur, et qui est moins un artince qu^un instinct de son génie, c'est d*introduire dans le tissu même du style le plus relevé, des expressions familières qui en font panie si intime, et s'ennoblissent si bien par le contexte, qu'il faut quelque attention pour les distinguer. Le plus habituellement, elles naissent de la situation. Ce sont souvent les scènes d'ironie, si fréquentes dans les tragédies de Racine, qui les amènent et les font passer. Nous renvoyons en particulier, dans le Lexii^ue^ aux expressions suivantes, dont les unes sont décidément familières, les autres de ton moyen, mais plus près, ce nous semble, du style familier que du style noble : faire P Amour; faire t Apprentissage de; Apprivoisé ; courir Après; Assassiner^ pour fatiguer , chagriner ; Caresser^ au figuré pour flatter ^ cheraier à gagner; payer Cher; vendre Chèrement; caché en un Coin; Couleur, pour prétexte , apparence^ et Colorer dans un sens analogue; Congédier; Content^ satisfait y ne demandant rien de plus; Conter; Coup; Cri; Crier; Découler^ en parlant d'un sang illustre dont on tire son origine ; Ecouter, au figuré, pour écouter avec complaisance j favorablement ; Enfendre^ pour comprendre ; Femme^ au sens et épouse ; Flanc pour le côté, ou pour le sein maternel ; Flotter^ être dans Y incertitude ; de quel Front L . . en Fureur ; en Furie ; une Furie ; le cœur Gros de soupirs; Hurlements; Interdit; Jouet; Manie; dire deux Mots ; donner des Noms ; donner sa Parole ; de ce Pas, etc. Nous pourrions ajouter des expressions proverbiales, comme ce vers de Britannicus (71}) :

Cet murs mêmes. Seigneur, peuvent avoir des yeux.

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I. 5<=ri.: ijnr'rsîfrijî ^êc-nérsr ces tours* ces alliance? ie ziccs, e: aré^ie isîer iiScile de fixer les catégor.es i'^erses ec les chefs cnncfcaox auxquels on les

\Sz ie le:rs ^"inis chames est, du reste, cette varéce =:éne.

Ti3i!c 'iin subscantif es: vivement déterminé par un

T^os ^^-^ ^^f pizs Tcrs Toos sont autant de parjures.

^Aniromaqme^ rers 486.)

Tiicôc un nom abstraie est suivi d'un autre nom concret, précédé de la préposition de : la Fureur du glaive^

it Mâm^rqwts smr Us trmgédia de Racine^ tome I, p. 1 3o.

l Horreur cTun cachot; et la locution ainsi formée exprime d'une façon plus animée et plus poétique Tidée <ju on rendrait ^u moyen des adjectifs : le glaive furieux^ un horrible cachot. Dans Alexandre^ la Terreur de ses /trmes signifie « la terreur qu'inspirent ses armes ».

Les objets matériels, les conceptions abstraites sont doués par le poète de la vie et des sentiments qui n'appartiennent qu'aux êtres vivants. Il parle de soupirs qui craignent de se voir Repousses^ de portes qui n'obéissent qu^à une personne.

Le plus fréquemment, l'artifice consiste dans le choix Iiabile d'une épithéte jointe à un terme qui ne la comporte point d'ordinaire, et qui prend de la circonstance une énergie particulière, ou forme une antithèse avec le substantif auquel elle se rapporte. Ainsi : confidence Auguste ; rOrient Désert^ pour dire seulement que Bérénice ne s'y trouve point ; naufrage Elevé; charme Empoisonneur; frêles Avantages; jeune Eclat; yeux Eperdus; Incurable amour; gloire Inexorable; offense longtemps Nouvelle ; honneurs Obscurs ; déserts Peuplés de sénateurs ; Timide vainqueur.

Il arrive qu'un adjectif qui se dit proprement des choses favorables et heureuses, prend de la nouveauté si on l'applique à un ordre d'idées différent : Fidèle en toutes ses menaces.

Parfois, c'est un verbe hardiment transporté d*un sens tout physique au sens moral : Boire la joie ; ne Respirer qu'une retraite prompte. Un autre, gardant son sens physique, forme une figure poétique par l'ingénieuse impropriété de son sujet; dans Athalie (vers 8), ce ne sont point des flots, c'est le peuple qui Inonde les portiques. Nous n'avons pas besoin de dire que la métaphore, au fond toute semblable, mais devenue si commune, de Flpls dépeuple^ se rencontre en plusieurs endroits de Racine, sans y paraître plus remarquable qu'ailleurs, et qu'on trouve aans sa toute simple prose f Inondation des

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rouler la plus belle des rivières (i). » A quelques jours de là, il s'exprime ainsi dans sa description du château de Richelieu : « La retenue des terres est couverte d'une palissade de philyréa apparemment ancienne, car elle est chauve en beaucoup d endroits (2). »

Cette dernière expression nous semble fort étrange ; elle ne l'était pas pour les contemporains de La Fontaine. VAstrée de d'Urfé, qu'ils lisaient fréquemment, les avait accoutumés à des hardiesses analogues, mais beaucoup plus erandes ; on en jugera par ce passage : « Sur le penchant du vallon voisin... il s'esleve un boccage espaissi, branche sur branche, de diverses fueilles, dont les cheveux n'ayant jamais esté tondus par le fer, à cause que le bois est dédié à Diane, s'entreombrageoient, espandus l'un sur l'autre, de sorte que mal-aisément pouvoient-ils estre percez du soleil ny à son lever, ny à son coucher ()). »

On a déjà remarqué souvent combien notre fabuliste est sévère sur le cérémonial ; c'est toujours sire loup (4), monseigneur le lion (^) ou même avec la particule, monseigneur du lion (6). La hiérarchie ainsi établie, La Fontaine ne manque presque jamais de s'y conformer. Une fois le rat est appelé sire rat ; mais c'est dans la fable où il sauve le lion des rets du chasseur; et l'on doit supposer que c'est ce oui lui vaut ses titres de noblesfse. Le rang du cheval n est pas aussi rigoureusement assigné ; il est vrai que le renard s'exprime ainsi :

J'ai rhonneur de servir nosseignenrs les chcTanx (7).

mais il est bien capable de leur supposer, par flatterie,

(i) 3o août i663. Tome II, p. 634.

(2) 12 septembre i663. Tome II, p. 660.

(3) i** part., Ht. V, p. 209, ëdit. de i6ia, m-4*.

(4) Liv. I, &b. y, 6, i3 ; fab. x» 10.

(5) Liv. iV, &b. XII, 35.

(6) Uv. Vn, &b. vu, 26.

(7) Uv, V| &b. vui, s6.

LA LANGUE DE RACINE lO^

des grammaires (i), ces deux exemples de Racine :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée (Phèdre^ vers 3o6). Et mon âme à la cour s'attacha tout entière (Athalie, vers gSi),

et afin de témoigner du soin qu'il a mis à vérifier l'orthographe de ces citations, il nous avertit qu'elles sont tirées de l'édition de P. Didot. Mais P. Didot a corrigé Racine, oui avait écrit toute (voyez tome III, p. ^25 et 6^7), et (font ainsi le témoignage tourne contre celui qui Tmvoque.

Ce n'est là, du reste, qu'un exemple entre mille de ces textes cités à faux (2) ; qui voudrait les relever un à un dans nos grammaires, renverserait facilement la base fragile sur laquelle reposent bon nombre des règles subtiles, aujourd'hui généralement suivies, qui y sont enseignées.

Nous n'avons voulu qu'indiquer ici les conséquences qu'on peut tirer de notre travail. Par le simple rapprochement des passages de Racine exactement cités sous certains mots du Lexique ou, selon Tordre des parties du discours, dans V Introduction grammaticale^ les blâmes, les admirations, les étonnements de plusieurs générations de critiques et de grammairiens se trouvent en partie réduits à néant. Nous attirons sur ce pointTattention du lecteur, sans prévenir, en chaque circonstance, les réflexions qu'il lera aisément de lui-même. Les observations très sommaires que nous venons de présenter ne font, d'une part, que marquer quelques sources d'erreurs, et de l'autre, qu'ouvrir certains points de vue, inviter à des travaux plus développés, plus approfondis.

(i) Seconde édition, 1844, tome I, p. 426.

(2) Conférez dans le Lexique le mot Ayeul,

fi; t

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