SSSAI SUR LA LANGUS DS LA FONTAINE
fabuliste. Plus érudit sur ce point que Molière, qui,
Ïour mettre en scène M. de Soyecourt dans les 'âcheuXf était obligé de demander des renseignements àsaidctiine(i), notre poète emploie fort à propos les termes de Tart. Presaue tous ces mots du vocaoulaire de la vénerie et de la fauconnerie ont passé dans le lah? ffage familier, et il est assez piquant de les trouver chez La Fontaine dans leurs deux sens. Il nous dit, en parlant des chasseurs qui traitent de la peau de Tours : -
Ib oonTienneat du prix et se mettent en quête (a).
Cette expression est aussi appliquée aux souris cherchant leur pitance (](), puis elle est employée figurément dans d'autres endroits en parlant d'une femme qui veut retrouver son mari (4) et aun mari qui court après sa femme (5). Ailleurs, notre poète nous peint le chien qui vient sur rherbe éventer la trace des pas de la gazelle ^6). Dans son poème d* Adonis^ parlant de raffreux sanglier qui doit causer la mort de son héros, il dit :
Dfyope, la première, évente sa demeure (7).
Ces expressions sont employées figurément daqs les passages qui suivent :
Amour est mort 1 le pauvre compagnon Fut enterré sur les bords du Lignon ; Nous n'en avons ici ni yent ni vote (8).
n en vint au curé quelque vent (9).
Certaines de ces locutions ne se trouvent pas au pro-
(i) Taschereau, #7e de Molière, 3« édit., p. 40.
(s) Liv. V« fiib. SX, la.
li) Ut. m, &b. xvni. 27.
(éù Psychéf II, tome II, p. 429.
(S) Lm Coune^ se. vu, p. 764.
(Q Uv. Xn, kb. XV, 65.
Uv. m, e. m, 5o.
Uv. IV9 c m, 86.
ajO ESSAI SUR LA LANGUE DB LA PONTAUf*
pre chez La Fontaine, mais s^y rencontrent au figuré ; on y chercherait vainement le mot brisées^ applique aux branches que le veneur rompt aux arbres pour reconnaître Tendroit où est la bète, mais dans une lettre à M. de Siliery, après une courte excursion hors de son domaine ordinairei notre poète dit :
Il but reprendre nos 6métf«(i).
Après nous avoir (ait assister i la quête et nous avoir montré les chiens éventant les tracée de Tanimal, il nous les fait bientôt voir lançaat la bête (2) ; et les détails de la chasse, et surtout de la chasse au cerf, sont décrits avec la plus grande exactitude. Les plus attachantes peut-être de toutes ces descriptions sont celles qu'on rencontre dans le discours en vers oui commence le dixième livre. Notre auteur, cherchant a plaire à M"^ de la Sablière, expose les principes de Descartes , et paraît considérer, avec ce philosophe, les animaux comme dépures machines, jusqu'au moment où, entraîné à donner des exemples de leur intelligence, il termine en s'écriant :
Qu'on m'aille soutenir, après Un tel récit, Que les bétes n'ont point d'esprit (3).
Voici un de ces admirables passages :
L'animal chargé d'ans, vieux cerf et de dix cors^ En suppose un plus jeune, et l'oblige par force A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours ! Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change^ et cent stratagèmes Dignes des plus grands chefi, dignes, d'un meilleur sort f
On le aéchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
1) Tome II, p. 759.
Liv. IV, nb. nr, 4I ; Adon.j I40.
Uv. X, fiib. I.
iS9Ja SUR LA LÀNQUB DB LÀ FONTAINB 2^1
Le cerf dix cors est le cerf de sept ans, le plus recherché dans les chasses ; aussi Dorante dit-il dans les Fâcheux (i) :
• •• nous conclûmes tous d'attachtr nos efforts Sur un ceH^ que chacun nous disoit cêrf dix cors ; Mais moiy mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête. Fut qu'il n'était que cerf à sa seconde tête.
Cest-à-dire qu^il n'avait que trois ans, qu'il avait deux fois renouvelé sa rainure. Les cors sont les cornes qui sortent des perches ou bois du cerf. Il est surprenant que TAcadémie, au mot cerf, ait mis dans ses exemples cerf dix bors^ et qu'au mot cor elle n*ait point expliqué cette acception.
Quant au mot supposer^ il a dans les vers que nous venons de citer le sens de substituer.
Lorsqu'un animal fait seulement perdre sa trace aux chiens, on dit en vénerie qu'il les met en défaut (2)^ qu'ils sont en faute {}). Lorsqu'il parvient à se faire remplacer par un autre, c'est ce qu'on appelle le chanjre^ comme on le voit dans l'exemple cité plus haut. Ces deux expressions techniques se trouvent dans ces jolis vers où il est question d'un renard :
Je crois voir Annibal,qui, pressé des Romains,
Met leur chef en défaut^ ou leur donne le change (4).
C'est lorsqu'on pense que les chiens ont perdu la véritable trace par un de ces motifs, qu'il importe de les rompre, comme dit encore La Fontaine :
leur maître les rompit (5).
Ce Qu'on fait en les rappelant, ou en passant au milieu aeux pendant qu'ils courent. Ce terme eiâployé
[i) Se vn, T, i3.
[al Liv. uCy fiib. xiT| a6.
3) liv. V. Ub. XT, 4.
!4) Liv. XII, bb. xxm, 3a«
^pi BSSAI SUR LA LANOUB DB LA FONTAINB
figurément dans la langue populaire, signifie traverser un dessein ou interrompre une conversation ; nous le trouvons chez La Fontaine dans le premier de ces deux sens(i). Quant au dernier vers de la description delà chasse au cerf citée plus haut :
On le déchire après ta morL
il s'applique i la curée, que La Fontaine appelle ailleurs par son nom :
Il tombe en ce moment,
La meute en fait curée : il lui fîit inutile
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés (a).
Ce mot ne s'applique au propre Qu'aux entrailles de ranimai ; dans les vers suivants il a le sens général de proie : .
Eh ! qu'importe quel animal ? (3) Dit l'un de ces matins ? Voilà toujours curée T
Il a la même signification dans un autre passage où il s'agrt d*une grenouille qui, emportant un rat,
Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curét (4).
. Ce mot gorge chaude ^ qui ne s'emploie plus qu*au figuré, a en fauconnerie un sens analogue à celui de curée en vénerie ; il se dit de la viande chaude qu'on sépare du corps de Tanimal que Toiseau de proie vient de prendre, pour la lui donner à manger.
La Fontaine nous peint, dans une de ses fables, un renard aux abois {^). Cette locution si expressive s'applique i la bête qui, accablée de lassitude, s'arrête tout à coup devant les chiens. Son emploi figuré ne manque
(1) Lîv. IV, c. Vr, ga.
(a) Liv, V, fob. xv, 10.