‹ Etudes de langue francaise [microforme]Chapitre 22 sur 46 · PHILOLOGIE COMPARÉE SUR L*ARGOT · texte numérisé non relu

PHILOLOGIE COMPARÉE SUR L*ARGOT

la connaissance des plantes géométrie^ et les médecins géomètres à'cause de leurs études en ce genre. Le feu "recevait onze noms différents outre celui que nous lui conrlaissons'en latin. Chacun d'eux était tiré d'unf^de ses propriétés; on l'appelait coquevihabis parce qu'il sert à cuire les aliments, ardon parce qu'il est ardent, caiax à cause de sa. chaleur, etc.

Le nombre dix, considéré par eux comme complet ert lui-même, se disait/?/^ de plenus; parfois, au contraire, ils ne laissaient subsister que les terminaisons comme dans ur pour nominatur.

Si le vocabulaire des 'précieuses et celui des grammairiens de Toulouse présentent souvent avec l'arg<*)t de telles analogies, rien n'est plus naturel que de voiries divers jargons des voleurs se ressembler sur beaucoup de points ; cette ressemblance n'indique pas une communauté d'origine ; elle prouve Tidentité des principes sur lesquels reposent ces langages de convenlion. , Cette rigoureuse unité de méthode permet à l'argot de -se tenir chaque jour au courant des découvertes scientifiques et industrielles, et, tandis que les langues réelles, régulières, sont forcées d'admettre des mots étrangers ou de forger des composés grecs, souvent en désaccord avec l'ensemble de leur vocabulaire, le jargon des voleurs s'étend facilement,- simplement, en venu des principes qui ont présidé à sa formation. *

« La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et Parmentier, est aussitôt saluée par l'argot ai orange à cochons,. On invente les.^illets de banque : le bagne les appelle des /a/o/s garâtes^ du nom de Carat, le caissier qui lés signe.

« Fafîot ! n'eniendez-vous pas le bruissement du papier de soie r* le billet de mille francs est ufï fafiot mâte^ le billet de cinq cents francs un fafot femelie. »

Ces exemples nous sont fournis par un curieux chapitre de la Dernière incarnation de Vautrin^ intitulé Essai

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philûiophique, linguistique el littéraire sur C Argot, où l'on • tVouve à chaque instant des locutions qui n'ont pas encore été recueillies ; du reste, de nos jours, les documents de ce* genre abondent.

i Peu . de temps après l'incroyable succès du roman

' publié par M. Eugène Sue dans le Journal des Débats, Vidocq fit paraître un livre mtitulé Les vrais Mystères de Paris. Cet ouvrage, bien que fort médiocre, méritait peut-être quelque attention, car il a été annoncé comme écrit dans le jargon alors en usage, tandis qu'on a reproché au romancier d'avoir puisé dans les Lexiques connus un langage déjà vieilli. Nous nous contenterons de relever en passant un seul terme fort caractéristioue, qui manque dans le recueil de M. Francisque Michel. Tout le monde connaît cette triste maxime : a La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Onîattribuait à Tàlléyrand, avant que M. Edouard Fournier l'eût restituée à M. Harel, qui, lui-même, en * avait trouvé le çerme dans Voltaire ; l'argot, avec son énergique concision, la renferme en, un seul mot, il

. appelle la langue : la menteuse'. /

Je rencontre encore cette expression dans un affreux , livret in-i8, signé Halbert d'Angers, dont voici le titre quelque peu redondant : Le Nouveau Dictionnaire complet du jargon de f argot, ou lé langage des voleurs dévoilé; contenant tous les mots usités, reconnue et adoptés, suivi des nouveaux genres de vols et escroqueries nouvellement employés par eux, et terminé par des chansons en français et en argot. Cet ouvrage renferme beaucoup de termes curieux, mais pour la plupart fort libres, qu'un lexicographe doit admettre, dans son ouvrage à cause

' de la triste nécessité où il se trouve de le rendre complet, mais qui ne sauraient être supportés ailleurs; nous ne citerons donc que les locutions suivantes, les seules qui puissent trouver place ici : nourrir le pouparJ, pour ■ préparer le vol ; repoussant, pour fusil ; nombril^ pour

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midi, le rniHeu du jour, par une métaphore tout à fait analogue à celle qu'employaient les Latins lorsqu'ils appelaient le centre d'une ville, umbilicus urbis^ enfin $/(/c, pour part d'un larcin. Ce mot date au moins du XVIII* siècle, car nous avons rencontré un arrêt de la Cour de parlement, du 22 juillet 1722, «portant condamnation d'être rompu vif... contre Cyr Cochois... convaincu de retirer chez lui nombre de voleurs, laronnesses et meurtriers de Paris ; d'avoir recelé les vpls dont le partage se faisait dans sa cave, d'avoir le siuc^ c'est-à-dire la part, et d'avoir acheté celle des autres. » . Rien n'est plus ordinaireà cette époque que de spécifier ainsi, dans les titres des airêts, (a nature des délits, en employant pour. les désigner les mots en usage parmi les malfaiteurs; les documents de ce genre mériteraient d'être fort soigneusement recherchés, car ils ont l'immense avantage* d'être datés- de la manière la plus précise. M. Fïiancisque Michel n'a pas attaché aux renseignejnents chronologiques toute l'importance qu'ils méritent ; il explique, en général, avec exactitude, le sens et l'origine des expressions, mais il indique trop rarement où il les trouve pour la première fois.

Un censeur rigoureux lui reprocherait encore de n'avoir- pas irt^cé son plan d'une main assez ferme. Souvent il emploie, pour^e faire sa part, des procédés qui ne sont point à l'abri de la critiqué. Il dit, par exemple, à la page 191 v « ce mot ayant été rejeté par l'Académie, nous sommes bien en droit de le considérer comme appartenant à l'argot ». Voilât un droit qu'il est permis de contester, et un pareil raisonnement pourrait conduire à d'étranges conséquences. Toutefois, nous ne blâmons pas l'auteur d'avoir chejrché à agrandir le sujet qu'il a choisi; mais si pour lui l'argot n'est plus seulement le vocabulaire secret des voleurs, s'il apphque ce terme à cet assemblage d'expressions moqueuses,

■ . ai .

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plaidantes et triviales que nous aimerions mieux appeler du nom de patois de Parisy nous avons un tout, autre reproche à lui faire, cac json livre ne contient que la moindre partie de ce langage si variable, si difficile à recueillir.

M. Francisque Michel explique fort bien cette locution : avoir de la salade^ pour : être fouetté. Il fait observer que le mot salade n'est ici qu'une corruption de salUy et que foue^er uè écoKer en public s*ap-* pelait autrefois : donner la salle. Rien n'est plus juste ; mais, au lieu de citer à ce sujet Leroux et Oudin, il eût mieux valu remonter jusqu à Mathurin Cordier, qui, dans un ouvrage (i) où il enseigne aux écoliers à traduire en latin élégant les termes de leurs entretiens ordinaires, nous a conservé les détails les plus curieux et les plus complets sur leurs habitudes et leur langage.

Le spirituel auteur du Vocabulaire du Berry a signafô dans sa Préface les nombreux synonymes que le mauvais état des routes et la nature des terrains ont inspirés aux ]\abitants d<3 cette province, pour désigner toutes les espèces de boue. Les écoliers du xyj* siècle avaient presque autant d'expressions différentes signifiant recevoir le fouet. Tu en as bien arraché; il n'en a pas seulement arraché, mais il en a biea moulé; il sera basculé; tu seras infâme de ceci » ; tels sont les principaux termes destinés parmi eux à rendre cette idée.

M. Francisque Michel, après avoir remarqué, à l'article guinal^ que quinaud se dit d'un siUge, et par suite, d'une créature laide ou contrefaite, rapporte des exemples où ce mot signifie confus, interdit, et selon lui, « dans ce sens-là, quinaut ou piut6t quinaud était synonyme de camusy aspect que présentent les singés, et qui se disait des gens surpris, confondus, «attrapés. -»

La conjecture semblait assez naturelle, mais nous

(i) De corrupli sermonis emendatione.

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trouvons chez Mathurin Cordier la véritable origine de cette' locution. Quine'y signifie dispute ei^quinaïut celui qui a eu le dessous d^ns 1« dispute : « il a esté victus kl&^r&nd'quine, pic/ us ed in summa disputatione, vel, iji supremo certamine. Il a esté quinault le dernier, victuscst in exirema quœstione. »

Dans ce l&ng&ge, , grillant se disait pour, glissant : «Il fait icy grillant, un lieu où il fait grillant, comme là où il y a eu du sang respandu, Ou comme sur la glace, n . '

Plusieurs de ces locutions n'appartenaient pas en propre aux écoliers ; nous apprenons que celle-ci : « Il fait du rententras » pour : il Tait le sourd, il feint de ne point entendre, était fort en usage parmi le peuple de Paris. A ces expressions vulgaires se mêlaient des termes brusquement tirés du latin,' soit pour faire étalage d'érudition; soit môme, comme'le remarque Mathurin Cordier, par suite d'une incroyable ignorance de la langue française. Toute son indignation vient du reste à propos du moi classe, qu'on ne bmirait pds si nouveau ; il ne veut pas qu'on dise : « Il est de nostre, c/ass^, » mais : .< Il est de nostre reigle. »

, Au vocabulaire des écoliers anciens et modernes, qui, dans le livre de M. Francisque Michel, n est guère représenté que par lesmots copin ei faignant, il aurait fallu joindre celui des étudiants. On pfromet bien un travail sur ce sujet difficile", mais il ne m'inspire pas de très grandes espérances ; voici, du reste, sur quoi elles reposent. 11 a paru l'année decnière, sous ce titre beaucoup plus piquant que fouvrage : Cinquanies, fariboles grammaticales et pittoresques à l'usage du petit monde et peut-être du grand, par un contrebandier. Au dépôt, rue Saint'Jacjues, 189, une toute petite brochure dé quatre paçes in-8»et'du prix de dix centimes ; le premier mot quon y trouve est b'ufique, synonyme de mirobolant, .suivant Fauteur,- et, après ^cette explication, on jit en,

J24 miUOtOOIB CQMPARÉ5 SUR i^ARQOJ

note : i ^Extrait du Dictionnaire de poche du quartier Âj/m (sous pTOssç). )» . ^

Dan5\ l'article ckicard, M. Francisque Michel, qui accorde d'ailleurs à ce mot de forts' longs développements, aurait dû mentionner, un amusant vaudeville du théâtre du Pal ai s- Roy al : Deux Papas très bien, ou U} Grammaire de Qhicard, dans lequel. Lemenil répiètait avec une stupèiactio/i comique chacun des mots étranges prodigués, p9tr Gr^^soi/Pour . fauteur, du jivre qui nous occupe, cet ouvrage est un texte classique de la plus haute importance, et il est impardonnable . de l'avoir négligé. , ". •

M- Francisque Michel a eu l'intention d'indiquer les termes de coulisses i ainsi il a recueilli.^î<3[/ï;ir<?'^ du. sucre, |3Qur ; recevoir des .applaudissements ; mais, sur, ce point enjiore, il s'en est presque tenu au projet, -

Pour nous borner à un seul exemplcv aucune des jexpressipDs contenues dans le passage suivant, extrait d'un feuilleton intitulé une^ Soirée d'Artistes et signé Léon Troussel, n'a trouvé place dans le travail dont nous' rendons, compte. U s'agit d'un comédien qui joue ce qu'on nomme au théâtre les utilitJS' « Au besoin il remplit des rôles quand les artistes sont malades, et alors on t attrape. Savez-vous ce que c'est que se faire attraper l,.* Cest se faire égayer. Savez-vous ce que c'est que se faire t^^^^vr^.. C'est se ïm^ éreinier. SaveJc-vQUS ce que c'est que ^ejîm^érei/itcri... C'est se faire siffler ; et savez-vous quand on se fait, siffler ? On se fait siffler quand on est bleu, or être bleu, c'est être /oc, être toc c'est faife four, 'faire four c'est être mauvais. » ^'

Parmi tous ces langages familiers et goguenards qui existent en deh«rs du- vocabulaire oniciel, le plus vif, le plus pittoresque est sans, contredit celui du soldat. Il aurait mérité une attention toute particulière, àcausede la gaîté, de l'entrain, des courageuses saillies qu'on y

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■IlilIlillllIMPIHIIIIII

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/encontre ; il offre tout l'imprévu, toutes les audacieuses hardiesses de i'ftrgot, sans jamais rien pfésenter de repoussant. Son histoire serait curieuse à faire. Il ne date point ^ comme on pourrait le croire, des guerres glorieuses de la République et de l'Emp^e. Sully l'employait déjà en parlant à Henri l^: Un jcmf qu'ii reriait le prévenir en toute hâte des prép^tifs ée l*ennefni, il le trouva secouant un magnifi^flie prunier de damas blanc : « Pardieu, sire, lui cA*-t-iè du plus lom qu'il l'aperçut, nous venons de voir passer des gens Hjui semblent avoir, dessein de vous préparer une collation de bien autres prunes c[n^ celles-ci, et un peu plus dures à digérer. * Un grognard du Cirque-Olympique parleraitil autrement?

La portion vraiment neuve et originale du livre de M. Francisque Michel; consiste dans ses études comparées sur l'argot des diverses langues étrangères ; son . travail prend ici, pour tous les lecteurs, une apparence plus scientifique. Quelque mérite qu'on ait, quelque -érudition qu'on déploie, il est bien difiicile, en étalant . les mots hideux du vocabulaire des forçats,, de ne . jamais soulever le cœur, et, en rapportant nos lazzis populaires si usés, de ne pas exciter parfois un sourire de dédain ; mais quand il ne -s'agit plus de no|re propre langue, tout change d'aspect : les expressions repous^ santés' deviennent terribles, les locutions vulgaires, spirituelles, et l'on e l. porté à croira, bien injustement d'ailleurs, qu'il Out plus de savoir pour recueillir et expliquer ces termes étrangers que pour commenter ceux qu'on entend répéter chaque jour par les charretiers ou les manœuvres. ^,

Plusieurs de ces chapitres ne sont guère, il est vra;, que l'esquisse de ce qu'ils. pourront devenir plus tard, quand les études de ce genre se seront multipliées. Déjà, dans le deuxièi^mô cahier du quinzième volume de i«i Archmtpour la connaïuancê tctenttfiquê d$ la Russie,

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publiées en Allemand, le savant M. Erman a donné un vocabulaire étendu de ce curieux langage des colporteurs russes, sur Hsquel M. Francisque Michel ne nous a dit que quelques mots ; les compléments de ce genre viendront en foule. Néanmoins ce sont surtout ces quelques pages, déjà si remplies d'aperçus curieux pour rtiistoire comparative des mœurs et des langues, qui conserveront au livre une place distinguée oans l'histoire de la science, même lorsqu'un recueil plus complet sera venu le remplacer.

Tout présage d'ailleurs que cette époque est encore éloignée et, malgré ses nombreuses lacynes, l'ouvrage de M. Francisque Michel restera longtemps le vocabulaire du bas langage le plus étendu et le plus complet que nous possédions.

Ch. Marty-Lavbaux.

(Extrait de la Revu* Contemporain da i5 m^i 18^7.)

Lettre

à M. Michel Bréyi

sur la

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Lettre à M. Michel Bréal sur la Sémantique

Cher Monsirur,

Les renseignements quevous me demandez si aimablement ne me seraient pas faciles à trouver quand même j'ûurais^ ma bibliothèque à ma disposition ; vous êtes de ceux à qui il faut tâcher de ne rien dire de banal, de connu, sous peine de paraît**;, suivant le proverbe Jôttn, porter du bois à la forint et, d'un autre côté, les observations neuves et personnelles sont rares lorsqu'on est pris au dépourvu et qu'on n'a sous la main'quedeux livres, à la vérité fcien différents : les Amours de Ronsard, que je vais publier à mon retour, et /e Pécheur cf Islande, de Loti, que je. suis en train de lire à ma femme. J

Faute d'autres ressources, je vais chercher ce qu'ils me peuvent fournir sur l'étendue, la variété et parfois la contradiction des acceptiotp et des sens> en suivant le mieux due je pourrai les procédés que vous avez mis en usagie dans la seconde partie de vos mofs latins ^ et surtout dans le mémoire où vous avez si finement expliqué le mot sublime.

Je laisserai de côté la pathologie verbale, n^ayant en ce moment rien de particulier à vous soumettre à cet égard.

J'ouvre ie premier fivre des Amours et j'y trouve :

Injuste amour ! fusil de toute rage!

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