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DJE LÀ '.ANCUE De CORNEILLE
On se doute -du ré ;ultat; Le style de cette pièce est un mélan^je perpéiufl d'enflure et d« bassesse, et non seulement ^"^ Jode'le ne tient point ce qu'if vient de , promeiirè, mais, dans tout s,ôn théâtre, ,il remplace souvent, sans le savoir, patfes saboté, le brodequin et. même l6 cothurne. Il croyait élever un monument, et ne faisait qu'amasser des majtériaux, dont quelques-uns seulement étaient, dé hatui'e à être' utilisés par ses successeurs. ; , / • • j
Corneille suyort bien distinguer ce qu'il y avait "de
Réellement précieînjc parmi tant de richesses décevantes, et" fit entrer-piôur jamais dans le vocabulaire tragique un gçaiîd' nombre d'expression^ qui faisaient partie du bagagç^ des poètes qui l'avaient précédé. Telles sont, par exefeipte , les suivantes : ma chère âme, le conseil en sst\^is, détruire quelqu'un, déplorable, appliqué aux persbn^nes, amollir pour attendrir, chafouilkr, chétif heureusement employés, au figuré, ennui pour chagrin, coui^a<re pour, cœur ;■ douteux^ lorsqu'il est question de l'espr?tet,de ses incertitudes. Telle est encore cette tourntj're, tarit attaquée par Voltaire, et qui consiste à s.'adresser:à son âme, à son cœur, à son esprit (i); la vbiçi dans les Amours ûq Ronsard : . .. '
Fuyons, mon coeur, fuyons, que mon pied ne s'arrest^ ;
Vne heure en cène ville, bu pur l'ire des Dieux Sur mes vingt et vn ans le teu de deux beaux yeux (Souuepir trop amer !) me loudroya'ia teste
(Livre I, pièce XVI, vers 1-4)
On la retrmive dans le passage' suivant de Jt^delle, avec la locution : pleure^, mes yeux, dont Corneille s'est servi dans \e Cid : . , - ■ - ^ ^
Sus donc, esprit, sois soucieux :
(Il Voyez, au tome l{d\x Lexique, Wippendice, p. 4^^^^ p.>87-
DE LA LANGUE DE CORNBIIXE ijj
'Sut donc, sus -donc, p/^Mr#f mM^^Mx ;
(hict le pouuoir à la bouche
De due Ifc mal qui me touche. , . '
•" ,' , (l-'fCugènéy acte \J^ scène wi.y •
H est tout ?imple qu'on rencontre ainsi dans, les
• ouvrages antérieurs 4 ceux de nos auteurs classiques la
plupart des expressions qu'ils nous ont fait connaître et
que nous avons apprises d'eux ; on ne peut s'empêcher
toutefois de;s'én étonner au premier abord. ■
A^distanceun poète grandit de tout le prestig|^ont l'entoure son génie; supérieur à ses pVécfécess^Slrs, à ses contemporains, il les fait tous oublier; oh ne les lit plus, on n'ouvre môme. pas leurs œuvres ; peu à peu on se persuade, san^ se le bien expliquer, qu'il a louiours ' été isolé sur ce piédestal où l'a placé la ié-iiime-admira-tion des siècles, et ii>passe bientôt pour n'avoir rien pui^é nulle pan, pour avoir tout créé, tout inventé, jusqu'à la^ langue qu'on parlait de son temps.
11^ n'y a pas d'erreur plus profofitie : en pareille matière chacun a son rôle parfaitement déterminé à l'avarice; les gens de talent, les gens d'esprit, inventent souvent des mots; les hommes de génie consacrent ceux qui sont bdn's, m les plaçant dans leurs chefsd'œuvre. I \
^ Au xvip siècle,) d'ailletjrs, les créations de ce genre, auxquelles l'habiti^de nous aVeridus indifférents et mêm% inatteniifs, étaieni une affaire sérieuse qui avait ses règles et, pour ainsrdjre, son cérémonial. D'ordinaire c'était dans la conversation, alors as^sez travaillée pour devenir une œjvrq littéraire, assez libre pour conserver une heureuse audkce, que s'introduisaient d'abord les nouveautés ; elles passaient ensuite, le plus, souvent du
', moins, dans la prose, subissaient le contrôle des gramraairiens, et n'entraient dans la poésie que lorsqu'elles étaient définitivement reçues; car si l'on reconnais^alf^ aux poètes le droit duser avec discrétion de locutions
DE LA LANGUE DE> CORNEILLE
déjà vieillies, on trouvait, avjéc raison que-presque tou>,.jours le néol(^is|Tie enle^it à la /ois à leurs vers' la noblesse et le natiirel. ^ , •
Vaugelas remarqiùe, dans sa Préfacées, xi) « qu^il est justement des n^ots comme des modes. Les Sages ne se bazardant jamais à faire ny l'un ny l'autre ; mais si quelque téméraire ou quelque bizarre, ^pt)ur ne luy pas donner un autre nom, en veut' bien prendre Je hasard, et qu'il soit si heureux qu'un mot, oU qu'une mode qu'il aura inventée luy .réussisse, alors les Sages, qui'sçavent . qu'il faut parler et s'habiller corfime les autres, suivent non pas, à le bien' prendre, ce que le téméraire a . inientê, mais ce que lusage a receu, et la bizarrerie est éf'ile d-e vouloir faire des mots et des modes, et de ne le^ vouloir pas recevoir après l'approbation publiq^ue. »
Molière a trouvé cpite comparaison si juste qu'il s'en est emparé, en ayant soin toutefois de la renfermer en quatre vers î
...... Tout homme bien sage
Doil faire des habits ainsi que du
N'y rien trop affecter, et saris etripressement
Suivre ce que i'usage y fait de ch
langage,
Éc\>U
angement.
dei maris, I, i.)
11 observe d'aillôurs fort strictement ce précepte ; jamais il n'invente de mots : désamphiirjronnér„désosier, i)u tariu fi fe, ne peuwenléiTe considérés comme des néologismes. Ce sont, là de ces créatiops bouffonnes dont les poètes comiques ont toujours eu l'incontestable privilège. Suivant M. Castil-Blaze, il est Vrai, c'est dans le Bourgeois gentilhomme que' chanteur^ vl^ été. employé pour la première fois au lieu de chantre, qui jusqu'alors était seul.usité( i) ; mais cette assertion est sans fondement, car si chanteur md^nque daas plusieurs de nos
(i)A/o/i*r<? ynùiicien, Paris. i85«, t. !!> p- 34-,
anciens dictionnaires, on le trouve dans la seconde édition des Recherches françaises et italiennes d'Antoine Oudin, en «643, c'est-à-dire vingt-deux ans avant 1a première i-eprésentation du Bourgeois gentilhomme. On pourrait du reste, sans crainte, tenir le pari de • trouver ainsi unjpère ou du moins un parrain à tous les termes que les cri|iques et les commentateurs ont signalés comme nouveaux dans les œuvres des écrivains éminents.
Moutonnier, indfqué à, tort comme étant de la création de La Fontaine, a été trouvé dans Rabelais par M. Génih; raite, qui fui est attribué par M. Walckenaer, se rencontre chez Marot," nivcllerie est dans les ' Recherches italiennes à" Oûà'm \ bcstion, dans les œuvres.
'de Philibert Delorme, et poulaillc, psLnoui (1).
Il en est, de même en ce qui "boncerne Corneille; Bouhours, qui avait plus de goût que d'érudition, n"hé-
■ site pas, daris ses Doutes sur la langue franêpise (2), à le mettre au-nombre des inventeui"s de mots/: « Le public
, est si jaloux de son autorité qu'ail né veut la parta^^er avec personne, et c'est peut-être pour cela qu'il rebute d'ordinaire les mots dont un particulier se déclare l'inventeur ou le patron. Témoin C esclauitudè et t insidieux, de M. dé Malherbe; le piumeux, de M: Desmarets ; Vim- ^ pardonnable, de M. ae Segrais ; V invaincu et Vo^enseur, de M. de Corneille. »
, Le piquant, .c'est qu'aucun des mots cités ici par Bouhours n'a été réelleme"nt ç^éé par l'auteur auquel il l'attribue ; Mc^nage, qui se laisse si souvent battre^qUand .il s'agit de questions purement littéraires, triomphe.ici sur tous les points. Il établit qu insidieux (i<>i dans Nicot
(1) Voycr notre Essai surla lang^ut de La Fontaine, p 17 et suivantes. - . - (a) Page 5o ;
ft
ElUMUi—ljl. .
LANGUE DE'COJIKEILLE
plufneux dans le baron da Fœneste-, et que Malherbe , n&p&sié'Mesclamfude; enfin, en ce qui touche particulièrement Corneille, il fait observée que l'Académie a, loué l'emploi d'offenseur (i)^ et que notre poète n a fait nicemotniceluid'/n:^.imca(2). « J'ai bonne mémoire, dit-ir,- d'avoir lu le premier dans VAstrée, et pour te second il est dans Nicod(3). ^ •
Nous avons rapporté, dans notrejL^f^r/gwe, des autorités plus anciennes que celles qu'invoque ici Ménage.
- Pc notre temps on s'est efforcé de nouveau de faire " de Corneille un néologue, et cela, suivant toute appa-
- rence, afin d'ajouter quelque chose à sa gloire. Voici en ^ quels terrties M. Aimé Martin s'exprime à ce sujets «. C'était peu de dégrossir la langue, il fallait réparer ;
'sçs pertes; if fallait plus, il fallait. l'éleNTer jusqu'à la poésie et la rendre capable d'exprimer noblement de nobles pensées. Telle était alors sa pauvrelé, qu un poète n'aurait pu, qualifier, sans de longues périphrases,
* soit le bras qui punit, soit. le cœur qui pardonne, soit l^s disgrâces du sort et d^. 1^ fortune, soit enfin cette qualiié'de l'esprit qui fait entreprendra lés choses avec une adroite légèreté. Corneille voulant que toutes ces choses pussent se dire d'un mot, il fit punisseur^^exorable infélicité', qui sont -restés français; et popularisa drr/^nVt/, depuis peu iniMuit dans la langue. Des circonvolutions interni:inât)les étaient. également néceSsan res pour spécifier un raisonnement qui n'a que i'appa-
ink.
. ri) Voyez, au tome II du Lexique, V Appendice p. 4'7- , *
V) CcL n'a pas empêché V.ctçr nSgo-de^ cT.re -^luMeurs otii crcg des mots dans la langue Vaugeia, a laif^u %»'£?^^^j}^^ InLrtcu, Richelieu ^^n^ra/,«.me. ^ r.,«rf.a/u;^^ eî. P/»iW^i^ Si, Par.s. Gharncm.er;.S42rp >o3) Remaraaonjs ^^J^J^} ae V. a^elas, lu.n 4'avoir cré^ puieur, en i attnbac »-^ Z^»-»^ .'««/ des ^oncî (Remarques, p 5i8) et qujmsi que-^léa iin observer M Littre, fTÉf'iffr.t.'iiSJ'ri- se trouve de)a4ans'dAubn5«e. i?
(J) Ob*ervaiforis de M'. Ménage sur la lan^iic ir-nçoisr, seconde édition, tqmel, p.Jca. \ „ , ' '" . '
PI LA LÀNCUB Dâ CORNEILLB
ink.
rence de la vérité, ou une finesse difficile à démêler, ou un caractère plein de ruses et de déguisements; Corneille créa le mot caù/ieux, qui représente aujourd'hui toutes ces nuances aidées; il créa également le mot impénétrable^ mot si nécessaire qu'on le croirait au^si vieux que Ja langue, et qui cependant n'y entra qu'en 1640.- Ainsi T avant Corneille, on n^aurait pu dire des arbres impénétrables aux rayons*du soleil, ou figurément, en se servant de la même expression : les''de^seins de Dïeu soni impénétrables (t). » ^
Toutes ces assertions si ^formelles sont fausses-: /)wn/wear se trduvedans les tragédies de Garnier ; exorable, dextérité, impénétrable, figurent en 1607 dans le Thrésor des deux langues françoise et espa^nol/c de César Oudin ; on ^rencontre in félicité dès i > jo, dans la grammaire de Palsgrave ; enfin, •ca///t'w.r 'qualifie te mot pro- /V/dans Juvénal des^Ursins.v
Ces mots, loin d'être nouveaux du temps de CorneiHe, commAiçaient, pour la plupart, à être oubliés ; ce .sont de bea^x débris du Vocabulaire de la Pleïade, recueillis et habilement mis en œuvre par notre poète.
Les siibstantifs en éur tirés de nos verbes, tels qu'o/r fenseur ex punisseur, ont étécréésen grandjnombre par les écrivams du xvi* siècle ; on les formait aFors à 'volonté. Plusieurs sont définitivement entrés dans notre langue ; beaucoup ont disparu dès les prepnières années du XVII* siècle ; d'autres, rarement employés,- surprennent encore chaque fois qu'on les entend. lien est'^de • même de captieux et de la plupart des adjectifs de cette terminaison : tantôt tirés' des adj^ectifs latins en osus, tantôt formés directement sur des substanriifs français, ils se montrent souvem tour à tour soJs ces deux formes, comme jl arrive pour nuageux et nébuleux ; dans ce
(1) Étude de la Langue de Corneille. Œuvres de Corneille, édition de Lefèvre, tome I, p. XI.
DH LA LANGUE DE CORNEILLÏÎ
p •carS,n[arprerniëVe a seule pénétré dans les rangs inférieurs de la société, et TalJemant^.des Réaux nous raconte^ dans uiYe anecdote impossible à reproduire ici, combie'n le président de Ohevry(i) trouvait la seconde inquiétanie dans la bouche d'une paysanne.
Quant aux réduplicàtifs, on les formait, suivant le
^ besoin, soit en parlant, soit en écrivant, et il faûu tenir
singulièrernent à donnera Corneille un gran^rôle dans
la' création de notre vocabulaire,"'- poiïf lui attribuer
rapaiser, f embraser," re/latter (2), etc. Nous n*avons pas
Raveufler
(i) Historiettes, tome l, p. 426. • -^
. (a) On pourrait noter chez les trafiques antérieurs à CofneiUe un grand nombre de rédupiicaiifs qu il n'a pas imités, et qui sont aujburd'huî complètement hors d'usage. Nous nous contenterons de quelques exemples . ^'
'Raller ; . ' ,
Sans travail les biens à foison Sont apportés en njj^^maison.
Biens, )e dy, que jamais n'acquirent Les parents qai naistre me firent, ' Et qui ainsi donnez me sont Qu'à mes héritiers ne r'evont.
^ • (lodelle, V Eugène, I . i.)
Ore il cognoist sa faute, et orc Sa peine le raveugle encore Fuyant sa guanson.
(lodelle, Didon, fol. 290, v».)
... Qu'un Brute puisse rcnaistre Courageusement exité, 'Qui des insqjences d'un maistre /<fie/jVrtf no^tre cité.
(Garnier, Cornélif, II, iy^h)
Ffefourmiller, reguerir : ,
Ta raison première Débrouillant les poisons Se u belle sorcière, Reguerit ton esprit, et lors de. toutes pars Tu fais refourmiller U terre de soldars.
(Garmer, Antoine^ I. 81 )
•Redélivrer
DE LA LANGUE DE CORNEILLE
besoin d'ajouter que les verbes composés avec enîre, dont notre poète a fait gran^d usage, sont fort anciens dans notre langue.
Dans ses notes, M. Aimé Martin indique un bon nombre de termes comme inventés par Corneille, mais toujours avec aussi peu do fondement ; ainsi éloigner la ville, en parlant d'un vaisseau, est signalé comme vieuxdans une excellente remarque de Ménage sur Malherbe, et décepùfs^ trouve dans Garnier, qui employait aussi déccveur. Ce qu'on aura peine à eroire, c'est que pemer pris substantivement a passé aussi pour une création de Corneille, tandis que cette tournure, et eh général l'emploi analogue des infinitifs, -remonte aux origines mêmes de la langue.
En voyant les commentateurs les plus estimés dçnos auteurs classiques tomber, al sujet de la date des mots, dans de si fréquentes méprises, on se demande avec étonnement ce qui peut les occasionner. La confiance illimitée*qu'ils accordent à> Nicot doit être considérée, ccjipme la principaleicause de leurs erreurs ; ils s'imaginent, bien gratuitement, que son Dictionnaire est complet, et, tous les mots qu'ils n'y trouvent; pas, ils les attribuent à l'auteur qu'ils publient.
On ne se rend guère compte des motifs qui ont pu* acquérir à ce Dictionnaire une si grande -autorité ; ^'il
Rinccmragé :
[rois fois les bataillons 'krsclaircis de soldars ;^ S'allèrent rallier dessous les estandars
,Pour reprendre Ihaleinc, et puis l'ayant reprise 1 rois fois rtncouragés rcvindrent à la prise.
(Garnier, Cornelie, V, 177 J Rengendrer , ,
(Jres voicy le temps, auquel doyvent les Dieux *»
Destruire courroucelf ce nïonde vicieux '
Afin de rengendrer une autre sorte d'hommes, • Meilleurs et plus entiers que cent fois que nous sommes.
(Garnier, Porci*^ III^ 37.)
DE LA LANGUE OE CORNBILLI
renferme de curieux renseignements, la nomenclature n en est pas moins de^ plus défectueuses, et soAivent un mot qui manque à son rang alphabétique se trouve employé dans le cours d'un autre article; c'est par exemple, .ce ouf arrive pour captieux, qu'on ne rencontre quau mot mbtilité.
Comme les Dictionnaires de ce temps sont rédigés avec'une absence complète de méthode, on ne saurait en consulter un trop grand nombre ; ir existe une foule de Lexiques français-anglars, français-italiens, françaisespagnols, trop peu connus, trop peu recherchés et qui pourraient cependant être du plus grand secours ' Les principaux sont : en 1.-09, le Recueil de dictionnaires franço/s, espai^noh et latins d'Henri Hornkens • en lôQi, le Dictionnaire françois et italien de Pierre Canal ; eti i boj le Thrésor des deux langues française et espagnotle, par César Oudin ; en 1609, le Thrésor des troK langues française, italienne, espagnolle. par Hierosme V'ctor; en 161 1, l'excellent Dictionnaire françois-anghis de Cotgrave, bien plus complet que Nicot • en '^4^ les Recherches françaises et italiennes d'Antoine Uudm. Eijfin, le curieux G/owa/r^ de Sainte- Palaye, qui na été imprimé que jusqu'au mot asseureté(i), mais dont les matériaux, ^isposés alphabétiquement, sont conservés au- Depaaement des manuscrits de la Biblio- ' thèque impériale, offre d'inépuis^ables ressources pour ' 1 histoire de notre langue. x
Il est vrai que tous ces lexiques ne remplacem pas la lecture attentive de nos anciens auteurs, mais du moins lis mettent sur la voie, et empêchent de tomber dans des erreurs aussi graves et aussi nombreuses que celles que nous venons de signaler.
.\;!'ril'^ Bibliothèque impériale possède de ces première» feuilles tl?jT'V7 f' ^P'-*^^^'^'^. 1« plupart corrigées à la main et dont une porte la date du 21 octobre 1775. ^
De LA LANGUE DE CORNEILLE
Tandis que les commentateurs de Corneille lui at^i^îhuaient des expressions qui, loin d'être rtouvelles, corn* raençaient au contraire à vieillir lorsqu'il en a fait usage, ils négligeaient d'en noter quelques/autres qu'il peut passer pour avoir, sinon c/ééés, du moins introduites dans notre langue :, tel est alfange^ mot d'origine arabe, qu'il transcrivait littéralement, en 1660, de l'èspagnol pour le faire entrer dans le Cid à' la place du mot épéè Cet essai assez curieux de stricte fidélité historique ne fut pas fort goûté, et, bien que Corneille ait ^ constamment maintenu sa nouvelle rédaction" on en. revint au théâtre àson premier texte.
Le mot Cid, que Corneille avait prudemment accompagné de cette glose poétique (IV; ^)i: ' . V "
... Cid en leur langue est autant que Seigneur.
fut au contraire promptement compris et accepté. « . Parfois notre poète emprunte à la 'langue espagnole des tournures et des locutions toutes faites. S'il faut en croire Ménage, la phrase donner la main*, darse- las manos, pour 5^ promettre mariage, se marier, s' épouser ^ est de ce nombre (i). ' -
1^ Bouhours blâmait cette locution, qui du resté ne s'em- ^ ploie aujourd'hui qu'avec l'adjectif possessif, donner sa main, et non donner la main;\\ critique surtout Texpres- ' sion prêtez-moi votre main pour fei^ne^ de m" épouser^ qui se trouve dans Pulchérie (V, \) ^\ qui est vraiment un peu étrange. Ménage se contenté de défendre^ainsi notre poète : « J'ai ourdTre plus d'une, fois à M. Corneille que ce vers :
Prétei-moy vosire main, je vous donne l'Empire. ■ (i)-Voyex l'article main dans le Ltxique^ tome II, p. 65. ")
wtmmmmim
DE LA LANGUE DE .CORNEILLB
étoit un des plus beaux qu'il eût jamais fait. » Cela, il faut en con'^eniT, ne prouve pas grând'chose, si ce n'est que le savant grammairien était dans yne cèrtaineintimité avec l'illustre tragique; c'est, peut-être, du reste^ Iput ce qu'irienaii à établir. ;
"En rechei'chant, chez les contemporains de notre poète et dans se'S propres œuvres, les rares témoignages relatifs aux- locutions introduites par lui dans la langue, nous avons noie ce passage de la Suite du Menteur , où Corneille signale avec une certaine côïnpiaisance un proverbe auquel avait" donné lieu sa précédente
■ ' ' li^ : , ^ ;- . -
,La.piéc€ a réussi, qupii^'uç'^jlolBlc'^de-sJtyle,,
Et d'un nouveau proverbe elle enrichit Ja Ville ;
De sorte qu'aujourd'hui presque en^ious les quartiers "
On dit, quand quelqu'un ment, qu'il revient de Poitiers.
!, >^ . ' (f\\ 365., Su»7e i« A/en/., 295- jg^i.) "
•fi
LIS il
Le fait est curieux, mais il se pourrait bien que ce ne fût là Qu'une simple bouffonn<trie de Clilpn. ' Sans parler des vers du Cid^ que l'on cite à chaquç instant) tels que :
La valeur n'attend point levnombre des années...
. (in, tao. Cii, 406)
A yaincrie sans péril on triomphe sans gloire ..* .- ; / \ ' ■[■ (lU, i3o. Cii, 434)
..... Le combat cessa faute de. eomhataiis.
(III, 175, Cii, i328.)
ce chef-d'œuvre de notre poète a donifé lieu à un pro- > verbe des plus glorieux pour lui, et Pellisson nous taconte, dans son Histoire de t Académie, qu'il passa en
t)E LA LANGUr DE CORNEILLE
de di
Ceh
bel
\eCid {i).
eoutume
'Corrieille parvint â de tels succès avec bien moins d'efforts que ses prédécesseurs; il sut constituer seul ce style noble dont ils avaient le sentiment, mais auquel il ne "leur avai^t pas été donné d'atteindre, et cela fort simplement à coup ^ûr, mais avec la simplicité du génie. ^^^^
Ennemi déclaré, quoi qu'on en ait dît, de toute création de mots, n'admettant ceux de la Pléiade Qu'après un choix habile et surtout des" plus discrets, ce (ut .qans le vocabulaire national qu'il puisa presque toujours. Il n'est pas rare de lui voir recueillir des termes d'un usage ass^z peu répandu, oubliés par les lexicogra- , phes contemporains, et connaissant bien mieux qu'eux les ressovjrceç et l'étendue ' de , rvotr.e vocabulaire, il place souvent de la manière la plus heureuse, dans ses .œuvres, tel mot, dont on l'a cru l'inventeur faute de le trouver à son rang alphabétique dans les dictionnaires. Çuantàs^ modèles dramatiques, ce n'est pas au -théâtre grec qu'il va les. demander, iLles doit presque toussa l'Espagne, et, mêmci lorsqu'il les cherche daris l'antiquité latine, c'esl encore, comme il le remarqije. lui-même (2), aux auteurs de ce pays qu'il a surtout , recours; Mais Tardeur méridionale est constamment tempérée dans ses écrits par la sapience normande; la vivacité de lapassidn unie au calme du bon sens forme
(1) On peut rappeler à ce propos que de même, en espagnol^ pour yanter rexcellencc de quelque «uvre, il ctail passe en proverbe dédire : Es de Lope, «« c'est de Lope. » Voyei les t*//r« àe !/■• de Sévigné, tome V. p. ^06 e't note 6.
(a) «« Jrai.çru que i^onopstant la guêtre des deux couronnes, il m'étort permis de traéquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serôis coupable^ je ne dis pas seulement pour le Ctd, où je me suis aidé de Don Guillemde Castro, mais aussi pour Midée, dont je viens de parler, et pour Pomp^j même. où. pensant me IdYiifier du secours de deux Latins, jf'ay pris celui de ileux Espagnols, Sénèque et' Lucain, étant tous, deux de Cordoue. » (Tome IV, p. 1^1, Epître du Menteur^
DE LA LANGUE DE CORNEILLE
te caractère propre de son génie. C'est là Je fond commun que nous retrouvons dans les personnages si divers "qu'il a lait parler; c'est de Jà que procè.dent la majesté familière d'Auguste, la fermeté si mâle et pourtant si atte^ndrie du vieil Horace, lecourageému de Rodrigue, Ihéroïsme exalté, et pourtant toujours simple et naturel de Polyeucte.
Corneille ne court point aprè? le majestueux et le sublime ; il s'étudie généralement à proportionner son langage aux sujets qu'il traite et aux gens qu'il fait parler ; chez lui la noblesse du style dépend surtout de la noblesse des sentiments. Qu'on écorne Maxime et Félix, on se convaincra . bien vite que parfois notre poète abaisse à dessein le style de la tragédie jusqu'au ton le plus vulgaire de peur a ennoblir, par l'expression, des •pensées qui doivent demeufer viles et abjectes. Dans la comédie, il recherche le langage simple de la bonne compagnie, et il nous apprend aue, ce fut là un des principaux motifs de succès de. Af^i/fe ; ' -
(( La'nouveauié de ce genre. de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucuTfô langue, et le style naïf, qui faisoit une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit (i). » ^,.
Vpili, pour la langue, dans tous les genres qu'il â traités, le premier modèle de notre poète \la conuersation dès honrétes gens; cette conversation tour à tour grave et enjouée, qui abordait- si résolument les sujets religieux, philosophiques, littéraires, et où, comme , dans un combat à armes courtoises, la politesse n'excluait la vivacité ni de l'attaque, ni de la défense.
Ce précieux secours manquait aux prédécesseurs de Corneille, au milieu de ce xyi» siècle si intelligent et si agité, où les vertus, les vices, les ambitipns,
(i) Tome f, p. 1)8.
DE LA LANGUE DE CORNEILLE ^ / M
les taleii!^, le génie, ta médiocrité, luttaient pêle-mêle, sans queTtnite ni la mesure existassent nulle part ; mais lorsque Métitc parut, ce langage exquis de la conversation avait déjà eu le temps de se former, sans aucun profit toutefois pour nos àijteurs dram^trqu.es, qui écrivmeijt encore dans le style de coriyention, le style factice de rétolede Ronsai;d. Notre poète comprit fepremierfidérson début, l'importance,. Je cet élément nouveau, et jf sut s'en servir non seulement comme d'un exemple/utiJe pour le langage^ de. la comédie, mais
; encore comme d'un point de clépart pouh s'élever à celui de la tragédie, qui:, sauf les passages où là passion domine n'est, à "bien prendre, qu'une suit^^e conversa-
■ tions entre personnages illustres. "^
pans les ouvrages de Comeillô, le style noble diflfère plus du langage ordinaire par ^exclusion dé certains mots que par l'emploi fréquent d'expressions sonores et d'élégances convenues ; encore nî>tre* poète se montre-t-il fort sobre d*efxcl usions, et, désirant ^e renfermer le plus possible dansle yocabulairé courant^ il n'en retraache^ien qu'à regret. Mais tandis que les esprits sages et^jusltes restreigifaient de plus en plus-l'usa^edes termes< de Ronsard, l'hôtel de Rambouillet, qui, à bien des égards, avait conservé jes traditions de la Pléiade, poursuivait rapidement son .travail de proscription sur le
". fond même de notre langue avec autant detranquillit-é, autant de confiance, que si les mots étranges dont on prétendait l'avoir enrichie eussent été admis définitivement ; si bien c|ue le style noble, ^insi travaillé par les écrivains judicieux oui retranchaient les importations maladroites, et par les précieuses qui écartaient avec soin les mots du langage ordinaire, ressemblait fort à cet homme entre deux âges dont les fabulistes nous oçt raconté la plaisante mésaventure.
Rien, du reste, ne serait plus délicat que de dress
t5E LA LANGUE DE CORNEILLE
définitivement, sans mauvais goût c^me sanspnidérie^ la liiste des mots qui ne. doivent>jamais enftrer dans le style noble. L'important est detn bannir sans retour toute peiisée puérile ou mesquine. Quand Horace critique ce vers de Furi^is .BibaCulus (liv. II, Sat. V, vers 41) :
Jupiter hibernas cana nive conspuet Alpes, *
d'est encore plus "parce que l'image n'est pas d'une ampleur suffisante pour l'idée, que pour ce qu'il y a de répugnant d?in$ l'expression. Nous croyons qu on en. peut dire autant, en notre langue, du passage qui suit et de bien d'autres du même genre :
La tombante t^mpestc Ad ùersairé à l'orgueil ' '
' £'ic<ir^oui7/a leur teste.
- (lodelle, Cléopdtre, acte 11, chœur.
Le mot pomir^ qui, au sens propre, choque notre délicatesse» peut être au figuré "d'une très grande énergie. Vaugelas l'a bi,en compris, et il prend dans ses F^emarues[^\) la défense' de cette expression fort mal reçue à |a cour,, *< principalement des dames, à qui un si sale objet est insupportable m. E^s une langue artificiellement formée, comme l'a étéf^n partie du moins, notre langue littéraire, des circonstance» fortuites ont un grand pouvoir; l'avis des grammairiens est parfois d'un poids immense, et deux lignes de l'un d'entre eux peuvent nous conserver une locution excellente, que l'exemple de nos premiers écrivains n'aurait peut-être pas suffi à sauver. , '
Par malheur, il est rare que les grammairiens se*" montrent cléments, et, plus d^'une fois, d'accord avec les
(1) Page 127. ' ' . '
fj
précieuses, iJs sont parvenus à bannir des termes tout à fait indispensables. Les étrangers doivent être fort surpris de voir que, dans hmr.e style noble, il est irtipossible de nommer avec cfuelque précision les différentes parties du corps.
V(?^/rg,'' dont se servaient lés anciens tragiques, est devenu trivial, et Corneille n'aurait pas osé dire comme Jean Heudo'n : ' \ ' .
*'' C'est par trop viure ;
K|ïtre, laiTK pointxie, en mon veiUre, et déliure Mon corps de son esprit, mokn esprit de langueur.
(Pyrrhe, acte ^)
On trouve qu'estomac, dont notre poète se sert *souvent, rappelle trop 1-idée des ph^^nomène^ de la digestion; poit/ine paraissait à certains délicats devoir être évité, pa-Ccé, qu'on .dit une poitrine de veau^ et V^ug^elas, qui m>us l'a conset*vé, n'a pas réussi, pendant uh temps dimiôins, à maintepir/ac^ qu'ils attaquaient également ;,pW» d'un. n'a voulu supporter Jlanc qùiaccon;^ pagné d^'unê épiihète. Sein s'est alors employé dans un sens fc|rt général pour tenir lieu de la plupart de ces mots qui disparaissaient, mais, par^n singulier contraste, il f)erqait en mêm'e temps son acception particulière, qui conimençait à sembler un peu libre; elle choauait surtdut au théâtre, et Corneille, qui avait d'abord écrit dans la Veupe (I, ^) :
Vous portez sur, le sein un mouchoi.. (on carre,
. " ' {Tome l,.p. 499, vers an var )
remplaça plus lard 5^m par gorge, terme plus général et plus va^ue qu'il a substitué, dans M^dée (i), en parlant d'un dragon, au mot gueule qu'il trouvait répugnant.
;(i> TptnJÈ II, p. 36a, vers 415. : ^ ^
■HHilMilllHilll
^tf^^^M
l!ies poètes contemporains de^ Corneille, loin de ^e permettre l'emploi des tiermes relatifs aux différentes
professions, comme nous avons vu.qu'il aimait à le faircy évitaient, au contraire^ avec le plus grand soin, tout mot qui avait dans^une science que4conque, une acception technique et particulière, et nous apprenons de Vaugelas et de Ménage (i) que futur, même eaiployé| adjectivement, était dans fa* prose banni du beau langage comme sentant le'notatre etje gramm\irien. Or. a évité' ^ de môme les expressions qui rappelaient les noms des contrats, des conv^ntiqns d'affaires. Ménage a beau dire, dans ses noies sur, Malherbe, que ceux qui biâ- ' ment loyer pour récompense ^rit; Jrop délicats, malgré L'emploi excellent q\ie Corneille' t souvent fait de ce mot, il est devenu "bien rare ainsi que congé dans le seos .
. général de permisdon. Les termes qui, par une seule de* leurs acceptions, faisaient penser aux détails du nîénage, . étaient encore bannis plus rigo'uj;eusement. Vers le milieu du xvii* siècle, up amant qui, au lieu de déclarer ssi flamme, eut parlédé sa braise, aurait été sans doute fort mal accueilli,, quoique Coi^neille n'ait pas fiésité, dans ses premières pièces, à se scrvtr de ceTie expression, et que tous les mots qui ont la même origine, tels^ qu embraser, embrasement, brasier, soie|it, même maintenant, du haut stylo. C'est un motif anàîogup qui a ; porté à exclure de la langue bouillons, au Tiçaré, ^iioi- . que on dise êrfcore bouillonner, et qui a faK , critiquer s vivement l'expression passer i'^pnfige, employée ^^par 'noire poète dans la tragédie, d'une manière fort heu-
" reuse. , • ~ ' .
On n.e voit pas que tant d'entraves aient beaucoup
gêné' le premier élan du style de Corneille. Les criti-
■fM
(i) Remarques, p. 787, édition de 1697. — Les Œuvres de Kiciiiçois Malherbe avic les(Jl)scrvalions de M. Ménage, édition de 7723, tome m, p- yy- -
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ques survenant, il lui arrivait d'effafer et de retoucher, rr.ats »! n'allait guère de lui-même au-devant des objections, et cotHinuait toujours à faire parler ses personna- ^ £:es avec autant d'aisance et de naturel. !
lien résulte assurément quelques trivialités relevées .dans notre Lexique, et parmi lesquelles nous citerons comme exemples : cajoler, fâter pour 'i^p'rouver, pousser à bout, prendre en fraUre, tofnher des^^s, se moquer de, fiiire pester, avoir la larme aSœil, avoir sur les bras, bonaçe, charogne, crachat, chiche, en colère, le cœur'jrros de soupirs f crève-cœur, ébahi, être aux écoutes, soûler. Remarquons toutefois que ces expressioiis n'ont pas été blâmées par les contemporains ; plusieurs d'entre elles peuvent tort bien n'être devenues trop familières qu'assez fard. Quelques-unes, comme pousser à bout, ic cœur gros de soupirs, se retrouvent chez Racine ( 1) ; parfois aussi celle'S qu'on^'pencontre Chez ce dernier poj^, si elles ne sont pas identiques, sont du moins équivarentes.
D'ailleurs,' si le style-'de Corrteille n'a pas cette élé- " vàtion continue que certains écrivains ^ont régardé comrne une conditlcîn essentieTle de la tragédus, onen est bien/dédommagé par un- grand norhbre d'éxpiessions de la piu^^^ergique simplicité (2). ' ( / . ,
En le lisarït, on est surpris et attristé des perdes que notre langue^ faites (j) ; les mgts qui depuis son temps ont vieilli et qui- sont 4naintenant hors d'usage, sont
(i) yoyez le J^exique de Rncine.
(2) Voyez au Lexique les articles gris (cheveux), main (tenir dans sai, etc.
'3) (Jn peut voir, p;vr exemple, dans notre lexique, les mots suivants : accort, accortcment , affêié, affiner, ajfoler, affronter, alljégeance, assiette (pour situation), attache (pour atf;ichcmcnt^, boiignit&, chi^rmeur, c/jp/fpour lèlc) jXoldré, congratulation, congratuler, conjueter, courre, coutumier, dam^ desanimé, au aejçu, dextre, dcxtrement, -envieilli. épartir\ forcément, forcénerie, galantiser, incaguer, ire, magnifi^r^ marriy muable, nef, outrecuidé , portraire, quérir. -
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extrômement nombreux," quoi qu'il n'ait jamais recherché les archaïsmes et qu'il se soit toufours efforcé, au contraire, comme le veut tout part^c-ulièrement le genre dramatique, de se conformer le plus fidèlement ')30ssible au langage de son époque. Certains-de ces termes surannés figurent seulement dans ses premières pièces; il en est d'autres qu'il n a pas môme laissés subsister là et t^u'il a fait disparaître dans ses dernières éditions.
Quelques expressions encore employées aujourd'hui, mais qui se sont affaiblies et altérées par l'usage, comme les monnaies par la circulation et le frottement, deman-
' dent un peu plus d'attention : abîmer, après avoir s^ignifié précipiter dans un abîme, veut dire simplement ^âier, endommager,, salir ; chagrin, déplaisir, êlre fâché, en colère, en fureur, ont tant perdu de leur valeur à force de se,rvir d'exprimer la contrariété'^la plus légère, qu'ils ne peuvent plus guère trouver place dans le haut style ; il en est de môme de méchant, au sens général de mauvais, de mutin, mutinerie, prodigués pour la moindre faute commise par un enfant. Mélancolie se disait en médecine du délire d'une personne tourmentée par une grande abondance de bile noire, et, au figuré, du chagrin le plus vif, le plus exclusif; il est resté noble, n'a nullçnxènt vieilli, et on le prodiguait, il n'y a pas longtemps, dans certains^^ouvrages alors à la mode ; mais
. c'était pour exprimer un état qu'on ne peut pas nommer douloureux, «une trisfesse vague, ou plutôt un simple penchant à la tristesse, qui n'exclut ni la vie du monde, ni les distractions, ni les plaisirs, au milieu desquèk on se contente dc.porter un visage quelque peu assombri. Ennui, qui s'appliquait pendant le cours du xviii- siècle aux chagrins qui s'emparent de l'âme tout entière, n'est plus aujourd'hui en usage que pour exprimer l'état produit par une contrariété légère oti' par l'absence d'occupation ; et gêne, qui, au propre, désignait les tourments de Tenfer, et, par suite, les pl'û^. 'violentes
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douleurs morales, ne se dit pli^s que de la souffrance, que cause une cftaussura irop juste, un vêtement mal fait, ou tout au plus un manque de fortune encore fort éloigné de Tindigence. C'est incommodé qu'on employait en ce dernier senç du temps de Corneille ; il convenait alors aussi bien au peu de richesse qu'au peu de santé ; puis, par une conséquence naturelle, on se servait d'accommodé en parlant d'une personne dans l'aisance.
Beaucoup de mots, qui à cette époque, se pliaient à plusieurs significations, se sont, de la façon la plus bizarre, immobilisés et pétrifiés, si Ion ose le dire, dans des sens étroits et restreints : succès, par exemple, s'employait fort, bien de la façon la plus, générale, sans rien préjuger quant à lanature du résultat, tandis cjue succéder, pris absolument, signifiait souvent réussir, ce qui n'a plus lieu. Plusieurs termes, dont nous- n'avons conserve que des acceptions fort détournées, paraissent dans toute leur énergie étymologique : ^iupiJe/sfupidité, expriment la stupeur plutôt encore que la lourdeur d'esprit, que le manque d'intelligence; înihdcile s\gn\^e faible plus fréquemment que sol ; secrétaire se dit fort bien pour confident; ressentiment, redite, guijidé, ^ei même divaguer, se rencontrent dans un sens favorable ; procurer, au contraire, se pr^nd souvent en mauvaise part ; le divorce n'est pas seulement la rupture du mariage, mais une séparation quelconque ; le mot génie exprime le caractère propre, le naturel d^ chacun, et n'est pas. exclusivement réSer.vé aux intelligences créatrices ; la préoccupation est souverit l'état d'un esprit occupé d'avands par un autre sujet que celui qu'on veut lui proposer, et non pas d'un esprit distrait ; rabaisser, c'est parfois ahaisser de nouveau, et non dénigrer; idée ne signifie fréquemment qu image; hôtesse a un sens réciproque qui s'applique au«^si bien à celle qui est reçue qu'à celle qui reçoit ; divertir, comme distraire, c'est détourner d-ime pensée dominante; le sens d'amuser
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n'est que secondaire- et accessoire,; se ra/ratchir ne signifie pas seulement prendre. des ra/ratchissemcnts, ma-is aussi se reposer ; moniimenUe dit surtout d'une construction destinée à rappeler le souvenir de quelqu'un, d'un sépulcre^ d'un tombeau. ' , - •
Certains mots ne s'appliquent qu'auîc personnes, d'autres ne se disent que des choses ; Corneille n'a pas observé toutes* ces distinction^,' ou plutôt elles n'existaient pas alors. Il n'a pas'hésité à, employer les expressions suivantes : « des vœux, des désirs contents^ des événements dénaturés, prince déplorable, ennemi pompeux, y empressement d'une affaire, accabler un vaisseau ; dépayser un syjet de pièce, héros miraculeux, suborner des pleurs. »
On retrouve souvent avec plaisir, dans toute la force de leur sens primitif, des termes que nous ne prenons plus qu'au figuré, ou qui n'ont été conservés que dans les vocabulaires spéciaux des arts ou des sciences; débiliter, qui aujourd'hui ne se dit guère qu'en médecine, était alors du langage ordinaire; captiver, ravi, s employaient souvent au propre. D'un autre côté, beaucoup d'expressions qu'on n'oserait plus prendre au figuré étaient hasardées par notre poète : dans son hardi langage, étaler tout Pompée aux yeux des assassins, c'est leur fairç connaître la 'grande âme du héros; il se sert du mot bouche en pa'rlant d'une plaie, de support dans le sens où no^s employons appui, de secret pour ressort : « le secret a joué (i ) » ; ^^&^--(^^mplao^e, de véhicule, de sucre, dans des acceptions métaphoriques qui, il est vrai, ne nous semblent pas irréprochables, mais seulement parce que l'usage ne les a pas consacrées.
Faire rendre aux mots tout ce qu'ils, peuvent donner, en varier habilement les acceptions et les nuances, les ramener à leur origine, les retremper fréquemment
<ar
(i) Tome IV, p. aïo, le Menteur, vers i3ai.
■■■Il
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à leur source étymologique, constituait un des secrets 'principaux des ^fands écrivains du xvîi* siècle. Un de leurs prédécesseurs avait, du T%ste, donné d'admirables exemples de cette manière d'écrire e^en avait même amsi exprimé la règle fondamentale :
. « Le manjemeat et employte des beaux esprits, dit Montaigne, donne prix à la langue, non pa§ en lin- ' nouant, tant comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l'estirant et ployant (i). »
L'oubli de ce précepte a Ibrtement contribué à faire ' . naître le néologisme. Quand on n'a plus su profiter des. richesses que fournit notre langue, on l'a crue pauvre ; on a voulu l'enrichir. Par malheur, au Tieu d'en creusef le fond plus avant et d'en étendre le domaine, on Ta surchargée sans besoin d'orn^ients d'emprunt, et l'amour de la nouveauté qui, bien dirigé, tendait de plus^enplus . du tenfips de Corneille à rapprocher les poètes du génie propre à notre idiome, est précisément ce qui -les en élbigne aujourd'hui. '* .
Rien ne serait si facile, comme on l'a remarqué plus d'une fois, que de suivre. dans le théâtre de Corneille , le progrès des mœurs publiques ou du moins des convenances extérieures. Plus chaste, dès son début, que la plupart des poètes dramatiques de sont^mps, il avait néanmoins écrit dans ses premières pièces, et notamment dans Cliia ndre, ' ccriaïncs scènes qu'il retrancha soigneusement plus tard comme ne i répondant pas à la dignité qu'il avait Su donner à la comédie, et dont i' s'applaudit avec un. si juste orgueil à la fin de ï'P.iusior, comique. Plusieurs des mots dont noire auteur s'esl • servi dans ses premiers ouvrages, suOîraient à eux seuls pour témoigner de la licence du théâtre au momerrt où il les écrivait ; il- parle ^ maîtresse engrossée, de Jîlle foà:ée^ sans- jamais chercher à adoucir, par le choix de
Pfl
(i) Essais, livre IH, chapitre V, édition de 1886, tome 'il,p 322.
DE LA LANGUE DE*CORNEILLE
'. l'cxpressiorf, ce que ridée a de choquant. II faut reconnaître néanmoins que certaines dé ces libertés de langage témoignent plutôt de la simplicité des mœurs de cette époque que dç leur corruption ; les jeuncï» filles
. -traitent ouvertement damants ceux' qui les courtisent ;
.elles les tutoient jusque dans Horace ^t le Menteur^ sans queîÇeiâ exdte-un sourire; enfin Corneille employait, m^ôfïl^daiis la t'ra,L:ôdie, l'expression faire une maîtresse, ,qi>è^7qSR|35^ voyons employée par Corneille môme dans la tragédie, s'applique à une recherche honorable, et ne
, sent -nUillegicnt le libertinage. Ce dernier mot, et celui Aq libertin, jvavaient pas le môme sens que nous leur
; donnons aujourd'hui; ils "désignî!ient seulement une cer-
, taine indépendance, une liberté plus ou moins grande .dans la manière de penser ou d'écrire; notre auteur ne les emploie que comme termes de poétique.
»Le vocabulaire de la galanterie était dès lors très étendu et très raffiné. Ce n'est pas Bélise qui a inventé d'appeler les yeux ^QS0uchements ; cette expression paraît dans Mélite et se trouve encore dans Suréna ; quant au mot 0/71'/, on le rencontre à chaque instant, Aon seulement pour signifier la personne aimée ellimôme, mais pour désigner> son apparence extérieure, son aspect, son image :
... An^L'lique est fort dans t.i pensée.
— Hclas ! c'est mon malheur ; son objet trop charmant,
(^u(»y que ;c puisse faire, y rc^ne absolument-
(II, 2 32. La place royalle, I. IV, 4. 18^-184.)
Ces termes viennent pour la plupart de l'A s/r^(^, où on lit auss/i particulariser une personne, en faire sa particulière'Jamc, tournure qui a donné naissance à l'expression ma parliciilièri\ encore fort en usage tout au moins dans nos régiments. , ' ' '
î^on content do se sqrvir de ces termes dans la
DE LA LANGUE DE CORNEILLE'
conf^édiô/ Corneille en place plus d'un dans la bouche" dlIB^ersonffages de ranliquiié. Il en fait autant, commc' en général ses contemporains, pour les formules liabi-' luelles de la politesse de son temps, qu'il introdwit, sans y prendre garde, dans ses tragédi-es ; il y'esl très question de ctvitilds, (ïir)civiiiid, de compliments, de visites ; on y parle de la condition des perSiô,nnages, et on 'les appelle constamment Monsieur, Madame, Seigneur. Corneille, cependant, a été moins ioin dans- cette voie que ses prédécesseurs i dans les Juives' de G-drnlcr, winiital dit à Nabuchodonosor (111, 72) : .
Las ! n'est-ce rien souffrir quand vn royaume on per> Sire, Dieu vous en garde !...
11 est peu de titres honorifiques qu'on :i';i:l- ainsi transportv:s,dans les temps anciens.
On n'est pas moins surpris de voir dans Mrlile, par une bizarrerie toute coniraire, Erasic qm. pendant un accè^ de folié, 3e croitfoursuivl par les divinités iniernalVsi^et jnvoque les dieux comme* un païen pourrait le, faire^Snais c'était encore là une tradiiion. trop fidèlement suivie par Corneille. Dans WEui^ène de Jodelle,- le principal per^cmfiage n'agit pas autrement (acte 111, scène 11) :
0 Jupiter! que sommes-nous?
l'ouuons-nons rien de rîous promettre ^
s'écrie-t-il dans un moment d'abattement, soit que les poètes d'alors aient co-nlrai^ré cette habitude p}ii| la traduction des auteurs prolanes., soit qu'ell-e ait eu uiîe sorte de fondement réel, et qu'à celte époque, .dans une société, imbue de la c^onnaissance.de l'antiquité, , les expressions, par Jupiter, par les Dieux, aient eu eticctivement cours dans la CQnversation, précisément pour évi-
tm
DÉ LA LANGUE DE CORNEILLf
1er des jurOments plu^ en rapport avec nos croyances, \ et parcela mcme p]u,s rjépréhensibles..
Les mots aiii désii^nent les ditléreRtes classes et catégories de personnes 'méritent attention. Quant à la lorme, ils sont les mômes qu'aujourd'hui ; mais quant à la siîïnification, ils sont entièrement différents. C est en . pareil cas surtout qu'il importe d'oublier ce que l'on sait, et de rte luu'cr du sens dune expression que p^r cdui de la phrase entière. Rien, ne trpmpe davantage les Français médiocrement lettres, p'er^suadès bien gratuitenK'nt qu'iN connaissent leur langue, et plus déroulés souvent que lès étrangers qui doutent et cherchent.
Au 'XVII* siècle, pour jêue honnête homme la probité ne sufli^ait pa*^ ;. on disait même que c'était, à tout prendre, la moins nécessaire des qualités requises.; on de^'ait d'abord être du monde, c'est-à-dire en connaître le ton^ et le/lan;^age,,puis avoir de l'esprit, de la grâce, de la tournure: enfin répoViJie h un i^éal que bien des contemporains se sont f;forcét> de. définir, mais dont ils n'ont jamais pu, indique. '(|u o?. traits principaux.
Los ^cti$^de lettres for--naient V.ne classa toute nouvelle,, qui n'était généraienicr.l désignée sous ce nom que depuis peu de temps, bien C^u'il paraisse, déjà dans les Commentiiires de Biaise *de Montluc ; les jeunes gens qui" fréquentaient les cours des écoles ne sintilul.licnt pas' eltidiiints, et soufTrai'ent qu'on les appelât* ecoliem. Le moi^rtisan était appliqué par La Fonjaine aux peintres, par Boileau aux sculpteurs, par Corneille ai^x poètes, et le terme d'.ourner ^c disait alors fort bien d'une personne à laquellç on accorderait a^ourd'hui san'^ conteste le titre d\irtiste'. ' -
Les marchands parlaient de leur cha/jndise, et -le dè^sir d'cmplover dcT expressions plus relevées ne devait pas de sitôt leur suggérer la^ ridicule pensée de se servir des mois de clientèle et de clients, et de se faire amsi les patrons de leurs acheteurs. , ' ^
TiE LA LANGUE DE CORNEILLE
fe-
• "Quelq-ues , termes d'ajustements, qu'on trouve dans Corneille, pourraient embarrasser un instant. Nous les avons expliqué dans le Lexique ; le (apaOord était une sorte de chapeau employé sur mer et en voyage; la. petitc-oic, une jgarniture d'habit ; le :^\i!and,' un nœud de ruban ; du reste, il sulfit de- lire la dernière, scène des Mots à la mode de Boursault, pour se convaincre jquc certaines parties du costume des femmes port^icnt^arfois des noms encore beaucoup plus singuliers.
Ce n'est pas seuîcment sur les dènominarions de oe
.genre que la mode'^eri^ait s^n empire; elle cliangeâit 'tout à coup- la signification .d'un -teriTie cir';.in;L;cr à son"
'domaine et datant des' origines mômes de la langue. Jadis le mot r/jf?Jc s'appliquai-i a ti)Utc esploo d'iiliments , mais-à la fin du xvi-sièclc, la C(;LiY. cominenous
■ Tapprend Nicot, introduisit, la coutume dVh' iiniiter'la, signification'et de" la restreindre a la nniirniure animale, - .désignée )Usqu'aiors par le mot c/hiir ; Coraeilie et nos autres grands'écrivains- tentèrent vamement de luimaintenir, un seTis plus large: le caprice Temporta sur la"
raison'. ^ , , ,. ..,..'■
Si rexaqnen des (icuVrcs de Gornèille facilite singulièrement l'c^iude de la formation du style noble et la con- . naissance^es acceptions particulières de certains mots ' pendant le cours du xvii« siècle, ilVious dé"co-\|vre aussi^^ des sourds. d'une Importance exceptionnelle pour l'histoire chronologique de-nos règles grammaticales.
Depuis i02i;,-'daie fort probable d(| MJ///(,% jusqu'à 1674, époque de la première; représentation dé Sarénà^ de profonds ch-angements eurent lieu dans la langue, et l'histoire de la carrière dramatique de notre poète coïncide admirablement avec celle de l-a constitution déHni- " tivc du français moderne; l'étude du sens des mots^et de la naUire des règles qvi'^doiveiU les rogu' occupait ^ les savants, défrayait les conversations des ruelles, et se " faisait place jusque dans les lettres galantes entre une
NF
de: la langue de corneille
déclaration '^et un madrigal. Au milieu "de tant Je doutes, de questions. ^de remarques, de décisions/ d'arrêts, la langue marchait si. vite que les travaux d'érudition ne pouvaient la suivre. L'Académie fut obligée gavant de publier son ^/c/Zo/ï/ia/V^, d'en modifier entièrement les prertiières- lettres, tant l'usage avait chan-gé pendant qu'elle le rédigeait ; et Vaugejas récrivit plusieurs fois sa tfaduetion de' Qw/Vï/^Carcè ; nous ne la possédons, par malheur, qae^pus sa foripe définitive, et l'on ignore le sorttlu manu sfcr^it, original, qui noys ferait connaître
les scrupules" et Jes préférences du saVant grammairien. < , . ; ,
-^ Pressés de profiter de l'à-prô'pqs et des cil-constances, les poètes drahiatiqués ne pouvaient ainsi revoir leurs ècrus à loisir avant la publicatjon ; mais qeux qui, comme Corneille, parcourent glorieusement une longue carriècey ont tout le temps de revenir Su?, leurs ouvrages de^eunes-sjg et d'en fâ'ire disparaître les expressions hors d'u^ge.' Il hçi manqua point d'agir ainsi ; chaque édition nouyeFle éiâit'pour lui une occasion de cbrreclions et de refbuches. Mais^elle de 1660 est surtout rej;narqaable à cet égard-; c'est là jqu'i-I arrête à peu près définitivement son texte, et que, désormais fixésyr les règles de l.a^ poétique, il nous donne pour la- première lois les admirables Examens oii il critique sçs propres œuvres avec tant^de franchise, et les Discours où il discuie'les principes mêmes de l'art. Dans celui qui est consacré aux trois unités, il dit,, en parlant de la nécessité de la liaison, des scènes : « Ce qui n'étoit point u.ne réglé autrefois l'est devenu'maintenant par l'assiduité de ïô pratiqué (| t.). ifi Cett&- remarque s'appliquerait fort bien aux prècejates cfe^a grammaire : la plupart des pomts €n litige avaient été. décidés, les genres comrtiençaierit à se fixer, les diverses parties du discours, mieux
(i) Tome r, p. 102.
DE LA LANGU^ DE CORNEILLE
définies, ne s'emplo)ç^nt plus aussi facilement les unes pour les autres ; la syntaxe avait des principes plus sûrs et plus uniformes.
V^ugelas rédigea le premier ces règles nouvelles, et il eut d'autant moins de peine à les 'faire adopter qu'elles notaient que les simples résîjltati de l'usage le plus général, habilement mis en rapport avec le génie de notre langue.. Ce travail si important fut présenté au public de la façon la plus simple, la plus modeste, sans aucun appareil d'érudition, sans la moindre prétention • philosophique. Gela devait plaire £ Corneille, qui attacha, en effet, une grande importance à 'ce livre. Il ne nous le dit point, niais il est facile de voir que les Remarques, ^publiées en iô^^t*, ont été son principal guide dans les révisions .^treprises par. lui depuis cette époque. Presque partout il se conforme aux arrêts de l'habile çirammairien ; et locSqu'ji a l'intention de les ■ suivre, s'il arnve qu'une expressianig^vent répétée se trouve, en certains endroits,, engagée trop avant dans le tissu même de i œuvre et ne peut être enlevée sans endommager l'ensemble ou sans entraîner de graves modifications, ilMa retranche du moins partout où il peut le faire faâlémeTit, afin^que, moins fréquemment employée,' elle passe presque inaperçue.
Un des travèns de notre temps est de faire la part trop grande à l'inspiration. Nous sommes portés à nous représenter Cot-neille comme un çénie des plus indépendants, indomptable, audacieu.ji:, m'égal, s'abandonnant sans préoccupation et sans réserve à son enthousiasme poétique. Rien ji'est pjus éloigné de la vérité : peu confiant ^ lui-même, il avait un fréquent besoin d'aide et fcfe co-nseil; plus d'une fois la veine stérile de Pierre réclamait uhe rime à la banale facilité de Thomas ; souveat/notre poète, timide outre mesure et trop docile à la critique, affaiblissait un vers pour en faire ciisparaître uneiégère incorrection, et tout prouve
Dli LA LANGUE DE CORNEILLE
iq^ue la puissari)[e originalité de son style est due à laprô^ (ondeur et à l'éciat de ta pensée bien plus qu'à unét jnanière individuelle, une façon d'écrire tellement indé-^ pendariie qu'elle refuse ,de se soumettre aux règles ' 'généralement adoptées. « v •
Les bizarreries -qu'on peut noter dans les ouvrages de Corneille se retrouvent chez la plupart de ses contemporains.
L'une des plus étranges poUr nous, mais des plus ordinai^res alors, était l'usage de francisef la plupart des^ noms propres. Il n'hésite pas à dire : Mome^ Pyrrhe^ BrutCy Classe, au lieu de Afo/nu^, Pyrrhus.^ Brutus^ Crassus.
Cela peut'surpréndre au premier aspect, mais la surprise cesse, ou du moins nous nous expliquons sans peine que Corneille parle ainsi quand nous apprenons, par les Remarques de Vaugelas et les Observations de Ménage, combien on- a été divisé à ce sujet, et que nous trouvons dans ces ouvrages de grammaire ces mêmes noms que nous venons de rapporter (i). On en
(i) C'était l'usage général de nos anciens tragiques de terminer par un e muet beaucoup de noms latins auxquels nous* conservo/is aujourd'hui leur terminaison; Garnier a dit :
Heuien^ne encore Brute, et le hardi 5c€uo/e
Camille et Manie (Manlius) armez pour notre Capitoie
Kcuicnnent... (CJarnier, Cornelie, acte I, vers 17.)
J'ay veu, quand i'cstoi» ieune, acharnez contre 5^//e, Maire (iVluriuS), CinnSy Carbon, tyranniser la ville.
I ' ^ (/^iiem, actell, vers i33.)
Scipion est occis, et Caton, et Petree
El Vare, et Sube^ roy de la More contrée.
(/MJem, acte III, vers 141.)
. Corneille a fuit de même pour les terminaisons m5 et a, et parfois pour la ti^rmrnaispn im5, comme on va le voir par les exemples qui suivent.
DE LA LANGUE DE CORNEILLE
peut diré^ autant de la plupart des autres anomalies (anomalies à notre point de vue) que nou»^ Avons relevées dans notre Lexique, Nous avons presque toujours pi^ y joindre des exemples d*écrivains antérieurs ou. contemporains qui prouvent que notre poète se conformait très scrupuleusement à^Kusage le plus général.
Sans revenir ici sur les preuves déjà données, nous
Terminaisons us et tus remplacées par e. Brute ;
Il est des assassins, mais ir n'est plus de Brute.
(III, 4o5. Cin. 438.) •
/, .. Cosse :
/ Les Cosses, les Me'tels, les Pauls, IcsFabiens. ,
■ (III, 45a. Cin: i536.)
Crasse : ■ '
Veuve du jeune Craj5e
(IVjbS. Pomp. 090.) .
Crispe : Le gendre de Phocas se nomme ainsi dans Héraclius, mais dans l'avisai/ Lec/tfi/r il est appelé (7ri5;?uj. Fauste : Dans le^ discours sur la tragédie. Jcille : (III, 45 1. Cin, 1490.) Jphite : (Toison d'or, W^v^ 35.) ': Lipide : (Cinna, III, iv, 9.) Morne : '{Psyché ^s» Intermède.) Mopse : [La toison d'or:, V. v, 35.) Pomponne : (Cinna, V, i, 06.) Komuté :
Respecte une ville à qui tu dois Romule.
(Horace, I, 1, Si.) JlwdVe :]Ci««<t, V,i, 65.) Sext:(Cinna.\\,x\,\b,) Tulle:
Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis àc Tulle.
{Horace^ III, m, 59.) y Terminaison tus remplacée par ie.
Cassiê : (Cinna, V, ni, 2 5.) — ^
.^(yécie : [Polyeucte^ I, m, i)o, 55, etc.) '
Manlie .* . *
' Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie.
^- {Polyeucte^ V, iv, 19.) , • 11
fj
DE LA LANGUE DE CORNElCl*
nous contenterons de passer très rapidement en revue les faits qui paraissent dignes d'attention.
Parfois, au contraire, Corneille a conservé certains noms propres que nqùs francisons toujours. Au heu d'écrire Caron, if met Charon {fyîéiite, IV, vr), orthographe plus rapprochée de la forme latine, et surtout de ^ rongine grec<jue. ;
Terminaison a chaft^ée en e muet.
Agrippt :
\ Jodelle a employé cette forme dans le second^cte de sa CléopO^ > ire^ et CorneiUe dans Cinna (II, i, 39 )
Tibère étoit crUel, CaltguU brutal.
{Othon, III, vi 38.)
Jugurthe :
... Un Pyrrhîis, un Jugurthe y un Persce.
( Victoires du ro^^f '" États de Hollande.)
Murène : A
Mnrène a succédé, Cépion l'a suivy.
ié {Çinna, IV, m, 9.)
Terminaison anus traduite en, français par an et non par en comme aujourd'hui.
Diodétian: ^ f^^^^
, ' Quand Diocletian fut roaistre de 1 Emptte.
• .(r/ieo^ore, I, I, 35.)
N Oçtavian : ■ ■ ..... -^ Dépesche Octavtan
-' {Héraçlius,Wtni,i6')
Turpilian .* ^ ' •
Varcon, Turpilian^ Captton et Macer.
\ (Othon, 1,1. 5a.)
Valentiniati : '^(^
Je rererray mon frère en Valentinian.
* -, {Attila, III, IV. 75.)
Virginian .(Cinna, V, i. 65.) Terminaison i<u/e^due par lé. *
TiréHie : • ' . '
Vous pouvei consulter leMevin Tiréste.
r. (ÛEiip*, UI, IV, 38.)
DK LA LANGUE D* CORNEILLE \6
Notons en terminant quelques substantifs communs empruntés à des nombres propres et destinés à désigner un parti littéraire ; tels sont les mois Uranin et Jobelin':
Nos Uranins ligués contre nos Johelins Portant bien au combat une autre véh«xnence.
(Sonnet sur la contestation entre le sonnet iïUranie et celui de Job.)
Tel est encore le nom de Gersoniste (Lettre II sur Vlmitdtion) donné aux personnes qui considèrent Gerson comme l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ ; mais il importe de remarauer que Corneille n'a pais inventé ces diversesMénominationsct qu il n'a fait. les employant, que suivre l'usage général.^
en
Corneille emploie au pluriel certains mots que les grammairiens considèrent comme inusit^ à ce nombre tels qu'jacwns, par exemple ; et il en met; au contraire, d'autres au singulier, comme débris^ dont on n'oserait plus faire usage de la sorte.
Epi^rammCj intrio'ue, épitaphe, voile de vaisseau,. offrCt/équivoquet limites, sont masculins dans ses œuvres ; échange ei risque y sont féminins ; idole et rencontre y prennent les deux genres. r *'^
îl place l'adjectif avant le substantif dans bien des cas où on le mettrait aujourd'hui le second; cela arrive mêrpe souvent à l'égard des locutions dans' lesquelles les règles postérieures des grammairiens oiit fait dépendre le sçns de la place de l'adjçcfif; ainsi, l'on trouve. /a mêm0 vertu pour la mrtu même; mains propres pour propres {nains; causes secondes pour s£condes^ causes^ etc.
Les verbes donneraient lieu à de nombreuses remarques. Souvent Corneille ise sert du simple où nous mettrions le conîposé, et dit croître pour accroîtrCy porter pour supporter, alentir jjour ralentir^ suivre pour poursuivre^ venaiqùer pour rei^endiquer ; parfois, au contraire, il empioië certains rédufîlicatifs tirés du latin avec le sens'du
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164 DE LA Langue de corneille
verbe simple, comme lorsqu'il dit dans iV^/i/^ (1, i, 104):
... C'est en vain qu'on recule, .
C'est en vain qu'on re/uit. * ♦ , -
OU qu'il emploie rechanter dans le sens de chanter, célé-
Beaucoup de verbes, aujourd'hui nécessairement neutres, étaient alors "employés activement; ûmsi l'on trouve attenter, contribuer quelque chose, crier, moquer une personne, passer quelqu'un pour tyran.
Le parlait défini s'employait souvent à la place du parfait indéfini (i), et l'on se servait du subjonctif dans une foule de cas où il ne serait plus en usage, uniquement parce que la phrase renfermait une Jdée de conditionnel (2), ou même en vertu d'une règle qui n'a peut-être
(0 Voyez dans les Thèses de Grammaire, par B. J.">)'Çj»' K^^J" pitre du prêtent en français, xyii plusieurs exemples tires de? pièces de Corneille sont éclaircis et justifies. ,i
(2j Subjonctif dans le sens du conditionnel.
... S'il fust jor, ge me levasse.
(Roman de le Rose, 25 12.)
Q\x'i me payasi Je m'en allasse.
^ » / ï-' {Patelin, Co3.)
C'est l'espoir qui nourrist mes jours infortunei Sans cela dès longtemps i7* /««*"' terniinez.
(Garnier. Cor«(^/i>, III, 27^')
Je xrains qu'un amy en perdist le repos. ; {Corneille, la Galerie du Palais, lUy h (i^)
Mais, encor, une fois, souffrez que je vous die
Que celle passion dust estre refroidie.
^ , - '(a«ni2,J, II, 9 i 1643-1648.)
Plus tard :
Qu'une si juste ardeur devroit estre attiédie .
Oun cœur comme le mien qu'est-ce qu elle n obtienne? / (Po/x-eucf», II, u, 9» r?i643-i64».)
Je ne vois nourguoy cela ne puisse arriver qu'à uïi prince. (Dédicace de Don S anche.)
DE LA LANGUE OE CORNEIL^ * '165
été écrite que dans ces derniers temps, mais- .qui n'en a pas moins été observée avec beauisoup d'exactitude, et qui veut que si un que se trouve entre deux verbes le second soit mis au subjonctif (i).
. Le participe présent n'était pas restreint à son usage actuel ; parfois il jouait le r61e du gérondif latin (2) ; sou-
■ (1) Qwe entre deux gerbes, exigeant que Je second soit mis au suDJonctif.
Cette règle a été formulée par M. Génio k l'occasion du passage suivant de la Farce de Patelin (896).
Suis-jea^s foireux de Bayeux ?
Jehan de Qùemin sera joyeux, g Mais qu'il sache que je le sée.
Elle explique les exemples de Corneille que nous allons rapporter : "
Je vois avec chagrin que Pamour me contrciigne ., A pou^er des soupirs pour ce que [e dédaimie.
{Le Cid, I, 11. 59.)
La plus belle des deux, je crq>' que ce 50i7 l'àufre. ' ' {Le MenteuKy^j \y, 11.)
J'awroi5 crii ^M'Aristie icy réfugiée, Que forcé par ce maistre il a répudiée^ Rar un reste d'amour, ra/nrajf en ces lieuj^
(Sertorius^l, n, 33 ) .
Je croyais qu'elle peust se rompre pour un Hoy.
(Suréna, III, m, 18.)
(a) Participe présent employé comme le gérondif latin. Gargnez une maîtresse, accusant un rival.
(Ci'nna, HI, i) 24.)
^.. Toujours ma vertu retrace dans mon cœur
Ce qu'il doit au vaincu, bruslant pour le vainqueur. ^ -
(Pompée, II, I, 3.)
DB LA<LANGUE DE CORNEILLE
vent c'était un véritable adjectif verbal susceptible de genre et de nïpmbre(iy. . ^ * >
Le participe passé restait invariable dans des cifcons-" tances où il prendrait nécessairement aujourd'hui le' genre et le nombre de son régirtje direct ; il entrait aussi dan§ de's'phrases très usitées^à cette époque, mais dont la construction ne serait plus admise aujourd'hui (2).
(i) Participe présent içmployé adjectivement.
Las! mais ne voy-)e pas $ acheminer vers moy '
La aUc de CàiOQ regorgeante d'eimoy} ^ ^ ' , / (Garnicr* Porcie, II, a(5t>.)
Ces ennemis publ^oi dont roiis l'arei vengée, Après vQstre "trépas à l'envjir renaij5an5, Pillcroieni sans fraycut les Peuples impuissanr.
, ' ^ ' - r (Corneille, Œii>e, I, 1, 5X.)
(2) Nos vieux poètes plaçaient souvetit le régime entré l'auxiliaire avoir et le participe, et dans ce cas il y avait nécessaircmenj, accord : Garnier a dit :
César des vieux guerriers /T /à /owan^e M/din/e. . • " (Cornétie, IV. a 70.)
- < Tny qui dessous ton ioupa5 l'Afrique rangée.
{Porciey II, 222.)
Ils ont jk tant de fois nostre attente trompée, " '
* ' {Ihid., S33.)
Corneille a soigneusement- conservé cette tournure si' vive ; -elle revient à chaque instant dans ses œuvres.
Va-t'en chercher Philandt-e. et dyluy que Mélite A dedans ce billet sa passion décrite.
{Mélite^ il, y, i.) ^
J'avois de point en point l'entreprise tramée.
- - ' (Clitandf-e, H, i, 33.) .
J'ay leur crédulité sous ces habits trompée.
{Clitandre, II, xi, a30 ~
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