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Des Noms en Entomologie

Par M. Achille GUENÉE

(Extrait du Recueil de la Société libre de l'Eure, 2° Série, T. 4.)

Chez les détracteurs de l'Entomologie dont je vous parlais l’année dernière dans une petite bluette à laquelle vous me pardonnerez, Messieurs, d’avoir la fatuité de vous renvoyer, en voyant que j'ai du moins le bon sens, assez rare chez un auteur, de supposer que vous l’avez déjà oubliée, règnent deux opinions sur les noms en Histoire naturelle.

Les uns pensent que l'unique but des fatigues que subit incessamment un entomologiste au dehors et de la laborieuse minutie avec laquelle il étudie au dedans, est de trouver un insecte encore inédit auquel 1l puisse faire imposer son propre nom par quelque obligeant confrère, et d'arriver enfin à la gloire de voir ce nom, que ses ancêtres lui ont transmis à grand'peine pur de toute souillure, figurer sur un catalogue de papillons ou de coléoptères avec une terminaison qui manque rarement de le rendre ridicule aux yeux du public.

Les autres sont convaincus qu'en Entomologie l'abondance des mots couvre la pauvreté des idées, et que les volumineux ouvrages que les libraires ont eu la bonhomie d'éditer depuis Aldrovande Jusqu'à nos jours, ne sont que des sortes de Dictionnaires de l'Académie, où l’on compense la peine qu’on se donne d'inventer un mot par le plaisir de lui trouver une définition.

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Et ici je m'interromps pour vous faire observer que j'accepte avec courage toutes les difficultés de la situation, et que je n'hésite pas à formuler tout d’abord les deux opinions les plus meurtrières;

Car enfin J'ai laissé de côté cette portion du public qui ignore qu'il existe des noms et des livres en Entomologie, et qui regarde la cochenille comme une graine et le ver à soie comme un animal du même ordre que ceux dont elle se débarrasse à l’aide des anthelmintiques que lui prescrit son docteur :

Puis cette autre portion, un peu plus éclairée, qui a été forcée d'apprendre, pour subir quelque examen ou obtenir quelque brevet de capacité, qu'il existe une science du nom d’'Entomologie et des ouvrages qui en traitent, mais qui, ayant retenu, à la satisfaction des examinateurs, que les insectes sont divisés en huit ordres, n'a pas jugé à propos de pousser plus loin ses investigations sur cette matière.

Ni enfin cette classe de réfléchisseurs pratiques auxquels l’instruction a fait défaut, et qui, en voyant passer un entomologiste armé d’un filet, se livrent à une discussion approfondie pour savoir auquel de ces deux usages 1l est le plus probablement destiné, à savoir : pêcher des poissons dans les fossés ou prendre des chauvessouris pour quelque usage mystérieux ou médicinal ).

Rien de tout cela; je dédaigne cette tâche facile et je m’attaque d'abord aux gens qui tranchent dans le vif. Aussi suis-je obligé de convenir, avec les premiers, qu'il y a quelque chose de fondé dans leur critique. Il faut donc bien que Je leur accorde qu'il existe bon nombre d’entomophiles débutants qui, dans leurs courses ou leurs acquisitions, sont incessamment préoccupés du désir de rencontrer des espèces nouvelles pour accoler leur nom à quelquesunes, et, comme le dit je ne sais plus quel Bouilly ou Demoustier entomologique, — passer à la postérité sur les ailes d’un papillon, — pauvres Jeunes gens qui s'imaginent que la gloire se vend au détail, et qui font bon marché de la célébrité, laquelle, après tout, n'est pas chère par le temps qui court.

(1) Historique.

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Mais, je vous prie, est-ce nous qui avons le monopole de ce genre de baptême, et n’existe-t-1l point, à votre connaissance, des horticulteurs qui abusent bien autrement que nous de l'invention? Que sont nos quelques mille espèces d'insectes auprès des myriades de variétés ou d’hybrides que les amateurs de Roses ou de Pelargonium fabriquent et baptisent chaque jour ? C’est là que les dédicaces se versent à pleines mains et que l’immortalité se distribue à qui en demande. Approchez, Henriettes, Hortenses, Maries, etc. choisissez les fleurs auxquelles vous voulez attacher votre souvenir, et il faudra qu'il soit bien pauvre, l’horticulteur qui vous refusera cette galanterie : et ce ne sont pas seulement vos noms de jeunes filles que les fleurs revendiquent comme par une délicate analogie; les noms de famille en sont aussi, et les plus bizarres. Et vous, princes, barons, marquis, achetez un renom æ@re perenmius; vous passerez à la postérité avec tous vos titres, et votre nom marchera inséparable à jamais de la particule qu’on a insolemment retranchée a Voltaire et que vous refusez à Béranger.

Mais laissons là les horticulteurs qui n'ont pas, au moins que Je sache, la prétention de faire autorité en Histoire naturelle, et, puisque voici la question des noms propres sur le tapis, examinons dans quelles limites 1ls devraient être admis en Entomologie.

L'usage a prévalu en Botanique de consacrer les noms des hommes chers à la science, en les donnant à des genres nouveaux d'arbres ou de plantes. Cet usage a sans doute produit quelques noms peu harmonieux; mais la majeure partie est d’une euphonie supportable (Adansonia, Fagonia, Bauhinia) : quelques-uns même (Dahlia, Magnolia) sont d’une suavité particulière.

Les rares essais qu'on a tentés en Entomologie pour appliquer cet usage ont complètement échoué, et les noms de Xeaumuria, Cuvieria, etc, ne sont pas nés viables. On aurait grand’peine à rendre compte de cette différence entre deux sciences si voisines : toutefois la raison en est, je crois, que Linné et Fabricius, qui ont tracé chez nous le chemin aux nomenclateurs, ont imposé à un assez grand nombre d'espèces les noms de savants ou de simples collecteurs de leur temps, en sorte qu’il a été impossible après cela

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d'ajuster un nom propre générique avec un nom spécifique également propre.

Mais l’immortel Suédois ne s'attendait guère, en consacrant à ses amis et à ses élèves quelques-unes des nombreuses espèces qu'il créait, à l'abus qu'on ferait plus tard de cette faculté. Il ne soupçonnait pas qu'en recommandant ainsi au souvenir des entomologistes les noms de l’auteur de la Biblia nature, ou ceux des Rœsel et des Réaumur, il autorisait ses successeurs à zmortaliser ceux d'obscurs collecteurs ou même de gens tout à fait étrangers à l'Entomologie. Je sais et je n'ose citer une foule de noms qui ne rappellent pas le plus petit service rendu à la science et qui obligent les naturalistes futurs à garder le souvenir d'un fils ou d'un neveu du nomenclateur, bons bourgeois fort recommandables peut-être, mais qui n'ont rien à démêler avec les insectes. D’autres entomologistes, en voyant nos faunes déjà remplies des noms des dieux et des héros de la fable, ont cru pouvoir étendre le privilège aux grands hommes de la vie réelle, et jusqu'aux célébrités de notre époque. N'a-t-on pas fait dans ces derniers temps une Hespérie de l'auteur de Don Quichotte, et un Satyre d'Abd-el-Kader? Que diraient Scipion et Annibal en se voyant voltiger, sous la forme d'innocents papillons, dans les pays où ils ont livré de sanglantes batailles? Et vous, Horace, Tacite, Virgile, aviez-vous espéré cette espèce d'immortalité ?

Peut-être donc éviterions-nous ces deux écueils en nous bornant à imiter Linné en cela comme en tant d'autres choses. Contenu dans de justes limites, l’usage des noms propres n’a rien que de convenable. Les noms mythologiques, d’ailleurs, sont depuis si longtemps entrés dans la langue, qu'ils désignent plutôt, pour ainsi dire, des choses que des personnes, et qu'on ne peut les ranger dans cette catégorie. Leur emploi poétise encore l'étude de la nature, et leur application est souvent assez heureuse. Cet Apollon qui ne descend jamais du sommet des montagnes, ce Faune qui sautille sur les rochers des forêts, cet ÆZec/or dont les ailes portent encore la trace sanglante des vengeances d'Achille, cet Aflas, le géant des insectes, ne peuvent porter des noms plus caractéristiques et

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en même temps plus gracieux. Quant aux dédicaces, si l’on se borne à perpétuer par ce moyen le souvenir de voyageurs zélés pour l'Entomologie, de savants qui ont fait faire quelques pas à la science, ou même de simples collecteurs dont les découvertes ont été fécondes et qui ont ouvert leurs trésors aux écrivains, qui ne trouvera juste et de bon goût cette légère récompense accordée à leurs modestes services? qui s'étonnera de leur voir élever ces humbles monuments avec les matériaux mêmes de leurs découvertes? Ainsi tomberait le ridicule que le bon sens public aurait épargné à l’usage, mais qu'il a déversé sur l'abus.

Ces inconvénients, vous le pensez bien, avaient été sentis avant moi, et, pour y échapper, bien des naturalistes s'étaient décidés à adopter de préférence un autre usage Linnéen : celui de donner aux espèces les noms des plantes sur lesquelles elles vivent. Rien de mieux, sans doute; mais là encore est un écueil à éviter. D'une part, la même plante sert de nourriture à vingt, à cent insectes du même ordre, et, de l’autre, la même espèce d'insectes met souvent à contribution vingt plantes différentes, quoique appartenant le plus souvent à la même famille. Il en résulte que, dans le premier cas, le nom de la plante, une fois pris par un animal, n'est plus accessible à tous ses commensaux, et que, dans le second, il y a au contraire embarras sur le choix; que, dans les deux cas enfin, la dénomination n’est plus exclusive et caractéristique, seules qualités pourtant que ce genre de baptême aurait eu le mérite de lui communiquer. Il semble donc à propos de ne l'appliquer qu'au petit nombre d'espèces qui, ne vivant que sur une seule plante, s'en nourrissent encore à l'exclusion des insectes du même ordre. Et puis il ne doit être administré que par un observateur scrupuleux et bon botaniste, de peur qu'une plante faussement désignée n'induise enverreur les races futures d'entomologistes, et ne les fasse par suite douter de l'identité même de l'espèce. Et ne croyez pas que ce soit chose si aisée : Linné lui-même, docteur s'il en fut 7% utroque jure, s'y est trompé un beau jour en nommant ÆEvonymella une espèce qui ne mange que du cerisier, et Padella une autre qui vit exclusivement sur des Prunus. Les auteurs qui l'ont suivi, les

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uns respectant son erreur, les autres ayant la prétention de corriger le maître, ont embrouillé la question à qui mieux mieux, de sorte qu'aujourd'hui tel qui croit posséder à fond la langue du pays, est exposé aux mêmes déceptions que Figaro, qui ne possède, lui, que le fond de la langue.

Après les noms mythologiques, les noms propres et les noms de plantes, il ne reste plus guère à la disposition de l'inventeur d'une nouvelle espèce que ceux tirés de la couleur ou dérivant de l’analogie de l'insecte avec quelque autre production naturelle; car nous n'avons pas, comme les botanistes, la ressource de ces adjectifs complaisants qui arrivent au premier appel, et qui reviennent et reviendront périodiquement, dans tous leurs genres, jusqu’au jugement dernier, époque où l’on cessera définitivement et sans remise de découvrir des espèces nouvelles. Ainsi, chez nous point de &wlganis, de pratensis, d'ofhcinalis, point d'angusti-, de lati-, de rotundi-, de cordifolia, point de wajor, minor où medius; ou, si quelques-unes de ces dénominations se retrouvent en Entomologie, elles sont employées depuis longtemps, et ainsi désormais inaccessibles : car nous avons l'habitude de ne point nous servir deux fois du même nom spécifique, au moins dans la même famille, habitude qui prévient toute confusion pour la mémoire, et qui défie tous bouleversements génériques présents et futurs; partant, habitude à conserver, malgré les sophismes germaniques qui ont été récemment dirigés contre elle.

Or, les noms tirés de la couleur étaient excellents sans doute au temps où l'on renfermait en 2 vol. in-8° toutes les espèces connues; mais, aujourd'hui que les insectes blancs se comptent par cinquantaines, les insectes gris par centaines, les insectes noirs par milliers, cette ressource est devenue bien illusoire. En vain a-t-on varié les terminaisons et épuisé tous les synonymes du Gradus ad Parnassum; en vain alba s'est-il tourné d'abord en albaria, albata, albalis, albana, albella, puis en nivea, lactea, cana, candida, eburnea (chacun de ces synonymes multiplié par les terminaisons ci-dessus); en vain a-t-on recouru aux périphrases les plus forcées et aux équivalents les plus excentriques, accusant telle Noctuelle d'être

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