‹ Etudes de lépidoptérologie comparée (volume 5)Chapitre 3 sur 21 · MON CHER CHARLES · texte numérisé non relu

MON CHER CHARLES

Tu dois être de retour de ta chasse aux papillons dans le département de la Lozère et les À pol/lons tendus (gespannt) que tu as apportés à Rennes. Je serais curieux de savoir de quelle espèce 1ls sont, si ce sont les mêmes que l’on prend à Fribourg et que tu connais bien, ou si c’est une qualité plus recherchée, et quelles sont les autres espèces que tu as pu adjoindre à ta collection et qui ne sont pas connues ici. [1 paraît que cette année-c1 n'est pas abondante dans ce genre de gibier; moi, Je ne trouve rien du tout qui vaille la peine d'être pris, quoique je jette mes regards de tous côtés dans mes promenades. Il faut que les papillons soient mieux sur leurs gardes pour se cacher, ou que mes yeux commencent à devenir trop vieux pour les voir. Cependant Je me propose tout de même de faire mes courses à la Robertsau

à la recherche des Cordons bleus {Cazocala Fraxini) quand la

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saison arrive : fin septembre ou commencement d'octobre. ose Je commence déjà à compter combien de temps nous sépare de l’année prochaine où vous ferez votre joyeuse entrée dans Strasbourg; 1l n'y a plus tout à fait onze mois sur douze; ainsi déja un douzième est derrière nous. En attendant, adieu, mon cher

Charles, souviens-toi toujours de ton bon papa. F. J. OP. »

Hélas! Je ne devais jamais avoir la joie de montrer à mon cher grand-père les À pollons lozériens, pas plus que les autres Espèces que J'avais, pour la première fois de ma vie, capturées dans les Cévennes; car deux mois après avoir écrit la lettre ci-dessus reproduite, nous avions la douleur d’apprendre que Dieu l'avait rappelé à Lui. Quelle perte ce fut pour moi et combien sa mémoire

m'est toujours restée chérie !

Cependant l’Apollon de la Lozère est bien différent non seulement de celui de Fribourg, mais des autres montagnes, ainsi que Je pus m'en rendre compte plus tard; aussi, c'est en vue de répondre aux questions relatives à la morphe cévénole de l'A pol/lon, appelée par moi logerae, que J'ai entrepris dans le présent ouvrage l'étude comparative des races du Parnassius Apollo. Pour cela, J'ai recherché non seulement des documents de l’époque présente, mais aussi du temps ancien; et tout en consacrant à l'observation des races géographiques du Parnassius Apollo l'attention qu’elle mérite, Je retracerai pour mes descendants tout un ensemble de souvenirs qui ne sont pas exclusivement entomologiques.

Je tiens en effet à transmettre dans ce livre, à mes quinze petitsenfants : Suzanne, Charles, Louise, Pierre, Yvonne et Jacques Oberthür; : Anne-Marie, Henri, André et Geneviève Oberthür; Louis, Hervé, Vves, Jean et Odile Oberthür, tout au moins les éléments principaux de la tradition laissée par les ancêtres.

Je crois d'ailleurs compter encore assez d'amis parmi les Lecteurs de ces Æ£tudes de Lépidoptérologie comparée, pour pouvoir penser que l'évocation de souvenirs de famille et de profession familiale, dans un ouvrage où il est presque autant question des

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Entomologistes que de l'Entomologie elle-même, ne leur semblera ni déplacée, n1 importune.

Les hommes passent dans une course rapide, puis disparaissent ; les générations successives se remplacent dans les mêmes lieux, ou bien par circonstance de migration, certaines personnes s'établissent dans des contrées nouvelles; mais le point initial d'où la famille est originaire ne saurait Jamais être oublié. C'est l'idée sainte de la Patrie, cette terre que les Pères ont aimée, qui doit être conservée toujours vivace dans les cœurs. C’est donc vers le sol où les Ancêtres ont vécu, où ils ont travaillé, où les épreuves inséparables de toute carrière sont venues les atteindre, là où reposent les corps des Aïeux, en attendant la résurrection du dernier Jour, que les nouveaux venus dans la vie doivent fidèlement diriger leur sympathie. Que les plus jeunes, pénétrés du plus filial respect pour ceux qui ne sont plus, gardent toujours la légitime ambition de continuer, sans dégénérer, la pratique des aimables et laborieuses qualités dont les Anciens nous ont laissé l'exemple!

La Patrie de notre famille, c'est, dans le noble pays d'Alsace, la ville de Strasbourg à laquelle je ne puis penser, dont Je ne puis même prononcer le nom, sans ressentir une émotion profonde et douloureuse, faite d'amour filial, de patriotiques regrets et de mélancoliques souvenirs.

Alsacien du côté paternel, Breton du côté maternel, je sens que l'Alsace et la Bretagne me sont également chères. Qu'il en soit

ainsi pour chacun de mes descendants !

Mon grand-père François-Jacques Oberthür était né à Strasbourg, en 1793; il est mort à Bischwiller (Bas-Rhin), le 20 septembre 1863; sa mère s'appelait Madeleine Hüter; elle avait des frères qui ont fondé des familles comptant encore aujourd'hui en Alsace et en France de très honorables représentants.

En premières noces, mon grand-père épousa M'° Salomé Kiefer

qui, le 1° décembre 1818, à Strasbourg, donna le jour à mon père

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François-Charles Oberthür; quinze mois plus tard, à Fribourgen-Brisgau, ma grand'mère succomba, en devenant mère d'une fille qui fut appelée Wilhelmina.

Mon grand-père, très érudit et artiste excellent, avait fait une étude très approfondie de l'anatomie humaine; 1l avait acquis un talent éminent dans l'art du dessin, de la peinture dite : miniature, et de la gravure en taille douce. Il avait été appelé à Fribourg pour diriger l'institut artistique de l'éditeur Herder qui, l’un des premiers, concourut à la publication des ouvrages illustrés paraissant par livraisons, et, entre autres, du livre intitulé : Z'eutschland und die Teutschen von den aeltesten Zriten bis zum Tode Karls des Grossen, von Alois Schreiber, grossherzoglich badischen Hofrath und Historiographen; Carlsruhe, bei Johann Welten.

Cet ouvrage, dont les 24 planches sur cuivre furent gravées d'après les dessins de ]. M. Mettenleiter, eut un assez grand succès. I] parut depuis 1823 jusqu'à 1825. Presque tous les Xzpfern portent la signature F. J. Oberthür, dans les cahiers IT et IT.

C’est pendant son séjour à Fribourg-en-Brisgau que mon grandpère s'adonna surtout à la chasse aux papillons. Il trouva, dans l'étude de l’histoire naturelle, un soulagement à la grande douleur que lui avait causée la mort de sa bien-aimée compagne. Je conserve avec le plus religieux respect un cahier de poésies écrites en langue allemande par mon grand-père, à Fribourg, avec la date de 1820, et débutant par une pièce ayant pour titre : Bey dem Verluste eines gcliebten Herzens.…..…

Lorsque j'étais jeune, mon grand-père aimait à nrentretenir des belles chasses aux papillons qu'il faisait jadis dans la Forêt-Noire. Combien de fois l’ai-je entendu me parler du Parnassins À pollo qu'il recueitlait sur les montagnes voisines de Fribourg!

Je publie dans le présent ouvrage la reproduction, par les procédés photographiques, d’une vue de Fribourg, datée de 1855.

A cette image est jointe une notice que Je reproduis textuellement comme suit : « Cette petite vue de Fribourg-en-Brisgau a été rapportée par Laurence de Lambilly, ma femme, dans son voyage en Savoye, Suisse, Allemagne et Belgique, en l'été 1855.

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Je l’offre comme souvenir d’elle, à M. Charles Oberthür, parce que le tombeau de Madame Oberthür, sa mère, est à Fribourg.

Rennes, le mercredi 12 avril 1876; signé : À. de Piré. »

Le Marquis de Rosnyvinen de Piré, fils du général de Cavalerie (*) qui s’illustra par tant de faits d’armes pleins de hardiesse et d’à propos, dans les glorieuses armées de Napoléon 1* fut longtemps député d’Ille-et-Vilaine. I] a laissé une réputation ineffaçable de magnifique générosité et de la plus exquise délicatesse. Le cadeau qu'il fit à mon père, avec une notice si touchante, est une des innombrables preuves des sentiments qui dictaient ses actions.

Mon grand-père épousa en secondes noces M'° Henriette Zeitsmann, dont le père occupait alors à Carlsruhe le poste de Directeur de l’Imprimerie grand-ducale, chargée de ia publication du journal officiel badois. Mon père m’a souvent dit combien celui qu'il appelait : son grand-père Zeitsmann, avait été bon pour lui; étant écolier, mon père allait le visiter à Carlsruhe, pendant les vacances, et était toujours fort bien accueilli. Avant de venir dans

le duché de Bade, le « grand-père Zeitsmann » avait exercé la

(*) Le Général Hippolyte-Marie de Piré, père du marquis de Piré, naquit à Rennes le 31 mars 1778; il émigra pendant la Révolution, fut aide-de-camp de Puisave, servit ensuite avec Georges Cadoudal, et, après la pacification consulaire, devint chef d’escadrons au 10° de hussards, le 30 décembre 1806. Décoré de la légion d’honneur pour sa conduite à Eylau et dans les diverses affaires de la campagne de 1807, il se distingua de nouveau à Friedland et reçut la décoration du Wurtemberg. Général de brigade en 1814 il se battit à Ostrowno, à Mohilew et à la Moskowa. Dans la campagne suivante, il fut général de division, le 15 octobre 1813, et le 31 décembre 1813, il battit la cavalerie ennemie en avant de Colmar; il se fit remarquer pendant la campagne de France, notamment entre Vitry et Saint-Dizier, le 22 mars 1814, combattit aux Quatre- Bras, à Waterloo et termina sa glorieuse carrière militaire en juillet 1815, par la mise en déroute des deux régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie, près de Rocquencourt et de Versailles, avec les 197 et 6° régiments de chasseurs, appuyés par le 44° régiment de ligne. Le Général de Piré avait, dans cette affaire, pour chef, le Général Excelmans.

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profession d’'Imprimeur-Editeur à léna; mais les événements militaires survenus en 1806 l’avaient obligé à s'expatrier pour se créer une nouvelle position. Cette famille Zeitemann est aujourd'hui éteinte.

En se remariant, mon grand-père voulut revenir dans sa ville natale; 1l fonda donc à Strasbourg un atelier de gravure et y forma plusieurs élèves dont certains sont devenus graveurs émérites, notamment Hessloehl et Weber. A l’Institut artistique de Fribourgen-Brisgau, mon grand-père avait d'ailleurs donné d’excellentes leçons de dessin anatomique et de gravure, et 1l se rappelait avoir eu pour élève Winterhalter, qui devint plus tard un peintre très distingué. Winterhalter avait reçu le jour dans un tout petit village de la Forêt-Noire, nommé Kirchzarden: tout d’abord 1l avait été petit pâtre, avec son frère, sur le Feldberg (*), à 4 lieues de Fribourg.

C'est à propos de l'envoi fait au Musée de Rennes d’un tableau de Winterhalter, par le gouvernement impérial, en 1858, que, dans une lettre datée de Strasbourg, le 12 novembre 1858, mon grandpère nous fit connaître le détail intéressant que Je rapporte ci-dessus.

(*) « Le geant de la Forêt-Noire, le Feldberg, avec ses ramifications qui s'étendent jusqu’au Belchen ou Ballon d'Allemagne, s'élève à la droite à 1.493 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le Géologue, le Botaniste, le Peintre, en se logeant pour quelques jours dans un des châlets de Mentzenschwand ou de Todnau, où s’abritent pendant l'été de nombreux troupeaux sur cette cime alpestre, trouveraient de riches compensations dans cette nature grandiose, à la couche peu moëlleuse et aux modestes repas que ces lieux peuvent leur offrir.

» Sur son sommet, l'œil embrasse cette mer de montagne qui s'étend au nord jusqu'à la Hornisgründe, à l’est sur les hauts plateaux du pays de Wurtemberg et la Rauhe-AÏp, au sud jusqu’au lac de Constance et aux cimes blanchies de la Suisse, et à l’ouest jusqu'aux Vosges lointaines qui ferment le large bassin dans lequel le Rhin suit, scintillant, son cours tortueux, à travers des champs et des prairies. L’œil repose sur des milliers de clochers de villes et de villages, de fermes et de maisons isolées, indiquant la demeure de l’homme, le tout harmonieusement étendu à nos pieds comme une vaste carte géographique sur laquelle brillent encore à l’est le Feldsee, le Schluchsee et le Titisee, petits lacs resserrés dans les montagnes. »

(Strasbourg illustré, par Fréd. Piton; chez l’Auteur, rue du Temple-Neuf, 15; 1855, Vol. II, p. 40. Pays de Bade.)

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Les Editeurs de Berlin et de Carlsruhe envoyaient des commandes à mon grand-père qui produisit plusieurs œuvres remarquables, notamment une belle gravure de la famille royale de Prusse, et d’autres Xwpfern exécutés d'après les maîtres italiens, entre autres l'Agnus Der, la Vierge dite : Pulchræ dilectionts; enfin, pour les Editeurs Grucker et Schmidt, de Strasbourg, mon grand-père exécuta magistralement la gravure de la merveilleuse

Cathédrale qui est le juste orgueil de l’illustre Cité.

Entre temps, mon grand-père s'occupait très activement d’une invention nouvelle appelée ZLihographie. Dans mon logis de Monterfil où J'écris ces lignes, je conserve des dessins lithographiques représentant des vues diverses de Strasbourg, exécutés par mon grand-père et pouvant figurer parmi les anciens échantillons des impressions lithographiques françaises. Malheureusement ces vues de Strasbourg ne portent pas de date. Je les reproduis ici, en même temps qu'un portrait de Schiller, qui est daté de 1812 et

dont l’exécution remonte par conséquent à plus d’un siècle.

Je me souviens que, lors d'un séjour de mon grand-père à Rennes, en 1850, mon père et lui s'entretenaient, en ma présence, des premiers temps de la Lithographie dont mon grand-père avait connu certaines péripéties; 1l avait d'ailleurs contracté, en 1828, une association avec Senefelder, inventeur de l'art nouveau.

À la prière de mon père, mon grand-père écrivit une notice que J'ai sous les yeux et qui me semble de nature à intéresser nos confrères imprimeurs.

Afin d'assurer leur place chronologique aux souvenirs de mes parents, relativement à la Lithographie et à l’homme de génie qui en fit la découverte, J'ai cru devoir incorporer les souvenirs en question dans un résumé de l'Histoire des Origines de la Lithographie. J'ai recouru pour cela à quelques documents anciens et qui m'ont paru présenter un caractère très estimable de précision et d'impartialité. Les brochures que J'ai compulsées sont d’ailleurs devenues fort rares et elles mériteraient bien d’être intégralement

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