BIDACHE
Âh ^ arrata besa la nouté, eta estaqui équité coua.
GODENESCHE.
Broutala, da bortal caina.
LE POÈTE
Erran derean * cerbait gavea.
GODENECHE.
Eleina emenderaut ^ biga edo hirour on soufflet Eta son bait ostico.
LE BARON
Comment ! ils parlent vasque, ah ! le plaisant auteur.
^ 2* éd. — ab...
* 2* éd. — dereau...
^ 2' éd. — emeodaraut...
La restituUon des quatre premières lignes n^offre manifestement aucune difficulté. Il n^en serait pas de même des quatre dernières, si Poisson n'avait pris la peine de les traduire lui-même en français. La scène en effet se continue ainsi :
LE BARON
S'ils ne parlent françois, je suis leur serbiteur.
LE POÈTE
11 Touloit m'insulter.
LE BARON
Ah I j'entends.
LE POÈTE
Et sans cause ?
GODENESCHE.
C'€li9t un brutal portier.
LE POÈTE
T*a-t-il dit quelque chose ?
GODENESCHE.
Non, mais il m'a donné deux ou trois bons soufflets Et quelques coups de pied (sic)...
Les huit lignes basques doivent donc être lues ainsi qu'il suit (orthographe ancienne) : Bidache, ago guibelean. — Non bestitouco naïs? — Choco batean cassadi. — Ai! arrata besala nouté, eta estaquit eguitecoua. — Broutula da bortalçaina. — Erran derauc cerbait gauça? — Es beina eman deraut bia edo hirour on soufflet eta sombait ostico.
C'est donc du labourdin ou plutôt du bas-navarrais occidental et l'on devra traduire : « Bidache, reste derrière. — Où m'habillerai-je? — Cache-toi dans un coin. — Ahl ils m'ont cpmme le rat [ils me prennent pour u^n rat] et Je ne
sais ce qu'il y a à faire. — Le portier est brutal. — Ta-i-il •dit quelque chose? — Non, mais il m'a donné deux ou trois bons soufflets et quelques coups de pied. »
Ajoutons, pour terminer, que le basque de ces passages n'est pas pur et qu'il a dû être écrit à Paris, peut-être par Poisson lui-môme, sous la dictée probablement d'un domestique originaire du pays basque mais qui l'avait quitté depuis longtemps. On sait que les domestiques basques étaient alors assez communs, témoin le nom de Basque qui figure, comme étant celui d'un valet quelconque^ dans beaucoup de lettres, romans ou pièces de théâtre des deux dernio^ siècles.
Ce fragment basque était déjà connu, puisque M. Burgaud des Maréts, dont on vient de vendre la bibliothèque, l'avait fait réimprimer en 1856 à deux exemplaires seulement, suir papier vert. L'un de ces deux exemplaires est dans la bibliothèque du prince L. L. Bonaparte, à Londres (voir les numéros 244 et 245 du catalogue Burgaud des Marôts) ; l'autre s'est vendu 2 fr. le 17 mai 1873.
lies dérivés du mot pierre en basque ^
ff
On trouve dans la langue basque trois mots fort inté- Tessants au point de vue archéologique. Ce sont les noms de la hache, aiskora ou haizkora; de la pioche, aiizurra; et du Hîouteau, aizHo. Les savants du pays les expliquent de la façon suivante :
1 VJmpartiàl des Pyrénées, n* du 10 mai 1873.
1® Aitz « pierre dure (silex) », et gora « en haut », devenu euphoniquement kora après le tz affaibli en z;
2® AitZj et urra « déchirer » ;
30 Aitz^ et tto diminutive.
Le sens primitif de ces trois mots serait donc : « pierre élevée sur un manche », « pierre qui déchire », et « petite pierre ». Il faut remarquer, à ce propos, la tournure sémitique, habituelle au basque, qui place le déterminant après le déterminé.
Quoique nous soyons trèsi-peu partisan des étymologies proposées par les Basques, qui ont la déplorable manie de passer leurs journées à en inventer, torturant à plaisir de pauvres mots qui n^en peuvent, mais, nous estimons quMci ils ont raison, au moins en un point. Les trois mots cités ci-dessus peuvent fort bien être dérivés de ailz ou haitz « rocher » .
Il paraît, du reste, que cette découverte n'est pas le fait d'un Basque, mais bien celui d'un habile philologue, rhomme du monde qui sait le mieux et le plus à fond la langue euscarienne, le prince L. L. Bonaparte.
Cependant, dès 1847^ M. Baudrimont, dans son Histoire des EsciuMunais primitifs, indiquait aizcora comme dérivé de aitza a la pierre ». — L'a final est l'article basque.
De nos jours, le mot aitz s'est conservé avec son sens primitif dans les dialectes espagnols seulement : les Guipuzcoans disent, sous cette forme, aitz « la pefia »; les Biscayens, avec le même sens, varient ce mot en atch, aitch. Comme les dialectes français, à l'inverse de ceux d'Espagne, ont gardé les aspirations initiales, ils devraient avoir pour a rocher » le même mot sous la forme haitz, puisqu'ils écrivent haizkora : or, en fait, ce mot n'existe pas.
Mais son existence passée nous est révélée notamment par le proverbe em^aitzak hausten tu haitzac, cité, en 1657, par Oihenart, qui traduit : «Les présouts brisent les rocs. »
8aiiit^Palai0 ^
Il n'est pas de question plus intéressante, plus importante et plus difficile à résoudre que celle de l'origine et de l'histoire des noms de lieux du pays basque. L'étude de la toponymie euscarienne est certainement appelée à rendre de grands services à la linguistique en lui révélant bien des formes dérivées, bien des permutations phonétiques encore méconnues.
Un des points les plus dignes d'attention'sera certainement la recherche et la restitution des noms originaux remplacés par des noms de saints, vraisemblablement pendant l'elTervescence religieuse du moyen âge. Ainsi des documents historiques nous apprennent que le village actuel de Saint- Péesur-Nivelle s'est appelé longtemps Saint-Pée-d'Ivarrett (pr. Ibarren ou Ibarron : un des quartiers actuels de la commune porte encore ce dernier nom), après avoir longtemps été connu sous la seule désignation d'/varren. Ces substitutions de noms de saints aux appellations toponymîques primitives proviennent le plus souvent de la construction d'une église sous tel ou tel vocable, pour employer l'expression reçue. Malgré la forme basque Sempere, il est établi, pour l'exemple que nous venons de citer, que le saint Pée en question n'est autre que l'apôtre Pierre : la fête du village se célèbre le 29 juin, et les chartes latines disent toujours Sanctxis Petrus de Ivarren,
Mais nous venons de faire usage de deux moyens d'information qui font souvent défaut, soit parce qu'il y a des
' Vlmpartial des Pyrénées du 31 août 1S73.
exemples de changements plus ou moins récents de a vocables », soit parce que souvent les noms primitifs sont restés dans Tusage courant (p. ex. à Urrugne, appelé dans les documents desxiu® etxiv® siècles S.Vicentius de Ut^rtiina), soit enfin parce que le changement a eu lieu en dehors de toute influence religieuse.
Parmi les localités les plus importantes du pays basque français qui portent des noms de saints catholiques, il faut citer la ville d^ Saint-Palais, dans Tancienne Basse-Navarre. Elle s^appelle en basque Dona Phaleu. Les écrits latins, espagnols et gascons du xv^' siècle la nomment Sent Paiay, Sent Palays, Sant Pelay, San Pelay, Quel est le saint dont il s^agit ici ?
Le mot basque phaleu ne saurait fournir aucun renseignement; il en est tout autrement de la désignation latine de Sanctus Pèlagius Garrucium reproduite notamment par Oihenart (Notitia^ p. 402 des deux éditions}. Mais quel est ce Pelage et à quelle occasion son nom a-t-il été donné à la ville qui nous occupe ?
On lit à ce propos dans Moret [Congresiones apologelicasy p. 422] : « La fortaleza heroica del santo nifio Pelayo en tanta terneza de afios havia derramado yé la forma de su ilustre martyrio y veneracion de sus reliquias, sin las quales no se daba entonces el titulo de advocacion a los templos.... Yen quanto podemos entender, la devocion al Martyr di6 por aquellos tiempos 6 muy cercanos el nombre de San Pelay â la noble villa assi llamada en Navarra la baxa, con ocasion de alguna restauracion 6 augmente. » Ainsi, pour Moret, il est probable que le nom de Saint^Palais est une corruption de « Saint-Pélage », en espagnol Pelayo,
Le même auteur nous raconte [même vol., page 383) Thistoire de ce Pelage. En Tan 920 de notre ère, Abdérame, prince maure, vainquit à Valdejunquera Tarmée chrétienne et fit prisonnier Hermoigius, évêque de Tuyd, qu'il emmena
à Gordoue. L^évêque obtint cependant sa liberté pour aller négocier un échange de prisonniers, mais il dut laisser en otage son neveu, fils de sa sœur, Pelage, qui fut tué par ordre d'Abdérame, le 26 juin 925, à l'âge de dix ans. Cet acte paraît avoir vivement impressionné le monde chrétien de répoque ; Pelage fut canonisé et sa réputation s'étendit dans toute l'Europe : une religieuse d'Allemagne, Rohsvitha, composa même un poème en son honneur. Ce poème, avec d'autres pièces de même genre, est reproduit dans le recueil célèbre des Bollandistes (journée du 26 juin).
Quoi qu'il en soit, il est certain que, vers les onzième et douzième siècles, on comptait en Espagne beaucoup d'églises ou de monastères sous le « vocable » de Pelage, tantôt seul, tantôt réuni à d'autres saints, comme le couvent t de Saint- Jean et de Saint-Pélage » d'Oviédo, où le cadavre, plus ou moins authentique, du « martyr » fut transporté en 999 par l'évêque de Léon. Ces « reliques » avaient été rendues à cet évéque par Abdérame^ à la prière de son ami Sanche de Navarre. Rien ne s'oppose donc formellement et a priori à ce que l'hypothèse de Moret soit regardée comme vraisemblablement conforme à la réalité des faits.
Les notes qui précèdent ont été rédigées, il y a plus de deux années, à la prière de feu M. Edgar Daguenet, substitut du procureur de la République à Rayonne, que cette question préoccupait beaucoup. Elles nous sont tombées sous la main, il y a quelques jours, pendant une recherche dans des papiers mis en réserve, et il nous a paru^ malgré le peu d'importance du sujet, qu'il y avait pour nous une sorte de devoir à les publier, comme un dernier hommage à une jeune intelligence prématurément éteinte.
Anciens documente sur Bayonne et le pays Basque^
On sait que le plus ancien document écrit où se' trouve un témoignage certain de l'existence de la langue basque est un livre de Marinœus Siculus, imprimé à Alcalà de Hénarès en 1530, et qui traite de las cosas 'mémorables de Espana. Un court passage de ce volume est consacré à la langue basque, dont quelques mots, empruntés au dialecte de la Biscaye, sont cités. Il m'a paru intéressant de rechercher et d'étudier quelques récits de voyage de cette époque, afin de saisir, s'il est possible, la pensée des hommes du temps sur ce curieux pays et sur son remarquable idiome.
M. Dulaurens, noire savant archiviste, l'habile collaborateur et le digne continuateur du regretté M. Balasque, m'a signalé deux textes dont je dois parler en premier lieu.
Dans les Archives curieiLses de l'histoire de France, publiées en 1835 par Cimber et Danjou, on trouve (tome II de la première série) la reproduction d'un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale, à Paris, sous le n® 9902, et qui est intitulé : La prinse et délivrance du roi (François I®'), par Sébastien Moreau, de Villefranche en Beaujolais. Ce récit, assez minutieux, a dû être composé de 1524 à 1530. Après avoir raconté que'le roi traversa la Rantière (Renteria), Fontarabie, Andave, Moreau s'étend sur le séjour du roi à Sainct-Jehan-de-Luz. « Il n'eust faute, » ditil, « de vivres en quelque manière que ce fust, mais en
' V Avenir des Pyrénées des 10, 17 et 31 octobre 1876.
grant abondance, mesmement de pain ; parce que les filles du pais, autrement appel lées en basque statuas, portèrent jour et nuict, des villaiges du païs de Labour, qui se nomme Basque, du pain et autres choses, comme poyres, pommes et autres fruyctaiges, aussi du foing et de la paille, sur leurs lestes. Je ne saiche guères païs où les filles prennent plus de peyne qu'elles font là, et davantage ne faillent à aller de six ou sept grans lieues foing audict Bayonneung jour de la sepmaine et du marché qui est le jeudi, achepter du bled et le portent sur leurs testes. Pareillement, en caresme, les dictes filles des villaiges près dudict Bayonne, sur la marine, nommés Sainct-Jehan de Luz, Gatary, Bidare, Bieris et autres villaiges, tous les jours portent sardines et autres poissons, selon la saison, audict Bayonne pour vendre. »
Moreau fait un grand éloge de Saint-Jean-de-Luz, où il était descendu, « à Phôtel de TÉtoile,- sur les sables », mais en ajoutant cette réflexion philosophique : « Toutefois, après tout dire, il n'y a que Paris. »
On aura remarqué dans le passage précédent le mot statua, qui est dit être le nom distinctif des filles du pays. C'est une représentation évidente du mot neskatua^ qui a principalement aujourd'hui le sens plus restreint de « servante ». Dans un autre endroit, il est question du hayle de Saint-Jean-de- Luz; on sait que c'était là le nom officiel du maire de cette localité, tandis que les autres communes du Labourd étaient gouvernées par des abbés [d'où les noms basques auzaphez, baldarnaphez) : le maire de Saint-Jean s'appelle encore aujourd'hui en basque yaun baillia « monsieur le bayle ».
J'ai encore deux citatîçns à faire : la première est relative au costume des femmes du pays ; je la recommande à toute l'attention de nos lecteurs, parce que c'est une question sur laquelle j'aurai à revenir. Moreau parle expressément « des grant cornes qu'elles ont sur la tête ». Une autre remar-
que de Thisloriographe, qui n'a pas absolument cessé d'être vraie, est que « le pavé du dict Bayonne est fort mauvais et dangereux ».
Le second texte, dont je dois la connaissance à Tamabilité de M. Dulaurens, est le Voyage de Charles IX en France, par Âbel Jouan, un de ses serviteurs, qui fait partie de la collection, Pièces fugitives pour servir à l'histoire de France, 3 vol. in-4o, 1759. Il y est dit notamment que, le 3 juin 1564, le roi s'embarqua « sur le fleuve du Gave, qui passe au pied de Bayonne pour aller dîner à La Honsse, une petite abbaye cachée en un bois ». Le 14 juin, Charles IX alla recevoir « la reine d'Espaigne jusques au dernier pas de son royaume, à un lieu appelé Endaye ou Boyvie ». C'est de ce mot pas que Béhobie a tiré le nom de Pausu, qu'elle a seul conservé en basque.
Le passage suivant (du récit de Jouan n'est pas moins curieux : « Le roi séjourna huit jours [du 3 au 10 juillet) à Sainct-Jehan de Luz, pendant lequel il prit plaisir à se faire promener à la mer dans des barques, et à voir danser les filles à la mode du Basque, qui sont toutes tondues, celles qui ne sont poinct mariées, et ont toutes chacune un tabourin faicten manière de crible, auquel y a force sonnettes, et dansent une danse qu'ils appellent les Canadelles et l'autre le BendeL » J'appelle l'attention sur ces deux noms que je ne saurais, pour ma part, expliquer.
En 1691, parut à Paris, chez Claude Barbin, libraire « an Palais, sur le second perron de la Sainte-Chapelle», un ouvrage anonyme, en trois petits volumes in-18, intitulé Relotion du voyage d'Espagne. Il eut un certain succès dans le beau monde , et il le méritait à la fois par l'intérêt du récit, les qualités incontestables du style, la position enfin
de son auteur, dont le nom ne fut pas longtemps un mystère. M"»® d'Aulnoy, plus connue de nos jours par ses Contes (VOiseau bleu, entre autres, est un des plus répandus], avait en effet exécuté récemment un grand voyage au delà des Pyrénées, et c'est elle qui en rendait compts avec son talent habituel; elle y a inséré des histoires amoureuses assez invraisemblables, mais qui n'empêchent pas le reste du volume d'offrir le plus grand intérêt. On y trouve une grande abondance de détails dont on n'a généralement pas contesté l'exactitude. — Une réimpression de cette Relation, faite tout récemment à Paris, a été sur-le-champ traduite en anglais, et, grâce aux événements qui s'accomplissaient en Espagne, l'ouvrage paraît avoir été tout à fait du goût de nos voisins.
Le voyage de M"« d'Aulnoy eut lieu au commencement de 1679 ; on n'allait point alors de Paris à Madrid en trentesix heures, comme aujourd'hui. C'est pourquoi notre voyageuse, obligée de faire venir des litières de Saint^S6bastien, dut s'arrêter à Bayonne, où elle vint, dit-elle, « de d'Axe, par eau ». En attendant ces litières, elle se fit présenter « quelques jolies femmes » de la ville, où c'était alors la coutume que « les gens du païs allassent faire la première visite aux étrangers »«
Les Bayonnaises de 1679 étaient belles, mais parlaient gascon; « elles commencent là », dit M'"^' d'Aulnoy, « de se ressentir des ardeurs du. soleil : leur teint est un peu brun ; elles ont les yeux brillans; elles sont aimables et caressantés; leur esprit est vif; et je vous rendrois mieux raison de leur enjouement, si j'eusse entendu ce qu'elles disoient ; ce n'est pas qu'elles ne sçachent toutes parler françôis : mais elles ont tant d'habitude au langage de leur Province, qu'elles ne peuvent le quitter; et comme je ne le sçay point, elles faisoient entre elles d'assez longues conversations où je n'entendois rien. »
Ces dames avaient d^ailleurs une autre mode, qui semble fort bizarre à M"® d'Aulnoy : « Quelques-unes qui vinrent me voir, » ajoute-t-elle, a avaient un petit cochon de lait sous le bras, comme nous portons nos petits chiens ; il est vray qu'ils étaient fort décrassés, et qu'il y en avait plusieurs avec des colliers de rubans de différentes couleurs... Il fallut, lors qu'elles dansèrent, laisser aller dans la chambre ces vilains animaux, et ils y firent plus de bruit que des lutins. » M°>^ d'Aulnoy décrit une danse assez étrange que je voudrais pouvoir décrire à mon tour, siji'espace ne me manquait. Après le bal, on servit « de très-belles confitures seiches; ce sont des Juifs qui passent pour Portugais et qui demeurent à Bayonne qui les font venir de Gennes ».
Un peu plus loin, notre voyageuse raconte que Bayonne « est un Païs admirable pour la bonne chère ; tout y est en abondance et à très grand marché » ; que l'on ne peut voir « de Linge plus beau que celui qu'on fait en ce païs... dont la toile est faite d'un fil plus fin que les cheveux » ; qu'à Bayonne « on a de la voix naturellement, et qu'il n'y manque que de bons maîtres » ; enfin que les dames de Bayonne « aiment passionnément les rubans et en mettent quantité sur leurs têtes et à leurs oreilles».
Elle partit pour Madrid avec deux^ litières, quatre mules pour ses gens et deux pour ses bagages, huit guides et huit conducteurs. Elle quitta Bayonne « par la porte Saint- Antoine » (porte d'Espagne), entra dans une campagne stérile où elle ne vit que des châtaigniers, et longeant la mer, sur le sable, arriva d'assez bonne heure à Saint-Jean-de-Luz: « Il ne se peut rien voir de plus joly, » dit-elle, c'est le plus grand Bourg de France et le mieux bâti. » On y mangeait fort bien, mais les lits, sans matelas, y étaient garnis avec des plumes de coq.
De Saint-Jean, par le château d'Artois (Urtubie), qui lui parut « assez fort », elle alla à Iron, en traversant « Orognes
où Ton ne parle que Biscayen ». Elle passa la Bidassoa en bateau, ayant à sa droite l'île de la Conférence et laissant à sa gauche les montagnes de « Béotie d ; à un quart de lieue de la rivière était le bourg du Tran (?) qui précède Iron d'un autre quart de lieue.
Le lendemain, elle alla à Saint-Sébastien par Rentery et ce que nous appelons aujourd'hui Passages. Elle traversa ce bras de mer sur les fameux bateaux conduits par des filles « admirables » qui lui firent un discours commençant par andria (« madame »). Je demande la permission de citer ici textuellement :
« Ces filles sont grandes, leur taille est fine, le teint bruni, les dents admirables, les cheveux noirs et lustrez comme du geais; elles les nattent et les laissent tomber sur leurs épaules, avec quelques rubans qui les attachent; elles ont sur la tête un espèce de petit voile de mousseline brodée de fleur d'or et de soye qui voltige et qui couvre la gorge ; elles portent des pendans d'oreilles d'or et de perles, et des colliers de corail ; elles ont des espèces de jusL'aucorps comme nos Bohémiennes, dont les manches sont fort serrées. Je vous asseure qu'elles me charmèrent. L'on me dit que ces filles au pied-marin nâgeoient comme des poissons, et qu'elles ne soufTroient entre elles ni femmes ni hommes; c'est une espèce de petite république où elles viennent de tous côtés et leurs parens les y envoyent jeunes.
« Quand elles veulent se marier, elles vont à la Messe à Fontarabie; c'est la ville la plus proche du lieu qu'elles habitent» et c'est là que les jeunes gens se viennent choisir une femme à leur gré ; celuy qui veut s'engager dans l'Himenée, va chez les parens de sa maîtresse leur déclarer ses sentimens, régler tout avec eux ; et cela étant fait, on en donne avis à la fille; si elle en est consente, elle se retire chez eux où les noces se font.
« Je n'ai jamais vu un plus grand air de gayeté, que celui
qui paroit sur leurs visages; elles ont de petites maisonnettes qui sont le long du rivage et elles sont sous de vieilles filles auxquelles elles obeyssent comme si elles étoient leurs mères. »
J'emprunte à M°»® d'Aulnoy un dernier extrait relatif au pays et à la langue basques : « Ce païs, appelle la Biscaye, est plein de hautes montagnes, où Ton trouve beaucoup de mines de fer. Les Biscayens grimpent sur les Rochers aussi vite et avec autant de légèreté que feroit un cerf. Leur langue (si Ton peut appeler langue un tel baragouin) est si pauvre qu'un mot signifie plusieurs choses. Il n'y a que les naturels du païs qui la puissent entendre; et Ton m'a dit qu'afin qu'elle leur soit particulière, ils ne s'en servent pas pour écrire; ils font apprendre à leurs enfans à lire et à écrire en Françoys ou en Espagnol, selon le Roy duquel ils sont sujets. » /
J'en demande bien pardon à mes lecteurs, mais je vais pour cette fois encore mettre leur patience à une assez rude ('^preuve en leur faisant subir deux ou trois morceaux de vieux français qui ne les intéresseront que médiocrement peut-être; mais, outre que c'est la dernière fois que j'abuse de leur complaisance, plusieurs personnes m'ont prié de faire encore un article sur ces vieux sujets. On m'a rappelé que j'ai promis de parler du costume des femmes du pays ; on m'a prié de <5iter, si ce n'était pas trop long, la description que fait M™« d'Aulnoy de la danse élégante bayonnaise au XVII* siècle.
En ce qui touche le costume des femmes, le seul auteur que j'appellerai pour aujourd'hui à mon aide est ce fameux de Lancre dont j'ai déjà largement usé, il y a deux mois, à propos de la sorcellerie dans le Labourd. Dans son Tableau de IHnconslance des mauvais anges, écrit en 1609, le pieux conseiller au parlement de Bordeaux s'exprime ainsi qu'il suit :
41 La coeffure des femmes de qualité à Bayonne, et les toiles pendantes avec leurs ouvrages qui paroissent au dessoubs accompagnées de fraizes, et pièces ouvrées qu^elles portent sur la poitrine, sont fort honnestes, mais pénibles et de grand labeur et despense. Elles m^ont confessé quUl y faut la moitié du jour pour les bien blanchir, accommoder et agencer. Mais, parmi les filles et femmes du commun, y comprenant Bayonne, comme ville capitale dont tout le reste puize Pexemple, aucunes sont tondues sauf les extremitez qui sont à longs poils, d'autres un peu plus relevées, sont à tout leur poil couvrant à demy les joues, leurs cheveux voletant sur les épaules, et accompagnant les yeux de quelque façon, qu'elles semblent beaucoup plus belles en cette naïveté et ont plus d'attraict que si on les voyoit à champ ouvert. Elles sont dans cette belle chevelure tellement à leur advantage, et si fortement armées, que le soleil jetant ses rayons sur cette touffe de cheveux comme dans une nuée, Tesclaten est aussy violent et forme d'aussi brillans esclairs qu'il fait dans le ciel, lorsqu'on voit naistre Iris, d'où vient leur fascination des yeux, aussi dangereuse en amour qu'en sortilège, bien que parmy elles porter la perruque entière soit la marque de virginité. Et pour le commun des femmes en quelques lieux, voulant faire les martiales, elles portent certains tourions ou morrions indecens, et d'une forme si peu séante, qu'on diroit que c'est plus tôt l'armet de Priape que celui du Dieu Mars ; leur coeffure semble tesmoigner leur désir, car les veufves portent le morrion sans creste pour marquer que le masle leur deffault. Et en Labourt les femmes monstrent leur derrière tellement que tout l'ornement de leurs cotillons plissez est derrière, et afin qu'il soit vu elles retroussent leur robbe et la mettent sur la teste et se couvrent jusqu'aux yeux. »
Quant à la danse dont le spectacle fut donné à M<"<> d'Aulnoy, elle en donne la description suivante : « Ces dames
dansèrent à ma prière, le baron de Casielnau ayant envoyé quérir les Flûtes et les Tabourins. Pour vous faire entendre ce que c'est, il faut vous dire qu'un homme joue en même temps d'un espèce de Fifre et du Tabourin, qui est un Instrument de bois fait en triangle et fort long^ à peu près comme une Trompette-marine, monté d'une seule corde^ qu'on frappe avec un petit bâton ; cela rend un son de Tambour assez singulier.
« Les hommes qui étoient venus accompagner les Dames, prirent chacun celle qu'il avoit amenée, et le branle commença en rond, se tenant tous par la main; ensuite, ils se firent donner des cannes assez longues, ne se tenant plus que deux à deux avec des mouchoirs qui les éloignoient les uns des autres ; leurs airs ont quelque chose de gual et de fort particulier ; et le son aigu de ces Flûtes se mêlant à celui des Tabourins, qui est assez guerrier, inspire un certain feu qu'ils ne pouvoient modérer; il me sembloit que c'étoit ainsi que se devoit danser la Pirrique dont parlent les Anciens, car ces Messieurs et ces Dames faisoient tant de tours, de sauts et de cabrioles, leur cannes se jettoient en l'air et se reprenoient si adroitement, que l'on ne peut décrire leur légèreté et leur souplesce. »
Je terminerai ces citations par un dernier emprunt au livre de l'Ancre, qui révèle de singuliers détails sur le costume et les allures des prêtres du pays basque au commencement du xvi)f siècle : « La plupart des gens du pays sont de grands et abominables sorciers, et surtout les Prestres et Curez, lesquels sont si fort respectés qu'on ne se scandalize de nulle de leurs actions. Le cabaret, la danse^ le jeu de la baie par les rués, l'espée au côté, la demi pique en la main, se promenant dans le village, ou allant aux festes des paroisses ne leur sont en reproches. Aller aux vœux seuls, à Notre Dame d'Iron, et par tous autres lieux dans le païs, accompagnez de trois ou quatre belles filles, sont choses
communes aux prestres Navarrois qui sont sur la frontière. »» Le Voyage d*Espagne^ d'Aarssens de Sommerdyck (anonyme, 1666, in-4<» ou in-12), contient (p. 4-6) les passages suivants : « Comme il fait tout le commerce d'entre ces deux Frontières, S. lean de Luz vaut vne bonne ville, car il est grand, vaste, riche et bien basty. On estime fort les matelots, qu'on en tire pour la pesche des morues et des Baleines.
« On commence à s'apperceuoir dés Bayonne, que Thumeur de ces peuples tient vn peu de celle de ses Voisins, et quMls sont rogues et peu communicatifs avec TEstranger; les femmes y marchent couuertes de leurs cotillons qu'elles se iettent sur la teste, et decouurent leurs fesses, pour cacher Idurs iouës C'est vn païs pauuvre et montagneux.
où il ne croist que du fer, tant ce qu'en tient la France, que, -ce que l'Espagne en possède, et qui en est la plus grande partie. Il se nomme Biscaye, On y parle vne langue qui n'est entendue que de ceux du pays, aussi est-elle si pauuvre qu^un mesme mot signifie plusieurs choses^ et qu'elle ne peut par ceste raison estre receuë dans le commerce ; on ne l'écrit point et les petits enfans apprennent à l'escole le Castillan ou le François, selon le Roy auquel ils sont suiets. »
Un Weux livre bayonnals^
Le plus ancien imprimeur établi à Bayonne est un certain François Bourdot. On ne connaît de cet imprimeur qu^un seul livre, en langue basque, et l'unique exemplaire qui paraît avoir échappé à la destruction est actuellement con-
V Avenir des Pyrénées du 30 janvier 1877.
serve à la Bibliothèque impériale de Vienne (Autriche). 11 est daté de 1642.
Après Bourdot, on peut signaler Texistence en 1666 d^Ëtienne Bertier, qui paraît avoir été le beau-frère et le prédécesseur immédiat d'Antoine Fauvet, le père de cette brillante famille de typographes qui a occupé une place si importante dans rhistoire locale pendant plus d'un siècle et demi, et dont Tatelier principal était à côté du couvent des Carmes.
Mais avant Bertier il y avait eu, dans le même local, « près les Carmes », au moins un autre imprimeur, Bernard Bosc, qui passa plus tard à Toulouse. Le seul livre où figure le nom de Bosc est assez rare ; un exemplaire, porté au prix de six francs sur un catalogue de livres d'occasion publié à Paris en 187b, fut immédiatement vendu. Mais la Bibliothèque nationale possède, sous le n^ Y 6120 C, cet ouvrage, dont voici le titre exact : « LE [calendrier [spirituel; [composé d'autant de madrigaux, [en l'honneur de nos saincts, qu'il y a de [iours en l'Année. [Povr la consolation des âmes [dénotes et curieuses. [Par le R, P, Germain Cor-tade, [Definiteur et Prédicateur Augustin [(fleuron) [a BAYONNE^ [par B. Bosc, Imprimeur de la [Ville, prés les Carmes; [ — [m. dc. lxv. [Avec Permission, Approbation, et Privilège. » Le volume est un très-petit in-quarto de (xvj)-174 p. L'exemplaire de la Bibliothèque de la rue Richelieu vient de la Bibliothèque du Tribunat.
Les seize pages préliminaires non chiffrées comprer^r nent le titre, deux feuillets de dédicace, une page d'approbations ecclésiastiques et une préface. Nous apprenons par la dédicace « à Messieurs du corps de ville de Bayonne » que le P. Cortade, qui était venu prêcher le carême de 1665, avait été contraint de quitter la chaire à la mi-caréme par une maladie qui avait « donné alarmes » à la municipalité. C'est pendant le répit que lui laissa cette maladie
^u'il dit avoir composé son singulier livre. — Nos archives municipales possèdent, datée du 17 avril 1665, une quittance de 300 livres « pour avoir prêché le dernier carême » signée u F. Germain Cortade, relig. augustin. »> (Archives municipales de Bayonne, CC 463-84) ; à la date du 15 avril 1665, t)n trouve une autre quittance du même religieux auquel on avait alloué 120 livres pour « le livre dédié à la ville » {Arch. de Bay., CC 463-83) : c'est évidemment du Calendrier spirituel qu'il s'agit.
Le texte du volume dont nous nous occupons se compose d'une série de pièces de vers étranges, pour ne rien dire de plus, se succédant dans Tordre des jours de Tannée et toutes précédées d'un titre explicatif. Au 21 février, par exemple, il est question de sainte Brigide, « qui obtint d'être borgne pour échapper au mariage et recouvra Tœil dès qu'elle fut religieuse » ; au 14 août, de sainte Radegonde, « dont le cœur étoit si brûlant pour Dieu qu'il y faloit continuellement appliquer des réfrigérans » ; au 30 décembre, du bienheureux Jean de Saint-Guillaume, augustin, « auquel on ne trouva pas de cœur à la dissection », apparemment parce qu'il l'avait donné tout au ciel. On voit que le poète pieux a choisi pour sujets de ses madrigaux les épisodes les plus grotesques et les plus contestables des légendes hagiographiques. Ceci nous rappelle l'histoire de saint Savin, qui, dans la chaleur <ie son divin amour, pouvait enflammer ses yeux des ardeurs de son cœur et rallumer ainsi la chandelle de cire qui venait à s'éteindre pendant les longues veillées qu'il consacrait à la prière. (Vie de S. Savin, par F. Abbadie, Tarbes, 4861.)
Nous allons donner, du reste, quelques spécimens du style du P. Cortade.. On lit, par exemple, à la date du 22 mars, le madrigal « de sainte Catherine de Suède, qui au berceau refusoit de teter des nourrices impudiques » :
Vne louve allaita les deux frères Romains, Mais de nostre poupée et les cris et les mains
Prennent telle offre pour injure;
D'un lait, qui doit passer au sang Et couler pour lesus de la mamelle au flanc.
Eue hait le ruisseau si la source n'est pure.
Voici la. pièce sur saint Léon, patron de Rayonne:
Beaux murs, qui faites digue eu débord estranger, Dont Torgueil insolent viendroit tout rauager ;
Cité, toy-mesme ton otage.
Fidèle à Dieu, fidèle au Roy,
Chez qui Ton void faire à la foy Ce que sont tes rochers pour les flots et l'orage :
Six siècles t'ont bien reproché D'un Apostre meurtry l'action inhumaine ; Mais son sang amoureux passe en eau de fontaine Et coule incessamment pour lauer ce péché.
Mais les vers les plus excentriques sont ceux « au B.Louis de Gonzague, jésuite, qui jeune mettoit ses éperons sous sa chemise pour mortifier sa chair » :
Il ne pourra donc plus ni ruer ni hennir Sous le rude éperon dont tu fais son supplice?
Qui vit jamais tel artifice De piquer un cheval pour le mieux retenir?
Ces citations ne sont pas de nature à donner une haute idée de la littérature cléricale du xvii<* siècle. Nous pourrions donner d'autres spécimens ; c'est ainsi que, dans les Pein-tures morales du P. Lemoine, on lit des strophes comme la suivante (chapitre VU, éloge de la pudeur) :
Les chérubins, ces glorieux Composés de tête et de plume Que Dieu de son esprit allume Et qu'il éclaire de ses yeux ; Ces illustres faces volantes Sont toujours rouges et brûlantes Soit du feu de Dieu soit du leur, Et, dans^ leurs flammes mutuelles, -
Font du mouyement de leurs ai les Un éventail à leur chaleur.
Mais la rougeur éclate en toy, Delphine, avec plus d*avantage Quand Thonneur est sur ton visage y es tu de pourpre comme un Roy, etc.
Pour en revenir au P. Corlade, les bibliographes citent deux autres ouvrages de lui : 1® les Sept saints tutélaires d'Agen, avec les sept sonnets du sr. D. P. L. S.^AgeriyJean Gayan, 1664 (réimprimé en 1831, xx-152 p. in-l2); 2o IVctave du Saint-Sacrement, ou le Soleil de Justice caché sous la nuée des espèces, Toulouse^ Bernard Bosc, 1676.... Ses titres ont toujours quelque chose de rare Nous empruntons ces derniers renseignements à la Revue de Gascogne (t. XVII, p. 143); le même journal a le premier cité le quatrain sur saint Louis de Gonzague.
Lia Saint-Barthélémy à Bayonne^
Il a été question, ces jours derniers, dans V Avenir, de la Saint-Barthélémy et du rôle qu'aurait joué à Bayonne, à cette occasion, le vicomte d'Orthe. Certes, je ne suppose pas que la question puisse être encore douteuse : elle est depuis longtemps résolue; mais il m'a paru utile de rappeler les faits décisifs qui ont été mis en lumière, il y a environ une dizaine d'années, et qui ont complètement « démoli » (pardonnez-moi cette expression vulgaire] la légende bénévolement créée par d'Âubigné autour du moins aimable des gouverneurs de Bayonne.
' V Avenir des Pyrénées du 16 novembre 1876.
La question n'est, du reste, pas spéciale à notre région ; le massacre des protestants, commencé à Paris dans la nuit du 23 au 24 août 1572 et continué en province pendant les deux mois suivants, eut-il lieu en vertu d'ordres écrits venant de la cour? L'affirmative est soutenue par ceux qui regardent comme authentique la lettre attribuée par d'Aubigné au vicomte d'Orthe. Une lettre analogue, qu'on prétendait avoir été adressée au roi par le gouverneur de l'Auvergne, est apocryphe, si l'on en croit, outre Dulaure, M. Imberdis, l'excellent auteur de VHistoîre des guerres religieuses en Auvergne, Michelet a montré le premier combien il eût été contrai;*e à la prudence de la reine-mère de faire donner par écrit de pareils ordres. Or, si ces instructions sont douteuses, les belles réponses de Saint-Herem, le gouverneur de l'Auvergne, et de Adrian d'Aspremont, vicomte d'Orthe, gouverneur de Bayonne, le sont à plus forte raison.
Malgré l'appui de Cantu et de la plupart des écrivains protestants, la lettre qui aurait contenu la phrase célèbre sur les soldats et les bourreaux, mise en vers par l'auteur des Tragiques, a vu son authenticité contestée par les historiens les plus autorisés de notre temps, Henri Martin, Lavallée, Dargaud, Duruy, pour ne nommer que ceux-là. Aucun traité d'histoire consciencieusement rédigé ne saurait admettre sans quelque réserve un document dont aucun contemporain n'a parlé, et qui a échappé aux minutieuses recherches de de Thou. Ajoutons que ce document n'est guère compatible avec ce que les archives de Bayonne nous apprennent sur le caractère et les allures du personnage auquel on veut en attribuer le mérite.
D'ailleurs, la question a été déjà discutée à Bayonne même. Un abonné du Courrier avait fait la proposition d'élever une statue, sur la place d'Armes, au vicomte d'Orthe; dans le numéro du 5 septembre 1853 du même journal, cette proposition fut vivement combattue par un
écrivain parfois superficiel d'ailleurs, M. Garay de Montglave, dont Tarticle fut le point de départ d'une brillante polémique dans les deux premiers tomes du Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français.
Il y a mieux encore, et cette fois l'argument est décisif. Un habile érudit, qui s'occupe avec passion des choses du midi de la France, M. Tamizey de La Roque, a eu le bonheur de découvrir, à Paris, à la Bibliothèque nationale (fonds français, manuscrits, n^ 15565, p. 601), une pièce officielle originale, signée du vicomte d'Orthe, relative à la Saint- Barthélémy : la lettre donnée par d'Aubigné, tout à fait incompatible avec celle-là, ne pourrait être vraie que si le nouveau document était apocryphe ; or son authenticité est tout à fait incontestable.
Je demande la permission d'allonger encore un peu cette lettre, dont l'étendue est peut-être déjà excessive, en reproduisant ci-après la pièce dont je viens de parler. Je l'emprunte, ainsi que les détails qui précèdent, à un article de M. Tamizey de La Roque dans le numéro de janvier 1867 de la Revue des questions historiques.
a Sire, ces jours passés je vousay donné advertissement de ce que j'ay peu aprandre du cousté de ceste frontière et continuant d'en sçavoir des nouvelles j'ay trouvé qu'il se achemine quelques compagnies de chevaulx et d'infanterie ez villes de Sainct Sebastien, La Renterie et Fontarrebie, et le long de la frontière d'Espaigne et Navarre. Là dessus Messieurs de ceste ville m'ont remonstré pareilz advertissementz pour y pourvoir, et avons prins resolution de vous en advertir affin. Sire, qu'il vous plaise y pourvoir. Cependant je leur ay dict ce que nous avions à faire attendant qu'en feussiez adverty, les aiant trouvez si affectionnez au bien de vostre service qu'ils m'ont offert tout devoir pour prandre garde à vostre ville, en quoy il y sera pourveu de façon que Vostre Majesté en demeurera satisfaicte à l'aide de Dieu.
Bien vous supplie très humblement vous souvenir de ce que je vous ay escript et du piteulx estât en quoy ceste vostre ville est, et de combien elle vous importe. Despuis les dictz adverlissements j'ay entandu ce qu'est arrivé à Paris les xxii® et xxui^ du présent mois d'aoust, et puis ce que sont querelles particulières. J'espoire vous randre si bon et fidel compte de ceulx qui m'avez baillé en charge que de les fere vivre en tel poinct qu'il ne se attamptera chose quelconque à votre descomte.
<« Sire, je supplieray le Créateur vous donner en sancté très bonne et très longue vie.
u De vostre ville de Baionne, ce dernier aoust 1572.
« Vostre très humble et très affectionné subject et serviteur,
« d'Aspremont.
« Au demeurant, Sire, craignant que ceste mutation engendrast quelque chose de maulvais, et que ceulx qui le pourroient prandre de ceste façon se prevaleussent des deniers qui se lèvent de ceulx de la religion prétendue refformée, et que les commissaires receveurs et aultres commis à la dicte levée sont de la dicte religion pretandue, j'ay commandé à ceulx de ceste ville de n'en vuider leurs mains ou bien les mectre en main si seure et solvable qu'il puisse astre mis la où il vous plaira ordonner, et, s'il vous plaict, m'en commander vostre volonté. »
Le Catéchisme de rBmpire en langue basMiue. ^
Le grand despote qui a mené la France à Waterloo n'avait rétabli l'exercice public de la religion en France que dans
* Extrait de V Avenir des Pyrénées des 21 et 23 février 1878.
un intérêt purement égoïste et personnel. Le corps puissant et admirablement discipliné du clergé catholique ne lui apparaissait que comme un instrument précieux de domination qu'il voulait avoir tout entier dans sa main. Aussi se préoccupa-t-il tout d'abord d'imposer à ses nouveaux fonctionnaires un régime, une règle, une doctrine communes, et fit-il rédiger un catéchisme type dont il rendit l'enseignement obligatoire dans toute la France. On eut soin d'introduire dans ce catéchisme un chapitre absolument nouveau et dont la lecture est éminemment instructive.
Bien qu'il soit déjà connu, nous allons lé reproduire en français, d'après l'édition originale où il occupe les pages 58 à 60. Le volume est un in-12 de viîj-v à xij-151 p. intitulé : « Catéchisme à l^ usage de toutes les églises de V Empire français. Paris, veuve Nyon et H. Nicolle, 1806. » La « leçon » est intercalée au milieu de l'explication du IV® commandement de Dieu (Tes père et mère honoreras, etc.).