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LES CABOTS DES PYRÉNÉES

Gafets, Gahets, Capots de Guyenne. — Gafos, Agotes d'Espagne. — Gacous de Bretagne. — Gacous du Maine et de Bourgogne. — Les lépreux. -- La lèpre blanche.

On parle beaucoup de décentralisation dans un certain monde qu'effraient toujours les vaillantes initiatives de la capitale ; mais il faut convenir qu'au moins sur le terrain scientifique cette prétention de se passer de Paris et de lui faire une concurrence redoutable est tout simplement ridicule. Paris n'est pas seulement l'inspirateur, le propulseur ; c'est encore et surtout le point de contact des divers efforts, le centre d'activité indispensable, le régulateur nécessaire des entreprises individuelles et locales. Les travaux personnels n'ont en effet qu'une faible portée et qu'une valeur trèsmédiocre lorsqu'ils sont entrepris, en province, par tel ou tel homme de mérite, qui, fier de son isolement, ne songe point à s'enquérir de l'état où sont parvenues dans les mains de ses devanciers, s'il en existe, les études auxquelles il entend consacrer ses veilles.

C'est faute d'avoir compris la nécessité de ces informations, c'est pour s'être enfermées dans leur étroite sphère que tant de Sociétés savantes de province végètent assez mi-

1 Extrait de la Répitblique française du 24 août 1877.

^ 2il —

sérablement. Ce ne sont guère alors que des réunions d'érudits, célèbres intra muroSy chacun dans sa spécialité, et se prodiguant d^autant plus volontiers les témoignages d'une admiration mutuelle qu'ils ne se portent point réciproquement ombrage. Ces Sociétés publient des Recueils, des Bulletins, des Actes, où le travailleur sérieux n'a que peu d'occasions de s'instruire, et où, en revanche, il constate, souvent avec peine, une ignorance incroyable de découvertes récentes, de faits élémentaires, de principes établis, jointe à une absence complète de méthode. Heureux encore quand il ne feuillette pas avec surprise de longues dissertations sur des questions oiseuses ou insignifiantes, depuis longtemps bannies du domaine de la science.

Hâtons-nous toutefois de reconnaître que de jour en jour il se manifeste, dans les assemblées provinciales, un mouvement véritablement progressif. Plusieurs de ces Sociétés sont même injustement victimes d'un dédain trop justifié naguère. On voit se multiplier dans leurs recueils ces précieuses études de première main, dont l'observation locale, directe, peut seule fournir les éléments.

Parmi les Sociétés qui nous semblent avoir le mieux compris le rôle qui leur est assigné par la force des choses, nous signalerons celle des Sciences, Arts et Lettres de Pau. Établie en 1872, elle a déjà publié cinq volumes de mémoires, pour la plupart excellents et relatifs à d'importantes questions d'histoire, d'ethnographie, de linguistique, de géographie, d'histoire naturelle locales. L'un de ces travaux, dû à la plume élégante de M. le docteur de Rochas, de Pau, a formé tout un volume dont la lecture est éminemment instructive ^

* Les Parias de France et d'Espagne {Cagots et Bohémiens), par V. de Rochas. Paris, L. Hachette et C% 1876, gr. in-8. — Tiré à part du Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de Pau, t. IV et t. V.

La question examinée par M. de Rochas n'est certes point nouvelle. 11 y a longtemps que l'attention a été appelée sur les Cagots des Pyrénéçs, ces étranges parias du Béam et du pays basque. Ramond ne pouvait manquer de s'en occuper dans ses Observations faites dans les Pyrénées (1789); Court de Gébelin en parle aussi dans son Monde primitif (1773) ; Palassou leur a consacré tout un chapitre de ses Mémoires pour servir à l'histoire naturelle des Pyrénées (Pau, 1815) ; on comprend que nous ne puissions citer ici tous les auteurs qui ont traité des Cagots, soit simplement pour constater leur existence, soit pour rechercher leur origine; mais nous devons une mention spéciale à r/Tûf^otre des races maudites de France et d'Espagne, de M. Francisque Michel (Paris, 1847, 2 vol. in-S®), ouvrage ptein de documents et de renseignements précieux. Il convient de rappeler aussi deux notes publiées dans le Bulletin de la Société Ram,ond (de Bagnères-de-Bigorre) : la première, de M. Eug. Cordier, publiée dans le volume de 1866 (p. 51-58 et 107-120), et la seconde de M. W. Webster, dans le volume de 1867 (p. 59-61). La question avait été portée devant la Société de Pau, avant M. de Rochas, par M. le D^ Cazenave de la Roche, dont le mémoire, intitulé : Coup d'œil sur Vethnographie et Vanthro* pologie des Cagots des Pyrénées, a été publié dans le recueil de cette Société (t. *III, p. 209-223).

M. de Rochas s'est attaché à un point de vue plus spécial. Il s'est demandé si le cas des Cagots était exceptionnel, s'il n'y avait pas eu, dans notre vieille Europe, d'autres espèces à^ outlaws; et, généralisant la question, il a recherché les rapports, les analogies, les différences qui avaient pu exister, au point de vue de leur position dans la société, entre les Cagots et les diverses autres espèces dé « parias ». Nous lui devons un classement méthodique de faits et de données dont l'ensemble concorde merveilleusement et qui amènent sans efforts à une conclusion inévitable.

Les Cagots du Béarn étaient connus sous le nom béarnais de Chrestiaas; dans le pays basque, on les appelait Agotak « les Agots ». Ceux des villes étaient comme parqués dans un faubourg spécial, d'où ils ne pouvaient sortir sans porter sur leurs vêtements un signe distinctif, généralement un morceau de drap rouge sur le béret ou sur le côté droit de la robe; dans les campagnes, ils couchaient dans des huttes misérables groupées fréquemment sous les murs d'un couvent ou d'un château, et séparées des villages par un cours d'eau ou un bouquet d'arbres. Tout commerce familier avec les habitants du pays leur était interdit par la loi et encore plus par les mœurs. Suivant Marca (Histoire du Béarn, 1642), les prêtres faisaient difficulté de les entendre en confession et de leur administrer les sacrements ; ils entraient dans les églises, où une place à part leur était réservée derrière les fidèles ordinaires, qu'une balustrade en bois préservait du contact impur ^ par une petite porte ouverte pour eux seuls, visible encore dans beaucoup de localités du pays basque ; ils prenaient l'eau bénite dans un bénitier particulier ; 'le pain bénit leur était dédaigneusement jeté. On ne les enterrait point dans le cimetière commun.

Ils exerçaient généralement la profession de charpentier ou celle de bûcheron : c'est à eux qu'était réservée la fabrication des cercueils ; ils étaient exclusivement chargés de la construction des potences pour l'exécution des criminels. Ils n'étaient point jugés dignes de porter les armes, mais leurs services, comme charpentiers, pouvaient être utilisés

* Dans les églises catholiques des missionnaires apostoliques de rinde, une place spéciale, dans une nef latérale, est affectée aux parias. Il y a quelques années, une émeute faillit avoir lieu à Pondichéry, parce qu'on avait voulu donner aux parias le libre accès dans toutes Lbs parties de Téglise de la mission. On sait que le mot paria est purement dravidien ; il vient probablement de par*ei « bruit, parole », et par'eyia signifie vraisemblablement a rêtre qui parle ».

pendant les sièges. Ils étaient, dans beaucoup d^endroits, exempts des tailles, mais il leur était interdit de traverser les villages pieds nus, d^entrer aux moulins pour y moudre leur grain, de venir laver aux lavoirs communs, d'entretenir des bestiaux et de labourer, de danser et de jouer avec leurs voisins. On ne les entendait en justice qu^à défaut d^autres témoins. Ils ne pouvaient se marier qu'entre eux. Enfin, ils étaient astreints à porter, sur leur béret, comme marque d'infamie, un morceau de drap rouge en forme d'une patte d'oie ou de canard.

Avec le temps, la rigueur de ces prohibitions s'adoucit pendant que les préjugés perdaient de leur force. Néanmoins, ce ne fut pas sans peine qu'ils arrivèrent à se confondre avec leurs compatriotes non cagots; là aussi, il fallut l'action puissante de la Révolution pour effacer les dernières traces de la proscription dont ils étaient victimes. Je dis proscription et non servitude, car M. de Rochas établit nettement, à l'aide de textes nombreux et précis, que les Cagots ne sauraient, en aucune façon, être assimilés à des serfs.

La raison de ces préjugés n'est pas facile à établir et se lie nécessairement à la question d'origine. L'étude anthropologique directe ne révèle rien qui les justifie. M. de Rochas, en effet, a pu examiner soigneusement de nombreux descendants des Cagots. Malgré leur mélange avec la population basque ou béarnaise générale, certaines familles lui ont été désignées comme représentant les anciens Cagots du pays. Les observations les plus intéressantes sont celles qu^il a pu faire aux hameaux français de Chubitoa, près d'Anhaux (canton de Saint-Jean-Pied-de-Port), et de Michelena, près du château d'Echaux [canton de Baigorry], ainsi qu^au village espagnol de Bozate, à l'entrée de la vallée de Baztan (Navarre). Ce sont d'anciennes cagoteries dont les habitants semblent être demeurés purs de toute alliance étrangère; ailleurs, il est parfois presque impossible de reconnaître les

descendants des Cagots, que Ton confond souvent, au grand dommage des curieux étrangers, avec les Bohémiens ; d^autres fois, on applique leur nom aux goitreux ou aux crétins du pays.

De tous les ethnographes qui ont, avant M. de Rochas, essayé d'observer directement les Cagots, Palassou, « Tinfatigable explorateur des Pyrénées », est celui qui a recueilli les renseignements les plus exacts et les plus précis. Il résulte de ses recherches^ qui datent déjà de plus de soixante ans, que les Cagots des Pyrénées ne sont pas sujets à plus de maladies que les autres habitants du pays ; quUls n'ont généralement ni goitre ni affection cutanée héréditaire; qu'ils n'offrent enfin, dans leurs mœurs, leurs habitudes ou leur type physique, aucun caractère spécial et distinctif. M. E. Cordier, qui a parcouru le pays basque français il y a une quinzaine d'années, prétend au contraire que les Cagots offrent un type unique, qui est le type blond du Nord ; il trace ensuite un portrait tout de fantaisie et n'ose pas se prononcer sur les deux signes distinctifs des Cagots, suivant le préjugé populaire : la déformation de l'oreille et l'odeur infecte de tout le corps. Entre les recherches de Palassou et les observations de M. de Rochas, le témoignage de M. Cordier ne peut servir qu'à montrer avec quelle légèreté ce dernier, dont le. talent et la science.de jurisconsulte sont d'ailleurs incontestables, prétendait résoudre les plus graves questions : on a déjà vu un exemple de cette légèreté scientifique de M. Cordier dans notre article sur la couvade [République française du 19 janvier 1877).

A Chubitoa, à Michelena, à Bozate, M. de Rochas n'a rien constaté' de particulier. Les individus qu'il a examinés dans la première de ces localités étaient généralement bruns à l'âge adulte, mais les enfants étaient presque tous châtains ou blonds; les yeux étaient marrons, gris-bleu ou gris clair ; la bouche et le menton élégants, le nez variable, le

front bombé et un peu étroit, la tête large et postérieurement saillante ; la taille des blonds est plus élevée que eelle des bruns, la moyenne étant de l'°63 environ; chez aucun il n^a reconnu de goître ni de scrofules héréditaires. La fécondité est normale^ puisque le chiffre des enfants est en moyenne de 3-4 par ménage. L'intelligence n'est ni supérieure ni inférieure à celle de la population basque environnante ordinaire. A Michelena, le type est le même, mais enlaidi ; la race y paraît être scrofuleuse, ce qui est facilement explicable par la misère d'abord, puis par les mauvaises conditions hygiéniques des maisons du hameau, humides, mal aérées, étroites, basses et sombres. A Bozate, M. de Rochas a retrouvé les mêmes caractères qu'à Chubitoa ; le nombre des blonds ou châtains clairs, aux yeux bleus, y est pourtant plus considérable et atteint environ 25 pour 100. Mais partout les préjugés populaires ne sont point entière^ ment effacés : « Qui voudrait d'un Cagot? » disait à M. de Rochas une jeune fille d'Urdax.

Nous avons dit tout à l'heure que, d'après la tradition, les Cagots sont caractérisés par un défaut de conformation de l'oreille et par les mauvaises odeurs qu'ils exhalent. Ce dernier reproche, qui est également adressé aux Juifs dans le pays| ne semble aucunement fondé. Quant à l'autre, M. de Rochas n'en a point non plus constaté la justesse ; presque toutes les personnes qu'il a examinées avaient l'oreille régulièrement conformée. Le témoignage de M. Cazenave de la Roche confirme celui de M. de Rochas. Mais voici ce que dit à ce sujet une chanson basque :

« LA BERGÈRE. — Hier quelqu'un a été chez mes père et mère — pour les avertir que nous nous aimons l'un l'autre;

— qu'ils s'empressent vite de nous éloigner l'un de l'autre,

— et qu'ils ne s'unissent point à une caste bagote.

« LE BERGER. — J'ai cutcndu dire qu'il y a des Cagots : — TOUS me dites que moi aussi je le suis ; — si j'avais eu la

moindre filiation (avec cette race), jusqu'ici — je n^aurais point osé vous regarder.

a LA BERGÈRE. — On dit que le Cagot est, parmi les gens, le plus beau : — cheveux blonds, peau blanche et œil bleu^ ;

— vous êtes le plus beau parmi les bergers que j'ai vus; — pour être beau, faut-il au moins être Cagot?

a LE BERGER. — Voycz d'où OU reconnaît qui est Cagot :

— on lui jette le premier regard à Foreille; — Tune est plus grande, et en revanche Tautre — est ronde et partout <;ouverte de poils.

« LA BERGÈRE. — S'il en est ainsi, vous n'êtes point de ceux-là; — car vos deux oreilles se ressemblent — Si celui qui est Cagot a l'une des oreilles plus petite, — je dirai à mon père que vous avez les deux égales ^. »

On cite également le couplet béarnais suivant :

Que fas-tu heit de Taûrelhou, Jean-Pierre lou mey amigou?

L'as-tu dat à Tinchère?

« Qu'as-tu fait de l'oreillon, — Jean-Pierre mon mignon ?

— L'as-tu donné à l'enchère^? »

■ Ce n'est pourtant que très-exceptionnellement que M. de Rochas a constaté, chez les descendants des Cagots, l'absence du lobule inférieur de l'oreille. Aussi s'étonne-t-il à bon droit qu'un caractère ethnique aussi peu établi ait pu faire

1 Begi nabarra n'est pas proprement « Toeil bleu », sens évident ici. Nabàr est plus exactement « bigarré ».

• Fr. Michel, le Pays basque^ Paris, 1857, in-8% p. S69-S72. ^tte chanson a dû être composée il y a une cinquantaine d'années. EUle a été recueillie à Aussurucq (canton de Tardets, arrondissement de Mauléon).

' Une autre chanson dit Guigne^u Vaûreilhette^ si y an lou pandrilhou. a Regarde à Toreille, s'il y a le b;»ut qui pend, » Cest pourquoi l'on supposait les Cagots incapables de porter des boucles d'oreilles. M. Fr. Michel a réuni de nombreux textes gascons relatifs aux Cagots, Capots et Oahets.

Tobjet d'une communication à TAcadémie des sciences (Comptes rendus, 2® série, t. V, 1842, p. 415: Sur les Cagots des Pyrénées, par M. le docteur Guyon).

Nous venons d'établir la situation ethnologique des Cagots; il importe de voir maintenant en quoi ils diffèrent ou en quoi ils se rapprochent des autres déclassés de TEurope occidentale. Trois groupes présentent à cet égard de singulières analogies avec les Cagots : ce sont les Agotes d'Espagne, les Capots ou Gafets de Guyenne et de Languedoc, et les Cacous de Bretagne.

Les Agotes, appelés aussi Gafos et Christianos, étaient exclus des centres d'habitation, parqués dans un coin des églises, privés du droit de port d'armes, en un mot traités exactement comme les Cagots de France.

Les Capots, Gafets ou Gahets, ne pouvaient aller pieds nus et devaient porter sur le côté gauche de leur robe un signe distinctif en drap rouge, ayant primitivement la forme d'une patte de canard ; il leur était défendu de frayer avec les autres habitants, de demeurer dans les villes et villages, de faire le commerce, de se tenir dans les églises en dehors de la place spéciale qui leur était réservée. On leur donnait aussi communément le nom de Chrestians ou Chrestiens,

Les Coucous de Bretagne, dits aussi Caqueuœ, Caquots, Caquins, étaient également relégués dans des habitations isolées: à l'église, ils devaient se tenir en arrière des autres fidèles et dans la partie basse; il leur était défendu de communiquer avec « les gens sains », de cultiver ji'autre terre que les jardins de leurs maisons, d'exercer d'autre métier que celui de cordier. Une obligation qui leur était rigoureusement imposée, c'était la fourniture des cordes pour les potences. Ils devaient avoir sur leurs habits une marque distinctive en drap rouge. En résumé, l'analogie avec les Cagots est complète.

La ressemblance des effets fait présumer l'identité des

causes; l'origine des Cagots sera bien près d'être découverte quand on connaîtra celle des Capots, Gafets, Cacous, etc. Il y a là un élément important du problème. Cet élément a néanmoins été négligé par la plupart de ceux qui se sont occupés de la question. Au commencement du dix-septième siècle, un savant vénitien, Jean Botero, voyait en eux les descendants des Albigeois, tandis qu'un moine espagnol» Martin Biscay, les rattachait aux Visigoths d'Espagne. Marca, en 1642, préfère voir en eux les débris des soldats d'Abdérame vaincus par Charles Martel ; Ramond voit en eux des Goths réfugiés dans les montagnes, débris de l'armée d'Alaric, mise en déroute à Vouillé ; Court de Gébelin en fait les représentants d'une race qui aurait précédé les Cantabres dans les Pyrénées et les Bretons en Armorique : il les identifie du reste à une tribu d'Alains cantonnés dans l'Aunis, sous le nom de Taïfales; Walckenaër Annales des voyages, 1838] incline à les regarder comme les descendants des chrétiens de la primitive Église; l'abbé Venuti pense que ce sont les fils des premiers croisés revenus de la terre sainte avec la lèpre; l'abbé Chaudon et Faget de Baure en font également des lépreux, tandis que Sanadon les rattache aux conquérants musulmans de l'Espagne. M. Francisque Michel accepterait l'hypothèse de leur descendance des Sarrasins défaits par Charlemagne. D'autres auteurs en font simplement des goitreux et des crétins.

M. de Rochas discute ces diverses opinions. Il n'a pas de peine à démontrer leur peu de fondement ou leur invraisemblance. L'hypothèse d'une descendance des Albigeois se réfute d'elle-même : on a des preuves historiques de l'existence des Cagots un siècle au moins avant l'hérésie des Albigeois. L'origine gothique ne s'appuie sur aucun texte : elle n'a pour base matérielle qu'une étymologie ridicule dont nous reparlerons tout à l'heure; elle est contredite par

tous leâ caractères ethnographiques, et entre autres par le fait certain que, loin d'être une flétrissure, Torigine gothique était un titre d'honneur pour les populations pyrénéennes. L'hypothèse sarrasine est encore moins soutenable; aucun témoignage historique ne peut être invoqué en sa faveur; elle se heurte à de graves objections anthropologiques. Au surplus, M. Webster a fait remarquer que l'on ne trouve chez les Cagots aucune trace de légendes ou de traditions propres, et que rien dans leur langage n'éveille l'idée d'une origine étrangère. Aucun fait sérieux et précis ne prouve que les Cagots soient atteints de goître ou de crétinisme.

L'étymologie ne donne point non plus la confirmation de ces hypothèses. On a expliqué cagot par le béarnais ca got a chien goth », mais cagoi est notre mot français, et le nom béarnais est chrestiaa; ce dernier mot a été expliqué par la crête en drap rouge qui distinguait ces parias de la société pyrénéenne. Cette exj^lication est ingénieuse, mais elle tombe devant la suivante, beaucoup plu6 plausible. Nous

avons vu que les Agotes s'appelaient aussi Chrietianos, et

les Gafets Chrestians ou Chrestiens : ces deux noms ne poiirraient^ils avoir la même origine que chrestidos^ Us sont, au point de vue linguistique, exactement assimilables. Mais les Gafets (Gahels est la forme moderne, où h s'est substitué à f) tirent leur nom de la même racine que gaffe, du roman gafa croc, crochet »; divers textes établissent que les Gafets n'étaient autre chose que des lépreux, caractérisés par la forme crochue de leurs mains : la lèpre amène la rétraction des muscles fléchisseurs des doigts ; en espagnol, gafo est proprement « lépreux i> ; en portugais, gaferia est « la lèpre blanche ». Les diverses appellations des Cacous de Bretagne dérivent du bas-breton Cacodd a ladres», c'està-dire « lépreux ». Capot parait se rattacher à la cape ou capote dont s'affublaient ces malheureux, qu'on appelait aussi Cabots, Cassots, ou Cachots (ces deux derniers mots de

cassaius « séparé »). Beaucoup d'écrivains du moyen âge et du dernier siècle confondent les Cagots, Capots, Gahets sous la même accusation de « ladrerie ». Les Gahets de> Bordeaux formaient au quatorzième siècle une communauté distincte, reléguée dans un faubourg et vivant exactement dans les mêmes conditions que les Chrestiaas de Bayonne; ceux-ci^ cantonnés hors des remparts, n'entraient en ville que par une porte spéciale qui avait reçu le nom de « porte Saintr-Lazare ». On sait que « ladre » est une forûie populaire de « lazare » ; les lépreux étaient jadis désignés sous les noms de pemperes Christi et pauperes sancti Lazari^ en langue vulgaire « pauvres du Christ, pauvres de saint Ladre » ; si, par abréviation , on a dit « les ladres » pour tt les pauvres de saint Ladre », on a tout droit d'admettro que « les Chrestiaas ou Chrestians » n'est qu'une abréviation de (( les pauvres du Christ, les pauvres chrétiens ».

Il y a donc de bonnes raisons pour s'en tenir à l'opinion proposée, d'ailleurs sans preuves, par Venuti, et qui fait des Cagots des descendants de lépreux. D'autres ont indiqué aussi cette origine comme possible, mais sans la démontrer davantage. Une plaquette de 16 pages, publiée à Pau en 1801, et intitulée Préjugé vaincuy traite, dans son deuxième chapitre, de « l'origine et progrès de l'opinion sur les ladres ou Cagots ». Les ladres sont incontestablement « les lépreux ». Les habitations des Cagots n'étaient donc que d'anciennes léproseries. On sait, en effet, que la lèpre, cette épouvantable maladie de saint Ladre S déjà connue en Europe, y prit un développement extraordinaire à l'époque des croisades; au treizième siècle, on comptait 19,000 léproseries ou maladreries, dont 2,000 en France. Propagée et entretenue

ï Saint Ladre n'est autre que Lazare, celui qui, couvert d'ulcères, se trouvait à la porte du mauvais riche (Évangile de Luc, eh. XVI, v. 19-31). — Ladre est trôs-^régulièrement formé de Lazarus ; Lazare est un doublet postérieur.

par les déplorables conditions hygiéniques où vivaient la plupart des gens de cette époque, la lèpre, ce fléau incurable 6t d^ailleurs transmissible par Thérédité, demeura endémique jusqu'au commencement du seizième siècle : elle •décrut alors rapidement, et c'est seulement en Orient qu'il serait possible de l'étudier aujourd'hui. Celui qui écrit ces lignes a vu, dans l'Inde, un grand nombre de malheureux atteints de la lèpre ; quand on a pu constater les effroyables ravages qu'elle produit dans tout- l'organisme, quand on a vu ces bras et ces jambes dont les extrémités ont disparu, et ces corps couverts de taches hideuses^ on comprend jusqu'à un certain point l'ostracisme rigoureux dont étaient frappés les lépreux en Europe, à une époque de superstition «t d'ignorance. Une cérémonie spéciale excluait de l'Église et de la communion des fidèles le malade reconnu ; réfugié dans une hutte misérable, aux abords du village, au milieu d'infortunés comme lui, il ne vivait désormais que de la charité publique et attendait avec impatience la mort libératrice, en assistant de jour en jour au spectacle de sa propre désorganisation. Exclu de la société, on fuyait son approche, on évitait avec dégoût le mendiant stigmatisé par le cape rouge réglementaire.

Bien des arguments directs appuient l'hypothèse de l'identité primitive des Cagots et des lépreux ; mais cette opinion devient une certitude quand on reconnaît l'étroite analogie entre les Cagots et les Capots, Gahets et Cacous. Ils étaient également chassés du groupe social ; ils ne pouvaient ni se mêler à leurs compatriotes, ni se marier en dehors de leurs compagnons de misère, ni exercer les métiers les plus honorables S ni sortir sans chaussures

^ M. Paul Raymond, Thabile archiviste du département des Basses-Pyrénées, a fait voir que les Cagots ont pu, comme les Juifs, par suite de tolérances locales, exercer la médecine et même faire la banque.

et sans une marque d'infamie, ni témoigner en justice, ni porter les armes, ni payer la taille. Les uns et les autres font leur apparition dans Thistoire vers la même époque, au milieu du moyen âge. Us sont connus sous deux désignations : Tune, inspirée par un sentiment de pitié, les place sous la protection directe du Christ; l'autre, devenue plus tard une injure, fait allusion à la redoutable maladie qui les ronge. EnGn le mot Cagot n'est probablement qu'un dérivé gascon de Cacous; on a connu les formes françaises Cacouax, Cagueux et Cagous ou Cagoux sous lesquelles on désignait au seizième siècle les lépreux blancs du Maine et de la Bourgogne. La lèpre blanche est une sorte d'albinisme qui parait être, au bout d'une série de générations^ l'état intermédiaire entre la lèpre véritable et la guérison complète. Ambroise Paré confond indistinctement parmi les gens de son époque attaqués de la lèpre blanche les « Cachots, Cagots et Capots » de Guyenne.

M. le docteur Cazenave de la Roche voit dans les Cagots d'anciens pellagreux; cette opinion est bien moins admissible que la précédente, quoique M. Cazenave réfute avec succès l'opinion commune qui rattache nécessairement la pellagre à l'usage immodéré du maïs dans l'alimentation.

En définitive, nous croyons que M. de Rochas a fait pleinement la lumière sur la question et que ses conclusions seraient difficilement réfutées. Nous avons résumé son intéressant mémoire, mais, à notre grand regret, nous avons dû laisser de côté bien des points in^portants. Le lecteur pourra lire avec fruit le livre que nous venons de prendre pour guide; certes, M. de Rochas ne rend point inutiles les ouvrages de ses prédécesseurs, mais ils les résume avec autorité, avec clarté ; et, grâce à une méthode rigoureuse, il a changé des hypothèses en certitudes.

Il nous paraît intéressant de publier la lettre ci-après, qui nous a été adressée à l^occasion de Tarticle qu^on vient de lire:

a Meulan, 27 août 1877.

« Monsieur,

« Voudriez-vous permettre à un de vos lecteurs d'oser vous communiquer quelques observations à propos de votre intéressant article : les Cagois des Pyrénées, qui a paru vendredi dernier dans la République française ?

« La théorie du docteur de Rochas ne me paraît pas entièrement satisfaisante. A mon avis, elle n'établit que la moitié de la vérité.

« M. de Rochas a parfaitement raison de soutenir que les Cagots étaient d'anciens lépreux. L'étymologie des mots cclgots, gafetSj agots, caqueux, gésitains, etc., indique clairement que ces malheureux avaient été primitivement atteints de la lèpre. Seule l'interprétation qu'il donne du mot capot me paraît douteuse : je ferais plutôt dériver ce nom du mot capas, grosse tète (V. le Dictionnaire languedocien-français de l'abbé de Sauvages). Bien des auteurs en eflfet s'accordent à prétendre que les Cagots avaient la tête trèsgrosse (F. Michel : Races maudites, t. I, p. 7, 89, etc.), et ce gonflement est précisément un des caractères de la lèpre. (V. Littré et Robin : Dict, de médecine, au mot Éléphantiasis.)

« M. de Rochas me semble encore voir juste en considérant que les Cagots n'étaient plus lépreux depuis longtemps lorsqu'ils apparaissent dans l'histoire. On achète volontiers leurs cerceaux et leurs charpentes, on les fait venir à la ville pour les employer aux travaux de construction : avec des lépreux, de telles relations auraient été évitées comme dangereuses.

« Toutefois leur condition d'anciens lépreux ne me semble

pas suffire à expliquer Teffroyable aversion que le moyen âge manifesta toujours envers eux. On reléguait les ladres dans la campagne par mesure de salubrité, mais en les plaignant plutôt qu'en les maudissant. On ne les détestait pas : des moines les soignaient, des seigneurs dotaient leurs maladreries, saint Louis les visitait, le roi Robert leur baisait les mains. Guéris, ils revenaient à la ville bien accueillis et non insultés. (Voy. le fabliau d^Amis et AmUe,)

a Mais supposons maintenant que les Cagots aient été autrefois infectés en même temps de la lèpre et de Phérésie, cette lèpre de Tâme : nous comprendrons à merveille la cause du mépris que le peuple vouait à ces hommes plus corrompus encore à ses yeux que les ladres chrétiens.

« Bien des raisons nous montreront la vraisemblance de cette hypothèse.

« Les Cagots sont flétris du nom de marrons en Auvergne. Marrano en espagnol signifie excommunié; mieux encore, a es el rezien convertido al christianismo y tenemos ruin « concepto del por averse convertido fingidamente » (Tes, de la leng, ca«/i/.,cité par F. Michel, t. II, p. 48). — Ouvrons le dictionnaire breton-français de Legonidec, au mot Kakôuz ; Kakouz : nom injurieux que les Bretons donnaient aux cordiers et aux tonneliers, qui passent parmi eux pour lépreux de père en fils comme descendants des Juifs dispersés après la ruine de Jérusalem. » — Les rouelles, les croix de draps, les pattes d'oie étaient des marques infamantes que Ton imposait aux hérétiques nouvellement convertis, mais que Ton ne songea jamais à faire porter aux ladres. Si les Cagots ont de ces signes sur leurs habits, c'est donc en souvenir de quelque hérésie abjurée. — Ils sont guéris : on les laisse donc commercer, professer la médecine, porter les armes ; cependant le dégoût qu'ils inspiraient autrefois se perpétue par une sorte d'habitude et les ordonnances rendues jadis contre eux sont encore appliquées par les magistrats qui en com-

prennent de moins en moins le sens. Ils se sont convertis, vont à la messe ; et cependant leur ferveur sem))le si peu sincère que le. mot cagoterie reste dans notre langue pour désigner une dévotion affectée.

« Il nous àemble donc probable que les Cagots n^étaient autres que d'anciens lépreux hérétiques. M. de Rochas a dé* fmitivement démontré quUls étaient atteints de la lèpre. A d'autres — ou à lui encore, s'il le veut bien — l'honneur de prouver leur hérésie originelle.

« Veuillez agréer, monsieur, mes salutations empressées.

Raoul Rosières (de la RevtM politique et îitte'raire), •

VARIÉTÉS EUSCARIENNES

Rabelais et la langue basque^

Le plus ancien texte basque imprimé connu se trouve dans Rabelais (ch. ix du livre II de Pantagmel); on le lit, pour la première fois, dans Tédition de F. Juste (Lyon, 1542). Toutefois, on peut voir encore deux mots basques, dont interprétation ne saurait soulever la moindre difficulté^ au chap. v du livre I^' de Gargantua : lagona éclatera, que tout le monde traduira au premier abord « camarade, à boire 1 » L'orthographe lagona pour laguna n'arrêtera personne.

L'autre passage est beaucoup plus difficile à comprendre. Voici comment il est amené :

Pantagruel, menant vers Tabbaye Saint-Antoine^ et devisant avec ses gens, rencontre, comme on sait, .Panurge, sous la forme d'un homme « beau de stature et élégant en tout lineamens de corps, mais pitoyablement navré ». Il s'arrôte et l'interpelle amicalement; l'étranger, avant de lui répondre en français, lui parle successivement en allemand, en arabe, en italien, en anglais, en basque, en hollandais, en espagnol, en danois, en hébreu, en grec, en bas-breton et en latin. Tous ces discours se résument en compliments, accompa-

^ V Impartial des Pyrénées et des Landes, n* du 8 dok vembre 1872.

gnés d^une demande pressante de nourriture. Le texte basque est ainsi conçu :

« Jona andie guaussa goussy etan beharda er remédie; beharde versela ysser landa. Ânbat es otoy y es nausu ey nessassust gourray proposian ordine den. Nonyssena bayta facheria egabe gen herassy badia sedassu noura assia. Aran hondavan guialde cydassu naydassuna. Estou oussyc eg vinan soury bien er dastura eguy harm Genicoa plasar vadu ? »

Il y a là de graves altérations dues tant à Tignorance des copistes qu^à celle des compositeurs; aussi certains membres de phrase sontpils de prime abord tout à fait inintelligibles, mais d^autres, au contraire, se comprennent à première vue. Il faut donc écarter immédiatement l'hypothèse d'un état archaïque de la langue : d'ailleurs les poésies de Dechepare, imprimées en 1545^ sont parfaitement et toujours compréhensibles, même pour le Basque le moins lettré.

La restitution de ce passage a été tentée pour la première fois dans le Mercure de France (n® 661, t. ix, p. 129-143 : Aperçu sur le peuple basque, par M. de la Chabeaussière junior) en juillet 1814; Tinterprétation en fut de nouveau essayée par Lécluse, en 1826. Le célèbre helléniste, auteur d'un bon Manuel de la langue basque, a donné de ce passage une traduction « due à l'aimable complaisance d'un Labourdain et d'un Souletain » dans son Examen crilique, publié en 1826 sous le pseudonyme basque de £ot* (Fleuri) Urhersigarria (l'écluse). Nous ne reproduirons pas cette restitution qui est absolument inadmissible, parce qu'elle ne donne point un sens général acceptable el parce qu'elle s'éloigne beaucoup trop du texte primitif. Il faut rejeter, pour la même raison, une restitution proposée en 1858 par M. Archn, inspecteur primaire à La Réole, et publiée par M. Gustave Brunet l'année suivante (Notice sur les proverbes basques^ etc., Paris, Aubry, 1859» p. 12).

Mais le même M. Archu a fait, depuis, une autre restitu-

tioo qui doit être admise jusqu'à nouvel ordre. Ici, aucun mot n'est intercalé et le sens général du passage est bien celui qui semble convenir le mieux à la situation. Voici cette restitution que M. Arcbu veut bien nous communiquer. Noua rétablissons Torthographe primitive à Taîde des mots non altérés du texte :

Jaun andia, gaussa goussietan beharda erremedio; beharden ve^sela yssan lan da. Ânbates otoiyes nausu eynessassut gourray proposian ordu dena, non yssanert bayta facheria gabe gen herassy badiessadassu neure assia. Aren hondaran ^alde ey dassu naydussuna. Ëstou oussyc egvinen soury diener dastura eguyn harrec, Gencoac plasar vadu. »

On écrirait aujourd'hui : « Jaun bandia, gauza guzietan behar da erremedio ; behar den bezela [ou bezala) izan, lan da. HambateZjOthoyez nauzii, einezazut (egin ezazut) gure preposian ordû dena, non izanen bàita facheria gabe jinerazi badiezadazti neure hazia (asia?). Âren hondaran, galdeeidazû (egidazu) nahi dûzûna. Ez du hutsik eginen zuri diener gastOra egin hark, Jinkoak plazer badii. »

Et Ton traduirait : « Grand seigneur, dans toutes les choses il faut remède ; être comme il faut, (c')est (là) la peine [le difficile]. Ainsi donc, vous m'avez en prières [je vous en supplie], faites-moi ce qui est l'objet de nos propos, comme cela sera si, sans fâcherie, vous me faites venir mon rassasiement. Après quoi, demandez-moi ce que vous voudrez. Cette dépense ne fera pas de tort à vos gens, s'il plaît à Dieu. »

Le passage serait donc en basque soulelin ou plutôt basnavarrais oriental, suivant la division du prince L.-L. Bonaparte.

Sans doute, cette restitution n'est pas absolument parfaite, au moins quant à deux ou trois points. Elle est pourtant excessivement probable-

Nous accueillerons avec plaisir toutes les observations qui nous seraient adressées à ce sujet. Quant à nous, noys dirons seulement que nous préférerions lire au troisième mot gayss au lieu de gaussa (avec le même a explétif que dans jona pour jaun), et il y aurait alors gaitz guzietanj c^estràdire : « Grand Seigneur, dans tous les maux, etc. »

Richellea et la lanipie basqpie^

On ne se douterait guère que le remarquable idiome des Pyrénées occidentales ait pu attirer un seul moment Tattention du grand ministre, et Ton ne s'imaginerait point que la langue basque ait joué un rôle quelconque dans le procès du malheureux Chalais, si les pièces de ce procès ne rendaient le fait incontestable. On sait que ces curieux documents ont été publiés par La Borde, fermier général, ancien premier valet de chambre de Louis XV, à la fin du dernier siècle. Le volume est intitulé : « Pièces du procès de Henri de « Tallerand [si6\y comte de Chalais, décapité en 1626. Lon- « dres [Parii\y 1781. » C'est un in-12 de vj-256 p. et deux portraits qu'on trouve ordinairement joints à la a Lettre de « Marion de Lorme [sic) aux auteurs du journal de Paris. « A Londres, 1780 » (in-12 de 60 p. et 6 portraits) ; le volume est dans ce cas précédé d'un feuillet portant ce titre général : « Recueil de pièces intéressantes pour servir à l'his* « toire des règnes de Louis XIII et Louis XIV. » C'est dans cet état que sont les exemplaires que nous avons consultés, à la Bibliothèque nationale (La 28,13) et à la Bibliothèque de la:ville de Bordeaux (n® 25,291). Les Pièces seules figu-

1 Bulletin du bouquiniste^ d^Aubry ; n* du 15 mars 1877.

rent (n^ 242) dans le catalogue Burgaud des Marêts et se sont vendues 7 fr. le 17 mai 1873. Notre exemplaire, bien que ne contenant pas la lettre de Marion Delorme, a le titre général.* Recueil, etc. »; le livre n^est pas commun.

Les phrases basques que renferme ce volume sont peu nombreuses ; elles font partie d'une correspondance échangée entre le valet de chambre de Chalais et son frère. Ce dernier était libre, au service de madame de Chalais la mère, tandis que le premier partageait la captivité de son maître. Dans une lettre écrite par Chalais à Richelieu, le 14 août 1626, il s'excuse d'avoir laissé cette correspondance s'établir et donne pour raison qu'il était amoureux. Ces billets avaient été écrits sur un carnet (des tablettes, comme on disait alors) appartenant au valet de chambre de l'illustre prisonnier. Le frère du valet de chambre de Chalais, dans ses interrogatoires et confrontations des 10 et 13 août 1626, se déclare âgé de vingt et un ans ou environ, et dit so nommer Joannes de Seinich (alias Smity), de Saint-Pée^ Le domestique de Chalais s'appelait Martine

Les tablettes de Martin de Seinich, confiées par lui et son frère à Denis Tournier, jeune valet de chambre de M. Lamont, exempt des Gardes du corps du roi, étaient régulièrement portées , entre chaque correspondance , à Louis XIII qui faisait copier les billets. Elles furent remises le 9 août par M. Lamont à MM. de Marillac et de Beauclerc, chargés d'instruire le procès de Chalais. On voulut se rendre compte du sens des passages basques de celte correspon-

^ VraiBemblablement Saint-Pée-sur-Nivelle, canton de Saint* Jean-de-Luz, arrondissement de Rayonne. Les registres ecclésiastiques de i*état civil de cette commune ne remontent pas assez haut pour que j'aie pu y chercher Tacte de baptême de ce Joannes de Seinich.

. * Suivant l'usage du temps, des deux domestiques portent aussi, dans toutes les pièces, le nom de Basque. On disait ainsi Comtois, Picard, etc.

dance. Faute d^un meilleur interprète, on les fit traduire ail fur et à mesure par un nommé Etienne de Fosises, natif de Bayonne, homme de chambre du marquis d^Effiat. La Borde a eu la bonne idée de joindre le texte basque à la traduction de de Fosses, dont on peut, ainsi constater Tinexactitude ou plutôt rinsuffisance. Les erreurs sont peut-être imputable^ après tout à la défectuosité de récriture et à Tirrégularité de Torthographe.

Le premier passage se lit à la p. 68 des Pièces (lignes 6 à 15). C'est le commencement d'une lettre datée du 90 juillet 1626. Il est ainsi conçu : Anaya igorico daranat goutum bat jaunao eman, baytaram galecody Gotaxeo bat^n bore nean erta eman behardioc jaunac maite du&n endreary à diœem espalimbadu andreorq haxa duc edo Pierres hatn ensen hararena duc gueue andre parlexen den e quuen edo. Indoan eman behar dioceta erandioc gure andreac agorten diola. Eta badela serbait barnean othoy ni hore este^ sala iqus^. Ce que de Fosses a traduit : « Frère, je t'envoie une lettre que mon Maistre m'a donnée à ce soir; il y a assez de vœux là dedans; il faut que tu la donnes à la Dame que Monsieur aime. Si cette Dame ne l'entend point tu asi

hasté ou bien Pierre (haxa duc edo dtic). Car que la Dame

demeure ou qu'elle parte, aussitost il faut que tu lui donnes et lui dis que nostre Maistresse la lui envoyé et qu'il y a quelque chose dedans qu'elle la prie quelque personne nQ voie » (p. 66, 1. iO-2Q).

Pas plus que de Fosses, je ne comprends le passage haœa.,,, hararena duc; mais tout le reste me paraît trèsclair. Le texte doit être ainsi corrigé des erreurs de copie bu d'impression (je conserve l'orthographe primitive) :i4nai/a

1 II paraîtrait qu'une autre lettre contenait des passages ea banque, car, dans son interrogatoire, de Fosses dit avoir tout compris, sauf le mot halamiUa. Cette lettre était la réponse dft Joannes ; elle est datée du 4 août. On ne la donne qu'en françaisu

igorico darauat gutumhat^ Jaunojo eman baytarauL Gotr-déco duq botaxco ^ baten bamean eta eman behar dioeJaunac maite duen andreary, Adixen espcUimbadu andreorq Iiaxa... duc, Gueure Andréa partixen den egunean edo ondoan, eman behar dioc, eta eran dioc gure^andreac egor-^ ien diola, eta badela serbeit bamean othoy nihorc estesala iqus. £t je traduis : « Frère, je t^enverraî une lettre que Monsieur m^a donnée. Elle sera cachée dans une petite boite et tu as besoin de la donner à la Dame que Monsieur aime.

Si cette Dame ne Tentend point Tu as besoin de la lui

donner le jour où notre Dame (Madame Chalais la mère] partira ou après, et tu lui diras que notre Dame la lui envoie ot qu'il y a quelque chose dedans qu'elle la prie que personne ne voie*. »

A la p. 109, 1. 10-12, est un court billet adressé, au contraire^ du dehors au valet de Chalais et ainsi conçu : Croc t gaunant es tuela beldur aren Grauogni darela a la fede eta ne semlan h arem birictria naicella. Cette phrase (les tablettes est ainsi rendue sur un papier séparé saisi avec elles : « Dis à Monsieur qu'il n'aye pas peur, que ses affaires sont bravement par ma foi et que in semlan jamais ; elle veut de ses nouvelles. » La traduction est exacte, sauf pour les derniers mots, qui signifient : « et que moi je suis pour toujours son serviteur ft^. Je rétablis ainsi le texte for-

1 C*est ce que de Fosses a compris : « assez de vœux », botu, nscOj qu'on prononçait sans doute botasco^ avec élision de Tu.

* Un philologue remarquerait, dans ce texte, le tutoiement, l'emploi pour « lettre ». du mot gutun (oublié aujourd'hui, au moins dans ce sens) et Tusage des formes verbales en r {daraut, darauat) actuellement inconnues au labourdin, qui est le dialecte basque parl-é à Saint-Pée-sur-Nivelle.

3 Le traducteur a &it encore une confusion, auriculaire, si je peux m'exprimer ainsi; iJ n'a pas compris hereterra et l'a pria [tour henH.aren « de la nouvelle », et il a lu ensuite : nahi cela « qu'elle était voulant, qu'elle voulait ou voudrait » en deux mots, au lieu de naioéla « que je suis » en un seul. Il semblerait

tement altëré : Eroc Jaunari estuela heldur, haren GcMcac ong^i direla ala fede, ela ni seculan haren bereterra naicdla^,

A la p. 67, 1. 6, OQ lit trois mots inexplicables : « J'enverrai cegarson, esquaquyo galctat dieiÂ8on », et à la p. 70, 1. 7, on trouve cette phrase : « Vous avez parlé à Orqv,axary », que Johannes explique être Madame de Chevreuse : Orkhatzari, comme on écrirait aujourd'hui, est lé datif d'OrkhaUa <K le chevreuil ». Les domestiques de Chalais jouaient ingénieusement sur le sens du mot.

Tels sont les passages de ce petit volume sur lesquels je voulais attirer l'attention. J'aurais voulu rechercher si les documents originaux existent encore, et, s'ils sont conservés aux Archives nationales, collationner les phrases basques estropiées par les copistes de La Borde; il aurait été curieux aussi de voir si d'autres phrases en cette langue se trouvent dans la même correspondance. Mais ne pouvant m'occuper encore de cette recherche et de cette vérification, j'ai cru pouvoir publier néanmoins ces notes, sauf à les reprendre et à les compléter plus tard. Mes lecteurs voudront bien excuser leur imperfection

Un vieux texte l>afiiq[ue'

La famille des Poisson a occupé un rang distingué et joué un rôle assez important, paraît-il, dans l'histoire de la

pourtant d'apVès les dépositions de Johannes, que la phrase française (sur le papier séparé) serait le texte primitif, dicté par M** de Chalais, pour être mis par lui en basque sur les tablettes. ^ C^est à M. Tabbé Inchauspe que je dois Texplication de biric^ tria par bereterra.

. « L'Impartial des Pyrénées^ n* du 5 juin 1873.

comédie française. Quatre Poisson ont successivement paru sur la scène depuis le dix-septième siècle jusqu'au milieu du dix-huitième. Le dernier, François, a même composé dix comédies, à Texemple de son grand père, Raimond, dont les ouvrages étaient fort estimés de son temps, et qui mourut en 1690.

C'est de ce Raimond que nous avons à parler ici. Il a écrit un certain nombre de pièces de théâtre qui, publiées sous le titre de : les œuvres de M, Poisson, ont eu plusieurs éditions, en 1679 et en 1681 (chez Jean Ribou, 2 vol. in-12), en 1743 (Compagnie des libraires associés, 2 vol. in-12}. Parmi ces pièces, on en trouve une qui offre un intérêt particulier; c'est une comédie intitulée : le Poète basque : ello renferme un passage en langue euscarienne qui peut se lire aux pages 201-202 des premières éditions que nous venons de citer et à la page 237 de la seconde.

Cette comédie est, en elle-même, assez médiocre et de fond et de forme; on ne peut guère en saisir le but et la portée. Il s'agit d'un certain bachelier (en théologie), André Dominique Jouanchaye, natifde la ville d'Ordogna (Orduila) en Biscaye, qui, fier des éloges que lui a valus dans son pays son talent poétique, veut aborder la scène française. Mais il a une théorie particulière, fort économique, du reste, pour les directeurs de théâtres de province : il veut que le nombre des acteurs soit très-réduit, chacun jouant à l'aide de travestissements successifs plusieurs rôles à la fois. Et, pour justifier son dire, il va lui-même jouer ses pièces, aidé seulement par son laquais, Bidache, et par son « apprentif poëte » (sic), Godenesche (évidemment pour Goyeneche, Goiheneche ou Goihenetche).

La comédie s'ouvre par un dialogue entre deux acteurs, M. de Hauteroche et M"« Poisson, qui se moquent à Penvi du « poète basque » dont ils attendent la visite et que le portier du théâtre a ordre de recevoir de la belle manière.

Survient le baron de Calazious, un Gascon pur sang, amoureux d^une actrice, et que M. de Hauteroche et M^^' Poisson laissent en présence du poète lorsque celui-ci, forçant la consigne, fait son entrée, d'assez mauvaise humeur, suivi de ses deux acolytes fort dépités aussi.

Nous reproduisons, aussi exactement que possible, le texte même des premières éditions, mais nous indiquons en note les variantes de la seconde :

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