‹ Études de linguistique et d'ethnographieChapitre 25 sur 32 · DE LA PERSE · texte numérisé non relu

DE LA PERSE

Déchiffrement d'une écriture inconnue. — La langue de

Gyrus, de Darius et de Xerzès.

Il y a peu de monuments historiques dont Tintérêt soit plus puissant que celui des inscriptions cunéiformes de la Perse. Ces inscriptions, qui n'ont été déchiffrées que de notre temps, ont démontré d'une façon éclatante la fidélité des récits d'Hérodote; elles ont fourni, d'ailleurs, nombre de renseignements que Ton ne trouve pas dans le célèbre et véridique historien. Elles ont apporté de nouveaux éléments à la science du langage, et leur interprétation a mis une fois de plus en lumière Timportance et la sûreté des découvertes auxquelles peut conduire un esprit sagace et ingénîeax procédant avec méthode.

Les plus célèbres inscriptions cunéiformes de la Perse sont appelées inscriptions trilingues, par ce fait qu'elles sont rédigées en trois langues différentes. Disons tout de suite que la première colonne de ces monuments trilingi:es est rédigée en langue perse, en perse ancien; la seconde en un idiome encore peu connu, que l'on a appelé successivement scythique, médîque,ou (plus simplement et avec plus

1 Extrait de la Hépuiblique française du 19 octobre 1877.

de sûreté] idiome de la seconde colonne des inscriptions cunéiformes ; la troisième, enfin, est rédigée en assyrien.

Ajoutons aussi que les travaux sur la langue perse ont précédé de beaucoup les écrits relatifs aux deux autres langues; que sur Tune de ces dernières, celle de la seconde colonne, plane encore une grande incertitude; puis que ridiome de la troisième colonne, Tassyrieh, est aujourd'hui parfaitement connu, grâce surtout aux travaux de M. Oppert. Tandis que le perse (première colonne) est une langue indoeuropéenne, sœur du sanskrit et du grec; tandis que la langue de la seconde colonne appartient, par sa forme, à la classe des langues agglutinantes ; l'assyrien est un idiome sémitique, frère de Thébreu et de l'arabe.

Ces observations préalables une fois faites, nous abordons plus facilement notre sujet.

Dans quelles localités de la Perse se rencontrent les principales des inscriptions qui nous occupent ?

La plus importante de toutes est sans conteste celle du rocher de Béhistân (Béhistoun, Bisoutoun), non loin de la ville de Kermanchâh. Cette montagne, élevée d'environ dixsept cents pieds, présente un flanc abrupte, dont une partie, fort petite relativement parlant, mais, en fait, encore assez importante, a été soigneusement polie pour recevoir la sculpture. La moitié supérieure, du tableau représente un personnage royal (on a compris que c'était Darius), accompagné de gens de sa suite et recevant neuf captifs enchaînés par le col à la suite les uns des autres. La moitié inférieure est consacrée à une très-longue inscription.

Dans les gorges d'Alvend, près de la ville d'Hamadan, un assez fort morceau de roc porte, à côté l'une de l'autre, deux inscriptions trilingues. A Van, sur la montagne qui domine la ville, une triple inscription de même nature est gravée,

à soixante pieds environ au-dessus du sol. Les ruines de Persépolis en présentent plusieurs autres, les unes assez intéressantes, les autres sans importance; prés delà même ville il s'en reneontre quelques-unes, toutefois, dont la valeur est de premier ordre : ce sont les inscriptions aveè sculptures des rochers de Nakch i Roustam. Cette énumération est fort incomplète, mais nous ne pouvons ici entrer dans les détails des ouvrages spéciaux. Nous indiquerons cidessous, d^ailleurs, les principaux écrits à consulter pour Tétude des inscriptions cunéiformes perses.

Ce n'est pas de date récente que Ton connaît en Europe les monuments en ruine de la Perse. L'Espagnol Garcias de Silva de Figueroa mentionnait et décrivait, dès le commencement du dix-septième siècle, les inscriptions cunéiformes qu'il avait vues de ses yeux. Le célèbre voyageur Pietro délia Valle en parlait également peu de temps après ; au commencement du siècle suivant,- Chardin les signalait aussi. Les premières études ne commencèrent toutefois qu'avec Niebuhr. Ce dernier copia en 1765 quelques-unes de ces inscriptions, et il reconnut que l'une des colonnes offrait un moins grand nombre de caractères que les deux autres.

L'écriture des trois colonnes n'est pas^ en effet, la même. Sans doute elle est toujours composée d'espèces de clous oo de coins (d'où le nom de cunéiforme)^ les uns plus grands, les autres plus petits, disposés longitudinalement, horizontalement ou obliquement ; mais la concordance s'arrête à et fait général. Les cunéiformes assyriens et ceux de la seconde colonne ne sont pas tout à fait les mêmes, inais ils constituent cependant un seul et même groupe; leur origine commune est évidente, elle saute immédiatement aux yeux. Quant aux signes de la première colonne, c'est-à-Klire les cunéiformes perses, beaucoup moins nombreux que ceux des

antres colonnes, ils sont aussi beaucoqp plua simples. L'origine de ces deux groupes est vraisemblablement la même : ils proviennent d'anciens caractères hiéroglyphiques, c'està-dire de véritables dessins. L'écriture assyrienne est une simplification, celle de la première colonne une simplification plus grande encore. Ajoutons, d'autre part, que les cunéiformes assyriens constituent (ainsi que le signalait Tlrlandais Hincks, dès 1846) une écriture syllabique^ tandis que les cunéiformes perses constituent une écriture alphabétique. Dans l'une, en d'autres termes, un caractère rend une syllabe entière, et non pas telle consonne ou telle voyelle; dans l'autre, un signe donné ne représente que telle consonne ou telle voyelle de l'alphabet, non pas une syllabe entière.

Niebuhr ne fut qu'un précurseur. Il était réservé au Hanovrien Grotefend de fonder la méthode de déchiffrement des vieux monuments perses. C'est de ceux-ci que nous allons nous occuper uniquement, sans parler des travaux qui ont été faits postérieurement sur les idiomes de la seconde et de la troisième espèce.

Grotefend partit de cette supposition très-naturelle, que des monuments aussi importants (et dont plusieurs avaient demandé au graveur des soins et des peines extraordinaires) ne pouvaient être que des inscriptions historiques, et encore des inscriptions ne concernant que les grands faits de l'époque, le récit des conquêtes et des événements prancipaux, l'apologie des souverains, l'histoire des familles royales. Le lieu d'où provenaient les inscriptions et les caractères des monuments indiquant, d'autre part, qu'il fallait, se reporter au temps des rois de la dynastie achéménide (environ 550 à 330 ans avant l'ère chrétienne), Grotefend supposa que les inscriptions en question étaient les fastes mêmes des rois achéménides, Darius, Xerxès et autres.

puis, hypothèse non moins légitime, que la langue de la première colonne était celle que parlaient ces rois euxmêmes, c'est-à-dire Tancien perse. Les deux autres colonnes ne devaient contenir qu'une traduction de la première, traduction faite en deux autres idiomes également parlés dans Tempire, mais non point officiels.

Cette série de suppositions allait être pleinement justifiée. Mais, en attendant, comment attaquer la lecture de ces caractères étranges? Conament assigner telle valeur certaine à tel signe, telle autre valeur à tel autre signe ? Il ne s'agissait pas seulement de légitimer une induction plus ou moins hasardée, il s'agissait de hasarder une induction qui ne fût pas absolument invraisemblable.

Grotefend triompha de cette difficulté avec une perspîcacilc rare. Il commença son étude par deux petites inscriptions de Persépolis.

En premier lieu, il remarqua qu'un groupe de signes se répétait dans chacune des deux inscriptions, c'est-à-dire que le même mot venait deux fois de suite, mais avec cette particularité que, la seconde fois, il était un peu plus long que la première. Il en conclut qu'il avait affaire à une formule telle que celle de rex regum, roi des rois ; le premier terme, ou, pour mieux dire, le mot sous sa première forme, devait être un nominatif singulier, rex; sous sa seconde forme, sous sa forme plus longue, il devait être un génitif pluriel, regum. Il s'agissait là, d'ailleurs, d'une formule honorifique, roi des rois, usitée en Perse de tout temps, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours. II allait de soi que les groupes de caractères qui précédaient celte formule de « roi des rois » devaient désigner l'individu en question, celui qui était roi des rois : un tel^ roi des rois. Après cette première formule venait un mot inconnu, puis se répétait le mot « roi » ; le mot inconnu devait, dans l'esprit de Grotefend, être le nom du père du personnage

dont il s'agissait, lequel père avait été roi lui-même. D'où la formule plus complexe : un tel, roi des rois, fils d'un tel, roi.

Ce procédé était fort ingénieux, et le savant Hanovrien remploya avec beaucoup de sagacité; mais il faut dire, pour rendre justice à qui de droit, que le célèbre Silvestre de Sacy Tavait déjà mis en usage pour Tétude des inscriptions persanes du moyen âge, c'est-à-dire des inscriptions pehlvies de l'époque des rois sassanides (du troisième au septième siècle de notre ère).

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à Grotefend, en supposant qu'il eût eu quatre ou cinq noms différents^ soit A, B, G, D, etc., tour à tour suivis des groupes « roi des rois » et « roi », il eût obtenu cette série de déterminations :

D, roi des rois, fils de G, roi;

G, roi des rois, fils de B, roi;

B, roi des rois, fils de A, etc., etc.

Il restait à prouver, étant donné qu'on se trouvait en face de monuments dus aux Achéménides, que tel groupe, c'est-à-dire A, B, G, ou quelque autre encore, était le nom d'Hystape, tel autre celui de Darius, tel autre celui de Xerxès, et ainsi de suite. Si Grotefend avait pu connaître quelle était la forme perse des noms grécisés Dareios, Kuros, Hustaspès et autres, la question eût été bien avancée, mais il n'en était pas ainsi. Sur la forme authentique de ces différents noms, sur leur véritable forme perse, il en était réduit aux conjectures. G'est ce qu'il expliqua fort bien, du reste, dans son rapport à l'Académie de Gœttingen sur le déchiffrement des deux inscriptions mentionnées ci-dessus (dont l'une signifiait, comme on le comprit plus tard : « Darius, grand roi, roi des rois, roi des régions, fils d*Hystaspe, a fait cet édifice », et l'autre : « Xerxès, grand roi, roi des rois, fils de Darius, roi, achéménide »). Voici d'ailleurs la traduction de ses propres paroles : « Tout à

fait conTalncu qu'il fallait chercher ici deux rois de la dynastie des Achéménides, tu que je considérais comme la plus croyable de toute Thistoire racontée par les Grecs de ce temps, je commençai à parcourir la liste des souTerains et à chercher quels étaient parmi leurs noms ceux qui cadraient le plus facilement avec les caractères des inscriptions. Ce ne pouvait être Cyrus ni Carabyse, car les deux noms propres que présentaient les inscriptions ne commençaient pas par le même caractère. Ce ne pouvait être ni un Cyrus, ni un Artaxerxès, car le premier de ces noms était trop court pour répondre à toutes les lettres du premier mot perse, et le second, par contre, était trop long. Il ne me restait donc que Darius et Xerxès, et ces deux noms s'accommodaient si bien aux signes perses (relativement à la longueur des mots et à la différence de la lettre initiale de chacun de ces mots], que je ne doutai point du bon succès de mon choix. A cela s'ajoutait que, dans Tinscription du fils (Xerxès), le titre de roi était donné également au père (Darius), tandis qu'il n'en était pas ainsi dans l'inscription de ce dernier (lequel était seul qualifié de roi, non son père). Toutes les inscriptions de Persépolis confirmaient ce fait. » Il était donc acquis que dans la seconde des deux inscriptions il s'agissait de Xerxès, roi des rois, fils de Darius, roi, et dans la première de Darius, roi des rois^ fils d'Hystaspe.

Se disant que le nom de ce dernier était consigné dans VAvesta (récemment traduit en français par Anquetil- Duperron), Grotefend admit, d'après cet ancien livre religieux, que le nom en question était Gochasp, Gustasp, Kistasp ou Vistasp, et dès lors il crut tenir les sept caractères cunéiformes perses du nom d'Hystaspe. En réalité, on voit qu'il y avait hésitation sur la première des lettres; disons que le vrai nom zend, celui que présente VAvesta, est Vistâçpa, en perse Vistâçpa.

Telle est la découverte de Grotefend, découverte véritablemeDt fondamentale. Nous n'avons pas à regretter pour lui qu'ayant voulu pousser plus loin le déchiffrement, il se soit mépris sur un grand nombre d'autres signes de Talphabet perse. Son idée de puiser un secours dans TAvesta, dans la langue zende qui, en fait^ est très-voisine du perse, était une idée excellente; mais elle ne pouvait, à l'époque où écrivait Grotefend (1802 ss.), aboutir à des résultats définitifs, car on peut dire que la langue zende était encore à peu près inconnue. En tous cas, la voie était tracée, et Thonneur de ravoir ouverte revient sans conteste au savant hanovrien.

Silvestre de Sacy, dont le procédé de déchiffrement des inscriptions pehlvies avait inspiré (nous Tavons dit plus haut) Tentreprise de Grotefend, prêta à ce dernier Tappui de son autorité [Magasin encyclopédique an VIII, tome V). «îUn autre de nos compatriotes, Saint-Martin, apporta à cette difficile question de nouveaux renseignements qui ne furent par tous inutiles (1820 1822) ; le Danois Rask détermina la forme du génitif pluriel et la lecture des deux lettres trèsimportantes m et n (1826). Dix ans après, en 1836, s'ouvrait, avec Eugène Burnouf et Christian Lassen, la période du déchiffrement définitif des cunéiformes perses.

A cette époque, en effet, deux nouveaux éléments étaient acquis, grâce auxquels le problème, si ardu jusque-là, devait être résolu. Nous voulons dire la constitution générale de la grammaire commune indo-européenne, et la connaissance de la langue zende. Les admirables travaux d'Eugène Burnouf avaient fondé la grammaire de ce dernier idiome, et il allait se trouvee^ que le perse des inscriptions cunéiformes était, pour ainsi dire, un frère jumeau du zend ; entre le zend et l'ancien perse, il y a beaucoup moins de différence qu^entre telles ou telles des langues issues du latin. OH pourrait

presque les regarder comme deux dialectes, non point comme deux langues proprement dites.

A quelques jours de distance l'un de Tautre, au printemps de Tannéft 1836, parurent à Paris et à Bonn l'écrit de Burnouf et (îelui de Lassen ; le premier intitulé : Mémoire sur deux inscriptions cunéiformes trouvées près (THamadan; le second (en allemand] : les anciennes inscriptions cunéiformes perses de Persépolis, Burnouf interprétait dans son mémoire l'inscription de Darius trouvée à Al vend, composée d'une quarantaine de mots, et une inscription de Xerxès d'une longueur à peu près égale; le texte était d'ailleurs, dans l'une et dans l'autre, à peu de chose près identique. Dans la première, Darius, après avoir fait l'éloge du dieu Ormuzd, déclinait ses propres titres de grand roi, de roi des rois ; dans la seconde, Xerxès, après le même éloge, se proclamait grand roi, roi des rois, fils de DaFius, roi, achéménide. L'alphabet que proposait Burnouf, pour le déchiffrement et la lecture des caractères cunéifor? mes perses, réalisait un progrès considérable sur celui de Grotefend; toutefois, s'il approchait de la vérité, il ne la rendait pas d'une façon parfaite. Il regardait, par exemple, comme des lettres figurant telle ou telle voyelle des caractères qui, au contraire, représentaient des consonnes. C'est ce que les recherches de ses successeurs ont clairement établi. Ce qui avait ici trompé Burnouf, c'est qu'il s'en rapportait trop au système des voyelles zendes, lequel est plus varié, plus nuancé que le système des voyelles du perse ancien.

Lassen, de son côté, avait suivi avec non moins de méthode et non moins de succès la voie ouverte par Grotefend. Lassen avait connaissance des recherches de Burnouf, mais son travail porte cependant la marque d^une entière originalité. Il découvrit, entre autres faits importants, qu^une inscription de Darius, trouvée à Persépolis sur une mu-

raille extérieure, contenait un grand nombre de noms géographiques (Perse, Susiane, Médie, Arabie, Assyrie, Cappadoce, Arménie, Egypte, etc., etc.), et ce fut là une des principales causes de renrichissement de son alphabet. Ce dernier ne concordait pas d'une façon complète avec celui de BurnoUf, mais il était identique pour une quinzaine de caractères au moins, et des plus communs. Burnouf et Lassen avaient franchi simultanément un pas immense ; ils différaient sur plus d'un détail, mais, pris d'une façon générale, les résultats auxquels ils étaient arrivés chacun de leur côté n'étaient pas seulement comparables : ils étaient bien les mêmes. Cet accord n'a rien de surprenant. Les deux concurrents partaient des mêmes faits, procédaient avec la même méthode, et mettaient l'un et l'autre^ au, service du déchiffrement, leur grande connaissance des langues qui étaient les plus proches parentes de l'idiome de Darius et de Xerxès. Rask avait très-certainement entrevu la toute-puissante valeur de cette méthode, et s'il avait écrit non pas en 1826, mais bien dix ans plus tard, il est certain qu'au lieu des deux écrits de Burnouf et de Lassen, oh eût vu apparaître simultanément trois mémoires identiques.

Tout à côté des travaux de Burnouf et de Lassen, nous avons à mentionner ceux de Béer (1838), de Jacquet, et particulièrement ceux du célèbre orientaliste anglais Rawluiaoïi.

Ce dernier, privé de toute espèce de relations avec les savants européens, commença en 1835, durant son séjoiuF en Perse, l'étude de l'idiome de la première colonne des inscriptions cunéiformes. Les . inscriptions d'Alvend, d%ixquelles s'était attaqué Bui^ouf, formèrent paiement le sujet de sa première étude, et il déchiffra, toutconuue l'avait fait Grotefend, les noms d'Hystaspe, de Darius^ de. Xerxès.

C'est alors qu^il prit copie delà grande inscription de Béhistân et qu'il tenta la lecture de ce texte 'important. Les écrits de Grotefend et de Saintr-Martin lui étaient, entre temps, parvenus à Téhéran, et il avait eu la joie de constater que ses propres découvertes l'avaient conduit dans la bonne direction^ mais beaucoup plus loin que n'avaient été ses deux prédécesseurs inconnus. Le mémoire deBurnouflul arrivait à son tour; celui-ci lui parut le travail d'un maître : il l'était, en effet, mais il apportait, du même coup, la confirmation éclatante des heureux succès de Rawlinson.

Nous ne pouvons donner le nom de tous les auteurs qui, après Burnouf, Lassen, Rawlinson, ont aidé au déchiffrement des cunéiformes perses : Hincks, Holtzmann, Benfey, d'autres encore. M. Oppert a puissamment contribué à ces progrès ; dès 1847, il publiait un écrit sur le système phonétique de l'ancien perse, et, depuis ce temps, tout en s'occupant de l'idiome de la seconde colonne des inscriptions, tout en fondant la grammaire assyrienne (idiome de la troisième colonne], il n'a cessé de faire paraître des mémoires plus ou moins importants, sur la langue des Achéménides, particulièrement dans la Revue de linguistique, M. Oppert annonce depuis plusieurs années une grammaire de l'ancien perse.

Cette grammaire a été donnée, d'ailleurs, dès 1862, par M. Spiegel, l'auteur des travaux si connus et si méthodiques sur la langue zende, sur l'Avesta, survies idiomes éraniens du moyen âge. L'ouvrage de M. Spiegel sur les inscriptions perses contient le texte transcrit en caractères latins, la traduction de ce texte, une courte histoire du déchiffrement, une grammaire, un glossaire. C'est, jusqu'ici, le manuel ii>dispensable du commençant.

Dix ans après l'ouvrage de M. Spiegel, a paru celui de M. Ko^sQwlcz, un livre tout à la fois de luxe et de science, publié, pax l'Académie de Pétersboui^ : ce magnifique to-

lume comprend le texte même, en caractères cunéiformes, de toutes les inscriptions perses actuellement connues, une version littérale en langue latine, un glossaire perse-latin et de nombreux commentaires. Il renferme, en outre, un grand nombre de figures représentant les localités où ont été trouvées les différentes inscriptions des Achéménides et la figure même de ces précieux monuments. M. Kossowicz a fait un livre excellent, et dont le seul défaut (mais ce défaut ne pouvait guère êtreévilé) est d'être inaccessible à la plupart des bourses d'étudicnts.

Nous ne terminerons pas celle rapide revue sans dire quelques mois du contenu même des inscriptions perses.

Ce sont de pures et simples annales, mais qui ont apporté de précieux renseignet^ents à Thistoire et à la géographie anciennes.

L'époque de Cyrus n'en a laissé qu'une seule : « Je suis Cyrus, roi, achéménide. » C'est la plus ancienne de toutes celles que l'on possède ; on l'a découverte à Mourghâb, au nord-est de Persépolis.

Nous avons parlé à plusieurs reprises de l'inscription importante de Béhistân. Darius fait avant tout consigner sur ce tableau sa, généalogie : Mon père fut Hystaspe, Arsamne fut père d'Hystaspe, Ariaramne père d'Arsamiie, Téispe, père d'Ariaramme, Achéménès, père de Téispe. Il est roi par la grâce d'Ormuzd et énumère les pays qui composent son empire : Rerse, Susiane, Babylonie, Assyrie, Egypte maritime, loniO:, Médie,- Armiénie» Gappadoce, Parthie, Arie, Baktriane, Sogdiaqe, Arachosie, atc^, etc., en tout, dit-il, vingt-trois contrées, où il accueille. b.ienve\llamment l'étranger et châtie l'^npemi. U rapport^ ensuite rhistoire de Cambyse et de Smerdis, la mort de ce^ dernier, l'entreprise du faux Smejrdis et 9on triomphe, à lui Darius,

sur cet imposteur : ses expéditions en Susiane, en Babyîonie, ses victoires sur de nombreux rebelles. EnGnil récapitule ses hauts farts : J'ai livré aux rebelles dix-neuf batailles : par la grâce d'Ormuzd,. j'ai détruit leurs armées et j'ai fait captif neuf rois. Le mage qui s'appelait faussement Smerdis fils de Cyrus, souleva la Perse; Atrina, la Susiane; Naditabire, la Babylonie; Martiya fit à nouveau révolter la Perse; Phraorte, la Médie; etc., etc.... Ces neuf rois, je leur livrai bataille et je les pris. Voilà ce que j'ai accompli; sachez-le, vous qui lirez cette inscription. J'ai fait bien d'autres choses encore que cet écrit ne relate pas. Longue vie à toi, si tu fais connaître au peuple ce que j'ai consigné ici ; puisses-tu périr, toi et ta souche, si tu le caches et ne l'explique s point !

A Alvend, dans la petite inscription étudiée par Burnouf, le même Darius disait : C'est un grand dieu qu'Ormuzd, qui a créé cette terre, qui a créé ce ciel, qui a fait Darius roi ; je suis Darius, grand roi, roi des rois, roi de ce vaste empire, fils d'Hystaspe, achéménide. — Plusieurs des inscriptions de Persépolis sont dues également à Darius; il y vante de même sa puissance et ses exploit?. — A Nakch i Roustam, même énonciation des pays soumis à son pouvoir, même glorification de la faveur que lui accorde Ormuzd.

Les inscriptions de Xerxès sont presque aussi importantes; elles se trouvent à Persépolis, à Alvend, à Van. Le roi répète l'éloge d'Ormuzd, se proclame fils de Darius, apprend à la postérité qu'il a édifié telles et telles constructions, et indique également celles qui sont dues à son père.

D'Artaxerxès premier et du second Darius nous ne possédons que quelques mots tout à fait insignifiants; enfin les rares inscriptions d'Artaxerxès Mnémon et d'Artaxerxès Ochus n'offrent point d'intérêt après celles qui précèdent.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des monuments découverts dans les payséraniens, c'est-ànlire en Perse et dans les

régions voisines. Il en est un autre, bien précieux, que nous signalerons en finissant : c'est l'inscription découverte dans les travaux du canal de Suez et qui remonte au premier Darius. Ce texte a été étudié pour la première fois par M. Oppert (Mémoire sur les rapports de l'Egypte et de l'Assyrie dans V antiquité^ éclair cis par V élude des textes cunéiformes^ 1869), et a été reproduit par M. Kossowicz dans Touvrage ci-dessus indiqué. La stèle présentait d'un côté le texte trilingue, à savoir la version originale perse, la traduction en langue soi-disant médique, puis la traduction sémitique (assyrienne); sur la face opposée se trouvait le même texte en hiéroglyphes égyptiens, chose bien naturelle, puisque l'écrit était destiné à être lu par des Égyptiens. Ce dernier texte, d'ailleurs, était plus développé que l'original. Le commencement du morceau a été déchiffré sans trop de difficulté. Darius commence par cette formule connue : C'est un grand dieu qu'Ormuzd qui a créé ce ciel, qui a créé cette terre, qui a fait Darius roi, qui a donné à Darius la grande autorité royale. Darius dit ensuite : Je suis Darius, roi des rois, roi de. ce vaste pays, fils d'Hystaspe , achéménide. Tout cela est banal et se retrouve ailleurs ; mais voici la partie toute spéciale : Je suis Perse, et, à l'aide des Perses, j'ai conquis l'Egypte. J'ai ordonné que l'on creusât ce canal, depuis le fleuve du Nil, qui coule en Egypte, jusqu'à la mer qui vient de Perse Ici, malheureusement, l'inscription est tout à fait endommagée ; un très-grand nombre de mots ne sont plus représentés que par un ou deux caractères, soit de leur commencement, soit de leur fin; d'autres mots manquent en entier. M. Oppert, qui possède une remarquable faculté d'induction, a tenté de restaurer ce précieux fragment. Si la version assyrienne avait été sauvée, la difficulté eût été levée, ou à peu près; cette dernière, par malheur, avait été détruite, paraît-il, par les ouvriers employés au creusement du canal. Elle était placée,

non pas à côté du texte perse, mais bien au bas de la stèle. C'était une perte irréparable. Quoi qu'il en soit, M. Oppert ne recula point devant cette tâche ardue et il proposa d'interpréter comme suit le passage en question : Puis ce canal fut creusé ici, comme je Pavais ordonné ; alors je dis : Allez, à partir de Bira, jusqu'au littoral, détruisez la moitié du canal, comme c'était ma volonté.

Cette version est pour le moins très-vraisemblable; Strabon rapporte, en effet, que Darius cessa les travaux de canalisation qu'il avait entrepris dans cette région. Nous pouvons supposer qu'il échoua devant un ensablement continu et qu'il voulut, au moins, masquer son insuccès.

La grâce d'Ormuzd, ici, lui avait fait défaut.

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