‹ Études de linguistique et d'ethnographieChapitre 24 sur 32 · L'AVESTA · texte numérisé non relu

L'AVESTA

L'Avesta est le livre sacré des sectateurs de Zoroastre; c'est la bible du mazdéisme. Pour être moins généralement connu que les Védas de Tlnde, et surtout que rAncien Testament, il n*en occupe pas moins une place de premier ordre parmi les écrits religieux et cosmogoniques de Tantiquité. Ce que Ton connaît communément de rAvesta, c^est son nom et son existence. De sa composition et de sa doctrine, le plus souvent on né sait rien ; nous nous proposons donc de donner ici quelques renseignements généraux sur ce sujet.

Au milieu du siècle dernier, un jeune Français, Anquetil- Duperron, s'embarquait pour Plnde en qualité de simple soldat. Il partait à la recherche d'anciens documents sanskrits. De Chandernagor, trompé dans son attente, il gagne seul et sans ressources, à travers mille dangers, Pondichéry ; il se rend à Mahé, puis gagne Surate, au nord, où il se retrouve en pays aryen. De sa longue pérégrination dans la région dravidienne, il ne semble avoir rien rapporté; le but particulier qu'il se proposait en quittant la France ne devait pas être atteint non plus, mais son expédition allait avoir cependant un résultat considérable.

A Surate, en effet, Anquetil lia connaissance avec les

* Extrait de la Répuldique française du 4 mai 1877.

prêtres d^une colonie de Parses. On sait que Tinvasion islaînite avait chassé de Perse les derniers croyants du zoroastrisme : les Parses, ou Parsis> emportant de Tancienne patrie leurs livres religieux et leurs traditions, vinrent s'établir dans Tlnde du nord-ouest, à Bombay, à Surate, à Baroda, dans le Goudjerate, où leurs communautés prospérèrent et où ils purent vivre sous leurs propres lois. C'est V à ces lois religieuses, c'est à la connaissance de PAvesta qu'Anquetil put se faire initier. En 1762, il regagnait la France, sans fortune, mais avec plus de cent manuscrits. En 1771 , il publiait une traduction sous le titre de : Zend- Avesta, ouvrage de Z oroastre, après avcJir déposé ses manuscrits à la Bibliothèque royale.

Quelle est la langue de TAvesta?

C'est le zend ou ancien baktrien^ un idiome indo-européen. L'ancienne langue commune indo-européenne, en même temps qu'elle donnait naissance aiî sanskrit de l'Inde du Nord, au grec, au latin, aux langues slaves, etc., etc., donnait naissance également à la famille linguistique « éranîenne », qui comprenait deux idiomes principaux: à l'ouest, le perse, la langue des Achéménides (Darius, Xerxès, et autres) ; à l'est, le zend^ parlé, selon toute vraisemblance, en Baktrîane, et que l'on appelle également l'ancien baktrien. A la vérité, le nom de zend, appliqué à la langue même, est peu exact, mais son usage est tellement répandu qu'on ne peut guère faire autrement que de l'accepter.

Le perse ancien se transforma dans la suite des âges, et il est probable que \9 persan actuel en est le représentant direct. Quant au zend, il disparut sans laisser de rejetons. Les prêtres parsis, en fait, ne le comprenaient que très-imparfaitement, et ce qu'ils en saisissaient, ce n'était point d'une façon immédiate, c'était par Fentreniise de certaines

versions, faites au moyen âge en un idiome moins ancien que le zend.

Cet idiome est le huzvârèche, — auquel on applique parfois le nom un peu trop général de pehlviy — et qui ^'lait parlé à Tépoqijp des princes sassanides. Il serait difficile de faire remonter plus haut que le troisième siècle de notre ère la version de PAvesta, du zend en huzvârèche. On comprend quel secours apportait celte traduction, avec ses l5'loscs, pour rintelligence du texte primitif. Ajoutons que plus tard un lettré hindou, Nériosengh, traduisit en sanskrit (un sanskrit parfois quelque peu fautif) un des livres de TAvesta {d'après la version huzvârèche, bien entendu), el qu'il existe également plusieurs traductions en langage goudjerati, c'est-à-dire en langue hindoue moderne ; le goudjerati est l'un des idiomes actuels de l'Inde du nord.

La traduction d'Anquetil ne valait naturellement que ce que valaient les connaissances de ceux qui la lui avaient en quelque sorte dictée. Parfois elle avait un fond d'exactitude : le plus souvent elle était remplie d'obscurités ou de nonsens. Elle fut violemment attaquée par les orientalistes anglais. « Ou Zoroastre n'avait pas le sens commun, écrivait le célèbre William Jones, ou il n'écrivit pas le livre que vous lui attribuez : s'il n'avait pas le sens commun, il fallait le laisser dans la foule et dans l'obscurité; s'il n'écrivit pas ce livre, il était impudent de le publier sous son nom. Ainsi, ou vous avez insulté le goût du public en lui présentant des sottises, ou vous l'avez trompé en lui débitant des faussetés: et de chaque côté vous méritez son ijiépris. — Vous faites dire au bon principe des Guèbres des saletés qu'une sagefemme rougirait de répéter parmi ses commères. — 11 résulte, monsieur, de tout ceci, ou que vous n'avez pas les connaissances que vous vous vantez d'avoir, ou que ces

connaissances sont vaines, frivoles, et indignes d^occuper Tesprit d'un homme de quarante ans^ »

Anquetil, pourtant, avait fait tout ce qu^il lui ^vait été possible de faire. Il avait répété de bonne foi ce qu'on lui avait dit de bonne foi également. Pour qu'un nouveau pas fût franchi dans la connaissance des textes et des doctrines (le TAvesta, il fallait que la langue même de ce vénérable iiionivment fût réellement comprise. Les maîtres d'Anquetil, les prêtres parsis ne Tentendaient plus : Eugène Hurnouf vint et en donna l'explication . Eugène Burnouf partage avec Lassen la gloire d'avoir déchiffré les inscriptions cunéiformes perses : il est le seul créateur de la grammaire zende et de Tinterprétation scientiûque des textes rédigés en cette langue. Remettons à tout à Theure la question de Texplication de Ti^vesta et de la méthode propre à cette explication, et disons avant tout de quels livres se compose ce recueil sacré.

Il est certain que la plus grande partie de TAvesta a péri I>our toujours ; la tradition veut que Ton n'en possède que la vingtième partie environ. Alexandre le Grand aurait, dans la destruction des livres mazdéens, une grande responsabilité : il aurait fait réunir et brûler, lors de sa campagne en Asie, tous les écrits religieux de la Perse. On ne peut croire, cependant, que cette mesure odieuse ait suffi à anéantir tous les morceaux qui nous manquent, et la perte de nombre d'entre eux est due vraisemblablement à d'autres événements. Quoi qu'il en soit, ce qui nous reste de l'Avesta constitue trois livres importants : le Vendidadj le Yaçna

• Lettre à M. A*** du P***, dans lagiielle est compris Vexafïxen de sa traduction des livres attribués à Zoroastre, (Londres, chea P. Elmsiy, dans le Strand.).

et le Vispered^ plus' une série de pièces diverses connues sous le nom particulier de « Petit Avesta ».

Le lixT^ du Vendidad contient, entre autres passages qui sont d^une importance capitale pour la mythologie comparée, la révélation du dieu Ahura Mazdâ (Ormuzd) au saint Zarathustra (Zoroastre) concernant la création des mondes; la tentation de Zoroastre par la divinité suprême du mal, Aura Mainyu (Ahriman). On y trouve aussi une suite^ d'indications extrêmement intéressantes sur les péchés que peuvent commettre les Mazdéens (c'est-à-dire les sectateurs d' Ahura Mazdâ], sur les pénitences expiatoires de ces péchés, sur les nombreux cas d'impureté et sur les purifications non moins nombreuses.

Le Yaçna renferme principalement des invocations, des prières ; la seconde partie de ce livre comprend plusieurs morceaux qui, sous le nom de « Gâthâs » (c'est-à-dire cantiques), ont exercé tout particulièrement et exerceront longtemps encore la sagacité des commentateurs : morceaux dont la grande obscurité réside, selon nous, en ce fait qu'ils supposent connues des notions qui nous échappent tout à fait. Mais on peut assurer, sans crainte d'erreur, que l'enseignement des « Gâthâs » n'a rien qui le distingue spécialement de celui'du reste de l'Avesta.

Le livre du Vispered est moins important que les autres : c'est un livre liturgique. Il est, d'ailleurs, beaucoup plus court.

Quant au petit Avesta, ou Khorda Avesta, il renferme une quantité d'invocations particulières, dans lesquelles les mythologues ont pu puiser une foule de renseignements que les livres principaux ne leur fournissaient point.

Lorsque l'on attribué à Zoroastre la paternité et la rédaction de l'Avesta, on emploie simplement une façon de parler. Les auteurs classiques offrent bien des passages sur Zoroastre, mais ils donnent sur l'âge où vécut ce législa-

leur de la Perse les avis les plus contradictoires. Nous n'avons pas à les reproduire ici. Il nous suffira de dire qu'il y a eu un certain nombre de Zoroastres ; que Ton ne saurait attribuer à un seul auteur la composition de tout TAvesta; qu'un Zoroastre, à moitié fabuleux, a dû exister cependant, qui a joué un rôle important dans la constitution du mazdéisme, mais que Ton ne saurait déterminer répoque à laquelle il a vécu.

Quant à Tâge de la rédaction de TAvesta sous la forme que nous possédons, on ne saurait le placer bien après celui où furent gravées les inscriptions cunéiformes de la Perse (les Achéménides régnèrent du milieu du sixième au milieu du quatrième siècle avant notre ère), car la langue du tepLte baktrien et celle des inscriptions perses sont très-rapprochées Tune de l'autre, et, par la même raison, on ne saurait reporter l'époque de cette rédaction à un âge beaucoup plus reculé que le sixième siècle. Il y a, nous semble-t-il, un millier d'années, dans les limites desquelles il est possible d'hésiter.

Mais prenons bien garde que cette question de Vâge de la rédaction définitive, de la rédaction que nous possédons, ne préjuge rien de la question, toute différopte, de Y âge des idées et des conceptions contenues dans le livre ! La forme peut être relativement récente, le fond est d'une haute antiquité : il reflète sans doute moips fidèlement que les Védas hindous la pensée du groupe antique indo-européen, mais en bien des circonstances on peut dire qu'il la reproduit encore avec assez de pureté.

Nous arrivons à ce point très-important de la méthode de l'interprétation de l'Avesta.

Anquetil, nous l'avons dit, avait suivi strictement la version que les prêtres parsis lui communiquaient. Il ne les

avait point jugés, point critiqués, point amendés : il les avait reproduits avec toute la fidélité possible. Eugène Burnouf n'hésita pas à lui rendre justice : Tœuvre d'Anquetil-Duperron était, à ses yeux, « Texemple du plus noble et du plus difficile usage qu'on pût faire de la patience et du savoir ». Voici, d'ailleurs, ce qu'il en dit dans la préface de son Commentaire sur le Yaçna : « Tout devait confirnaer les savants dans l'opinion qu'il ne restait presque rien à faire après Ânquelil : son dévouement à des études qu'il aimait et dont il avait dû atteindre le terme, tant de soins bien faits pour porter leurs fruits, une confiance qui ne pouvait naître que de la certitude du succès, et qui devait être partagée par le lecteur; enfin cette bonne foi dont l'expression est aussi naturelle au vrai savoir que l'imitation en est difficile au charlatanisme. Aussi éprouvai-je une surprise que les personnes habituées aux recherches philologiques concevront sans peine, lorsque, comparant pour la première fois la traduction d'Anquetil au texte original, je m'aperçus que l'une était d'un faible secours pour l'intelligence de l'autre. Un examen suivi me persuada qu'avec le seul appui de son interprétation, ce ne serait pas une enti éprise aussi aisée que je l'avais supposée d'abord, que d'acquérir la connaissance de la langue dans laquelle était écrit le Zend- Avesta; et je reconnus bientôt que la traduction d'Anquetil était loin d'être aussi rigoureusement exacte qu'on Tavait cru: et cela d'autant plus facilement que l'auteur, en déposant à la Bibliothèque du Roi les textes originaux, avait lui-même livré à la critique les moyens de la juger. Mais, si cette épreuve fut peu favorable à la traduction du Zend- Avesta, je dois me hâter d'affirmer qu'elle ne diminua en aucune façon ma confiance dans la probité littéraire de l'auteur. En donnant au public une version que tout Taulorisait à croire fidèle, Anquetil a pu se tromper, mais H n'a certainement voulu tromper personne; il croyait à l'exacti-

iude de sa traduction, parce qu'il avait foi dans la science des Parses qui la lui avaient dictée. Au moment où il la publiait, les moyens de vériûer les assertions des Mobeds, ses maîtres, étaient aussi rares que difficiles à rassembler. L'étude du sanskrit commençait à peine ; de sorte que, quand même Ânquetil, à la vue des obscurités et des incohérences qui restaient dans l'interprétation des Parses, eût éprouvé un sentiment de défiance que, nous osons le dire, rien ne devait éveiller en lui, il n'eût pu aisément discuter leur témoignage avec quelque espoir d'en découvrir la fausseté. Il n'est donc pas responsable des imperfections de son ouvrage ; la faute en est à ses maîtres qui lui enseignaient ce qu'ils ne savaient pas assez. » Ainsi que nous l'avons dit également, il manquait à Anquetil cette connaissance de la langue zende, qu'Eugène Burnouf allait si merveilleusement s'approprier.

Burnouf exerça sa critique sur les premiers passages du Yaçna. A notre sens, il détermina du premier coup la méthode vraie d'interprétation de l'Avesta. Sans doute il tint compte partout et toujours de la comparaison des mots zends avec les mots sanskrits, mais il ne tomba point dans le piège de donner à cette comparaison linguistique une valeur plus considérable que celle qu'elle pouvait réellement avoir. Deux mots, l'un sanskrit, l'autre zend, provenant d'une seule et même forme organique, d'une même forme commune, peuvent posséder chacun un sens très-différent dans l'idiome particulier dont ils font partie. C'est ainsi que nous voyons tels ou tels mots latins prendre une signification nouvelle dans leur passage au français : exterminer, en latin, voulait dire «c expulser » (Racine l'emploie encore dans cette acception) ; danger signifiait « pouvoir, possession »; merci voulait dire « prix ». Burnouf demanda avant tout au texte zend lui-même, c'est-à-dire au rapprochement des différents passages de ce texte, ce que ce texte seul pou-

vait donner. Ce procédé semble bien simple, bien naturel : il est de fait, cependant, que tovs les commentateurs de TAvesta sont loin de Tavoir adopté.

Eugène Burnouf trouva un successeur^ un continuateur plein de méthode et de sagacité, dans M. Frédéric Spiegel, professeur à Erlangen, dont le nom vient sans aucun doule le premier — et de beaucoup — après celui d'Eugène Burnouf^ sur la liste de ceux qui ont fondé les études mazdéeones. La version de TAvesta due à M. Spiegel (en allemand, 3 vol., 1852-63] et le remarquable commentaire qui la suiyit (2 vol., 1865-69) procèdent directement de la méthode de Burnouf. M. Spiegel a dû soutenir une lutte perpétuelle sur cette question de la méthode d'interprétation. Il fallait, avant tout, protester contre le système qui consistait à expliquer TAvesta par les Védas et par le sanskrit. Si les Védas et si TAvesta reflétaient parfaitement Tun et Tautre la mythologie commune indo-européenne, TidentificatioD serait possible; mais il est loin d'en être ainsi : les Védas sont hindous, FAvesta est éranien. C'est donc un pur et simple jeu d'esprit que de traduire en sanskrit tels ou tels morceaux de l'Avesta, et de montrer que la forme linguistique est à peine altérée dans cette version. Qui a jamais mis en doute la grande similitude grammaticale et lexique du zend et du sanskrit? Assurément personne. Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit : c'est du sens même des vieux écrits mazdéens, non pas du plus ou moins d'antiquité et de conservation de l'idiome dans lequel ils sont rédigés.

La saine méthode pour l'interprétation de l'Avesta consiste, en premier lieu, dans la confrontation constante des différents passages du texte les uns avec les autres. Ce premier rapprochement accompli, il s'agit de s'adresser à la tradition. Or, les premières sources de la tradition, ce sont les traductions en langue huzvârèche. La version huzvâ-

rèohe de TAvesta a été faite à uoe époque où le sens yrai du texte sacré commençait déjà à «'oblitérer. A Tépoque deft Sassanides, Tinfluence sémitique (araméenn^ était grande sur une bonne partie des pays de langue éranienne, et il était â craindre qu'elle ne s'infiltrât avec grands dommages dans toute la doctrine mazdéenne. La traduction du texte saint en langue populaire fut donc une œuvre capitale; nous ne pourrons jamais Testimer à son prix. Elle ne suit pas tou*jours le texte mot à mot, mais c'est là, pour nous, un grand avantage : ses gloses sont plus précieuses que ses plus exactes, ses plus fidèles transcriptions de tels ou tels noms propres, de tels ou tels mots géographiques. En seconde ligne viennent la traduction sanskrite de Nériosengh, faite sur la traduction huzvârèche, et les traductions en langage goudjerati ; cette seconde source d'informations a aussi ses enseignements, et on ne pourrait impunément les négliger. Il faut tenir compte enfin des informations que nous ont laissées les auteurs de l'antiquité, notamment Hérodote, et des renseignements (si peu critiques qu'ils soient] des prêtres parsis actuels.

L'interprétation traditionfMù a ^té violemment attaquée par un homme qui, sans doute, avait une valeur persoAnelle, mais qui alla lui-même, par ses polémiques grossières et outrecuidantes, au-devant du discrédit le plus justifié. Haug rendit de véritables services à la littérature sanskrite, même à l'étude des textes mazdéens, mais ses efforts pour bouleverser tout ce qui avait été acquis peu à peu, depuis Bumouf, sur le terrain de l'interprétation d% l'Avesta, demeureront comme un exemple de l'aberratioft où peuvent conduire la folle créance en sa propre individualité et la haine des succès d'autrui. Haug débuta par repousser aveuglément toute tradilkm : l'étymologie expliquait pour lui tous les mots zetids, et ces mots, expliqués étymologiquement, d^nviateiil, par cette ^xplieatîeii «lème,

la complète et entière interprétation du texte. Les premiers travaux de Haug ne reposent point sur une autre méthode. Mais Haug, un beau jour, trouva son chemin de Damas. Étant allé dans Tlnde et ayant noué connaissance avec les prêtres parsis, il devint tout d^un coup le plus fervent soutien de la tradition. Mais quelle tradition ! Non point la tradition ancienne, celle qui, par son rapprochement du texte sacré j offrait les plus grandes chances d'exactitude, mais bien la tradition sous sa forme la plus récente, celle des Parsis contemporains. A cette complète volte-face les écrits de Haug ne gagnèrent pas beaucoup. Cet esprit, pourtant sagace et ingénieux, ne pouvait se résoudre à battre le sentier commun; il lui fallait du nouveau et du personnel, quitte à marcher dans une voie tout à fait fausse. On relèvera dans son œuvre des morceaux de véritable et saine critique, des inductions pleines de perspicacité, mais celle œuvre n'a point d'ensemble : trop souvent elle ne donne ridée que d'un Avesta de fantaisie.

La doctrine de l'Avesta repose tout entière sur l'admission de deux principes primitifs, lesquels luttent à armes égales, l'un pour le bien (Ahura Mazdâ), l'autre pour le mal (Anra Mainyu). Quoi de plus logique que cette division primordiale, du moment que l'on accepte une création de l'univers, de ses biens, de ses maux ? Toutes les théologies monothéistes ont échoué à expliquer l'origine du mal; le christianisme, malgré les subtilités de ses docteurs, n'est jamais venu à bout de cette question et, évidemment, n'en viendra jamais à bout. Il n'y a pour la résoudre, que le polythéisnie dualistique qui admet franchement la coexistence des deux principes, ou la philosophie déàintéressée qui prend les faits tels qu'ils sont et pour ce qu'ils sont.

Anquetil-Duperron avait vaineiQent cherché à soumettre

les deux principes éraniens, Ormuzd el Ahriman, à un principe d'ordre supérieur, le « temps incréé ». Rien de pareil ne se trouve dans TAvesta, rien absolument. On peut dire, sans aucune crainte d'erreur, qu'il n'y a pas un seul passage de l'Avesta où soit exposée plus ou moins nettement l'idée monothéiste. On a cité tels ou tels passages des Gâthâs. Mais les Gâthâs sont-ils expliqués? En aucune façon. On peut y trouver à peu près tout ce que l'on y veut chercher. M. Spîegel reconnaît bien la conception essentiellement dualistique des anciens livres mazdéens, mais entre le polythéisme des Indo-Européens primitifs et le dualisme des Baktriens, il suppose une période monothéiste. Au premier abord, cela parait invraisemblable; puis, en examinant les choses de près, on arrive à constater que M. Spiegel avance cette assertion sans aucune espèce de preuve à l'appui. A vrai dire, le mauvais principe, d'après les conceptions éraniennes, est destiné à céder un jour devant le principe du bien ; mais quant à leur origine et quant à leur puissance, ils sont l'un et l'autre parfaitement égaux. Les auteurs de l'antiquité qui ont parlé des croyances de la Perse ne s'y sont point trompés, et nulle part, dans la littérature éranienne du moyen âge, il n'est question d'^m principe supérieur à Ormuzd et à Ahriman. Il est certain que si l'Avesta avait eu^ la moindre idée de ce prétendu principe supérieur, il en eût parlé explicitement et en eût laissé le souvenir aux écrits religieux et cosmogoniques qu'il inspira dans la suite.

Le panthéon de l'Avesta est riche en divinités, surtout en divinités bienfaisantes. A la tête des dieux bons est Ahura Mazdâ (Ormuzd). Outre les dieu]p isolds, tels qu'Ahura Mazdâ, Milhra, Haoma, et bien d'autres, il existe des groupes plus ou moins indissolubles, tels que celui des Amesas Çpenias, les « saints immortels » (les Amchaspands plus récents), au nombre desquels cette Haurvaïâi et cette Ame-

relât (la santé ot Tiinraortalité) dont M. J. Darmesteter a -donné récemment une judicieuse et intéressante histoire (1875). A la tôte des divinités malfaisantes, à la tète des daévas (les divs du moyen âge), est Anra Mainyu, qui à chaque création bonne et pure du principe bienfaisant opposa une création mauvaise et impure. Dans tout le cours de TAvesta, la lutte est ouverte entre les deux créations : à chaque instant le mazdëen est tenté par les daévas, et c^est par la vertu du texte sacré, par la récitation des saintes paroles qu'il repousse leurs attaques incessantes.

La vigilance du sectateur d'Ahura Mazdâ n'est pas mise, 'd^ailleurs, à une faible épreuve. A tout moment, il se heurte à des occasions de péché; le nombre des créatures impures dont il doit éviter le contact est considérable. De là, dans TAvesta, cette foule de préceptes pour la purification. La a pureté mazdéenne » est le plus grand des biens, mais qu'il est difficile de la conserver en tout et toujours !

Des cérémonies particulières accompagnent les différentes actions de la vie : les plus importantes concernent Tépoque de la naissance, celle de Ventrée dans l'adolescence, celle du mariage, surtout celle des funérailles. Quant aux cérémonies du sacrifice proprement dit, elles tiennent une large part dans ies morceaux de l'Avesta qui nous sont parvenus. Nous savons par le menu comment procédait l'officiant et quel était le service de ses acolytes.

Une partie non moins intéressante de l'Avesta est celle de la morale. Cette morale est soumise à une révélation, — la révélation d'Ormuzd à Zoroastre, — et il s'ensuit trop souvent que l'observance de la loi procure par elle-même la ré&miion des péchés. Ici le mazdéisme ne l'emporte pas sur le^ristianisme. Ce dernier, toutefois, remet tous les péchés, tandis que le premier (au moins dans Tantiquité) en considérait quelques-uns comme absolument inexpiables.

£n IMs cas, aucune religion n'a été plus hostile à Thypo-

crisie que celle de Zoroastre, aucune n'a prêché avec plus d'ardeur la pratique de la vérité. Aucune n'a porté plus haut le respect de la pudicité : quel contraste entre les turpitudes des héros de la Bible et la chasteté des Mazdéens I Le respect de la femme est commandé sous les peines les plus sévères ; le célibat itst vivement condamné, la vie de famille est prônée à chaque instant. Et ce n'est pas seulement en cela que les préceptes du mazdéisme l'emportent sur ceux du christianisme : il prêche la vie active, la culture de la terre, le travail constant^ sain pour les bras, sain pour l'esprit, sain pour le cœur. Pour les Juifs et les Chrétiens, le labeur est un châtiment; pour le Mazdéen, c'est une vertu : celui-là, dans TAvesta, est le plus honorable, le plus digne d'envie, à qui son travail a rapporté le plus de récompenses matérielles. La civilisation mazdéenne était avant tout une civilisation laborieuse.

A coup sûr, cette morale était viciée dans son fondement même, par ce fait qu'elle reposait sur une révélation, sur la croyance à des puissances surnaturelles, sur l'amour d'un dieu bon et la crainte d'un dieu méchant; mais si nous la jugeons dans son ensemble, et si nous la comparons à la morale judaïque, à la morale des églises chrétiennes, nous devons reconnaître qu'elle leur est infiniment supérieure.

On sait que le mazdéisme, .avec sa doctrine des deux principes, a grandement contribué à la formation de plusieurs sectes philosophiques du moyen âge. Mais c'est là un sujet

qui franchit les limites du présent article^ et que nous n'a-

vons pas à aborder.

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