‹ Études de littérature allemandeChapitre 4 sur 7 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

D'anciens élèves et des amis me prient depuis longtemps de rassembler et de publier quelquesuns de mes cours et travaux sur la littérature allemande- Je commence par réunir icij après les avoir retouchéesj les introductions de trois textes que j'ai fait paraître j il y a quelques années, à la librairie Cerf ; Goet£ de Berlickingen (i885)j Ilermann et Dorothée (1886), h Camp de Wallenstein (1888).

ÉTUDES

DE

GOETZ DE BERLÎCHINGEN

L Le chevalier Gotlfried de Berlichlngea et sa Chroaîque

— ÏLCommeat Gœlhe composa san drame. — ÏTÎ, Doqaée de la pièce. — IV. Ce que Gœlhe a tiré de la Chronique, — V, rmitalions de Shakspeare. — VT, Les défauts du Gœtss ei les souvenirs pei'aonneJs Je Tau leur. — * VIL E ût lions bsrac des contemporains. — VTIL Les caractères,

— IX. La laag^e- — X. L'esquisse de 1771* — XI, L'adaptation de 1804. — XIL Les drames chevaleresques.

DaQs la première moitié du xvi* siècle vivait au châ^ teau de Horobergp, en Souabe, le chevalier GoUfried ou Gœtz de Borlichingeu (i)» avealtireux,jcomme tons

(i) Il est né ea i43o. Sa Chronique a été rééditée de nos jours

les chevaliers de son temps, et comme eux grand donneur de coups d'épée et faiseur de prouesses. Il raconte dans son autobiographie qu'il avait montré dès l'enfance les plus vives dispositions g^uerrières, qu'il aimait mieux monter à cheval et courir la campagne que d'aller à l'école, qu'il voulait devenir soldat, Reitersmann, et voir le monde. D'abord valet d'armes ou pag-e de son cousin Conrad de Berlichingen, il le suivit aux dièles de Worms et de Lindau. Lorsque Conrad mourut, en 1496, le jeune Gœtz ramena le cadavre de son maître au couvent de Schoenthal, qui fut jusqu'à la Réforme le lieu de sépulture des Berlichingen. Entré au service du marg-rave d'Ansbach, Frédéric IV, il accompagna ce prince en Alsace, en Lorraine, en Brabant, et porta son étendard dans une guerre contre les Suisses. Le marg'rave appartenait à la maison de Zollern : Gœtz, remarque un critique, portail donc le drapeau prussien, et, en effet, il dit, dans sa Chroni» que, que l'étendard était blanc et noir.

Il prit part à la guerre de la succession de Landshut, qui dura deux ans (i5o4-i5o5), entre Robert le Palatin et Albert V, de la maison de Bavière-Munich. Gœtz s'était rangé du côté d'Albert V. Au sièg-e de Landshut il perdit sa main droite; mais il se fit faire une main de fera rcîssorts, qu'on montre encore au château de ses descendants, au Jagstfeld, et qui, selon le mot de Casanova, le célèbre peintre de batailles, est un mor-

par le comle Frédéric- Wolfganç- Gœtz de Berlichingen-Rossach (1861} et par Bieling (i8:i6j.

GOETZ DE BERLlGHTNGErf 5

ceau étonnant de mécanique : grâce à des mouvements très simples, Gœtz, qui s'était cru mutilé et voué à rinactîon, pouvait saisir la laûee oa Tépée» et combats tre tout comme un autre.

Dès lors son existence n^est plus qu'une série de chevauchées, Pour veo^r un tailleur stutl^artois, excellent archer, à qui les habitants de Cologne refusaient le prix qu'il avait g-agné, fioetz et ses amis s'emparent de deux marchands delà ville rhénane. Il se chamaille avec ses voisins, avec Philippe Stumpf, avec Nu rem* berg, avec révoque de Bamherg, Georges de Limbourg, Krieffy uhede und handel^ voilà sa vie; on a beau conclure des traités, et ^ suivant son expression, accor* der et concilier les choses : à chaque instant un mauvais procédé, un manque de foi» une Irahîson rallume la querelle, et le chevalier sans crainte et sans repos ne cesse d'aller par monta et par vaux, de tendre des embuscades, de faire des prisonniers; un moment, il a cinq ennemis sur les bras .

Il s'était joint en iSig au duc Ulrich de Wurtembergcontre la ligue de Souabe, Assiégé dans le chAteau de Moeckmûhl, il résista vigoureusement et ne capitula que lorsqu'il se vit sans eau, sans vivres, sans muni* tions, après avoir fondu des balles avec le plomb des fenêtres et donné h ses chevaux mourant de soif le peu de vin qui lui restait* Il avait obtenu les meilleures conditions: la garnison aurait vie et bagues sauves ; mais l'adversaire viola la capitulation; les compagnons de Gœtz furent égorgés; lui-même fut renversé de

cheval et mené à Heilbronn, où il demeura plus de trois ans dans Tauberge de la Couronne, Enfin, en 1622, il prêta le serment qu'on nommait YUrfehde; il promit de ne plus recommencer les hostilités contre aucun des membres de la ligue de Souabe; il paya une rançon de 2.000 florins aux soldats qui l'avaient pris ; il redevint libre et rentra dans son château de Hornberg. Il en sortit bientôt pour secourir François de Sickingen, pour combattre l'archevêque de Mayence, pour défendre l'électeur palatin contre Conrad de Schott. Mais de terribles épreuves l'attendaient : en 1625, éclatait la guerre connue sous le nom de guerre des paysans .

Les paysans s'étaient portés au village de Gundelsheim tout prèsdeHornberg ; ils accusèrent Gœtz d'avoir fait tuer quelques-uns des leurs et le mandèrent devant leur assemblée. Gœtz se rendit à Gundelsheim, se justifia et s'engagea à rester neutre, si les paysans respectaient ses biens et son château. Une semaine plus tard, les révoltés appelaient Gœtz une seconde fois à l'auberge de Gundelsheim. Le chevalier y rencontra le bailli mayençais de Krautheim,Marx Stumpf, à qui les rustauds venaient d'offrir le commandement de leur armée. Stumpf conseilla à Gœtz de se mettre à la tête des rebelles afin de mieux les contenir et d'adoucir, s'il était possible, les horreurs de cette lutte sauvage. Gœtz raconte qu'il fut indigné de la proposition. Mais les chefs des paysans refusèrent de l'écouter : il leur fallait un homme de guerre pour conduire les opéra-

tions (i). Vainement Gœtz remontra qu'il avait juré de ne plus porter les armes contre la ligue de Souabe sur qui tomberaient les prochain s coups. Craignant pour sa femme et ses enfants, n'entendant autour de lai que des cris de mort, environné de visag*es qui ne respiraient que la rage, voyant les arquebuses, les piquer, les hallebardes baisséeis vers sa poitrine^ il accepta le commandement, ou, selon ses propres termes, la captivité. Sur son désir, les chefs des paysans fi rentconn a hre par une déclaration qu'il n'avait accepté la direction de leurs bandes qu'à contre-cœur et sur leurs menaces.

L'insurrection fut étouffée. Gœtz s'était efforcé d'atténuer le mal, et, dans les premiers instants qui suivirent la répression de ce terrible mouvement, les vainqueurs ne l'inquiétèrent pas ;'il semblait qu'on eût compris la situation où il s'était trouvé,et qu'on lui sût grè des services qu'il avait rendus dans cette crise affreuse. Mais un jour, qu'il allait à Stuttgart, il fut arrêté sur la route par des soldats qui lui arrachèrent le serment de se présenter devant le tribunal de la ligue de Souabe dès qu'il en recevrait l'ordre. Cet ordre vint* Gœtz se présenta, malgré les conseils de ses ariiîs, devant le tribunal d'Augsbourg. ce Je suis innocent, disait-îl au comte

(i) P*est ainsi ques les Vendéens soulevés, et n'ayant point de chef, s'adressent à M. de Bonchamp. « Ils avaient triomphé da la gendarmerie, ils s'étaient emparés de deux couleuvrines et de quelques fusils, mais ils n'avaient lioint de ch^fs,,. Us sentaîeat qu'un chef expérimenté pouvait seul les sauver ; leurs regards ^e tournèrent naturellement vers mon mari. Ils envoyèrent une dépu* tation à la Baronnière pour le prier de se mettre à leur tête. D'abord il leur demanda du temps pour réfléchir â leur proposition ; mais, comme ils insistaient avec la plus vive ardeur, etc. v [Mémoires de M"»» de Bonchamp.)

de Wertheim, et j'irai à la tour (en prison) plutôt que de violer ma parole. » Il resta deux ans en prison. Enfin, en i53o, le jugement fut prononcé : Gœtz était absous et mis en liberté; mais il devait jurer auparavant de ne plus quitter Hornberg* et d'y demeurer, pour ainsi dire, son propre prisonnier; il ne franchirait jamais la limite de ses domaines; il ne passerait plus une nuit hors de son château ; il promettait de ne pas se venger de ceux qui l'avaient offensé et incarcéré et de ne pas faire appel à ses amis pour les exciter à des représailles ; il s'engageait, s'il violait les conditions qu'on lui imposait, à payer une amende de 26.000 florins. On le déclarait responsable des dommages causés par les bandes de paysans qu'il avait commandées; mais, après de longs débats, on convint qu'il indemniserait seulement les pays de Mayence et de Wûrzbourg. Gœtz vécut onze ans dans son château, sans sortir des bornes de son domaine. Il n'eut sa grâce que lorsque la ligue de Souabe se fut dissoute. En i542, Charles-Quint le pria de se joindre, avec une centaine de cavaliers, à l'expédition qu'il dirigeait contre Soliman. Le chevalier rassembla plusieurs centaines d'hommes; une foule déjeunes nobles, séduits par sa renommée de bravoure, avaient voulu gagner leurs éperons en servant sous ses ordres . En 1 544) il suivit Charles- Quint en France . Après avoir combattu les loups, il allait combattre les renards (i). Les Impériaux enlré-

(i) Die Wolfe, die Târketif die Fûchse, die Franzosen, dit le Gœtz de Goethe.

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rent en Champag-ne et investirent SainNDizier* La ville, munie de mauvais remparts, était défeodue par Sancerre et Lalande qui, Tan née précédente, tenaient ferme dans les murs de Landrecies contre le même adversaire et roblig-eaient à la retraite. Elle résista durant un mois et fit une capitulation hoaorable. Mais ce long" siè^e avait donné le temps au dauphin de lever une armée, de fortifier les villes gui barraient le chemin de Paris, de dévaster la contrée et de priver l'ennemi de subsistances. En vain les Impériaux continuèrent leur marche; en vain ils prirent Epernay, prirent Château- Thierry, rejetèrent jusqu'à Meaux l'armée du dauphin, répandirent répouvante dans Paris, et François I*^ s^écriait avec désespoir que Dieu lui faisait payer bien cher sa couronne. Les troupes de Charles-Quint s*épuisaient à mesure qu'elles avançaient dans l'intérieur; les Français, an contraire, se renforçaient tous les jours et se préparaient à couper la lig^ne de retraite de l'envahisseur , Gharles^Quint sig^na la paix. Gœtz ne peut s'empêcher de louer T intrépidité des défenseurs de Saint-Dizier et le courage- que montraient sur le passafffe des Impériaux les habitants de la Champagne, Un des premiers, il prévit qu'il faudrait se retii-er, et le rude g-uerrier ne s^éloigoait qu'à regret et a/ec rage ; il proposait de laisser de mère soi

Mais rennemi héréditaire, VErb/fÀnd^ c'est alors le Turc, Cf. Abraham a Sancla Cl tira {Aaf, aaf^ ihr Chrisien^ réimp. de i883, p. 34). « Wer hai den tàpken, diesen Erbfeindt geto^en in Asiam, in Earopam^ in Hungarn? Die Sûrtft. Nach dem S inABCJolgt dos T, nach der SÛnd* folgt det Tark, »

iO ETUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

un souvenir de l'invasion, de tout ravager et de tout brûler pour qu'on pût dire encore plus de cent ans après : V empereur Charles a été là. Il eut la dysenterie pendant neuf semaines; les jeunes gentilshommes de l'armée croyaient que le vieux soldat, comme ils nommaient Gœtz, n'en réchapperait pas ; mais « j'en réchappai, dit-il fièrement, ce furent eux qui restèrent ».

Après avoir fait — comme Goethe la fit aussi — sa campagne de France, Gœtz, arrivé au terme de ses aventures, occupa ses loisirs à se ressouvenir des agitations et des traverses de sa vie; il composa sa Chronique. Il mourut le 28 juillet 1662. Quoiqu'il fût de cœur et d'âme pour la Réforme, on l'enterra dans le couvent de Schœnthal. Sa tombe existe encore. On a représenté le chevalier sur la pierre, à genoux, les mains jointes, revêtu de son armure. Il prie Dieu de « délivrer sa pauvre âme du cruel ennemi » , En face du tombeau est une plaque d'airain qui porte l'inscription suivante :

HAÇ GENERQSUS EQUES GOTFRIDUS CLAUDITUR URNÀ,

BERLlCmUS TOTO NOTUS IN ORBE SENEX,

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