‹ Études de littérature allemandeChapitre 5 sur 7 · TUTUS AB INSULTU, NULLI METUENDUS ET IPSE · texte numérisé non relu

TUTUS AB INSULTU, NULLI METUENDUS ET IPSE

AETERNIS FRUITUR SED SINE FINE BONIS.

La Chronique de Gœtz est dédiée à deux de ses amis, Hans Hoffmann, bourgmestre de Heilbronn, et

G0ET2 DE BERUGHINGEN iî

Stephan Feîerabend, licencié en droit et syndic Ae la même ville. Elle comprend trois parties ; le chevalier raconte dans la première sa jeunesse et ses expéditions jusqu'au jour où il fut enfermé à Heilbronn ; la deuxième est consacrée à la révolte des paysans et à la seconde captivité de Gœtz ; dans la troisième il retrace quelques autres de ses prouesses et la part qu*il prit aux deux campagnes de Charle^-Quint contre Soliman et le roi de France. Il n'a pas suivi Tordre chronologique des faits, il revient sur ses pas, et il abonde en redites et en digressions. Ses phrases sont longues et enchevêtrées d'incidentes j il a le style roide, traînant, irrè^ gulier ; l'écrivain marche aussi pesamment que rhomme de guerre tout bardé de fer et alourdi par le poids de sa cuirasse. Mais telle que nous Tavons, et quoiqu'elle n'ait rien de gracieux et d'aisé, malgré sa prolixité, malgré sa langue trop souvent rude et hérissée, la Chronique de Gœtz mérite une place au premier rang des œuvres historiques qui nous sont restées du XVI® siècle. Non seulement ïl règne dans Tensemhle un ton de naturel et de bonhomie cordiale; mais elle est précieuse à consulter pour qui veut connaître Fesprit de l'époque; elle oiTre un tableau vivant du monde où Gœtz a vécu, et l'on a plaisir avoir le seigneur de Berlichingen tel qu'il se montre à nous, naïvement et sans apprêt : brave (i), parfois brusque et emporté, mais franc, ouvert, craignant Dieu, prompt à secourir ses amis comme à se venger de ses ennemis, si attaché à

(i) loeidlichp comme it dit souyent (cf. Gtsii^, Ij 3),

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sa parole qu'il se ferait uû scrupule de franchir de quelques pas, même sans le savoir, la limite qu'il lui lui est interdit de dépasser, heureux de s'entendre nommer un Jojal chevalier, et mettant cet éloge audessus de Tor et de Targ^ent.

. , . Mai s 1 es h istoriens son t î mpî t o jabl es . Ils ont prouvé que Gœtz avait démenti les maximes de droiture qu'il affiche dans ses mémoires : qu'il sW battu souvent en condlottiere^ qu^il faisait du brigandage un métier et qu'il exerçait ce métier avec virtuosité; qu'il ne fut jamais déterminé que par deux motifs: le désir de ferrailler et Tamour du gain ; qu'il appartient à ces « oiseaux de proie H) que dénonce le Weislingen de Goethe, à ces injustes chevaliers qui pillent les villages et infestent les routes (i). Il a été moins cruel que son hoo ami, le seigneur Uans Thomas d'Absberg, qui s'était fait une règle de couper la main droite aux Nurembergeoîs qu'il capturait ; Gœtz se contentait de les menacer du même châtiment et de leur appliquer quelques coups de plat de sabre< Pourtant, dans sa querelle avec Nuremberg, en i5i2, il a tous les torts de sou côté, etj pour parler comme lui, il est le loup qui se jette sur les moutons ; sous un vain prétexte, il assemble un grand nombre de chevaliers de la Franconie, et près de Forchheimj sur le territoire deBamberg, dépouille non seulement des marchands de Nuremberg, maïs trois marchands de Saint-Gall et un Florentin, Dans la guerre de Mayence-Waldeck, il

(i) AoCe îj scène m.

incendie oa une nuit trois bourgades et il ne relâche le comte Philippe^ de Waldeck qu'après avoir obtenu dix-huit mille florins de rançon. Au siège de MœckmGhl les enaemls D^oat pas sig-nè de capitulation avec lui; il a été blessé dans une sortie, pris par des Bavarois qui lui laissèrent la vie pour deux mille écus, et livré sans coodîtions au chef de la lig^ue de Souabe. Son rôle dans la révolte des paysans a été équivoque; il s'est mis à la tête de la bande de TOden wald, non pas eu regimbant, mais après avoir négocié duraot quelques jours ^ il a eu sa part du butin ; il a pris au trésor du couvent d'Amorbach des joyaux et des pièces dW^euterie ; il a donné Tordre exprès à la commune de Oundelsbeim de brûler le château d'Horaeck; il se sépara des rustauds aa moment où la chance tournait contre eux(ij.

C'est eu 1731 que parut pour la première fois à Nuremberg rautobiog:raphie de Goet^ à la main de fer, n chevalier audacieux et intrépide de Tépoque de Maximilieu et de Charles-Quiut » ; c'est ainsi que l'éditeur^ Franck de Slei^erwald, nommait, dès le titi'e, l'auteur de la Chronique (2).

ft) Wt^éle^ ZeiUchriftfàr deaîsche h'uiiurffô&chiahlEf 1^74,

F- '^Sf' (a ) Lebemùeschreibanf^ Herrn (jôisens von Bsriicidntfen,

L'édition de SteigerwaJd fournit à Gœthe le sujet de son drame. Le jeune écrivain s'était passionné pour le moyen-âge lorsqu'il terminait à Strasbourg ses études de droit: en même temps qu'il admirait la grandeur et la richesse du stjle gothique, qu'il vantait la mâle vigueur d'Albert Durer, qu'il ébauchait dans sa pensée les premières scènes du Faust, il lisait la a Chronique de la ville impériale de Francfort » de Lersner et le ce Manuel de l'histoire de l'empire d'Allemagne » de Pûtter. Son attention était surtout attirée par les guerres privées, par les querelles des princes avec les évéques et les villes ; dans le journal où il résumait ses lectures, il cite la lutte d'Adelbert de Bamberg contre Rodolphe de Wûrzbourg et celle des baillis de Souabe contre Tévêque Salomon de Cologne (i). Un ouvrage qui l'intéressait plus que tous les autres et que, de son propre aveu, il feuilletait assidûment, c'était celui de Datt sur la paix publique. Datt a, dans un gros infolio (2), raconté les efforts que tentèrent les empereurs et les États de l'Allemagne pour établir la paix et abolir les guerres privées, les diffidations ou Fehden. Ce droit de diffidatîon ou droit du poing {Faust-und

zu^enannt mit der eisern Hand, eines su Zeiten Kaisers Maximiliani I und Caroli V kûhnen und tapfern Reichscavaliers,

(i) EphemerideSt éd. Martin, p. 25.

(2) L ouvrage de Datt parut à Ulm en 1698, sous le titre Volumen rerunt germanicarum novum sive de pace imperii publica libri V; il renferme une histoire du tribunal de la Cnanabre impériale et un chapitre i;on Vehm-SachenJS.nct qui concerne laVehme, Gœthe aurait encore consulté le Codex legum et consuetudinum judicii Westphalici summas sedis Tremoniensis imprimé dans le 11» vol. (i75o) du Corpus juris germanici publici ac privati hactenus ineaiti e bibliotheca Senckenbergiana,

GOETZ DE BERUCHINGEN i$

Fjshderecht) avait été interdit par la lég^islation carolin ^ienne. Mais ilavait^ au milieu de ranarchie, bravé lois et châtiments. Dès le xiiie siècle, oq avait fini par le reconnaître et par déclarer que, dans certains cas et sous Taccomplissement de certaines formes, on pouvait se substituer à la loi inipaissante, se faire justice soimême et recourir à la Selbsthdlje^ à la défense personnelle. Henri III le Noir, HIs de Conrad le Saîique, introduisit en Allemag-ne la trêve de Dieu, déjà proclamée en France sous le rè^ne de Henri 1*^% et qui suspendait toute hostilité depuis Je jeudi soir jusqu au lundi matin. Cette trêve, observée quelque temps, fut bientôt rompue, et Ton s' elTorça vainement dVssurer la protection des marchands , des g-ens d'alfaires et de tous ceux qui faisaient un métier pacifique. Vint le grand interrègne (1200 1273) ^ il j eut alors deux empereurs, Alphonse de Caslille, qui ne visila jamais son empire, et Richard de GoruouajUes, qui ne fit que remonter le Rhin et distribuer des écusà ses électeurs; les princes et les évÊques n'avaient d'autre pensée que d'accroître leurs domaines; les chevaliers, véritables brigands, dressèrent leurs châteaux au bord des fleuves ou des rivières navig^ahles et près des routes les plus fréquentées pour arrêter les voyag^eurset les rançonner* Les villes se liguèrent contre le Faustrechl : la Hanse comprit Hambourg » Lubcck , Brème , Rostockj Schwerin , Stettin, Wismar; la Ligue du Rhin compta parmi ses membres Worms, Spire, Mayence, Strasbourg, Bûïe et quelques princes. Néanmoins le mal dura, il empira

même, car les chevaliers entrèrent en lutte ouverte avec les villes et enlevèrent les marchands qui se rendaient aux foires . Le paysan souffrait le plue de ces conflits des nobles et des bourgeois : il était entre le marteau et l'enclume, on lui ravageait ses moissons, on lui prenait tout ce qu'il possédait, on Taccablait de contributions, et on se souciait peu, selon le mot deBeaumanoir dans le combat des Trente^

De travailler les pauvres, eux qui sèment le blé.

Sous Venceslas, les villes de Souabe, de Franconie et du Rhin formèrent contre les chevaliers pillards la Ligue des villes de Souabe; mais ceux-ci formèrent des ligues à l'exemple des cités : les Schlegler, le Lœwen-und Hœrnerbundy etc. Une guerre, la « grande guerre des villes », éclata, longue, meurtrière, indécise. Les bourgeois sont vainqueurs en Bavière ;ils balancent la fortune en Franconie, grâce au courage des Nurembergeois ; mais en Souabe, les nobles, conduits par le duc de Wurtemberg, Eberhard le Larmoyant, mettent leurs ennemis en déroute à Dœffîngen, età Worms, à Francfort les rudes chevaliers de la Hesse et du Palatinat ont facilement raison des habitants des villes. L'Allemagne semble désormais un champ de bataille; sous le règne de l'indifférent Frédéric III (i44o-i493) la ligue de Souabe est aux prises avec Albert de Brandebourg, et un an suffit aux deux adversaires (i449) pour livrer neuf combats et brûler de part et d'autre

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deux cents villes ou villages. L'ioœndie s'étend sur les rives du Rhin et du Neckar; Telecteur palatin Frédéric défait, à Seckenheim, Ulrich de Wurtemberg, le mar- {^rave de Bade et Tévèque de Metz, qu'il emmène prisonniers dans son château de Heideîberg* Cetlesituation devait cesser; de tous côtés on demandait une nouvelle constitution de Tempire. Mais les princes ne voulaient sacrifier aucun de leurs droits ni amoindrir leur puissance aux dépens de l'autorité centrale de Tempereur, L'archevêque Berthold de Mayence parvint à concilier tant d'intérêts opposés. Aidé de ses conseils et de son ascendant, Maximilien rassemble en î^yS à la diète de Worms les électeurs, les seigneurs laïques et ecclésiastiques, les représentants des villes libres; on établit une constitution qui ruine à jamais le pouvoir impé* rial; on proclame la paix publique éiernelie ; on défend à qui que ce soit de troubler cette paix et de se venger par son propre bras, sous peitJe d'être mis au ban de l'empire; on charge le tribunal delà Chambré impériale, qui siégera d'abord à Francfort, puis à Spire, enfin à Wetzlar, de juger tou^ les différends qui s'élèveront entre les membres du corps germanique.

Gœthe avait lu à Strasbourg, dans le volume de Datt, l'histoire de ces nombreuses diffidations et rélog-e de Maximilien, qui terminait l'anarchie de rAllemogoe par l'établissement de la paix publique. De retour à Francfort, il emprunta à la bibliothèque de la ville un autre ouvrage qui traitait le même sujet, la dissertation de Pistorius sur « les diffidations jadis en usage dans

Tempire (i). » Cette dissertation ne formait pas un livre à part; elle fig^urait, comme appendice, à la suite de l'édition de la Chronique de Gœtz de Berlichingen publiée en ï73( parSteigerwald. C'est ainsi que Goethe eut connaissance de l'autobiographie du chevalier à la main de fer, par hasard et sans le vouloir. Il la lut, et il ne put la lire de sang-froid; elle lui causa de véritables transports; il admirait l'intrépidité du châtelain de Hornberg, son courage dans l'adversité, sa confiance inébranlable en lui-même, sa soumission à la volonté de Dieu. Voilà donc un de ces hommes que la paix perpétuelle de Maximilien vouait à l'inaction I Voilà l'un de ces chevaliers-brigands que les historiens du droit condamnaient! Quoi! ce Gœtz, si noble au milieu des épreuves les plus cruelles, si fidèle à la parole jurée, si loyal et si probe, ce Gœtz, qui racontait son existence avec une si touchante naïveté, n'était qu'un perturbateur du repos public! Non, se disait Gœthe, ce Gottfried de Berlichingen n'était pas un Raubritter ; il se souciait bien de butiner et de s'enrichir aux dépens des princesou des bourgeois! Il aimait le menu peuple, il témoignait à ses souffrances une sympathie que n'avaient pas ses contemporains, il passait sa vie à défendre les faibles et les opprimés ; il n'a succombé qu'après les plus généreux efiPorts, et il a été victime de

(i) Historische Nachrichten von dem Ursprung, Art und Beschaffenheitderer in Teutschland ehemals imSchwang çegangenen Fehden und Difjidationen. C'est également dans ristorius que l'auteur du second article paru sur le Gœtz dans les Annonces savantes de Francfort (Braun, Goethe im Urtheile seiner Zelige* nossen. I, ag) a lu la Chronique du chevalier à la main de fer.

la perfidie et de la trahison . Mais qu'importe que son siècle l'ait repoussé ; la pof^térité ne le méconnaîtra pas (i); elle saura dire, par la bouche de Gœlhe, que le bon et vaillant chevalier a voulu , à Tépoque la plus troublée et la plus anarchique qui fût jamais, faire prévaloir la justice; qu'il a lutté jusqu'au bout contre son temps; qu'il a été le dernier représentant de Tâg^e héroïque et trag^ique de l' Allemagne ! Dans le désordre de l'empire et la dégradation universelle des caractères, peodant que les uns ne pensent qu'à s'arrondir et que les autres s'avilissent par de lâches complaisances, n W-il pas le seul qui conserve la fierté de son âme, le seul qui entreprenne une œuvre de réparation et d'équité? Telles furent les idées qui s'offrirent à l'esprit de Goethe lorsqu^il eut fini la lecture delà Chronique, et dans son enthousiasme il courut k sa mère: (X. Mère, lui dit-il j j'ai trouvé un beaulivi-e dont je ferai une pièce de théâtre, et sûre ment lesphilistios ouvriront de grands jeuxl r>

On sait qu'il avait alors la fureur de tout dramatiser et qu'il projeta de mettre sur la scène la vie de Socrate et celle de César. Pourtant, il n'aborda pas aussitôt son sujet ; il le portait avec lui ; il le promenait dans ces courses folles qui le faisaient qualifier d'orig'inal et d'iroquois par ses compatriotes de Francfort; il ne cessait d'enti-etenir sa sœur Cornélie de la Chronique de Gœtz et du parti qu'un talent hardi pourrait en tirer* Eofio, sa sœur, impalieutèej lui dit un jour qu'il fal- (i) Voir Jes derniers mots du drame.

lait^au lieu de jeter tant de paroles au vent, prendre la pi urne et fixer ses idées sur le papier. Gœthe écouta Cornélie, et, un mutin du mois de novembre 1771, îl se mit îï écrire sao^ avoir fait ni plan ni ébauche (i). II lut à sa sœur les premières scènes; elle lui donna de vifs élûg-es, mais ajouta, non sans ironie et sans malice, qu'elle doutait fort de sa persévérance. Gœthe voulut confondre rincrédulité de Cornélie, montrer que le feu qui ]*anïmaît n'était pas un feu de paille; il poursuivit son œuvre le lendemain, le surlendemain, les jours d'aprèsi; peu k peu, il voyait son drame s'avancer, s'agrandir, se hâter vers le dénotaement. « C'est une passion, mandait-il à son ami le Strasbourgeois Salzmann, unepassiun absolument inattendue et qui m'absorbeau point de me faire oublier le soleil, la lune et les étoilesj Homère, Shakespeare et tout le reste. Je dramatise rhistoirc d*un des Allemands les plus généreux qui furent jamais; je sauve la ni^'-moire d'un homme de cœur î je représente, dans sa force et sa vie, un de ces nobles anc&tres que nous ne connaissons plus que par la pierre de leurs tombeaux, et mon travail, si grand qu'il soit, est pour moi une véritable distraction. » En six semaines, l'ouvrage qu'il avait commencé et C continué tout droit, sans regarder ni en arrière nî à côté», était achevé. Il fut incontinent adressé à Salzmann, qui le rendit au poète un mois plus tard (2).

(i) Dichitinj tind IVahrhëit, éd. Loeper, III, 116. (3) ]1 fui cïiToyé avsDL Ja fin de dt'cembre 1771 et Gœthe remercia SaUmann le 3 février J772,

GOETZ DE BERLICHINGEN il

Salzmann loua chaudement l'œuvre de Gœthe. Mais notre Francfortois avait demandé l'avis, de deux juges plus redoutables, d'esprit plus fin et d'humeur plus sarcastique, Herder et Merck. Herder était impitoyable pour autrui ; il avait raillé sans miséricorde les défauts et les manies du jeune Gœthe; il s'était moqué de sa collection de cachets; il avait persiflé son étourderie et il le comparait à un moineau sans cervelle. Gœthe savait que Herder était malade, mélancolique, et les critiques ne le blessaient pas, il en faisait son profit sans rien dire. Il envoya le manuscrit du Gœtz à son sévère ami : « Ce n'est qu'une esquisse, écrivait-il, que j'ai jetée sur la toile; mais j'ai travaillé avecconfîance, j'ai appliqué àmon œuvre la meilleure force démon âme.» Herder fit attendre sa réponse, — quatre mois î — mais lorsqu'elle vint enfin, elle était coDsoIante, et lï marquait à sa fiancée, Caroline Flachsland, que le (jû?^z était vraiment beau: «Vous coûterez en le lisant, lui disait-il dans le style exagéré de l'époque, quelques heures de joie céleste ; il y a dans ce drame beaucoup de force allemande, beaucoup de profondeur et de vérité. x> Un peu plus tard il publiait son essai sur Shakespeare; il y mit une très bienveillante allusion au Gœiz encore inédit et à son auteur qui devait bientôt conquérir la renommée ; « Que je suis heureux d'avoir vécu dans un temps où je pouvais comprendre Shakespeare et où toi, ô mon ami, qui te reconnaîtras à la lecture de ces lignes et que j'ai plus d'une fois embrassé devant l'image sacrée du poète anglais, tu peux avoir

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encore ce rêve doux et digne de toi, de lui élever dans notre langue, pour notre patrie si profondément dégénérée, son monument tiré de nos âges chevaleresques ! Oui, je t'envie ce rêve et tes nobles efforts vraiment allemands ; ton œuvre restera et l'un de nos fidèles petits-fils cherchera ton tombeau pour y écrire d'une main pieuse : Volait, quiescit, »

Mais les bons esprits ne se contentent pas à demi ; il leur semble que leur œuvre, si louée qu'elle soit, manque toujours par quelque endroit. Gœthe sentait les faiblesses de son drame, et il assurait à Herder qu'il était convaincu de la nécessité d'une « renaissance radicale ». D'ailleurs, et naturellement, Herder avait dans sa réponse mêlé le blâme à l'éloge ; il avait dit à Gœthe : (( Shakespeare vous a entièrement gâté. » Gœthe comprit le reproche : il ne fallait pas livrer au public une œuvre de premier jet, écrite tout d'un coup et d'emblée; son devoir était de la remanier, de la purifier, comme il s'exprimait, de ses scories, et il avouait à Herder, en répétant le terme même dont s'était servi son critique, qu'elle n'était qu'imaginée, et non mûrie par la pensée. Merck, cet ami de Darmstadt qu'il a représenté plus tard dans Méphistophélès et qui, malgré l'insuccès de ses spéculations financières et l'inquiétude de son caractère, avait le jugement sain et solide, Merck, qui joua longtemps auprès de Gœthe le rôle d'un censeur inexorable et lui donna parfois le coup d'aiguillon indispensable, Merck, lui aussi, conseillait des changements. « Il faut, conclut Gœthe dans une lettre

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à Salzmânn, aller encore à Técole ; on ne peut décidé* ment sauter par-dessus la minorité. »

11 avait à ce moment quitté Francfort pour se rendre à Wetzlar, où siég-eait le tribunal de la Chambre impériale. Il y venait augmenter ses connaissances juridiques; mais le Gœtz ne cessait de le hanter et il parlait de son futur ouvrage aux amis qu'il s'était faits à Wetzlar. Ces jeunes gens, qui avocats, qui attachés de légation, avaient, pour se désennuyer, fondé un ordre chevaleresque, une sorte de Table Ronde ; iU avaient un commandeur et un chancelier qui^ à tabled'hôte,à Thôteldu A>on/)rmr, occupaient la place d'honneur ; les autres chevaliers s'asseyaient après eux selon le rang d'ancienneté ; les voyageurs de passage étaient relégués au bas bout. On parlait une langue mêlée de mots et de locutions du moyen âge et que les initiés seuls comprenaient; on donnait k tout un air noble, médiéval, et, dans les excursions de la bande, pas un moulin qui ne fût un château, pas un meunier qui ne fût un châtelain. U Histoire des quatre fih Aymon était le livre par excellence et on en lisait solennellement des extraits dans les grandes occasions* Chaque membre de Tordre recevait un nom de chevalier et par surcroît un surnom: Gotter s'appelait Fayel; Goué, Goucy; Ganz, Wunibald; Jérusalem, Masuren. Goethe, qui fut admis dans la joyeuse et pêdantesque société, eut le nom de Gœtz de Berlichingen et le surnom de- loyal [der Redliche), « Je méritais Tun, écrit il, par l'attention que j'avais vouée à ce brave patriar^

che allemand, et Tautre par mon attachement et mon dévouement sincère à mes nouveaux amis. » On savait donc qu'il devait publier une œuvre dont Gœtz serait le héros, et Goué, l'organisateur de cette donquichottesque mascarade, dit dans son drame Masuren, où il a retracé ses souvenirs de Wetzlar : ci L e monument que vous voulez élever à votre ancêtre est-il bien avancé? » C'est Fayel, un des personnages de Masuren^ qui pose cette question à Gœtz, et Gœtz, ou plutôt Gœthe, répond : « On avance peu à peu ; j'espère que ce sera une maîtresse œuvre qui vaincra tout ce qu'ont jamais fait maîtres et compagnons . »

Gœthe ne se remit sérieusement à la besogne qu'à son retour à Francfort. Il refondit son drame et, au mois de février 1778, après un travail assidu de quelques semaines, le Gœtz était fini, tel que nous le possédons aujourd'hui, sous sa forme véritable et définitive, qui est en réalité la seconde, et qui ne fut pas la dernière, car le poète revit et retoucha la pièce en i8o4 et plus tard encore. Mais la rédaction de 1778 est la seule que connut le public, la seule que connaît et que connaîtra la postérité; Gœthe l'a vainement corrigée; le seul Gœtz qu'on admet et qu'on admire, ce n'est pas le Gœtz de 1 771, ce n'est pas le Gœtz qui fut remanié à plusieurs reprises au siècle suivant pour les besoins de la scène, c'est le Gœtz qui fit dans l'Allemagne de 1778 une sensation si profonde.

Eut-il en 1778 quelque hésitation avant d'afifronter le public et de présenter à ses contemporains une pro-

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ductîoD qui rompait hardiment avec toutes les règles? Il est peu probable qu'il ait voulu, comme il le prélead quarante ans après, refaire alors sa pièce une troisième fois. Gœthe oubliait, en tout cas, qu'il faut aboutir et qu'on finit par gâter son œuvre à force de la retoucher. Merck se moqua de lui. Pourquoi cette nouvelle refon* te? a On change, disait Merck dans sa lang-ue imagée, on modifie, et l'ouvrage n'en est pas meilleur ; mets le linge sur la haie au bon moment, et il séchera ; lenteurs et retards ne font que des gens irrésolus! j>Poujasé, stimulé par Merck, Gœthe lança son drame. Jeunet inconnu, craignant d'essuyer un refus, il n osait l'offrir à un éditeur. Merck proposa de le publier à frais communs. C'était un homme entreprenant, une sorte de Beaumarchais; il avait rédigé les Annonces savantes de Francfort et connaissait des littérateurs, des libraires; il était sûr du succès et comptait sur uo gras bénéfice. Il avait une imprimerie à Arheilgen, près de Darmstadt : il imprima le livre et Gœthe fournit le papier. L'auteur reçut bientôt ses épreuves et il eut, ditil, un sensible plaisir à voir son ébauche, sa sauvage ébauche théâtrale, se transformer peu à peu en belles pages. Gœtz sortit des presses au mois de juin 1773. Merck venait de partir pour Saint-Pétersbourg, et Gœthe dut lui-même expédier son œuvre do tous côtés par nombreux paquets. En quelques semaines, l'édition se vendit, et un libraire lui demanda gravement une douzaine de pièces pareilles, en promettant de les bien payer; mais une contrefaçon avait paru sur-le*

champ, et Goethe eut grand'peine à rembourser son papetier.

Gœthe a placé l'action de son drame au commencement du XVI® siècle, vers i5 19, sous le règ'ne de Maximilien. Cet empereur a d'excellentes intentions et veut sérieusement le bonheur de 1* Allemagne, mais il est réduit à quêter les secours de l'empire contre les ennemis extérieurs; les princes n'ont souci que de leurs propres intérêts et ne cherchent qu'à se rendre indépendants ; le tribunal de la Chambre impériale est impuissant, des mois et des années s'écoulent avant qu'il prononce ses arrêts, et ses membres se laissent acheter leur sentence à prix d'argent ; l'armée impériale n'est composée que de mercenaires qui plient au premier, choc ; que feront les chevaliers qui vivent dans leurs châteaux ? La plupart) comme Weislingen, se mettent au service d'un évêque ou d'un prince et cr sous la protection de ceux dont l'aide leur est voisine ». Un seul demeure debout au milieu de la lâcheté universelle : c'est Gœtz, et, avec Gœtz, deux autres chevaliers, Selbitz et Sickingen, résolus, de même que le seigneur à la main de fer, « à mourir plutôt que de devoir à d'autres qu'à Dieu l'air qu'ils respirent, et de donner à

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d^autres qu'à Femperûarlour foi et leurs services n. Us sont aimés du peuple j oa voit en eux les protecteurs de rûpprimô; Gœlz esi populaire parmi les paysans qui le prennent pour arbitre de leurs différends comme parmi les bohémiens qui courent la contrée. Par contre, les.princeSt les évoques, les autres chevaliers détestent GceU et ses compagnoos qui leur sont « une épine dans Tœil u; ils ne cessent de les noircir dans Tesprit de l'empereur ; ils les représentent comme les fauteurs de Tanarchle; ils les accusent d*entrelcnir en Souabe et en Franconie 1^ restes de la guerre civile. L'em[>ereur affectioune ce Gœtz qui n'a qu*uu bras et ce Selbîtz qui n'a qu'une jambe; il a plus d'une fois écouté les bons avis de Sickiageu; il sait qu'il peut compter sur le courage et le dévouement de ces trois hommes et qu'il le» trouvera prêts» lorsque viendra Theure du péril, lorsqull faudra marcher contre les Turcs ou les Français* Pourtant il cède aux sollicitations de ses conseillers; il commande qu'on fasse Gœtz et Selbitz prisonniers et qu*0Q leur arrache le serment de ne plus bouger de leurs terres.

Les adversaires les plus redoutables de Gœtz sont Tévêque de Bamberg et le lieutenantp le a bras droit » de Tévèque, Adelbert de Weisling-en. Gœtz et Bamberg^ ont depuis loog-temps maille à parti r» et déjà Gœtz a capturé sur le Mein doux bateaux de révoque; la querelle a été apaisée, mais subitement en pleine trêve Bamberg* enlève à Gœtz un de ses cavaliers et le jette en prison . La chevalier veut tirer veo^eaiice de cette

perfidie ; il sait que l'évèque est allé prendre les eaux; il s'embusque sur la route que doit suivre le prélat ; averti, Bamberg évite le piège; Weislingen paiera pour lui.

Ce Weislingen a été le meilleur ami de Gœtz. Il a passé son eofance au château de Jaxthausen, chez le vieux Bel lichin^en. Les deux jouvenceaux ont joué ensemble, ils sont partis ensemble pour la cour du xnQVgrave d'Ansbach, ensemble ils ont été pa^es; on les nommait Castor et PoUux; Tennemide Tun était Tennemi de Taulre, et lorsqu'un Polonais voulait frapper GœLz de son couteau, Weislingen parait le coup ; lorsque Gœtz perdait sa maiû droite au siège de Landshut, Weislingen le soignait et devenait, selon le mot de Gœtz, la dextre qui lui manquait. Ils se séparent* Pendant que Gœtz suit le margrave dans le Brabant^ Weisliïigtn demeure à la cour : beau, grand, élancé, le nez bien fait, les yeux noirs et caressanEs, les cheveux blonds, avec une pointe de mélancolie qui ne lui m es sied pas, il se pousse par la faveur et par les femmes. « Je te Tai répété souvent, lui dit Gœtz, quand, aux vaines et vilaines guenons dont tu t'occupais, tu débitais des histoires de mariages mal contents, de allés séduites, de la rude peau ^d We troisième, et tout ce qu^elles aiment à entendre, tu seras, disais^je, un coquin, Adelberll w II s'attache à la fortune de Tèvéque de Bamberg, qui ne peu! plus se passer de lui, et il néglige la gestion de ses biens qu'il abandonne à des fermiers fripons. Que lui importe ? Il est la

coqueluche de Bamberg ; la ville et la cour admirent rélég-ant cavalier, Thabile courtisan, la fin diplomate, celui sans qui l'évSque serait ce qu'est la chasuble sans le prâtre; c'est lui qui commande les troupes et dirige les DégociatioQS ; lorsqu'il faut tourner contre Gœtz les seig-ueurs du voisinaj^^e, c'e^t lui que le prélat charge de celte mission, et le chevalier^ oublieux: de sou ancienne amitié, accepte cet indig-ne office. Mais Gœtz se lient aux aguets ; depuis cinq Jours il se cache dans les bois; ses émissaires découvrent, en causant avec des paysans, que Weisling-eu est au château de SchwarKenberg-,

Wei^liogreD tombe dans l'embuscade. Gœtz le fait prisonnier et l'emmèoeà Jaxthausen; il égaie Weisling-en^ d^abord assombri ; il lui rappelle les jojeux aou- Tenirs deleur jeûnasse^ et Adelbert, touché, attendri, se décide à quitter le service de Bamberg^ et s*amouracbe de la sœur de Gœtz, Marie de Berlicbin^en, qui consent à être sa femme. Mais le page de Weisfingen, Franz, vient annoncer à son maître que TévÛque It^ regrette et qu'une belle veuve, Adélaïde de Walldorf, souhaite son retour. Un conseiller de Bambcrg^, le spirituel et insinuant Liebetraut, persuade WeisHngen qu'il doit régler, avant sa rupture, les atFaires du prélat et que lui seul peut, par son crédit, sauver les domaines d'Adélaïde que menace le duc de Wurtemberg* WeisHngen re^-agne Bamberg et prend congé de Tévéque. Par malheur, il a vu Adélaïde; il s*en flamme, elj piquôparla feinte indifférence de la dame, H resle

à Bamber^, au lieu de s'éloigner au plus vite ; il ne se soucie plus de sa fiancée de Jaxthausen; il se marie avec Adélaïde, se réconcilie avec Tévôque; Gœtz n*a pas désormais de plus ardent ennemi.

A la diète d* Augsbourg, Weisling^n obtient de Tempereur Maximilien et de l'assemblée que deux corps de troupes impériales marchent l'un contre le château de Jaxthausen pour s'emparer de Gœtz, l'autre contre le duc de Wurtemberg, pour protéger les biens d'Adélaïde. Gœtz résiste à Tarmée d'exécution. Selbitz accourt à son aide, et avec lui un homme de cœur, Lerse, qui combattit Gœtz autrefois en admirant son héroïsme. Un jeune serviteur de Gœtz, envoyé naguère à Bamberg sous un déguisement pour demander des explications à Weislingen, le vaillant Georges, est le digne compagnon de Lerse. Sickingen, que Marie accepte pour époux, dépêche à son beau- frère une vingtaine de cavaliers. Gœtz bat les Impériaux dans des engagements réitérés; mais Selbitz est grièvement blessé; les Impériaux,quoique déconfits, ont toujours l'avantage du nombre et reviennent à la charge; ils assiègent Jaxthausen. Bientôt les vivres manquent aux défenseurs de la forteresse ; Gœtz capitule : il sortira de son château avec ses chevaux et ses armes. La capitulation est violée ; les soldats de Gœtz sont fait prisonniers ; Lerse et Georges, jetés dans un cachot; le chevalier et sa femme Elisabeth, menés à Heilbronn, dans une auberge où on les garde à vue.

Quelques jours après, les conseillers de Heilbronn

COETZ DE BERLICHINGEN 31

et des commissaires de Tempereur maDdent Gaetz à rhôtel-de-ville. Où lit au chevalier la formule du serment qu'il doit prêter: il jurera de vivre dans son château et de ne plus guerroyer contre ses voisins; maîs^ lorsqu'on lui reproche d'avoir été rebelle envers Tcmpereur, il s'irrite, il lève sa main de fer sur les bourgeois qui lentourent, il arrache à Tun d'eux son épce. Au même instant, Sickingen arrive aux portes de Heilbronn et menace de brûler la cilé^ épouvantés, îescommissaires laissent Gœlz i-entrer à Jaxthausen avec Georges et Lerse.

Gœtz dicte alors alors ses mémoires à sa femme Elisabeth, qui lui sert de secrétaire, tandis que Lerse et Georfjes passent leur temps à la chasse :

La chasse est de la guerre une parfaite image.

Soudainement éclate la guerre réelle, éclate la formidable insurrection des paysans, précédée par d'affj-eax présages, par une comète, par la lueur sanglante du soleiL Gœtz est contraint de se mettre à la tête des révolt<Ï8, Cette fois encore^Weislingen marche contrelui; il commande l'armée que la ligue deSouabea levée pour écraser les rustauds. Mais il part, chagrin et soupçonneux: Adélaïde le trahit; elle a séduit le petit-fils de Maximilien, le futur Charles-Quint, dont eUe prévoit et veut partager la grandeur.

Les paysans viennent d'incendier le village de Miltenberg, et Gœtz renonce à les conduire dorénavant. Weislingen fond sur les rebelles et les disperse; Geor-

ges succombe; Gœtz, blessé, âprement poursuivi, défendu par des Bohémiens qui pansent ses plaies et qui meurent pour lui, est de nouveau capturé. On l'enferme dans la prison de Heilbronn, et les commissaires impériaux, excités par Weisling-en, le condamnent à mort.

Cependant Weislingen, de plus en plus jaloux, enjoint à sa femme de quitter la cour et de se retirer dans son château. Adélaïde, furieuse, empoisonne son mari; le pag'e Franz, devenu lamant de la châtelaine, verse à Weislingpen le breuvag-e mortel. Consumé par un feu dévorant, Adelbert est sur le point d'expirer, lorsque Marie de Berlichingen, sa fiancée de jadis, se présente devant lui; elle lui demande la grâce de son frère, et Weislingen, ému, déchire la sentence prononcée contre Gœtz.

Ni Frantz, ni Adélaïde ne profitent de leur crime : Adélaïde est « effacée de la vue du ciel » par ordre de la sainte Vehme, et Franz, pris de remords, se jette à la rivière. Quant à Gœtz, sa grâce arrive trop tard; la douleur le brise ; il atout perdu, et ses biens, et Weisling-en qui Ta odieusement trompé, et Selbitz qui meurt de sa blessure, et Georges, et l'empereur Maximilien ; il trépasse entre les bras de sa femme Elisabeth, en présence de Marie et du fidèle Lerse, et ses derniers mots sont : « Liberté 1 Liberté I »

GOETZ DE BEHUCHLVGEN 3J

Telle est, clans ses traits généraux, raction de Gœts de Beriichingen. Gœlhe doit beaucoup à la Cliroaique du chevalier, et il convient d'examiner d'abord ce qu'il en a tiré.

Le Gœtz de la Chronique a passé plus de trois ans à Heilbronn, où il était prisonnier, et après la guerre des paysans j il fut incarcéré pendant deux années â Augsbourg-, 11 ne mourut dans son château de Hornber* qu'en i562, c'est-à-dire quarante ans après Têpisode de Heilbronn et trente-sept ans après la g'uerre des paysans. Gœthe place k Heilbronn les deux captivités de Gœtz et ne leur donne qu'une courte durée; il avance de plusieurs aonées et met sous lerèg^ne de Maximilien la révolte des rustauds qui n'éclata que sous Charles- Quint : en quelques semaines ou quelques mois, le chevalier est emmené à Heilbronu, délivré par Sicklo^eo, mis à la tête des rebelles, pris de nouveau^ enfermé une seconde fois à Heilbi-onn, et meurt presque aussi tôt <

Le Gœtz de la Chronique n'a cessé, dans la première partie de sa vie, de combattre ses voisins, et il serait fastidieux d'énumérer toutes ses diffidations. Gœthe ne connaît que deux g^u erres privées entreprises par Gœtz,

Tune avec Tévêque de Bamberg', l'autre avec les habitants de Nuremberg* ; par ce choix habile, il montre la chevalerie en lutte contre les princes et les villes, contre^ la puissante aristocratie et la riche bourgeoisie, contre les grands seig'neurs et ceux qu'on nommait les sacs à poivre et les faiseurs de ballots.

Le Gœtz du drame n'est pas, comme dans la Chronique, lauxiliaire du duc Ulrich de Wurtemberg; il ne résiste pas à la ligue de Souabe ; il est fait prisonnier à la suite de ses démêlés avec Nuremberg, après qu'il a renversé, selon le mot du temps, des marchands de cette ville, et qu'à l'instigation de Weislingen la diète d'Augsbourg l'a mis au ban de l'empire. Le Gœtz de la Chronique est assiégé dans un château qui n'est pas le sien, à Mœckmûhl, dont Ulrich de Wurtemberg lui a confié la défense ; mais Gœthe n'a eu garde de placer une des actions principales du drame dans un autre château que celui de Jaxthausen ( i ), Une connaît ni Mœckmûhl, ni ce manoir de Hornberg^ où vécut et mourut le chevalier; son Gœtz n'a, n'aime et ne défend que Jaxthausen; c'est de Jaxthausen que le sire de Berlichingen fond sur ses ennemis : c'est là qu'il se hâte de rentrer, chargé de butin, fatigué, comme dit le moine Martin, mais heureux de sa victoire, glorieux des souvenirs qu'elle lui rappelle, savourant à l'avance la joie de goûter un repos bien gagné et de revoir sa noble et excellente femme; c'est à

(i) La véritable orthographe du nom est Jag^sthausea.

GOETZ DE BERUCHINGEN 35

JaxLliausen qu*il demeure; c*est là qu'il attend Tarmée d'exécutioQ et subit son assaut, là mi*il se relire pour composer ses Mémoires ; Jaxthausea est le château de ses ancêires, et, ainsi que s'exprime le petit Charles en récilaût sa leçon, Jaxthausan appartient aux seigneurs de Berliching-en depuis deux cents ans par droit d'hérédité et de propriété ; c'est le

vieux donjoup toul plein dW vieux héros.

Le Gœtz de T histoire avait quatre frères et cinq soeurs doQt aucune ne se nommait Marie ; le chevalier de Gœthe n'a qu'une sœur, doDt le nom eslMarie, Le Gœtz historique fut marié deus: fois 5 d^abord avec Dorothée de Sachsenheim^ puis avec Dorothée Gailing d'IIlesheim; le Gœtz du drame n'a qu'une stîule femme, Elisabeth. Gœtz eut plusieurs enfants; il n'a qu*un fils dans la pièce de Goethe. La famille des Berlichiug'en n'est pas éteinte : un de ses descendants lui consacrait en i8l>i un g^ros volume, et des Berlicbingen ont figuré au siège de Vienne, dans la guerre de Sept Ans, sur les champs de bataille de la Révolution fraDçaise, Gœthe fait du chevalier à la main de fer le dernier de sa race; ich bin der Letztê, dit Gœtz, et il refuse en mourant de voir son fils qui sera moine (1) : « Laissezle au couvent; il est plus saint que moi, il n*a pas besoin de ma bénédiction. >j

Ces modifications, inspirées à Gœthe par le bon

(i) AdUr brut en kein& Tauben, dit un proverbe allematid : ici, Taigle a cuuvè une colombe^

sens, ne seront désapprouvées que par uq érudit vétilleux ou par un g-ènéalogiste chicaneur. Pourquoi Gœthe auratt-il augmenté le nombre déjà considérable de ses perso u auges ? N'était-ce pas son droit de nommer comme il lui plaisait des gens qui, sans son drame, seraient inconnus aujourd'hui, et puisqu'il faisait de GoiLz le dernier champion de la chevalerie expirante, ne devait-il pas le montrer le dernier de sa race? C'est ainsi qu'il a rejeté dans Tombre Maximilien et Sickingen pour donner plus de relief à son héros et le mettre en pleine lumière. Maximilien est chagrin, malade. Quant il Sicking:en, ce brillant aventurier, Gœthe lui prête, conformément à l'histoire, d'orgueilleuses visées, d'ambitieuses aspirations au chapeau d'électeur; il nous laisse pressentir sa chute et, à la fin de la pièce, nous apprenons que Sickingen est assiégé par les princes; a puisse-t-il, dit Gœtz, ne pas tomber aussi bas qu'il est monté haut l »Mais tout le reste a été imaytaé par Gœthe. Si Sickingen a délivré Gœtz prisonnier à Iletlbroon, il était accompagné du fameux chef des lansquenetsFrundsberg, et ce futFrundsberg, et non pas Sickingen, qui se rendit à l'hôtel de ville. Sickiogen éiait mort longtemps avant Gœtz, qui lui survécut près de quarante années (i) et il n'était pas le beau-frère du chevalier. Gœthe n'eut peut-être l'idée de le marier à Marie de Berlichingen que parce qu'il lut dans la Chronique le mot Schwager^ qui signifie

\i} Sîckm;^fin mcurl en i5a3.

beau-frère, et avait alors le sens de «compagnon » et « ami ».

Voilà les chang^ements que se permit Gœthe, ri il sut tirer de 1 ouvrage du chevalier le parti le phis îtdmît» Il i^lissadans son drame les anecdot as les pi us curieuses^ les plus intéressantes de cette aatobiographie dont il était profondementimbu.il avait la Chroniqae si présente à la mémoire et il se Tétait si bien incorporée que tous ces traits expressifs, tous ces termes réellement prononcés au xvi® siècle et habilement placf^s semblent sortir naturellement de Tima^^i nation de 1 écrivain,

C*est dans la Chronique qu'il a pris les détails pittoresques qu'on lit dès le commencement sur Tembuscade vainement tendue à Té^^Éque de Bambcrg', sur la capture de Weislingen que les cavaliers « enlacent comme s'ils faisaient corps avec lui j^ sur les loup'* qui assaillent le troupeau d*un berger et à qui Gœtz souhaite joyeusement bonne chance*

Écoutez le châtelain de Jaxthausen oiïnr à son prisonnier un de ses habits; c'était ceïui qu'il portail à la Doce du comte palatin, et lànlessus il raconte avec une large et bruyante gaieté le tour qu'il jouaà Tcv^ue de Bamberg. Il montait ainsi que Sickingrn lescalier de l'auberge du Cerf, àHeidelberg, et révtî(|ueïui tendit la main. « Je parie, dit Go^tz à haute voix, qu'il ne m'a pas reconnu, ji Le prélat l'entend et vient â lui d'un air menaçant : « Oui, ajoute GqpIz, j'ai bien vu que vous ne me reconnaissie?: pas et tenez, voici votre main, je vous la rends. » Bamberg, furieux et le cou

rouge comme une écrevisse, court se plaindre au comte palatin. Gœthe a reproduit en ce petit récit la Chronique de Gœtz presque mot pour mot ; mais tout le passage entre dans le drame sans disparate.

II emprunte de même à la biographie de Gœtz la réponse de l'empereur aux bourgeois deNuremberg, — « Quoi I Gœtz n*a qu'une main et Selbitz n'a qu'une jambe; que feriez- vous si l'un avait ses deux jambes et l'autre ses deux mains? » — la réplique du chevalier à qui le Palatin remet ses instructions par écrit et qui déclare tout net qu'il n'a que faire de ce papier et qu'il agira selon les circonstances, le combat de Gœtz contre Erhard Truchsess à la veille du carnaval, une foule de propos auxquels il garde leur saveur et leur piquant. Pourtant il reste original. Il avait lu dans la Chronique qu'un cavalier de Truchsess, petit de taille, mais hardi, avait serré Gœtz de très près et l'avait légèrement blessé; plus tard, cet homme se présente à Gœtz pour lui demander du service : Gœthe s'empare de l'épisode, et ce cavalier, qui n'est qu'un condottiere et qu'on ne revoit plus dans la Chronique^ devient dans le drame François Lerse, un des plus vaillants compagnons du chevalier, et qui l'aide de ses conseils et de son expérience autant que de sa bravoure.

Il n'y a presque pas une seule page du Gœtz où l'on ne rencontre une expression ou une phrase de \dL Chronique. Gœthe prenait son bien où il le trouvait ; mais il a fait sien ce qui appartenait à Gœtz, en le marquant de son empreinte, et même, lorsqu'il s'est contenté de

rapporter littéralement les particularités de 1 existence da chevalier, telles que les retrace la Chronigne^ il a encore eu le mérite de les choisir et de les enchâsser dans les conversations de ses personnag^es. Comme tous les grands écrivains, comme notre Molière, Gœlhc se sert d'un modèle sans le copier servilement, sans se traîner à sa remorque; il lui donne un autre aspect et une vie nouvelle; ce qui nous paraît dans la Ckro^ nique froid ou lang-uissant, nous semble animé et vigoureux dans le drame parce que Gœthe y met le souffle et la couleur. C'est son imag-ination, et non la Chronique qui lui a fourni Lerse, le soldat intrépide, Elisabeth, la femme énergique et dévouée, Marie, la jeune fille douce et résignée, Weislingen, Tinfidèle et le traître, Georges, ce petit Bayard, et le fils de Gcetz, Charles. La Chronique ne fait que citer les noms de Selbitz et du paysan Metzler: l'un devientîe rude et loyal compagnon de Goetz; l'autre, un chef révolutionnaire, aussi sauvage dans son langage que dans ses acte,s. Gœtz,qui n'est dans son propre récit qu'un aventurier, qu'an coureur de grands chemins, prend dans l'ouvrage de Gœthe des proportions héroïques, et Weislingen, d'abord son ami, puis son adversaire, est en opposition et en contraste avec lui. La Chronique n'offre qu'un pêle-mêle de combatset onpeutlui appliquer le mot du cavalier de Selbitz posté sur la tour et dèpelg-nant Faction : c'est un sens-dessus-dessous. Le drame de Gœlhe représente la lutte de deux amis unis ff comme des jumeaux », divisés ensuite par une inimitié tragique j

et il traite ainsi Tun des thèmes favoris de répoque,le conflit de deux frères qui diffèrent parJetempérament(i). C'est pour reconquérir Weislingen que Gœtz a passé cinq jours et cinq nuits à Taffilt. « Je vais voir à le retrouver, » a-t-il dit en partant. Il le retrouve; mais après avoir juré à Gœtz une confiance immuable et pareille à une loi éternelle de la nature, Weislingen viole son serment. Gœtz est frappé au cœur: il ne se console pas de cette trahison ; elle le décourage et labat ; elle le désarme; il croit avoir perdu de nouveau sa main droite, et même à Heilbronn, lorsque Sickingen essiaie de le réconforter, il s'écrie douloureusement : « Weislingenî Weislingen ! » Le sujet, tel que Gœthe Ta façonné, manié, pétri, est donc bien à lui. S*il prend au chroniqueur le dehors de son œuvre, ce qu'elle a de matériel, aspects du moyen-âge, sièges et captures, guerres chevaleresques et insurrections populaires, c'est de lui-même qu'il tire le dedans de la pièce, ce qu'elle a d'intime et de profond, les sentiments et les passions, le choc des caractères, Tantagonisme des âmes (2).

(i) Dans VAbel de Gessner, Caïn et Abel; dans le Jules de Tarente, de Leisewitz, Jules et Guido ; dans VOtto et les Jumeaux de Klinger, Charles et Conrad, Ferdinand et Guelfo; dans les Brigands de Schiller, Charles et Franz .

(2) L'auteur du second article paru sur le Gœtz dans les Annonces savantes de Francfort et un des rares critiques du temps qui aient pris la peine de comparer le drame avec la Chronique (Braun, I, 29) s'écriait : « Avec quelle habileté Gœthe a choisi ce qui pouvait contribuer à l'intérêt de sa pièce I Et qu'il nous paraît ^rand si nous faisons l'inventaire de ce qu'il doit uniquement à mi-même! Combien d'inventions heureuses! »

GOETZ DE BERLICHIXGEN « 41

Malheureusement, Gœthe avait, en composant son GœtZj imité les pièces historiques de ShaLspeare donÉ leg"énie exerçait alors un ascendant absolu sur tous les esprits, et cette imitation, parfois indiscrète et maladroite, a fait tort à son œuvre.

G*est à Leipzig que S hakspeare s'était rév^jïé àGœUie. Le peintre Oeser y avait peint sur le rideau du nouveau théâtre le célèbre tragique passant avec indifférence devant Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, et allant droit au temple de la Vérité. L'étudiant Gœthe lut Shakspeare dans Tanthologîe de Dodd, puis dans la traduction de Wieland . Il a retracé Timpressloa d'allégresse et de lumière qu'il en ressentit, a La première page que je lus, dit-il, me fit pour toujours Thommelige de Shakspeare et après avoir terminé une de ses pièces, je restai là, comme un aveugle-né, à qui une main miraculeuse rend la vue en on instant. » Son enthousiasme pour Shakspeare redoubla î^ Strasbourg. I! vit les fêtes brillantes que la capitale de T Alsace donnait à la dauphine Marie- Antoinette; mais il aimait mieux, écrit-il, suivre les pas d'un autre voyag-eur, d'un grand voyageur qui traverse la vie avec des bottes de sept lieues. Herder augmenta par ses discours la

ferveur shakspearienne de Goethe : i\ savait Hamlet par cœur; il se plaisait à mettre en allemand des mo- Dologues tirés de Shakspeare et les scènes où figurent les esprits et les sorcières; il comparait le poète anglais à Homère ; il ne cessait, dans sa correspondance avec Caroline Flachsland, de le louer et de l'admirer; il se rimaginait comme un géant assis au haut d*un rocher, portant sa tête jusque dans le ciel et voyant à ses pieds la mer mugissante et la foule des hommes qui le condamnent ou l'excusent, l'encensent ou le calomnient, le traduisent ou le blasphèment. Ce fut Herder qui inspira à Gœthe, et, par Gœthe, à Lenz, à Lerse, à Jung Stilling, l'adoration de Shakspeare. Ces jeunes gens exaltèrent d'autant plus l'auteur di* Othello et du Roi Lear qu'ils étaientà Strasbourg sur le sol français, et qu'il semblait piquant de détester en France même la littérature et le théâtre de la France. On îwi shakspearefest ou versé dans Shakspeare, comme d'autres sont bibelfest ou versés dans la Bible. Gœthe donnait à Lerse, en témoignage d'amitié, un exemplaire d'Othello. Lenz, ce bizarre talent, s'amusait à lancer dans la conversation des jeux de mots et des quibbles à la façon de Shakspeare. Gibbon a dit que l'idolâtrie pour le génie gigantesque de Shakspeare est inculquée dès l'enfance aux Anglais comme leur premier devoir. L'idolâtrie de Shakspeare était devenue le premier devoir de Gœthe et de ses compagnons. Ils n'avaient que mépris pour Voltaire, qui osait critiquer Shakspeare : « Voltaire, s'écriait Goethe, fait profession de diffamer

les majestés; c'est un véritable Thersite et si j'étais Ulysse, je verrais son dos se tordre sous les coups de mon sceptre I » A leurs yeux, Shakspeare était ïe génl& lui-même, infaillible et impeccable ; it était grraod comme la nature; il était Dieu; il était le créateur ;car lui aussi avait créé un monde plein de beautés et de difformités, à la fois superbe et laid, charmant et terrible, où vivaient pèle- mêle, ainsi que dans îa réalité, les hommes de cœur et les lâches, les vertus et les crimes, les plus nobles sentiments et les basses.^es de Tâme.

Aussi trouvera- t-on dans le Gœtz une foule de détails imités de Shakspeare (i). Dès la première scène, la ^ querelle des paysans et des cavaliers de Bamberg' rappelle la rixe des valets dans Roméo et Juliette^ ut les cris poussés par les combattants semblent Técho des menaces que se jettent les uns aux autres les bretteurs de Shakspeare. Le petit Charles débitant sa leçon nous fait souvenir du petit Mamilius, qui, dans le Conte d* hiver y commence également un récit par la^ formule: « 11 y avait une fois, » et du fils de M, Pag-e, qui sait si mal, au IV® acte des Joyeuses Commères de Windsor, sa leçon de latin (2). Mais c'est surtout avec Antoine et Cléopâtre que le Gœlz offre le plus de similitudes. Marie de Berliching-en joue entre Gœtz et Weislingen à peu près le même rôle qu'Octavie entre Octave et Antoine. Elle est, comme elle, le gage de la

(i) La plupart de ces imilations ont été finement analysées par Minor et Sauer dans leurs études, Studien zur G^the- Philologie. '

(2) Georges rappelle le jeune duc d'York, qui demande sa daf^e à Glocester. {Richard I II, III, i.)

kï ÉTUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

paîx et réconcilie les di»ux ennemis ; pieuse comme Octavie qui s'ag'enouille devant les dieux et prie pour son époux, abandonnée pa r Wei si ing-en comme Octavie par Antoine, elle est, comme elle, douce et modeste, et de même que Thôroïne de Shakspeare fait des vœux pour les deux rivaux et tente de les raccommoder, de même Marie se déclare impartiale, et lorsque Weîsling'en expire empoisonné, c'est elle qui le g'arde, le console et obtientde lui la délivrance de Gœtz. Adélaïde est aussi belle, aussi fascinante, aussi artificieuse que Cléopâtre ; elle a le môme charme troublant ; elle excite Weislingen contre le chevalier à la main de fer, de même que Cléopâtre irrite Torgueil d*Antoine ; les deux femmes se servent des mêmes arg-uments; toutes deux reprochent à leur amant de manquer d'énergie et de trembler lâchement devant son adversaire; toutes deux ont recours aux mêmes ruses pour prendre le cœur de Thomme qu'elles veulent enchaîner à leur fortune: Adélaïde éconduit Weisling-en en disant qu'elle est malade et elle simule en sa présence un profond ennui ; Cléopâtre refuse de recevoir Antoine, tâche de contrarier son humeur et feint, lorsqu'elle Tadraet devant elle, une subite défaillance (i).

(i) Voir la même comparaison tirée de la pèche. {Antoine et Cléopâtre^ II, 5, et Gœtz, II, 6.) La femme de caambre d'AdélaTde raconte à sa maîtresse l'entrée de Weisling-en à Bamber^. comme Alexas raconte à Cléopâtre le départ d'Antoine. Le cheval de Weislingen hésite à franchir la porte, comme le cheval de Hastip^s trébuche devant la Tour (Richard III, JII, 4, et Gœts, II, 7). Weislingen entre à Bamber^ comme Bolingbroke à Londres, monté sur un cheval ardent et saluant la foule qui lui souhaite la bienvenue. (Richard II, V, a, et Gœtz, II, 3), et il faut remarquer

GOETZ DE BERLICHINGKN ift

* On a comparé, uon sans j us i esse, Adélaïde à lady

Macbeth ; la châtelaine de Walldorf esl aussi avide de

pouvoir, aussi résolue dans le crime que la reine

d'Ecosse; les deux, femmes ont la môme ambition i m*

placable^ sans scrupule et sans frein. L'Adélaïde de la

pi^mJère rédaction est obsédée par les mêmes remords;

elle voit le spectre de Franz comme Macbeth volt le

spectre de Banque ; eîle a désappris la crainte, comme

le thane de Cawdorj et poursuit son œuvre meurtrière

comme Macbeth, qui marche dans le sang et ne peut

plus rebrousser chemin.

Des réminiscences de Juîe& César et de Hamlet apparaissent aussi çà et là, à peiûe dég-uisées et voilées j en certains endroits du drame de Gœthe. Le soldat, qui, du haut de la tour, décrit à Selbitz les péripéties du combat, n'est autre que le Pindarus de Shakspeare qui monte sur un tertre peiidautla batailledePhilippea et annonce à Cassius la fuite de ses troupes ; Pindarus aperçoit Titinius enveloppé de cavaliers qui le font prisonnier, et Cassius, désespéréj lui commande de descendre et de ne plus reg^arder ; le soldat de Gœthe ne découvre plus Gcetz ni Georges au fort de la mÈléc, el,demême que Cassius, Selbitz lui donne Tordre Je quitter réchauguette.

Les mots de Lerse, qui fond des balles avec le plomb des gouttière^; du château, ne rappellent-ils pas les réflexions amères et mélancoliques de Hamlet ? se Le vitrier qui posa ces carreauXj dît Lerse, ne pensait sdre-

aue le jeune èc rivai o avait pris note de ce dernier passa ^e éîyM% ^nn Ephémérides {Ed. Mî^rlin, p. i3j.

4tj ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

ment pas que le plomb pouvait causer à run de ses pelits-neveux uu vilaia mal de tète, et quand mon père m engendra, il ue pensa U pas à Toiseau du ciel, ni au ver de terre qui me mangerait. »

Qui sait encore si les bohémiens, si leur capitaine et ces trois compag^nons aux noms expressifs, qui viennent, mouillés par la pluie et chargés de butin ^ se réchauffer au feu de leur campement, si cette vieille mère qui panse la blessure de Gœtz avec de la tormentille, n'étaient pas destinés à inôler le merveilleux et le surnaturel à laction? Gœthe avait fait, dans la première rédaction de son œuvre, nue plus i^rande place aux bohémiennes; elles chantaient, au début du V** acte, uncliant bizarre et sinistre, semblable à ces lieds populaii-es et à ces ballades que Shakspeare a semés dans ses drames; l'uae d'elles disait la bonne aventure à Adélaïdej égarée dans la forât, et lui donnait une poudre empoisonnée pour la débarrasser de ses ennemis. Évidemment Gœthe song^eait aux sorcières de Macbeth en peignant ces tsiganes qui paraissent dans une nuil d'orage et disposent de moj^ens puissants.

On ne peut dire que Tinfluence de Shakspeare soit aussi visible dans les passages consacrés aux prodiges qui SB manifestent pendant la révolte despavsuns. C'est dans la Chroniqaede Sébastien Franck (i) que Gœthe a lu la description de cette comète pareille à un bras qui tiendrait une èpée^ de ces trois étoiles qui se nion-

( t) Ce rap^irochemciil a été fait par Henri DiinUer^ fiufûti gable cODamepUleur de Gccitie.

GOETZ DE BERUCUINGEN 47

treot à la pointe du glaive, de cette largue bande grise slriée de mille raies en forme de la q ces ^ de cejs flammes claires qui courent, daas le ciel et au milieu desquelles le peuple ci'Ojait voir des lètes humaines à Taspect effrayant, aux longs cheveux et A la barbe hérissée. Mais Goethe avait lu aussi daus Jules César et Ilamîet les pix^diges qui annooceat la mort du grand Jules, et peut-être, en racontant Tinsurreclion des rustauds, se souvient-il des scènes de fureur et de rage que Shakspeare a retracées dans Fépisode de Jack Cade,

On a fait encore d'autres rapprochements entre Gœtz et les drames de Shakspeare. On a comparé au vieux Kent, à ce loyal serviteur qui se dégcuise pour aborder Lear, le vaillant Lerse oflrant ses services au chevalier. On a rappelé que dans Macbeth un inconnu donne à lady MacduffleconseildefuiravecseseofautSj de même que daus le Gœlz^ un inconnu met le héros eu g^rde contre les chefs de la révolte. On a montré que Gœtz meurt k Heilbrouii, dans le jardin de sa prison, de môme que le roi Jean dans le jardin de labbaye de Swiuthead. Enfin, il nous paraît que les plaintes de Weisling^eu mourant ressemblent beaucoup aux cris que pousse Richard 11, se réveillant eu sursaut avant Bosworthj les membres couverts d'une froide sueur, le cteur torturé par les remords, Tesprit troublé par une sorte de délire.

L'imitation de Shakspeare saute aux yeux dans le langage du frère Martin, d'Adélaïde, de Weislingen et surtout de Liebetraut. Le fréreMartin parle comme un

personnage de Shakspeare lorsqu'il dit : « Ce n'est pas contre mon vœu de boire du vin, mais parce que le vin est contre mon vœu, je ne bois pas de vin, » ou bien : « Dans la mollesse s'engendrent des désirs qui deviennent plus forts que leur mère » ou bien encore : a Si je portais l'épée, ma voix serait pour l'ennemi un héraut de ma faiblesse. » Adélaïde fait des pointes. A cette question de Weislingen : a Êtes-vous lasse de moi? » elle répond : « Moins de vous que de votre société. » Elle dira de Weislingen qu'il geint comme un poète malade, qu'il est mélancolique comme une fille bien portante (sans doute parce qu'une fille bien portante soupire après le mariage) et plus oisif qu'un vieux garçon. Et dans le môme style précieux Weislingen lui réplique que la faveur des femmes ressemble à la poule inconstante qu'on voit quitter le nid et livrer à la mort ses petits déjà près d'éclore. Liebetraut divertit la cour de Bamberg par ses bons mots. Il joue sur le nom de Weislingen. et parce que Weisling signifie ablette, il assure que cette ablette ne peut se détacher de rhameçon. Il se moque du gros abbé de Fulda : « Gœtz et les siens, remarque l'abbé, finiront par vous mettre dans sa poche.» — « Quel gaillard, riposte Liebetraut, que celui qui voudrait mettre dans sa poche le tonneau de Fulda I » Non qu'il soit un bouffon; il n'a ni marotte, ni bonnet de fou, quoique 01earius,dans sa colère, le déclare digne de porter la Narrenkappe (i).

(0 Minor et Sauer rappellent le mot du fou dans le Roi Lear m, Take my coxcomb »•

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Il ne remplit pas à la cour Toffice d*un Tribouletoud'ua Chicot : c'est un conseiller de Tévéque qui remploie dans les circonstances difficiles et lui confie la mission délicate de ramener Weislingen à Bamberg. Il joue dans le drame le même rôle que Merciitio dans Roméo ' et Juliette, et, ainsi que Mercutio s'écrie que Roméo est déjà mort, poignardé par Toeil d'une blanche beauté, transpercé à travers l'oreille par une chanson d'amour, le cœur crevé juste au centre par la flèche du petit archer aveug-le, ainsi Liebetraut, faisant allusion à la coquetterie d'Adélaïde et à son envie de convoler, chaate sur sa guitare les exploits de CupiJon que les femmes prennent volontiers sur leurs genoux pour le choyer et le bercer (i). Son commentaire du proverbe : A^al n'est prophète en sonpays,esi tout shakspearien ; « En counaissant de plus près ces messieurs, dit Liebelrautj on voit disparaître l'auréole de révérence et de sainteté dont les enveloppait mente u sèment un brumeux lointain, et ce ne sont plus que de petits bouts de suif. » Sa conversation avec Olearius est un de ces duels d'épigrammes familiers à Shakspeare, où les deux adversaires, s'animant au jeu et s'excita nt, font assaut d'humour satirique et renchérissent Tun sur Tautre pour se couvrir de brocards et de lazzis jusqu'à ce qu'une injure brutale ou l'intervention d^un tiers termine le

(i) Dans la première rédaction il chantait une autre chanson; mais on y trouve les mêmes allusions - Weislingen esi le chevalier qui part en guerre « sur Tordre de sa ppincesse », et Adélaïde « gagne d'autre et d'autre façon U vidoire èup le champ de l'amour ».

débat. La scène où Liebetraut disserte sur le jeu d'échecs et se charge de séduire Weislingen est surtout féconde en rapprochements avec Shakspeare (i). De même que Mercutio se représente le pacifique Bentivoglio en spadassin, de même Liebetraut s'imagine le tempérament de l'inventeurdujeu d'échecs. Cette peinture d'un jeune prince qui joue aux dames et avec les dames (2), ce portrait d'un gouverneur trop actif pour être savant et trop raide pour être homme du monde, ces railleries que Liebetraut décoche en passant au gentilhomme qui n'a d'autre mérite que ses ancêtres et qui tapisse de leurs portraits et de leurs services les vides de ses appartements et de son caractère, sont des shakspearianism es. Liebetraut ne voit pas les choses comme tout le monde; il fait des paradoxes; il tourmente sa pensée et son expression; il a le même tour d'esprit que Lenz, cet admirateur passionné de Shakspeare; il est, comme ]u\yh\zaTTe,whimsical ;ï\ rappellera à ce Lenz,àLerse, aux zélateurs de Shakspeare, les quolibets et les extravagances qui leur agréaient dans le poète anglais. (c Faut-il vous nommer, »dit Liebetraut à la châtelaine deWalldorf, lorsqu'il part pour Jaxthausen. — « Avec modestie, » répond Adélaïde, et là-dessus, dans la première rédaction du drame, Liebetraut décrivait les diverses modesties, celle de récolier,celle du courtisan, celle de l'amant, celle du fiancé, celle du soldat. La

(i> Minor et Sauer (pp. ?65-366) rapprochent la tournure Ich wollte lieber de tournure» anaîog^ues de Shakespeare.

va) Cf. l'expression du paysan Metzler (V, l] : « il nous poussait avec les chiens et comme les chiens, m

tirade, d'ailleurs assez grivoise et licôDcieuse.est shak^pearienne. Il semble entendre le Jacques de Comme il vous plaira analysant sa mélancolie qui n'est ni celle du savant, ni celle du musicien, ni celle du courtisan, ni celle du soldat, ni celle du juriste, ni celle d'une femme, ou encore Mercutio citant les difTérentes classes d'hommes que la reine Mab visite dans leur sommeil, et les amants qui rêvent d amour, et les courtisans qui rêvent de révérences, et les légistes qui rêvent d* honoraires, et les curés qui rflvent de bénéfices (t). Mais Liebetraut n'a pas la verve ardente, étin celante, intarissable de Mercutio et ce délire charmant d'une fantaisie qui se plaît a inventer l'impossible, à vagabonder à travers l'absurde, A portraiturer avec amour cette petite reine Mab, trottant dans la noisette vide qui lui sert de char sur le nez des g-ens endormis. Mercutio et les clowns de Shakspeare, te Benedict de Beaucoup de bruit pour rien, le Jacquts et la Rosalinde de Comme il vous plaira ont naturellement rimag-înation passionnée et folie; ils parlent sans cesse sur tous les sujets qui leur passent par la tête et ils se grisent de leur parole; ils volent ag"ilement d'idées en idées, en semant de tous côtés les saillies de leur esprit pétillant. On ne peut se les représenter autrement; ils ne vivent qu'au milieu des antithèses et des concetti ; Télémentde leur

(i) Voir encore la dîgscrUlion Je Jaeqii^fï sur le monde, Ihéâïre dont les actei* sont fes sept ài^s de Ift vie^ et les acteiirR loijs Icr hommes; il y a la une énuraérationt une peinture vive et salihqtie des professions, el l'on y voit fignrer It â^ldât et le juge- Gœlhc avait pu la lire dans la seizième des Lettres de Gerstenbefg (éd. Weilcn, i34)»

âme est l'exagération, non pas grossière et monstrueuse, mais légère, riante et gracieuse, gardant, malgré tout, un air de gentillesse et de mignardise. Liebetraut ne semble pas s'abandonner à lui-même et à sa propre nature. On a plaisir à l'écouter lorsqu'il se moque du pédant Oléarius qu'il interrompt à chaque instant; mais sesjeuxde mots sur la sympathieei sur le deooir delà. femme sont forcés. Qui ne préfère à toutes ces subtilités le petit récit de sa mission à Jaxthausen ? Rien de plus rapide et de plus expressif dans sa brièveté. On devine, en lisant ce bulletin de son expédition, ses talents diplomatiques; il aie ton insinuant et mielleux; il enlace peu à peu Weislingen de ses paroles doucereuses et caressantes; c'est le chasseur habile, infatigable, qui tourne sourdement autour de sa victime, se rapproche d'elle insensiblement, la fascine et soudain lui jette le lasso, l'entraîne avec lui, surprise et vaincue (i).

Ces minces imitations de Shakspeare importent assez

(i) L'expression « le grondeur chien Conscience » {der knarrische Hofhund Gewissen, I, i)est shakespearienne, et c'est ainsi crue le roi dit dans Peine d'amour perdue (1, i, v. 4) « cormorantaevouring time » . Du bist zum Dichter geworden, « te voilà devenu poète », s'écrie Weislingen lorsque Franz lui fait l'éloge d'Adélaïde; comp. dans la même pièce de Shakespeare le mot d'Armado (I, 4) î « I shall turn sonneteer » .

peu. Le grand point, c'est que Tauleur de Gœts met, comme Shakspeare, un élément comique dans une pièce donl le fond est tragfîque; c*est qu'il mêle au tumulte de la guerre et aux fureurs de la jacquerie les plaisanteries de Lîebetraur, C'est que, comme Shakspeare, ii représente un peuple de figures, les unes chevaleresques, les autres populaires, appartenant à toutes les classes de la société, seigneurs et moines, soldats et paysans, bourgeois et artisans, femmes et enfants. C'est quBj comme ShakspearCj il fait parler à cbacun de ces nombreux personnages sa propre langue, la langue qui sied à son émotion du moment, à son tempéra ment > à son état. C'est que, comme Shakspeare, il prend une chronique du mojeo âge qu'il découpe en scènes. Mais, de même que les imitateurs de Gœts n'en reproduisirent pour ainsi dire que l'extérieur et le détail infime, de même Gœthe n'a reproduit souvent que les petits côtés de Shakspeare- On sent que le drame n'a d'abord été qu'une esquisse jetée d'enthousiasme sur le papier, sans ordre ni plan, telle qu'elle était inspirée à récrivainpar i'orage de son cœur. Gœtz a le décousu d'une œuvre improvisée; si Ton n'y pratiquait des coupures, il serait absolument injouable; c'est un drame livresque ou mieux encore, c'est, non pas un drame, mais une biographie dramatisée (i) ou, selon l'expression de Tieck, un roman dramatique, une nouvelle scéuique (2), Gœthe

(i) Ge&Ghichte GoHfrleds oon Berikhinqen mit der eisernart Hand dratïiatisîrU tel esi le litre de L'esquisse, (aj 6*^5 . Schri/ien von Lens;, I, p. xxxy.

il dialog*ué une partie de la Chronique du chevalier, ï*aE3 Tadapter aux convenances du théâtre; il n'a même pas dans la première édition numéroté les scènes.

L action est tantôt ici, tantôt là. Le troisième acte nous transporte dans un jardin d'Augsbourgp, puis au château de Jaxlhausen, puis dans le camp de Tarmée d'exécution et derechef à Jaxthausen^ ensuite à Bamberg", puis encore à Jaxthausen, puis dans une forêt que barde un marais, puis de nouveau dans le camp des Impériuux, puis à Jaxthausen, et une troisième fois dans le camp de Tarmée d'exécution, puis dans les raoDta^nes, sur une bruyère, sur une hauteur couronnée d'une touTj dans le camp des Impériaux et à Jaxthausen, pui^, pour la cinquième fois, dans le camp des Impériaux et dans le manoir de Gœtz, et là, dans une chambre, dans la cuisine, dans une salle, puis dans la cuur du donjon, el enfin dans la chambre qui renferme les armes. Cet acte contient vingt et une scènes, et la toile devrait se lever ving-t et une fois!

Les trois derniers actes du drame offrent le plus de prise à la critique et l'on peut leur appliquer le mot de Herder, que v tout dans le Gœtz n'est que pensé )).Ils ne sont pas assez étoffés et n'ont pas la môme abondance, la môme suite de détails que les deux premiers. Les scènes se pressent, s'accumulent, courtes et hachées menu pour la plupart; l'action se hâte, se précipite vers son terme avec une vitesse étourdissante ; les personnages passent sous nos yeux sans qu'on ait presque le temps de les voir.

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Shakspeare, comme dit Plerder^ avait ^âlé Gœtbe. Le jeune Francfortois avail cru qu'il sul'fisail de mettre en drame la Chronique de Gœtz sans se soucier des unités, à Ja Sbakspeare et non à la française.

Lessing- n'avait -il pas comparé la trag-édie fraoçaise à la miniature d'un chaton de bague et la trag-édie de Shakspeare k une immense fresque? N'avait-il pas exalté la passion profonde et intense qui respire dans Othello et Bornéo ? a La moindre des beaut(5s de Shakspeare, avait-il dit^ est marquée d'une empreinte qui crie d'emblée à tout le monde : je suis à Sbakspeare, et malheur à la beauté étrangère qui a le cœur de se placer auprès d*elle ! »

L'école nouvelle alla plus loin encore dans son dédain des Français et son admiration pour Shakspeare. Elle rejeta toutes les unités, même l'unité dWtion, que Lessing voulait conserver ; elle déclara qu*il fallait imiter Shakspeare sans scrupule et sans réserve.

Gerslenberg ne voyait dans les pièces de Shakspeare que de vivants tableaux de la nature morale et n'y trouvait d'autre unité que Tunité d Intention et de composition ; dessiner les mœurs, reproduire les caractères avec un soiu fidèle, tracer une hardie et légère esquisse de la vie, créer a un certain tout qui a un commencement, un milieu et une fin », voilà, selon Gerstenberg, ce que devait faire l'écrivain dramatique, voilà ce qu'avait fait Shakspeare et quelle avait été sa première et plus importante qualité.

Herder raillait le respect des Français pour les uni-

(6 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLExMANDE

tés. Il les nommait de misérables maîtres de cérémo-» nies, les savoyards du théâtre, les horlogers du drame, des gens qui tiraient leur montre à chaque scène, comme s'il n y avait pas dans Texislence des jours qui sont des heures, des heures qui sont des jours, des veilles qui semblent des années, des situations où l'âme vole par delà le monde et le temps , franchit les contrées et les espaces I Les héros des « nouveaux Athéniens » n'étaient, à ses yeux, que des héros à la Sénèque ou des ombres sans consistance et caractère ; leurs acteurs, que de jolies et décentes poupées qui manquaient de vie; leurs tragédies, que des recueils de belles sentences. Et ils reprochaient à Shakspeare de ne pas suivre les règles I Mais et le génie est, plus que la philosophie et le créateur, autre chose que l'anatomiste. » Or, Shakspeare était créateur. Chacune de ses pièces est une history dans le sens le plus large du mot ; elle représente un grand événement ou une grande destinée, un merveilleux ensemble, un monde vivant et qui paraît véritable et authentique, un Pan,unUniversum, pareil au dieu gigantesque de Spinoza !

Gœthe pensait comme Gerstenberg et Herder.

« Après avoir lu Shakspeare, écrit-il en 1771 dans un discours qu'il compose en l'honneur du poète anglais et qu'il envoie de Francfort à ses amis de Strasbourg, je n'hésitai pas un seul instant à renoncer au théâtre régulier ». Il qualifie de prison l'unité de lieu et de chaînes pesantes les unités de temps et d'action : « Maintenant que je vois tout le mal que

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m'oût fait ces messieurs des règ-les dans le trou où ils m'enfermaient j que je vois combien d'âmes libres y rampent encorej mon cœur ae briserait si je ne leur déclarais la gfuerre, si je ne cherchais à renverser leurs bastilles I s 11 se moque des pièces des Français qui se ressemblent toutes comme des souliers mis sur la même forme, et de la prétention qu*ils affichent de prendre les Grecs pour modèle : « Petit Français, Franzhschen^ que veux- tu faire de Tarmure grecque trop g-rande et trop lourde pour toi? 35 Parlez-lui des pièces de Shakspeare ! Sans doute ses plans ne sont pas des plans ^ Mais quel mag;nifique kaléidoscope où ce au fi! invisible du temps Thistoire du monde se déroule sous nos yeux ! » Et quels caractères l ft Nature I Nature ! Rien de si nature que les hommes de Shakspeare I ^

Comme Shakspeare, Gœthe rejette donc les unités. Comme Shakspeare^ il n'a pas de plan. Comme Shakspeare, il fait de sa pièce un kaléidoscope. Que de choses, dans le GœtZy défilent sous nos yeuxj que d ^incidents divers : Tauberg^e de Schwarzenberg-, le châleau de Jaxthausen, la famille de Gœtz, la réconciliatiou du chevalier et de Weislingen, la cour de Baniber^ et la trahison d'Adelbert pris dans les filets d'Adélaïde, le boudoir de la dame de Walldorf, le Spessarl, un jardin d'Augsbourg^, puis de nouveau Jaxthausen, son investissement et sa capitulation, le mariage de SickiDg-eu et de Marie, la captivité de Gœtz à Heilbrona et eoo retour dans sa demeure, la guerre

des paysans, le tribunal secret, la mort de Weislingen et celle de Gœtz ! Gomme Shakspeare et selon le mot de Herder, Gœthe représente un grand événement, une grande destinée, et c'est ainsi que s'il eût composé le César qui le hanta vers le môme temps, il eût dépeint son héros d'un bout à l'autre de son existence, ce On sent dans tous les membres de ce jeune homme, dit le soupçonneux Sylla, qu'il vous dépassera un jour, » et Gésa rassure à Servi us qu'il sera toujours brave, qu'il souhaite d'avoir jusqu*au dernier moment des honneurs éclatants et les ennemis qu'il mérite, que les « indignes » trembleront tant qu'il vivra.

Mais la matière était trop vaste, trop complexe ; elle écrasa Gœlhe, et les scènes de son Gœtz se succédèrent en trop grand nombre, comme à coups pressés, sans autre lien que son caprice. Tant d'épisodes, tant de personnages, et surtout le rôle important, prépondérant de Weislingen et d'Adélaïde, dont Gœtz n'est pas toujours le point de mire, éparpillent l'intérêt et dispersent l'attention.

Tel est le vice le plus grave du Gœtz : l'absence de suite, le défaut d'ensemble, le manque d'ordonnance.

Une autre faiblesse, d'ailleurs inévitable, c'est que Gœthe n'avait pas analysé les caractères de ses personnages et les mobiles de leurs actions avec assez de délicatesse et de profondeur. G'était, sans doute, dès cette époque, un pénétrant observateur de la nature humaine. Mais il n'avait pas encore un fonds suffisant d'expérience personnelle.

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Gœtz n'est plus, dans les derniers actes du drame, le vigoureux batailleur du début. On voudrait qu'il fît meilleure mine â iiitiuvais jeu et qu'il eiilj au milieu des dang-ers qui menacent sa fin, cette mâle et inébranlable assurance qu'il déployait en face de Tévéque de Bamberg et de 1 armée d'exécution. Mais, dès le troisième acte, on le voit obsédé de sombres pressentiments et comme attaissé sous le poids d'une lassitude qu'il n*a plus la force de dissimuler : «( Je suis tombé bien bas, dit-il à Sicking-en et à Maricj et peut-être suis-je k deux doigts de ma perte, » Dans Taubergc de Heilbronuj il se compare à Tesprit malin qui se démène vainement dans le sac où J'enferme l'exorcisme du capucin. Délivré |>ar Sickingen, iJ se lamente sur lu trahison de Weislingen ; « Je ne sais, depuis quelque temps de riantes perspectives ne peuvent s'ouvrir dans mon cœur; je n'ai jamais été comme je suis maintenant, » Prisonnier après la déroute des paysans qui ravalent mîs à leur tète^il est morne et abattu : « Tune sais pas tout, dit Elisabeth k Lerse, son â^e, ses blessures, une fièvre lente, et plusquetout cela, les ténèbres de son âme, »La vaillante femme essaie de le ranimer, mais il demeure silencieux, il semble qu*uu feu secret le dévore : « Chercherais-tu Gcetis? Il n'est plus depuis longtemps. Ils m*ont peu à peu mutilé : ma main, ma liberté, mes biens et mon nom. Quanta ma tète, qu'importe? Celui que Dieu terrasse ne se relève pas de luimôme. Mon heure est venue. » Il s'est traîné dans le jardinet du geôlier pour jouir encore une fois du soleil,

de l'air pur et de l'aspect d'un beau ciel. Mais pas une de ses paroles ne console ceux qui Tentourent etil plaint Elisabeth qu'il laisse dans un monde corrompu. Cette scène émouvante est dans le goût de l'époque ; elle tient de l'élégie plutôt que du drame; elle produit une impression décourageante. Voilà donc ce fier chevalier naguère si énergique et si actif dans le péril; il n'est plus de taille à braver l'adversité ; il expire désespéré, et les derniers mots qu'il prononce ont laccent triste et accablé de la défaite irrémédiable I II devrait mourir sur le champ de bâtai lie, comme Bayard, le visage tourné vers rennemi,ou dans le château de ses ancêtres, m AoAe/n Vâtersaale ; il meurt eomme un jeune poète, comme Hœlty, le barde mélancolique de la Leine, aurait souhaité de mourir, en plein éclat du renouveau, et ses adieux à la vie se mêlent à la poésie d'un jour de printemps. Il meurt, fatigué de l'existence, heureux d'être affranchi des misères terrestres. Mais ne pourrail-on l'accuser d'insensibilité? Il s'afflige d'avoir «survécu à de nobles amis )).La mort de son page, celle d'un de ses compagnons d'armes, sa captivité même lui ont-elles ôté toute raison de vivre encore? S'il a perdu Selbitz et Georges, il lui reste sa femme Elisabeth, sa sœur Marie et Lcrse.

A vrai dire, Gœtz est au troisième acte abandonné de ses cavaliers et il ne dispose même pas de cinquante hommes pour défendre le passage du Kocher. A vrai dire, il n'a plus, au quatrième acte, .qu'à s'incliner devant la décision impériale et à se retirer sur parole

dans ses foyers. Maïs Goethe nWpHque pas assez au cinquième acte comment Gœtz devient chef des pajsans révoltés. Les hésitations du chevalierj Teraharras dans lequel it s'est trouvé. Je conflit auquel son cœur fut en proie, la crainte que lui inspirent les mena ces des rebelles, le désir de sortir d^une inaction qui lui pèse, rhonneur qui lui commande de ne pas violer son serment etde ne pas quitter son domaine^ lout cela, Gœthc ne le développe pas comme il sejait, amplement et avec clarté. ^

Napoléon, soutenant que la perfection idéale est froide sur le théâtre, disait que le héros oe doit être ni absolument coupable ni absolument innocent, que toutes les faiblesses sont dans notre âme et qu'elles peuvent offrir des couleurs éminemment trag^iques. Goethe n'a pas montré comment Gœtz D'est alors ni absolument coupable ni absolument innocent ; il n'a pas su peindre d'une couleur trag^iquc la faiblesse du seigneur de Berlichingen.

C'est la conscience de cette faiblesse qui d»imoralise Gœtz, 11 s*est engag^é à aider les rustauds à reconquérir leurs droits et franchises. U est donc rebelle; il n'est plus le fidèle serviteur de Sa Majesté : il a commis envers TEmpereur le crime que lui reprochaient les conseillers de Heilbronn.Et voilà pourquoi, il n'est plus recounaissahle ; voilà pourquoi dans Tinsurrection des paysans, le rude Jouteur de jadis ne se redresse pas comme le cheval de race au son de la trompette ; pourquoi il voudrait être â mille lieues de Millenber^, au

foinl du plus sombre cachot de la Turquie; pourquoi rhomme qui jouait dans la première partie du drame le rôle d'un guerrier indomptable n'est plus, dans la dernière partie, que Tombre de lui-même, que le vieux Gœlz; pourquoi il aspire à la mort.

« Ne l'appelez pas un noble héros, avoue Elisabeth, il a rompu son ban ; il s'est associé à des révoltés, à des malfaiteurs, à des meurtriers; il a marché à leur tête. » Mais c'est Gœtz qui devrait tenir ce langage. C'est lui qui devrait dire qu'il se sait coupable, qu'il se sent déchu à ses propres yeux . Il s'écriait à Heilbronn qu'il avait atteint le but de ses efforts, qu'il possédait le nom d'un brave et féal chevalier. Ce nom, ce bon et beau nom, ce nom jusqu'alors si avantageusement connu, ce nom pur et sans tache, il l'a perdu : il n'est plus ce Gœtz si bien famé, et Ton s'étonne qu'il n'exprime pas les regrets déchirants que lui cause sans nul doute sa réputation désormais souillée.

\ On peut critiquer également le caractère de Weislingen. C'est le traître de la comédie d'intrigue, le félon inévitable que les dramaturges opposent à leur héros. Pourtant, Goethe ne le rend pas odieux, ne le peint pas trop en noir. Il a bien représenté son cr balancement douteux ». On assiste avec intérêt aux efforts que lente Adelbert pour rompre le charme d'Adélaïde; on le voit, dans les premiers instants qu'il passe à Bamberg, assailli par les souvenirs de l'hospitalité qu'il a reçue et des engagements qu'il a contractés, livré à toutes les perplexités d'un cœur qui n'est pas

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eocore endurcî, accueillant avec trouble la pensée d'une rupture. Mais 11 semble que, lorsqu^il a pris décidément parû^ sa métamorphose ne soit paiî assez complète. 11 a fait volte-face franchement et sans retour^ il est excité contre Berlichin^en par les récriminations incessantes d'Adélaïde; il le hait, le déleste d'autant plus qu'en son for intérieur il est convaincu de la supériorité morale du chevalier à Ja maîn de fer. Et n'en veut-il pas à Gœt2 de son renom de droiture, de sa popularité, de Taffection que Maximilîeo lui témoigne même en le condamnant? Or, on ne trouve pas en Weislingen la trace do ce sentiment naturel qui nous expliquerait mieux sou acharnement, et Gœthe ne montre pas assez qu'Adelbert est poussé dans la chasse ardente qu'il don ne à son ancien ami par raig-uillon de la vengeance personnelle et de Tirréconciliable ran* cune. Weisliûg-en ne prononce (ju^un seul mot à la fin du cinquième acte : et C'est ainsi que Gœtz disparaîtra de la mémoire des hommes, et alors tu pourras respirer, cœur inseusé ! » Ce mot suffit-il ? Et la jalousie qui torture le mari d'Adélaïde n'est-elle pas trop brièvement décrite ?

De même, le caractère d'Adélaïde n'est pas assez profondément creusé. Gœthe n'est pas descendu dans les détails de celte curieuse analyse. On n'en tend pas la noble dame retracer les joies et les tourments de l'ambition, la seule passion qui la domine; on ne sait pas au juste quelles sont ces ff grandes entreprises » qu'elle couve en son sein ; on ignore son passé. Et

pourquoi trahit-elle Weislingen pour un simple page? Donner des droits à Franz, c'est commettre plus qu'un crime, c'est commettre une faute.

Est-il possible que Marie oublie si vite Weisling-en, qu'elle guérisse si rapidement de son inclination pour le brillant cavalier dont elle rêvait avant qu'il vînt en prisonnier à Jaxthausen? Elle s'écrie, à la fin du drame, lorsqu'elle revoit Adelbert mourant : « Que je Tai aimé, et maintenant que je suis près de lui, je sens avec quelle ardeur I » Elle n'a donc épousé Sickingen que par dépit ou pour être châtelaine; mais dès lors elle cesse d'être la Marie douce et touchante que Gœthe nous a peinte et que Weislingen représentait comme un ange du ciel, faite d'innocence et d'amour; elle n'est plus qu'une jeune fille ordinaire.

Enfin Gœthe n'a-t-il pas trop altéré les traits des personnages historiques et dénaturé la physionomie du temps où il place l'action ? Il est permis de faire dans une œuvre théâtrale de menues erreurs et de légers anachronismes ; l'art est libre et souverain ; encore ne doit-il pas abuser de sa liberté; encore faut-il que l'écrivain comprenne et fasse comprendre le caractère d'une époque et le sens général des événements, qu'il reste dans les données de la tradition, qu'il respecte la vérité en ce qu'elle a de principal et essentiel. Mais Gœthe ne craignait pas de démentir l'histoire, et il ne savait pas, comme Shakspeare, « en représentant un événement mémorable, exprimer tout ce qui

murmurait secrètemeat daos rajr(ï) », On Ta loué d^avoir évoqué la Réforme dans la pei'soaoe du frère MarliD, qui ue sérail autre que Luther, Mais c'est sg moquer que d'envisager dans le moine Martin Finstigateur du g^rand mouvement relîg-ieux du xvi^ siècle* S'il a le niÈme nom que Luther, s'il est Augustin, comme lui, s*il appartient, comme lui, au cou veut d*Erfurt, il ne parait que pour déplorer le vœu de chasteté que rÉg-lise lui impose et rendre hommage à la loyauté de Gœtz : a Dieu, je te remercie de m 'avoir fait voir cet homme que détestent les princes et vers qui se tournent les opprimés 1 »

On n'est pas moins choqué de Tattitude pileuse de Tempère ur Maximifien. G*est un triste sire, assez semblable au Charlemag^ne des chansons de geste. Et pourtant sa belle prestance et sa haute taille, soa amour pour la chasse qui Tentraînait à de périlleuses hardiesses, ses ^randeschevaucbèes, ses prouesses dans les tournois, ses sucrés à la guerre, par exemple à Guinegfaie en c^itei Journée des éperons ou il mit Tarmée française en déroute et captura La Palice et Bayai'd, son mariage romanesque avec Marie de Dourg-ogne, tout cela ne fait-il pas de Ma^imilien^ comme de notre François I", un roi-chevalicrou, comme on Ta nommé, comme Ta célébré Anastasius Griin, le dernier eheoalier? Mais^ pour mieux montrer Tanarebie du temps, Gœthe a rabaissé, diminué MaximilieUj et le souverain

\v) VoirTè^ude Shakspears and kein Ende.

qui fut mainte fois sans argent, mais qui réussit dans la plupart de ses entreprises, est un prince impuissant, chagrin, assombri par de nombreux insuccès (i).

Le petit-fils de Maximiiien, le futur Charles-Quint, n'agit pas dans la pièce; mais il est question de lui; on sait qu'il aime Adélaïde, et la châtelaine le regarde comme un homme remarquable, digne du pouvoir suprême. Est-ce la peine d'introduire un des plus grands politiques, sinon le plus grand, du xvi® siècle pour l'engager dans une intrigue d'amouret ne lui faire jouer d'autre rôle que celui d'un galant?

Gœthe croyait peut-être, en mettant sur la scène une foule de personnages, reproduire tous les aspects de l'époque, toutes ses grandeurs et ses misères. Mais il montre un coin du tableau, et non le tableau entier. On n'aperçoit même pas dans un demi-jour Ulrich de Hutten, et cet autre Ulrich, duc de Wurtemberg, dont Hauff a si bien raconté dans Lichtensiein l'orageuse destinée. La lutte que soutient Gœtz n'est qu'un mince épisode de la mêlée universelle des opinions et des intérêts qui s'agitaient alors en Allemagne, et l'on comprend que Hegel ait pu, à propos de l'ouvrage, parler de la « pauvreté du sujet (2) ».

Le chevalier à la main de fer est-il d'ailleurs, comme le prétendait Gœthe, le défenseur du droit? Est-il le martyr de la liberté? On ne peut s'empêcher de se dire

(i) M"»» de Staël a déjà remarqué que « le règne de Maximiliea n'est pas assez caractérisé » .

(2) Hegel, Vorlesungen ûber Aesthetikf î, p. 882.

GOETZ DE BERLÎCHINGEN 67

qu'il a toul le monde contre lui, l'empereur, les princes, les évêques, Jcs paysans mêmes, et qu'il meurt

vaincu, sans laisser un vengeur. « Malheur, s'<îcrie Lerse, à la poslêrité qui le méconualtra î i& Mais cet appel à Tavenir n'est qu'un faible moyen de relever le héros et de le g-lorifier. Il eût fallu montrer en lui et au-dessus de lui une puissance qui, un instant abattue, resurg-irait et dominerait plus tard. En réalité, il représente l'Age féodal, brûlai et anarchique; il combat la civilisation nouvelle et, fatalement, inévitablement, il succombe. L'évfiquc de Bamberg avec toutes ses ruses et sa perfidie, le bourg-mestre de Nuremberg^ avec tout son esprit (i), les marchands que le chevalier a rançonnés et qui se la ment eut misérablement devant Maximîlien^ les bourg'eois de Heîlbronn, forgerons, charpentiers, tonneliersj si ridicules qu*ils soient lorsqu'ils s'arment de piques et d'épées et bien qu'ils tremblent à rapproche des cavaliers de Sicking-en, voilà les vainqueurs. La politique a raison de Thomme de guerre • Gœtz n'emploie que les moyens matériels et ne connatt que la violence; il ignore qu'on peut établir la justice et la liberté, non seulement par le poing*, mais par l'intelligence, par l'adresse et la persuasion- La politique n'est à ses yeux que mensong-e et traîtrise; il ne sait pas qu'elle peut par le maniement des Ames, parle ménag-ement et la conciiiation des intérêts, produire de

(i) Gceitj II, ^H On disait en proverbe : « La force de Venise, la magnificence d'Aupr&bqurg, Je commerce de Strasbourg, I esprit dt Nuremberg^ Vor d'Uim saut célèbres dans le moûds eûtier. »

iS ET [IDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

mcillâurs résullats que la lance et Tépée. Si honnête qu'il soit, il s*oppose au progrès, il est ladversaire de JhIoi, a Vis dans loa château, dit Marieau petit Charles, on trouve mst-z d'occasions pour faire le bien sur ses propres domajocs; les chevaliers les plus loyaux commettent dans leurs expéditions plus d'injustices qu'ils n en ri^pai eut. ^ Ce mol de Marie est un des mots les plus vrais du drame : Gœtz fait le mai en voulant le bien ; il désire réprimer le désordre, et il en est le fauteur et le soutien (i).

Guizot écrit j dans une de ses leçons sur le xv« siècle finissant, qu'un pouvoir nouveau s'élevait alors, que le despotisme naissait, que cette révolution, bien que combattue, bien que déplorée par nombre d'esprits, était utile; fi Ce qui fait la vie sociale, c'est la sécurité et le progrès. Les anciennes libertés n'avaient pu donner ni la sécurité ni le prog'rès;on les chercha ailleurs, on les demanda k d*autres principes, à d'autres moyens (2).» Mm' de Statïl ne condamne pas formellement le chevalier à la main Ce fer; mais elle remarque qu'il vivait en un temps où chaque château était une forteresse et chaque sef^ucur un souverain, que rétablissement des troupes de ligne et l'invention de l'artillerie avaient changé les choses, qu'il s'était introduit une espèce de force abstraite qu'on nomme état ou nation, que les

(i\ CiOulhi- ne diL'il pas plus tard dans sa Mascarade de 1818 : «I U AidiiL tt nuibiU ii\ ou bien el du mal... »

Er huff und schadete ..

That Recht und Unrecht...

(a) HUtoirtdela Civilisation en £arope,Xb letton, pp. 3io-3ii.

GOETZ DE BERLIGHINGEN 69

individus perdaient par conséquent toute leur importance, et qu'un caracLère, tel que celui de GœXZj souffrait de ce changement (i). Ne peut-on ajouter que cette force qu'on nomme TÉLat devait nécessairement renverser Gœtz? Vainement iUedébat contre le torrent irrésistible qui l'entrai oe» Ses efforts, sig;éDéreux qu'ils soient, ne prévaudront pas sur la puissance occulte et souveraine des événements, a La vag-ue qui le porte, dit Goethe dans la Mascarade de 1818, passe sur sa tête et leng-loutit. » Si tous agissaient comme lui, si tous pratiquaient la loi de Lynch ^ la aociétu resterait à l'état sauvage. Le monde féodal, dont Gœtz est la dernier tenant et demeurant, doit donc finir et céder la place à une autre société, moins grandiose et plus corrompue, où Ton trouve moins d'honneur, moins de courage et de force héroïque, mais aussi moins do violences et de désordres. Cette nouvelle société, à la« quelle appartiennent Tempereur Maximîlien, Vi\è^u% deBamberg, Weislingeo, est déjà née ^ elle va peu à peu s'asseoir, se stabiliser ; elle saura par sa police et par une justice plus exacte donner à chacun la paix, le repos et tous les biens qui sont le propre de Tâg-e moderne,

Gœtz n'est, en effet, qu'un Rnabritler, un cheva-« lier-brigand, et, sans le vouloir, Gœthe le représente ainsi dans un passage de son drame. Lorsque Berlichingenexpose son idéal de gouvernement, il souhaite que les princes soient, comme le landgrave de HanaUj

(i) De V Allemagne, pp. 970-37 1.

aimés de leurs voisins et de leurs sujets, qu'il n'y ait plus en Allemagne de tètes turbulentes, et il assure qu'en ce cas il purgerait les montagnes de loups ou bien qu'il combattrait les ennemis de l'Empire à la frontière, qu'il risquerait sa peau pour le bonheur de tous. Mais au moment où il fait cette profession de foi, il est assiégé par l'empereur, par son cher empereur, et, selon l'expression de Georges, il risque sa peau pour la sauver. C'est qu'il a, lui aussi y la tète turbulente ; il est de ces hommes qui troublent l'Allemagne. Il déclare superbement que l'Empire ne le regarde pas, das Reich geht mich nichts an, et s'il ne reconnaît an-dessus de lui que l'empereur, s'il ne veut dépendre que de l'empereur, s'il n'entreprend rien contre l'empereur et la maison d'Autriche, il met audessus de l'empereur la liberté. Or, cette liberté qu'il vante, c'est sa liberté à lui, Gœtz, la liberté de faire ce qui lui plait.

Il faut dire que Gœthe n'avait ni le tempérament dramatique ni l'instinct historique. En plus d'un endroit du GœtZy on sent l'inexpérience de la scène, et il j a parfois des menus détails inexplicables. On ne sait pas au premier acte comment Franz, qui vient de Bamberg et à qui <r la fatigue et la faim ont presque ôté l'usage de la parole », a pénétré le secret des fiançailles de WeisHngen et de Marie. On ne voit pas clairement, au deuxième acte, comment Selbitzet Liebetraut connaissent déjà la réconciliation de Gœtz et de Weislingen. Au troisième acte, Gœtz prie Sickingen

de quitter Jaxthausea le soir même, et au bout de quelques instants Georges annonce qu'il a vu briller les piques des Impériaux aux rayons du soleil levant. Quel est ce « duc orgpueilleux » dont parle Adélaïde? G*est évidemment Ulrich de Wurtemberg*; mais son nom n'est pas prononcé dans le Gœtz, et Ton ignore pourquoi il s'est emparé des domaines de la châtelaine.

Une seule des pièces de Gœthe, une des moins connues, ClavijOj est vraiment faite pour la scène, et en- ' traîne le spectateur. Nulle part Gœthe n'a déployé autant de verve, autant de puissance dramatique, ni une aussi grande science du dialogue. Fortement eon-^ çu et habilement conduit, Clavijo est sa production la plus théâtrale. Mais ses autres pièces n'ont pas les qualités essentielles du genre auquel elles appartiennent ; leur mérite ne consiste ni dans la composition, ni dans l'action ; elles ne vivent que par une profonde observation de la nature humaine, par la beauté du style, par la grâce des détails. Rien de plus faible que l'action de TiE'^mon/ commencé en 1776 et terminé en 1787; on y voit paraître comme dans lé Gœtz^ comme dans les pièces de Shakespeare des soldats, dés bourgeoiset des hommes du peuple; mais l'amour de Glaire et d'Egmont est le seul nœud qui lie les parties de ce drame très mal cousu. Iphigénie est un chef-d'œuvre par la perfection de la forme, mais c'est moins un drame qu'un magnifique morceau de poésie. Comme Ipliigé" nie, le Tasse est plus lyrique que dramatique, t La ligne droite et sévère que doit suivre le tragique, disait

7ï ÉTUDES DE UTTÉRATURE ALLEMANDE

Schiller à Goethe, ne coavîenl pas à votre nature qui aime à se développer avec plus de liberté et d^abandon: le trag^ique doit song'er au public, à l'impression extérieure et a a bat où il tend; tout cela vous gône; vous èles né pour être poète dans Tacception générique du mot, et non pour être poète dramatique, »

Gœlhe n'avait pas, non plus, le tour d'imag-ioatîon nécessaire pour reproduire par une heureuse évocation la vérité historique. On est tenté de lui appliquer le mot de Tabbé Arnaud à Diderot: ^ Vousavez Tinverse du talent dramatique^ il doit se tran^sformer dans les personnages et vous les transformez en vous, w II exprime dans GœIz et il exprimera dans ses drames postérieurs sa destinée et ses impressions personnelles. Quel est le héros de son E g mont? Est-ce le seigneur des Pays-Bas, la vainqueur de Gra vélines, guerrier et politique à la fois, patriote marié à une noble femme et père de nombreux enfants, qui, avant de montera l'échafaud, recommande son âme à Dieu et sa famille au roi d'Espag-ne ? Est-ce le martyr de Tindépendance, dont la patrie portera le deuil, dont les Bruxellois recueilleront le sang dans leurs mouchoirs? Non pas; Egmont, c'est Goethe beau, séduisant, aimé d'une jeune fille du peuple naïve et dévouée, indifférent à la politique, ennemi des luttes violentes, portant légèrement le poids de la vie.

Voulait-il, en composant Gœtz^ retracer une image exacte et complète de l'époque ou avait vécu le chevalier? Voulait-il même représenter le chevalier, telqn'il

GOETZ DE BERLIGHINGEN 73

avait dû être, tel qu'il respirait encore dans la Chro^ nique? Il ne cherchait qu'à dramatiser les sensations qu'il avait reçues de rautobio^raphie de Gœtz, Il n'écrivait sa pièce que pour déplorer la défaite des g-ens de cœur comme Gœtz, pleins d'éuerg^ie et de courage. Voyez, semblait-il dire au public, avoui^-nous aujourd'hui des hommes d'une initiative aussi vig-oureuse et d'une âme aussi fortement trempée (i)? îl se plaisait à peindre ce qu'il ne trouvait plus de son temps, des passions et des caractères qui avaient je ne sais quoi de primitif, de puissant. El tout en montrant ce qui l'avait séduit dans Gœtz, ce que Gœtz a d'impétueux et de saillant, il prêtait au personnage quelques-uns de ses propres traits. Lorsqu'il déployait aux yeux de l'Allemagne la fierté magnanime de Berlichingen, c'était un peu de lui-même qu'il donnait en spectacle. L'amour de l'indépendance, dont Gœtz est animé, n'est autre que l'amour de Gœthe pour la liberté ; comme son Gœtz, l'orgueilleux poète sent le besoin impérieux de vivre en pleine possession de soi ; comme son Gœtz, il ne veut être au service de personne ni dépendre de qui que ce soit.

S'il faut se soumettre, il ne se soumettra qu*à un de ceux qu'il nomme les héros de Tesprit, el lorsque le moine Martin dit à Gœtz que c'est une volupté de voir un grand homme, c'est le jeune Gœthe qui parle par

(i) « Voilà, s*écria alors un critique (Bràun^ I«i8)j nn AUemand comme nous ne pouvons plus Tétre, mais comme qous déâ irons que d'autres le soient 1 i>

la boache de raugustin, le jeune Gœthe qui sMncH- Dait si respectueusement devant Herder ; qui souhaitait de presser contre son cœur un grand homme en lui criaot avec Tenthousiasme de Famour « mon ami et mon frère ! ït; qui désirait^ pour embrasser Socrate, être Alcibiade pendant vingt- quatre heures et mourir ensuite; qui jette à Shakspearc cette invocation passionnée : a mon ami, sî tu étais encore parmi nous, je ne pourrais vivre qu*avec toi, et quelle joie j'aurais à jouer le rôle de Pelade, si tu étais Oreste î »

C'est surtout à Wesïing-en qu'il a communiqué quelque chose de luî-mème, (< Certes, celui-là seul est heureux et ^and, qui^ pour être quelqu'un, n*a besoin ni de dominer ni d'obéir î » Celte réflexion de Weisling-en ne sort-elle pas du cœur de Goethe? Weislingpen est une création de son esprit, 11 ne Ta pas pris dans la Chronique de Gœtz ; il Ta nourri de ses souvenirs et de ses remords. En retraçant Tamour de Marie et de Weislingen, il se transporte par la pensée dans un village d'Alsace, dans ceSesenheîm où, plusieurs mois auparavant, s'étaient réalisés les rêves de son enfance, où il avait trouvé les « jardms féeriques » auxquels il aspirait, où il avait « repu ses yeux: d'un horizon de félicités», et il revoit Fréd(5rique Brion, la fille du pasteur, la « petite » qu'il a laissée triste et malade. C'est Frédérique qu'il peint dans cette Marie de Berlichins;-en qui se morfond à Jaxlhausen et qui consume sa vie à. frémir et à prier. De môme que Weislingen abandonne Marie* de même Gccthe a abandonné Fré-,

dérique. Non sans lutte, il est vrai, non sans hésita* lion, et Weislingen a les fluctuations de son âme, de son animala vafftila^ qui ressemblait à la girouette du clocher, Adelbert dit à Adélaïde ; « 11 faut que je parte- . . nou , je ne le puis. . . ne me regarde pas ainsi» 9 et il diffère son départ jusqu*au lendemain on au surlendemain. Gœïhe L^crivait pareillement de Sesenheim qu'il était entre Tenclume et le marteau, qu*il partirait ou ne partirait pas, qu'il voulait partir, mais que sa voïOTJté ne pouvait rien contre les visages qui Tentouraient. Au contraire de Sîckingen, qui croit que nous faisons notre destin, Weisliogen s'écrie une foi» que les hommes ne se conduisent pas eux-mêmes» qu'ils sont la proie de méchants esprits dont Tinfernal caprice s'exerce à les perdre, et c*est ainsi que Gœthe, vers la fin de son séjour en Alsace, se sentait livré à d'invisibles puissances qui le poussaient à leur gré. û Dans le temps, lit*on en ses Mémoires^ ou la situation de Frédérique me causait une douleur cruelle, je recourus de nouveau, suivant mon ancienne habitude, è la poésie, et continuai ma confession acuoulumée pour mériter par cette expiation volontaire Tabsûlulion de ma conscience ; les deux Marie tie Gœls et de 67avijo et le triste rôle que jouent leurs amants pourraient bien avoir dû leur naissance à ces idées de repentir- » Il pria Salzmann d'envojer un exemplaire du Gœts W Frédérique : ^ La pauvre Frédérique, disait-il, serait un peu consolée en voyant que Tin fidèle Weislingcn meurt empoisonné, h On a même conjecturé que ce

nom de Weislingen venait de l'Alsace: un Weislingen, enrag-é catholique et auteur d'un Hatten démasqué, avait fait ses premières études à Drusenheim, près de Sesenheim, et Briou, le père de Frédérique, le citait dans ses conversations; Gœthe aurait baptisédece nom lad versai re de Gœiz (i).

D'autres personne g^es du Gœiz rappellent encore que l'écrivain a mis dans son drame comme ailleurs ses afFections et ses haines. Le soldat de Truchsess qui se présente à Goet^^pourle servir sans solde durant un an, devient Lerse de Bouxwiller, un des amis et des commensaux de Gœtbe à Strasbourg". G^était un jenne homme alerte, habile à l'escrime, qui jouait dans tontes les querelles le rôle d'arbitre et de ju^e du camp. Il quitta T Alsace en même temps que Gœthe, donna des leçons particulières à Versailles jusqu'en 1773 et fut depuis attaché comme professeur et inspecteur des études à TEcole militaire que le fabuliste Pfeffel avait fondée à Golman Son Histoire de la Réforme à Colmar, qu'il fit paraitreen 1790, compte àpeinecent pagres, mais il l'a composée d'après les documents, avec impartialité, dans un stjle correct et pur, à la manière de Schiller. En Tintroduisant dans son Gœt£j comme Schiller introduisit dans les Brigands le pasteur Moser et dans Gaillaume Tell Jean de Mûller, Gœthe voulut élever, selon l'expression de l'époque, un monument à son ami, a Lerse, dit* il dans Poésie et

{i) D. Jind W., Jll, *îa; Stœber, SaUmann, &7 t Def junge Gœthe ^ 1, ^49-3^4; Wilmanns, Quellenstudien m GceUj 17.

Vérité y avait une grande égalité d'humeur et il oflFrait le modèle d*un bon et ferme caractère; je me sentis donc engagé à consacrer le souvenir de cette amitié, et je donnai le nom de Lerse au vaiUaût soldat qui sait se subordonner si dignement (i)» »

Semblablement, la femme de Gœlz, la châtelaine de Jaxthausen, aura le môme nom que la mère de Gœthe : comme dans Hermann et Dorothée^ la mère du jeune aubergiste, elle s'appellera Elisabeth^ elle aura les mêmes qualités fortes et sérieuses, solides et vertueuses, que Frau Aja.

La ville natale du poète, Francfort, est cîlée dans le drame. C'est de la foire de Francfort que revienuent les marchands de Nuremberg^ qui sont assaillis par Gœtz et Selbitz. C'est près de Francfort, au bord et à un tournant du Main, qu'au haut d*uûe montag'ne couverte de champs et de vignes se dresse Je château de Weislingen. C'est dans les environs de Francfort que s'élevaient ces tours ou Warten^ respectables au moyen-âge, inofiFensives depuis, dont l'une sert d'observatoire au soldat de Selbilz pendant la bataille. Gœlhe fait l'élogede la constitution fraacfortoise. Il représente un légiste pédantesque, Olearius, tout frais émoulu de l'université de Bologne, grand flatteur des piéhits qui peuvent avancer sa fortune. Gel Oiearius, qui latinise

(i) Z). u. W, I, i46. Les coijteiUfKîrflijis o'pi^oraicnt pas k fait. « A TexempJe des Anglais, M. (jodlit û cmjïloyè Je iiornd'mïo personne vivante; Lerse est un de ^cs di^'ues amis qui vil à Ver» sailles » (Chr. H. Schmid, Ueber Ga'U von B^rlidùngen, 6^ \ cL Braun, I|6i}.

son nom alkmand Oelmann,a peut-être quelques traits du bourgmestre de Francfort dont Gœthe a parlé dans ses Mémoires, le savant et vaniteux Olenschlager, commentateur de la Bulle d'or. Il glorifie le droit romain : Beloa Jui, les lois de Justinien sont invariables, incommutables. Quoi ! le tribunal des échevins francfortois ne connaît pas le Corpus Juris, ce livre des livres où Ton trouve une décision prête pour tous les cas et des gloses rédig-ècs par les plus èrudits des jurisconsultes! Des gens qui n'ont jamais étudié aux universités, qui n^ont d autre mérite que leur âge et leur expérience, se mêlent de juger leurs concitoyens! Olearius n'admet pas (ju'uno ville puisse se régir par ses vieilles coutumes; il prétend que tout doit plier sous le code; aussi le peuple de Francfort a failli le lapider. Mais qui ne scnL dans ce passage la haine qu'inspirait à Gœthe la jurisprudence et ce dégoût profond qu'il exprimait dès 1 7GG dans une pièce de vers à son ami Riese : « Tu sais de quelle hpine je poursuis ceux qui ne se sont consacrés qu'au droit et à son sanctuaire? » 11 n'allait guère aux cours de la faculté; il préférait à Leipzig écouter GcUert, Clodius, les professeurs de littérature, et à Strasbourg suivre le médecin Lobstein à son amphiihédlre; il se contenta du titre de licencié et se refusa à prendre le diplôme de docteur : « Je suis rassasié, écrivQÎl-iL k Salzmann, de toute la pratique et ne fais mon devoir que pour sauver les apparences. » On connaît le dédain de son Faust pour la Juristerei et les paroles de Méphislo à l'écolier qui lui demande conseil : « Les

lois se traînent de g*énération en génération, comme une éternelle maladie; ce qui est raisonnable devient absurde et le bienfait nW plus qu*aû fléau; quant au droit qui est né avec nous, hélas [ il n'en est jamais qnostÈon (i). }>

C'est ainsi que Gœlbe a marqué le Gœiz de son empreinte personoelle, C*est ainsi qu^il y a traduit Jes impressions de sa vie morale. Il Jui importait peu d'accommoder sa pièce aux exig-ences du théâtre et de reproduire la réalité de Tliistoire; il s'attachait à peindre des incidents de son existence, à rappeler ses impressious et ses souvenirs eu les poétisant^ à fixer la physionomie de ceux qu^il aimait ou détestait et la sienne propre. On est tenté de lui appliquer ce qu'il disait alors de Siiakspeare, que le tra[sçique angolais anime ses personnag'es du souffle de son esprit et parle par eux tous, qu^on remarque sa parenté avec eux.

fil

Malgré ses défauts, le Gmtz eut à son apparition un succès prodig^ieux. De toutes parts on loua son exécution Yi^oureuse, la puissance de ses efl'ets, la frappante énerg^ie de ses épisodes ; on fut charmé par la

([) D. u. W.^ II, p. 26; Dûtes, p. ^b!\\ lU, p, 25 1; Faust, édit. Schroer, v* 2, p* 27; v. iûig-i6aG, p» 114.

fraîcheur de vie qu'on y trouvait ; on crut, en voyant ces scènes de tumulte et de confusion, assister à une résurrection du moyen âg-e : on admira cette pièce où respirait Tcsprit delà chevalerie explranle, où palpitait encore son enthousiasme martial.

Une ceuvrc ne réussit surtout que parce qu^elle vient à point. Goethe avait saisi le moment. On était fatig-ué des Grecs et des Romains ; on se sentait las de Tantiquité classique; 00 avait soif de nouveauté* Le Gœiz rompait la suite uniforme et solennelle des trag-édies qui ne représentaient que des personnages d'Athènes et de Rome,

Il est vrai que Lessin^^ avait donné Texemple dans cette Minna de Barnhelm^ qui s'ouvre, comme le GœîZj par une scène d'auberg^e ; mais Àîinna n'était qu'une comédie ; il y avait dans le GœU plus de pittoresque et de dramatique j quelque chose de plus hardi et de plus haut, un mouvement poétique, un ton mêle et véritablement tragique-

Klopslock avait célébré Armini us. Mais sa. Bataille d'Hermann, parue en 1769, offre les mêmes défauts que sa Messiade. Klopstockne peut donner un corps à ses héros; ils n'egissent pas, ne vivent pas, et si Klopstock a recueilli dans les historiens latins une foule de détails sur les Germains, il n*a pas su rassembler toutes ces couleurs et en faire uu tableau.

Gœthe ne s'enfonça pas si loin, Il choisît soa sujet dans une époque plus procbe^ plus accessible à ses contemporains; il ne reraontaque jusqu'au svi« siècle;

GOETZ DE BERLIGHINGEN 81

il s'inspira, non de la Germanie de Tacite, mais des mémoires d*un chevalier du temps de Maximilien.

Ce chevalier poiivait*il ki.sser lu masse du public froide et indifférente? N ^était-ce pas un de ces guerriers rudes et forts dont le peuple voyait Ja pesante armure dans les arsenaux et les musées ; un de ces preux dont la lance et I epée, trop lourdes pour son bras, arrachaient des larmes à Frédéric Stolberg ; un de ces ancfitres qui personnifient une nation? Quel Allemand, après avoir lu le drame de Gœthc, aurait oublié ce Gœtz qui se disting-uait des autres hommes non seu* Icment par sa bravoure et sa loyauté, mais par sa main de fer, cette main redoutable dans le combat, iasensibîe au serment de ramitié, et quî ne faisait qu*un avec ]e gant ? a Ah I cette main de fer, dit Weisling^en dans uue rédaction postérieure, elle rend Gœtz plus remarquable encore ; c'est uo miracle et un prodige ; toute rAllemag-oe no parle que de lui et de ses heureux: exploits; on attribue à lui seul les actes de cent autres ï »

Les souvenirs du moyen â^e vivaient donc dans les esprits, et la Chambre de justice établie à Wetzlar» les fûtes brillantes et les cérémonies pompeuses qui se cjîlébruient â Francfort au couronnement de chaque empereur, nombre d'usag-es et de coutumes rappelaient le passé que Goethe avait tenté d'évoquer,

Mùser, — que Gœthe relisait en 18 1 3, lorsqu'il rédigeait k' troisième volume de son autobiographie, pour raviver en lui les impressions de sa jeunesse^ — M6±^er

83 ÉTUDES DE HTTEnATURE ALLEMANDE

ii*avait-il pasnof^iière,dans,scs Fantahies patriotiques ^ loué le moyen-Age avec autant de chaleur que de hardiesse 'Ml se moquait des m lâches » historiens et des savants qut, le bonnet de coton sur la tête, en tonte commodité, derrière des murailles, ni<^prisaient et décriaient cette belle période, celle oiï le ^énie « traTail- Jait dans rhotnme comme dans la pierre et le marbre », celle oà VAUeraag'ne avait montré le plus vif sentiment de rhooneur^ manifesté siipcrieurcment sa vigueur corporelle, déployé le miciix sa noblesse et sa candeur. Selon Môser, le Faust reçhi ou droit du plus fort n'était pas Tceuvre de peuples barbares, et il reprochait à la coûslitution présente d*étouffer les « diversités », les a perfections individuelles » qui font une puissante nation. Une législation commune k tous n'était-elle pas dang-ereuseàla liberté? SimpliHer tout, g^ouverner tout par une poig^née d'ordonnances împrimëesi rég-lementer tout par quelques feuilles de papier, n'était-ce pas frayer la voie au despotisme (r)?

Rien d'étonnant que le drame de Gœthe ait été surle-champ acclamé comme un drame patriotique qui reproduisait avec une vérité saisissante la vieille vie nationale - Le mot deal&ch^ « allemand », revient dans tous les articles qui lui furent consacrés. « Quel sujet entièrement allemand 1 ^s'écriait Biirg-er,et Schubart saluait joyeusement cette pièce (c patronymique *. Un journaliste de Hambourg disait qu' h un patriotisme et

(tï Cf. Juika Schmîdt, Gcsûh, d^ geiitigen Lebms tn Deaisch-

un couri^e pleins de l'esprit allemand brillaient d'un bout à l'autre de l'œuvre » et un critique berlinois^qu'ii était assez singulier de s'appliquer à l'antiquité romaine lorsqu'on ne savait pas une syllabe du mojen-â^e et que le Gœtz avait au moins ce mérite de révéler au public les temps passés de la chevalerie, ces temps où les Allemandes, tout en ne portant ni chignon ni longue traine, avaient déjà de très beaux atours et appelaient leur amoureux non pas mon cher y mais lieber Jange. « Plutôt, lisait-on dans les Annonces savantes de Francfort, plutôt vingt fois des bizarreries comme là Gœtz en renferme, que le trivial bavardage qu'il nous faut avaler; remercions l'auteur d'avoir étudié les anciennes mœurs allemandes ; on ne les avait cherchées jusqu'alors que dans les forêts d'Hermann ; nonssommes Ici sur le véritable sol et terroir allemands. Rien que pour la nouveauté de cette tentative, la pièce devrait faire son chemin. L'histoire de l'Empire germanique est, à vrai dire, une chose que peu de nos poètes ont l'honneur de connaître ; c'est là pourtant qu'il faut aller, si vous voulez des héros, des Allemands, qui ne soient pas inventés à plaisir (i) ! »

Mais tout en prenant le sujet de sa pièce dans une chronique du xvi« siècle, Gœthe exprimait les goûts et

(i) Strodtmano, Barder, î, 129; Wiatcr, Zur Bûhnengesch. des Gœtz, 45; Braun, I, 7, 9, 82, 33; le rédacteur du Mercure allemand dit de même que Gœthe mérite la plus vive recoonaissance de tous les patriotes allemands qui désirent depuis longtemps, non qu'on imite les pièces grecques, mais qu'on traite, comme les Ofecs, rhistoire de la nation.

les tendances de son époque; il avait semé son œuvre de traits caractéristiques qui flattaient ses contempo* rains, et ils trouvèrent dans le Gœtz les id jes qui les passionnaient et ce qui circulait dans lair d alentour : allusions à la faiblesse de TEmpire, à la vénalité de sa magistrature, à la lâcheté de son armée, à l'ég-oïsme de ses princes, amour de la liberté, théories de Rousseau.

L'Allemagne que Gœthe avait représentée était l'Allemagne dont les cœurs généreux déploraient la décadence. Quelle cour que celle de Bamberg! Quels tristes personnages que cet évoque qui ne connaît même pas le nom de Justinien, que cet abbé de Fulda, ce gros buveur ignorant qui n'entend pas les expressions latines les plus vulgaires, que ces nobles qui n'ont d'autre titre de gloire que leur naissance! Quel pauvre souverain que ce Maximilien, qui voudrait faire des réformes et qui rend décrets sur décrets sans songer qu'il est plus facile de voter un décret que de Texécuter et que parmi tant d'ordonnances, les princes n'appliquent que celles qui favorisent leurs tripotages ! Aussi est-il profondément découragé. « Quand je regarde en arrière, dit-il à Weislingen, je suis sur le point de désespérer. Tant d'entreprises inachevées ou avortées! Et tout cela, parce qu'il n'y a pas dans l'Empire de si petit prince qui ne mette ses fantaisies au-dessus de mes pensées ! » Et Gœtz, assiégé dans sa forteresse, s'estime plus heureux que Maximilien : ce II faut que rEinpereur attrape les souris pour le compte des étajts

GOETZ DE BERLICHLNGEN &S

de TEmpirej peodaui que Jcs rais rong-ent ses propres domaines, et je sais que parfois il aimerait mieux êlre mort que de rester plus longtemps Tâme d uû corps si mal bâti* d Le drame fait donc pressenlir la ruine prochaine de l'Empire: il semble, en Je lisant, qu'on voie le sol s'eflbndrer et TédiBce s'affaisser pou à peu ; des craquements sinistres annoncent déjà ïe futur écroulement, et Ton pense à ces maisons de Francfort oà Gcethe enfant jetait un œil curieux: superbes et proprement tenues à rextérieur, elles offraient au dedans un affreux désordre, et leur brillant dehorSj comme un mince crépi, recouvrait un mur près de tomber en poudre (i)-

Quel spectacle offrait alors la Chambre impériale de Welzlar, que les publicistes nommaient le jojau de la constitution allemande î Ce tribunal, qui siégeait à Spire au temps du chevalier à la main de fer» avait été traosféré à Wetzlar depuis 1689. Gœtbele vit de près et il en a mcntré les vices et les abus dans un passage de ses mémoires. 11 expose que les assesseurs du tribunal étaient en nombre insuffisant, que les rapporteurs se laissaient solliciter, que plusieurs avaient vendu leur suffrage, Joseph II tenta de remédier au mal en créant une Visitation ou inspection. Les résultats de Tenquéte furent effrayants : on constata qu'il était impossible d'expédier les affaires courantes; il y avait vingt mille procès en retard, il fallait en réviser cinquante mille

autres, et Ton ne pouvait en jug-er aDnuelIcment que soixante; enfin, certains assesseurs avaient commis dés malversation 3 inouïes, A T époque où Gœthese trouvait à Wetzlar, la Visitation, établie en 1767 « pour la recherche des faiblesses et des besoins de la Chambre impériale >s poursuivait activement ses travaux; elle avait découvert qu'nn habitant de Francfort servait d'intermédiaire aux solliciteurs et trafiquait de ses recommandations ; elle savait que trois assesseurs avaient manqué g^ravement aux devoirs de leur chargée, et parmi eux Jean-Hermaon -François dt^Papins, représentant du cercle de Bourgogne. Ce prévaricateur j qui appartenait à la Chambre depuis 1756^ fut cassé en 1774, et c'est lui que Gœthe désig-nait dès 1773, dans Gœts de Beriichingen^ sous Tana^ramme de Sapnpi. Tout le monde reconnut en cet impudent Sapupi, qui recevait force florins des deux parties et les renvoyait dos à dos, le membre de la Chambre impériale (i).

L'armée de TEmpire paraissait dans le GœtSt en même temps que sa justice. Les troupes qui se sauvent dans trois eng^ag-ements successifs sont ces troupes des cercles, mises en déroute par Frédéric II, et à jamais atteintes de ridicule depuis lag'uerrede Sept-Àns. 11 ne faut pas croire que les Allemands du xvi« siècle se soient battus ausssi lâchement que r« exécution » envoyée contre le château de Jaxthausen ; elles étaient composées de vaillants soldats, de ces lansquenets de

(1) Gœthe JahrbtLck, III, pp. 34i-343*

GOETZ D£ BEHUCHINGEN 87

Frundsberg qui gagcnèrent la joarnée de Pavie et prirent Rome d'assaut» de ces escadrons disciplioés et solides qui sous Truchsess de Waldbur^ sorvaieût la lig-ue de Souabe, défirent Ulrich de WurLeniberg et écrasèrent, devant Wûrzbourg^, les paysans révoltés. Mais Gœthe pensait à cette armée des cercles que le prince de Saxe-Hildburghausen cotximaadait à Rossbacb et qui s'enfuit, prise d'une terreur panique, sans presque rendre de combat (i). On s'élail beaucoup moqué de ces malheureux conting^ents qui manquaieut d'expè^ rience et de bravoure; on les avait surnommés les Beissausser ou les capons, et Ewald de Kleist les appelle les parties honteuses de rAUemagae. Gœthe les raille à son tour : « mes hommes, dit Lerse, ont détalé comme des soldats de l'Empire ,t& et récrivftio donne par méçarde le titre moderne à'ofjîciers aux deux lieutenants du commandant impérial. L'un de ces chevaliers, plein d'orgueil et de forfanterie, hAble â chaque instant et fait grand fracas j usqu'â ce qu'il rencontre Gœtz et décampe, confus, et deux côtes brisées : c'est un des vaincus du 5 novembre 1 757.

Grœthe ne se borne pas à marquer les iofirmités^ les misères et les hontes de l'empire, U disait plus tard qu'il j avait alors dans la société allemande, et surtout parmi les jeunes gens qui sortaient des universités et sentaient leur intelligence et leur forcené ne sais quelle irritation secrète contre les gouvernants . On méprisait

(i) Voltaire, Siècle de Louis XV, xxrm; Kleiat, éd. Sauer, II, 571 ; Valentini, Erinnerungen, 18 j Meatioa, Saint-Germain, vu.

ceux qui tenaient le pouvoir, on frondait rautoiité, on ne parlait qu'en termes ironiques ou satiriques des ministres et des chambellans. On applaudis>ait auxefiforts de Voltaire se dévouant corps et âme à la cause des Calas et des SIrven ; on louait Lavater et le peintre Fiissli d'avoir g-cnàreusement attaqué Félix Grebel, rînjuste bailli Je Zurich, et obtenu son châtiment; on reconnaissait dans la principauté de Guastalla, où Less\ùg avait transporté l'action de son Emilie Galotli^ une principauté de TAllcmagne, dans la comtesse Orsina la marquise Branconi, favorite du duc de Brunswiekj dans Marinelli un de ces Narcisses complaisants et dénués de scrupule qui règ-naient dans les cours, et HerdcT aurait voulu mettre en tête de la pièce ce versde VJrg^iîe ; Oisciie justitiam moniti. Le temps approchai tj oti les dramatiques et les romanciers allaient prendre de prùfiïrence leurs scélérats parmi les fonctionnaires (i). Gœiz répondait à cette hostilité de ropjuïon contre les hauts personnages. La première rc'Jaction ne poitait-elle pas cette épigraphe tirée de VU&onu de Haller : « Le malheur est arrivé; le cœur du peupie est foulé dans la boue et n'a plus aucun noble Jé:^ir ;o ? Cette êpii^Taphe ne figura pas sur le titre du drame de i 773 ; mais elle indique la tendance du GaiiZf et il suffirait, au besoin, de rappeler encore la aaii^liinte apostrophe que le chevalier lançait dans

11) D. u. ÏF-, in, R4. VojcE le président dans Cabale et Amour Àt Stlnlltr^ et dai-s Wiîhelm Meister le pédant qui joue les rôles de ]uir, de mîtii&tre cl eu §L'néraI de scélérat.

fe

l'esquisse de 1771a la face des coDscilIers de Hellbronn et des commissaires impériaux ; « Puisse voire descendance de coquins bourgeoisement honorables, de voleurs doucereux et de coupeurs de bourses privilégiés être plumée jusqu'à la dernière plume de son duvet ï s Dès la première scène de l'œuvre de 1773, Metzlcr profère des menaces contre les seigneurs qui *< écorchent vif» le paysan. Gœtz n'éprouve qu'un profond mépris pour les princes : à les entendra, la justice leur lient au cœurcc que c'est merveille », et ils font sonner haut les mots de paix et de sûreté de TEmpire ; en réalité, ce sont des oiseaux de proie qui ne demandent le repos que pour dévorer à leur aise le fruit de leurs rapines ; pas un qui ne mette le pied sur la t^.te des pauvres et des humbles, pas un qui ait cure de rintérét g-éïiéral, et beaucoup, en leur âme, remercient Dieu du pro*,^rès des Turcs qui balancent la puissance de J*empereur, Une scène décisive à cet égard est celle où Gœtz expose son programme aux assiégés de Jaxtbauseo, Il reconnaît qu'il y avait autrefois de bons princes qui se plaisaient à rendre heureux leurs snjets, qui toléraient à côté d'eux, sans les craindre et les envier, des voisins indépendant*, qui ne réduisaient pas les chevaliers au rôle de plats et vils courtisans. Mais ce temps-là ei-t passé. Chacun ne songe qu'à accroître son domaine en ruinant autrui. Pourquoi ne voit-on pas fleurir el prospérer une Allemagne où Tempereur exercerait hea\ le pouvoir sans rencontrer à tout instant Top position des états? Ah î s'il ne trouvait autour de lui que patriotis^me

et bonne volonté ; si les princes, oubliant leur ég^oïsme, se ralliaient sincèrement à lui et le servaient avec le môme dévouement que le servent Berliching-en et les soldats de Berlichingcen t Mais, quoi qu'il arrive, Gœtz défendra la liberté, il lui donnera sa vie, et lorsque son sang- commenceraà s*épuiser et,comme le vin de Tunique bouteille qui reste à la garnison, coulera lentement, lentement, puis goutte à goutte, sa dernière parole sera encore : « Vive la liberté I » C*est en effet son cri suprême; il expire en prononçant le mot de liberté.

Ce mot de liberté fit impression. « Vous sentirez s'échauffer votre caur, disaieniles Annonces savantes de Francfort, et vous aussi, vous crierez avec le héros mourant: liberté! liberté! » C'est qu'il régnait alors, selon les termes mêmes de Gœthe, un besoin d'indépendance et une sorte de fierté belliqueuse; la guerre de Sept-Ans avait remué les esprits; on avait applaudi aux victoires de Frédéric II , a le plus grand fils de l'Allemagne y> ; la jeunesse était inquiète, curieuse de nouveau, avide de mouvement et de bruit, « inactive et assoiffée d'action » (i). On répéta donc avec émotion le mot liberté; on s'enthousiasma pour ce noble Gœlz dont les yeux, près de se fermer pour toujours, voyaient flotter devant eux l'image vague et sublime de la liberté : « Liberté, écrivait Gœthe plus tard, ce mot sonne si bien qu'on ne pourrait s'en passer, lors même qu'il exprimerait une erreur (2) ! »

(i) Thaienlos und ihatendnrstig , mot de Haho, l'étudiant de Gœttinig^e, dans une lettre à KIopstock.

Sur d*autres points encore, les idées que lauteur du Gœtz avait jetées çà et là dans son drame concordaient avec celles de ses contemporains. Weislingeo , souhaitant au château de Jaxthausen de n'être qu'à Marte et de ne vivre qu'en Marie et dans une douce union avec quelques braves et honnêtes amis, Weislingen s 'écriant ; « Qu'est-ce que la faveur du prince, qu'est-ce que les applaudissements du monde à côté de cette simple, de cette unique félicité ! » vante, comme le fera Werther, comme l'avait fait Rousseau, comme le faisait le public sensible du xviii® siècle, le destin de ceux qui choisissent un coin éloig'né du monde pour asile de leur bonheur. Marie, assurant qu'on a sur ses propres domaines assez d'occasions de faire le bien, repi'oduit une phrase de Jean-Jacques qui s'attendrit en son* ^eant « combien, de leur simple retraile, Emile et Sophie peuvent répandre de bienfaits autour d*eux jï.

Le frère Martin s'indig^ne contre TÉ^Use qui lui impose trois vœux insupportables : pauvreté, chasteté et obéissance. Comme les contemporaios de Gœtlie, il revendique les droits de la nature et demande que l'homme s'abandonne à ses penchants véritablement humains. « Rien ne me paraît plus pénible que de ne pouvoir être homme [Mensch sein),., douleur d'un état qui condamne, par le désir mal compris d'approcher de Dieu, les meilleurs instincts qui nous foaL naître, croître etgcrandir! » La plainte que profère le moine parut belle et vraiment originale. C'est ainsi que Leisewitz dira, dans Jules de Tarente, qu'il faut

9â ÉTUDES DE LITTERATURE ALLEM.AIVDE

obéira la aature et non aux rèo^les d*Aug^ustio ; ainsi que Tabbesse du couveût de Saiûte-CIaire parlera, dans le même dramtî, des gémissements que les couvents répètent depuis tan l de siècles.

On retrouvait dans le Gœ(z un écho des idées pédag^og^jques mises à la mode par Rousseau et Basedow. Nombre de gens cherchaient alors avec autant d^ardeur qu'aujourd'hui quel était le g-enre d'éducation le plus propre à former rintellîg-ence de la jeunesse. Marie et Élisalïeth représentent deux systèmes opposés. Marie fait fïpprtmdre au petit Charles la niaise légende du pieux enfant, et Charles recite platement celte historiette sans attrait; il n'y entend rien- il se trouble; il pense à autre chose. Elisabeth luiraconle les exploits de son père, lui montre sans moraliser de quel côté est le bon droit, lui enseigoe, par Tesemple de Gœvz^le respect de la parole jurée. Marie exerce stérilement la mémoire de Charles; Elisabeth tâcbe d*ouvrir son esprit, de lui imprimer le sentiment de la justice peu à peu, et sans quli y prenne garde. Marie îui donne une leçon de motSj et ÉUsabetb, une leçon de choses,

L'apparition des Bohémiens, leur superstitieuse croyance, révocaùon du chasseur sauvage qui passe droit au-dessus d'eux dans le ciel embrasé avec ses chiens aboyants et ses fidèles veneurs au milieu des claquements de fouet et des cris d'alléjç^resse, la généreuse assistance qu*ils prêtent ù Gœiz et leur beau couragCj la chanson de Georges chantant dans Técurie

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de Jaxthausen comme quoi un sot et maladroit garçon ouvrit la cag-e à la mL^san^e qui s'envola sur un toit et se moqua da benêt, tont cela flattait une géûération qui s'éprenait à la voîx de Herderdes mœurs primitives et des lieds populaires.

Enfin, le Gœiz était tout imprégné du dédain que la jeunesse allemande éprouvait pour les g^ens de cabinet, le? barbouilleurs et gralte-papier, les savants en Ui qui ne bougent pas du coin du feu. Liebetraut persifle Olearius, le jurisconsulte tout bouffi de pédanlîsme: selon lui, l'homme est fait pour Taction, et Tingénieux inventeur du jeu d' échecs était trop actif pour être érudit. Le frère Martin ne peut ni rester tranquille ni souffrir les désœuvrés; il voudrait revêtir la cuirasse et Gœtz boit avec lui à la santé de tous les combattants, c'est-à-dire de ceux qui ne se reposent pas. Gœtz, ren* fermé dans son château et dictant sa chronique, s'impatiente, se dégoûte de son inertie; écrire lui semble une laborieuse oisiveté; pareil à Egmoot, il ne pourrait demeurer assis lorsqu'on débite autour de lui d'interminables discours, et, entre les murs sombres d'une salle, les poutresdu plafond Tétouffent; il ne désire que monter à cheval, courir en rase campagne et respirer à pleine poitrine. Reiiea^ tel est le mot que répète b petit Georges ; il brille de chevaucher par monts et par vaux, casque en tête et lance au poing; il est plein d'une fiévreuse ardeur, et c'est ainsi que Gœthe, et ses amis, et les jeunes Allemands de cette époque aspiraient à de vives émotions. Oq faisait des vers et on se mo-

9k ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

quait du poét^. Herder, dépité de n'être qu'« un encrier de savante écrivasserie », songeait à devenir le tf gfénle )> de la Livonie, à la fois le précepteur et le gouverneur de Riga. Lena rêvait du métier militaire et du commandement d*une armée, Klînger prenait part à la guerre de succession de Bavière et souhaitait de combattre en Amérique pour la cause de l'indépendance, Klopstock lui-même, le chantre de la sublime Messiade, malgré la gravité diplomatique qu'il affectait dans la société, n'était pas de ces auteurs d'humeur casaDÎére qui fuient le bruit avec horreur et mènent une existence sédentaire; alerte^ toujours dispos, il aimait le grand air, les longues marches, les exercices violents ; il vantait les j oies du patinage, le plaisir de fendre le vent et d*entendre « Tonde glacée retentir derrière soi, comme Tare derrière la flèche ».

La nouvelle école avait le culte de la force. Ceux qui la formaient voulaient être forts, et être forts en toutes choses; leur langage devait respirer la force; ils se piquaient d'user d'expressions vigoureuses qu'ils nommaient des mots de force, Krafiworler,Machtwôrter, Ils applaudirent à la force qui se déployait dans Gœtz et ses compagnons. Adélaïde n*avouait»elle pas, nwilgré sa haine pour Gœtz, qu'il avait l'âme fière et indomptable? Pendant que fuyait le reste de leur cavalerie, Gœt^, Lerse, Georges ne mettaient-ils pas à eux trois les Impériaux en déroute? Dans l'hôtel-de- ville de Heil* bronn, le chevalier ne menaçaJt*il pas ceux qui l'approchaient de leur donner de sa main de fer un soufflet

GOETZ DE BERLICHINGEN igS

qui les guérirait radîcâlemeDt du mal de tête, du mal de dents et de Ions les mau?t du mande? Weisliujjen ne disait-il pas que Stcking-en était tia homme org'ueiU leax et emporté dont Je prestige croissait comme le fleuve qui dévore les ruisseaux?

Mais, outre tant de passag-es heureusement appropriés à Topinion et h la société de Tépoque, ce qoiiît la fortune du Gœii^ ce fut rimitation voulue de Shaks* peara. Les défauts qui nous sauteut aujourd'hui aux yeux ne frappaient pas, ne choquaient pas les contemporains. Le plan de Toeuvrc rappelait les vastes proportions du vieux drame anglais, et Tauteur s* était, com^ me Shakspearc, affranchi de toute entrave; il avait violé les règles des classiques, renié le dogme littéraire que tous avaient reconnu jusque*là, secoué avec audace le joDg- de la tragédie française. Cela suftisait* On admira ce nouveau venu qui refusait de se plier à la rig-oureuse discipline que Lessing même acceptait. On le nomma le Shakspeare allemand- Oa vit dans son Gœtz une insurrection contre le despotisme de la tribu des critiques, des Cri t ici ^ des Kritikasfer- il montrait par son exemple que la nature est le seul maitre et Tunique modèle qu'il faut suivre. « Il se fraie uu chemîii, disait Claudius dans le Messager de Wandsbeck, au milieu des régies du grand-père Aristote, comme son noble et brave Gcetz au milieu des escadrons ennemis,» Koch, jouant la pièce à Berlin^ annonçai tj pour attirer le public, qu'elle était « conçue dans le goût shakspea^ rien » et la spirituelle lulieBondeli retraçait ainsi Tim-

pression « forte etagpréableâ qu'elle avait reçue du Gœtz: <i Shakspcare doit croire Gœthe son desceodant; ce E'est pas une imilalioD faibJc ou manquée ; c'est tin trait de g^éûie caractéristique (i). »

Une révolution se produisait à ce moment dans la litt<irature allemande, Gt;rstenbcrg^ avait publié son drame à'Ugoiin et ses Lettres de Schlestoig^ Herder avait, dajis un langea |:e imagé, plein de métaphores et d^hyperbolcs, prêché le nouvel évangile; if avait, avec Merck, Schlosser, Gœlhe, rédig-ê ces Annonces savantes de Francfort^ où se faisait jour « uûe tendance absolue à briser toutes les barrières ». De hardis écrivaiiiS s'éiançaîent^ selon l'expression de Le nz, à Tassa ut du Parnasse, On ne parlait qu'avec dérision de Rabcner, de Gellert, de Weisse, de ceux qui charmaient jusque-là le goût du public; oa voulait jeterà bas ces vieilles renommées; on criait «place aux jeunes »! Les mots d'inspiration, d'originalité, de génie revenaient sanâ cesse dans les conversations et les livresdu temps; les novateurs se proclamaient « g-énies», et les seuls qui eussent du génie, et si on leur demandait de définir le génie, Lavater répondait : « le Génie: c'est la lumière de 1 univers, le sel de la terre, le substantif de la grammaire de Thumanité, Timag-e dii la divinité, c'est le révélateur des mystères de Dieu et des hommes, TintcrprèLe de la nature ^ c'est un prophète, un prÊlre et le roi du monde I » Cette révolution, assez

{0 Claudiiis, Werke. U. p. 374 ; WinLer, sur Bâhnenjesch . des G<pU^ a3| Drftuti^ h ^i i Bodçmannj JuiU von Bondeh, 3Û3.

comparable à notre romantisme frapgais, a reçu le nom de période d'assaut, d'orage, do crise, Sturm^ and Drang période y après que K[hïg:er, Tun des a génies » les plus impétueux et les plus féconds, eut donné la pièce qui porte le titre de Starm-and Drang, Le drame de Gœtlie provoqua cette réforme tumultueuse ou du moins la rendit plus ardente. Je sens, s^écriait Franz, enivré de la beauté d'Adélaïde^ a je sens en cet instant ce qui fait le poète, un cœur plein, entièremeut plein d'un seul sentiment. » Avec Goethe, les révolutionnaires répétèrent que le grand artiste, le génie y est celai dont le cœur déborde d'an sentiment vrai, et qui vise à Texprimer avec énergie et avec feu, dans toute sa vivacité et vérité,

L es adm i mteu rs ^le s p 1 u s en tho u siastes d u Gœtz furent ces poètes de Gœtting^ue^Boie, Voss, Hœltj, Hahn, les Stolberg, Miller, qui, par leur altitude calme et pensive, par leur amour de la simplicité populaire et des chansons naïves, par leur haine candide et emphatique des tyrans, par leur tendre mélancolie, font uû curieux contraste avec les autres écrivains de la périodes tapageurs, emportés^ exaltés, livrés aux déclamations insensées. Vassaux de Klopstock,ils chantaient, ainsi que leur suzerain vénéré, la religion, la vertu, la patrie, Ils retrouvèrent dans le Gœiz quelques traits de celte Balaille d'IIermann qu ils regardaient comme un chefd'œuvre, Selbitz, blessé et demandant à Tun de ses soldats s'il voit le panache de Gœtz dans la mêlée, leur rappelait le vieux Siegmar, couché sur la pointe d'un

rocher et priant Horst de lui dire s'il entend le bruit loin* tain de la bataille et si les cavaliers ennemis tombent dans la vallée sous les flèches des Cattes. Le viclimaire^ ce jeune fils de Werdomar, ce garçon à l'œil hardi qui prend part au combat, à Tinsu de son père, et qui, malgré le coup mortel qu'il a reçu, vient s'agenouiller devant Hermann et baiser son épée, avait servi de modèle au page de Gœtz. De même que le chevalier témoigne à Georges une affection paternelle, de même Hermann nomme le victimaire son enfant et souhaite que son propre fils lui ressemble; de môme que le victimaire voudrait descendre du rocher et frapper au cœur un des Romains tombés ou ramasser son casque, de même Georges désire suivre Gœtz de Berlichingen et porter au moins son arbalète (i).

Les allusions au Gœtz sont nombreuses dans la cor. respondance des bardes de Gœttingue. Le vaniteux Cramer, envoyant des vers à Bûrger, se compare et à Georges et à Sickingen : « J'ai revêtu mon armure pour te montrer que, malgré toi, je puis, moi aussi, endosser la cuirasse; pèse-la et admire : si tu es Gœtz de Berlichingen, moi je suis Franz de Sickingen. » Mais Gœthe faisait une comparaison plus ingénieuse et plus juste : il était Georges, et Herder, Gœtz; il était

(i) Comparer encore les derniers moments de Siegmar avec la mort de Gœtz ; les paroles de Siegmar à Horst « mets ton oreille contre terre, car on entend mieux le bruit des chevaux » avec les recommandations de Gœtz à Georges ; les mots de Tenfant « ha ! du Màhnenbusch, wie wehtest du in der Schlacht I » avee l'exclamation du soldat de Selbitz : « die drei schwarzen Federn, etc. » Le critique des Annonces savantes de Francfort nommait justement Georges le « frère de lait » du victimau-e»

liL.^

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le gars qui met la cuirasse et veut aller à la guerre; seulement, il est ti-op jeune, et son maître galope trop rapidement.

Voss adressait à Gœthe une ode de quatre strophes. Il comparait Tauteur du Gœtz à Shakspeare et à Klopstock: <( Gomme ces fils de la nature, Gœthe, tu as méprisé la chaîne d'or forgée par les chants des Grecs. Que Voltaire, THomère de Henri IV, avec sa couronne de pavots paresseux, que le grand Corneille, agenouillé devant le trône d'Aristarque, implorent les applaudissements des petites gens étonnées. Allemand et bardé de fer, comme Gœtz, brave Les Faquins dont le bras est chargé de chaînes. Le lion dédaigne de fouler aux pieds les êtres qui crient au fond des marais» mais il marche dans les forêts et y règne ». Le 2 juillet 1773, les poètes de Gœttingue célébrèrent ranaiversaire de la naissance de Klopstock; ils portèrent la santé de Goîthe; après Klopstock et son amiEbert,c'élait Tauteur de Gœtz qu'ils nommaient d'abord dans leurs toasts. <c Tu ne le connais pas encore, écrivait Voss à Brîickaer, mais je t'envoie, pour te rafraîchir Tâme, un petit livre intitulé Gœtz; quand tu m'auras dit ton impression, tu sauras le nom de qui Ta fait (i ) . j9

Burger exprimait à tout venant le ravissemcni où l'avait jeté Gœtz de Derlichingen, 11 recommande

(i) Herbst. Voss, I, 297, 335? II, ^68, 369; Vo^&' Briefe, J, p. i44« Miller a représenté daos un de ses romans (Geschichte Karls von Bargheim u. EmiU& von Itosenaa, IV, p. 116) u a jeune M. de Sperling qui rùcile à tous ceux qu'iï reocontre des tirades du Gœtz et souhaite le retour du Faust rechi, {ifin de détruire toutes les universités el dû détrôner quelijues princes .

cette « excellente pièce qui Ta rendu presque fou de joie )> à son ami le conseiller Listn et l'assure que cette K superbe lecliire J3 lui fera pour un instant oublier les douleurs physiques qui le tourmentent. « Boie, Boie, ècrit-il au fondateur de VAimanack des Muses, le chevalier à la main do fer, quelle pièce ! Goethe est le Shaltspeare allemand. Quelle œuvre hardie I Noble et libre comme son héros, Tautenr foule aux pieds le misérable code des règles et représente tout un événement auquel it souffle Tâme et la vie jusque dans les moindres fibres, 3 U a cru lire Shakspeare; il a senti dans la moelle des os Tébranlemcnt que lui cause dWdinaîre le trag^ique angolais, ce Et le petit serviteur de Gœtz 1 Et la scène des Bohémiens I Et celle de Thôtelde- ville I El la mort de Weislin^enî Et le tribunal secret I Dieu ! Dieu 1 que tout cela est vivant et shakapearieul Que tout cela est parfait! Courage, homme noble et libre, qui as été plus docile k la nature qu'à Tart tjranniquel » 11 veut connaître Goethe, lui élever un autel dans son cœur; il garde Texemplaire prêté par Boie ; il paierait, pour Tavoir, tout ce que coûtent les ouvrages de Corneille et de Voltaire, rc Corneille, pauvre Bel de Babel I Qui pourrait honorer cette idole d'ai^ gile? Le g^rand Corneille I Au diable les Français!.,. Ahl je regrette de u'avoir personne autour de moi avec qui je puisse m'exclamer à mon aise sur Gœéz^ et si j'avais à en rendre compte, je dirais simplement ; Si Tarmée d'exécution des journalistes envoyait ses trompettes au libre et audacieux auteur de celte

GOETZ DE BERUCHINGEN iOl

pièce orisrinale, le déclarait rebelle contre la critique et le sommait de se rendre à merci, il devrait répondre ce que son Gœtz crie par les fenêtres au héraut d'armes : <c Pour Sa Majesté Impériale, la vieille critique, j'ai, comme toujours, le respect que je lui dois, mais, vous autres, tous eosemble, vous pouvez me.,- Jo, Rien n'égale les transports de cette admiration. Et Burger, lui aussi, sera peintre I Lui aussi, comme Gœllie, n'aura de guide que la nature ! Lui aussi, se révoltant contre l'imitation des anciens et des Français, poussera son cri de délivrance : « Libre, libre, sujet de la nature et de nu! autre! Oui, Lenore (sa fameuse ballade qu'il polissait en ce moment), Lenore sera dans son genre ce qu'est Gœtz dans !e sien! » et il affirme que la lecture du drame lui a în.spïrè trois nouvelles strophes, Gœlhe apprit l'enthousiasme de Biirger; il lui écrivit; il abattit, selon son expression, la muraille de papier qui séparait deux hommes dont la voix et le cœur s étaient souvent rencontrés : après un entretien avec un ami de Bûrger, Tesdorpf, qui lui fit visite k Francfort et qu'il emmena patiner sur le Main, il adressait au poète de Lenore un exemplaire de la deuxième édition du Gœtz : « La vie^ dïsait-il dans la lettre dont il accompagnait cet envoi, n'est-elle pas assez courte et solitaire, et ceux qui suivent la môme route ne doivent-ils pas se tendre la main (i) f »

Le fougueux Schubart relégruaît à l'hôpital de Cervantes, tout au bas du Parnasse, les âmes impuissantes

(i) Strodtmann, 5ûr^^r, I, pp. 159, t3o, iq4»

fOt ÉTUDES DE LITTÉHATUBE ALLEMANDE

qui ne goûtaient pas le Gœiz : Tneuvre, selon lui, balançait cent pièces françaises et la plupart des pièces allemandes, et lorsque la librairie Felsecker, deNuremberg, publiait une nouvelle édition de la Chronique du chevalier, il annonçait triomphalement la réimpression de cette « biographie d'où le bras gigantesque de Gœthe avait tiré son drame extraordinaire (i) ».

Un collaborateur du Mercure allemand^ Scbmid de Giessen, déclarait que le Gœtz maltraitait les unités de la façon la plus cruelle et ferait Téton nemcnt des Lin nés de la critique ; il jugeait le caractère de Weislingen invraisemblable; il regardait comme inutiles la scène du frère Martin et celle ou les châtelaines de Jaxthausen s'entretiennent avec le petit Charles; il trou* vail qu'Elisabeth, bonne et attentive ménagère, occupée de la cuisine et de la cave, n'était pas la digne femme de Gœtz. Mais il louait le style, un très grand nombre de situations, la chaleur du dialogue j et si Gœtz lui paraissait un monstre, c'était le plus beau et le plus intéressant des monstres (2),

L'article de Schmid déplut à Wieland qui dirigeait le Mercure, et lui aussi rendit compte du Gœtz. C'était après l'apparition de la tarceDieuœ, Héros et Wieland t où Gœthe lui reprochait, non sans rai son j de « prosti* tuer » les figures de Tantiquité classique et de représenter dans l'opéra d'Alceste des poupées maigres et pâles qui n'avaient pas une goutte de sang grec dans

GOETZ DE BERLIGHINGEN «ÔJ

les veines. Wieland ne 'se fâcha pas. Il dit tout d'abord dans sa « recension » qu'il n'en veut aucunemout à Gœthe. Un jeune et ardent g-énie ressemble à un poulain qui regorge dévie et de force, qui s'ébat follement, s'ébroue, se roule, se cabre, hennit, happe» mord, rue, refuse de se laisser prendre et monter. Mais ne vaut-il pas mieux qu'il se démène ainsi que de se traîner l'oreille basse et les reins débiles? Et si le « génie » vous mord ou vous envoie un coup de pied dans les côtes, n'est-ce pas notre devoir de nous sacrifier au bien commun de la République des lettres et de nous consoler par la pensée que ces bouillants jouvenceaux, qui font aujourd'hui les mulins et les extravagants, finiront, à quelques exceptions près, par jeter leur gourme et par devenir de grands hommes? Oui, certes, ajoutait Wieland, Gœtz est un beau monstre, et Gœthe un magicien, un magus : a Qui n'a senti en lisant ce drame qu'aucune autre lecture (hors celle à'Emilie Galotti) ne l'avait encore aussi vivement saisi, aussi fortement intéressé, aussi profondément ébranlé? » Sans doute, Gœthe violait toutes les règles, et les violait de dessein prémédité; mais un temps viendrait où il serait convaincu qu'une pièce ne doit pas être un kaléidoscope et que l'art a des lois qu'il est profitable d'observer et qui se fondent sur la nature même. Wieland réfutait certaines assertions de son collaborateur. Schmid n'avait pas compris le caractère de Weislingen, « âme sans nerf, bon avec les bons par inclination, pervers avec les pervers par faiblesse,

lin ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

sensible corame tous les voluptueux, mais incapable

Je résister quand un prince qui lui sourît ou un beau serpent à la langue dorée comme Adélaïde Fitiduit en tentation, un de ces êtres équivoques et hybrides dont fourmille le monde, qui ne font le mal que pour plaire à d'autres, qui seraient volontiers généreux et probes si la vertu n'exigeait pas de sacrifices» qui, dans un accès d'attendrissement, prennent les meilleures résolutions et au bout de quelques semaines, dans l'ivresse d'une passion fascinaoleTConsentent à servir'd'instrumeut aux pires infamies. » Schmid n'avait pas compris que la scène du frère Martin est une suite de Pex position, qu'elle montre Gœtz sous un jour très avantag^eux et que par la scène entre Marie, Charles et Elisabeth nous connaissons les deux dames ff comme si nous les avions faites^ ». Wieland ne s'en tint pas à cette a apolog-ie y> du Gœtz, et plusieurs années plus tard, daus VE pitre à an Jeune poète y\\ rappelait avec verve Tébahisâcment, l 'éblouisse meut, Fen traîne ment du public subjug-ué par ce « prodige », par le naturel des personnages, par la variété des épisodes, par toutas les beautés de cette première production qui « témoi- ^n&ih de tant de force virile, de tant de raison et de réiïexion, d'une imagination si puissante et déjà si réglée, d'un sens qui démêlait si finement les traits distinctifs (les époques^ des conditions, des sexes et des indivî-> dus (i) »-

(ij Widand^ Werke, p. Prôhle (ed.KÛrsctiQer), I, 33i ; BrauD, I, 3û; Wieland's WerUe^ j^xx\u, 3a5,

'.— ^^ -lï-i^aÉÉ

Pourtant des voix isolées s'élevèrent dans ce concert de louanges pour dénoncer les faiblesses et les imperfections du Gœtz, Lessing* fut effrayé des hardiesses de Gœthe. Lui aussi avait réclamé des écrivains de son époque plus de force et d'originalité ; lui aussi avai t tenté d'être original. Mais il ne voulait pas renverser tou tes les barrières, et quoique malade et assez découragé, ils ongea un instant à rentrer dans la lice, et, comme au temps de KIotz, à rompre des lances contre l'auteur du Gœtz deBerlichingen, Il croyait fermement à Aristote et il n'avait attaqué si vigoureusement Corneille et Voltaire que pour établir sur les ruines de la poétique française les lois du philosophe grec. Et voilà qu'on bafouait son Aristote, qu'on se moquait de ses préceptes, que le grave Schlosser lui-même, dans le Prince Tandis déclarait que les théoriciens, Aristote en tête, ne s'attachaient qu'à l'écorce ! Shakspeare, qu'il avait si chaudement loué, qu'il avait proposé comme modèle, débauchait les esprits ! Il voyait advenir ce qu'il avait prévu dans la Dramaturgie : les Allemands, imitant Shakspeare au lieu des Français, ne faisaient que changer de fers ; éblouis par un soudain rayon de vérité,ils se jetaient au bord d'un autre abîme ! On comprend que Lessing se soit plaint de la « shakspearomanie » qui s'emparait des cerveaux et qu'il ait eu l'envie d' ce en découdre malgré le génie dont Gœthe était si fier ». Il a laissé dans ses papiers la note suivante : « Il remplit de sable des boyaux et les vend pour des cordes. Qui? Sans doute l'écrivain qui met en dialo-

gues la bio^aphic d*uti homme et fait grand bruit de Ja chose, en la doonaot pour un drame. » Cet écrivain est évidemment Gœlhe (i).

Main Leasing nVxhala son dépit et sa colère que dans sa correspondance et ses conversations. Quelques critiques dirent hautement du Gœtz ce qu'ils en pensaient. Le rédacteur du Beichs-Postreuter, Albert Wittenberg (s), assura qae le Gœtz était une horreur ; que lauteur o avait pas observé les règles, ni celles d*AristotejDi celles de la nature ; qu'on trouvait parfois dans sa pièce de belles descriptions et Tespritde Shakspeare; mais qu*on pouvait appliquer à l'ensemble le vers d^Horace :

[Jnus et aller.

[Jnus et aller.

Assuitur pan nus, qui late splendeat.

En 1780, Frédéric II publiait son petit écrit intitulé De la lliiératare allemande, des dé/atàts qu'on peut lui reprocher, quelles en sont les causes et par quels moyens on peut les corriger. Il accusait les Allemands de manquer de gt)i\t et les blâmait de « se pâmer d^aise ?) aux pièces de Shakspeare, ces 'pièces K abominables |»» ces « farces ridicules et dignes [des sauvages du Canada » qui péchaient contre les régules infaillibles d'Aristote, violaient les trois unités, duraient plusieurs années au lieu de durer vingt-quatre heures et faisaient parler tour à tour des crocheteurs et des princes, des fossoyeurs et des reines. Comment

(1) Cf. Ench ScKmidl, Leasing, II, aaô.

(a) R. M, Werner, Ladwiff Philipp Hahn, 62 et i35.

des tragédies qui présentaient un si bizarre mélange de bassesse et de grandeur, de bouffon et de sérieux, pouvaient-elles toucher et plaire ? Frédéric pardonnait ces écarts à Shakspeare qui vivait dans un temps où. les arts naissaient à peine ; mais il n avait aucune indulgence pour les disciples de Shakspeare. ^ Voilà, s'écriait-il, voilà encore un Gœts de Berlichingen qui paraît sur la scène, imitation détestable de ces mauvaises pièces anglaises, et le parterre applaudit et demande avec enthousiasme la répétition de cea dégoûtantes platitudes (i) ! »

Gœthe voulut répondre à Frédéric, et il avait composé sa réplique ; elle fut lue par sa mèrep par la duchesse de Weimar, par Herder. Mais un autre avait pris sa défense. C'était Môser, dans sa Lettre à un ami sur la langue et la littèratare allemandes* Déjà, en son apologie de V Arlequin, Môser avait déclaré que lorsqu'un écrivain transj^i-^ïsse heureasement toutes les règles, son ouvrage est parfait, et, comme Gœthe, comme la Charlotte des Affinilés électives qui désire que les jardins ressemblent à la pleine campagne et ne sentent ni l'art ni la gène, il met les jardins anglais et ce qu'ils ont d'irrégulier au-dessus des jardins français aux allées droites et monotones. Il plaidait dans sa L^//r^ la cause désœuvrés vraiment allemandes comme celles de Klopslock et de Gœthe . L'Allemagne n'avait-elle pas trop longtemps aimé les beautés étrangères, et trop longtemps adopté le Ion

(i) Cf. la réédition donnée en i883 par LuJwig Geiger.

iOa ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLKM.\NDE

des mûssieurs et des dames qui profèrent un pâté de Paris au meÉlleur morceau de bœuf? Gœt£ de Berlichingen n'ètait-il pas un noble et beau produit du terroir et ne plaisajt-il pas à nombre d'Allemands, bien que le roi Teût exclu de sa table? Lorsqu^il s'agît d'une pièce populaire, qu'importe le g'oût de la cour ? <t Gœthej disait Môser, a voulu nous offrir une collection de tableaux de la vie nationale de nos ancêtres et nous montrer ce que nous aurons et ce que nous pourrons si nous nous lassons un jour des gentilles soubrettes et des spirituels valets de la scène franco-allemande. Il aurait pu donner à cette suite de tableaux le mérite des trois unités et l'encadrer dans une action, s'il avait pris la peine d'y joindre une de ces histoires d'amour dont on a abusé jusqu*à nous rebuter- Mais son but était de peindre quelques parties seulement^ et ces parties s'accordent et vont ensemble comme les toiles des g^rands paysagfîstes, sans que la galerie ou elles se trouvent soit précisément une épopée. )> Et là dessus Môser félicitait Gœthe d'avoir peint des actions soit chevaleresques, soit champêtres, soit bourgeoises, d'une époque où la nation était encore originale : personne ne lui reprocherait Tincorrection du dessin et la faiblesse du coloris, personne ne le blfimerait d'avoir péché contre la couleur locale, et c'était mal juger son dessein que de le condamner parce qu^il n^aiiiait pas travaillé pour la cour, ni composé une épopée ou no ensemble règ'uHer (i),

{i) J, Mûaer, Verniischh Schrifiefiflt iSg-igs.

Môser envoya sa réfutation à (lœthe par rentremise de sa fille, M^^^de Voigts. L'auteur du Gœlz remercia Môser; il ne s'étonnait pas des critiqaes du roi de Prusse : « Un souverain qui tient des milliers d'hommes sous un sceptre de fer doit trouver insupportable l'œuvre d'un jeune homme libre et impertinent. »

Le Gœtz est, comme dit justement Môser, une série de tableaux remarquables par la vigueur du dessin ef la richesse du coloris. II lui manque Tunité de composition ; mais il renferme de belles scènes qui, selon le mot de Gœthe sur VObéron de Wieland, seront toujours admirées, tant que la poésie sera de la poésie, l'or de l'or et le cristal du cristal. La scène qui nous montre les juges du tribunal secret, « tous masqui^Sj dans un sombre et étroit souterrain», a quelque chose de mélodramatique qui nous fait sourire, et il est inexact qu'ils aient siégé la nuit, dans un endroit retira, et le visage couvert d'un masque : la Vehme tenait ses séances en plein air et ne jugeait ni les ecclésiastiques, ni les femmes. Mais quel lecteur du Gœtz ne se rappelle la rencontre du chevalier avec le moine Martin et son entretien avec Weislingen, où il s'exprime avec tant de cordialité et sur un Ion de si sincère camaraderie et de si touchante amitié? Quelle scène admirable que celle du

troisième acte, où Gœlx, après avoir marie sa sœur et Sicking'oiij les prie de s<^ parer leur destinée de la sienne j et de rabandonner aux pénh de la guerre! Rien de mieux décril que Témotion des personnages qui s'arrachent avec douleur les uns aux autres; rien de plus saisissant et de plus simple à la fois que les paroles qui s'échang;ent entre les deux couples^ celui-ci à peine béni par TÉg-liseet qui commence une nouvelle viej celui-là uni de longue date et résigné k souffrir les épreuves qui le menacent; rien de plus finement observé que le combat que se livrent dans Tâme (le Marie son affection pour GtBta et son amour pour Sickingen, Avec quel beau mépris le seigneur de Berlichingen apostrophe, an quatrième acte, les conseillers de Hciibronn elles commissaires impériaux rassemblés à rhâtel- de- ville; avec quel dédain superbe et quelle généreuse colère il traite ces hommes de plume qui Taccusent d*avoir violé son serment! Quel tableau que celui de la jacquerie ; quelle sobre et énergique peinture des 'horreurs commises par les pajsans et de leur rage bestiale, de racharnement de ce Metzler qui, tout en racontant avec une joie diabolique le massacre des nobles^ trouve encore le temps de stimuler sa bande et de redoubler ses fureurs, des terreurs superstitieuses qu'inspire aux rebelles la vue d'une comète, des vengeances du vainqueur qui fait périr les prisonniers dans d'affreux supplices et transforme la contrée en une vasLe boucherie (i) I Enfin, y a-l-il rien

(i) Eîne Metiff^Cj WQ Menschenjîeisch ivohl/eit ist. C'est Iç mot

de plus tragique que la scène du cinquième acte, qui représente la mort de Weislingen? Le malheureux, consumé par la fièvre, et sentant déjà ses os se dessécher, s'écrie qu'il a vu Gœlz en rêve et que son aacien ami a rengaîné son épèe en lui jetant un regard insultant : a II est en prison, et je tremble devant lui ! » Mais voici que paraît celle qu'il avait aimée au château de Jaxthausen et qu'il a indignement quittée, Marie de Berlichingen. « Laisse-moi I dit le chevalier, laissemoi tranquille. 11 ne manquait plus que cette vision! Elle meurt et se montre à moi. Laisse-moi, esprit de la mort, je suis assez misérable ! » Marie lui répond qu'elle n'est pas un esprit et qu'elle vient demander la vie de son frère innocent, empêcher le plus odieux des meurtres. Weislingen déchire l'arrêt de condamnation et expire en apprenant la trahison d'Adélaïde et de Franz : ce Malheur! Malheur! du poison de ma femme! Franz, mon page, séduit par l'exécrable créature! Comme elle attend, comme elle guette le messager qui lui apportera cette nouvelle : « Il est mort ! » Et toi, Marie, Marie, pourquoi es-tu venue éveiller en moi le souvenir de mes fautes ? Va-t'en, va-t'en, que je meure I j» Cette scène est peut-être la plus pathétique du drame et un critique du temps disait qu'il donnerait pour elle une douzaine de tragédies françaises.

Il faut louer aussi les caractères. La plupart des perde Vergniaud au i6 septembre 1792 : « Ils établissent une boucherie de chair humaine, où ils peuvent à leur gré se désaltérer de sang. »

sonnages du Gœtz sont réels et vivants ; on les connaît après avoir lu la pièce ; ils ne restent pas pour nous des étrangers, et si Ton nous parle de Gœtz ou deWeisling-en, ou d'Elisabeth ou de Georges, nous nous rappelons la figure qui porte ce nom et les traits individuels qui la distinguent.

Gœtz est le chevalier sans peur et sans reproche du moyen âge à son déclin. Rude et infatigable batailleur, il ne met Tépée au vent que pour venger les petits opprimés par les grands. Il s'est fait le redresseur des iniquités, et comme disait Gœthe dans la 'Mascarade de 1818, son cœur a eu dans cette anarchie l'instinct de la justice (i). C'est la droiture incarnée ; il a le respect scrupuleux de la foi jurée ; il ne ressent que de l'horreur pour la dissimulation et la perfidie qui régnent à la cour de Bamberg, aux diètes de l'empire et dans l'entourage de Maximilien. « Qu'on me présente, ditil, quelqu'un à qui j'ai manqué de parole ! Dieu sait que j'ai plus sué à servir mon semblable que moi-même, que j'ai travaillé à conquérir le nom de brave et féal chevalier, et non à gagner des richesses et un rang ! » Cet homme de guerre a, néanmoins, je ne sais quoi de tendre et de débonnaire dans sa nature. Il est toujours prêt à enfourcher son cheval et à courir les champs; mais il rentre volontiers dans son château, où il prend ses aises et quitte la cuirasse pour le pourpoint. Il aime passionnément sa femme et sa sœur. Il a voué à Weis-

(i) Ein deutsches Ritterhere empfand mit Pein ^

In diesem Wust den Trieb gerecht zu sein.

GOETZ DE BERLICHINGÉN 4 { 3

lingen un profond attachement, et la traîtrise de ce vieil ami l'assombrit, le consterne. Il éprouve la plus vive afifection pour son page Georges et son compagnon d'armes Lerse ; il les chérit comme la prunelle de ses yeux et il ne peut supporter Tidée qu'on les ait jetés en prison. Il est afiFable avec les paysans, qui voient en lui leur protecteur et qui le choisissent pour arbitre. Les Bohémiens ont pour lui tant de respect qu'ils se dé vouent à son salut, et ils meurent sur la place en relardant ks Impériaux qui le poursuivent.

Selbitz et Sickingen sont les lieutenants de Gœtz et ils exposent pour lui leur corps et leur vie ; mais Selbitz, qui n'a que la cape et l'épée, se range ouvertement du côté de Gœtz et se bat pour lui; Sickingen, plus grand seigneur, contraint à des ménagements envers Tempereur et la diète, ne secourt d'abord son beau-frère qu'à la dérobée. Selbitz, à la jambe de bois, est plus soudard que chevalier ; son langage a la verve soldatesque ; il môle des jurons à tout ce qu'il dit. II est loyal, commeGœtz, et, commelui, n'a que mépriset aversion pour les prêtres et les beaux gentilshommes qui, à l'exemple de Weislingen, trahissent leur serment ; mais il semble aimer Gœtz plus encore que la liberté ; il s'est armé pour défendre son ami plutôt qae pour venger la justice violée. '

Selbitz n'est qu'un sabreur. Sickingen, aussi politique que guerrier, emploie en paême temps la violence et la ruse. Il est trop ambitieux pour se consacrer, ainsi que Gœtz de Berlichingen, au redressement des torts

et à la punition des oppresseurs, Goethe s'èsI rappelé le personoag-e historique^ \c hardi condottiere et chef de bandes qui, comme Bernard de Saxe-Weimar pendant la guerre de Trente- Ans, aspire à devenir indépendant et prince de TE m pire. Sicking-en a de hautes visées; il veut obtenir le chapeau d'électeur; il projette d'envahir le pays de Trêves et le Patalinat* On ne peut lui dénier une certaine grandeur d*âme; lui aussi méprise et déteste hf^ bassesses qu^l voit autour de lui; lui aussi est un soldat fier et loyal. Mais il n'épouse Marie que pour s'unir plus iolimement à Gœlz; son langage, parfois brutal et trop libre, comme celui de Selbitz, révèle sa rudesse native. 11 compare ses ennemis à des ang-oilles qui ne pourront lui glisser des mains, bien qu'elles se retournent dans la nasse (i), et lorsqu'il se présente pour épouser Marie, (ï laissons, ditil, mijoter la chose; chez les jeunes filles qu'un chagrin d'amour a mortifiées, une proposition de mariage vient bientôt à point ».

Le dévouement de Lcrse pour Gœtz de Berbchingen est plus noble et plus pur; il semble grandir h mesure que grandit le péril. C'est Lerse qui défend Jaxthausen avec le plus d'audace et de suecès, qui négocie avec Tassiégeant j qui relève le courage défaillant d'Elisabeth ; c'est lui qui soutient Gœtz et le réconforte à Theure de la mort, et le visage de ce fidèle compag-non cause au

(i] Fried&L qui^ le premier, ti-adtûaît Gœt£ en français, a fait là UD joli conlre-Bens; le lexLe porUit wie Affte in der ReiVi^e faiijonrd'hui fîeuse);û & traduit m comine lesaD^iUes et la Heuss » l

chevalier agonisant plus de joie qu'autrefois dans la mêlée la plus chaude.

Georges est un Lerse revêtu de la grdce de la jeunesse et animé d*ua bouillant enthousiosme. 11 a la gaieté de son âge, il chante tout le jour^ et, en échange de ses airs et de ses chansons » les cavaliers lui content les prouesses de Gœtz^de ce glorieux Goelz qu*il admire et qu'il est fier de servir. Avec quelle passion il aime le métier de soldat! Qu'il esii charmant dans sa belliqueuse ardeur et sa fièvre de guerre ! Prompt^ agile, Jix, il fait songer à ce petit Bayard « éveillé comme un émerillon », qui sollicitait de monseigneur son père la permission de « suivre les armes b en l'assurant qu^il nelui ferait pas déshonneur. Longtemps, Gœtzhésite à lui fournir une occasion de se signaler. Enfin, il l'en* voie à Bamberg sous un déguisement. Mais le page s'acquitte hardiment de son office. Il parle à Weislingen sans se soucier de sa mine furieuse, et lorsqu/Âdeîbert s'étonne que Berlichiogen lui fusse demander raison par un blanc-bec, par un varlet, il répond avec orgueil qu'il n'y a que deux sortes d*hommeSj les honnêtes gens et les coquins, et que lui, Geor^-es, est le varlet de Gœtz. Il combat au premier rang parmi les défenseurs du château deJaxthausen, il partage la i:aptivité de son maître ^ il e^t à ses côtés pendant la rébellion des paysans et il meurt en luttant corn me un lion, « C'était, fî'écrie Gœtz, le meilleur enfant qui fût sous le soleil, et vaillant (i )1 »

(t) Gœthc le nomme irès joliment der goldm Jan^e. MÎUer Jui

Elisabeth n'aime, n'admîre, ne sert que soQ niarî> Elle ne prononce ces mots mein Mann qu*avec fierté;

personne, k ses yeuY,n^est plus intrépide et plus loyal queCœtz; lorsqu'elle entend dire qu'il est le modèle d*un chevalier brave et "fènéreux dans sa liberté, calme et fidèle dans le malheur, elle éprouve une joie aussi vive que si elle accouchait d'un fils. Elle ressent contre ses adversaires une haine vigoureuse et elle hausse les épaules lorsque Ma ri es 'apitoie sur lesortdeWeisling-en prisonnier. Quand les compag^nons de Gœtz reviennent d'une heureuse expédition, elle leur distribue le meilleur vin de la cave- Si Gœtz s'afflig-e que ses hommes soient jetés au cachot, elle lui répond cette superbe parole: f Ils ont leur récompensejCt elle était née avec euxj un libre et noble cœur; pour èlre captifs, ils n*ea sont pas moins libres. )> Cest le dtjs^De auxiliaire du châtelaio de Jaxthausen ; lorequ'il est assîég'é par Tarmée d'exécution, elle reste avec lui, car elle le suivrait Jusque dans la mort, bi& in den Tod. « Que Dieu, s'écrie Gœtz, donne pareille femme à celui qu'il aime! » Zeiter et Wieland ont Joué ce caractère avec eËTusion. i On Tentend et on la voit à peine, écrivait Zeiter, mais elle est comme la couronne de Touvrage et de toutes les femmes. » Wieland remarque qu'elle ne bavarde pas, qu elle est peu affinée, qu'elle res-

prit dette Ê:ïpres&iOD el il nomme ftînsj son héros iSïeffwart, l, 37i). Cf* Klmger, Ûas leidende Weib^ J, 3 « Gofdjun^e »*■ SchilJtîT, Brigands, IV, 3, * mein t/oïdiger Junkcr *. Gœiht dira plus tard de Ghartes-Au^usle daca uae kLU% b. Herder ; « Unser Hercog (si ein goldener Junge. » -

semble à la bonne femme de Salomon, mais que ce mot bis in den Tod, dit au moment où Gcetz est rédyil à la dernière extrémité, l'emporte sur toutes leslîradea du monde, que ce seul mot àis in den Tod reod Elisabeth aussi belle, aussi grande qu'Alceste et Panthéc, que Porcia et Arria.

Marie, plus douce, plus tendre qu'Elisabeth, ne voudrait pas épouser un chevalier qui, comme GœCzj risr* que sa vie à tout instant, et elle souhaite que le petit Charles demeure plus tard dans son château en pieux et chrétien seigneur. Elle est sentimeûtale, elle est de ces jeunes filles qui lisent volontiers les aventures du Theuerdanky et voilà pourquoi elle s' éprend aussitôt du beau Weislingen,qui lui paraît un héros de roman. Délaissée et dolente, elle ne tombe pas pourtant dans le désespoir, elle ne se réfugie pas au couvent, elle accepte la main de Sickingen, «Elle a, disait Wieland, toutes les aimables faiblesses qui rendent ce sexe si intéressant pour le nôtre. ï>

Weislingen, accessible aux nobles sentiments, est faible et inconstant. Il a gardé son honneur et sa herté, tant qu'il a vécu dans la société de Gœtz. Mais déjà perçait son caractère frivole et changeant. Il aime la cour ; c'est son élément naturel ; elle Fatiire, comme la lumière attire le papillon ; a il aurait pu être incomparable, dit Liebetraut dans la première rédaction du drame, s'il n'était allé à la cour ï>.Uû instant, ses yeux se dessillent ; il méprise le monde ; il se convertit ; il est « rendu à lui-même » et il veut rompre la chafne

honteuse qui rattachait à Bamberg. Maïs Liebctraut rentrafne; il quitte Jaxthausen eo prameltant de revenir; sa défaite est écrite d*avance dans son cœur, et sa volonté, trop sujette aux défaillances, fléchira sous Tassa ut que lui livreront les ruses de Tévëque et les savantes coquetteries d*Adélaïde ; bientôt il renonce k Marie et à Gœtz (i).

Le pageileWeislingen, Franz, contrasteavec Georges, le page de Gœtz : c'est le page* de cour, vôtu de saie, raillant le coiîtume simple et grossier de Georges, d*a illeurs nourri dans Tin trigue, osant lever les yeux sur sa maîtresse etobtenaût ses faveurs par l'ardente expression de son amour et par le vilain t^U d'entremetteur qu'il joue auprès d'elle; sa passion pour Adélaïde devient une fureur et va jusqu'au crime.

oc Marie, dit Franz, est aimable et belle, et je ne puis en vouloir k Weisling-en prisonnier et malade de s'amouracher d'elle ; il y a dans ses yeux cousolatioa et sympathique mélancolie ; mais autour de toi, Adélaïde, tout est vie, flamme, ardeur l ^ Adélaïde de Walldorf est la « parure j& (2) de la cour de Bamberg, 11 y a dans sa figure et sa personne un mélange de douceur et de noblesse, de grâce et de dignité. De beaux cheveux noirs rehaussent l'éclat de son teiat et la blancheur éblouissante de son sein. Lorsqu'elle fait une partie d'échecs et médite quelque coup^ un Bu et malicieux sourire illumine son visag-e et la rend si char-

(1) et plushâut, pp, ia3-tu4^ leâ mots de Wîdaud. {3] Zierde„ seïoa ujj ma( favori de Gœliie.

GOETZ DE BERLICHINGEPÎ 119

maDte que Franz souhaite d'être le rot d'ivoire. Mais la séduisante châtelaine — si séduisante que Goetbe même fut féru d'elle — ne rêve que le pouvoir et n'a d'autre passion que Tambition. Elle attire WeisUogfen et l'épouse parce qu elle compte sur son influence pour recouvrer ses domaines perdus- Et avec quel art, et par quels adroits manèg'es elle s^empare de lui 1 Elle T admire d'abord; elle est heureuse de voir face à face ce phénix, cette quintessence du sexe masculin ^ comme elle l'appelle ; elle trouve qu'il surpasse sa réputation. Puis elle le rudoie, reconduit, et, lorsqu'elle le reçoit, elle le persifle, le raille, et soudain, le flatte, le caresse, lui verse une « goutte d'apaisement » : après avoir été, ainsi qu'il s'exprime, déchiré par la complaisance, Tindifl'érence et le dédain, Weislingen prend con^é d'Adélaïde, plein d'espoir et en la qualifiain d'enchanteresse. Elle ne recule pas devant le crime et lorsqu'elle croit avoir conquis le futur empereur, elle empoisonne son mari. C'est le type de ces femmes que nos romanciers représentent volontiers, belles, intelligentes, spirituelles, cachant sous une mine tantôt majestueuse, tantôt riante, une humeur altière et impérieuse, aimant l'intrigue et y excellant j uniquement préoccupées de jouer un grand rôle.

Tels sont les caractères du G^oe/r. L'auteur les a dessinés en traits naturels, in efl^a cables, et s'ils ressemblent à l'œuvre même, si, comme ledrame^ ils ne sont qu'une rapide esquisse, ils ont été tracés d*une main ferme, et ils vivent, ils vivent, non seulement par la réalité que

iiÙ ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

Guelhe leur a donnée, mais aussi par le contraste, el Toa CL'oirait que récrivain s'est souvenu du mot de Gei*" stenberg:, que Shakspcare produit un effet pittoresque par le contraste, par VAbstechang^ que le tragique anglais a « des caractères contrastés w et c< des g^roupes , contrastés j&, Adélafde dil une fois à Weislin^en enune phrase un peu pëdantesque qui rappelle renlhousiasme du jeune Gœthe pour Pindare et les poètes gerces : « Mes paroles sont Tan ti strophe de votre chant. )> Les personnages de la pièce se divisent en deux groupes qui se répondent comme la strophe et Tantistrophe : les bons d*un côté, et les méchants de 1 autre; ici Gœïz et près de Gcetz, Sickingen et Selbitz, Georges el Lerse, Elisabeth et Marie; là, WeisJingen et près de Weislingen, révoque de Bambergj Fraoz, Adélaïde. Le groupe de Gœtz ne se compose que de figures nobles ou touchantes qui représentent la loyauté, le dévouemeat, rattachement aux vertus domestiques, Tamour de la liberté et de la patrie 5 toutes sont en parfait rapport de sentiment et de pensée; toutes ont un air de famille; môme fierté, même vigueur, même droiture, même franchise. « Je me sens, s'écrie Weislingen au château de Jaxthausen, je me sens libre et comme en une sereine atmosphère ; ici, point de recheixihe pénible d'une iusaisissable grandeur; je suis dans un cercle de braves gens, ira Kreise von Gâtent » En face de ce gi-oupe, dans le camp opposé, Gœthe a placé le groupe de ceux qui demeurent à la cour, sur le théâtre du vice et de la eautèlej ceux qu'Alain Chartier nomme les curiaux et

GOETZ DE BERUCHINGEN :|Mr

qui, selon rexpression de Técrivaia français, ne pratiquent que le mensonge et la fraude^ n^éprouvent que contrarié t(5s et soucis ang-oîsseux, ne possèdent qu'une pauvre richesse et une abondance niisérable-

Gœtz et les siens combattent jusqu'au dernier souffle pour la cause du droit; rien ne les désunit et ne les sépare; Selbitz achète paiement de son sang- le succès de son ami; Sicking-en délivre le chevalier enfeimé à Heilbronn ; Georges meurt pour son maître ; Lerse l'assiste à rinstant suprême. WeisHngen et les personnages qui forment ses entours tinissentpar s'entretuer: après avoir trompé Gœtz et Marie, Weislingeo est trompé, lui aussi ; Adélaïde le trahît et son page lui verse le poison. Quelle différence entre la mort des uns et celle des autres! Weisling^en expire, désespéré, torturé par les remords, assailli par de sicistres visions, et sans cette Marie qu'il a délaissée, le chef de Farmée d'exécution, le conseiller de Bamberg-, l*ami de l'empereur, mourrait abandonné de tous; Franz, fou de douleur, se jette dans le Main ; Adélaïde est condamnée par la Vehme- Gœtz meurt au milieu des siens; Georges succombe glorieusement sur le champ de bataille ; Selbitz, atteint d'une blessure qui lui coûtera la vie, se console en apprenant la déroute des Impériaux. Adélaïde et Weislingeu ont, il est vrai, triomphé; ils ont vu Gœtz chassé de son chdleau et mené en prison. Mais à quoi leur ont servi leurs cabales et leurs ÎDtrigues?Était-ce la peine de violer leurs serments, de liguer évéques et princes contre Gœtz, de solliciter Tempereur et ladièie?

Ni Weisling-eD, ni Adélaïde ne jouîroot dti fruit de la victoire; la mort les frappe tous deux dans le pleia essor de leurs espérances ambitieuses.

Môme entre des personnages tout à fait secondaires et que Gœthe se borne à caractériser d*une phrase ou d^uQ mot, éclate un dramatique contraste. Des dear împériaus: qui se rencontrent avant le siè^e de Jaxthaaseu dans une forêt au bord d*un marais , l'un est brave et blâme la poltronnerie de son camarade, Tautre se cache an fond des roseaux à l^approehe de Gœtz et se noie dans l'eau bourbeuse. Des deux soldats de Goîtz qui paraissent à la fin do sièg-e en une scène très courte pour prendre des arquebuses dans l'armoire^ Tun, infidèle et lâche^ se hâte de déguerpir dès qull sait rirruplion de Tennemi; Tautre, fidèle et vaillant, rejoint Lerse et ceux qui résistent; « s'ils meurent, dit-il j je ne veux plus vivre. *)

A la peinture de ces caractères doués d^une vie puissante Rejoint la beauté simple d'un st^le qui semble couler sans effort. Chose curieuse» cette œuvre révolutionnaire n'a rien d'emphatique, rien de boursouflé, comme j par exemple, les Brigands de Schiller, On trouvera de la prétention et du phébus dans la Jong-ua conversation d'Adélaïde et de Weislingen au deuxième

acte; encore cette recherche est-elle voulue et bien en sa place. D'un bout à Tautre du drame, le style est vif, alerte, naturel ; il a même quelque chose de brave et de hardi que les amis de l'auteur nommèrent or berlichingien » et qu'ils s'affligèrent de ne pas revoir plus tard dans Iphigénie; seul, celui de Lessin^avaît cette fermeté et cette trempe.

C'est un combiné de trois styles ou de trois langues. C'est à la fois le style de la Chronique de Gcetz^ le stylo de la Bible et le dialecte de Francfort et de la Franconie ; mais la fusion de ces trois styles a clé si adroitement faite qu'en lisant la pièce on ne s'aperçoit guère, à moins d'être un docte, de cet habile mélange.

Goethe emprunte en effet à la Chronique ^ soit au commentaire de Steigerwald, soit principalement au texte du chevalier, des mots expressifs qui^ par leur air vigoureux et comme loyal, rappellent le moyeu-â*e et transportent le lecteur à l'époque où se passe l'action (i). 11 dira avec Gœtz qu'on n a pas le temps de pendre les selles, qu'il ne s agit pas de chômer^ qu'on a mis la main dans la braise et que Berliching-cn se défend comme an sanglier {'ià) , Nous avons vu qu'il a même introduit dans son œuvre des passades entiers

(i) Geleite, territoire où s'exerce le droit d*escorte ; Nachiitiiss, souper; Schwaffer, ami; fi'*'g/"* décret; Landsurt, Lcrrain; Meinunff, volonté; Haupt, chef; fhathandlung ; Bluiwnvsel ; ueriru-

? en, arranger ; niederwerfen, surprendre et faire prisonnier; m ^flicht nehmen, obtenir du prisonnier sa parole de ue pas ifs*échapper; ersterben, etc.

(a) Sattelhenkens Zeit... feiern,., mit der Bond in die Kohlen schlagen.,, wie ein Wildsckwein .

de la Chronique, Un autre eût peut-être craint de tomber dans l'excès et de charger le tableau ; Goethe eut soin de couper les longues phrases de Gœtz, de leur donner une allure plus vive et plus rapide, d'adoucir la touche un peu rude de son chevalier. Il savait que les érudits seuls lisaient l'autobiographie de Gœtz, et il n'hésita pas à reproduire les paroles textuelles de notre aventurier, brusques, fières, parfois très crues, telles qu'elles avaient jailli de ses lèvres pendant la révolte des paysans ou au siège de Mœckmûhl lorsqu'un trom-» pette sommait la garnison du château de se rendre à merci : « Me rendre! dis à ton chef qu'il peut me... » Les mots que nous n'osons traduire, mais que l'on devine bien, étaient imprimés en toutes lettres dans la première édition de 1778; la jeunesse, à qui plaisent d'ordinaire ces grossièretés soldatesques, s'empara de la réponse de Gœtz au « coquin à veste rouge » ; on la cita dans les conversations et les correspondances (i). D'autres expressions du Gœtz sont tirées de la Bible.

(i) Mich hinten lecken, avait dit Gœtz; mich im Arsch lecken, disait Gœlhe. Voir plus haut, p. 10 1 les mots de Bûrger. Cf. Valentini, Erinn., p. 55 . Le peintre Fûssli écrivait à Merck, en se moquant de la sensibilité ae Klopstock et de ce qu'il nommait sa a facultas lacrymatoria » et son « hermaphroditisme théolo^ique » : « Je lui dirai avec Gœtz : pour la majesté de la religion j'ai tout le respect possible, mais vous, Monsieur le commandant, etc., ». Claudius rappelle également, dans son compte rendu, le mot du valet qui demande la permission de faire ses besoins et veut aller au village voisin pour remédier à son mal avec des compresses chaudes. « Mais, dit-il, un mot crû çà et là ne peut offenser personne, des soldats sont des soldats, et Shakspeare, lui aussi, ne les fait pas parler comme des petits maîtres. » Un autre mot qui fut blâmé par Wieland et par le Magasin de Schirach, est le mot que prononce le commandant de l'armée d'exécution, reprochant à ses hommes de s'enfuir K;/e die Scheisskerle,

GOETZ DE BERLIGHINGEN 125

Gœthe avait lu et relu T Ancien Testament et les Psaumes, et Ton sent qu'en écrivant ^û drame il avait la mémoire encore pleine de l'admirable traduction de Luther. Presque à chaque page se ren continent des réminiscences du livre des livres ; mais Gœthe lesanime de sa propre pensée, elles ne sont pas enchâssées exprès, elles sont venues comme d'elles-mêmes- Le frère Martin dit que le vin réjouit le cœur de Thomme et cite, en félicitant Gœtz de son bonheur conjugal, les mot de Sirach : « Heureux celui qui a une femme vertueuse, la durée de sa vie en est doublée ! » Le che* valier, indigné contre les conseillers impériaux, s*écrie que leurs grandes chaînes d or leur vont comme le collier au pourceau. Le chef des Bohémiens, voyant Gœtz à sou bivouac, lui demande, ainsi que les anciens de Bethléem à Samuel ; ce Est-ce la paix que t" nous apportes ? » Le paysan désolé^ qui vide sa bourse dans les mains de Sapupî et qui n'a plus un rouge liard en poche, raconte que « Teau lui allait jusqu'à l'âme 2>. Elisabeth, craignant la mort de son mari, montre la main du Seigneur qui pèse sur lui.

Mais Tendroit le plus biblique du Gœtz et où l'on retrouve l'accent simple et grave de Luther, c'est la dernière allocution du héros, à la En de la pièce : (( Fermez vos cœurs avec plus de soi o que vos portes; les temps de l'imposture arrivent et liberté lui est donnée; les indignes régneront par la ruse, etThomme aux nobles sentiments tombera dans leurs réls. » Il semble entendre un écho des Psaumes en Usant ce

passag^e qui, dans Toriginal, est si ferme et si concis. Ajoutez au style de la Chronique et de la Bible les formes et les tournures du dialecte franconien. Goethe remarque quelque part que le dialecte est Félément dans lequel Tâme respire, et dès son enfance, malgré les réprimandes de son père, il avait parlé volontiers la langue populaire de Francfort; il la parlait encore à Leipzig^, et il fallut les railleries de M'"e Boehme et de ses camarades de rUniversilé pour qu'il renonçât â Bc servir des expressions hardies et figurées de sa ville natale Mais en son Gœls^'û secoue Je joug de Leipzig, le joug de Weisse, de Gellerl, et Ton reconnaît dans le style de son drame, comme dans celui de Werther^ les mots de la Franconie et de cette partie de l'Allemagne qu'on appelait TEmpire ou le Beich et qui plaisaient tant à Rodolphe Baie Ci). N'avait-îl pas alors Taccent francforlois et ne dit-il pas plus tard qu'il faut maintenir son droit et que Fours grogne selon la caverne où il est néî Toutefois, la langue du Gœlz n'a guère cette couleur dialectale que dans les scènes où paraissent des hommes du peuple, les cavaliers de Berlichingen^ les paysans révoltés, les bohémiens (2), En outre, Gtethe supprime le pronom per-

{i)Quon se souvienne de ces mois de Rodolphe Roie à propos de Weriner ; on prut les appliquerai! GœU : « Werlhef* est trop alJemand, et ce qu'il a ée cordial et de vigoureux ne se laissera saos dout^ traduire en aucun idiome, La langue est tout à ffllt orig-inaJe, clquclques mots et tournures daR^înhsland m^onl particulière ment plu, * {Im neuen Reicht 1875, vni, 9j)t). Cf. TarMcle des Annonce dû Francfort (Braun, T. 7} sur les nombreuses apocopes qui sont bien pbcees puisque la scène se passe dans les pays d Empire.

(a) Cf. les mots haudern, irenleln, Spid (au sens de Menge]t

GOETZ DE BERUGHINGEN 4^

sonnel (i) et l'augment du participe passé (2); il emploie le pronom de la seconde personoe avec la lioi* sième du pluriel (3) et le participe passé sans auxiliaire (4); il fait de nombreuses élisions (5). Dès les premières pages, que d'expressions famitières (6) ! A certains instants» cette langue devient si simple, si heureusement triviale qu'elle s'exprime par proverbes , et non seulement par des proverbes connus, mais par des dictonsque forge le jeune dramaturge: a k grande lumière ombre épaisse; » « brave cavalier et bonne pluie passent partout », « avec des bottes on fait aisément des pantoufles», (( le courage ne s'apprend pas et ne se désapprend pas », « fortune donne confiance »»

Il s'est évidemment souvenu des conseils de Herder. « Qui osera, s'écriait Herder, élider parmi nous? » et l'auteur des Fra^m^w/s recommanda il avecune fébrile insistance de fouiller dans les entrailles de la langue^ d'user des idiotismes, des expressions originales, pittoresques, qui ont un goût de terroir. Comme le veut Herder, Gœthe est « idiotique ». Un de ses paysans

mess (pour miss), abgerennt fpour abger(innt),eXç., ; Jes BohêmîeDB emploient des mots comme hinti ffeheischen, geufohne, ftelj. {i) Wollen pour wir wollen.

(2) Kommen, gangeriy gessen, bis^en .

(3) Wollen ihr,

(4) Herausgefûhrt auf die Ebne^

(5) Verkundschaft, Jurckt, bedeuî, leuchL

(6) Mess chrislhch (fais chrétienne mesure) ; du bisi âer Nim* mersa</ (tu n*as jamais bu ton soili); svhuyarz merden, au/*n Diensi lauern, den Kûrzern ziehen, ttim hreuzehtiethen, iaasent ràsonniren, ûber die Glaise kommen ^ hîânen, tftusend Schto^renoth, sich hinausscheren, ein gefunden Fre^sen^

accuse les g'ens de robe de ft faire patte creuse » et Sickingen dit de ses enûemîs : a Ils sont assis dans rinjustîce, n'allons pas inettre sous eux des coussins.» Aussi Friedel, qui traduisit Je Gœi^ en français, assuraiuil que ce drame était de tous les ouvrages allemands le plus difficile à rendre (i),

Gœlhe s'est surtout efforcé d*étre court. L'époque où parut son Oœli est Tépoque du laconisme dans la littérature allemande, et il rapporte qu^ï Leipzig il avait reconnu qu*il fallait se faire un style énergique et que la plupart des auteurs étaient diffus^ que tout ce qu'ils écrivaient était fade, insipide, délayé. Mais déjà un petit nombre de Utlérateurs trichaient d'échapper à la contagion. Haller visait à la concision. Ramier essayait d*en fermer dans ses strophes pompeuses beaucoup de sens en peu de mots. Lessîng^, qui détestait notre Lafontaine et lui reprochait de n'avoir pu atteindre à la brièveté dePhèdre, avaîtle stylerapideet frappant(2) : il fut, dît Gœthe, « épi gra m ma tique dans ses fables et ses poésîesj serré dans Minna de Barnhelm, laconique dans Emilie Galoiti. » Wieland abuse des détails et des réflexions ; il a de la grâce, mais du laisseraller, de la prolixité ; il est bonhomme, aussi familier et débonnaire dans son style que dans sa vie; néanmoinsj comme s'il eût voulu se corriger de ce défaut, il venait de publier Musarîon et Idris où il se montrait, au jugement de Gœthe, singulièrement précis.

(i) Nouoeati théâtre allemand ^ JË74, toI. IX, p. 207. (3] tfejj'eadt comme il disaiU

Klopstock, assez long et verbeux dans les premiers chaats de la Messiade, poussait à Texcès la brièveté dans ses

odes et ses bardits et la pri^chait sans cesse, surtout dans sa liëpnblique des lettres ii)\ il affirmera même que Thuiskona, sa chère Thuiskona (la langue allemande), surpasse en laconisme Ilellânis, Romana et ïng:les (le g:rec, le latin et Tang-lais); il se glorifiera de riîduire la fable d'Horace, le Haï de ville et le rai des champs f de trente^sept hexamètres k trente-cinq, et une de ses traductions de Thucydide lui causera un plaisir infini parce qu'elle contient deux syllabes de moins que le texle ^rec. Vers le mûme temps, Âbbtj comme plus tard Jean de Mûller, imite Sallusle et Tacite avec efibrL Pareillement, Gœthe emploie des verbes composés qui sont très signifiants (2) el il presse ses phrases audacieusement et non sans bonheur- Lorsqu'il retrace un des incidents du combat livré par GœXz aux Impériaux, il ne dit que ces mots : <(. Georges se fraya un pajssage jusqu'à moi el sauta à terre; moi, comme l'éclair^ je m'élançai sur son cheval j lui, comme le tonnerre, se retrouva aussi en selle, » Voici comment il raconte que les paysans ont défenesti'é Dietrich de Weilcr : tt Ouelqu*un lui

{t} La Kdf's PU, comme U La nomme assez bizarrement, la KanjUluiigkeiL

{ixi Au.sschnaU€n^ È ter après avoir ilcc^rafc; wi^gp/eifen^ chasser par le son du cor; keramlwj&n, entourer IrompcusoineDl ; hiaausschwaijzejît chasier en bavard a ni ; rerjamtnern cl vrrbeten, u&er (sa vie) k gémir et k ppter; surilpkJliLcken et tarûckw^lt^rn, ramener en junmLet cd tempt^Unt; vèrhau^en^ user en roû*;^eant; verkranken, s'user par la. maladie^ se mourir; cf. in s in Schick* ^ai wcineUt enlraïuer par ses larmes dans un iDême destm.

tira une balle dans ta tête; et nous en haut t^omme Touragaiî, et le drôle en bas par la croisée (i) ! d

Cette coDcisionj cette feçon rapide de présenter les choses, jointe à un vif sentiment de la réaKté, donne au style delà chaleur et de Téclat; un souffle de véritable poésie porte et soutient la pièce du commencement jusqu'à la fin; par intervalles jaillît en traits enfliimmês une veine de lyrisme. Les comparaisons dont se sert Gœthe sont à la fois naturelles et poétiques; iï 6tait allé, lui aussi, comme on disait alors, à la chasse aux images, mais il n'avait rapporté que des images vraies, sans rien d*abstrait, et de factice à la Ramier. Franz, le plus ronianlique des personnag^es du drame, s*écric qu*Adèla]fde est un âng:e sous la forme d'une femme et qu'elle fait de Bamberg* le parvis du ciel, qu'il sent à sa vue ce qu*êprouvent les saints devant de célestes a p pari t ions, que lorsqu'il la regarde il croit être au soleil du printemps.

Chacun, dans le Gœtz, parle d'ailleurs sa propre lang^ue, la lang^ue qui convient le mieux à son rang et à sa situation. Maximîlieu, et tous ceux qui vivent â la cour, l'évoque de Bamber^ et Tabbé de Fulda, Weislingen et Adélaïde, Licbetraut, le pa^e Franz, Olearius, Sicking-en, que Tempereur écoute comme

(i) Gcor-g hieà sich tu mir und spraïifj ah, l'ch mie der Blitt au/ sein^n G aui ^ wie der Donner sa^s ep auch wi^der.,, Paff! »chos^ ihtii Einer vor'ri JCapf; wir hifiaafwie Wstiûr, uud cum Fen&let* heranUr mit dem Kttri, Cf. ces mots de WiîiBlÎDireQ qu'il e&t impossible de readfe lilléralemcDt : Siû suit uom îlof auf mem Schloss, a elle doit (partir) de Is. cour {et aUer) à mon château i ,

GOETZ DE BERLICHllNGEN i31

t un fidèle servi Leur », Marie de Berlichiugeii,qui sort du couvcDl, parlent le haut allemand dans toute sa corrrectioD et sa pureto (i). Gœtz et Selbitz, Elisabeth, Lersc, Georg-es, les soldats et les paysans^ les bohémiens que le chevalier rencontre dans la forêt ont la parole libre, familière^ populaire.

Gcetz a beaucoup de noblesse et d'élévation dans les morne Dts pathétiques, lorsqu^il décrit aux assiégées une Allema§:ne idéale^ ou lorsqu'il répond fièrement aux conseillers deHeilbronn, ou encore à ses derniers instants, lorsqu'il meurt en regrettant de laisiior sa Temme dans une société corrompue; mais le plus souvent son langage ressemble, dans sa rudesse guerrière et son brusque abandon, à la conversation d'un homme qui cause d*abûndanco de cœur, et, comme il dit, en déchargeant sou foie. Quelle différence de ton quand on passe de Bamberg à Juxthausen I Li, en même temps que les façons mondaines, que la frivole légèreté de la cour, les jeux de mots, les plaisanteries spirituelles, les idées subtiles, les locutions afl'ecttjcs; ici^ le parler franc, naïf, aimablement ni^^Iig^é. Elisabeth et Marie s'expriment sans recherche aucune, avec candeur et bon De foi; Adélaïde, quelquefois précieuse, tire de très loin ses comparaisons; c'est la grande dame qui se sait écoutée et qui veut plaire par la finesse de son esprit autant que par sa beauté (2)»

(t) Un des exemples les plus frappants est uolre verbe « apprendre » (eoseigncr) ; Weiblingen dJL lehren tl Geor^es^ Icrneu.

(a) Le critique de:» Annonces savantes de Francfort (Brauu, 1, 7Ï a bieii juge, CD deu:ï Jigues, la langue du Gœtz : a La laugue

Oa comprend mieux les beautés du Gœtz et le ^ènie de son auteur, si Ton compare le drame tel quNl fut publié en 1773 à Tesquisse rédig^ée dix-huit mois au para vaut. Non seulemiint on peut saisir sur le fait le travail de k composition, jouir du curieux spectacle des repentirs de Gœthc, examiner et résoudre en mÔme temps les questions les plus intéressantes; pourquoi cette coupure, pourquoi cette addition, pourquoi ce changpement ? Mais cet instructif et attachant parallèle démontre la clairvoyance, la dextérité du jeune écrivain : il avait pénétré les défauts de son ceuvre avec une rare sag-acité et il sut, avec non moins d'habileté, lacorrig-er d'un bout à l'auti'e sans qu'on j remarque la trace d'un remaniement, Tapparence même d'une soudure j malgré les retouches, elle a l'atr d'une pièce fondue d'un seul jet.

Suivons le drame acte par acte. Tout d'abord, Gœthe rendit Tcx position plus nette, plus précise. Au début de lesquisse, les paysans causaient de Weisling:en; Ja voiture du chevallier avait versé ; ils Tont remise sur le chemin et 11 leur a donné bon pourboire- Gœthe mo-

esl du véritable allcmanrt, bref, et pas rcuflure d'Ujotifi, pas la prose poétique de la Batallh d'îlermann^ Qatjrcl et poiiriatit charge d'idccs, »

GOETZ DE DEIILICHINGEX 133

difie cet épisode, Gen'est plus de Weislingea que parlent les paysans, c'est de Gœtz, el Us raconteDt ses démêlés avec Tévêque de Bamberj^j vantent son caractère loyal et conciliant.

Plus loia Gœthe abrèg-e la conversation d'Elisabeth et de Marie ; les den:3£ femmes s'entretenaient trop longuement de ravenir du petit Charles, de Tassistancc prêtée par Gœtz au tailleur de Stuïtfjart, de sa lutte contre Bamberg" et Weisling^en*

Au deuxième acte, une autre conversation s'eng^ageait entre É Usa bel h et Marie ; il s agissait encore du petit Charles que sa mare voulait mettre au couvent parce qu'il est faible et mou et qu'il sera plus en sûreté sous le froc que sous la cuirasse- Gœthe supprime cette scène.

En ce môme acte, il avait placé la scène ou Georges apprend à Gœtz le résultat de sa mission, après feU" treticn ou la dame de Walldorf reproche à Weisiiugea son irrésolution, 11 intervertit les deux scènes dans la seconde rédaction; T entrevue de Georg-es et de son maître dans le Spossart précède le dialogue d'Aiiêlaïde et de Weislingen : le lecteur sait que ce dernier a fait au page de Gœtz un mauvais accueil,

Gfitlhc ne se contente pas de ce chang-emeut. 11 remanie le colloque des deux amants, La châtelaine a le ton moins railleur, moins âpre, et Weislingen,qui ne s exprimait dans Tesquisse que d'une façon embarrassée et avec force shakspeariauismes, a dans le drame le langag-e plus ferme et plus simple : il explique briè*

Uï ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

vement le plan qu'il a conçu, affirme qu'il peut compter sur Tappui Jes princes et sur la faveur de Maximîlien, promet de mater 3es brouillons de la Souabe et de rétablir le calme dans révéché de Bamber^, assure Adélaïde qu'il lui fera rendre les biens dont le duc de Wurtemberg^ Ta dépossédée*

Le troisième acte s'ouvrait, dans l'esquisse, par la diète d'Aug^sbour^ ; Max i mi lien réclamait impérieusement du secours contre les Turcs : e'Suis-jeun homme de paille, bon à chasser les oiseaux de votre jardin? » et rarchevéque de Mayence lui répondait par un discours ampoulé, bourré d'imag-es bibliques ; « Nous cédons à ta voix comme Israf^l au tonnerre du Sinaï ; il y a un an, les princes consentaient tous et dans leurs yeux brillait un feu, terrible météore pour les ennemis. Leur esprit volait déjà intrépidement vers les frontièi*es de Hongrie, lorsqu'il fut tout à coup retenu par un lamentable gémissement : c'était la voix de leurs femmes, de leurs enfants mineurs, etc. » Gœthe a biffé celte scène, et avec raison.

Il a rayé pareillement, dans ce troisième acte, une scène de quelques lignes où paraissait Adélaïde : une lettre de Weslingen apprends la dame que deux armées d*exécution marchent Tune contre Gœtz, l'autre contre lo duc de Wurtemberg-; « bien, dit Adélaïde, bien, Adclbert, reconquiers mes domaines, et tu en seras le mattre; mon année de deuil est bientôt à son terme, » La scène était inutile j Go?the Ta remplacée, dans le drame de 177^, par un court dialog'ue entre Franz et

Adélaïde. — Adélaïde: r Lesdenx: armées d'exécution sont déjà parties? » — Franz : <c Oui» et mou maître n la joie de marcher contre vos ennemis- »

Une autre scène entre Franz et Adélaïde terminait dans l'esquîssele quatrième acte. Franz priait Adélaïde, au nom de Weislinipen, de se mettre en route pour rejoindre son mari ; elle consentait au départ, et ainsi se préparait le cinquième acte consacré presque entièrement à Tintr liante châtelaine ; deux pag^es plus loin, eïle paraissait en pleine forêt au milieu du campement des bohémiens. Celte scène a été transposée dans le drame; elle ne clôt plus le quatrième acte; elle précède la scène où Gœtz dicte ses mémoires à Elisabeth, où Lerse et Georges, revenant de la chasse, apportent des nouvelles du dehors et annoncent l'insurrection des paysans, a Ils brûlent et égorgent, dit Lerse, ils désolent tout le pajs; i^ le cinquième acte s'ouvre aussitôt, et l'on voit les bandes furieuses promener partout leurs ravagées.

Ce cinquième acte a été complètement refondu» Adélaïde en était le personnage essentiel . A force de la peindre belle et ravissante, Gœthe avait subi la même fascination que Weisling-en, Franz et Cbarïes- Quint, Lui aussi était séduit par cette enjôleuse, par celle que Weislingen nommait renehanteresse, par celle dont Franz ne pouvait frôler la robe sans frissonner. Peu à peu il prenait à son destin un tendre intérêt et s'exaltait pour elle : Adélaïde captivait, ensorcelait celui qui l'avait créée; le sculpteur aimait sa statue* H

a rendu compte de ce sentiment stnjç'alier dans Pûésîe et vérité : <t Je m^'éiais^ dit-il, abandonné sans pian et sBDâ ébauche à mon imagination et à une impulsion intérieure, et d abord j'avais serré mon fiujet d*assez près; Jes premiei-s actes pouvaient passer et n'étaient pas mal pour ce quUls devaient Être. Mais dans les suivaots, je fusj sans on a voir conscience, entraîné par une ëtrang^e passion. Je m'amourachai d^Wélaïde et involontairement je ne consacrai ma plume qu'à elle seule. On sait d ailleurs que, vers la fin du draine, Gœtz est réduit àTinaction, qu'il ne revient plus que pour prendre une part malheureuse à la g-uerre des paysans. Quoi de plus naturel qu'il fût supplanté par une femme daus l'âme d'un auteur qui secouait le joug- des règles et pensait à s'essayer dans un domaine nouveau ? »

Il faut analyser au moins le commencement de ce cinquième acte, tel qu^il était dans Tébauche du drame* C'est la nuit. Des bohémiennes font la cuisine dan^ une forêt, et la plus âg-ée chante une chanson dont ses compagnes répètent le refrain. Surviennent le chef et quatre autres qui prenuent place auprès du feu. Soudain retentit le galop d'un cheval; Adélaïde, qui s'est égarée dans le bois, loin de son escorte de cavaliers, arrive au bivouac des bohémiens et implore leur pitié. Le chef lui fait hou accueil et envoie deux des siens à la recherche des cavaliers. Adélaïde s^assîed sur un tronc d*arbre, La vieille s*approche, lui révèle l'avenir qu'elle lit dans sa main; « vous aurez trois hommes; le premier vous l'avez ; si vous avez le second , vous au*

rez le troUtème », et elle lui donne une pondre empoisonnée qui la débarrassera de ses ennemis : a quiconque te barre le chemin, doit se consumer et mourir. 9 Mais le fils de cette vieille rôde autour d'Adélaïde doût la beauté Fattire; il la saisit et il veut Tembrasserjelle pousse un cri. Au raêrneiostant débouchent dans la clairière Franz, Sicking-en et les cavaliers. Le Jeune bohémien lâche Adélaïde. Le page Franz, hors de lui, s'élance de cheval, se précipite aux pieds de sa maîtresse, lui baise les mains, (( c'est elle, c'est elle ! » et tombe évanoui* Sicking-en offre ses services ù la noble .dame : s Je vous trouve ici comme un ange au milieu de démons^ et que vous vouliez ou non, vous avez dans votre suite un valet de plus. >3 II lui propose de raccompagner à Aug'sboùrg' et lui tient Têtrier lorsqu'elle se remet en selle. Adélaïde remercie les bohémiens de leur hospitalité. « Souviens-toi de moi, » lui dit la vieillci Telle est la première scène du cinquième acte de Tesquisse. Gœthe se la rappelait plus tard avec une sorte d'orgueih « Je m^ étais complu, écrit-il, à cette acène de nocturne horreur ou la beauté d'Adélaïde faisait des prodiges, »

Adélaïde cède à Tamour de Sicking-en, dont elle admire la vaillance et les g-rands desseins : « Voilà un homme l Weislingen n'est qu'une ombre à côté de lui. Destinée, destinée, pourquoi m'as-tu enchaînée à un misêrablo ? Destinée l mais ne sommes-nous pas nousmêmes la destinée ? La bohémienne ne m'a-t-el!e pas prédit un troisième bomme qui serait le plus beau de

i38 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

tous ? » Elle a résolu la mort de Weislingen, et lorsqu'il paraît devant elle, elle lui jette son mépris à la face, lui reproche durement son indécision et sa pusillanimité : « Tu as toujours été un de ces misérables qui ne savent faire ni le bien ni le mal. » — « Et toi, répond Weislingen, lorsque tu fus créée, Dieu et le diable parièrent à qui serait le chef-d'œuvre. » Il s'éloigne, et dés qu'il est parti : « Va, s'écrie Adélaïde, tu reposeras bientôt, tu es un trop paresseux compagnon pour que je te traîne sur ma route ! » Auparavant il faut que Weisling-en, nommé commissaire par l'empereur, signe la condamnation de Gœtz ; il a signé ; Adélaïde l'empoisonne lentement par cette poudre de sympathie qu'elle a reçue de la bohémienne.

Elle triomphe donc ; elle sera désormais à Sickingen qu'elle regarde comme le plus beau et le plus digne des hommes, à Sickingen qu'elle adore et qui, si enflammé qu'il soit, la trouvera plus ardente, plus brûlante encore. Il est Vrai que le page Franz est amoureux d'elle, et jaloux : il remet une lettre de la châtelaine à Sickingen, il ménage un rendez-vous, et il exige sa récompense, « la plus douce récompense » ; un matin, il sort, ivre de joie, de la chambre d'Adélaïde. Il ne sait pas qu'il devient un obstacle; ce sa passion, dit la femme démoniaque, menace mes espérances ; » lui aussi doit périr, et lui aussi périra par le poison de la bohémienne. Peu importe à Adélaïde un crime de plus; elle n'a plus de scrupules ; elle exécute sans frémir des choses qui jadis la faisaient frissonner.

GOETZ DE BERLICHTXGEN 13»

Le maître et le page expireat en infime temps. On apprend qne Franz est en proie à une fièvre terrible et se roule sur le plancher dans d'affreuses convulsions. Quant à Weîslingen, on le voit mourir^ et une suivante luirévèleà ses derniers instants que sa femme lehait et qu'elle désire $a mort parce qu'elle aime Sickingen à la fureur. Mais les francs-jug-cs ont condamné Adélaïde* D(5jà de sinistres pressentiments Tassa il lent» et Gœthe la montre, par nne nuit noire et sans étoiles, seule dans sa chambre à coucher, inquiète au moindre bruit, attendant avec impatience le lever dn jourj pensant à Sicking-en, à Weislinpç-enj à Franz dont Je fantôme lui apparaît. L'i'^missaire de la Vehme s'est caché sous le lit. Il sort, le poig^nard en main. Adélaïde lui offre de IW, des bijoux; elle se jette à ses pieds ; « que t'ai-je fait ? laisse-moi vivre I » Le meurtrier hésite: il admire la beauté d'Adélaïde: ce une femme rojale ! quels yeux! quelle voixl » ; qu'elle se donne à lui, et il fera l^âce. « La mesure est comble, dit-elle, vice sur vice et honte sur honte 1 n Elle se relève, elle tire un poignard de dessous l'oreiller, elle blesse le franc-juge, ti Traîtresse jusqu'au bout, [s'écrie celui-ci, Ahl ser* penti H 11 rétrang-lc, puis la frappe à coups redoublés; « Dieu, tu la fis si belle I Ne ponvais-tu la rendre bonne ? )*

Telle était Adélaïde dans le cinquième acte de l'esquisse; elle était le plus en vue; elle dominait tout, elle étouffait, écrasait les autres personnages du drame ; il fallait donc lui Mer son importance. L'Adélaïde de la

m ÉTUDES DE LÎTTÉRATUaE ALLEMANDE

première rédaction fi g* lirait dans six scènes ; elle ne Hgiire plus que dans une soûle qui résume tout ; elle tient en main la lettre de Weislingen qui loi commande de quitter la cour sur-le-champ et de se rendre dans son cbâteau; elle irrite Franz contre son maître; elle prétend que Weîslin^en la hait et la maltraite, qu'il veut Fenfermer daos un couveut ; elle se jette au COQ du page et le supplie de la sauver; elle lui donne le poison qu'il versera dans la coupe du chevalier; Franz lui jure quelle sera libre et un mol d'Adélaïde nous apprend qu'il est déjà son amant : « Tu ne trembleras plus en te g^lissant dans ma chambre sur la pointe des pieds et je ne te dirai plus avec angoisse ^ va-t'en, FiatiZj voici le malin (i)» a Le reste fut impitoyablement supprimé : la rencontre d'Adélaïde et des bohémieus dans la forêt, les amours de la noble dame et de Sicking-en, la scène où Franz s*arrache des bras d'Adélaïde et dont le débat rappelle V tt aubade » du moyen àgG^ rapparition du IVauc-jug^e, ses coups de poig^nard. Sickinj^en demeurait le fidèle auxiliaire de Gœtz 5 il ne trahissait pas cette malheureuse Marie, déjà trahiepar Weisliugen, Maiscomtnent le remplacer et quel amant exciterait les soupçoua de Weisling-en et la jalousie de Fraoz, caresserait Tambition d'Adélaïde, lui promettrait les honaeui^ et le pouvoir? Gœthe choisit pour ce rôle le petit-fils de Maximilien et son futur

(0 « CettE^ scène, disait le Maffasin de Schirach (Qraun, ï, ^lù), est înimîtaiïieme^t belle, Qu'eUe est dramatique et superbe î Quelle nature! Quelle vérité! »

GOETZ DE BERLICHINGEN t4i

successeur à Fempire, Charles, Mais Charles ne paraît pas sur la scène, et son nom n'est prononcé qu'au quatrième acte, dans deux scènes. Adélaïde fait Tclogie d'un prince qui saura soutenir la dig-nilé de Teinpire mieux que Maxîmilien ; &. tu as, dit Wcisling-cn, une haute idée de ses qualitus, et on pourrait croire que tu le vois avec d'autres yeux ; les attentions extrCîmes qu'il te témoig-ne m^inquiètent. » Adélaïde le rassure ; maiSj Weislingen sorti, elle s'écrie : a Charles qui doit être empereur ! Seraît-tl le seul dVntrc les hommes que ne flatterait pas la possession de ma faveur? a Et aussitôt Frautz se présente, il apporte une lettre de Charles ; comme Weislin^eu, il se plaint ; « d'autres me sont préférés, toutes vos penstîes se tournent vers Charles. » C'est ainsi que Tatiteur du Gœts a refondu cet épisode, si touffu, d'Adélaïde; il n'a eu garde, II est vrai, de tout biffer ; il a conservé plus d'une phrase, plus d'un mot de la première rédaction, et on retrouve dans les deux scènes du quatrième acte la plupart des expressions dont il s'était servi dans l'esquisse (i).

H y avait encore, dans le cinquième acte de Tébauche du Gœiz, une scéue remarquable dont plus d'un critique a loué la force dramatique et la puissance : c'est la deuxième scène, ou la sccue de Metzler, Le théâtre représente une chapelle k demi détruite au milieu d'un cimetière. Là se réunissent, pour délibé-

(i) Voir le Lravail remurquable de Miijor el Saucr, pp. i/j5-i4y î les deux auteurs ont relevé avec soin les expressions de Tc^squisifc que GœUie a de nouveau employées dans la seconde rédaction ^

rer, les chefs des paysans, Metzler, Link, Kohi. Le plus enragé de tous, Metzler, apprend à ses compagnons qu'il a enfermé dans l'ossuaire plusieurs gentilshommes prisonniers, entre autres, Otto de Helfenstein; ils y causent, dit-il, avec les crânes et ils y retrouvent les restes des malheureux que leur tyrannie a fait périr : ft Frères, lorsque j'ai tenu Helfenstein dans mes mains, je ne puis vous retracer ce que j'éprouvais : il me semblait avoir le soleil dans ma main et m'en faire une balle. » Il jure que ses captifs mourront lentement et dans d'afiFreuses tortures : « Minuit est déjà passé. Voyez comme, à la lueur ardente de leurs châteaux, les montagnes d'alentour se baignent dans le feu et le sang ! ^Soleil, viens î Soleil, viens 1 Quand poindra ton premier rayon et qu'en se brisant sa rouge lumière &e mêleraau reflet terrible de la flamme, nous les ferons sortir, ces nobles, et avec nos visages rouges de sang nous serons là devant eux, et nos piques leur tireront le sang par cent blessures. Pas leur sang! Notre sang ! [Is ne feront que le rendre comme des sangsues . Ah I que nul ne vise au cœur. Il faut qu'ils perdent tout leur sang. Quand je les verrais saigner un siècle, ma vengeance ne serait pas assouvie. mon frère, mon frère 1 II t'a fait mourir dans le désespoir I Pauvre malheureux ! Les flammes du purgatoire t'environnent et te torturent. Mais tu auras un calmant, toutes les gouttes de son sang. Je veux y plonger mes mains, et lorsque le soleil se lèvera, il me verra teint du sang de cet homme, il verra les domaines de cet homme qui

GOETZ DE BERLIGHINGEN W6

s'embrasent et leur flamme qui colore les roches. » Cependant une aentinelle aononce qu'une femme, tenant un enfant dans ses bras, veut parler aux chefs des paysans» Link propose de la renvoyer, tf Non, frères, s'écrie Metzler, faites-la entrer j ses lamentations présageront, comme la chouette, la prompte mort de son ■ époux, >ï Elle entre ; c'est la femme d*Helfensteio ; elJe redemande soû mari, k Ton mari 1 dit Metzler, il a jeté mon pauvre frère et trois autres malheureux au plus profond d'un cachot, parce qnlls avaient pris un cerf dans sa forêt pour nourrir leurs pauvres enfants el leur femme. Nous nous sommes lamentés, nous Tavons împlort^, la femme de mon frère se jetait à ses genoux, comme tu te jettes aux miens, et lui restait deboutj comme moi. Ah I je ne voudrais pas changer cette place pour un siège dans le paradis 1 s Elle le supplie encore : a Rendez-le moi 1 t> — « Tope, répond Metzler» à condition que vous me rendrez mon frère, j» 11 la prend par la main, la conduit à Tossuaire ; a Applique ton oreille au mur, tu les entendras gémir, c'est là qu'est leur lit de repos, sur les os des morts, »

(jœtho a supprimé cette scène, 11 a senti le dcgoût qu'elle inspirerait au lecteur. Ce Metzler, ôtrc brutal et féroce, véritable cannibale, qui répète à chaque instant le mot Blutf qui menace la femme d'Helfenstein de fracasser son enfant contre la muraille, qui ne pense qu'à se rouler au milieu des cadavres et à se plonger avec délices dans le sang humain, n'eût excité que de la répulsion. Les cris que pousse ce forcené, ou mieux

Mi ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEM.^DE

ses vociférations, ses hyperboles moûstrueuses, ses atroces ricanements, ses hurlements qui semblent ceux d'un fou ou d'un démon ont entièrement disparu de la seconde rédaction (r)» On ne voit plus dans le véri* table Gœij^ la femme dHolfenstdn, Melzler raconte à SCS compag-noos qu'il a occis et fait occire quelques seig^neurs» qu'il a enfoncé son épée dans les t;ôtes de Forgrueilleux Rixîng-er; mais il n'a plus la môme déraison \ il ne s'exprime plus avec cette frénésie de la veng-eauce qui s'étannbe à longs traits; il exerce les représailles du Jacques Bonhomme contre le noble qui i*a tyrannisé, et ses transports sont ceux de l'exaltation révolutionnaire. lï ne parle plus, comme dans une sorte de démence diaboUque, par métaphores sinistres et tembles qui rappellent la fureur exubérante des personnag^es de Shakspearc. Il n*ag^it pas, il fait un récit j et ce récit n'a plus la couleur poétique et Texae;éralioû de la première version; la lang-ue est celle du peuple, celle des paysans que commande Metzler^ crue et rapide ; on n'y trouve que des imag-es qui sont accessibles à ces esprits vulgaires {2), Lena:, Klinger, le peintre Muller auraient gardé dans toute son horreur la scène de Tesquisse, et Ton peut croire que, si Goethe leur eût montré son manuscrit, ils l'auraient engagé h ni5 rien retoucher, <( Voila, auraient-ils dit, qui est génial

(i) Mînor cl Sauer (pp. i4^*i44) comparent à qaelqties passades d'Ossian les imp^écaLioas que Welzlcr prmioncc A la. fin de la Ëoène cl ïioLam.meDt ses apostrophes soi veut d'hiver ; lotit ce passa^o a pJulôt, ce nous semble, une cuuJeur shakspûarienne,

(a) Faire ldqîc, comme les grenouilles, etc.

et shakspearien I » Mais Gœthe est déjà hors de pair, il sait rester dans la mesure, il comprend qu'il a forcé, outré les choses, et il les adoucit. Rarement un jeune écrivain se corrïg-e aussi sévèrement d*une main aussi sire et avec un tact aussi juste. Le Gœtir^ apprécié h ce point de vue, témoigne d'une nature presque maîtresse d'elle-même.

11 no sû horna pas à supprimer la scène où Metzler profère tact de jurons « chauds comme Tenfer». H eut le bon esprit de montrer les chefs des paj^sans en pourparlers avec Gœtz. Dans la première rédaction le seigneur do Berlichin^en paraît soudain en disant à Georges ; i£ Vite à cheval, je vois brûler Miltetjherjç. Ils ont violé le traité. JO Quel est ce traité? A quelles conditio[ts Goetz a-t-il acceptai le commandement? On rig:nore- Mais dans le drame de 1773, Gœthe, recourant à la hiog^raphic de ilœi'i qu'il avait négligée en cet endroit de son œavre, dépeint Tembarras des rustauds qui sentent leur indiscipline et leur manque de dïreclion* Un d^eux proposa de choisir l'homme qui a « toujours passé pour un loyal chevalier » ; un autre prononce le nom du bailli Marx Stumpf . Ce Stumpf ac paraissait pas dans Tesquisse; dans la version actuelle du Gœtz^ il discute, en même temps que Berlichingen, avec les rebelles; il refuse de les mener, sous prétexte qu'il ne peut porter les armes contre son maître, l'électeur palatin; quant à GœVi^ il a juré de ne pa:s sortir de ses domaines j et il reproche aux: insur^^és les excès qu'ils ont commis, déclare qu'il aimerait mietix périr que lie con-

ItS ÉTUDES DE UTTÉRATURE ALLEMANDE

duîre une bande d'c2;'or^eurs. Mais on menace de brûler son château. Stumpf Je prie de se mettre à la tête des révoltes pour ni*''naî^er le pays. Gœtz, ébranlé, consent à guider les mutios pendant huit jours; ce n'est pas assez, et ils^ exigent qu'il reste avec eux trois mois; enfin, on convient que le commandement de Gœtz durera quatre semaines et quedansces quatre semaines les bandes s 'abstiendront de pillag^e et de meurtre. Grâce à cette scène, qui manquait dans l'ébauche de la pièce, Dt bien qu'elle ne soit pas suffisamment développée, le lecteur comprend le nouveau rôle que joue le chevalier à la main de ter et sa colère contre les paysans qui n'ont pas observé la convention en brûlant Miltenberg". Partout dans le texte de 1778, lorsqu'il corrige et refond le drame primitif, Gœthe s'efifbrce donc de justifier, de motiver, d'enchaîner les événements. Les raisons qui déterminent les actes de ses personnages sont plus clairement exposées j on saisit mieux les idées qui les sollicitent ou les retiennent : on assiste de plus prés aux mouvements tumultueux de leur âme; tout est plus acceptable, plus vrai, plus humain. C'est ainsi qu'il nous fait pressentir l'amour que Weisling-en doit inspirer à Marie de Berlichin^en : la jeune fille est prévenue en faveur de Télégant cavalier, avant qu'il arrive à Jaxthausen; elle excuse sa conduite, rappelle son ancienne amilié pour Gœtz; lorsqu'elle sait qu'il est prisonnier, elle s'inquièle, elle demande s'il est triste et lorsqu'on lai répond qu'il a l'air sombre, elle dit qu'elle ne pourra le voir sans serrement de cœur.

Gœthe n'avait pas eu cette habileté dans la première rédaction; il n'avait pas marqué aussi nettement la sympathie de Marie pour Weislingen et sa naissante inclination.

L'honneur de ces profonds changements revient non seulement à Goethe, à son goût plus épuré, à son talent plus robuste et plus mûr, mais à Herder et surtout à Lessing-. L'auteur du Gœt^ admirait dans le premier acte de Miana de Barnkelm Faîsance et la clarté de Texposition, et il emprunta peut-être au Mellefont de Miss Sara Sampsoa quelques traits de son Weislingeu. Mais pendant quli remaniait son œuvre, parut Emilie Galotti. Gcethe avait désormais un modèle allemand; il c<ïmbina Lésai ag et Shakspeare, Lessing* avait Tentente du théâtre et connaissait les exig-ences de la scène; il j a de la vie et du mouvement dans son Emilie Galotti; l'intérêt j est puissamment concentré et l'actioUj qui ne s'interrompt pas uu instant, court au dé no uement avec u ne r ap idi te parfois ex cess i v e , Em ilie Galotti j qui ^ s'éleva des flots comme Tlle de Délos surg-issantdes eaux pour recueillir la déesse en travail (i)»j eut certainement sur l'esprit de Gcethe une décisive influence. En lisant le drame de Lessing — ce drame qu'on trouve ouvert sur la table après le suicide de Werther — il prit, pour ainsi dire, la leçon d'un maître. Il sentit qu'il fallait donner à aon stjle plus de naturel et plus de nerf» dessiner les caractères avec plus de précision, mettre dans Taction moins de lenteur,

(r) mol de Gœthe (Rie mer, AfUtk^Htitigen^ II, p, GC5).

moins de digressions. C'est probablement après la lecture et sous rimpression à' Emilie Galotti qu'il a raccourci les épisodes qui tenaient une trop grande place et rendu le dialogue plus serré, plus dramatique (i).

11 serait fastidieux de comparer le style du Gœtz de 1778 et du Gottfried de 1771 (2). On ne saurait croire la quantité d'images et de métaphores à la Shakspeare, que Gœthe avait jetées dans l'esquisse. Plusieurs sont belles et font un grand effet ; la plupart étaient trop hardies et trop longuement développées ; on y trouvera de Téclat et de la vigueur, mais aussi quelque chose d'excessif dans Texpression et comme l'inexpérience et la témérité de la jeunesse. C'est ainsi que Gœtz disait à Weislingen : « Faut-il lever le voile de mon cœur ? Faut-il te montrer un miroir? » — « Que verrai-je?» réplique Weislingen. — « Des crapauds et des serpents. » Sickingen, pariant du lien de famille qui l'unit à Gœtz, ajoutait que « la faux de la mort s'émousserait sur ce lien ». Weislingen, priant Maximilien de sévir contre. Berlichingen et ses compagnons, ces « tisons enflam-

(i) Voir surtout dans le drame et dans Tesquisse la scène du 1er acte, à l'auberge, entre Gœtz et Georges; c'est dans cette scène surtout que le jeune écrivain a entrecroisé le dialogue. 11 semble même qa'Emilie Galotti ait eu quelque influence sur le style de Gœtbe. Qu'on se rappelle l'éloge que Ramier donnait à la nouvelle œuvre de Lessing : « Sa langue est la langue de la nature variée, la langue vive et courte^ la langue vigoureuse et pourtant aisée de la nature, non la langue uniforme du cabinet de travail, non la langue uniforme de tant d'auteurs célèbres de l'étranger, chez qui la princesse et son brave père, le vieux serviteur et la jeune confidente tiennent le même langage déclamatoire. » Gœthe s'efforça peut-être de mériter la même louange; cf. plus haut, p. i3o.

(2) Cette étude minutieuse a été faite par MM. Minor et Sauer; il est donc inutile de la reprendre ici dans le détail; cf. plus haut, le discours de l'archevêque de Mayence, p. i34.

GÛETZ DE BERUCHINGEN îlf

mes 3, défiDtssaitla mise au ban de l'empire : a Elle esl maintenant semblable à uoe femme masquée et ne fait qu'épouvanter les enfants; il faut s'armer du g-laîve de la vengeance impériale et Tenvoyer, escortée par de braves et nobles princes, contre les tfites inquiètes. » Au sortir des bras d* Adélaïde, Franz s'écriait : t Voilà la première fois dans ma vie que j espère; jadis je n'avais que des pressentiments de taupe. » Le seJg:neur de Berlicliing-en lançait à Metzler cette apostrophe iuouifc : « Tu me dégoûtes; je t'exècre comme un crapaud taché ; il règ-no autour de toi une telle puanteur d'ulcères crevés que Tair du ciel devrait se boucher le nezl »

Tous lespersonnajîfes donnaient à leurs idées le même tour shakspearien, la même forme subtile> et tous faisaient des antithèses, des comparaisons inattendues- Gœthe renonce dans la seconde version du Gœtz à cet étalage de bel esprit* Il n a plus ces images brillantes, ces métaphores éli o celant es , ces éclairs ébloui ssanls. Il est guéri du goût des ornementa ambitieux. Il prÔte à chacun le kn^a^e qui sied k son caractère et à sa condition; aux uns, qui sont du peuple, la g^rossièreté et l'énergique crudité des- conversations populaires ; aux autresj qui tiennent à la cour, je ne sais quoi de hautain et de maniéré j parfois môme de précieux et d'alambiqué; a ceux qui vivent dans leur château, loin de la cour et plus près du peuple, une langue incorrecte, mais naturelle et franche. 11 retranche les jeux de mots, comme celui de Metzler sur son

nom (i). Il réduit les jurons et les imprécations que prononçaient ses personnages, surtout Selbitz. Il supprime beaucoup de termes étrangers (2).

Il a peu retouché les caractères. Mais la droiture de Gœtz et sa loyale rudesse ont plus de relief dans le drame de 1778 ; le chevalier a le ton plus doux et plus iuduIgcntA l'égard de Weislingen; il est plus chevaleresque dans le danger, plus aimé du menu peuple; il parle plus souvent sa propre langue, la langue de la Chronique, avec ses images soldatesques et ses naïves énergies. Weislingen est plus sympathique; il conserve ses hésitations et les troubles desonâme incertaine; mais il a, dans son entretien avec Gœtz, des paroles moins a^nères et moins sarcastiques; il exprime d'une façon plus touchante, plus complète, ses souvenirs de jeunesse et les émotions que lui inspire son retour à Jaxthausen. Dans la première rédaction, Elisabeth employait des termes trop familiers et trop crus. « Les hommes, disait-elle, qui font le bien par faiblesse ne valent pas mieux que les gens qui ne peuvent retenir leur urine; » et lorsque Marie lui reprochait sa sévérité : « J'ai été élevée, répliquait-elle, avec des pommes de terre et des navets, ce qui ne peut faire de tendres compagnons. » Elle avait donc dans l'esquisse quelque chose de dur et de vulgaire ; c'était plutôt une virago que la digne

(i) Wir sind eînmal îm Metzeln.

(a) parais Vesicatorien, Atmosphœre, Raritaien, etc. Mais il en restait encore assez pour choquer certains puristes, entre autres KIopstock (Braun, 1, 5, et Voss, Briefe, I, 160).

GOETZ DE BERUCHINGEN 1«1

femme du seigneur à la main de fer ; Gœthe sut donner à cette figure plus de noblesse et de fierté, sans lui ôter sa fermeté mâle. Plus d'ordre et de clarté dans Tactioa qui s^embroui liait un peu, plus de simplicité et d'origrinalité dans le style, pins de netteté dans le des* sin des caractères, tels sontles mérites du Gœts de 177^ comparé à celui de 177 1 ; Gcethe a reconnu ses défauts et les a rejetés-

On sait la comparaison du fit rou^e, du rother Faden^ qui fit fortune dans la littérature allemand et devint banale. Goethe Ta inventée; un fil rouge, dit-il ^ parcourt les cordages de la marine anglaise, du plus gros jusqu'au plus petit, et on ne peut Tcnlever sans tout détruire* Ce fil rouge relie et unit les scènes du Gœts; quoique le texte ait été considérablement remanié et qu'il résulte de coupures et de reprises, il forme un tissu serré; le travail aotêrieur n'a pas laissé de trace visible; les ditrérentes parties ont été ajustées avec un art merveilleux; il semble que ce drame, si soig:neusement con'igé, ait été écrit d'abondance et de verve. Si le g-énic est une longue patience, s'il ne crée qu*en s'appliquant fortement et si son œuvre» avec ses apparences de premier jet, doit sortir néanmoins d*ua labeur persévérant, Gœthe avait déjà du génie*

Gœtz offre ainsi cette singularité piquante que son auteur imite Shakspeare et cherche en même temps à se détacher de lui. On a toujours dit que Gœthe était, à cette époque de sa vie, un fervent disciple de Shakspeare, et TAllemagne le proclamait alors un nouveau

152 ÉTL^JES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

Shakspeare ; mais on ne savait pas, parce qu'on ne connaissait pas Tébauche première de son drame, qu'il avait, dans ce drame même, lente de s'affranchir d'une imitation dont il sentait les danger*;. Et il s'éloignera peu â peu du «grand Breton »; il dira un jour que Shakspeare appartient à l'histoire de la poésie^ et non à celle du théâtre; il niera que la scèoc ait été un espace dig-ne de Shakspeare (i) I

Ce fut en iSo^, plus de trente ans après Tapparition de SOQ Gœtt, que le poète le remania pour la seconde fois {2). 11 avait depuis 1791 la direction du théâtre de Weimar; en i8o3, ilcongut le pUn, avec Schiller, de créer une scène nationale où seraient joues tous les drames qui parlaient au coeur du public allemand. Il revit donc le Gœts Tannée suivante, et s'efforça de

(t) Vûip Tel 11 de Shakspeare und hein Ende.

(-a) Le Gœit uvait cté joué au mois d'avril 1774. sur le ihéùlre de ïierliD, par la Lroupc de Koch \ mais on sapprima à la rc présentallo^i les si::èQêaoij psrjifL l'armée d'exécutïoû.ïîchroeder.qui ûccdcîI- ]it I&s pièces île Leiu, préféra les Jumeau j: de Kliiis^er au Jutes île Tarenh' de Leise^viU, iulrodulsH ^tiaii^iiearG sur k scièuc allcfuaade et joufl à VieQue le roi Lear malgré Kaunilz, Taudacieujc Soîiroeder reprôscola à Hambourg le drame de Gœlhe. Puis^ ce fut le lour de Mannlieira; au mois de mai 17SG, GivU elait joué à Francfort et la mère de Ga-lhe fiSâlâLalL à la représcnlation: d'aiipès Dûnizer, la rcprcscnUtion du j a avril 1B74, qui eut lieu à JJerliDj Bârut la iâi<.

Tadapter, Mais le travail le rehu(a bientôt par ses difficultés r « la vilaine opération, écrivait-il à Zel ter, il me semble modifier une vieille maison ; on commence par ne faire que de légers changements, et on finit par transformer le tout à grand frais, sans avoir néanmoins une maison neuve, » Dépité de ne pas réussir, il lâcha son œavre^ puis la reprit pour la quitter derechef. Enfin j dans l'été de i8o4, Gœts^ éuit complètement remanié ; Schiller avait ranimé Je zèle lang'uissant de son ami. Le drame fut donné A Weimar le 2a septembre ; il parut long et et traînant; la représentation avait duré de cinq heures et demie à minuit (ï). Gœlbe le rendit plus court en faisant ici et là des cou* pures, et ce nouveau Gœiz fut joué le 8 décembre. L'auteur fut encore mécontent. IL eut Tidée de diviser la pièce en deux parties. Tune qui aurait quatre actes et qui fut in lit niée Adelbert de Weialingen^ Tautre qui eut pour titre Gœt^ de BerUchingcn et contiut Cinq actes : la première partie fut représentée le 2 3 décembre iSog, et la seconde quelques jours après. C'était tomber de fièvre en cbaud mal et les défauts de Touvra^e éclatèrent pins visibles. En 1818, en 1819^ (jœthe le retoucha, et en i83o il fondît les deux parties en une seule* On ne peut apprécier ici que le remaniement scénique de i8o4 (2).

(1} C'est 1^ Gc^Σ public en 187g par Weadt^ puis ea i8Sa par Baechtold dans rèdiiiofi qui cuntient s(ir chaque pa^e, êû irais odonaes, leâ trois leiles tîe 1771 ^ de ^77^ et de iScj4-

[3j C'est Je Gœtt de réditiou HetnpelT le GœU publié pour la première fuis avec Tes^iuissc de 1771 dans le deuxième vola me des

154 ÉTUDES DE LlTTERATtO^E ALLEMANDE

Gœtbe avait, dans cette troisième rédaction, complété les scènes qui n'étaient qu'esquissées; il avait allong-é les monologues; il avait lanl bien que mal donné au drame une allure plus rég-ulière et plus lente. Mais si le Gœiz devenait jouable, il perdait en revanche quelques-unes de ses qualités, sa fraîcheur, sa vivaci té, son impétuosité cavalière.

Est-il possible, par exemple, que Gœtz^ après sou entretien avec Weislingcn, s'écarte de son ancien ami, qu'il g-arde un silence maussade et chag^rin, que le petit Charles fasse la leçon à son père en lui objectant que Weislingfen est son hôte ? Est-il bienséant que Marie . vienne, môme au nom de sa belle^sûeur, inviter les deux chevaliers, et sans avoir entendu leur conversation, sans avoir parlé encore à Weislingen, les forcer à se donner la main et leur dire sentencieusement que Tunion des hommes excellents est le plus ardent souhait des femmes au coeur droit?

Selbitz, joueur effréné, ruiné par les dés qui sonnent dans sa poche, se présente h la femme de Gœtz sans autre vûtement qu'un mauvais pourpoint cacbc sou^ le manteau dont il s'enveloppe soig-neusement ; il n'aspire plus qu'à détrousser de riches voyageurs et à se refaire- Ce n'est plus le rude et honnête compag-nou

c&avfcs poâthames (iS3a) et Joué depuis stir les scèoes allemnndcs : maïs 011 a rompu dep^uis avec U tradition; à Berlin, on a tenté d'adapier à la scène Fesquisse de J771 ; à Muuicli, on a essayé de fondre erisembJe l'esquisse de 1771» le drame de 1773 et le remaoicinenL scénïqne de 1804. Cf. sur ce remaniement Scbade, Weimat'isches Jahrbuch, V^ p. 3^3 j Brahm , GœtfW'Jahr' bacht U, 190.

qu'on a vu dans le drame de 1778; c'est un brigand de g^rand chemin qui confesse naïvement sa joie d'enlever aux Nurembergeois une longue chaîne d'or. Comment Gœlz s'est-il associé à ce rapace aventurier dont les actes n'ont pour mobile que le pillag^e^ et non pi as la défense des opprimés ?

Mais retrouvons-nous Gœtz dans sa vraie et première nature de brave chevalier et de justicier mag-nanimc? Irrité de la trahison deWeîsling^en^il jure de ne plus relâcher ses prisonniers sans une forte rançon, et ces pauvres marchanda de Nuremberg', ^^^^ a pris et qui ne sont nullement coupables de la défection de son ancien frère d'armes, il enjoint de leur lier les mains derrière le dos^ de les mettre à {genoux, comme si leur tête allait tomber sous Tépée; il veut se repaître de leurs transes mortelles j se moquer de leur terreur. Sans doute il se reproche aussitôt cet indigne sentiment : « Comment, Gœtz, es-tu si soudainement changé ? Les fautes et les vices d 'autrui ont-ils sur toi une telle influence? Ton vaillant Georges doit-il grandir dans une pareille école?]* Et lorsque Georges lui montre une parure qu'un des marchands destinait à sa fiancée, GœîJîj avec un ^este théâtral, ordonne de restituer le joyau : (c Non, Marie, je ne serai pas teuté de te l'offrir pour ta fête. Georges, rends-le à cet homme, qu'il le porte à, sa fiancée avec un salut de Gœtz. >5 Pourtant, ne s'est-il pas abaissé et diminué dans notre estime?

Georges, qui parle de saint Georges, son patron, de

laS ETUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

ses prières, de sa dévotion^ nVt-U pas un pea perdu de sa ^râee brillante ?

Pourquoi la mission de Liebetraut à Jaxtbauscn a-telle été supprimée? C'est Gœtz qui, de son chef et avec une imprévoyance inexcusable, reavoie Weisling-en à Bamber^ et lui conseille de se séparer de 1 evÔqoefi ouvertement et avec honneur y> .

- Pourquoi Liebetraut, le spirituel et subtil conseiller de Tévêque, à la fois bel esprit et diplomate, est-il remplacé par un fou de métier qui fait de grosses farces et qui ose poser sa marotte sur la tète d'Olearius, d'Olearius devenu chancelier de Bamberg- et chargé de « gfa* rantîr complètement IV^vôque du côté delà procédure? »

Pourquoi Lerse n*a-t-il plus les qualités physiques que lui prêtait le jeune dramaturge, une taille imposante et un reg-atd de feu ?

Pourquoi ne voit-an plus la résistance de Wcisling^en aux premiers mouvemeats d'un cœur déjà séduit par les charmes d'Adélaïde^ le combat qui se livre dans Tâme d^Adelbert entre son amitié pour Gœtz et son amour pour la dame de Walldorf, le conflit entre le respect de la parole jurée et la passion que lui inspire la châtelaine ?

Adélaïde n'est plus la femme altiére, avide de pouvoir^ qui peut dire comme la Gléopdtre de Corneille:

J'ai de rambiLion.,,

.Yen aime la diûleur et la nomme sans cesse

La seule passioa dig-ne d'une princesse.

C'est une coquette, frivole et affairée, pareille aux

fayorites des cours allemandes du xviir siècle. Elle a, comme les poli tique uses de no3 jours, son salon et ses protég-és, naturellement incapables. C'est elle qui dispose du commandement des troupes envoyées contre Gœtz, Elle fait choisir son oncle Wanzenau ; mais on lui objecte que son oncle est ua vieux rêveur. Eh bien, on lui donnera comme lieutenant uo jeune et actif chevalier, Werdenhagen. Mais Werdenhagen est téméraire î eh bien, on adjoindra à Wanzenau et à Werdenhagen le prudent Blinzkopf. Et voilà trois chefs au lieu d'un! Elle accable de commissions son malheureux mari qui se rend a la diète d'Augsbourg- ? il faut qu'Allenslein soit armé chevalier; il faut que le couyent de Saint-Emmeran soit exempté de certaines taxes; il faut que Orunau soit nommé échanson k la cour de Hesse et Mirfîngj écuyer traochant à celle du Palatin, en dépit el au grand scandale des ennemis d'Adélaïde, « Commenlydit WeiàliQgen, fort justement embarrassé, comment pourrai -je me souvenir de tout f w — a Je te donnerai^ répond-elle, un étourneau qui te répétera les noms, :ù Elle mande ]e page Franz, elle le prie d'être son étourneau, k As- tu bonne mémoire ? Écoute, souviensr-toi bien des noms, Wanzenau, Werdenhagen, réchaiisûn de Hesse, Vécuyer tranchant du Palatin^ le couvent de Saint-Emmeran, le jeune Altenstein. , . Pourrais-tu les mettre en rimes et les réciter k ton maître? ï> Et Franz, demeuré seul, improvise une petite pièce de vers où s'insèrent les noms cités parla châtelaine t La scène est jolie, mais on ne reconnaît plus, ce nous

iSS ÉTUDES DE UTTÊRATORE ALLEMANDE

semble, rimpérietise Ad^îlaïde, Au lieu de rester h. la cour, comme daûs le drame de 1773, elle s^élolg^no pour faire un mariage, PJus loin^ noua la voyou a, la nuit, dans un corlég'e démasques qui portent des flambeaux; elle représente à la fois la Folie et l'Amour; elle s'appuie d'une main sur un enfant, de Tautre sur un vieillard ; devant elle marcbent Franz, qui .symbolise la j eu D esse, et un guerrier qui figure Vàga mûr; Adélaïde les mène tous quatre par des chafues de fleurs.

Au quatrième acte se célèbre le mariag^e de Sickingen et de Marie, « Je cherche^ a dit précédemment SickingenjUne femme pour mes cbâtcaux et mes jardins; dans mes villages et au bord de mes étangs j^espère la trouver; c^est là que sera son royaume* A (a g-uerre et à la cour je désire être seul et je ne veux pas savoir auprès de moi de femme qui m'appartienne. Nos femmes doivent ressembler plutôt à des abbesscs qu'à des amazones qui ne font bon effet quedaus les livres. » Goethe motive sou amour pour Marie; Sickingen raconte qu'il a vu la jeune fille k la diète de Spire et qu'il soubaita de la posséder lorsqu'elle leva sur lui ses yeux bleus» Le mariage a lieuj et le cortège nuptial défile devant nous; prêtre, enfants de chœur j soldats formant la haie ^t baissant leurs piques, Lerse et Georges tenant des drapeaux.

Faut-il ajouter que, dans la scène où Gœtz assiégé boit à la santé de rempereur, Gœtbe^ devenu ministre d'Étal et EKcellcncc, a remplacé le cri de « Vive la liberté 1 :& par une prière au Père qui est au cielî C'est

GOETZ DE BERLICIimGEN 15tt

ainsi qu'il retranche dans le premier acte les allusions à la tyrannie des princes. C'est ainsi qu'il transforme au cinquième acte les bohémiens en voleurs qui se disputent le butin ; ces hommesj qui mouraient intrépidement pour Gœtz, ne Taccueillent que parce qu'ils ont besoin d'un chef.

Ce cinquième acte offre d'ailleurs des additions asse^ heureuses. Celte fois, Gœthe développe la scène où son chevalier accepte le commandement des révoltés- Stumpf, le bailli majençais, expose que tout est sens dessus dessous, que Gœtz ne peut chômer, qu'il n'a d*oblig;ation eu vers personne et ne sert aucun maître, qu'il inspire la confiance, qu'il saura seul contenir ces furieux, que les violences exercées contre lui légitiment sa conduite, que T Allemagne reconnaissante lui revaudra son abnégation. Gœtz, vojaut les piques se diriger sur sa poitrine, assure fièrement que la posture lui est agréable, et il discute les arguments de Stumpf^ déclare avec énergie qu'il ne violera pas sa parole, qu'il n'éprouve que de l'horreur pour les rebellesj que les nobles assassiuês par les paysans étaient de très braves gens, que leurs meurtriers auraient dd plier le genou devant eux et baiser la trace de leurs pas, que ces geutilshommes luttaient à la frontière tandis que les rustauds festinaient au caba-^ ret ou se rossaient dans les kermesses, qu'il ne craint pas de partager le sort de ces généreuses victimes. Il cède donc moins facilement que dans le drame de 1773, il se débat, se roidit davantage contre les pro-

positions et les menaces des insurgés, et bien qu'il ne leur mâche pas ce qu'il a sur le cœur^ bien qu'il leur dise de rudes vérités, ils louent en lui non seulement le soldat expérimenté, mais Thonnête homme qui ne cherche pas à s'enrichir. Gœthe s'efforce autant que possible de justifier son héros en nous montrant les embarras de sa situation et ses sentiments à l'égard des bandes d'incendiaires qu'il suit et ne commande pas : tout le monde attribue à Gœtz le mal qu'il ne peut empêcher et personne ne lui tient compte du mal qu'il empêche.

Gœthe remanie avec moins de succès le rôle d'Adélaïde. La châtelaine, seule dans sa chambre à coucher, voit de la fenêtre, à la clarté naissante du jour, Franz s'éloigner sur un cheval blanc en agitant son écharpe,et un moine d'aspect sinistre gravir lentement le sentier qui mène au château. Elle sonne, elle ordonne de clore toutes les portes, de n'introduire qui que ce soit; mais une secrète angoisse envahit son cœur. Soudain, le moine, enveloppé de sa longue robe noire, armé du poignard et de la corde, entre dans la chambre. Adélaïde ne l'aperçoit pas, elle lui tourne le dos; mais elle sent sa présence; il lui semble que quelque chose se glisse le long du mur. Elle ferme les yeux, étend les mains comme pour repousser loin d'elle cette terrible apparition : « Fuis. Il fuit... Ah ! je veux te poursuivre, te chasser I » Elle rouvre les yeux et voit le moine. Épouvantée, elle appelle ses gardes à grands cris. On accourt, on ne trouve personne. Ge moine vit-il réelle-

GOETZ DE BERLICHINGErî J61

meûlî N'est- il qu'an produit de Tîma^i nation d'Adélaïde ? Serait-il un fanldme suscité par le remords ? Quoi quUl en soit de cette scène saisissante, maïs un peu vague et obscure, la Vehme condamne Adélaïde. Ses quatre messagers, partis des quatre points cardinaux, S'étaient a ntéri eu remeut te n COQ très en un carre^ four pour se dire ces paroles : c La Sainte Vehme parcourt le monde, vite au but \ » Ils se présenteut devant rin corruptible tribunal qui livre A delà i'de au vengeur*

Cette troisième rédaction du Gœf^ n'a donc pas le naturel et le charme du drame de 1773 . Elle est plus scénique. Gcethe tâche de tout expliquer, de tout éclaircir ; Weislingen dira qu'il évita Gœtz qui revenait de Brabant avec de brusques et sévères façons; Marie, qui se s'étonne pas que Ton quitte ce (c monde sauvage » pourle couvent, annonce ainsi le destin du petit Charles. Mais Goethe veut trop amuser son public et le faire rire. Voilà pourquoi iî représente des tableaux d'opéra, le mariage de Marie et la mascarade d'Adélaïde; pourquoi il substitue un fou à. Liebetraut; pourquoi il transforme Selbitz en bon vivant; pourquoi Tabbé de Fulda se tient debout et s'appuie à la table en assurant que le buveur, dans celte attitude, savoure mieux le vin qui coule doucement et répand dans le corps une lente chaleur ; pourquoi le commandant des Impériaux est un guerrier ridicule^ amoureux de ses aises, qui se croit formidable et se laisse persuader par un jeune bohémien qu'uneauréole d'or entoure ses cheveux gris.

En un mot, ladaptalion de iHol\. n a pas la même

i^t ÉTUDES DE LITTÉRATUKE ALLEilANDE

franchise, le même abandon, le même ton hardi et populaii^ que le Gœtz de jadis. Goethe est déjà le Goethe des dernières années, ingénieux, froid ^ et, comme il Ta dit, la besogne était trop difficile. 11 avoue, au cours de ce remauiement,que sou travail ressemble à la toile de Péuélope et qu'où ne peut pas laire ce qu'où u'aima pas.

Gœtz de Beriicidrujen inaugurait ua genre qui n'était pas encore représeuté dans la littérature aile-» mande : le drame historique et uutionaJ. Goethe avait imité Shakapeare ; on imita Gœthe, ou suivit la veine quM avait ouverte. Lui-oiÉme dît qu'il avait levé un nouvel étendard et que, sous cet étendard, se rau gèrent une foule de jeunes g;ens qui voulaient donner carrière à la foug^ue de leur tempérament aventureux et aux audaces de leur imagination. Pendaiit trente aus et plus on se complut dans les sujets de ce moyen âge que l'auteur de Gœts avait mis en honneur; on les développa de la même façon que Gcethe ; on copia sa manière \ on fit jouer, avec plus de force et de fracas, les ressorts qu il avait employés* Gœtz fut le prototype d'uue quanti té de Rîitersl&cke ou pièces chevaleresques qui défrayèrent la scène alEemande jusqu'au commen-

GOETZ DE BERLIGHINGEN 163

cernent du xix^ siècle ; pas un dramaturge qui ne Teût sur sa table; c'était uue sorte de répertoire des lie ax communs et des machines en usage au théâtre >

Ces imitateurs deGœthe forment une longue et cousidérable Hgni^e : c'est KJiQger avec son Otto (1775), Maier avec son As&aul de Boxberg (1778), Louis- Philippe Haho avec son Robe ri deHohenecken (1778), Meissneravec son Jean de Souabe (1 ']So) ffùTung a^wec son Agnes Bernauer ( ï 780) et son Kaspar der Thorr//t^er(i785),LeD^eDfeld avec son Louis U Bavarois (1780;, Babo avec son Otto de Wittelsbaçh {i']S3)t Nagel avec sa lîéDoîte de Landshat (i']B2)f GiCr.,etc^ Il est inutile d'accabler le lecteur de tous ces noms obscurs; ou les trouvera daas rexcellente dissertatioa de M. Brahm (i).

De tant de noms T histoire littéraire n'a retenu que ceux de Ivling-er^ do Tôrring et de Babo, Klingcr est une des figures les plus singulières de cette époque; ce Francfoitois^ d'abord pauvre, vagabond, farouche, puis curateur de rUniversité de Dorpat et général russe, n'abandonna jamais la littérature et après avoir commencé par des drames pleins d'emportement et de violence, il Ënit par des romans où il prâche une stoî^ que résignation, Son 0^/o^une de ses premières œuvres, e&t presque illisible. La plupart de ses pei-sonnages rappellent ceux du Gœti; Otto renonce à Tamitié de Charles^ cum me Weislingen à celle de Gœtz; il devient

(ij Dus deuische Ritttrdrama d£$ XVnié/afiphtinderls {i%%o).

rallié de Térêque Adelbert, comme Weislingpeii devieot rallie de Bomberg; il s'amourache de Gisèle comme Wcislingen s'éprend d'Adélaïde; on envoie Gebhardt pour le reg"Rgner comme Berlichingen envoie Georges pour sonder Weislingeû. Le jcuec Hurigenj « dont les yeux lancent la flamme, » offre à Chéries son épee, comme Lerse, cet te homme aux yeux noirs et enflammés ;), pit^pose a Ga?fz de le servir fidèlement, Klinger a copié sans vergogne des épisodes entiers de Gœtz de Berllchingen : un ermite, voyant Conrad^ remercie les saints de cette faveur, comme le frére Martin remercie Dieu de Ta voir mis en présence de Gf^^^; Guy tombe dans un marais comme le second soldat des Impériaux ; Normann avoue qu'il a versé du poison dans la soupe du duc et Otto le précipite dans le RhiUf de même que Franz s^écrîe qu^l a empoisonné WeJsliûgen et se jette dans le Main*

Tôrring a su tracer dans K as par un énergique caractère, et son Agnes Bernaner offre un ensemble bien composé. Mais, sans le GœIz, ses deux dra-^ mes n'auraient pas vu Je jour. Il décrit dans Kaspar la lutte d'un chevalier contre le duc Henri; comme GœtZf Kaspar veut être libre et ne dépendre que de l'empereur; comme Gœtz, il déteste les princes; comme lui, il méprise Toisiveté et se dégoûte de la chasse, ce pîs-aller du guerrier réduit à Tinaction; do mûme que Gœtz fait reculer dans Thôtel de ville de Heilbronn les gens qui tentent de Tarréter et terrasse ud d'entre eux, Kaspar j après avoir tué Ahamerj se fraie

GOETZ DE BERLIGHINGEX 165

un passajOfe au milieu des courtisans accourus à la voix de Itïur duc effrayé; de môme que Gœtz mis au ban de Tcmpire est assié^tj dans Jaxthausen, Ka^par^ condamnûjiavesii dans son donjoUj résiste intrèpidementj maïs doit cédsr au ûomb re.

Ajnes Berna ne r c^l suphr'ieur k Kaspnr ; les perâonnag^es ûc se jettent pas avec la mime fougue à travers les événemeûts; la marche de la pièco, moins ch^rg^ée dlncîdeats, nVst pas aussi cahotante; le lieu di.* la scène ne change pas aussi souvent : Turringavait acquis renteule du théâtre et uQ plus vif sentiment de l'effet dramatique; son style était devenu plus naturel, plus correct et plus ferme , Mais dans Af/nes Beraauer comme dans Gœt£, retentit le cliquetis des h^tÔQs et le g-tdûp des cavaliers; là aussi colate le contraste eatre ies hommes de guerre et les g-ens de robe, fîutre les chE^valîers et les courtisans, entre Têpie et la jïlame, entre [e FecJden et le Negosiren, la bravoure loyale et la menteuse politique (i); comme Gœtz, l'hér ïîae est assiégée daus un château, prise, et envoyée nu fond d*un cachot.

Ollo de IViilehbach, de Babo, qu'oa jouait eacore h Weimar en 1861, est une îraîtatioa du GoeU et dos diiuxdr:im2s dii ToiTing, Otto, le héros de la pièce, a, comme Guelz, toujours combattu pour le droit ; ildédai- ^"ue [îi cour; tt a la confiance et TamDur du peuple; il ai mis, après le meurtre d<i Philippe, au ban de 1 em-

(0 Voir le perâonnage de Tjchficahaus^fp

166 ETUDES DE LJTTÉaATURE ALLEMANDE

pire; il se défend dans son manoir contre l'armée d'exécution.

Tous ces dramaturges se ressemblent; ils écrivent en prose; ils s'imaginent traiter un sujet national et s'efforcent de revêtir lenrœuvre d*un coloris historique; lis s'affranchissent des trois tinités. Ils font tout voir : nne bataille, un château Incendié, des murs qui s'écroulent, et ce qu'ils ne peuvent montrer est l'objet d'un récit détaillé; après avoir entendu le héros^ on entend sa femme, on entend ses suivantes, on entend ses valets, qui, chacun A sa manière, expriment leurs sentiments sur Fétat de^*=; choses. Le lieu de la scène chanf^ce à tout instant. Leoz^ dans une seule pag'e de ses Sol' dats^ transporte le lecteur en trois endroits différents, à Lille, à Armentières, à Pbilippeville (i), et le troisième acte de son Afenoza se passe successivement à Immenhof, àNanmburg^à Dresde, à Rosenheim, sur Ja grande route, dans un café de Leipzig, dans un jardin et ailleurs encore. A l'exemple deLenzetde Goethe, mais avec pins de liberté encore et de sans-gêne, les auteurs de drames chevaleresques promènent leurs personnages de ville en ville et de contrée en contrée.

Les caractères qu'ils tracent ne s'écartent pas des types que Gœt^ a pour ainsi dire fixés. Ils représentent

(t) Let Sùldata, YV* acte, quatrième scène : Armentières, Desportes r » tjî ello vient, je suis perdu, je deviens la risée de tous mcK camarades. Et mon père aussi ne peut la voir. » — Cinquième scène : Litle^ Wejiener: « Marie enfuie! Je suis mort! » — Sixième scène ; demeure de Mary^ Mary : « poursuivons-la, de par le diable. AhJ tout ceta est de ma fau(ef Ck>urs et amène des cbe- Tiux. ■ S toi r tus : w Si ]*oQ jjouvaii savoir où.. . » Mary : « A Armenlières. Où pourrait-elle être ? i» Trois scènes en six lignes.

GOETZ DE BERUCHINGEN ^67

des hommes faibles et loconstanls, comme Wei.slJng-en; des femmes coquettes, artificieuses, comme Adélaïde, animées deresprjtdeven^eance qui parfois deviennent, ainsi que rÉIéooore de Jean de Soaabe^ de véritables virag'oset arrivent, lorsqu'elles sont criminelles, à une scélératesse io vraisemblable; des prêtres ambitieux, comme l'évêque de Bamberg^, ou ignorants et sensuel» comme Tabbé de Fulda ; des pages auxquels ils voudraient donner l'aimable hardiesse du jeune Georges, mais qui n p sont q u ^effrontés ( î ) ; des che vali ers qui sont, comme Gœtz, des modèles de vaillance et de droiture, qui tiennent toujours leur parole, qui jurent sans cesse par leur honneur de chevalier, qui font mil le prouesses, mais qui succombent enfin sous le nombre, attaqués de tous côtés, environnés de pièges, mis au bnu de Tempire par un clan de princes ég-oïstes et perfides.

Ces pièces chevaleresques reproduisent les situations et les péripéties du Gœtz^ Gœthe avait flétri en passant la vénalité des membres de la Chambre impériale de Wetzlar; ses imitateurs, s'érig-eant en justiciers de leurs contemporains, crient à la corruption des mœurs et à la décadence des g'énéreux sentiments. Leurs personnaq^es se piquent d'appartenir à une race robuste et mâle: dans notre enfance, dit Tun d^eux, ou nous trouvait plus souvent à Técurie que près de la quenouille (a). Pas un qui ne veuille inspirer le regret

(i) Comm^ le Wierîch àt Maier.

(a)Z)cr Starin von Bo^berff, 111^ 3 ; coiûp, le mot du cavalier sur le petit (Juarles {Gœi^. I, ^N * Celui-là ne sefa pas bon pvtei autrement, il irait avec moi à l'éciine* «

de la vieille Allemag-né, de ses vertus et de sa gloire : qui ne regarde rAllemagae actuelle comme uae nation déchue de son rang et avilie par la faiblesse des caractères ; qui n'affiche un amour immodéré de la liberté et une haine violente contre les tyrans. In tyrannos, telle est l'épigraphe des Brigands de Schiller; elle pourrait être celle de tous ces drames, et Tieck a finement démontré que cet esprit démocratique, qui remplaçait le talent, assura leur succès : les paysans, écrit Tieck, invectivaient les magistrats et les baillis, qui invectivaient les chevaliers, qui invectivaient les princes, qui invectivaient Tempereur, lequel, à son tour et pour ne pas être en reste, invectivait le clergé et le saint Père.

On ne se borna pas à répéter les protestations du Gœtz contre Tordre social et à renchérir sur elles ; on copia son appareil extérieur. On fît apparaître, dans presque toutes les pièces, le tribunal secret, la Vehme, sinistre, effrayante; on évoqua les francs-juges siégeant en un souterrain faiblement éclairé par une lampe ; ils clamèrent «malheur! malheur! «comme dans le Gœtz; ils prêtèrent de terribles serments; un dramaturge ajouta même à cette lugubre mise en scène une cloche placée sur la table du président, et cette cloche accompagnait d'un funèbre tintement le mot malheur chaque fois qu'il était prononcé.

Gomme dans le Gœtz, les héros furent injustement persécutés et jetés en prison ; on exagéra les souflFrances de leur captivité; ils poussèrent d'affreux gémisse-

ments , ils se livrèrent à tous les excès du désespoir, ils ag^itèreat avec frénésie les chaînes qui cbargaieot leurs maÎDs, ils couchèrerit sur la paille humide, et, dans OliOj HuDg'en voyait un squelette à côté de lui.

Comme le Gœ^r, les drames s'ouvrirent par unescé* ne d*auberg"e : dés le début de Robert de l/ohenecken , des paysans et des cavaliers s'entretiennent dans une hôtellerie des desseins d'AdeJhcrt de Willsteîn ; c'est dans les auberg^es que les personoag^es recueillent des nouvelles et concertent leurs entreprises. Chose curieuse, on n'exploita pas les bohémiens, les Zîgeaner: ou leur substitua des charbonniers qui demeuraient au fond des bois : c'est toujours dans la cabane d'un cliarbonaier, de même que Gœtz au campement des bohémiens, que se réfugie le héros, menacé par lorage ou par un péril redoutable ^

Comme dans le Gœlz^ lorsqu^a lieu an engagémeat, un homme d^armes, un valet observe la mêlée du haut d'une tour et retrace les péripéties de la bataille. Comme dans le Qœlz^ les forteresses sont assiégées^ et un page ou un trompette somme la garnisoo de se rendre à merci ; les défenseurs refusent de capituler et résistcDt courageusement; Tennemî, éparpillant ses efforts j a d'abord le dessous; mais, comme dans la pièce de Gœlhe, il revient à la charge; le chiteaii est surpris et emporté d'assaut; on le détruit et le brûle^ Les jeunes dramaturges se délectaient à représeuter les horreurs do la guerre, à faire entendre les cris des paysaas éplorés, le roulement des tambours, le hennis-

nft ÉTUDES DE UTTÉRATCTRE ALLEMANDE

sèment fies chevaux. Goethe n'avait parlé au troisième acte de son Gœtz que û'K\nlum\i\lt{GpMtmmf.ï)'^ la scène, dit un de ses imitateurs, offre une horrible codfosioD, se henss lichens Gewirre (i).

Les auteurs de pièces chevaleresques poussèrent si loJQ l'imilationqu^fs affublèrent leurs personnag^es des noms que leur fournissait Gœts de Bêrlichingen. Il n'j a dans leurs drames que des Adélaïde, des Franz et des Georges. On rencootre dans Y Otto de Klinger une Adélaïde, un Adelbert, un Franz, nue Marie et mÉme un Walldorf, Dansle Tribunal secret à^Yi\iheTj comme dans le Gœlz, le valet Franz donne du poison à son maître pour épouser sa veuve. Dans Adélaïde de Teck, d*Elise Biirg'er, le chevalier Georges aime denx femmes à la fois ; l' u ne est douce, THutre violente ; celle-ci s'appelle Adélaïde, et celle-là, Marie»

Le drame chevaleresque rég-na longtemps. Kotssebue composait en fjS^ Adélaïde de Waljîngenj « monumentdela barbarie du xni* siècle», et en 1800, Jeanne de Montfaacon^ a tableau romantique du xiv^ siècle »,

Huber publiait en i7cjoson <c Tribunal secret » {Dos heimliche Gerickt). Dix -sept ans s'étaient écoulés depuis l'apparition du Gœtz, et pourtant la pièce de llubern'étail qu'il ne pâle copie de Tœuvre de Gœthe, Les deux personnages principaux sont Henri de Weslhau* aen et Conrad de Sontheim : le premier est aussi intrépide et aventureux que le chevalier à la main de fer, et, comme lai, un ennemi des princes; le second se

(i) Babo, OHù von WiiteUbat^, IVj 6,

GOETZ DE BERLICRINaEN ili

laisse, comme Weisling^en, sèdaire par la ç faveur âtsi cours et par l'amour, ces diables souriants »^ il épouse Malhilde., dont la beauté cache « une puisî?ance secrète et diabolique qui le fascine et le rend insensible à lappet de rhonneur », il meurt sous le poig;nard des francs-

Tieck était un admirateur passionné de Gœts qui fut, ainsi que les Brif/ands de Schiller, sa lecture de prédilection dans son enfance. «C'est f7^/r,disait-ll, qui m'a formé; il a été pour moi une révélation; tout y est vie, force et nature.^ Il Timile en son Charles de Bei*neck (1797)- On voit au premier acte les hanaps sur la table; Mathilde et Léopold s^entretiennent comme Tévêque et Adélaïde: à lexemple de Liebetraut, un minnesing^er chante une chanson. De même que Goethe, Tieck oppose deux pa^es Tun <\rautfe; celui*ci est doux, celui-là emporté; le premier se nomme naturellemeat Georg-es et le second Franz .

L'inÛuence du Gœtz a été si forte, si durable qu on en retrouve la trace très visible dans les oeuvres de lie o ri de Kleist et de Schiller*

Le Michel Kohlhaasâe Kleist est un Gœtz plébéien, et le sentiment du droit fait de luî un brigand et un meurtrier, Catherine de Heilbronn, grand drame chevaleresque» a une étroite parenté avec Gœfs; il suffit de dire que le tribunal secret y paraît et que Cunégondeest une autre Adélaïde.

Le drame des Brig^ands présente de grandes ressemhlauees avec Gœlz. Gomme le chevalier â la main de

il% ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

fer, Charles Moor protège les faibles, et Kosinsky, disant à Charles que son seul ûûm, cher aux pauvres et aux p(*E's6cutés, fait pâlir les tyrans et trembler les plus bi'cives, rappelle le frère Martin qui baiso la main de Goetz, de l'homme que les princes haïssent et à qui recoureût les opprtméa. Gœtz et Charles Moor soutieanent la même lutte contre les prêtres et les g^ens de robe. Tous deux se regardent comme des redresseurs de torts et ils font mal en croyant bien faire. Moor s'efforce généreusement de sauver Roi 1er, comme Gœtz do sauver son varlet; il trouve \xn vaillant compagnon dans Kosinsky, comme Gœtz dans Lerse; il perce à travers les troupes qui rassaillent, comme Gœtz et les siens au milieu de Farmée d*exécutîon; il se défend dans la forêt, comme Gœtz dans son château, avec le même laog'ag'e et dans la môme attitude de défi ; il rabroue le révérend qui lui parle de reddition, comme Gœtz rabroue le trompette en habit roug^e et les con^ ssiUers de Heilbrona ; il a, vers la Eu du drame, la mâme mélancoïie, la mô[ne tristesse que Gœtz, et il dit, comme lui, que les feuilles tombent des arbres et que SUD automne est venu.

Le cinquième acte de la Pacelîe d'Orléans est une imîlation du G. vit. Jeaane cherche un abri dans la ai hune d'un charboimier comme Gœtz au campement dus bohémiens. De mûme que les bohèmieijs de Gœthe, Itis rharboiinicî's de Schiller s'entretienoent de Torag'e f|ui gronde et de la guerre qui s*approche. Le cliarI>onnii*r, offrant un asile à Jeanne : « venez, ce que peut

donner notre mauvais Cott^ est à vons, jd s'exprime dans les mêmes termes que le chef des bohémiens ; « soyez la bienvenuBj toutce que nous a von s est à vous, jj 11 commande à sa femme d*apporter un verre à la jeune fille comme le chef des bohémiens à Ja vieille mère de préparer un remède pour Gcelz. Il propose h Jeanne de la g^uider par des sentiers cacbês : a nous savons les détours, )y et le chef des bohémiens dit pareillement : lÊ. nous savons les détours, Wir kennen die Schlicke. » Le fils du charbonnier reconnaft Jeanne comme Wolf reconnaît Oœtz, et Baimond. loue la cordialité de ces braves gens de la forât comme Gœtz vante le dévouement des bohémiens. Enfin, de même que Selbitz blessé fait monter sur une échauguetteun soldat qui lui retrace les ÛuctuatioQS du combat) de même Jeanne prisonnière apprend d^'un soldat posté au haut d^uoe tour les incideotsde la bataille et l'interrompt par ses exclamations. Guillaume Te il offre aussi de sing^ulrcres ressemblances avec la pièce de Goethe, Le vieil Attin^hausen rappelle souvent le vieux Gœtz (i). Lorsque Rudenz tient le langag-c de Weisling-en et déclare que TEmpire ne le prolèg^e pas, que l'empereur est sans ressources et qu'il faut s'attacher à un prince puissant, Altingbausen reproche à son neveu, comme Gœtz à son ami, d'être courtisan et valet au lieu de vivro indépendant sur son

(i) Je dist ■ le vieux G<pU h parce que Gœthû tk éçnt der altc Gœtt. En réalité, Gœlz et^t eocure daps la force el la mâlurilé At la rie ; les épreuves (ju'il a subies put blAucbî ses cheveux, mais il aie même âge que WeiâltD^en, de quaraote à cmquauLe anit. Le» écrivains de (a période a'oragc, romme nos romaatiques, sfScbaientpourle vieillard uû ^andenthoix&iaGme*

174 ETL'DES de littérature ALLEMANDE

domaine. De même que le seigneur de Jaxthaosen» le baron Wemer voit avec efl^i venir une époque nouvelle et une génération qui ne peoae pas conune lui : dUu AUe, dos Wûrdige scheidet. Ne croit-on pas entendre Gœtz à ses derniers moments ? Mais Rudenz se repent, il provoque Gessler, à peu près dans les mêmes termes que Gœtz menaçant les bourgeois de Heilbronn, et Attinghausen meurt sans tristesse, présageant la victoire de ses compatriotes,sûr que la liberté lèvera bientôt sa bannière triomphante. Gœtz au contraire expire désespéré ; de même qu' Attinghausen, il prononce à l'heure suprême le nom de cette liberté pour laquelle il a combattu toute sa vie^ mais avec regret, et il la juge perdue. Il y a encore d'autres points de comparaison. Marie redoute les périls que court son père ; Hedwige a peur des dangers auxquels s'expose son mari. Comme Georges et Lerse, le pécheur Ruodi et le garde Stûssi s'attendent à de terribles événements annoncés par des prodiges delà nature.Ainsiquele soldat de Selbitz voit de la tour Gœtz se perdre dans la foule des combattants, puis s'élancer vainqueur, Ruodi, monté sur un rocher, voit la barque qui porte Tell et Gessler tantôt apparaître, tantôt disparaître au milieu des eaux du lac orageux (i). En fin, de même que Gœthe a tiré son drame et quelques-unes de ses couleurs de la biographie de Gœtz, de même Schiller a tiré de la

(i) Au premier acte, Werni et Kuoni voient pareillement le bateau qui porte Baumgarten et Tell, aborder, non sans peine, à l'autre rive.

chroDÎque de Tschudi et le fond de son œuvre et ua certain nombre d'ejï pression s du dialecte suisse.

G est de Gœtz et de ses irtiitatLaos, et uoq de Shak^ speare, que nous vient le drame historique avec tout ce qu'il a de caractéristique et de pittoresque. On sentit désorniais le besoin de ]a couleur locale; on voulut non seulement toucher les cœurs^ mais parler aux yeuXf recourir aux eil'ets matériels et à ce superflu nécessaire qu'on nomme les accessoires; on vit quelle importance avaient le détail extérieur et l'exactitude des costumes. Lorsque Gœis fut donné pour la première fois à Berlin j en 177^1 1^ public put lire dans le programme de la représentation qu' et on avait fait toutes les dépenses exig'ées par les décors et les habits qui étaient en usage au xvi° siècle v, et Nicol aï rapporte que ces décors et ces habits tout neufs contribuèrent au succès presque autant que le reste. Il en fut de même à Hambourg^ : la chambre de Gœt^ avec une table couverte d'un simple tapis, un bahut orné de grands verres à cercles, les poitraita des llerlichiog'en suspendus aux murs et un plafond formé de poutres, les vêtements de Tépoque, les armures de^ chevaliers et de leurs varlets, le froc du moine et la robe de Té vaque, tout, dit un témoin, (£ nous transportait où nous devions être, tout aidait à Tillusion. (i) » Jusqu'alors, dans les pièces dont le sujet n'était pas tir^j de rOrient ou de Tantiquité, les acteurs paraissaient

(1) Wintcr, 17 et 49 ^ Devrient, Gtsch. der deutschen Sçàau- Bpieikunst, II, ayy.

tT6 ETUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

allîfés à la française, frisés, poudrés, armés de Tépée dite é^B de galanterie; cette g'arde-robe de conventioD disparut devant la vérité du Gœtz, Il est vrai que la plupart des imitateurs de Goethe ne firent qaY^tendre sur leurs pièces une couche de vernis; ils mirent dans la bouche de leurs personnages quelques locutions de l'époque ; ils les revêtirent d'un pourpoint ou d'une cuirasse, les coijffèrent d'un casque ou d'une toque de velours, les munirent d'une lauce ou d'une daguCj et ils crurent que c'était assez. Mais, si défectueuiCf si mauvais qu'il fût, le drame chevaleresque était allemand et national. « Le plan de ces drames est Irrég^ulier, disait Wieland, les passions qu'ils représentent sout outrées et les caractères qu'ils nous montrent, exagérés; mais ils ont eu le mérite d'attacher le spectateur à la scène j ils ne respirent pas l'ennui, comme la plupart des pièces françaises ou de leurs imitations, si longues, si moDotones, si traînantes qui ne nous faisaient ni chaud ni froid, et ne convenaient ni à nos mœurs ni au tempérament de notre nation ». Bref, le répertoire théâtral s'était enrichi ; on savait que l'hisloîre nationale est une des sources les plus abondantes du drame et que les souvenirs de l'empire allemand peuvent inspirer le talent tragique (i).

(t) On TLc peut traiter ici de Tinfluence do GœU sur notre romanlisinc français; mais on citera le mot de Gœlhe à Eckermann (111, p. aot)) : « Ce quË les Français, dans leur nouvelle direction lîtlûraire^ regardent comme une nouveauté, n*est, au fond, autre chose inic le reflet de ce que la littérature allemande a voulu et de ce cju^ellc est devenue depuis cinquante ans. Le germe des pièces hlstonques qui leur semblent aujourd'hui quelque chose de nou-

Le Gœlz^ ce Gœtz de 1773, ou le jeune Francforlois, à la fois imitateur et inventeur, avait fondu et combmé les rémiaiscences de la Chronique de Gottfried de Berlichîngen, les souvealrs de Shakspeare et ses propres émotions, ce Gœtz quï est, non pas un véritable drame, mais une rapide succession de tableaux^ sera toujours reg'ardé comme une œuvre animée d*une sève puissante. Il offre de belles scènes, les unes que la jeunesse ne pourra jamais lire sans un généreux frémissement, les autres auxquelles les lecteurs d'un âg^e plus rassis et d'un goilt plus solide ne refuseront pas leur admiratioa. Les caractères sont marqués avec autant de netteté que de vigueur. La lang'ue est du meilleur aloi : ferme et nerveuse^ franche et naturelle^ pleine de mouvement et de saveur, également propre â peindre la criminelle énergie d'Adélaide, l'irrésolution de Weislingen et ramour de Marie, à représenter les horreurs de la guerre des paysans comme la cour voluptueuse et perfide de Bamberg, comme la calme existence des châtelaines de Jaxthausen. Aussi le Gœtz brille encore aujourd'hui defraichcuretde vie; il ne produit plus la même impression que lorsqu'il

veau ee troure déjà depuis un demi -siècle daus mon Gœtt. ■ Sur l'iafluence du Gœls sur W al 1er Scott, qui tradoîsil ïe drame en 1"^^} el ]' imita dans le Lai/ of the last iiiînsli*ei, dans Marniion, dans ivanhoe^ cf. Braiidlj Gceihe-Jahrbiich. 1881, 5Q-71, mi. Si Byron, a dit Ticcki fut exCiLè et inspiré par Fatist^ Walter Scott le fut par Gœts. m

4f8 ÉTUDES DE LïTTÉBATUHE ALLEMANDE

parut, il ne semble plus âu^sî neuf et aussi saisissant, mois on serait bien fâché et ne pas Ta voir, et, après l'avoir lu, on répète ce que Herder écrivait à Goethe en 1786 ; « Le voici, ton Gœtz^ je te le rends, ton premier et éternel Gœtz avec une âme profondément ëmue. Dieu te bénisse mille fois dVvoir fait le Gœtz! » Sûrement, ^râce à Gcethe^ le soldat à la main de fer restera dans rimag'jnation de ses compatriotes comitie le Bayard allemand et» ainsi que Ta dit Mûller von der Werra, comme le plus grand chevalier du moyenâge.

Sein Nam* glànti 6hnp. FHiler Im deOrtschen Heldenihtim ; Sr war der grossie Ritter, U/isterbiich i^t xeîn Ruhm^

HERMANN ET BOROTHÉE

h Genèse du poème, — TL La Louise de Voas* — III, Le poème à la fois humain et national. — IV, La Révoïution. ^- V, La composîlion* — VI; Les caractères. — VII. Souvenirs personoels deGcethe et idée fondamentale du poème, — VIIL Le style. — IX, Homère et la Bible. — X. Le mèlre^

Il faut, disait Gœthe k Schiller, le 7 juillet 1796, lorsque parut la deuxième édition de la Louise de Voss, « il faut que, moi aussi, je fasse une idylle bourgfeoise »- Le plan de cette idylle se inblaît arrêté de lon^e date dans son esprit. Bottiger assure qu'il avait trouvé, dès 1794, le sujet de son œuvre et qu'il la destinait à la scène. Schiller témoig-ne qu'il portait avec lui depuis plusieurs années Tidée de Hermann et Dorothée,

Gœthe se mit à la besogne au commencement de septembre 1796, dans la petite chambre 'modeste qu'il occupait au premier étag'e du vieux chât&au d'Iêna. ïl avait résolu de composer son. poème d^ en semble et d'une

iBû ETUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

haleine. Neuf jours, du ii au 19 septembre, lui suffirent pour composer les quatre premiers chants, c'està-dire les deux tiers du Tonvrage qui devait primitivement comprendre six chants. Les vers ne se suivaient pas selon Tordre log-ique; comme d'habitude, il traitait les parties qui, pour TinsLant, Tattiraient davantage: d'abord le chant deuxième, puis le quatrième, puis le troisième, puis le premier. Chaque soir il allait rendre visite à Schiller , et lui lisait ce qu*il avait fait dans la journée. Schiller et sa femme ne dissimulèrent pas le plaisir et Témotion que leur causaitcette lecture successive* a C'est nue sorte d*idylle bourgeoise, mandait l'auteur do Don Carlos à Kôrner, et dans la manière de Gœthe, entièrement opposée à Voss ; Louise ne Ta pas inspiré, elle n a fait que l'exciter ; Tensemble est oinJonnè avec une raison extraordinaire et respire le vrai ton épique ; l'œuvre s'est exécutée sous mes yeux avec tant de facilité, tant de vitesse qu'il écrivait au jour le jour plus de cent cinquante hexamètres. »

Au mois d'octobre, Gœthe, de retour à Weimar, revit sa besog-oe d'Iéna • ^ Les trois premiers chants, marquait-il à Schiller le 17 octobre, sont passablement remanitl^s; je vais passer au quatrième; ces quatre chants formeront quatorze cents hexamètres environ, et lorsque les deux derniers seront terminés, le poème aura bien deux mille vers. »

Le temps s'écoula; pendant un voyage qu'il fit à Leipzig avec le duc Charles-Auguste de Saxe-Weimar (28 décembre 1796-10 janvier 1797), Gœthe traça le

HERMANN ET DOROTHEE 181

plan du reste de l'ouvrage ou des deux derniers chants. Il supputait déjà le profit pécuniaire qu'il tirerait de la publication ; il refusait de donner à une revue la primeur de son œuvre et d*insérer le débat dans les Heures qu'il dirigeait avec Schiller; il cherchait un éditeur et ne voulait, disait-il, céder son poème que moyennant une somme de six mille thalcrs en or ; exigence inouïe pour l'époque. Cet éditeur se trouva; c'était Vieweg, de Berlin.

Cependant le travail de Goethe ne ces^^ait d'avancer . Le i8 février 1797, il revoyait le chant quatrième et envoyait les trois premiers à Schiller et à Guillaume de Humboldt en les priant de lui communiquer leurs remarques. Le surlendemain il partait pour léna où il demeura six semaines. Mais il était en train : le I®' mars il a mit complètement en ordre w le cbant quatrième, et, dans les jours qui suivirent, il composa les derniers chants. Jamais son activité poétique n'avait été plus grande; jamais il n'avait produit avec plus de joie et de rapidité. Tout était presque achevé le 21 mars; il ne restait sur le métier que la conclusion^ et huit jours plus tard Goethe pouvait écrire à Knebel qu'il n'avait pas chômé pendant quatre semaines. Le trésor^ comme il s'exprimait, était déterré et il n'y avait plus qu'à polir (i).

De retour à Weimar le i«' avril, il soumit le poèoie

(i) Ce fut alors qu'il divisa le poème en nfiuf cbaoU ; il ûVuf

l'à dédoubler le troisième, lequatr"^ * ^^ . ..-i^.^ ^i.„j i^c

\chTeyeT, GœtheJahrbuckf X, 2o5.

qu'à dédoubler le troisième, le quatrième et le sixième chanl. Cf.

ea soa entier a une nouvelle et définitive révision. Guillaume de Humboldt, qui l'avait accompagné, s'étailfaitson collaborateur. Le manuscrit fut envoyé à Tédiieur Vieweg en trois fois; les quatre premiers chants» le i8 avril; les quatre suivants^ le i6 mai; le neuvième, à la fin de juin.

Hermann et Dorothét^ parut donc dans les derniers jours d'octobre "797* sons la forme d'un « Taschen- Imch » ou almanach pour 1798; la première édition, pourvue d'un calendrier, était enfermée dans un étui de maroquin roug'e et ornée d'une gravure de Chodowiecki qui représeoiait la famille royale de Prusse.

« J'ai vu na!tre cette épopée, disait Schiller, et la façon dont elle est née m'a surpris presque autant que l'œuvre elle-même, 11 nous faut^ nous autres, nous recueillir avec peine et nous ôpi'ouver pour produire lentement quelque cho^ de passable. Gœthe n'a besoin que de secouer doucement Tarbre pour faire tomber les fruits les plus beaux et les plus mûrs. On ne saurait croire avec quelle facilité il moissonne maintenant les fruits d'une vie bien employée et d'une culture constante, avec quelle vigueui* et quejle sûreté il fait tous ses pa£i} avec quelle clarté de vues sur lui-môme et sur les objets il se préserve de tout vain effort et de tout tâtonnement stérile , »

HERMANK ET DOROTHEE 183

Le sujet est simple. Un aubergiste d'uae petite ville de la rive droite du Rhin et sa brave femme ont un g-mad filsï, Hermann, qu'ils envoient, à une lieue de là, porter des secours à des habitants de la rive g-auche^ chassés par l'invasion française. Hermana rencontre Dorothée ; il Taime aussitôt, il désire Tépouser et il avoue son amour à sa mère, puis à son père. L'hôtelier souhaitait une bra riche ; il cède pourtant et consent au mariage de Hermann avec la pauvre étrang-ère lorsque deux amis, le pasteur etie pharmacien de Tendroit, ont recueilli sur elle les meilleurs renseig^nenients. Her^ manu va chercher Dorothée et demander sa main ; mais ils*exprime si tiuiidemerit et avec un tel embarras que lajeuaefiUe s'imagine qu'il veut la prendre Co m me se r va n te , et i 1 1 'em. mé ne sans a vol r osé la dé t ro mper. Natureliement, le malentendu se dissipe et Dorothée se Ëance avec Hermann, C'est de ce schème que Gœthe a tiré «on plus beau poème, on pourrait dire la plus belle oeuvre de la littérature allemande.

Il avait un modèle, la Louise de Voss. Cette idylle, publiée en 1795, se compose de trois parties. Dans la première partie, la fête dans la/orêl, Voss raconte comment le pasteur de Grtlnau et sa Femme, avec leur futur g-endre, le précepteur Walther, célèbrent Tanni-

vervsaire de la naissance de leur fille Louise. La deuxième, la visite^ retrace la visite de Walther devenu pasteur de Seldorf, et d'une jeune comtesse du voisinage, Amélie, amie de Louise. La troisième, le mariage y décrit le mariage de Wallher et de Louise,

Mais les trois chants qui constituent le poème ne forment pas un ensemble bien ordonné. Si le rythme qu'emploie Voss a souvent beaucoup d'aisance et de douceur, souvent aussi le vers est trop facile et trop lâche. Les tournures homériques qu'il affecte et les épithètes qu'il accole obstinément aux mêmes noms sentent le procédé; il n'a pas su les fondre adroitement avec le reste. On sourit en lisant à deux reprises que la pipe du pasteur est faite de bois de rose du Levant et que la tête est en terre bolaire de Lemnos. La jeune Amélie parle des cr jardins fertiles du noble Alcinoûsj). Elle peigne la chevelure de Louise comme « autrefois les vierges que représentaient Praxitèle et Phidias » . Elle dit très sérieusement que son amie est parée ce comme Hébé et les Grâces lorsqu'elles dansent au printemps à Paphos, dans les bosquets de Cypris ». Ces comparaisons disparates et ces images mythologiques, jetées parfois à travers les réalités les plus vulgaires, gâtent le plaisir du lecteur.

Le poète a placé la scène de son idylle dans le superbe pays d'Eutin, plein de lacs et de grands bois. Mais l'intelligence de ses personnages, quoiqu'ils appartiennent à la classe la plus instruite de l'Allemagne^ ne dépasse guère l'horizon de l'Oldenbourg. Ils ont le

fe.,

HERMANN ET DOROTHEE i85

goût de la littérature ; ils parlent avec admiration de Hôlty — VsLini de Voss à Gcetting-ue — et de KIopstock que Tauteurdc Louise reg-ardait comme le dieu de la poésie ; ils lisent Homère, le a consolateur ded soirées solitaires que Tenfant écoute avecjoie et le vieil lard avec piété j*, Pi ndare, Platon et les représentants de cet esprit grec qui nous or élève de la dég-énéresceuce de la nouvelle barbarie à rancienoe et noble dig'nilé deThumanité»; ils reçoivent le journal qui leur apporte des nouvelles de la guerre d'Amérique, du sîèg^e de Gibraltar et des séances du parlement ang-lais; ils prononcent môme — et ne font que prononcer — les noms de Washington et de Franklin. Et pourtant, ils ne causent guère que de choses indifférentes, et leurs conversations, quand elles ne roulent pas sur la religion, n'ont d'autre sujet que le bon et le mauvais temps r il faut redouter l'humiditè lorsqu'on s'asseoit sur le ^azon, il faut mettre un âcbu autour de son cou pour éviter un mauvais rhume, et les précautions n'ont jamais nui à ptirsorino. Leur plaisir est de jouir des « dons de Dieu »^ c'est-àdire de satisfaire leur appétit et de boire ïe café, soit au boni du ruisseau, sous la tonnelle de cbôvre-feuiMe, soit dans la forêt, « sous la verdure pendante des bouleaux à blanche souche ». Faisons le caféj Kajfee gekocht ! semble être leur mot d^ordre. Ils ne cessent de parler de cette « boisson du Maure a^ dece a breuvage du Levant j»; dés le matin, le moulin k café bruit dans la cuisine du presb^^tèrCj et Walther, arrivant de voyage j réclame aussitôt du café ,

II y a çà et là de jolis traits et de gpentils épisodes : Louise sautant de pierre en pierre pour traverser le ruisseau, craignant de tacher sa robe et montrant sa jupe et ses bas blancs qui brillent dans le crépuscule ; la hâte qu'elle met à s'habiller et à descendre Tescalier pour tomber dans les bras de Walther ; son entretien avec Amélie à la fenêtre, au clair de lune, tandis que le vent emporte dans la cour les feuilles des arbres ; Amélie l'aidant à faire sa toilette; l'étonnement de Walther qui voit Louise parée et attifée comme pour aller à l'autel ; l'attendrissement du pasteur pressant sa fille sur son cœur, les souvenirs qu'il évoque, léchag*rin que lui cause le prochain départ de son enfant, sa résolution soudaine de donner sur-le-champ la bénédiction nuptiale sans attendre le lendemain, et Louise s'écriant : a Méchant père, je viens toute innocente et sans malice pour te montrer ma robe de fiancée, et avant de mereconnaître jesuismariée (i) ! » Mais Voss augmente sans mesure, sans discrétion, le nombre de ses personnages ; c'est le petit Charles à qui son précepteur apprend qu'il faut préférer à la noblesse du sang celle de l'esprit ; c'est la servante Suzanne ; c'est ledomestique Hans ;c'estl8 chien PackanouEmpoigne ; c'est le chat de la maison . Il n^épargne pas les détails oiseux, même les plus communs et les plus plats. Si

(i) Gœthe fait allusion à ce brusque dénouemeat de Louise daas l'élégie qui précède sou poème : « Que Tesprit du poète noua accompagne, qui, pour nous enchanter, unit rapidement sa Louise à son digne ami »,

Uns begleite des Dichters Geist, der seine Luise

Rasch dem ivùrdigen Freund, uns su enteucken, verband.

HElKMAFfN ET DOROTHEE IHT

le chant du vieux tisserand résonne dans la vallée, il De néglige pas de remarquer que ce tisserand est chantre à Féglise, remonte les pendules, fabrique des cuillers, et des moussoii-s, et des ea^es, et des pelles, et des battoirs, et des sabots, cueille des fraises, des noix, des morilles pour les veudreà la ville voisiue. Que le pasteur faj^se la sieste, on a soin de dire qu'il peut dormir tranquille^ que la servante a chassé les mouches, pris la souris au piège et aéré l'alcove. Qu'il s'éveille après sa méridienne, on lui demande si le chat a miaulé pendant son sommeil, si la poule a caqueté, si Suzanne a ouvert ou fermé le gaufrier avec bruit. Quand il fume, il s'enveloppe d'un nuage et son visage apparaît serein comme celui deZeus au milieu dutoui"billon ; sa fille lui tend sa pipe et sa blague « faite de la peau tachetée d'un chien de mer >} ; son domestique enÛamme Tamadou, Quelquefois sa pipe s'éteint; c^est Louise qui la rallume et en la reûdant au bonhomme, elle grimace et crache beaucoup (i)< A la Hn du repas, pendant que s'accomplit la digestion, on entend chanter les oiseaux : Voas n'en oublie pas un, et le hutor, et le vanneau, et le coucou, et le merle, et le pinson, et Tembérise, et la caille, et la tourterelle à collier qui roucoule dans l'orme, et Tarak au pluma^''e bleu de ciel, L'énumération est un de ses procédés familiers. 11 n'omet pas de dresser le menu de la dînette en forêt : fraises à la crème, écrevisses, chapons, gaufres»

(i) tpackte and maehi' ein kraates Gciichichen,

lia ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

melons, beurre, fromage, raifort, cerises, prunes, groseilles. Le pasteur rappelle complaisamment ce qu'il a manfjé à midi : bouillie de riz, petits pois frais et doux commesucre, jambon, hareog^s, oie fumée, agneau rôti, salade au vinaigre piquant et à l'huile fine, cerises, beurre, radis, tout jusqu'au pain blanc et tendre.Lorsque la comtesse vient a u presbytère avec sa fille Amélie et son lila Charles, on lui offre des fruits; les voici tous: poire françaisCj blanche et grise, gravenstein, bergamote, abricots, pûches, noix ordinaires, noisettes de Lombard ie, raisins, prunes de Hongrie et de Damas, Le Butierbrod mémesubit une description minutieuse; ce n'est pas une simple tartine de beurre ou un œuf à la coque \ on volt arriver deux grives, accompagnées d'une marmelade de pommes, d'un plat de pommes de terre de Hollande a d'un goût semblable à celui des châtaignes Ujde poissons, d'un fromage, d'une pomme de chou-rouge baignant dans un bischof ; on voit préparer ce bischof j vin rouge aromatisé avec de l'écorce d'orange ; on voit mettre la table ; on voit disposer les couverts, les verres, les plats fumants.

Les personnages prient Dieu de bénir ou leur repas ou leur repos (i). Ils admirent à tout instant la bonté du Créateur, et la forêt qu'ils remplissent de leurs canliques devient « le temple de la divinité ». Ils sentent autour d'eux la a brise vivante de Dieu ». Ils

(ij Cf. les molfi Golt segne die Mahlzeit et ce vers d'un effet comique M€ine Kinder^ ich wânsçh* euch eine gesegnete Mahlzeit,

HERMANN ET DOKOTHÉE i^

a s'élèveat au-delà de la lune et des astres jusqu'à Dieu et aux bienheureux », Ils voudraient, comme les oiseaux et les abeilles^ s'épaudi-e dans les parfums de Faïr en chantant: « Seigneur Ûîeu, nous te louons I n On est tenté de leur dire ce que leur dit une fois la femme du pasteur^ qu'ils prêchent éternellement : w Ihr predigt immer und ewig. »

Enfin, ils ne vivent pas. Le pasteur Blu m est toujours le ff vénérable » pasteur de GrQnau, et Ton serait bien embarrassé de le caractériser autrement que par cette banale èpilhète; Wallher est toujours le fi noble et modeste Wahbers; Louise, une jeune fille bien élevée; la mère, une bonne bourgeoise. Au fond, les hôtes du pr esb j tère se ressem b 1 e q t , i I s on 1 1 es rn^êm es tr ai ts vagues , la même physionomie effacée.

Ce qui fait Tattrait du poème et lui conserve encore quelque prix, c'est le tableau des mœurs de Tépoquc. Le pasteur de Voss ne veut pas s'enchaîner à des règlements, se mâler à de vaines querelles sur le mystère; il ne reconnaît d^autre maître que rÉcriture et la raison; il renvoie a aux abîmes la peste infernale de Tintoléranceiï ; il met sur le même rang Tapdtre Pierre, Moïse, Gonfucius, Homère, Zoroastre, Socrate qui o; mourut pour la vérité y^ et le noble Mendelssohn, qui ce n'eût jamais cruciËé Thomme divin ». Le jeune Walther flétrit les PJùfJlinge^ moines et papistes^ et à la façon de Lessing, narrant dans Nathan Tanecdote des trois bagues, raconte qu'un catholique de Mayence, un calviniste de Zurich, un luthérien de Hambourg se pré-

sentent après leur mort à la porte du cîel en déclarant chacun qu'ils appartiennent à l'église qui seule donne le salut, mais que Pierre leur refuse l'entrée du Paradis et les laisse au seuil, sur un banc, jusqu'à ce que, voyant l'harmonie du monde, les trois adversaires se lèvent et s'écrient d'une môme voix : « Nous croyons tous en un seul Dieu I y> La comtesse et le baron font le bien autour d'eux, éclairent les esprits, répandent l'instruction, paient un maître d'école qui enseigne à la fois la lAusique et la culture des arbres. Dans d'autres passages revit le presbytère allemand de ce tempslà avec sa grande cheminée, ses vastes armoires, son poêle énorme, ses fenêtres à l'anglaise^ le sopha, le piano tout neuf, la collection de tableaux où figurent les aïeux et aïeules du maître de céans, les uns tenant une Bible dans la main, les autres une rose ou une pèche. Au dehors passe le postillon soufflant dans un cor et jouant la marche du vieux Dessau . En un mot, Louise est une peinture de la vie bourgeoise dans un village du nord de l'Allemagne à la fin du xviii« siècle.

Gœthe a lu Louise, et, de son propre aveu, il l'a lue avec enthousiasme. Il en savait par cceur une grande partie, et, disait-il, « je m'en suis bien trouvé ; cette

ÎIERMANN ET DOROTHÉE m

joie est devenue productive, elle m'a attiré vers ce grenrc, et je Jiii doifi Hermaan, ï) 11 prit môme à Voss plusieurs traits : les mouches qui bourdoïinent autour des verres des buveurs, la robe de chambre de rauberg:iste et son bonnet orne d'un ruban rouge* Mais Ilermann et Dorothée est infiniment supérieur a Louise et par la pensée et par le stjle. Grethe a dépassé son modèle, et, selon le mot d'un commentateur, devancé Voss dans son vol, comme Taig'le devance l'alouette. Nombre de contemporains n'en jugèrent pas ainsi; ils virent dans Hermann et Dorothéeunc ÎTnïia,lion de Louise^ Gleim écrivait avec colère que Gœlhe voulait usurper la g^loire de VosSj et il fit Tépigramme suivante : «t Louise Voss et Dorothée Gœthe, toutes deux belles comme Faurorej s'approehenl et s'offrent à votre choix. Le choix est toujours difficili^; mais ici il ue Testg-uère ; Louise Voss estmieone dans léchant et dans Tidylle ; prenne Fautre, qui la veut- » Voss reconnaissait que Tteuvrc de Goithe renfermait quelques passages pour lesquels il donnerait tout son poème; mais il ajoutait; « Ce n'est pourtant pas Louise/ » Hennings déclarait qu'il ne pouvait regarder en face ce tableau de Téniers et qu'il serait à jamais malheureux dans la société do cet aubergiste à moitié ivre, de ce pasteur qui fait Vautomédon, de ce pharmacien grondeur, de cette impérieuse hôtelière, de ce fils qui k martial ise j) et de cette héroïne de grande route qui manque de caractère (i).

(i) Herbst, Foss, IJ, 177.

MaisV auteur de Hermann et Dorothée marchaîtd'un pas certain sur un terrain connu et il disait fort justement qu'un vrai poète sait trouver un côté intéressant dans un objet vulgaire ; que l'intérêt poétique ne manque jamais à la réalité ; que le réel doit donner les motifs, les points à exprimer, le noyau; que c'est au poète à en former un bel et vivant ensemble (i). Il avait toujours aimé les petites gens et observé volontiers leurs mœurs, parce que la vie artificielle de la société n'a pas faussé leurs sensations et qu'ils ont souvent, non pas des opinions toutes faites, mais des idées originales et des sentiments simples, quelque chose de sincère et de primitif que n'ont pas les gens du monde. Dans sa jeunesse à Francfort, ]il fréquentait des artisans de son âge. A Sesenheim il tressait des corbeilles dans la cabane d'un paysan. Plus tard, il causait avec le cocher qui le menait, avec un menuisier qui rabotait une planche, avec une vieille femme qui cuisait le pain. Lorsqu'il était ministre, au cours d'une tournée à travers le duché de Weimar, il écrivait à M™e de Stein qu'il s'était pris derechef d'affection pour cette classe d'hommes qu'on nomme la basse classe et qui est sûrement aux yeux de Dieu la plus haute : « toutes les vertus y sont réunies : peu de désirs, simplicité, droiture, candeur, patience. »

Gœiz de Berlichingenve&^iTdXi déjà dans plusieurs endroits ce sentiment domestique et naturel que le poète devait exprimer avec un charme si vif dans Her^

(i) Conversations avec Eckermann^ I, 38-39.

HËRjjÂNN ET DOROTHÉE 19S

mann el Z)oro M ^e. Les cbâ te laio es de Jaxthausen donnent Texeiiiple des douces vertus du fo^er. Elisabeth prépare le dîner des cavaliers et Marie descend à la cave chercher le meilleur v i n. G œtz, le rude bâta illeur, mène dans sa demeure la vie d'un bourgeois de Cologne ou de Nuremberg* j à peine arrivé, il ôte sa cuiraisse, met son pourpoint et vide une bouteille en contant des anecdotes. Il vante à Marie la situation du château où Weisliug^en l'installera comme femme et souveraine : c'est un agréable séjour dans la partie la plus fertile et la plus riante de la Franconie; le Main coule au pied de la montagne que couronne le manoir et des fenêtres de la grande salle la vue s'étend au loin. La fidèle affection de Gœtz et d'Elisabeth, Tamour naissant de Weislingen et de Marie, le bonheur paisihle des maîtres de Jaxtbausen forment un contraste saisissant avec les bru vaut s plaisirs de la cour de Bamberg* et la folle pasûou qu'Adélairdc inspire bientôt au faible Âdclbert. A Jasthausen, comme dit un des personnages du drame, on se sent libre et dans une sereine atmosphère, ou godte une innocente félicité^ on est au milieu de hraves gens^ k Bamberg, on rechercbe péniblement une insaisissable grandeur Ja faveur du prince et Fapplaudissement du monde.

Même amour des mœurs simples et naïves dans Werther, Le héros du roman s'assied auprès d'une fontaine ombragée d'arlïres et, regardant les jeunes fiîlcs qui puisent de Teau, s'imagine être au temps des patriarches. Il jase cordialement avec les gens de WahN

i94 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

heim et admire la vie calme et silencieuse d*uae villageoise qui « parcourt dans une heureu3e tranquillité le cercle étroit de son existence, se tire d'affaire au jour le jour et voit tomber les feuilles, sans penser à autre chose qu'à l'approche de l'hiver ». Il cueille dans le jardin des pois goulus qu'il effile tout en lisant son Homère, il prend un petit pot dans la cuisine, il coupe une tranche de beurre, il met les pois au feu et les couvre et les remue : « Je sens à merveille^ dit-il, comme les orgueilleux prétendants de Pénélope peuvent tuer, dépecer et rôtir eux-mêmes les bœufs et les porcs. )» Tout lui est idylle et il s'étonne d'entendre un simple valet de ferme raconter avec une extrême vivacité sa chaste passion pour sa maîtresse. Charlotte coupant un morceau de pain bis à ses frères et à ses sœurs qui tendent leurs mains empressées, lui paraît belle à ravir. Gœthe, à cette époque, était plein de la lecture du Vicaire de Wakefield et il se rappelait la famille du pasteur Primrose, lorsqu'il faisait dire à Charlotte : « L'auteur que je préfère est celui dans lequel je trouve le monde où je vis, chez lequel les choses se passent comme autour de moi, et dont le récit m'attache et m'intéresse autant que ma propre vie domestique, qui n'est pas un paradis sans doute, mais qui, à tout prendre, est une source de bonheur inexprimable. »

Vers le même temps Gœthe représentait dans la pièce intitulée le Voyageur une jeune Italienne candide, affectueuse, contente de vivre dans sa cabane, et l& voyageur, ou mieux l'artiste, la voyant allaiter son

enfant, prononçait en Tabordant lea mêmes mots que Dorothée, quittant l^accouchée : et Dieu te bénisse, toi i?t ton nourrisson. i»

Gomme Gœiz et Werther^ Egmoni et Faust offreut en certains passag^es de charmantes peintures de la vie populaire. Il suffit de uommer Glaire et Marg'uerite : Claire, faisant tenir son écheveau à Brackenburg* ou le soir, en secret, dans sa chambretle, recevant Ëgmont^ le beau» le g-lorieux, rirrésistibleEgTnont, qui jette soudain son manteau et se montre à sou amante dans le plus magnifique costume, la Toison d'or suspendue à sou cou ; Marguerite contant à Faust ses occupations, Rcs soucis, et lui disant en un touchant et naïf épauchenient qu'elle vaque elle mÔme A tous les soins de son petit ménage, qu'elle tricote et coud, qu^elle cuisine, qu'elle balaie.

Je ri/ et Batebj, Toriginal du Chalet de Scribe et d'Adam, n'est qu'une opérette où manquent les paysages alpestres, le ranzdes vaches et le bruit des clochettes. Mais le poète nous transporte dans une ferme isolée et nous met sous les yeux les habitants de cette maisonnette, les détails de leur existence journalièi^e et rhospitalité qu'ils exercent.

Les paysans et les boutiquiers semblaient donc à Gœthe plus voisins de la nature que les personnes d'une coudition plus relevée. Dans la campagne de 1792, à Sivry-lez-Buzancy, il avait observé tout à son aise la vie domestique de ses hôtes et cru voir une scène digne de rOdyssée. Il décrivait encore prés de trente ans plus

tard la maison qui Tavâit abrité, et le vestibule, et la chambre carrelée de briques, et le foyer, et le coffre qui servait â la fois de siège et de boîte au sel, et la g^rande marmite suspend ne par une crémaillère, le potau-feUt les jambons et les g-ros morceaux de lard accrochés au plafond » le lit conjugal entouré de serge verte, et âetxx autres petits lits où les enfants, éveillés par le bruits ouvrant des yeux craintifs, se cachaient presque sous les drops.

Le sujet de Hermann et Dorothée présente cette poésie que Gœthe recherchait jusque dans les plus humbles détails de la vie, une poésie simple et naïve qui rappelle celle des temps primitifs. Les personnages de la Louise de Voss se font servir par leur domestique Hans ; Hans rame, Hans allume la pipe du pasleur, Hans court quérir les musiciens. Le café que boivent le vieux Blumet ses amis,est un café qui vient de loin. En un mot, les héros de Voss ne sont pas actifs, et ripn de ce qui les entoure n*est proprement à eux. Les personnages de Hermann et Dorothée déploient une activité personmelle qui leur donne un charme véritable. L^aubergiste boit avec le pasteur et le pharmacien un vin qui vient de sa vigne située près de là, en dehors de la ville, sur le penchant de la colline,

Tin vîii do al le parfum lui rappelle sa ^appe,

un vin qu*il a vendangé lui-même en ces jours d'automne où la contrée en joie et liesse célèbre la plus belle

HERMANN ET DOROTHEE 197

dûS récoltes par des feux dWcifîce qui brillent et dèto^ Bent de toutes parts. Il nous apprend t:[u'n a reotré son foin j qu'il commencera le lendemain à faucher la mois^ son, et il souhaite la durée du beau temps, afin de pouvoir engranger son blé sec. C'est un homme iaborieux, agissant j qui r vingt ans auparavant, a rebâti ^a maison incendiée et aidé vaillammeni à relever cello de son beau- père- Sa femme est une excellente ménagère qui sait faire autre chose que des confitures; elle apporte elle-même, sur un plateau d^étain, une bouteille de 83 %i les Hômer ou verres à vin du Rhin; aucun de ses pas n'est inutile et lorsqu'elle part à la recherche de son fils, elle n'oublie pas d'observer les progrès de son jardin, de redresser les tuteurs sur lesquels reposent les branches des pommiers^ d'6ter les cheniHes qui rampent sur les choux rebondis. Hermann se rend luimôme à Técurie; il met des mors aux chevaux, leur passe les sous-^or^es, leur attache les brides, les mène dans la cour, les attelle à la voiture, 11 prend le fouet, il monte sur le sièg:e du cocher. Il s'entend à couduire et il tourne légèrement Tangle de la rue. Il distribue aux fugitifs le pain, le jambon, les bouteilles de vin, les vêlements que leur envoient ses parents. Dorothée montre une semblable activité. Ce n'est pas une de ces demoiselles à marier, comme la Louise ou FAmélie de Voss, qui s'occupent dans leur chambre k causer avec leurs amies, parfois à filer de la laine et à tricoter des bas de soie. On là voit, armée dVne longue baguette, diriger un solide chariot que traînent deux bœufs,

« les plus grands et les plus forts de Tétranger ». Elle s'est défendue à coups de sabre contre des pillards. Dans le désordre de la déroute elle sauve une pauvre accouchée et soigne le nouveau-né. Elle-même, une cruche dans chaque main, va puiser Teau à la fontaine.

La foule des fugitifs à laquelle appartient la jeune fille n'a-t-elle pas Taspect d'une de ces bandes de nomades, de ces tribus errantes que nous représente l'histoire des âges primitifs? Ne peuvent-ils dire aux habitants de la petite ville, comme Mélibée à Tityre ;

Nos pair iœ fines, nos dulcia linquimus arva. Nos patriam Jngimns ?

Ils quittent en effet leur patrie et marchent tout droit devant eux, sans trop savoir où ils vont,

Incertiquo fata ferant, ubi sistere detur,

dans la confusion d'une « fuite douloureuse », n'ayant plus qu'un seul sentiment, « la joie d'avoir sauvé précipitamment leur vie ». Ils s'arrêtent, le soir, dans un village pour y camper; ils laissent leurs voitures serrées les unes contre les autres sur la grande route ; les hommes donnent le fourrage aux chevaux, les femmes étendent le linge sur les haies, les enfants barbotent dans le ruisseau. Ce tableau n'est-il pas familier à la poésie et, longtemps avant Gœthe, n'a-t-on pas décrit cette troupe d'exilés

Matresque virosque, Collectant eœiliopubem, miserabile vulgus ?

HERMANN ET DOROTHEE 199

Biènldt une querelle éclate, les hommes se lancent des laveetlves et des menaces, les femmes poussent des cris perçants. Mais le tumulte s'apaîse à la voîx du maire ou du ju^e de la commuDe (i)* L'intervention soudaine de ce personnage n*est*elle pas aussi poétique que tout le reste?

Ac ueluti magno in populo cum jtmpe coorta tsi

Sediiio *..*".».,..-,

Tarn pielate grauem vtc meritis si Jorte viram quem Conspe.rfire, silent^ »,,,,, ^ ,.,, ,

C'est que, dans les époques de troubles et de révoiotions, les talents trouvent un milieu favorable, et les gens de cœur^ le large emploi de leur intellig-ence el de leur énergie. <i. Lorsque le peuple, dit le pasteur, coule des jours heureux j tout va de soi, chacun se croit le plus sage comme le meilleur et l'on vit de la sorte, les uns à c6té des autres, et T homme le plus sensé est regardé comme un autre^ car tout ce qui arrive suit comme de soi-m6me une marche tranquille. Mais si le malheur vient détruire les chemins ordinaires de la vie^ sMl démolit Tédifice, s'\\ bouleverse jardin et moisson, s'il chasse Thomme et la femme do leur demeure et les irafue à Taveuture durant des jours et des nuHs d'angoisse, ah I on tâche de découvrir autour de soi qnel peut être le plus sage, et ce n'est plus en vain qu'il pro^

(i) Gœlhe li^ nomme Schul£ ou Richtet^t àt\ix mois qui se confoadftJeoL ni ors dans l^usag^c, Les cri Lî que s rappellent ordinaire* mtnl ïe f vieux » juge {C(. Hermann ef Dorothée, VÏI, iSfi); mûifi l'épilhptfi est ÎHCîcacle, car, de soq propre témoignage, le Jug« est encore dans la force de l'âg-e (V^ iû5). C'est uinsi que Gcethe nomme son chevalier à ta main de fer « le vieux Gûtz n ; cf. plus hautf p, iY^-

nonce ses belles paroles ! » Le juge, qui n'exerçait jusqu'alors qu'une fonction dévolue par la loi, est devenu, par son bon sens et par sa fermeté, par son caractère supérieur aux événements, le chef des fugitifs; il est désormais le père de cette grande famille qui lui confie son salut et le charge de chercher pour elle les gîtes les plus sûrs; les circonstances Font revêtu d'une magistrature plus noble et plus souveraine. Aussi lui suffitil de parler pour calmer sur-le-champ les cœurs irrités.

nie régit dictis animos et pectora mnlcet.

Et sitôt qu'il l'ont entendu, les mutins se taisent, ils rangent avec ordre leurs voitures et leurs troupeaux . L'ecclésiastique, témoin de cette scène, nomme le juge Vater, et, dans son étonnement, le compare à l'un de ces anciens pasteurs des peuples qui guidaient Israël à travers les déserts et les terres inconnues ; il lui semble causer avec Josué ou Moïse.

C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur.

Et quoi de plus poétique que le contraste si net et si frappant entre les deux groupes de personnages qui figurent dans Hermann et Z)oro/A^e? Quoi de plus parlant et de plus pathétique que la différence profonde entre ces deux existences qui se déroulent en quelque sorte l'une à côté de l'autre, celle des habitants de la petite ville et celle des exilés? D'une part, Hermann et ses parents, le pasteur, le pharmacien, leurs concitoyens qui vont regarder un instant le défilé des émi-

HERBiAÏÏN ET DOROTHlïlE m '

l^rants; d'autre part, Jes émigrants qo! ne foot que

traverser la cootrée et qui g'ag'nent promplemeot le villag^e voisin, comme s'ils avaient les ennemis à lenrs troufïses^ Les premiers demeurent où ils sont, entourés de tout ce qui leur esl précieux, de tout ce qui leur sourit et leur plait, de toutes les choses dont ils ont pris la douce habitude; les seconds ont perdu presque tout ce qui leur est cher ou remportent eu hâte, avec tristesse et désespoir* Les uns mènent une vie simple et unie, ils soot fixés à leur ville qui reste intacte au milieu des Ûots de Tinvasion, et ils jouissent d'un repos qui ne sera pas troublé; les autres, qui se serrent et s^associent pour mieux résister au malheur commun ^ paraissent voués aux misères d'une existence vagabonde, et, quoi qu'en dise le jug^e, ils ue retourneront pas de lon^emps dans leur patrie- Ceuxdà occupent îe premier plan; on les voit d'abord sur la place du marché, puis à Tauberg-e du Lion^d'Or, où ils sont encore lorsque le poème se termine; ceux-ci sont à Tarrièreplan, comme au fond de la scène, et passent dans le loiataio. Un seul personnage, Dorothée, relie les deux ^Toupes Tun à Tautre ; elle suit la troupe infortunée des fugitifs dans les premiers chants et la quitte dans les derniers pour venir se joindre aux heureux habitants de la ville.

Grâce à celte opposition de deux groupes particuliers de personnages^ les uns attachés au sol, les autres eutiafnés par le torrent de la guerre, le poète rassemble dans son oeuvre les sentiments les plus généreux

de Tâme humaine. Les habitants de la petite ville ont des larmes de pitié pour les exilés et lear portent des secours : voilà pour la charité. Hermann s'éprend d'une jeune fille qui Ta charmé par les qualités de l'esprit et du cœur autant que par sa beauté ; il l'aime ardemment; il veut l'épouser mal^é les obstacles que lui suscitent sa propre timidité, la volonté paternelle et la rapidité des événements : voilà pour l'amour. Il honore et respecte ses parents et, comme il dit, il a constamment leurs bienfaits dans la pensée : voilà pour la tendresse filiale. Il parle un instant, non sans chaleur, de la détresse de l'AIlemag-ne : voilà pour le patriotisme, et en i8i3, un chasseur de Lûtzow, désirant prouver à ses compag-nons d'armes que Goethe avait été parfois le poète de la liberté et de la nation, leur récitait la belle tirade où Hermann déplore l'approche des envahisseurs et la torpeur allemande (i). Le pasteur assure qu*au milieu du bouleversement des conditions, parmi les luttes brutales des passions, plus d'un homme a dû apparaître aux autres comme un ange et un dieu protecteur ; le juge a vu briller des dévouements et des sacrifices magnanimes qui l'ont consolé de tant de spectacles déchirants ; il a vu des ennemis se réconcilier, des amis et des parents tenter l'impossible dans l'élan de leur afiFection, des vieillards et des enfants exaltés par le danger développer une force qui n'était pas de leur âge; il raconte l'héroïsme de Dorothée et

(i) Jonas, C. G. Kôrnsr^ 296; cf. plus bas, d. ai 3.

comme le péril pressant a fait jaillir avec éclat l'énerg]e de son caractère; la jeune fille elle-même se montre à nous, essuyant Tin fortune ' avec noblesse et fierté , ne songeant, dans sou propre niai heur, qu^à celui âes autres : voilà pour Thumanité, pour la vig^ueur de Tâme.

Il est vrai qu'une partie des peraonnages vit dans une petite ville, eu un de ces endroits qu'il faut fuir comme la peste lorsqu'on cherche le repos* On se rappelle les mots de La Bruyère snr la jolie cité qu'on croirait peinte sur le penchant de la colline; il n'y est pas deax jours qu^il ressemble À ceux qui Thabitent ; il veut en sortir è cause des caquets, du mensonge et de la médisance, 11 y a des caquets dans cette petite ville où Gœthe nous transporte. L'aubergiste et le pharmacien ne voient pas sans envie l'opulence du marchand qui demeure de l'aulre côté de la place, en face du Lion-d'Or; ce marchand, le plus cossu du lieu, s'est fait bâtir une maison, belle, 'élégante, qui attire sur elle tous les regards ; son landau brille superbement le pavé; ses trois filles cultivent les arts d'agrément, chantent, jouent du piano; il reçoit chaque dimanche les jeunes gens qui se présentent chez fui en habit de fête et les cheveux frisas; il a Torgueil de ses écus et il se moque assez grossièrement du bon Hermann; il morgue ses voisins et les éclabousse par son luxe. Mais à l'exception du marchand et de ses Rlles, les personnag^es que le poète met en scène nous sont sympathiques. Ils vivent à Técart du monde dans une

Simplicité de mœurs qui les rapproche de la nature (i). Ce ne sont pas, comme dit le pasteur, de ces hommes infatigables qui sillonnent la mer et tous les chemins de la terre pour amasser le gain ; ce sont des bourgeois qui parcourent d'un pas tranquille Thérîtage paternel, qui joignent à leur industrie les travaux champêtres, qui ne sentent pas la gêne étroite du paysan ni les soucis des grandes villes où le luxe jette ses folles convoitises dans les âmes ; ils ont une paisible activité, ruhig Bemûhen,

11 serait difficile de citer un seul vers de la Louise de Voss qui soit devenu proverbial ou qui exprime, sous une forme parfaite, une vérité profonde ou un sentiment naturel à Thomme. Les personnages de Her^ mann et Dorothée, tout en ne se départant jamais de leur caractère particulier et de la modestie de leur condition, ont souvent à la bouche de ces paroles que les Allemands nomment des paroles dorées ou ailées, goldene, gejlagelte Worte^ des mots pleins de sens, ^vîfs, frappants, qui se détachent aisément du contexte et se gravent dans Tesprit. On pourrait appliquer au poème de Gœthe ces mots d'Etienne Pasquier sur les Essais de Montaigne, qu'il est un vrai séminaire de belles et nobles sentences ^2). L'aubergiste dira, par

(i) Wo sich, nah der Natur, menschlich der Âfensch noch ersieht.

(2) Oa se rappelle l'éloge final de Guillaume Schle|içel,« fasslich, herziich, vaterlândisch. volksmâssig, ein Buch voU goldener Lehren der Weisheit und Tugend », et un autre critique (Braun, IL a6ô) .disait : « Ueberall herrscht eine so schlichte und populaire Lcbeasweisheit dass es auch als g^oldenes Siitenbûchlein mehr a!s eiamal gelesen zu werden verdient. »

HERMANN ET DOROTHEE ÎO^

exemple, que donnerestledevoirdu riche, quel'hommo ne doit pas pousser hors de terre ainsi qu*un champignon et pourrir aussitôt à la place qui Ta produit sans laisser aucune trace de son action vivante^ qu'il faut voyager pour apprendre à embellir sa ville natale, qu'on s'accoutume à la néglig-ence comme le mendiant à ses g'uenilles. «QuandTamour noue ses liens, s'écrie le fils de rhôtelier, il dénoue tous les autres. » Et a-ton jamais mieux défini la mission de la femme et son rôle dans la famille que l'héroïne disant à Hermann : « Que la femme apprenne de Lonne heure à servir selon sa destinée; ce n'est qu'en servant qu'elle arrive enfin à commander et à posséder rautoritè méritée qui lui appartient dans la maison. Ne sert-elle pas de bonne heure et son frère et ses parents, ei que fait- elle pendant toute sa vie, sinon aller et venir, lever et porter, préparer, agir pour les autres 1 Heureuse si elle s'accoutume ainsi à ne trouver aucun chemin trop dur, à ne pas faire de dififérence entre les heures de la nuit et celles du jour, à ne regarder aucune tâche comme trop vile et aucune aiguille comme trop fine, à s'oublier tout à fait et à ne vivre qu'en autrui! »

Le poème n'est pas seulement humain; il est national ; il est allemand. « Deutsche n selber fahr" ich euch zUy je vous mène à des hommes qui eux-m^mes sont Allemands comme vous, w La pelite ville où se passe l'action est située sur la rive droite du Rhin, Estce Géra ? Est-ce Ilmenauî Ce point préoccupait les contemporains, et en 1828 Yarnhagen osait demander

à Goethe quel lieu, quelle contrée avait « livré les lignes fondamentales de la description )). Gœthe ne répondit pas à Yaruhagen (i). Mais, dans un entretien avec Ëckermann : « Les voilà, s'écriait-il, qui s'avisent de chercher quelle ville de la vallée du Rhin j'ai voulu désig^ner dans Hermann et Dorothée, comme s'il ne valait pas beaucoup mieux que chacun s'imagine celle qu'il préfère ! On veut de la vérité positive, de la réalité topographique, et on perd ainsi la poésie ! »> En tout cas^ il n'y a pas de ville allemande, si humble soit-elle, qui n'ait fourni à Gœthe les types qu'il représente. Les caractères, a dit Bôttiger, ce sont pris dans la classe de ces hommes qui de nos jours ont encore une certaine individualité et comme une empreinte naturelle ; le poète ne nous a pas transportés dans le monde fantastique d'une idylle ; il nous montre les notables d'une petite ville, les honoratioreSy tout vivants et trait pour trait ». On sent en efifet, à la façon dont Gœthe met ses personnages en action, qu'il les a vus de près, qu'il a été leur voisin, qu'il a conversé fréquemment, avec eux, qu'il retrouve aisément leurs pensées, leurs paroles et leurs gestes (2).

Hermann n'est-il pas un véritable et franc Allemand, un Stockdeutscher ? Gœthe lui donne un nom tout germanique^ un nom que son idylle et le drame d'Henri de Kleist remettront en vogue et en honneur, le

(i) Gœthe-Jahrbuçh, XIV, 66.

(a) Un critique de i8o3, rendant compte de la traduction de Bitaubé, loue dans le poème « die ûberail herrschende Deutschheit » (Braun, III, 69).

HERMANK ET DOROTHÉE 207

nom du héros national glorifié na;^uère par Klopstock et les bardes. 1! le dépeint pacifique, un peu gauche et indolentj demeurant volontiers à la maison, sérieux néanmoins, patientj courageux au travail, âpre à la besogne. Tel est FAtlemand^ assez pesant, nullement parleur, nullement vif d'esprit, mais robuste, persévérant, plein de bon sens et d'une énergie tenace. Ou se souvient des mots deM^« de Staël; «Ou a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la lenteur et à lluertie du peuple allemand; il ne se presse jamais (i). »

To u t , j usqu 'a ux moi n d res i ncid ent5 , re pro du 1 1 exa ctement les mœurs allemandes, et il est impossible de lire une seule page du poème qui ue contienne une réminiscence des coutumes nationales^ Lorsque les eol'ants voient s^éloigner Dorothée et s'attachent à sa robe avec des larmes et des cris de désespoir, les femmes leur imposent silence en leur disant que la cig-ogne vient de leur apporter un petit frère et que la jeune fille va à la ville chercher les dragées que le Braderlein a commandées chez le confiseur. Si l'aubergiste parle de la dot que les parents donnent à leur fille, il n'oublie ni le linge fi^u et fort renfermé dans Tarmoire maternelle, ni le couvert d'argent, cadeau du parrain, ni «c la rare pièce d*or que le père met à part dans son secrétaire ». Mais il suffirait de citer la scène de la fontaine, a C'est là, dit Dorothée à Hermann,

(i) Cf, Steadha[, Jùarnal, 437: a le véritable ÀNemaDd e»t un graod homme blond d*uac apparence indolente. ï>

que les jeunes filles bavardent entre elles, et on blâme — poursuit-elle — celles qui s'arrêtent là trop longtemps, quoique pourtant il soit si agréable de jaser près de la source qui coule ! » Qu'on se rappelle la Marguerite de Faust causant avec Lisette près de la fontaine et ces « belles » d*Unterheim qu'un officier prussien nous décrit venant matin et soir puiser l'eau à la source et conversant ensemble tout en remplissant leurs seaux (i). Qu'on se rappelle sous quel aspect l'Allemande apparaît à Victor Hugo :

Blonde vierge accoudée aux citernes, le soir. Dans l'œuvre de Gœthe, Hermann offre à Dorothée de prendre une des deux cruches et de « partager le fardeau ». Werther, allant à la fontaine, voit une jeune servante qui pose sa cruche sur la dernière marche de l'escalier et cherche des yeux une de ses compagnes. Il descend et lui propose de l'aider; elle devient rouge comme du feu : « Oh ! non. Monsieur. — Sans façon. — Elle arrangea son coussinet. et je l'aidai. Elle remercia et monta les degrés. » Auerbach représente pareillement, dans un de ses Contes de la Forêt Noire y Sepper attendant Tonele à la fontaine et lui rendant le même office que Werther à la servante.

La véritable source de Hermann et Dorothée était restée longtemps mystérieuse. Un collaborateur du

(i) Reminiscenzen ans dem Feldzuge am Rhein, von einem Mitgliede der damaligen preussischen Reicbsarmee, iSoa^ pp. 85-86.

Morgenblatt la découvrit en 1809 et, poussant un cri de triomphe, assura que l'histoire de Dorothée était, dans ses traits essentiels, celle d'une jeune fille qui accompagnait, en 1782, les luthériens chassés du pays de Salzbour^ (i), Gœthe ne fit aucuDe objection et plus tard, en 1824, il laissait imprimer sans observation, dans le journal Ari et Antiquité^ une dissertation de Rompfj où on lisait que le premier g'erme du poème Hermann et Dorothée s^lvQws^xXà^n^nn viens récit allemand consacré aux infortunes des luthériens salzbourgeois .

Voici ce récit. Une jeune fille de Sabbourg quitte, pour cause de religion, son père et sa mère et se joint à ses compatriotes, expulsés de rarchevêché. En passant par Altmuhl, petite ville du pays d*Oetlingen, elle est remarquée par le fils d*un riche bourgeois. Ce jeune homme s'éprend d'une vive passion pour l'étrangère* Il s'informe : on lui rapporte qu'elle est née de parents honorables, qu'elle a toujours vécu sans reproche, qu'elle ne s*éloigne de Salïbourg que parce qu'elle est luthérienne. Il révèle son amour à son père, le prie de ratifier son choix, et ajoute que, s'il n'obtient pas la main de la belle Salzbourg^eoise, il renonce à jamais au

(i] Ce récîL fut composé, en 173a, à G<?ra 011 ks fugitif* s'ètaïeQt arrêtés au mois d'âvril de la me me année; iL élaii intitulé da& lieblhàtige Géra und die Sahhurgisvhen Emïgranten; U fut reproduit daos un. Jivre pôru ée-akment en lyA^^ÏAus/ûhrliche Historié dersr Emigranteti ûder vertriûbenen Lutheraner ans dem Erzbislhiun ^aUbiirg, pnî^^ deuï ans pins laid (1734), dans l'ouvrage de GôckUig, VùUkomtnsne Emit/ ration s<feSLhichte derauA d^m Erzbhiimm Saîzbvirg verlriebenen Lutheraner.

mariage. Le père résiste d'abord ; il appelle à son aide plusieurs amis et le pasteur de Tendroit, les engage à user de leur influence pour détourner son fils d'un projet qu'il désapprouve. Le jeune homme demeure inébranlable. Enfin, le pasteur, qui reconnaît dans ce concours particulier de circonstances les vues de la Providence, arrache le consentement paternel. Le fils va trouver la fugitive : « Vous plaisez-vous dans ce pays? — Fort bien. — Voulez- vous entrer au service de mon père? — Oui, si votre père veut me recevoir, et je serai fidèle et diligente en toutes choses, » et là dessus, elle lui énumère les travaux auxquels elle s'entend ; soigner le bétail, traire les vaches, faire les foins. Il l'emmène. Le père, pensant qu'il s'est déclaré, demande à l'exilée s'il lui agrée et si elle l'épouse volontiers. Elle croit qu'on se moque d'elle (i). « Vous vous riez de moi, répond-elle, on m'a proposé d'être servante et voilà pourquoi j'ai suivi votre fils; si vous m'acceptez comme telle, je saurai gagner mon pain et vous témoigner zèle et dévouement. » Le père lui affirme qu'il parle sérieusement et le fils l'assure qu'il désirede tout son cœur l'avoir pour femme. Elle regarde son soupirant, reste quelque temps silencieuse, puis : « Si vous voulez m'avoir, dit-elle, moi aussi je veux vous avoir et je vous traiterai comme la prunelle de mes yeux. » Le jeune homme lui met au doigt lanneau des fiançailles; mais elle, fouillant dans son

(i) àffen, foppen^

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