‹ Études de littérature allemandeChapitre 6 sur 7 · EL · texte numérisé non relu

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corsage, en retire sa dot, une bourse de deux cents ducats .

Le jeune homme (rAltmfihl, c'est Hermann; la luthérienne fugitive, c'est Dorothée ; le riche bour^^eois, c'est Tauberg^iste du Lion~d'Or; dans le poème de Gœthe comme dans le vieux récit, lo pasteur intervient en médiateur; le pharmacien représente les amis de la famille. On note encore plusieurs ressemblances. Dans la chronique consultée par Gœthe comme dans Hermann et Dorothée, une femme accouche en chemin ; une autre tombe d'une voiture lourdement chargée qui verse soudain dans le fossé ; avec elle deux enfants^ dont l'un est au berceau, sont jetés à terre [ tonneau et futailles volent au loin par-dessus eux.

Mais les grands artistes prennent leur bien où îh le trouvent, le transforment et le marquent de leur empreinte propre. « Qu'importe, disait un cri tique lorsque Etienne fit paraître les Dêaùi Gendres, que l'auteur ait pris son sujet dans le manuscrit d'un jésuite de Rennes ou de Bordeaux; il a composé une comédie de mœurs intéressante, écrite aveo esprit et goût; il faut le féliciter sincèrement d'avoir tiré une comédie honnête et bi^n faite d'un manuscrit ignoré et toujour:^ destinéà Tétre, sans le succès de M, Etienne. » Gœthe a tiré une œuvre exquise d'une historiette ignorée et toujours destinée à Têtre, sans le génie de Gœthe, 11 ne s'est pas contenté d'introduire un personnage nouveau, la mère du jeune homme. La Sa Iz bourgeoise fuyait la persécution religieuse; Dorothée fuit Tinvasion étrangère. Les catholiques auraient pu n'éprouver qu'une mé-

diocre sympathie pour une réfug^iée protestante ; toute rAllemagne, sans distinction de croyance, verra dans Dorothée une héroïne touchante et pathétique, car la jeune fille est, comme tant d'autres, une victime de la guerre, non pas d'une guerre ordinaire, mais d'une guerre qui mit aux prises la France et l'Europe et qui se termine à peine, après avoir agité la plupart des destinées humaines. Par là, le sujet de Gœthe s'agrandit. On pouvait craindre que l'idylle ne fût enfermée dans le cercle étroit de la petite ville, que les personnages ne fussent ennuyeux et vulgaires. L'aubergiste regrette de donner aux pauvres une vieille robe de chambre et parle avec complaisance du beau temps et de la maturité des blés ; il déteste les modes de l'époque, veut aller et venir dans son auberge, non pas en polonaise et en bottes, mais en pantoufles et le bonnet sur la tête ; il déplore la cherté des vivres et vante les services qu'il a rendus à ses concitoyens. Le pharmacien nous entrelient de ses épargnes, de sa maison et de l'enseigne A Varchange Michel^ qu'il n'ose pas redorer, de son jardin et de sa grotte de rocailles. Mais ces soucis de boutiquiers ne dominent pas le po'^me, et les questions de clocher, Tégoïsme, l'intérêt, l'amourpropre, le désir d'augmenter ou de conserver le pécule amassé ne sont pas les seuls objets qui hantent les esprits. Dés les premiers vers, nous voyons qu'il y a quelque chose de plus important sur la terre que les afiFaires d'un apothicaire et d'un hôtelier; Gœthe évoque l'événement le plus considérable du siècle, la Révo-

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lution française, a C'est le monde réel et présent, disait un critique coûtempomio, c'est une histoire de nos jours (i), »

Les émigrantâ que secourt Hermann fuient devant les armées républicaines quî^sous les ordres de Jourdan et de MoreaUfOnt passé le Rhin et pénétré dans le coeur de TAlIema^e. La valeur de ces troupes composées de toutes les classes de la nation et ag:uerries déjà par quatre années de combats, l'assurance que leur donne le nombre, la certitude qu'elles ont d'accabler l'adversaire et de l'écraser sous leur masse, leur élan si souvent irrésistible Jeur impétuosité désormais légendaire, tout cela revit dans ces mots de Hermann ; « Hélas ! que l'ennemi est près I LesfLots du Rhin nous proté^ent^ il est YTB.if mais que sont les flots et les montagnes con* tre ce peuple terrible qui s'approche comme l'orale ! Car il convoque de tous côtés la jeunesse comme Tâge mûr; c*est une foule qui s'avance puissamment sans craindre la mort; elle passe, et une autre foule s* élance après elle. ïï 11 semblerait même que Hermann se souvient de la Marseillaise lorsqu'il jette ce cri patriotique : ce Et un Allemand ose ^rester dans sa maison, espère peut-être échapper au désastre qui menace tout le monde 1 Vraiment, si la jeunesse allemande était réunie à la frontière et résolue de ne pas céder aux étrangersj ils ne viendraient pas fouler notre beau pays^ dévorer sous nos yeux les fruits de notre sol, commander aux hommes, ravir les femmes et les Elles I 3» (x) Braun» U, ^07»

Voilà ce qui relève et rehausse la matière de Her^ mann et Dorothée, Gœthe représentait plus tard dans un prologue de 1807 la déesse de la guerre avançant au milieu des éclairs et du tonnerre, et tenant d'une main une épée a à laquelle ne résiste aucun mortel )> et de l'autre une torche qui « éclaire la fuite tout autour. » On croit voir également, dans Hermann et Dorothée, appara îtreauloin et s'approcher insensiblement cette déesse de la guerre qui dit d'elle-même dans ce beau prologue :

Mit unbemerkten Schritten stûrm* ich rasch heran (/)

La Révolution française fournit donc au poème de Gœthe comme un fond de paysage grandiose. Elle transporte le sujet, selon le mot de Humboldt,dans une sphère plus élevée. Ah ! s'écrie Hermann plaidant en présence de l'aubergiste et de ses amis la cause deDorothée et répandant son cœur avec une effusion inattendue, (( ah! mon père, cette jeune fille n'est pas une vagabonde, une de ces femmes qui courent le pays, cherchant des aventures et enlaçant par leurs artifices le jeune homme inexpérimenté! Non, l'affreuse fatalité de cette guerre funeste à tous, de cette guerre qui ravage le monde et a déjà soulevé de leurs fondements tant de solides édifices, l'a chassée, elle aussi, l'infortunée ! Ne

(i)Dans ce Vorspiel de 1807 |jaraît également une fugitive criant: « Où fuiï*ai-je, où cacherai-je ma tête menacée? Une lutte violente, le bruit des armes et des cris de meurtre retentissent là où la paix chantait hier encore... Infortunés que nous sommes, épouvantés^ nous fuyons par bandes pour nous séparer aussitôt et courir de malheur en malheur. »

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voit-on pas des seigneurs , des h aminée de haute naissance errer dans TexiltNe voit-on pas des princes fuir dég-uisés et des rots vivre bannis? » Le poète asj&ocie la destinée de l'humble paysanne allemande à celle des comtes et des marquis de l'ancienne France. Dorothée qui entre au £m/î-rf'Oravecson petit paquet sous le bras et consent à devenir servante d'auberge, a connu les mêmes ang^oisses et subi les mômes épreuves que les plus grandes dames de Témigralion. Gœthe, remarque Bitaubéf Tassimile à des fugillfs qui ont attiré les regards de TEuropc. Elle aussi est eotrafnèe dans le tourbillon, dans le Stradel der Zeity qui emporte les Tois(i).

Guethe fait plus ; il imagine que Dorothée avait été promise autrefois à un jeune homme que la Révolution française a saisi d'enthousiasme. Cet Allemand, qui sent son âme enlevée et comme embrasée parleg'rand souf-fle de 178g, a voulu prendre part à cet immense mouvement; il s'est jeté dans cet ora^e dont il comprend la puissance et la fécondité ; il est allé à Paris, m.ais fi pour n'y trouver que la prison et la mort ». Dorothée ne fait pas mystère de cet attachement, et à la fin du poème^lorsqu^elle met sa maindans celle de Hermaan, elte loue ainsi son premier liancé : m Laissez-moi cou^ sacrer un moment à ce souvenir. 11 le mérite, Thomme

M)Fer^a ne voit-iL pas après Jeiïiâppes des émigrés ffiii^ii quî u'onL pas de qaol marij^er et des femmes comfïie tl faut pgrU/il □n petit paquet Sûus Ltj bras? Fievée u^a-l-U p^s raconté t'aveature <t« M«* a? Seaneterre, se présentant comme dame de com pagaie chez SuzeUç, une pajsïuae qii'eUe a di>tée aulrcroîs ?

de bien, qui me donna cet anneau en me quittant et qui ne revint plus dans la patrie. Il prévit tout lorsque l'amour de la liberté et le désir d'agir dans un ordre de choses nouvellement transformé le poussèrent à Paris. Vis heureuse, me dit-il, je pars, car maintenant tout s'ébranle à la fois sur la terre et tout semble se séparer; les lois fondamentales des États les mieux affermis s'en vont en poussière; la propriété se détache de l'ancien possesseur et l'ami de l'ami; ainsi l'amour se détache de l'amour. Je te laisse ici, et où te retrou verai-je jamais, qui le sait? Voici peut-être notre dernier entretien. L'homme, on le dit avec raison, n'est ici-bas qu'un étranger, et plus que jamais chacun de nous est devenu étranger. Le sol ne nous appartient plus ; les trésors émigrent ; l'or et l'argent se fondent dans le creuset avec leurs formes antiques et sacrées; tout s'agite comme si le monde, tel qu'il est façonné, voulait rentrer dans la nuit du chaos et s'y dissoudre pour se façonner de nouveau. » Voilà un personnage du poème que la Révolution remplit de ses sentiments et enflamme de son esprit. Ce premier fiancé de Dorothée est un de ces Allemands qui partageaient la foi exaltée et naïve des Français dans le dogme nouveau. Lui aussi a révéla Révolution belle et généreuse; lui aussi l'a regardée comme l'aurore d'une époque qui devait amener, avec la suppression de tous les abus, le règne de la justice et de la liberté. Lui aussi a dû gémir sur les crimes qui souillèrent une si noble cause. Lui aussi a ce combattu l'arbitraire et les intri-

^i^oM^

gues » ; camme Adam Lux, il est mort sur Téchafaud.

Mais ce persoonag-e ii*est pas le seul qui apporte, pour ainsi dire, dans la petite ville les bruits et les agitations du dehors. Le chef des émigrants retrace la joie et rhorreur que lui out inspirées les scènes de la Ré* voTution> C'est dans le sixième chant, qui est comme le sommet et le point culminant de l'oeuvre, 11 semble, en e£Fet, lorsqu'on arrive à ce chaut, que Gœthe nous ait conduits sur un lieu élevé d'où Ton embrasse tout Thorizou : à nos pieds, la ville qu'habite Hermanu et le village où campent les émigrés, au loin la contrée entière, la ligne du Rhin et des tourbillons de feu et de fumée annonçant l'approche de la guerre. C'est en Face de ce spectacle que le poète, prenant son essor, apprécie la Révolution j marque impartialement et en traits rapides ses bienfaits et ses erreurs, ses grandeurs et ses excès. Il met ce jugement dans la bouche du juge de la commune fugitive et il n'y a pas un mot, en tout le passage, qui ne révèle un observateur attentif des événements et un profond moraliste joi gênant a a ton d'autorité et de raison un accent de tristesse et de haute pitié « Le juge rappelle d'abord les transports d'admiration dont le inonde salua la Révolution, les cris d'allégresse qu'ex citai eut les décrets de la Constituante, les aspirations des contemporains vers la rénovation de la société : <c Qui peut nier que son âme ne se soit élevée^ et que son coeur plus libre n'ait battu plus purement lorsque parurent les premières clartés du nouveau soleil, lorsqu'on entendit parler du droit commun à tous

les hommes, de la liberté inspiratrice et de la louable égalité? Alors chacun espéra vivre pour soi-même et le lien qui enchaînait tant de pays, ce lien que Tégoïsme et l'oisiveté tenaient dans leurs mains, sembla se briser. Tous les peuples ne tournaient-ils pas leurs regards, en ces jours d'effervescence, vers la capitale du monde qui l'avait été si longtemps et qui méritait alors plus que jamais ce titre glorieux? Les noms de ces hommes, qui les premiers annonçaient la bonne nouvelle, n'égalaient-ils pas les plus grands noms qui soient placés parmi les astres? El chaque homme ne sentait-il pas grandir et son cœur et son esprit et son langage? » Le juge raconte avec la même émotion l'entrée des Français victorieux en Allemagne, les arbres de liberté qu'ils plantaient sur les places des villes et des villages, l'accueil empressé qu'ils recevaient partout, les promesses qu'ils répandaient autour d'eux : les Francs, comme on les appelait alors, plaisaient aux hommes par leur ardeur et leur gaieté (i), aux femmes par une \< grâce irrésistible ». Mais à cet âge d'or succède bientôt l'âge de fer ; la France dément les solennelles déclarations qu'elle a faites; des gens « in-

(i) |0n remarquera le mot munter, dont Goethe se sert pour caractériser les Français et qui signifie éFeillé, alerte, gai. C'est le mot qu'il emploie lorsqu'il parle de la troupe de ligne qu'il voit sortir de Mayence en 1 793, et c'était Tépithète consacrée ; Forster nomme ainsi les Français qui entrent à Spire et à Mayence {Œuvres, VII, 281 et VIIi, 352). Dans une lettre du ao août 1797, Gœthe juge ainsi le Français : « Il n*est pas tranquille un instant; il marche, jase, saute, siffle, chante et fait un tel bruit qu'on croit toujours voir dans une ville ou un village plus de Français qu'il n'y; en a ; si l'on sait leur parler et les manier, ils se montrent aussitôt bons enfante, »

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dig'ûes de faire le bien t> a'entrég'org'ent pour exercer le pouvoir, les a mahres du jour j» n'aiTranchissent les peuples voisiûs que pour les opprimer, et le jug-e flétrit avec énergie les agents de la République, les commissaires à grippe qui commettaient les plus affreux brigua ndag^es et vexaient, violentaient à outrance les « nouveaux frères » des Français.

Ce tableau de la Révolution donne un instant k notre idylle je ne sais quoi d'épique, et c'est ain.si que le poète a su agrandir la soèoe» montrer à l;i fois la petite ville dans «c l'heureux coin de sa fertile vallée j» et rAUemagne envahie, inondée par les républicains, peindre en même tenip^ que la passion de Dorothée et de Her^nann l'ébranlement universel, Vallgetneine Ersckatierung^ rattacher à cette simple histoire tout ce que la fin du siècle a d^orag-eux et de terrible. Vingt ans auparavantj le père et la mère de Hermannse sont fiancés sur les décombres encom fumants de leurs maisons incendiées. Hermann et celle qu'il appelle son exilée s'unissenlau milieu des ruines de l'ancien monde qui s'écroule. Dorothée reconnaît le bonheur que l'amour lui prépare ; mais elle frémit au souvenir des périls passés, et, pleurant de joie^ appuyée sur le bras du jeune homme, elle tremble pourtant, de même que le marin qui touche terre après une lon^^ue traversée, croit sentir le sol vaciller sous ses pas. Ne s'écriail-elle pas il y a quelques heures que ces tristes jours en promettent d'autres encore^ que tous les liens sont rompus et ue seronl resfe erres que par l'excès môme du malheur ?

Et ainsi que Goethe, écrivant à son retour de Champa« gne qu'il a dans ces six semaines de guerre essuyé plus de fatigues, de misères et de dangers que dans toute son existence (i),le juge ne dit-il pas que la race humaine subit la pi us grande tourmente qui fût jamais, que l'époque actuelle se compare aux époques les plus extraordinaires de l'histoire profane ou sacrée, et que vivre des jours en ce temps-ci c'est vivre des années? Le poème de Goethe ne se termine pas, comme celui de Voss, par des toasts plaisants et des exclamations de triomphe. Sa conclusion a quelque chose de grave. Même lorsqu'il exprime sa félicité, Hermann ne peut s'empêcher de parler du c redoutable mouvement », fûrchterliche Bewegangy de la Révolution. Les deux amants jurent de <k tenir ensemble » ; mais la tempête ne cesse pas de gronder dans le lointain, et la pensée de l'envahisseur se mêle aux épanchements de tendresse . Le dernier mot de Hermann est le mot paixy cette paix que souhaite son père, cette paix qui sera célébrée comme une fête par le son des cloches, par le bruit éclatant des trompettes, par la voix de l'orgue et le chant du Te Deum ; et pourtant Hermann fait allusion à la guerre toujours menaçante : si les ennemis s'approchent, il veut marcher à leur rencontre et Dorothée lui donnera ses armes.

(i) Gœthe, éd. de Weimar, IV, lo, p. 3a (lettre à Voigt).

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Comme dans toute œuvre, sî achevée qu'elle soit} un critique vétilleux et chîcanîer pourrait relever ça et là dans lier ma nn et Dorothée de^coutradîciions. Au chajït deuxième, Dorothée 'présente raccouchée à Hermann comme la femme d'un riche propriétaire et demande pour elle un peu de lin^e. Mais qu'est devenu le mari de r accouchée? Est-il mort? A-t-il disparu dans la confusion de la fuite? Ou sont ses domestiques? Comment la prévoyante Dorothée n'a-t-ellepas pris de llu^eavec elle? Gcethe ne dit-il pas plus haut que les émig:rants ont tout emporté, môme Tinsigni fiant et l'inutile? Ne dit-il pas plus loin qu*ils ont sauvé maint écu, maint vêtement, maint objet? El l'accouchée ne pouvait-elle acheter ce qui lui manquait?

Une autre inconséquence^ c^est de placer l'incendie de l'auberge et le mariage de Thôtelier et de Lisbeth ving^ années auparavant : à ce compte, Hermann n*a que dix-neuf ans, et, bien quMl soit plus sérieux quVn ne Test d'ordinaire à cet âge, bien que ses parents lui aient déjà cherché femme, on trouvera qu'il pense de trop bonne heure au mariage.

On peut aussi, dan^ï le chant quatrième, blâmer le passag^e où Gœthe montre la mère de Hermann toujours active et dili^eote en son jardin. 11 nous a dit

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qu^elle Cûurt aprè^i son fils. Mais elle ne se hâte guère el i'oïi croirait qu'elle fait le tour da propriétaire; si elle était vraiment inquiète, s^am userait -elle à redresser les tuteurs et à écheuiller les choux? Auraitrelle le temps d'admirer la vigne, de se remémorer les joies de la vendante?

N'y a-t-il pas, dans ce même chant, un vers étrange et qu'il faudraitsupprimer? La mère souhaite à son fils qu'il ait une femme et que tt la nuit devienne pour lui la belle moitié de la vie jo^. Ce vers sied mieux àPhiline qu^^ LisbetJi, et la rieuse, frivole et sensuelle actrice le répète mol pour mot dans Wilhelm Meister (i).

Le discours du juge, au sixième chaut, n'est*il pas une dig-ression inattendue? Le pasteur lui demande ce qu'a souffert la commune el depuis combien de temps elle a été chassée de ses foyers. A cette question, lejuge ne répond pas du tout. Il décrit les effets de la Révolution dans le pays rhénan, et des malheurs de aes administrés, de la date de leur fuite, il ne dit pas ua mot.

Mais tel quel, le poème est parfaitement construit; dans aucune de ses œuvres, Gœthe n'a mieux su ordonner l'ensemble et en équilibrer les parties; tout est

(]) Aussi le vers«st-U supprimé dans ccrlfiines édiltons. DuDtzer essaie de !e réfuter ^ il prùleiid «{ue Gœtlie veut parler simple* ment de r (t ouverture de* c<ijurs w ; il n'admet pas que le poêle ait pu a déloûuep a {Gœthfî-Jahi*biichf XXV, a30). Je me contenterai de dter ce mol d'un de mes vienne amîs auquel je demande à brOle- pour point &^ï\ a lu IJermûniî et Dorothée : « Je Tai lu à râj^e de quinze ans, au collège, en Iroisième, dcins une traduction, elje ne me souviens que de ce passade qui m'a fait rêver, qua 1& nuit est la belle moitié de la vie. a

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solidement Hé, fortement soutenu, et si cette idylle se compose d'une suite de tableaux^ ces tableaux ne sont pas, comme dans ]QGœtz^ simplement] uxta posés. L'ouvrage est aussi remarquable par riagénieuse conduite de ractioUf par Theureuse proportion de chaque épisode, par Tunité da la composition que par la beauté de la forme; dans tout ce qui se déroule devant les yeux: du lecteur, apparaît un logique enchaînement.

L'action dure à peine une demi^journée. Elle commence dans l'après-midi, à l'heure la plus brillante du jour, lorsque les habitants de la petite ville, qui sont allés voir les fugitifs, k une lieue de là, reviennent couverts de poussière et de sueur. Elle se termine A la tombée de la nuit. Certes , c'est un très court intervalle, pour se connaîtrej s'aimer et s'unir- En moins de dix heures, Hermann rencontre Dorothée, la quitte, puis retourne la chercher et la présente à ses parents, Toctt cela s'est passé bien promptement et tient du romanesque et du merveilleux. Mais ce merveilleux parait vrai-^ semblable et , si Ton prend la peine de Texamicer do près t i ! s'explique naturel) emen t, La situation commande à Hermann de so hâter; s'il tarde^ Dorothée, emportée par le tourbillon de Témigration, est à jamais perdue pour lui. Il doit la conquérir avant la nuit close, car le lendemain matin les exilés^ qui se sont arrêtés dans un villag'e des environs, continueront leur marche, fit la jeune fille avec eux. Aussi l'en tendons-nous s'écrier avec angoisse : « Oui, je l'aime, et si aujourd'hui même je ne l'amène pas comme fiancée dans notre

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maison, elle s'éloigne et peut-être disparaît-elle pour toujours à mes jeux dans le désordre de la guerre et les aventures de la fuite I »

Le pèredu jeune homme acquiesce au mariage et deux amis de la famille vont aux informations. Ils recueillent les meilleurs renseignements sur Dorothée, et le pasteur félicite Hermann de son choix :« Sois heureux , toi et la femme de ta jeunesse ; elle est digne de toi ; viens, allons la demander et ramenons-la aussitôt. » L'action semble donc près de finir; mais le poète la retarde par d'habiles artifices (i). Pendant que ses deux amis s'acquittaient de leur mission, Hermann, resté seul, a ressenti ce soupçons et doutes et tout ce qui ne blesse qu'un cœur épris », 11 se dit que Dorothée est fière, quoique pauvre, qu'elle ne voudra pas le suivre, qu'elle a peut-être promis sa main à un autre. Le pasteur n'ignore pas, il est vrai, que le cœur de la jeune fille est libre ; mais Hermann ne lui laisse pas le temps de parler. Il part sur-le-champ : il veut en finir, il veut se délivrer des cruelles perplexités qui l'assiègent, il veut apprendre son sort de la bouche même de Dorothée.

Hermann ne sait donc pas que la jeune fille avait été fiancée une première fois, et lorsqu'il voit à son doigt l'anneau d'accordailles, il se trouble, il balbutie, il demeure court, et Dorothée s'imagine qu'il vient l'engager comme servante. Ce malentendu renoue l'action

(i) Rettiriationen ou retardirende Motive, comme il dit.

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qui touchait à sa fin ; mais, ainsi que tous les épisodes du poème, il résulte de la situation, Herniano, habituellement taciturne et replié sur lui-même, agité, dans cette circonstance extraordinaire, par une profonde émoLion, sachant que Finstant est décisif et qu'il y va du bonheur de sa vie, Hermann doit être évidemment décontenancé, interdît, ou du moins éprouver unecon^ train te et une gêne qui rendent ses paroles équivoques. Quanta Dorothée^ ne devinons-nous pas qu*întelligente comme elle Test elle s'empressera de tirer Hermann d'embarras, de préciser la demande qu'il a faite en termes assez obscurs? Elle est dénuée de ressources; elle n*a pas où reposer sa tête : commeot s'aviserait^lle que ce jeune homme désire l'épouser et qu'une riche famille l'admet à son foyer dès la première rencontre? N'a-t-elle pas été jusqu'ici la servante de ceux qui Tont recueillie? Pourquoi n'entrerait-elle pas chez les parents de Hermann comme domestique? Elle répond donc à Hermann qu'elle le suivra volontiers, car elle est a habile, formée au travail et d'un caractère sans rudesse J9, Que doit répliquer Hermann? Il est surpris un instanti mais sa timidité a le dessus; il craint de s'expliquer davantage, craint de tout gâter par une déclaration en règle. Dorothée ne eonsent-elle pas à raccompagner, à quitter pour toujours les gens de sa commune, à commencer sous le toit du Lion-cTOr une nouvelle vie? C'est pour lui l'esseatieL It a tellement redouté de la perdre qu'il s'estime heureux de la garder, à quelque condition que ce soit ; c t'emmener chez

moi, lui dit-il plus tard, c'était déjà la moitié du bonheur ». Il saisit des deux mains, selon l'expression de Humboldt, l'expédient qu'elle lui offre.

Voilà les deux amants sur la route de l'auberge. La nuit est venue : ils descendent un sentier étroit et rapide. Tout à coup, Dorothée trébuche; mais Hermann la soutient doucement et avec respect, et la jeune fille, riant : « c'est un signe de chagrin, prétendent les gens timorés; arrêtons-nous un peu, pour que tes parents ne te reprochent pas de leur avoir amené une servante boiteuse et que tu ne paraisses pas un mauvais maître de maison. » Ce faux pas de Dorothée prépare et annonce la dernière scène, où couleront des larmes de douleur, puis des larmes de joie

Erst die Thrànen des Schmerzes.undnun dieThrànenderFreude

larmes qu'il ne faut pas regretter, dit Kermann, car elles achèvent son bonheur.

C'est à cet endroit que brillent dans leur perfection l'art de Gœlhe et son talent de composition. Comment dissiper le malentendu ? Comment apprendre à Dorothée qu'il s'agit de mariage ? Hermann tire le pasteur à l'écart et lui raconte brièvement ce qui s*est passé. L'ecclésiastique s^approche. Mais déjà l'aubergiste a parlé, et ses paroles maladroites ont blessé la jeune fille jusqu'au fond du cœur. Elle se maîtrise pourtant, et, les joues couvertes d'une rougeur fugitive, se plaint d'être accueillie par « une amère raillerie, qui, dès le seuil, la chasse presque du logis )>. Le pasteur inter-

HGRMAKN ET DOROTHEE %tl

vient* Ce médiateur naturel va-t-il débrouiller ïe trouble toujours croissant ? Il aime mieux éprouver le cœur de l'étrang:ère; il la blâme, il lui dit qu'elle est trop susceptible pour une future servante. Alors éclate la crise; Dorothée veut partir; Hermann la retient et lui avoue son amour.

On voit avec quelle savante habileté Goethe a conbiné les péripéties de son idylle . Il motive et justifie tous les incidents, et bien que le poème ne soit qu'une suite de conversations, il entraîne son lecteur sans violence, mais sans repos, du premier chant jusqu'au dernier, à travers un petit nombre d'événements qu'il tire des sentiments de ses personnagpes.

Revenons sur le début du chant neuvième. Le poète nous transporte dans la chambre où rhdtalier, sa femme et ses deux amis attendent le retour de Hermann. Chacun d*eux est impatient à sa manière. La mère ne peut rester en place; elle ne fait qu'aller et venir, que tourner et virer ; pour la troisième fois elle rentre dans la pièce, et, comme fébrilement, ne cesse de parler du temps, de Torag^e qui menace, de la lune qui s'obscurcit, de ri m prudence des deux amis qui livrent Hermauu à lui-môme et n'ont pas adresse la parole à Dorothée, L'aubergiste demeure assis, car il ne se dérange pas volontiei-s ; mais il n'est pas moins nerveux ; il tance sa femme, lui reproche d*« aggraver le mal », de donner son inquiétude en spectacle. Le pharmacien, calme, imperturbable, raconte une anecdote de sa jeunesse. Il lui advint un jour d'être impatient, il montait et des-

cendait Tescalier, courait de la fenêtre à la porte, frappait du pied, grattait la table, et il était tout près de pleurer ; son père le prit tranquillement par le bras, le conduisit à la croisée et lui montra Tatelier du menuisier, son voisin, en lui disant qu'un matin cet homme lui fabriquerait son cercueil. Et le pharmacien s'appesantit sur ce lugubre sujet; il narre longuement le sermon que son père lui a débité sur cette « maison de planches qui finitparrecevoirle patient et l'impatient» ; il n'oublie ni le rabot, ni la scie des ouvriers, ni les planches qu'ils assemblent, ni la couleur noire dont ils enduisent la bière. « Lorsque d'autres, conclut-il, courent et se démènent dans une attente incertaine, cela me fait penser au cercueil. » L'entrée des deux amants ne pouvait avoir lieu à la suite de ce funèbre récit. Le pasteur répond en souriant au pharmacien et par ses paroles — par des vers qui furent aux funérailles de Gœthe inscrits en lettres d'or sur la tenture dont la bière était entourée — efiface l'impression de tristesse que laisserait le discours du maussade personnage ; il assure que la mort ne peut être un objet d'effroi, ni pour le sage qu'elle enseigne à bien vivre, ni pour le chrétien, qui voit en elle le commencement d'une autre existence. A cet instant, la porte s'ouvre et le couple paraît. Faut-il croire qu' a il n'y a dans aucune littérature rien de plus magnifique que cette entrée des deux amants (i) »? Mieux vaut dire qu'avec peu de

fi) Paul Stapfer, Gœthe et ses deux chefs- (T œuvre classiques ^

HERMAXN ET DOROTFlitE U9

moyens habilement ménagées Gœthe produit de grands effets. 11 écrit simplement : or Le couple superbe se montra, et les amis s'étonnèreot, et les tendres parents s'étonnèrent de la beauté de la fiancée, comparable à la beauté du fiancé. La porte sembla trop basse pour la haute taille da couple qui franchissait le seuil en ce moments »

Du reste, le poète a su choisir T encadrement et le décor de ses tableaux ; la nature assiste aux plus belles scènes et il la fait intervenir dtscrètement au milieu des émotions de ses perso nnag^es. C'est auprès d'une fontaine queHermann et Dorothée se ren rouirent pour la deuxième fois; tous deux s'asseotent sur le petit mur qui borde la source; puis, tandis que la jeune fille se penche 'pour puiser Teau, llermann, prenant l'autre cruche, se penche comme elle, et et ils virent leurs images, réfléchies dans le bleu du ciel, se balancer, et ils s'inclinèrent Tun vers l'autre, et se saluèrent amicalement dans le miroir i&.

Par les blés qae le vent balance sur leurs liges, ils g^agnent la ville; le soleil se couche et s'enveloppe çà et là d'épais nuagt^ que perce une lumière sinistre; un ora^e se prépare, et les jeunes gens hâtent le pas.

Ils arrivenl sous un poirier; la nuit vient de succéder au crépuscule; a la lune, dans son plein, jetait un éclat magnifique; la dernière lueur du soleil était com^ plètement cachée, et devant eux s'étendaient les masses opposées de clartés brillantes comme le jour et d'ombres ténébreuses 30, Après avoir questionné Hermann

Sûr le caractère de ^es parents et sur la conduite la pla5 propre à les contenter, Dorothée a demandé avec une ÎDDocente hardiesse ce qu'elle devra faire pour se rendre agréable au 6ls unique de ses maîtres, et Hermann, lui prenaot Ja main, a répondu : « Laisse ton cœur te le dire et suis-le librement. » Mais il n*ose parler davantag-e, si favorable que* soit Theure, car il sent au doi^ de Dorothée Tanneau d*or, a ce signe douloureux, )9 et tous deux, assis au pied de Tarbre, gardent un moment le silence.

C'est la Jeune fille qui reprend la parole, et nous devinons, comme dous le saurons plus tard par son propre aveu, qu'elle suit Hermann bien volontiers, qu*il lui semble descendre du ciel (i), et qu'elle se flatte de le mériter lorsqu'elle sera devenue Tindispensable soutien de la maison. Ce qu'elle dit, dissimule mal ses senliments: 9 Que je la trouve douce, cette clarté de la iuneî Elle est pareille à Téclat du jour. Je vois là-bas, dans la ville, distinctement les maisons et les cours et ici prés, au pignon, une fenêtre; je puis presque compter les vitres. » Manifestement, son cœur, déjà pénétré de la secrète douceur d'un amour naissant, s'ouvre et s^ épanouit; elle admire d'autant plus la splendeur de la nuit qu'elle est profondément émue et tâche de cacher son émotion. Hermann lui répond que la Feu être du pignon est celle de sa mansarde, et enhardi, glissant une allusion : «'cette maison est la

(i) Ais der Himmïischen Einer.

HERMAJW ET DOROTHEE 3:it

nôtre, et cette fenêtre est celle de ma chambre qui deviendra peut-être la tienne. »> Il n*achève pas. Effrayé de son audace, il ajoute: « Nous faisons des chang^ements dans la maison, ï> Pour la seconde fois, les deux amants se taisent; mais a 'est-il pas des circonstances où le jïilence est le meilleur trucbement des cœurs?

LWage s'approche et des éclairs illuminent le ciel sombre- Hermann et Dorothée, descendant le sentier qui, par les vig-nes, mène an Lion^cTOr^ s'eng:agent sous Tombre d'une allée couverte. La jeune fille marche 1 e n lemen t et avec préca u l i o d , les mai ns a p p u jées sur les épaules de Hermann, La lune qui brille encore k travers le feuillag'e ne répand plus qu^une tueur vacillante; bientôt les nuées Tenviropneat et la voilent; le couple demeure dans Tobscnrité. C'est alors que le pied manque à Dorothée, Elle g^lisse et va choir; son guide se retourne vivement, il étend le bras, il la reçoit doucement, affaissée sur lui. Un instant ils sont si près Tun de Tautre que leurs joues se touchent : Hermann se contente de soutenir Dorothée ; il sent les battements de son cœur et respire le parfum de son haleine; il n'ose Tétreindre; « il reste l^, immobile comme une statue de marbre, dompté par sa sérieuse volonté. »

Dès que les deux amants sont entrés au LioTi'dTOr^ Torage éclate au dehors, et en même temps se produit la crise qui précipite le dénouement. Dorothée veut quitter la maison, et c'est elle qui nous apprend que la tempête redouble de ra^, que le tonnerre roule avec fracas, que la pluie fouette les vitres à coups pressés et

i32 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

que le vent promène ses fureurs dans la nuit sombre. Mais ces nuées qui s'abaissent sur la terre, ces ténèbres qui s'épaississent, cette foudre qui gronde, cette averse qui tombe avec violence, celte bourrasque qui remplit Tair de ses bruits affreux, ce déchaînement des éléments rendent plus émouvante et plus dramatique la dernière scène du poème. Dorothée, prête à reprendre le chemin de Texil et de la misère au milieu de Touragan, est, âelon le mot de Humboldt, aussi grande et aussi sublime que précédemment (i).

A Tart de composer s'ajoute la vérité des caractères. Gœthe a créé des personnages à la fois originaux et humains : quoique l'aubergiste, le pharmacien, le pasteur, le juge portent des noms généraux, nous les connaissons^ nous nous rappelons les traits individuels qui les distinguent.

L'aubergiste est plein de lui-même; il possède et administre l'hôtel du Lion-d* Or, eiïl a soin de nousledire; c'est lui qui Ta fondé vingt ans auparavant, c'est lui qui l'a fait prospérer, car il est actif et empressé, accueillant, loquace, habile à servir ses clients de passage et

{i) Aesthetische Versuche ûber Hermann und Z)oroMea, p. Hettner, p. 76.

à leur complaire. <c j'ai long-temps vécu, s*écrîe-t-îl en rabrouant Hermann, et Je sais me conduire avec le monde , je sais recevoir les messieurs et les dames, tous me quittent contents, je sais me rendre agréable aux étrangers. » Le mol domine dans ses discours et son ég*oïsme est aussi profond que celui du pharmacien- Il envoie des secours aux èmig-rants, mais parce qu'il est riche, parce que a donner est le devoir du riche ». Il sacrifie une robe de chambre... qu'il ne met plus. Il ne se dérang-e pas pour voir les fug^itifs et il charge son fils de leur porter son obole; le spectacle de ^la douleur l'affecte. Il ne veut plus entendre parler de la misère des exil es, 'car « le souci lui est plus odieux que le mal lui-même ».0n sent qu'il est fier de son aisance laborieusement acqui fie, fier de son titre de conseiller et des fonctions municipales qu'il a revêtues, et Ton n'est pas surpris qu'il sorte de l 'église, le dimanche, à pas comptés et d'un air digne. Avec quel orgueil il rappelle qu'il a présidé la coram.ission des travaux publics et sur quel ton superbe il parle de la police et de Tordre qui doivent régner dans sa petite cité î Où ne serait-il pas arrivé s'il avait eu les maîtres qu'il a donnés k Hermann! On croit entendre un de nos bourgeois d'aujourd'hui qui vantent leurs sacrifices et affirment tout de bon que, s'ils avaient eu l'instruction qu'ils ont payée à leurs fils, ils auraient passé d'emblée tous les examens, conquis tous les diplômes^ étonné leur famille et le monde. Notre homme n*est qu'au bergiste^ mais il désire mon ter plus haut encore, hôker hinaaf, éclîp*

ser le riche marchand, son voisin, qui mène si gprand train. A la pensée que son fils n*a pas ses g"lorioles et son ambition, il s'échaufFe et s'irrite, il voudrait que Hermann fît un beau mariage et au besoin il n'hésitera pas à violenter ses inclinations. Géronte disait à Dorante :

Je prends peu garde au bien, afin d*être bon père; Elle est belle,. elle est sage, elle sort de bon lieu; Tu raimes, elle t'aime, il me suffit. . .

L'aubergiste ne ressemble pas au père du Menteur; c'est lui qui mariera son fils, et il a déjà jeté son dévolu ; sa bru sera une des filles de ce gros commerçant qu'il envie ; elle lui jouera du piano, elle recevra dans son salon les gens les plus huppés de la ville, elle tiendra cour plénière chaque dimanche. Et que Hermann ne s'avise pas de lui amener une paysanne» une maritorne, die Trulle! Mais, malgré tout, son moi n'est pas haïssable et il ne s'entête pas trop dans ses opinions; il n'a prononcé cette tiradecontre les filles sans dot que dans un accent de colère et parce qu'il a sa pointe (i). Quelques heures plus tard, lorsque sa femme lui assure que Hermann n'épousera d'autre femme que l'étrangère, lorsque son fils lui fait avec vivacité l'éloge de celle qu'il a choisie, lorsque le pasteur lui représente que Hermann aime sincèrement et avec passion pour la première et unique fois de sa vie, lorsque le pharmacien lui propose de prendre des informations sur Do" rothée, l'aubergiste cède et fléchit. Sans doute, il craint

(i) sein Raûschchen,

pour son repos ; il prévoit les bouderies et les scènes; « je ne veux pas lutter contre vous'tous, à quoi bon ? » ; mais enfin il consent au niariag-e. Son naïf ég-oïsme se montre encore lorsque Dorothée offensée se prépare à rejoindre ses compag-nons d*infortune^ II g'ag^ne sa chambre à coucher : qu'on se débrouille &aas lui; il n'aime pas les pleurs des femmes et les cris passionnés. L'instant d'après, quand s'est dissipé le malentendu, il se laisse baiser la main par Dorothée et, entraîné par l'émotion qui sai.sit les témoins de ces soudaines fiançailles, il embrasse sa bcUo-fille en cachant seslarmes^ La femme de Taubergiste aime son iîls et le défend contre les reproches de rhôtelîer; elle déclare qu'il faut aimer ses enfants tels qu'ils sont et tels que la nature les a faits; elle remoûtre à son mari qu'il froisse et décou rag-e Hermann par ses blâmes iocessauts. Elle lit à livre ouvert dans le cœur du jeuoe homme ; elle le console lorsqu'il croit Dorothée perdue pour lui; elle le presse et le sollicite doucement, et le provoque aux confidences; s'il parle de sVngag^er pour servir la patrie, elle secoue la tête, elle devine qu'il a d'autres pensées et qu'il les dissimule ; elle le prie de ne rien celer, etlorque Hermann confesse la vérité, elle lui épargne la fin de son aveu. Non pas qu'elle prenne hautement son parti et affecte de faire cause commune avec lui. Elle est aussi sensée et clairvoyante (i) qu'elle estbonne. Quand Hermann se plaint de Tinjuslice de son père,

(i) klug^ verstândiq.

elle répond « erist Vater », et elle rappelle qu'il s'emporte volontiers après le dîner, sous Tinfluence du vin, mais qu'une bonne parole le rapaise. Elle sait calmer 1rs petites colères du bonhomme, et, comme elle dit, trouver des expédients et user de détours pour arriver à son but. Lorsqu'elle revient annoncer à l'aubergiste les desseins de Hermann, elle lui tient un discours fort habile. L'heureux jour qu'il souhaitait depuis long*temps est venu. C'est le ciel qui amène et montre àHermann sa fiancée. Ne devait-il pas choisir lui-même? Ses parents ne désirent-ils pas qu'il aime une honnête fille ? Eh bien I Hermann a pris en homme sa résolution. Avec sa finesse, elle est d'ailleurs pétulante et curieuse; elle interrompt brusquement la conversation pour demander au pasteur et au pharmacien le récit de ce qu'ils ont vu ; elle les blâme vivement d'avoir quitté Hermann; elle s'agite, impatiente, lorsque la soirée s'avance et que son fils ne revient pas. C'est une excellente ménagère qui saura certainement apprécier les solides qualités de Dorothée; elle ne vit que pour les siens ; elle n'a pas les prétentions un peu ridicules de son mari qui donne trop à la parade ; elle n'exige pas, comme lui, des marques inutiles de respect et de soumission. Hermann lui doit ce qu'il a d'aimant et d'aimable, la profondeur et la délicatesse du sentiment, la tendresse du cœur, ce que les Allemands entendent par le mot intraduisible de GemUth,

Le pharmacien est égoïste. Il se félicite d'être célibataire et de n'avoir, en ce temps de désordre et de

HERMANN ET DOROTHEE 237

guerre, ni femme ni enfants qui rembarrassent; lui seul, et c'est assez; il saura toujours sauver sa peau. Du reste, affairé, remuant, prêt à s'entremettre en chaque occasion et à s'immiscer en toutes choses, heureux d'être charg^é de rechercher Dorothée dans la foule des fug-i' tifs et de jouer au policier, de fureter dans les villaf^eSj de se glisser dans les g'ran^es, de se couler dans les haies et les jardins, fier de découvrir l'étrangère et répétant avec emphase et mot pour mot les détails de sou sig-nalement . Avec quel pédaotisme il rappelle la devise de TeiTipereur Auguste : w Hâtez- vous lentement, » et de quel Ion doctoral il déclare que la jeunesse a besoin d'être dirigée et qu'on ne doit jamais se fier aux apparences! Lui, du moins, on ne l'abuse pas; il sait ce que parler veut dire. C'est le type du philistin bavard, emphatique, curieux, poltron, qui vante à tout venant sou expérience de la vie et tâche constamment de se donner de l'importance. Il se plaint de la chertti des vivres avec le même accent que M™<^ Morgenrolh et M™* Brendel regrettent, dans la Petite ville de Kotzebue, que le beurre coûte aujourd'hui un gToschen do plus qu'hier. Il est de l'âge du rococo, de l'époque où Ton aimait, non le simple et l'uni, mais le factice et le raffiné, les dorures et le bois sculpté. Non sans amertume, il raconte que son jardin, maintenant bien déchu, était autrefois renommé à plusieurs lieues k la ronde ; les palissades teintes en rouge, les statuettes de pierre représentant des mendiants ou des nains coloriés, une grottfi aux coquilles arti sterne nt rangées, les peintures

du pavillon où figuraient des messieurs ofiPrant aux dames, qui le prenaient du bout des doigts^ un bouquet de fleurs, que n*admirait-on pas dans ce jardin I C'est le personnage comique du poème; à tout ce qu'il dit se mêle je ne sais quoi de ridicule. Il vient de voir le lamentable cortège des émigrants et déclame contre les hommes qui se plaisent au spectacle du malheur d aur trui; une pareille légèreté lui semble impardonnable ; il oublie que lui-même Ta commise et qu'en blâmant les badauds dont il était, il fait sa propre critique. Et qu'il est amusant dans son avarice! Lorsqu'il faut être charitable, lorsque le pasteur met dans les mains du juge une pièce d'or, le pharmacien s'excuse de n'avoir pas d'argent en poche, et, gravement, dignement^ dénoue les cordons de sa blague, en tire quelques pincées de tabac !

Le pasteur de Gœthe a plus de ressemblance qu'on ne le croit avec Blumet Walter, les deux pasteurs que Voss a décrits. Gomme eux, il est imprégné de la culture du xviii® siècle; il ne prononce pas le nom du Christ, même lorsqu'il consacre les fiançailles de Dorothée et de Hermann ; il cite la Bible une seule fois, ainsi que la cite un laïque, car s'il compare le juge de la commune émigrée à Moïse ou à Josué, cette comparaison est tellement naturelle qu'on ne songe pas au caractère de celui qui la fait. Sa piété est celle des dévols de son temps, qui se piquaient de fréquenter les libres-penseurs, de concilier la sévérité de leurs principes chrétiens avec les maximes de la philosophie

HERMANK ET DOROTHÉE 339

régnante et d'approprier la religion à Tétat des esprits (i). 11 n'est pas loin, comme le pasteur deGrûnau ou celui de Seldorf, de voir dans le Christ un Socrate plus accompli. 11 connaît non seulement la Bible, mais les meilleurs écrits de la littérature profane « Jeune encore, dépassant à peine la trentaine, actif, alerte, il est allé le matin, après TofOce, porter des secours aux: fugitifs. Dès qnlîermann le prie d^ialervenir, il n'hésite pas, il saisit les rênes et conduit la voiture, comme jadis à SlraîiLourg', lorsqu'il accompagnait le baron dont il était le précepteur. Il n'a donc pas Tanstérité qui sVttache ordinairement à ses fonctions. Avant tout etmalg'ré sa jeuDesse, c'est un sage qui s'entend à démêler te vrai et le faux, qui donne d'excellents avis, et il est r <c ornement » de la ville, parce qu'il en est le guide et le conseiller. Il sait ce que vaut Hermanu et apprécie sur-le-champ les mérites de Dorothée^ pressent qu^ellc sera pour Hermann une femme forte et fidèle qui embeUira tous les jours de sa vie. Indulgent pour les faiblesses humaines, il moralise en souriant, et sans prendre le ton pédantcsquc. Si le pharmacien blâme la curiosité qui nous pousse à regarder bouche béante le malheur d'autruit soit une maison en flammes, soit un condamné qu'on mène au supplice, il r<Spood que la nature est une bonne mère qui fait bien ce qu'elle fait ; elle inspire à l'homme le désir du nouveau, et, par suite, de l'utile; la curiosité est le

(i) Voir à la fin du poème lors^ju'iJ parlé de la mort, ta distlnctioD qu'il f&it entre le S9.gt et le pie ait, d&r WeUâ cl der Frommc.

commencement de la science, et la légèreté qai cache le danger, qui efface rapidement les traces do la doubleur, n'est -elle pas salutaire? Il encourage Taubergiste à croire en la Providence, à espérer dans Tavenir, et en louant le bonheur calme et silencieux des habitants de la petite ville, il insinue adroitement à l'hôtelier que son fils a les goûts simples de son état et devrait épouser non une coquette ou une mijaurée, mais une femme pareille à lui, diligente et modeste. Lorsque le juge, retraçant les excès de la Révolution, semble maudire l'humanité, il lui rappelle que le péril a provoqué, a tiré de Tombre et de l'inaction des talents remarquables et de grandes vertus. Si le pharmacien parle de la mort comme d'un objet d'effroi, il lui remontre qu'il faut envisager autrement la fin de l'existence. En un mot, le Pfarrer de Gœthe est un ecclésiastique distingué, supérieur à son entourage et vraiment aimable ; les vérités qu'il exprime sont peu originales, mais elles contrastent, 'par leur douce sagesse, avec la morale étroite et bourgeoise du pharnMrtuen ; celui-ci se plaît à rabaisser la nature humaine, le pasteur la relève.

Hermann est un brave et laborieux garçon, un peu endormi, taciturne, timide. Il a été le dernier de sa classe, le Mops de l'école. Il n'a pas envie de courir le monde et il reste volontiers à la maison, derrière le poêle. Quelle mine piteuse il fait dans le salon du riche marchand, à côté des élégants de la ville, en présence de la moqueuse Minna et de ses pimbêches de sœurs qui ne le nomment plus que Tamino I Mais il aime ses

HERMANN ET DOROTHEE 211

parents, et lorsque, dans son enfance, ses camarades se moquaient de Taubergiste, de sa robe de chambre à fleurs, de sa démarche compassée et solennelle, Hermann serrait les poings et s'élançait sur les railleurs comme un furieux, frappant avec une rage aveugle, sans regarder où tombaient ses coups. 11 ne se révolte pas contre son père qui le tance durement et qui semble s'opposer à son mariage; il s'éloigne eu silence et si, quelques moments plus tard, sa mère lui rappelle cet incident, il se borne à répondre qu'il ue mérite pas le blâme paternel, qu'il a toujours honoré ses parentfi, que personne ne lui a jamais <c paru meilleur et plus sage que ceux auxquels il doit le jour ». Il est jusqu'au bout un fils obéissant. Pas un instant il ne songe à revendiquer les droits de la passion. Ce n'est pas un Werther ou un Ferdinand plaidant la cause du cœur contre la société. Il assure à son pèro que Dorothée sera la meilleure des brus, un(i belle-fille vertueuse et irréprochable. Il consent à soumettre son choix à deux hommes d'expérience, au pasteur et au pharmacieD,et il accepte d'avance leur arrêt, quel qu'il soit. Mais ce qu'il y a d'admirable dans Hermann, c'est la transformation qui s'opère en lui dès qu'il a rencontré Dorothée, Ses amis et son père ne le reconnaissent plus. Le pasteur n'a jamais vu son visage aussi animai et aussi rayonnant. L'aubergiste s'étonne de sa loquacité; la langue de Hermann, si lento à se mouvoir et collée, pour ainsi dire, à son palais, s'est déliée soudain. L'amour,

IG

qui rend a^^Ie à tout TÀme la plus pesante,

Tamour fait ce miracle; Tamour métamorphose Hermann et Télève au-dessus de lui-même ; il changée tout dans sa vie, et, sous l'impulsion du sentiment irrésistible qui l'entraîne, Hermann prononce ces belles paroles où respire une passion si ardente et si profonde : « Je veux voir encore une fois le rejard franc de ses yeux noirs, et sijene la presse jamaiscontre mon cœur, je veux voir encore ce sein et ces épaules, ce beau corps que je désirerais serrer dans mes bras; je veux voir encore une fois la bouche dont un baiser et un oui me rendraient à jamais heureux, dont un non briserait ma vie à jamais I »

Dorothée ne se montre à nous en personne qu'au septième chant ; jusqu'alors on ne la connaît que par des récits, et son nom n'est prononcé que trois fois dans l'idylle. Mais elle est le personnag'e principal de l'œuvre (i). Quelle différence entre cette vaillante jeune fille et les héroïnes des poèmes antérieurs! La Charlotte de Werther levait au ciel, après un orag^e, ses yeux mouillés de larmes et s'écriait : « Klopstock ! » La Louise de Voss était gaie, enjouée, charmante dans sa naïveté, mais insignifiante. Dorothée n'est ni sentimentale comme Charlotte, ni folâtre comme Louise. Orphe-

(i) On pourrait dire le héros. Cf. le mot Heldengrôsse (VIII, 98) qui rappelle la beauté physique de la jeune fille (vollkommener Kàrper, VI, i58; et ses qualités morales, sa pureté (c?/e Seele rein y la noblesse de son âme [hochherziff, V, 100), ce que Schle- *gel qui paraphrase le mot de Gœthe, a nommé, sa force dame héroïque, heldenmà^sige Seelenstàrke.

HERMANN ET DQROTHÉE 243

Une de bonne heure, elle a été recueillie par un vieux parent qu'elle soigne avec une tendresse filiale. La g'uerre a lieu et ce parent meurt de chag^rin après avoir vu « les malheurs de sa ville et les daug-ers que courait son petiï bieu jo. Dorothée se retire che^s un autre de ses parents qui possède une grosse ferme ; elle aide la maîtresse de la maison et ses filles qui la regardent comme une sœur afnêe, ou mieux encore comme une seconde mère. Mais la guerre étend de plus en plus ses ravages; la protectrice de Dorothée prend la fuite et accouche en chemin. C'est alors que H erma nu rencontre celle qui doit être sa femme , Il voit venir un chariot traîné par deux bœufs ; ff à ses côtés, dit- il, marchait d'un pas ferme une jeune fille; une longue baguette à la main, elle poussait devant elle etdirigeait habilement le puissant attelage. » Telle est la première impression que fait sur nous Dorothée ; celle de la force, de l'adresse, et j remarquait uu contemporain, tout contribue à grandir son image: la lourdeur du véhicule, la vigueur des bêtes j et même la confusion de la foule fugitive.

Elle demande à Hermann du secours, non pour elle, mais pour la pauvre femme qui vient d*accûucber et pour Teafant, Elle est donc la soutien de ses compagnons d*exil ; c'est elle qui les ranime et les réconforte. Quelques instants plus tard, lorsque la troupe s'ai'réte dans un village, nous la voyons emmaillotter le nouveau-né. Le reste des é migrants éclatent en cris et en menaces ; ils laissent les chariots charg^és de malades

îil ÉTUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

verser daoï^ les fossés; ils souillent impudemmeat le ruisseau eu y faisant entrer leurs chevaux et leur bétail. Doroth*^ene pense qu'à assister les siens ; dans les périls dL^Uuvasion et le désespoir universel, elle donne Texemple du dévouement. C'est elle qui va chercher un peu d'eau pure à une source, loin du bourg*. Aussi, quand elle anoonc€ à ses amis que Hermann Teng^ag^e comme sorvante, ils ne se séparent d'elle qu'avec regret; Taccouchée la bénit; les enfants s'attachent à sa robe et s'opposent à son départ; il faut leur conter que Doroth^'c se rend à la ville pour leur acheter des bonbons, et lorsqu'elle s'éloigne, les mouchoirs s'agitent longtemps en signe d*adieu.

Une circonstance de la vie de Dorothée a suscité des critiques. Le juge raconte au pasteur et au pharmacien qu'il a vu pendant la Révolution de belles actions qui font honneur à l'homme. Une jeune fille, demeurée seule dans une ferme avec ses compagnes, est soudain attaquée par des brigands; elle conserve son sang-froid et, saisi&sant un sabre, elle tue un des assaillants et en blesse quatre ; les scélérats épouvantés se sauvent, et rhéi-oïue, barricadant la porte de la ferme, reste à veiller les armes à la main. Cette jeune fille, c'est Dorothée. Mais la mâle bravoure qu'elle a déployée est-elle vraisemblable? Humboldt, cet admirateur passionné du poème, n ose approuver le passage et ne peut se figurer Dorothée en amazone^ un sabre ensanglanté au poing. Il oublie que cette époque extraordinaire veut des caractères extraordinaires. Que de femmes sortirent alors

HERMANN ET DOROTHEE 245

des conditions de leur sexe et montrèrent un courage exceptionnel I Enfin, ce qu'on n^observe pas assez^ les h ommes que Dorothée a combattus ne sont-ils pas des gens sans aveu, des lâches avides de butin, qui ne comptaient pas trouver de résistance et qu'une défense imprévue a frappés d'effroi?

Cette intrépide jeune fille est eu même temps pleine de bon sens et d'esprit. Et qui s'étonnerait de la précocité de son intelligence ? Mûrie par une existence tourmentée, accoutumée à réfléchir, calme, sereine, elle accueille Hermann avec réserve, mais sans froideur, toujours à Taise, mais ne répondant que ce qu'il faut. A trois reprises, il tente de lui déclarer son amour; chaque fois le regard de Dorothée l'arrête, et ce regard, dont Gœthe indique d'un seul trait l'admirable limpidité, « commande de parler avec sagesse ». Et comme elle sait interroger Hermann ! Comme elle obtient de lui des renseignements sur ses futurs maîtres, non par d'adroites questions, mais par une aimable franchise!

L'infortune ne l'a pas assombrie. Elle a la fleur de la jeunesse et les grâces de la femme. Lorsque le poète la représente s'avançant avec Hermann à travers les blés, il lui donne une démarche souple et légère, la démarche qu'il prêtait à Frédérique. Il la montre souriant auprès de la fontaine et mêlant volontiers sa voix au murmure de la source. Si le pied lui manque, elle remarque plaisamment que ce faux pas est un présage de chagrin.

Elle n'a rien de sec, rien de tendu, de trop stoïque,

et Gœthe n*a g-arde de lui refuser la sensibilité. Lorsque le narquois aubergiste lui dit qu'elle n'a pas eu de peine à suivre Hermann, elle réplique simplement qu'on ne doit pas se moquer des malheureux. Mais lorsque le pasteur lui objecte qu'il faut supporter les caprices du maître et que c'est la coutume de taquiner une jeune fille en lui disant qu'un jeune homme lui plaît, avec quelle superbe indignation, avec quel éclat de fierté révoltée elle répond à l'outrage qu'elle croit avoir reçu I Avec quelle noble sincérité elle confesse les sentiments qui troublaient son âme ! Elle fléchit enfin sous l'émotion ; elle décharge son cœur; oui, elle aimait Hermann; oui, elle pensait le mériter un jour par ses services et son dévouement. Mais cette faiblesse dans une créature naguère si forte, ce soupir qui s'exhale de sa poitrine, les larmes brûlantes qui s'échappent de ses yeux, tout cela la rend plus touchante et ce bel aveu (() nous rappelle qu'elle est femme.

Telle est Dorothée. Ce qu'il faut surtout admirer en elle, c'est sa présence d'esprit, sa fermeté d'âme, son énergie dont l'adversité n'a pu briser le ressort, l'élévation de ses sentiments, la dignité de son caractère. Tous ceux qui l'approchent lui rendent hommage ; tous éprouvent à sa vue une impression de respect et subissent l'ascendant de sa supériorité morale. Le pasteur ne s'étonne pas qu'elle ait conquis le cœur de son jeune ami. Le pharmacien n'ose plus ouvrir la bouche

(i) Schônes Dekenntniss, dit Gœlhe ou, comme le répète Guillaume Schlegel, holdeste Gestàndnisse .

en sa présence ; à peine l«i fait-il, à la fin du poème, un banal cumplîmeot. La mère est fière de la bru que Hermann lui amène, et lorsque Dorothée veut s'éloigner pour toujours, elle la retient des deux mains en lui disant qu'elle restera, qu'elle est la fiancée de son fils. L^aubergîste lui-marne^ en dépit de son org-uell et de ses ambitieuses prétentions, accueille avec attendrissement cette étrangère qui n'a ni patrie, ni parents, ni dot* Dès qu'elle se présente, Dorothée les séduit tous, comme elle a séduit Hermann, et par sa beauté, et par le^ qualités qu'on devine en elle.

Elle n'a pas existé, mais les contemporains de Gœthe crurent parfois la voir autour d'eux. M"^* Heync, la femme du grand philologue, passant à Strasbourg eu 1788, fut servie, k l'hôtel où elle était descendue, par unejeuoe pay sanoe des Vosges, vôtue du simple costume de son pajs. fc Elle avait, dit M^« Heyue, une des beautés les plus parfaites que j'aie jamais vues, et ne semblait pas savoir combien elle était belle; avec ce charme inexprimable, son visage respirait la raison et le bou sens ; tout lui allait bien; elle servait une assez nombreuse société avec une rapidité et un ordre qui me frappèrent d'admiration . C'est ainsi que plus tard je me suis toujours représenté la Dorothée de Gœthe, » En 181 5^ à la Nonnenmuble, près de Wiesbaden, des Francfoi'tojses comparaient la fille du meunier â la Dorothéede Gœthe, Elle était, comme la fiancée de Hermann, non seulement belle, propre et nette, mais forte et vaillante, Gœthe voulut la voir et jugea qu'elle

pourrait passer pour la jeune sœur de Dorothée. « Les figures, disait-il, qui ne sont pas en Tair, doivent pourtant se retrouver çà et là sur la terre (i). »

N'était-il pas, lorsqu'il créa Dorothée, hanté par Timage d'une jeune fille du peuple et ne venait-il pas, en traçant le plan de sa Màdchen von Oberkirch, d'esquisser la physionomie de Marie? Comme Dorothée, Marte est (c belle sans prétention, aimable sans chercher à briller jo ; comme elle, elle « sert sans bassesse »; comme Dorothée, elle est bonne, parfaite, ein gutes^ ein vortrejjtiches Mâdchen.

On a dit parfois que Hermann et Dorothée était UQ poème purement objectif qui ne renfermait pas la moindre allusion à la vie de Gœthe, et il semble, au premier abord, que le poète n*ait pas mis dans celte idjlîe, ainsi que dans ses autres œuvres, sa propre histoire et sa propre personnalité. Il est aisé néanmoins d'y trouver çà et là des impressions que le grand écrivain a, comme toujours, fixées et poétisées.

Que de souvenirs de la Campagne de France on rencontre dans Hermann et Dorothée! Gœthe avait

h) Hecren, Chrisfîan Gottlob Heyne, 349; Jung, Gœthe und An ton ie Bren (an o , 3 3 .

HliRMj\NN ET DOROTHÉE 249

suivi rarmée prussienne en '792 : il recueillit durant rexpëdition des traîts et des couleurs dont il devait tirer parti dans ses futurs tableaux, La malheureuse femme qui accouche pendant la retraite, les malades abandonnés dans les fossés de la route par leurs com^ pagnoQs qui ne songfcnt qu*à eux-mêmes, les véhicules de toute sorte précipités hors de la chaussée j la foule des Vaincus qui roulent on avant au milieu des jurements et des cris, les misères et le tumultueux désordre de la fuite, les enfants de Sivrj-lez-Buzancy qui s'approchent avec respect de leuj's parents, s^inclinent devant eux, leur baisent la main et disent (% bonsoifi papa; bonsoir, maman » avec une grâce charmante, que d'épisodes semblables dans le poème de 1797 et dans les réminiscences de 1 793 I

J oignez -j les sentiments qu^a fait naître dans Tâme de Gcethe le spectacle de la Franconie embrasée par la guerre. Aux mois d'août et de septembre 1796, il mande à son ami Henri Meyer que les républicains ont occupé Francfort, Wûrzbourg, Stuttgart, Ulm, qu'ils ont poussé leurs patrouilles jusqu'à la forêt de Thuringe et qu'on ne sait ou ils s'arrâterontj puis, que le destin a changé de la façon la plus siaguUère du monde, que les Français ont fléchi de tous côtés et qu'ils opèrent une retraite désastreuse (i).

Ces (événements le frappèrent vivement. Il attendait alors des nouvelles du théâtre des hostilités avec une

(i) Cf ses lettres de ce temps à Schiller {Briefw.) et à Meyer {Gœthe-Jahrùucht UI, sao) .

£50 ET™eS de LITTERATURE ALLEMANDE

aDxîeuse impalicncc : sa ville natale avait été bombardée, sa mère se réfug-iait à OfFenbach, Télecteur de Mayeûce gagnait Heiligeiistadt, on ig^norait où le land- ^ave de Hesso-Darnisladt se cachait, la contrée du RhiQ et du Mai a so remplissait d'émi^rants, et par cette foule ôperdae, par hs lettres, par les messagers, par les esta tell es, dit Gœthe dans ses Annales, les alarmes de la g-uerre arrivaient comme un torrent juscja'à Weimar.

11 coonut ainsi les détails de cette campagne de 1796. Il sut que les FrançaiSj officiers et soldats, s'étaient livrés en Fraacouic à d'ailfreux pillages, qu'ils avaient dépouillé villages et châteaux, brisé les armoires, enfoncé les portes j qu*ils avaient pris aux gens jusqu'à leur chemise, qu'ils ravageaient et bouleversaient tout en criant ailes kapuL 11 sut que les commissaires de larmèe avaient levé d'énormes contributions et fait grande chère aux dépens du pays. Il sut qu'après avoir accueilli les Français avec enthousiasme la population les avait en haine et en abomination ; que les républicainsj repoussés par l'archiduc Charles et voyant un ennemi mortel dans chaque habitant, avaient commis des horreurs de tout genre; que leurs traînards se méfiaient, s'inquiétaient au plus haut point; que JaFranconie devenait une nouvelle Vendée; que les moindres bourgades sonnaient le tocsin; que les paysans tombaient à coups de faux ou de fourche sur les fuyards.

Il faut chercher dans le poème la trace de ces péripéties de la guerre de 179O. Gœthe ne reconnaît-il pas

HERMANN ET DOROTHÉE iSî!

qu'aufar et à mesure qu'elles se déroulèrent il conçut et développa, le plan de son ouvrage? Ne dit-il pas dans unelettro à Meyer, du 5 décembre 1796, que Tactioti de Hermana et Dorothée se place au mois d'août précédent?

Et c'est en effet l'armée de Sambre-et-Meuse dont il parle au sixième chant dans le discours du jug^e. Les Français^ grands et petits, qui pillent et vivent dans la bombance et la débauche (i), les vaincus et les désespérés qui ne connaissent plus aucutûe loi et ne ménagent plus rien, qui ravissent tout et tuent tout, les fugitifs au pâle visage, au regard incertain et tremblant^ ce sont les commissaires et les soldais de l'armée de S ambre-et -Meus e . L es h om mes , ag u ère ca 1 mes et rès i g'ués, soudain saisis de douleur et de rage, qui jurent de venger les outrages, qui sonnent le tocsin, qui tombent la faux ou la fourche en main sur l'ennemi et ne lui font pas grâce^ ce sont les paysans de la Frauconie. Le comte Soden, témoin de ces cruelles représailles, disait qu'à la bon te de rhumanitê Thabitanl était animé d*nne passion sauvage dont les Français lui avaient donné l'exemple et qui dans cet état d'anarchie ne trouvait de barrière nulle part. Gœtbe s'écrie également par la boucbe du juge : « Je ne voudrais pas revoir l'homme dans ce vil égarement, La bête furieuse est un meilleur spectacle. Ahl qu'il ne parle jamais de liberté comme s'il pouvait se gonveraer lui-même î Dès

(t) diû OOern... die Klei/ien... prassten und fatxbien.

25Î ETUDES DE UTTERATURE ALLEMAJSDE

que J es barrières sont rompues, toat le mai que la loi

refoulait au fond des recoins apparaît déchaiaâ (i}t :* La weconde partie du discours que le ju^e ptonooce au sixième dianl n est donc pas, comme on Ta cru, le tableau des excès de la Révolution en 1 793- Gœthe parle sans doute des Jacobins et de la Montag-ue; îl consacre deux vers à cette « race corrompue » qui lutte pour les avantagées du pouvoir, et iorsqull dit, en deux autres vers, que ces êtres indiig'nes opprimèrent les peuples et envoyèrent, pour les opprimer, fi la foule égoïste, » il fait allusion au-v commissaires dont l'autorité tyra unique s'exerça dans la Belgique et le Palatînatj à ceux que Du mouriez traite d*affi^ux procousuls. Toutefois, ce qu'il a en vue, c'est ,1a conduite de Tarmée fraoçaise en 1796, et l'on peut dès lors affirmer que la ville habitée par H ermann et non touchée par la lutte est de Fautre côté de cette forât de Thurioge que Gœthe voulait désormais vénérer comme une déesse, non parce qu'elle le prot^ geait contre les vents froids^ mais parce qu'elle était la limite ou s'arrêtait Forage de la guerre. Elle appartient à l'un de ces heureux pajs qui conservent sa neu-

(j) Soden, Die Fram^o&en in Franken. On trouvera dans son rédl dc's expressions au' on pourra rapprocher de celles du poète: Kaum halte das Glàck $ie verla&sen, &q brach die darch den Drtick bïa tar Wuth gestief/ene Verzweljtung au^ 'pp. lao et iQa); die Eile der Fiachtip. a 10); Sturm lâuîen, ^ich mit 6'm* sen, Mialffabeln and andern lândHdien Werkzeu^en beivajfnea (p. 3iOji; eine LRidenschaft die in dâm ges^hlosen Zastandr, nir* ijendwo Schrankea fand (p* 3ïS>^ das Mistrauen stieg bis su dern hôchslen Orad von AengsHichkeii (p. aai); heinen Pardon geben (p. a23)*

HERMANN ET DOROTHEE 253

tralîté, grâce à la médiation de la Prusse, et envoient simplement un cordon de troupes à leur frontière. C'est pourquoi ce pays a récemment Jevé son contingent, et llermann serait parti, s'il n'était exempté comme fils unique (i),

Au souvenir encore frais et poignant de ces événements de 1796, dont on a le très vif reflet dans le chant sixième, se mêlent de menus traits empruntés par Gœthe à son entourage-

Le père de Hermann rappelle le père du poète. Gomme Taubergiste, M. le conseiller Goethe, homme Jaborieus et méthodique, était épris de Tordre et de la rég^ularité en toutes choses. Lui aussi avait toujours à la bouche les mots Ordnungr und Reinlichkelt , Lui aussi aimait à mortifier son fils, et son fils éprouvait pour lui le même sentiment que nous remarquons chez Hermann, un sentiment de vénération auquel s'alliait un peu de crainte. Comme Tauberg'iste qui désire que Hermann lui soit, non pas ég-al, mais supérieur, le conseiller avait souhaité que Wolfj^ang suivît la même carrière que lui, mais plus commodément et pour aller plus loin : ^ Ce qu'ambitionnent Jes pères, lit-on dans Poésie et vérilé, c'est de voir réalisé dans leur fils ce qui leur a manqué, comme s'ils vivaient une seconde fois et profitaient enfin de l'expérience de leur première vie . » Ainsi que l'aubergiste, ainsi que le père de Wil-

(]] L«g <;hos«s âe passent dauâ le pays de Hermann comme ea Prusse, où Too ne pouvait prendre, djt Mirabeau, ■ les fils uniques de paysans ou de maîtres artisans » {Mon^ pruss., IV, 5§).

ÏSi ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

helm Meister, le conseiller pensait que les voyages sont une bonne école pour la jeunesse et voulait que WolfgELUg fft un séjour à l'étranger (i).

La mère de Hermann, Elisabeth, porte Je même nom que la m^re de Gœthe et que la femme de Gœtz de Berlichin^en, l'active et dévouée châtelaine de Jaxthausen. Elle protège son fils contre les gronderies injustes de l'hôteHer; elle l'aime aussi tendrement que Madame la conseillère aimait son Wolfgang; que de fois M™^ Oœthc a dû dire comme elle : Ich lasse mir meinen Wolfgang nicht schelten ! Elle aussi est une infatigable ménagère ; elle a le même caractère expansif et bienveillant, la même physionomie aimable; c^Ue aussi sait èmousser les angles, ainsi que s'exprimait dame Aja^ et par sa bonne humeur, par sa grâce avenante, adoucir l'âpre naturel de son mari.

Gœthe donne è Dorothée ces yeux noirs qu'il a toujours aiméSf qu'il aimait chez Maximilienne de la Roche, qu'il donnait à la Charlotte de Werther, l\ revêt son héroïne du costume des Alsaciennes, et peut-être, en décrivant la toilette de Dorothée, revoyait-il en pensée cette Fréd(!Tique Brion, qu'il représente dans ses Mémoires svcltc, lég^ère, portant un corps de jupe qui lui serre la laiUe et une robe courte qui laisse voir ses pieds jusqu'à la cheville, L'Alsace, qu'il n'avait pas visitée depuis 17 79,1* Alsace où son cœur errait encore quelque^ fois, est mentionnée en plusieurs endroits du poème.

(i) D. u, W.^ Ij ^^', Lehrjahre, î, 11.

HERMANN ET DOHOTHEE 255

Elle èlah pourGœthe une de ces contrées qui a attirent riioinme et lui sont chères a cause de la première impression ou de certaines circonstances (i) »- C'est en Alsace, c'est à Strasbourg^ qu'il plaçait la scène de cette pièce révolutiontsaireja Jeune JîUe cf Oberkirc h j dont il n'a tracé qu'un maîg^re canevas. Avec quelle complaisance il rendit compte du Lundi de la Pentecôte, cette œuvre d'Arnold en dialecte strasbour^etris : n qu^oû nous pardonne, disait-il, noire prédilection et notre préjug'é et notre joie subornée par le souveuir ! » Aussiraubergisteveut-ilenvojersonfilsàStrasbourg'^ Le pasteur y a vécu quelque temps, et tous les jours, dans la voilure du baron dont il était le gouverneur, il passait sous la porte à la voûte sonore, et par les chemins poussiéreux, à travers les prairies semées de tilleuls^ au milieu d'un peuple passionné pour la promenade, courait les environs de la ville. Dorothée fait allusion à l'Alsace, lorsqu'elle parle de l'attraction des populations rhénanes vers la France, de la politesse que les Allemands oui apprise de leurs voisins, et des façons aimables qu'avaient, sur la rive gauche du fleuve, les nobles, les bourgeois^ les pavsans mêmes. Peul*être Gœthe se souviem-il aussi de scènes qu'il a racontées par la suite dans Poésie et vérité. Gomme Hermann, il se battait dans sod enfance avec des ca- • maradcs qui se moquaient de son japrand'père l 'aubergiste. Gomme Hcrmann, il avait habité dans la mai-

soû paternelle de Francfort une mansarde qu'il nommait son observatoire. Comme Hermann chez le riche marchand^ il avait, à Leipzij^, excité le rire étouffé des dames par sa gaucherie et son air embarrassé. Et peutêtre les trois filles du marchand sont-elles les trois sœurs Gerok, intimes amies de Gornélie et filles d*un négociant francfortoîs qui demeurait sur la place du Marché.

De mâme que dans Gcetz, la patrie de Gœthe est citée dans TidjUe. Hermann devra, dit Taubergiste^ voir Francfort et Maonheim. Les environs de la petite ville i^ppellent les environs de Francfort. Cette grande et verte pelouse, ou paysans et citadins se rendent le dimanche comme en un lieu de plaisance^ c'est une des deux vastes prairies où des fêtes champêtres se célébraient à certains jours de Tannée, le Grindbrunnen et la Pfingstweide, ombragées de tilleuls antiques dont les Francfortois admiraient la hauteur et la beauté, arrosées chacune par une source entourée d'un petit mur (t). ,

Enfin revit et se concentre dans le poème la maturité de Gœthe, son expérience, la sagesse sereine à laquelle ii s'est élevé depuis le séjour de Weimar et le voyage d'Italie. Il a conquis le calme, l'équilibre moral et le bien précieux dont le nom revient si souvent dans ses écrits, rJïefVer/re/^ j et ces qualités, il veut les communiquer aux autres. Il donne donc à ses héros la santé

de l'âme. L'amour, tel qu'il le coûçoît et le représente dans Hermana et Dorothée, n'a plus la fougue ardente et les brûlants transports des œuvres pré ce J en tos. Il Gst vif et absorbant sans doute; il agite et trouble lo cœur de Hermann qui, comme tous les amants, ne voit plus daos le monde que sa Dorothée; il le soumet k de brusques monvcments de joie et de douleur, d'espérance et de désespoir.

Argwohn andZwffî/et und ailes wasnupein îiehendes Iïer£ krânkt.

Mais cet amour nait et grandit dans des âmes qui savent se résîg^ner à ne posséder que le juste et le possible; il ne tente pas de franchir audacieusement certain nés barrières ; il ne s^ég-are pas en aspirations fiévreuses et en rêves impuissants ; il écoute la raison et, au besoin, se contient, se maîtrise, Dorothée, se croyant méprisée, prend sans hésiter la résolution de s^enfuir et de se rejeter dans l'exil; elle aïme Hermann, mais elle renonce à lui plutôt que de rester un moment de plus dans une maison qui l'accueil lo par la moquerie et rinsuïte; accoutumt^e « à se séparer de tout »>, elle saura s'imposer ce nouveau sac ri G ce et, énerg^ique et vaillante, toujours armée de ce beau calme courageux qui fait son principal attrait, elle poursuivra sa route. Pareillement Hermann, aimant Dorothée, n'est pas emporté par une folle et aveugle passion. Un instant, quand il dépeint k sa mère lo vide de son cœur et la solitude de sa chambrette, il touche au romantisme. Mais il obéit simplement à la voix de la nature. Lors-

m ETDDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

que le pharmacien van ie les avantages du célibat, il lui répond qu'il est indigne de ne penser qu^à soi et de ne partager ses chagfrins et ses joies avec personne > 11 déclare hautement qu'il veut se marier, car aujourd'hui, en ces temps d^éprcuve, la femme a besoin de la protection de rhomme et Thomme de la ^afté légère de la femme. C'est la nature qui parle par sa bouche; il lui faut, selon le mot de Pascal, un second pour être heureux, et il dit nettement à sa mère, sans qu'elle en soit blessée: « ich enlbehre der Gai tin »* A-t-il aimé Do- ^rothée parce qu'elle est belle? Non; ce qui Témeut et 4e touche avant tout, c'est la fermeté de la jeune fille , son abuégalion, sa bonté pour ses compagnons de détresse ; il la voit a oublier sa propre misère » ; il pressent, dès le premier regard, qu'il ne trouvera jamais mieux et qu'avec elle il est sûr de son bonheur. S'il désire attacher sa vie à celle de Dorothée, c'est qu'il reconnaît en elle les vertus d 'une bonne méoa^re et d'une femme d'intérieur, gai, îugendhaft, eiri hûas^ îiches Mâdchen; et non seulement elle saura tenir la maison, das Huus besorgen^ die Wirilisckafi bele^ ben^ mais elle sera pour ses parents une fille excelhnie, die irefjlicke Tochier. Supposonsqu'ilnepuisse épouser Dorothée. Que fer a-t-il ? 11 ne s'engagera pas, quoi qu'il ait dit; il ne quittera pas ses parents^ et n'ira pas promener son désespoir dans les camps ou sur les chemins, chercher loin de la petite ville, parmi les bruits de la g-uerrOjla liberté de souffrir et de remâcher sa peine amoureuse ; il n'imitera pas Weriher

HEEMANN ET DOROTHÉE 259

qui se tue, parce que Charlotte ne peut être à lui. Comme auparavant, il travaillera, et, sans se consumer en plaintes incessantes, il s^efforcera de distraire sa douleur dans le labeur journalier ; pour lui, ainsi que pour tant d'au très » la tristesse s'envolera sur les ailes du temps. 11 faut ag-ir : telle est, suivant Gœtbe, la destination de Thomme; c'est dans 1 action quil puise l'oubli de ses maux et le bonheur le plus vrai, le plus pur qu'il g-oûte ici-bas. Di!jà notre poète conseillait à Faust de se circonscrire^ lui et sa pensée, dans un cercle étroit, de manier la bôche» de remuer la terre, et de fumer son champ. Voilà ce que ferait Hermann, s'il était malheureux, et voilà ce qu'il fait^ au milieu de la tempête qui bouleverse toutes cboses : U cultive son jardin.

Évidemment^ il doit montrer aux Allemands la conduite à tenir durant la Révolution. « Ce n* est pas à T Allemand, dk-il danslesderniers vers du poème î qu'iléon-* vient de propag-er ce mouvement terrible ou de %'acillep ici et là. L'homme qui flotte dans ses opinions, lorsque tout flotte autour de lui, ne fait qu'aug^menter le mal et le répandre de plus en plus» Il faut fest au f de m Sinn beharre/iy persister dans sa pens*5e et demeurer ferme dans sa volonté; il faut halte n ufiddaiieriiy tenir bon et durer, w et Hermann ajoute : « Ce qui est à moi est plus mien que jamais; je veux le garder et en jouir, non pas avec souci et inquiétude, mais avec force et courage» El si les ennemis menacent cette fois ou plus tard, toi-même (il se tourne vers Dorothée), équipe -moi et

Saa ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

donne-moi mes armes. Si je sais seulement que tu prends soin de la maison et de mes bons parents, j'irai présenter avec assurance ma poitrine à l'ennemi, et si cliacuD pensait comme moi, la force se lèverait contre la force, el nous jouirions tous de la paix. » Il n'a donc pas la prétention de se mêler aux événements politiques. 11 s'atlaciie à ce qui reste immuable et inviolable dans tous les temps; à une époque où tout s'afifaisse et s'écroule, il juge qu'il ne trouvera pas de plus ferme soiitieii et d^appai plus solide que l'amour et la famille : c'est le roc sur lequel il s'ancre. « Aimez-vous, disait le f^etitilhomme dans le Citoyen généraU labourez bien votre champ et tenez bien votre ménag'e (i). » Telle est aussi la morale de Hermann et Dorothée^ et en composant son poème, Gœthe n'avait d'autre but que d'opposer le calme d'une vie intérieure et toute domestique aux lourmeats et aux déchirements de la vie publique. Restez à votre place, semblait-il dire, dans votre obscurité natale; ne cédez pas à d'imprudentes et périlleuses curiosités; contentez-vous de la médiocrité de votre destin, et vous y trouverez la félicité. Ne peut-on rapprocher des derniers mots que prononce le fils de l'aubei'gfisle, ces paroles du gentilhomme à Màrten : ce Laissez les pays étrangers veiller sur eux-mêmes et ne regardez le clei politique qu'une fois la semaine et les

ft) * J'espère, écrivait Charles-Auguste de Weimar à Knebel \Knebcis Nachlass^ I, 177) que l'époque actuelle laissera uo tel dïïf^^^^ût de spa esprit que chacun s efforcera d'inspirer à ses descend s.nts la. pliuî grande simplicité qui seule rend constamment

HERMANN ET DOHOTHÉE 261

jours de fête ; que chacun s'occupe d^ abord de luî-môme et il aura beaucoup à faire < :o Mais la conclu si oq du poète est plus élevée dans Hermann et Dorothée que dans le Citoyen généruL Hermann, saisi d'une a noble et mâle émotion Jà, apparaît à la fin de cette idjlle, non seulement comme fils et comme époux, mais comme citoyen* Il jure de s'armer pour combattre Tennemi national et il nous laisse Tidée d'un soldat résolu à lutter ai à mourir pour la patrie. Cest dans son amour pour Dorothée, c'est dans la religion du Foyer qu'il puise son patriotisme. A ce [moment de l'action, sa fermeté, bien que gfuidée par la raison et enfermée dans de modestes limites^ a quelque chose d'héroïque, presque d'aussi héroïque que l'enthousiasme révolutionnaire du premier fiancé dont Dorothée ruppcllt^ le souvenir, et c'est ainsi que dans l'épilogfue de l'œuvre se rencontrent de nouveau par un vivant contraste, par l'opposition de Hermann et du premier fiancé, les deux geni-es d'existence que Gœlhe a décrits au commencement : la vie paisible de ceux qui se plaisent au lag-is à un travail uniformej et la vie inquiète des déracinés que les circonstances ou leurs penchants ont poussés au dehors.

Et pourtant, nous ne pouvons nous empêcher défaire à Gœthe une lég^ère critique. A Tentendre, ce premier fiancé de Dorothée serait un esprit aventureux et romanesque, un Schwdrmep dont l'imaginalioa ardente s'est inutilement exaltée pour la Révolutiou, et Hermann, avec son hou sens, serait bien au-dessus de cet

2eî ÉTfJDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

idéaliste (i). Gœthe s'est trompé. Le premier fiancé de Dorothée est un héros, et un héros plus sympathique peut-ûlre que le fils de l'aubergiste. Il est vrai que Gtt^théj comme Ta dit Sainte-Beuve, comprenait tout, excepté deux choses, le chrétien et le héros. « Il y eut là chez lui, écrit Sainte-Beuve, un faible qui tenait au cœur : Léonidas et Pascal, surtout le dernier, il n'est pas sur qu'il ne les ait pas considérés comme deux énot Miilés et deux monstruosités dans Tordre de la nature, » Un ami de Gœthe, Falk, Ta jugé de même : tt Tous les personnag^es chez lesquels éclate la manifestation de J'infînî, tous ceux qu'une grande idée transporte au-dessus des limites de notre être, le héros, le législateur, le poète inspiré, enthousiasmaient Herder et laissaient Gœlhe indifférent ; la sublimité le touchait si peu que des caractères comme Luther et Coriolan lui causaient un certain malaise; il sentait une contradiction secrète entre leur nature et la sienne. » Mais, en dépit de Gœthe ^ tant que durera notre univers, on honorera les hommes qui se portent au bien de leurs semblables avec effusion et sacrifice, et qui renoncent aux douceurs d'une tranquille existence pour se dévouer à l'humanité. Gœthe a beau dire : le premier fiancé de Dorothée, ce combattant de la Révolution, cet enthousiaste qui croit à la liberté et travaille à la félicité de l'espèce sans ambition et sans calcul, ce

(i) A ce compte Jo Frafi*;ais Lafayette et T Allemand Steuben, ajjant offrir leur èpée à la cause ae l'indépendance américaine, auraient mieux fait de rester chez eux.

HEKMANPf ET DOROTHEE 263

citoyen du monde qui meurt pour sa foi politique, dépasse Hermann de cent coudées > Il a la flamme, il a la sainte folie de ceux qui s'immolent pour une noble cause. On pourrait même avancer, au risque d'être accusé de paradoxe, qae safig-ure, qui semble accessoire et lointaine, est une des principales de Tceuvre. H ne paraît pas, mais il est néanmoins un des acteurs du poème, et avec Dorothée, le plus original et le plus attachant. Guillaume Schleg'el reconnaît qu'il domine à la fin de l'idylle les autres personnag'esj et Humboldt, qu'il produit un effet très puissant et qu*il est supérieur à tous par la grandeur du caractère, par la hardiesse des vues, par la largpeur de Tesprit (i). Avec quel accent de regret et de tendresse mélancolique Dorothée parle de lui ! QuelJe noble et pathétique tristesse dans les adieux qu'il a faïU à la jeune fille t II lui montre le spectacle du monde dont la Révolution change la face, et à cette sombre peinture il joint les plus sa^es conseils:» Garde-moi ton cœur,,, mais si nous ne pouvons un jour échapper heureusement à ces dangers et nous embrasser avec joie, ah I conserve ma flottante image devant ta pensée, afin d'être prête au bonheur et au malheur avec la môme fermeté» Si tu es attiriJe par une nouvelle demeure et une nouvelle union, jouis avec gratitude des biens que te dispensera la destinée. Aime sincèrement ceux qui t'aimeront et montretoi reconnaissante envers Thomme de bien. Et pour^

(i) Gœthes Bn'efwechsei mil den Htimboldi^ 38*

efi* ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

tant, même alors, ne pose que légèrement ton pied mobile, car une nouvelle perte te guette peut-être pour te frapper d'une double donieur. Que le jour te soit sacré; mais n'estîme pas la vîe plus qu'an autre bien ; tous les biens sont trompeurs, » L'homme qui parle ainsi et qui, selon le mot de Humboldt, exprime les sentiments les plus beaux et les plus sublimes, est sans nul doute un homme d*un grand cœur et d'une intelligence élevée* Qu'il vive — ajoute Humboldt avec une nuance de blâme — plus dans les idées que dans la réalité, qu'il plane au-dessus des joies de rcxistence et des liens de cette ierre, qu'il n'attache pas son bonheur à la durée de rexistcnce; soit, mais quel personnage intéressant t Hermann, au contraire, n'est qu^un brave g-arçon, et sûrement, lorsque Doi-olhée sera la bru de l'aubergiste, si heureuse qu'elle soit et quoiqu'elle ait du Ung-eù foison, elle se rappellera son premier fiancé. Elle g-Eirde à son doig-t la bag-ue qull lui donna lors qu'il partit pour Paris, et toujours elle la g^ardera; celte bague lui rappellera Tidéal, et plus d'une fois, lorsqu'elle sortira par la pensée des vulg:aTités de la vie, lorsque son esprit s'échappera du Lion-d'Or pour errer dans le passée elle se souviendra du noble et bon jeune bomme, de celui qu'elle nomme der Edle et der Gute^ 1^ premier qui fît battre son cœur-

BSftilANN ET DOROTHÉE 26S

VÏII

Le style de TidjHe est plastique — si Ton nous permet Tex pression alJemandc — uq peu sévère et un peu uuj le style d'uu homme qui cherchait à raprcseuter les choses et non Teffet des choses, et qui aurait voulu moins parler et dessiner davantage, uu style aux lignes nettes, aux: formes saillantes, aux contours arrêtés ; on est forcé, pour le définir , de recourir au vocahulaire de la sculpture. Au huitième chant, lorsque Dorothée s'appuie sur Hermann, Gcethe n'a-t-il pas essayé de faire un de ces groupes ou excellaient les anciens, de donner aux deux amants une attitude fièreet saisissante, je ne sais quoi d'imposant qui rappelle la sculpture antique, la vis stiperba formœ^ comme il disait diaprés Jean Second ?

D'un bout à l'autre le poème offre ces deux qualités: sobriété et simplicité. L'auteur veut-il décrire Hermaon et Dorothée eotrant au soir dans l'auberge ; il dit que le couple est superbe, que la stature delà jeune fi lie est en harmonie avec celle du jeune homme et que lorsque tous deux franchissent le seuil, la porte semble pour eux trop petite. Quelques mots lui suffisent pour montrer raccouchée traînée dans la voiture : elle se soulève avec peine de dessus la paille pour jeter sur Hermann un regard de gratitude.

Ïfi6 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

Nalle part on ne seat les habiletés et les raffinements de Fart, Tout a l'air vrai, franc, naïf : pas la moindre phrase ingiinieuse- très peu d'adjectifs composés (i) — encore sont-ils en leur place et n'ont-ils rien de pompeux; — une incomparable justesse d'expression et une précîsioïi rigouruuse.

Il ëlait facile d^accumuler dans le tableau de la Révolu lion les images éclatantes, et plus d'un poète n'eût pas manqué crêludier ce morceau et de l'allonger, d'y prodiguer les couleurs éblouissantes. Goethe s'est contenté de hausser un peu le ton, et le discours du jug'e jaiïIH naturellement des lèvres de ce sage : pas un terme qui paraisse trop +îlevé, et s'il peint avec vivacité les espérances qu'avait excitées la Révolution, s'il s'indigne vigoureusement contre les tyrans et les tyranneaux qui l'ont déshonorée, il n'est pas emphatique un seul instant* Toutes ses paroles sont de celles qu'entend rhomme du peuple ou le paysan.

Pour distinguer son style de la prose, Gœthe n'a besoin que de légers et presque imperceptibles artifices. Il caraciérise les personnages par les mêmes adjectifs, et à l'exemple de Voss, il met souvent l'épithèle après le substantif en la faisant précéder de l'article (2). Il

(]) WohlaTnzdiinel ([V^ a3) dans la description du domaine que parcourt La jiïére do lierraann ; vielbegehrend (V, 34), employé par le pasteur; alluf?rderf)lich (V, 66) qui figure très bien dans lu couplet enflammé de Hermann montrant dans Dorothée une victime de la guerre cL associant le destin de la jeune fîlleà celui • des princes ejcilés ; ^arlt^nanigeben (V. 149), qui, selon le mot de GuUliiiime Schlegci, doiiDc l'idée d|un villaee aux maisons éparses; pielhedûr/end (VI, 3i) dans le discours du juge.

(a) Die Frat/e, die fremtdliche ; dos Haas, das neue, etc. Chose

HERMANN ET DOROTHÉE ^^î

évite les conjonctioQs et les pronoms relatifs (r). Il se sert fréqtiemraeDt du participe présent qui donne plus d'ampleur à la phrase (a), 11 répète les mots (3) ou les intervertit (4)- H emploie par instants des expressions un peu hardies : a Tincendie se produit à lui-môme le vent qui le propagée (5)* » Tout au plus pourrait-on reprocher à Hermann d*avoir parfois un lang-age trop poétique, de dire d'un homme insensible qu* « il n'a pas de cœur dans sa poitrine d^airaîn » et de la moisson future que <t les cpis d*or se penchent au devant des gerbes ».

En France, k la même époque, le mot propre blesse Toreillc de nos poètes. Ils ne prisent que la fade élégance; leurs descriptions sont vag-ues : ils cultivent la périphrase et croient ennoblir le style en n'usant que de termes généraux. L'année môme où Gcetfae publie Hermann et Dorothée^ Caslelj dans son poème des

curieuse» Scblegd croyait que les oreilles s 'accoutumerais ut dlfïïcilement à cet Le place" clo (épUhète et il n'usait tlJre si la lang'ue « céderait à cette jus le violence », D'autres; crilïguas applaudireiU; mais ils voulaient que l'épi thctc fût earact«rijïliquc, signifiante, et ils blâm^^reiU die Bànke, dttf hùheimenti das Kinn, das rutuU. (i) Il dira : ■ la mère répondis versant des larmes : elles lui venaient facilement aux yeux p, et non pas « iandiaqii'éïv^ versait des larmes qui lui venaient... n ou encore « le défilé s'étendait à perte de vne» on pouvait.,. » et non pas « si bien t/ti'on iwuvaii,.. *

(2) Verlussend (1, lo); sieh ergôitend (1, O9); b&sf\hu>ermd, sich scklqtpùnd (I, 1^5-127); brifif/^nd and verkândend jVl, 157).

(3) Und,.. und.,. und (V, 9^4; VI, ig); und en ùrannlen... iind es brannten {M^ 119-120); sah dan Staab.,. aak dm Staub [Vly 3i5-3iGj.

(4) Die Sparen tiltjei dùR ^chmerzlickeii Uebds (f, 90); in dem Schatten, ih^rmann^ des herrlichtin liaams {VI 11, 58),

{b) uKr^fiUffcnd sich seiber den Zagwind (II, iiB),

Sfi8 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

Plantes^ n'ose dire qu'on met du fumîer sur les champs :

Là, EOâi un peu de terre, on concentre les feux Que la palïle a reçus des coursiers généreux 1

Gœthe ne craint pas les expressions exactes et vivantes qui font voir révénement ou Tobjet (i). C'est ainsi que le riche marchand rit aux éclats et se tient le ventre après une naïveté de Hermann, et le jeune homme, rentrant au logis et jurant qu'on ne l'y reprendra plus, mspend son habit dans l'armoire et^ avec ses doigts, aplatit ses cheveux frisés. C'est ainsi qu'au chant cinquiàmej lorsque les émigrants dressent leur camp, nous voyons, â côté des hommes qui soig'nent les chevaux et des femmes qui sèchent le linge sur la haie, les enfants barboter dans Veaa du ruisseau; ainsi qu'a a premier chant, les amis de l'hôtelier, revenant de leur course, secouent la poussière de leurs pieds, essuient la sueur de leur front brûlant, s'éventent avec leur mouchoir. Le pharmacien, retraçant le long cortège des émigrants qui s'étend à perte de vue sur la roule, n'épargne pas les détails précis et sensibles. Jl raconte que les fugitifs ont enlevé à la hâte et entassé pèle mêle sur des chariots tout ce qu'ils possédaient: « Sur Tarmoire est le crible et la couverture de laine ; dans la huche, le lit, et le drap sur le miroir. Le dan-

fi} Un critique allemand lui reprocha pourtant de la « platitude * et blâma des mots et expressions comme Trulle, HandelS' bâbchen, Katschdwn, auf dem Bocke der Kuischerl (Braun, II, 3ia),

^^^ÊÊÊk

HEiOIANN ET DOROTHÉE 269

ger ôte à Thomme tout jug^emem et lui fait prendre ce qui est iu signifiant, et laisser ce qui est précieux. Les malheureux avaient donc emporté, avec un soin irréfléchi, des choses sans valeur dont ils chargeaient bœufs et chevaux, de vieilles planches et de vieux tonneaux, la cage aux oies et l'épinette, a Plus loin enGore, le narrateur montre les femmes et les eufaats « essoufflés et se tratnaut avec des paquets sous des corbeilles et des hottes pleines d'objets inutiles )>» Il représente la confusion et le désordre de cet interminable défilé : « L'uû désirait aller lentement avec son faible attelage, l'autre se hâter et courir. Alors s 'élevèrent des cris de femmes et dWfants meurtris, les bêlements du bétail mêlés aux aboiements des chiens, et les Jameutations des vieillards et des malades, assis et viiijillant dans leurs lits sur le haut d'une voiture pesante et surchargée. Soudain, poussée hors deTorniôreversle bord de la chaussée, la roue crie et s'égare ; le chariot verse dans le fossé, et ceux qui s'y trouvai eut , jetant des cris afl^reux, sont lancés au loin dans le champ, et par baoheursans blessures. Après eux tombent et se renversent les coflFres, mais plus près du chariot, et en vérité j celui qui voyait tomber les pauvres ^ens s'attendait à les voir écrasés sous le poids des caisses et des armoires^ Cependaot la voiture est brisée et les gens gisent là, sans secours, car les antres cheminaient et passaient à la hâte, ne pensant qu'à eux-mêmes et entrai nés par le torrent. Nous accourons, et nous trouvons ces malades et ces vieillards qui, chez eux et dans

leur lit, auraient à peine supporté leurs longues souffrances, nous les trouvons là, sur le sol, blessés et gémissants, brûlés par le soleil et étouffés par les flots de poussière . » On aura remarqué que ces descriptions saisissantes sont mêlées d'observations psychologiques et que le nioral s'y joint toujours; le poète n'oublie pas de peindre au milieu de cette fuite précipitée les défaillances de la nature humaine.

Uue seule comparaison au début du septième chant. « Comme le voyageur qui, avant le coucher du soleil, a fixé les yeux encore une fois sur l'astre qui promptemenl disparaît ; il voit dans le bocage obscur et sur le ^flanc du rocher flotter cette image qui, partout où il tourne les regards, accourt devant lui et brille et se balance en magnifiques couleurs; ainsi voltigeait doucemeut devant Hermann la charmante image de Tétrangère; elle paraissait suivre le sentier dans les blés» » Mais ici Timage se confond avec la réalité; Hermann voit Dorothée en personne à l'instant môme où révoquait sa pensée; il rêvait, et soudain son rêve prend corps, la jeune fille lui apparaît tout de bon ; rien n'est donc plus naturel que cette comparaison (i).

Pas de portraits. Gœthe fait parler et agir ses personnages, et leurs paroles, leurs gestes sont l'image de

(:) J'entedds une véritable comparaison, longuement déroulée Et poursuivie jus(^u*au bout, car on pourrait citer encore VI, 34-35 Ht wie froh ht die Zeit », oii le poète compare la danse des fiancés et la (lûûse des Français autour de Tarbre de la liberté; VI, §0-^3 où le juffe compare le peu de bonnes actions qu'il a vues au peu A'ot et d'argeut, fondu dans les décombres d'une maison iDcendiée ; IX, 395-^96, où Dorothée tremble encore comme le mario i|UL touche terre.

HERMANN ET DOROTHÉE 27i

leur âmej et nous rendent ce que leur nature a de profond et d'intime. II n'a pas dépeint rauher^iste; et 'pourtant on connaît Thôtelier du Lion-^d'Or^ on Ta devant les yeux. Cet hommCj qui se met à son aise sous le porche de sa maison en admirant son équipa g^e tout neuf, a évidemment le râble épais ; c'est un gros monsieur qui porte sur des joues replètes le contentement et l'orgueil de soi-même : à la fin du poème le pasteur lui prend sa bag-ne avec effort parce qu'elle est cf retenue par la phalange arrondie ». En revancbe le pharmacien est un petit homme vieux et maigre^ puisqu'il s'insinue dans les ruelles du villag-e, s'assied à moitié dans une voiture pour pouvoir s'élancer au dehors à la première alerte et se lamente sur la disparition des anciens usages.

Une seule ibis Goethe fait un portrait, celui de Dorothée. Encore ne décrit-il que la toilette de la jeune fille. Un corsage rouge bien lace dessine sa gorge bien formée ; un coi^elel noir lui ceint étroitement la taille; elle a gentiment plissé en fraise les bords de sa chemisette qui encadre avec une grâce coquette son menton arrondi ; sa figure ^ à l'aimable ovale, est franche et sereine; ses nattes sont long:uement enroulées et fixées à des épingles d'argent, et de son corsage descend en plis nombreux une robe bleue qui enveloppe dans sa marche ses chevilles bien faites (i). Mais cette description n'est qu'un signalement donné par Her-

(i) Chant Y, vi^rs 163-176.

STi ÉTEJDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

inann à ses compagnons pour qu'ils puissent reconnaître Dorothée au milieu des émigrants, et de toutes les ÎQdications, celle-là est la plus sûre et la plus précise. Gtethe savait qu'il était inutile de détailler la beauté physique de son héroïne. Il dit simplement qu'elle est helle et que sa figure respire douceur et franchise. Il se rappelle ce mot de Lessing^ qu'on ne peint la beauté qu'en peig-nant l'attrait qu'elle exerce, et cet endroit de y Iliade, citt'; par le grand critique, où les vieillards de Troie, vojanl passer Hélène, jugent que cette femme ressemble aux déesses immortelles et mérite que Grecs et Troyen.s combattent pour elle pendant dix ans. « Homère, écrivait Lessing, est le modèle de tous les modèles ; il dit qu'Hélène possédait une beauté divine &ans entrer n ulle part dans le détail de cette beauté, et pourtant tout son poème ne repose que sur la beauté d'Hélène; que de développements n'aurait pas faits là dessus un moderne I » Gœthe ne se laisse pas aller à ces développements complaisants (i). Lorsque Hermann quitte ses amis pour revoir une dernière fois Dorothée, il parle encore de la beauté de la jeune fille, mais il se borne à dire qu'il voudrait rencontrer de nouveau son regard et la presser sur son cœur. Quelques instants auparavant, le pasteur et le pharmacien ont vu l'étrangère par l'ouverture d'une haie, et l'ont admirée. Comment Gœthe a-t-il profité de cet incident? Il a mis dans la bouche du pasteur une exclamation pareille à

{i) darâber luxuriren, comme dit Lessing {Laocoon, XX).

celle dos vieillards qui, da mur de la porte Scée, contemplent Hélèûe : « Riea d'i^tonnant, dit recclêslaslique, qu'elle ait ravi le jeune homme, car devant rhomme expérimenta qui la reg'arde elle soutient Tépreuve ; un corps aussi parfait loge certainement une âme pure et celte jeunesse vig^oureuse promet une heureuse vieillesse, » Le pasteur n'est pas un vieillard^ comme Priam et les anciens du peuple troyen, mais, de même qu'eux, il est plein de sens, et l'éloge de Dorothée, venant de lui, prend une valeur particulièi-e; on est tout disposé à partag^er TadmiratioUj st spontanée et si franche, qu'il éprouve; on répète avec Gœthe qu'un tel homme est un t< irrécusablo témoin j>.

De môme, Gœthe ua pas longuement décrit le lieu où se passe Taclion, et pourtant qull est aisé de reconstituer le paysage et tous ses alentours lorsqu'on a lu le poème ! Voici le village où campent les exilés. Voici, en avant du village, un large pré verdoyant, et, dans ce pré, sous de vieux et hauts tilleuls, nue source creu^ séeà plat et entourée d'un nmr; c*est la que les habitants de la ville voisine s'éhaltcnt le dimanche; là que le pharmacien allait se promener dans son enfance, là que Hermano attend ses amis et rencontre Dorothée. Voici la petite ville que la passage des éniigrants a mise ea émoi, et la place du marché. Voici la maison du riche marchand habillée dans le goût du jour, avec ses fenêtres aux g:rands carreaux, avec ses vitres qui brillent d'un tel éclat qu'elles obscurcissent les autres maisons do la place, avec le stuc de ses volutes hlan-

is

f74 ETUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

ches (jui ressort si vivement sur les panneaux verts. Voici, en face, l'auberge du Lion-cfOr avec son vaste porche et son banc de pierre, ses deux longues cours, ses écuries, ses granges, et son jardin qui s'étend jusqu'au mur d'enceinte de la ville. Dans ce mur, près d'un berceau de chèvrefeuille, un des ancêtres de l'auberi^iste, — qui fut bourgmestre, s'il vous plaît — a jadis, par faveur spéciale, fait percer une porte. C'est par cette porte que le maître du L/o/i-d'Or pénètre dans ses ^vignes situées sur le versant et le sommet d'un coteau. Il n'a qu'à franchir un fossé et à gravir le coteau sous une ailée touffue, par un sentier assez raide. espèce d'escalier formé de pierres plates et non taillées. Au sortir de la vigne, on entre dans la campagne, et ces champs, couverts d'un blé superbe, appartiennent encore à l'aubergiste. Leur limite est marquée par un poirier qui s'élève au sommet de la colline et qu'on voit de loin dans la contrée. C'est à l'ombre de ce poirier, sur des bancs de gazon, que les berg«rs s'abritent contre la chaleur et que les faucheurs font leur repas de midi; c'est sous ce poirier que s'assied Hermann lorsqu'il désespère de posséder Dorothée et jette un mélancolique regard vers la route qu'elle a prise ; c'est là que, dans une des plus belles scènes du poème — une scène que Gœthe ne put relire sans pleurer et sans dire qu'il fondait à ses propres charbons — c'est là que la femme de l'hôtelier vient consoler son fils et lui rendre Tcspoir sans autre science que celle de sa douce et clairvoyante tendresse maternelle ; c'est au pied de ce

HERMAOTT ET DOROTHÉE 275

poirier que Hermann, quelques heures plus tard, s'arrête avec la jeune fille; c'est de là qu'il lui montre la fenêtre de sa mansardej et le sentier qu*il montait, tout à l'heure en plein soleil, il le redescend maintenant dans robscurité, emmenant avec lui la bien- aimée qu'il croyait à jamais perdue, et qu'il a ressaisie j conquise pour toujours.

ÏX

On a souvent parlé d'Homère k propos de Hermann et Dorothée^ et ou croit généralement que Tidjlle renferme autant d'homérismcs que le premier drame de Gœthe, Gœtîi de Berlichingen^ contient de shakspearianismes. Le passage suivant, tiré du chant cinquième, n'a-t-il pas le ton et la couleur de V Iliade ou de VOdtjssée ? « n courut aussitôt à Técurie où les ardents étalons se tenaient tranquilles et mangeaient avidement Tavoine pure et le foin sec coupé dans la meilleur© prairie. Vite il leur mit ensuite le mors brillant, fit passer aussitôt les courroies par les belles boucles argentées, puis attacha les longues et larges brides, mena les chevaux dans la cour ou le domestique empressé avait déjà poussé la voiture en la menant aisément par le timon • Là- dessus, ils attachèrent avec des traits d'égale

loûg^tieur les chevaux vigoureux à Téquipag-e qu^ils trafuaient facilemeot (i). »

Mais le nombre de ces tournures homériques est très restreint. Est-ce imiter Homère que d^em ployer Tapostroplie et de dire fioudaîu, au milieu du récit : <i maïs tu hésitais encoixî, prudent voisin "? b Cette apostrophe, que plusieurs commentateurs tiennent pour épique, est destinée^ comme dit Schle^cl, à produire un effet di'ôïc : Gœthe se moque doucement du pharmacien ; il sourit et fait sourit^ son lecteur. Est-ce imiter Homère que de répéter un passa ^ entier? Nous relisons, en eilel, au chant sixième, les neuf vers qui décrivaient, au chant cinquième, le costume de Dorothée. Mais Gœthe n'a usé de la répétition qu'en ce seul endroit, et il ne copie pas un procédé de Tantique épopée; il veut rappeler notre attcotion sur Théroïne et ajouter au portrait du pharmacien un nouveau trait comique. Dans le premier passage, Hermann retraçait à ses. amis la toilette de Dorothée, afin qu'ils pussent recon-

(i) Le dernier vers: dis rasche Krafi der leîcht kintiehenden Pferdt^, rap[ielle hupttiut lc& expressions homériques. Ajoutons à ce pîisiïagt; kâ Lûurnurea tu î vantes ; Denn Zu^lcapalt war mit* uti I h te en. ill, Cl); aùer idi ent&ckied midi fjteick in meinein (ferztn (11, C5j; und es ùrannlen die i^cheunen... ufid en Lraantûn die. Strass^n {11, iiy-i2<ïK fiem ist kain litrz im ehemm J^usen (IV, 7 a} ; iiùer es sdiîen ihm das Besie m isein {Vil* 99); silsses VerliiTif/en iinfriJf^iniWl, 107); iindeiltû tar Kanunerzti gehen^ WQ ihtn da&Èkbett stand unawo er tu ruhen gewohnl u?ur (IX, iy7'ij}S). On jiourrait i^ucore r^iger bOus La mt^mc rubrique ces [^ommeueemeùLs du plirais^b : Demi ^ao nufjli wûhl Eine ^ar An* d&vn Jhiditiff ans Ohr hin (VU, 190); et nuit ver.^ plus loin, a6er t'm' nmi dh andre der W^iàet* saf/la t/sbielaid (Vil, 198) ; mais, comme Ta rtmarqut GuUUiumc Schle|j;cl, ce sodL là Ues tours ûaturels et quj foui Ijon tiî'et k l'cniirûit oii ils se trouvent*

^xr

HERftUNN ET DOROTHÉE 277

naitre, parmi les fugitifs, la jeune fille qu'il aime * dans le second passage, le pharmacien reproduit ce sig^nalement mot pour mot, avec la vanité triomphante de rhomme qui croit faire preuve de sagacité. La première fois, Dorothée nous est représcotée marchant; la seconde fois nous la voyons assise^

Les épithètes, il est vrai, sont nombreuses^ elles reviennent friîquemment, et ce sont elles qui répandent cet air d*imilatioa homérique. Mais dans Hermann et Dorothée %\lc^ ne sont près que jamais un remplîssaç-e ; elles ont le plus souvent toute leur valeur. Dès le premier chant, Lishelh est nommée di& klage verstilndîge Hausfraa; ces deux adjectifs définissent son caractère. De môme pour le pasteur ; der edie verstandiffe Pjarrherr. Chaqne fois que Goethe dit de la mère de llermaon la bonne rnère^ ce qualificatif se justifie; c*est toujours la bontés Tamour maternel qui s'exprime dans les paroles de rexcellente femme. Ces épilhètes dorment d'ailleurs au poème je ne sais quoi de léger et d'aimahle. Elles lui ôtent ce qu'il aurait peut-être de trop apprêté, de trop solenueL Gœthe^ ce semble, nous avertit, quand ellus se montrent, qu'il ne faut pas croire naïvement à ce qu'il raconte, et les discours du pharmacien, de l'aubergis le, voire du pasteur, risqueraient fort de nous enoujerj s'il ne nous prévenait quelquefois par ces simples et courtes êpithètes que ses personnages sont sortis de son imag^inalion. Voilà surtout à quoi servent les tournures hûmêriques dont il a usé. Lorsque, dans le chant troisième, il fait

prononcer au pharmacien une longue tirade contre la cherté des vivres et les goûts simples de Tépoque, il a soin de commencer ainsi: « Und es versetzie darau.f der Apotkeker bedâchtig, » Ce und es versetzie daraaf n'est pas sans intention ; la formule parodie presque l'épopée ; où dirait que l'auteur se détache de son œuvre en pastichant Homère ; il mêle au sérieux de ridjlle une ag^réable ironie, et cet élément homérique, puisqu'on est convenu de l'appeler ainsi, a quelque chose de piquant, de malin et de gai qui rompt la sévérité d'uo long ouvrage.

C'est ainsi qu'au début du dernier chant il invoque les Muses. Il a laissé ses deux amants s'engager dans Tobscurilé de la nuit à travers les vignes ; il va représenter leurentréeà Tauberge enpleine clarté, et ^ comme dit Humboldt^ pour répandre sur eux cette soudaine lumière, il fait une pause et change de ton, sans craindre de montrer que ses vers sont un jeu de Tart^non la vérité. Pourtant, il a eu tort de donner à chaque chant le nom d'une Muse. Se souvenait-il qu'à Leipzig, au mois d*aoùt 1767^ lorsqu'il brillait ses poésies, à Texception de douze, il écrivait à sa sœur que ces douze pièces, échappées aux flammes, formeraient un recueil intitulé Anmtie^ k en dépit des Grecs qui avaient donné le nom des neuf Muses aux livres d'Hérodote » ? Les commentateurs se sont ingéniés à justifier ces titres, et ils ont pr^endu que Calliope, muse de l'épopée, figure â bon droit en tète du premier chant, que Terpsichore^ muse de la danse, préside naturellement au deuxième

HERMAWN ET DOROTHEE £79

chant où deux destinées, celle de Hermann et celle de Dorothée, se rencontrent déjà en un harmonieux accord, Thalie, muse de la comédie, au troisième chant où Tauberg-iste et le pharmacien nous découvrent leurs ridicules, Euterpe, muse de la musique, au quatrième chant où la mère console son Bis et lui rend respèrance 1 Mais quel rapporta Polymnieavec le cinquième chaut? Et si le sixième chant mérite, à cause du tableau de la Révolution, le nom de Clio, muse de l*histoire, si le septième chant ou chant d'Erato décrit le a doux désir » des deux amants, quelle subtilité de croire qu'au huitième chant, ou chant de Melpomèae, la muse trag-ique, fait allusion à la mélancolie du jeune couple, au crêpuscule, à Torag-e, et que le neuvième chant a été mis sous l'invocation d*Uranie, muse de rastrooomiej parce qu*elle ouvre aux fiancés une heureuse perspective dans l'avenir! En réalité ^ ces noms des muses n'offrent aucune signification sérieuse, et Kretschmann disait avec raison que Gœtbe et ses amis auraient joliment persiflé le malheureux qui se serait avisé d'étiqueter de la sorte les chapitres d'un livre (i).

En somme) si la laog'ue de Gœthe daus Hermann et Dorothée ressemble à celle d'Homère, c'est parla simplicité. Wolf remarquait déjà que la diction homérique, par le ton ég'al et modeste, annonce la prose qui naissait. La lang'ue de Gœthe, comme celle d'Homère, est mesurée, exactement modelée sur la réalité ; elle n'a

( ï } Gmike-Jah rba cli.YU, 214.

rien d'étincelant ; pas de métaphores, pas d'alliances de mots, pas de locutions éloig^nées de Tusag-e; elle ne paraît pas particulière au poète, et Ton croirait qu*il est impossible de dire les choses autrement-

Yoîlà comment Gœthc rappelle Homère. Les anciens lui avaient cnseig*aé Tirrèsistilile puissance de la vérité et il Était convaincu par leur exemple que la poésie n'a pas besoin, pour trouver de grands effets et d'immortelles beautés^ de peindre des situations extraordinaires en un style altier et plein de surprises, II a écrit son idjlîe, non pas comme J^érudit qui coud et rattache péniblement ses souvenirs^ mais en poète, en homme d'imaifination et de sentiment. Maître de son sujet, il s'est mis à Tœuvre et Ton a va queUermann et Doroihée fut peut-ôtre la plus improvisée de ses productions de long'ue haleine, qu'il Texècuta d'une venue et d'une seule traite, sans se ralsnlîr ni faire trop de pauses, comme lorsquUl composa Faust et WilheAm Mets ter.

Il ne faut pas oublier toutefois la Bible, ce réceptacle d*ex pressions à la fois naturelles et vigoureuses. Goethe est, de même que son pasteur, (( pénétré de la haute valeur des saintes Écritures » et ron rencontre presque à chaque page de FidyNe des phrases bibliques qu'il anime de sa propre pensée. Hcrmann cite ces mots de la Genèse, que l'homme doit quitter son père et sa mère pour suivre celle dont il a fait sa femme, et le pasteur, ces pamles de rÉvang'ile de Jacques, que tous les dons viennent d'en haut. Le jug'e se compare, lui et les siens, à ceux qui, dans une heure eolennellef virent le

HERMANN ET DOROTHEE 281

seig-neur Dieu leur apparaître dans le buisson ardent. Le premier tiancé de Dorothée dit à la jeune fille qae rhomme n'est qu'un étranger sur la terre. Nombre de passades ont laccent simple et grave de la Bible, et des locutions comme Godes Hand und Flager (IL Sa), den Sohn der Jagend (H, ï54), dem Weîbe der Ja~ gend {VI, 229), verseîzte^,^ und that den M and auj (V, 108)^ prouvent qu'en 1797 comme en 1773^ lorsqu'il publiait son premier drame, Gœthe avait la mémoire toujours pleine de Tadmirable traduction de Lut lier.

On a souvent critiqué T hexamètre dont Gœthe se sert àsius Hermannet Dorothée. Yo^^, Schleg^el, Platen et d autres, à qui la prosodie fait oublier la poésie, reprochent â Gœthe de manier Th ex a mètre nég-lîg-emmentj avec insouciance et une sorte de laisser-aller, non pas avec la rigueur technique. De nos jours, Frédéric Vischer a soutenu que le poème de Gœthe ne peut être populaire parce qu'il est en hexamètres. Sans doute, remarque Vischer, Thexamètre a le droit de cité eu Allemag:ne ; mais ceux-là seuls qui connaissent les langues classiques ne le regardent pas comme un étranger; si Ton ne sait pas le latio et Je g-rec, si l*oa n'a pas appris les lois de, Thexamètre, si l'on n*a pas

forgé soî-méme des hexamèlreSp on ne pourra sentir la beauté de celte idylle. Selon Vischer, Thexaniétre n'est pas du^tout national : on le lit comme de la prose, sans en saisir la musique, et c'est pourquoi la majorité des Allemands ne se font pas, ne s^accoutument pas à Hûrmann et Dorothée.

La versification du poème n'est pas, en effet, sans rudesse. Elle n'a pas la même aisance et le même charme qne dans le Keinecke Fucks, L'hexamètre boite parfois et aux passa g-es les plus beaux se glisse par instant un mot rocailleux. Voici, par exempte, ua vers bien disg^racieux parce qu'il est presque entièrement composé de monosyllabes ;

Leiiei. Was er darch Euch an uns ihni^ thu*er Each selàer.

et Opiîz metlait déjà ses contemporains en garde contre des vers de celle espèce qui n'avaient pas en allemand la même douceur qu*cn français (i)* Quoi de plus dur que cette fin de vers, versûtztê îebhafl der Sohn drauf{\y^ 211), ou que dea Weg^ der darch' s That geht, erreichten (1, 108), ou bien encore que ces mots : Aller Ungedald ausriss, dass auch.., (ÏX, 18). N est-00 pas choqué par des dactyles formés de trois mots comme Nacht darch sich (H, 57), sichr'etiah es (VI, i55), die ans von (VI, 167), et des trochées comme Weinberg ?

Qu'importent cependant quelques vers traînants,

(i)Opitz> Buuh von der deatsohert Poeier^î, éd* BraunCi 33* IL cite à ce propos le vers de Ronsurd

Je viji le ciel si bcaiu si pur, si net.

raboteux et msuffisamment polis? Il y a eu depuis Gcethe de meilleurs ouvriers en hexamètres; il y a eu des artistes plus savants, plus habiles à ciseler le. vers, et les raffinés ne trouverout pas à la lecture de notre idylle le plaisir sans mélange que leur cause la science cousommée d'un Platen, Mais 11 serait injuste d'oublier querhexamètre, à l'époque où Gœthe le maniait, n'était pas encore assoupli et que le poète a dû pour ainsi dire créer son instrument II faut se rappeler que Tauieur de Hermann et Dorothée s'est préocuppu, non pas de la quantité, telle que rentendaieot les anciens, mais de la prononciation et de Taccent. Et ne devait-il pas, en un pareil sujet, tout en restant poétique, donner à son style un familier abandon? Il a donc tâché de le rendre lég-er et coulant, d'y mettre la variété^ le mouvement, la vie. 11 ci^ignait, avant tout, la monotonie qui résulterait d*une long-ue suite de vers se succédant régulièrement avec une invariable symétrie. Aussi le voyonsnous, tandis qu'il compose son poème, lire ses hexamètres, soit à Schiller, soit à Schlegel; causer de prosodie et de métrique avec les meilleurs jujjfes; revenir inquiètement, et comme s'il ne pouvait se satisfaire» sur telle et telle expression ; ne rien néglig-er pour attraper Tallnre la plus libre elle ton le plus aisé qu'il soit possible d'avoir. Lisez le poème à haute voix, ainsi que faisait Gœthe, et le charme vous gfag-nera, vous serez comme entraîné irrésistiblement par un beau et large couradtj les hexamètres se suivront les uns les autres^ sans qu'on y tente Teffort, et paraîtront faciles, harmo-

nieux, pleins de grâce et de fraîcheur. Vischer ne

reconnaît-il pas dans le début du chant huitième

Also gingen die Zwei entcfecfen der sihkenden Sonne, Die in Wolken sich tief, gewitterdrohend verhullte, Ans dem Schleier bala hier hald dort mit glûhenden Blicken Strahlend ûber das Feld die ahnungsvolle Beleuchtung

Gœthe tout entier, son âme profondément émue par les aspects de la nature, «son regard de peintre, son ciseau de sculpteur, sa langue nerveuse qui réunit à la fois le sens et le rhythme » ?

Hermann et Dorothée est-il une épopée? Gœthe le prétendait. A Tépoque où il composait son œuvre, il relisait Homère, étudiait les Prolégomènes de Wolf, adoptait les théories du philologue et croyait que lYliade et VOdyssée étaient dues non à Homère, mais à plusieurs Homérides dontles chants avaient été recueillis et coordonnés par les grammairiens d'Alexandrie. Il assure môme qu'il a tenté de renouveler ce qu'avaient fait les Homérides; le génie d'Homère, disait-il, le décourageait, mais il était relativement aisé de jouer le rôle d'un rhapsode et de produire, sinon VOdyssée, du moins un fragment de VOdyssée, Il écrivait à Wolf qu'il rêvait depuis longtemps une épopée, mais qu'il était toujours arrêté par la haute idée qu'il avait de l'unité et de l'indivisibilité des poèmes homériques ; tt maintenant, ajoutait-il, que vous les attribuez à toute une famille de chanteurs, il y a moins de témérité à se risquer en nombreuse compagnie et à suivre le chemin que Voss nous a si bien montré dans sa Louise. » Et dans cette élégie de Hermann et Dorothée qui sert de

préface â son poème : « Buvoas, s'écriait-il, à la santé de Wolfj dont la hardiesse nous a délivrés du grand nom d'Homère. Qui edt ose lutter contre les Dieux? Qui se fût mesuré avec rhomme unique ? Mais être un Hoiné* ride, fût-ce même le dernier, c'est, encore une belle chose 1 )» Il pensait donc avoir fait une épopée, et la dissertation de son ami Guillaume de Humbôldt roule sur ce thème, que flermaan et Dorothée est une épopée, dans le vrai sens du mot, et non une idylle, parce que ridylle^ seJon Humbôldt, no connait qu'une disposition de Tâme, celte disposition qui nous portée borner nos désirs et à jouir du repos, tandis que l'épopée embrasse l'humanité entière, joint Fessor de l'esprit au calme du sentiment, et unit tous les éléments de Texisteace en uo vaste ensemble (i).

En réalité, Fîermann et Dorothée est une idjUe ou, si Ton veut, une idylle du genre épique. Le nom d'épopt^e est un bien grand nom qu'il ne faut pas prodiguer, et, quoi qu'en dise Humboldtj il ne convient qu'au-\: poèmes de loug'ue haleine ou se déroule une suite de choses mémorables. A-L-on jamais prétendu quù Jocelfjn de Lamurtine et Peraetle de Lapradc fussent des épopées? Ou, si Ton a prononcé le mot, n'a-ton pas ajouté que c'étaicot des épopées domestiques, des épopées de classe moyenne et de famille?

Jôcclt/n et Pernelie ne peuvent rivaliser avec Her*

{\) Uei crliiquc de iSo5, anaançâût la traductioa itaUenac de Jae:emsian ^Braïui, IJI, no), dit très biea que t lout défend de peLiser à une e pop ce ■ ei qu' v avec le nom d'Homère le poème prtfud un jiiipect anï^lclei gI Iroubic m.

mann et Dorothée, L'œuvre de Lamartine renferme quelques pa^es émties et passionnées « Les adieux de Jocelyn à la maison paternelle, la lettre qu'il écrit à sa mère pour lui annoncer sa vocation, la confession et la mort do Laureoce, voilà des passages assurément pathétiques, et le tableau de la vie que le héros mène avec Laurence dans la grotte des Aigles est une des plus douces, des plus chastes peintures qu'ait jamais trouvées la poésie. Mais que de négligences, que de taches ! Jocelyn a été improvisé, et Ton sait que, lorsque Tauteur y travaillai t, il jetait sur le papier, chaque matin, avant son déjeuner, trois à quatre cents vers,

Peraette offre de beaux endroits, mais les personnages de Laprade n'existent pas; ils sont, de mômeque les personnages de Voss, vertueux, fort édifiants, et se ressemblent tous ; ils parlent une langue pure, parfois éloquente, presque toujours dépourvue de couleur et de nerf.

Hermann et Dorothée restera, selon le mot de Platen, Torguerl de l'Allemagne et la perle de l'art» C'est la plus belle manifestation de cette poésie qui représente sur un fond politique et national les destinées particulières^ les modestes vertus, l'héroïsme obscur. La langue ne porte pas la moindre trace d'apprêt et d*affe dation ; tout est pensé avec simplicité et étirit avec naturel ; les termes conviennent absolument aux choses; jamais l'expression allemande, souvent si vague, m'a eu autant de précision et de netteté ; jamais l'accord entre le style et l'idée n'a été si

HEHxMANÏÏ ET DOROTHEE 237 |

complet. Les caractères sont réels et les physionomies i

vivantes; chacun des personnages parle comme il doit parler; chacun d'eux diffère des autres et a ses qualités, •'

ses travers. L'ouvrage n'inspire que des émotions 4

honnêtes et généreuses. C'est un de ces livres, en si .

petit nombre, qu'on prend et reprend pour les savou- ^

rer, elj avec la Bible, celui qu'en Allemag^ne les gens de goût relisent le plus; volontiers (i). Il satisfait les '

doctes et les délicats de Tesprit ainsi que les ig^norants, ceux-ci parce qu'il est si facile j si clair, si compréhensible, ceux-là parce qu'ils trouvent une exquise jouissance à une œuvre où les sentiments sont rendus avec une telle justesse et dans leur sinc^^rité originelle. Sulpice Boisserée voulait un jour élever k Gcethe dans les environs de Francfort une sorte de temple et graver sur les murs les titres de ses productions: Hermann et Dorothée était la seule dont les scènes devaient être exécutées ea bas-relief sur la frise de rédifice.

(t) On racûnte que l'historien iruUmann (profEssÊiir k l'Uni-. versile de Bonn et auteur iî';m travail Sur la constitiilion des villes du moyen-âge) ïhB.\iIî€rmann et Dorothée' unç fois Vmi.

I, Genèse de la pii^ce. — II, Le sujet/ — IIL L'armée et le ^êiiÊraL — IV. Les caractères. — V. La langue.

Le Camp de Wailen&teiïi compte seulement onze sûènes et onze cents vers. C'est Tintrodaction ou comme la préface du grand drame en dix actes qui s'intitule d'ahoitl len Ficcolomini^ puis la Mort de Wallenslein. Mais si court qu^ilsoit, et à cause de sa trîèveté raûme, ce prolog^ue n'offre que peu d'imperfections, et la critique ne peut guère y mordre. Saisissant, plein de uerf et de vie, c cst^ de tous les Jivres d*e.\piicalions que nos professeurs de langue allemande mettent entre les maints de leurs élèves, celui que leur jeune auditoire traduit avec le plus de plaisir et d'entrain.

Ce fut au mois de septembre 1798, après de mûres réEcxions et de nombreuses conférences avec Goethe^ son ami, à la fois complaisant auditeur et critique

sévère^ que Schiller résolut de détacher ce prologue du reste de son drame et de le remanier sous le titre de Camp de Wailenstein. Il reconuaissaît que a ou oavrage avait trop d'étendue, que ce développement considérable en faisait uq véritable « monstre » et qu'il était nécessaire de Tallèger : pourquoi ne fournirait- il pas une pièce séparée et une espèce de prélude? La tragédie proprement dite se composa dès lors de deux parties, les Piccolomini et la Mort de Wallenstein^ qui furent jouées Tannée suivante à Weimar. Quant au prologue, Goethe décida qu'il paraîti-ait sur les planches dès le commencement d'octobre 1798, qu'il ouvrirait la «érie des représentations d'hiver et que rexêcutton de ce petit chef-d'œuvre inaugurerait dig'uement le théâtre nouvellement rebâti de Weimar.

Schiller s'était mis aussitôt à la besogne. Son prologue lui semblait encore bien imparfait. Il It' revit, le retoucha, et peu à peu, à force de changements et surtout d'additions, il s'affermit dans Tidée que ce morceau devait être un tableau de mceurs et de caractères, qu'il fallait lui donner plus de richesse et d'éclat, le rendre plus exact, plus achevé, « Ouï, ècrivah-il à Goethe, le 21 septembre 1798, sous la forme qu'il doit recevoir, ce prologue sera le réel tableau d'un moment historique et de la vie d'une armée ; il peut e:dster de son chef et de lui-même. »

Le 29 septembre, le prologue était presque terminé, Schiller Tavait augmenté du double, et il mandait à •son ami Kôrner que son drame contenait à la fois une

comédie ; ie prolog^ue, une simple pièce : les Piccolominî, une vraie et complète tragédie ; Wallensieîn,

Uoe des plus curieuses scènes du Camp, la huitième, n'était pas encore composée. Schiller voulait représenter un capucin qui prêchait aux Croates, et Gœther ravi du projet, heureux de revenir au ton de Hans Sachs, avait promis de faire le sermon du moine. Pour mieux colorer laharauguej Gœthe eut l'idée de lire uu prédicateur du xvji^ siècle, Abraham a Sancta Clara, le Rabelais de la chaire allemande, humoristique, bouffon, dépourvu déçoit, semant à pleines mains les calembours, orîg-inal d'ailleurs, spirituel, amusant, et il emprunta à la bibliothèque de Weimar un exemplair^ de Tèdition de 1687, Les loisirs lui manquèrent. Il envoya le livre à son ami. Pressé par le temps, Schiller n'hésita pas à copier littéralement des tirades entières du discours d'Abraliam A ^z/, au f , ihr;, Çhrisien ; msih il les inséra fort adroitement dans Tallocution qu'il prête au capucin, et, prenant avec hardiesse ici et là, tantôt au début, tantôt au milieu du texte de Sancta Clara, amalgamant et fondant avec autant d art que de hardiesse ces divei's passades, mêlant le latin et Tallem and, les jeux de mots et les virulentes apostrophes, les citations bibliques et les burlesques invectives, il réussit à produire ttn des meilleurs pastiches que cite rhistoire littéraire.

La répétition g-énérale du Camp de Wallenslein eut lieu le II octobre 1798 à Weimar. Le lendemain^ après qu'on eut joué les Corses de Kotzcbue, le Camp fut

représenté devant un nombreux auditoire. La pièce de Kotzebue dura trop lou^emps 'au ^rè du public^ le Camp recueillit les applaudi&semeots les plus vifs. La représentation du jour suivant eut le même succès, et Schiller écrivait à IfÛaud que le Wallensteins Lager était décidément un tableau de g^uerre qui formait un tout, qu'il offrait Timage de l'Allemagne au temps de la g-uerre de Trente Ans, qu'il montrait les dispositions des rég-iments pour et contre le général, qu'il était destiné k dessiner le terrain sur lequel s'exécutait la grande erit rep r i s e do Wa 1 le u st ei n . Le 19 oc I obr e , Goîtbe ^en* voyait k VAllgemelne Zeitang.sar les deux représentations du Campt un article qui parut dans le numéro du 7 novembre. 11 rendait hommage aux interprètes : « Quant à la masse des soldats, ajouta ît-il, elle n'a pu se produire sur notre théâtre que symboliquement et par UQ petit nombre de représentants. Mais tout a marché vite et bien- la gaucherie de quelques figurants témoignait seule du peu detemps qu'on avait dû consacrer aux répétitions. Les costumes avaient été faits d'après des gravures de l'époque. «

Dès la première scène, lorsque le rideau se lève, apparaît un coin du camp de Wallensteiu : une boutî-

que de mercerie et de friperie, des tentes de vivandières» des soldats de toute coulear et de tout habit, les ans buvantj chantaot, poussant des cris de joie, les auti^s faisant la cuisine à un feu de charbon^ des enfants de troupe jouant aux dés sur un tambour. Sur^ viennent un paysan et son fils : le rustre, qui ne manque pas de finesse, a sur lui des dés pipês^ il s^attable avec des tirailleurs qui ont belle mine, jasent volon^ tiers et font sonner leurs écus; il rattrape par la ruse ce qu'il a perdu par la guerre. Puis un maréchal des logis s'entretient de la situation avec un trompette; nous apprenons que la femme et la fille de Wallenstein arrivent dans la journée, qu'un commissaire impérial se promène à travers le camp, que de nouvelles troupes viennent de tous côtèa et se réunissent devant Pilsen,que le duc de Friedland a mandé la plupart des chefs de corps à son quartier général. D'autres soldats sejoig-neut au maréchal des logis et au trompette : un Croate qui a volé un conier de perles et qui le donne contre une paire de pistolets, un bonnet bleu et un bidon; un tirailleur qui fait avec le Croate cet échangea la Glaucus; un canonnier qui annonce la prise de Ratisbonne ; deux chasseurs dont Tun — celui que Schiller nomme le premier chasseur — est, avec le maréchal des logis et le premier cuirassier ^ le principal personnage de ce petit drame; enfin, une vivandière. Cette vivandière renoue connaissance avec le premier chasseur qu'elle a jadis rencontré, et lui narre ses aventures, A son tour, le premier chasseur conte à ses corn-

pa^v-noDs ce qu'il a vu, depuis qu'il a quitté la plume pour la pique et le mousquet, les partis qu'il a servis, l'existence qu'il a menée et qui variait sel ou rarmée et le général , A cet iostaiit, se présente un fils de famille qui s'enrôle sous les drapeaux de Walleosteio; un bourg-eoi s s'efforce de le dissuader ; mais le conscrit lui répond en chantant une chanson g'uerrière ; le trompette et les deux chasseurs exaltent le métier militaire^ et, dans ua discours emphatique et pompeux, le maréchal des logis déclare que le soldat peut aspirer à tout, que, dès qu'il est caporal, il a, pour ainsi parler^ le pied à Tétrier, et, comme nous disons en France, qu'il porte dans sa g^iberne le bâton de maréchal. Pendant ce temps une accorte servante, nièce de la vivandière^ verse à boire; le second chasseur la lutine ; un dragon^ jaloux^ querelle le chasseur, et les coups vont pleuvoir lorsqu'arriveni les musiciens de Prag-ue. Les soldats se mettent à danser» le premier chasseur avec laservante, et le conscrit avec la vivandière ; la servante se sauve, le chasseur la poursuit, latteint, étend la main et. , , saisit un capucin qui fait son entrée au mémo moment. Le capucin reproche aux soldats leur vie de débauches et de blasphèmes; ils le laissent dire, mais, lorsqu'il attaque Wallenstein, lorsqu'il traite le général de païen et d'incrédule, d'Achab et de Jéroboam, d'Hérode et de Nabuchodonosor, lorsqu*il rappelle Téchec de Friedland devant Stralsund, lorsqn^il l'accuse de renier son maitre, comme saint Pierre renia Jésus, les soldats , exaspérés, veulent arrêter le moine et ils lui feraient un

m ÉTUDES DE LtTTÉRATUBE ALLEMANDE

mauvais parti, si les Croates ne le couvraient de leurs corps. A celte èchauffourée succède un grand tu mu lie; on entend des cris et de furieuses invectives ; un rassemblement se forme. Le paysan que nous connaissons a été surpris en flag^rant délit de tricherie. Les uns proposent de le conduire au prévôt et de le pendre; les autres Je protèg'ent; un cuirassier de Pappenheïm le fait (Svader, Le cuirassier qui^par cet acte de vigueur, produit sur les assistants une impression de respect, annonce que huit rég^îments de cavalerie doivent, sur l'ordre de la cour^ se joindre aux troupes du cardinal infant et se rendre dans les Pays-Bas. Une clameur d'indignation s'élève. Servir l'Espagnol 1 Abandonner Wallensteinl Évidemment, la cour de Vienne a le dessein secret de ruiner Tautontêdu g-énéralissime et d*affaiblir sou armée. Mais en a-t-elle le droit? Non» les soldats ne se laisseront pas ainsi mener et transplanter dans le monde, au g^ré de Tempereur et de sa camarilla ; Wallenstein seul commande, Wallenstein seul nomme les généraux et les officiers. Deux arquebusiers se retirent en protestant. Ceux qui restentj tous cavaliers, décident que les régime ats enverront à Wallenstein une adresse qui l'assurera de leur fidélité j et, formant un chceur, ils célèbrent le courage et la fierté du soldat» son amour de la liberté, son mépris de la mort^ et les jouissances de sa condition.

Le Camp de Wallenstein est une admirable évo- <;ation du passé. Le poète, disait Schiller dans le prologue qui précéda la représentation de la pièce, tï le poète vous transporte au milieu de la ^erre*., seize ans de ravag-es, de pillages et de misères sont écoulés, lemonde fermente encore en masses troubles, et de loin ne rayonne aucuae espérance de paix. L'empire est un ehamp de bataille; les villes sont désolées; Magdebourg" n*est que ruines; le commerce, l'industrie languissent et succombent; le bourgeois n'est plus rieu^ et le soldat est tout; Taudacc impunie brâve les mœurs, et des bordes grossières, assauvagies par une longue guerre, campent sur le sol dévasté» J& On trouve épars dans le Camp de Waiiensiiein les traits de ce tableau h la fols exact et saisissant. Voilà seize ans, dit le premie arquebusier, que dure la lutte, — et il ne semble pas qu'eUe doive se terminer bientôt. Le soldat sait que Tempereur Ferdinand, que la chancellerie de l'empire j que les bureaux j Sie^ etiXt comme il nomme la cour de Vienne, n'ont pas de plus ardent désir que de faire la paix. Mais lui, le seîîor soldado, il veut la guerre; la fortune lui sourit, et il la saisit des deux mains ; cette agréable vie de rapines et dWpéditions fructueuses, il sent qu'il ne la mènera pas toujours;

qu^uo beau matin il devra débrider et que le paysan* attellera de Qouveau ses cbevaux à la charrue; qu'il viendra un moment où l'existence paisible du bourgeois et du manant reprendra son cours interrompu : eswird tDieder das Al te sein, ce sera le même train qu'autrefois. Mais, a cette heure, il est 'maître et il ne soufiFre pas qu'on lui rog^ne les morceaux.

Presque tous les personnages que Schiller nous présente n^ont d'autre pensée que la guerre. Ils sont aises d^avoir un instant les pieds chauds et de boire au camp de Pilsen, entre camarades, un verre de Melnik. Mais ils entreront joyeusement en campagne pour conquérir une paire de pistolets ou un bonnet bleu, un collier de perles et de beaux grenats qui étincellent au soleil^ des dentelles ou un chapeau à panache. Ils iront, ainsi que vont les chasseurs de Holk, « à travers le grain et les moîssons dorées, » ravageant tout surleur passage^ vivant à discrétion en pays ami comme en terre ennemie, intrépides dans un jour de bataille, se lançant avec bravoure parmi les projectiles, s'exposant aux périls sans regimber ni faire de façons, et après la victoire couchant dans le lit de l'habitant, ne. laissant ni plume ni poil à plusieurs lieues à la ronde, réduisant le bourgeois à la misère. La vie aventureuse du aoldat fascine alors toutes les imaginations. Le conscrit que Schiller met en scène rabroue l'ami qui l'accompagne et qui tente de le ramener au foyer paternel. Il est de bonne famille ; il a du bien et porte un sarrau de fine étoffe; il héritera d'une fabrique de

bonnets j et d'une boutique, et d'une cave ; il abandonne une fiancée dans les larmes et une grand^mère qui mourra de chagrin* Mais il veut être soldat et, Vèpèë au flanc, courir le monde, galoper librement au loin comme le pinson vole dans Tair-Du côté du sabre, dit le premier chasseur j est 3a toute-puissance, et le maréchal des logis félicite solennellement le nouveau venu de son admission dans Farmée de Walleostein, dans la glorieuse ^o/rfatoca. « Je ne connais que deux choses, s*écrîe un autre, Tarmée et le reste . » Les conditions humaines se divisent alors en tiois classes : le Nâhrstand ou la classe ouvrière, la classe des gens de professioQ, des cultivateurs et des artisans, le peuple nourricier, comme écrit notre Du Bellay ; le Lekrstand ou l'école; le Wehrstand ou Tarmée, qui veille à la défense de l'État. Aux yeux des soldats de Walleostein, le Wehrstand ào\i vivre aux dépens du LehrAtand et du Nâkrsiandf doit seul fleurir et prospérer. De quel air méprisant ils toisent lecommcrçant et le boutiquier f Pouah ! vendre de la mèche soufrée, végéter comme le bourgeois imbécile et indolent qui ne fait que tourner en rond de même que le cheval du teinturier I Le chœur final ou « chant des cavaliers » retrace en strophes rapides et enflammées Texistence des Wallensielner, A la guerre nul ne compte que sur soi ; c*est là que rhomme vaut encore son prix, là que son cœur est encore estimé, pesé à son poids. Ailleurs sont les lâches et les valets ; clans les camps on vit libre. Le soldat n'a ni crainte ni souci ; il chevauche hardiment au

i9a ÉTUDES DE LÏTTÉBATURE ALLEMANDE

devant du destiD, e!^ sans attendre le lendemain, jouit de chaque jour comme s*il savourait les dernières gouttes d'un vin exquis. A lui les femmes ; il les prend d'assaut et les quitte sans regret; qui n*a pas de patrie, pas de quartier durable, n'a pas de fidèles amours et ne trouve nulle part le repos.

Ils appartiennent à toutes les contrées du monde. Le premier chasseur est né à Itzehoe, dans le Holstein, et le second chasseur, près de Wismar; le premier arquebusier à Buchau, dans le Wurtemberg-, et le second eo Suisse. Le premier cuirassier n'a jamais connu ses parents, car on Fa volé dans son enfance, et il sait seulement qu*il est Wallon; le second cuirassier est un Welcke^ un Lombard, et il a conservé Tacceni de sa province. Le premier dragon vientde loin, debien loin, de rirlande, comme Buttlcr, le chef de son régiment. Le maréchal des logis et le/trompette sont d*Egra, en Bohême.

Mais tous ces hommes venus des quatre points cardinaux, qui du Nord et qui du Sud, ces hommes que fc le rude balai de la giierre y lance aujourd'hui ici et demain là, ces hommes que le vent pousse et amasse comme la neige, ont Tair d'être *. taillés dans le même bois ïj. On croirait, à les voir mêlés dans le rang, se touchantles coudes^ se serrant en masse épaisse et compacte contre Tennemi, qu'ils sont « collés et fondus ensemble >i< Tous s'engrènent vivement comme les rouages d'un moulin, au premier mot et au moindre signe. lia sont si bien soudés et unis que nul ne peut

les distiDguer les uns des autres. Pourquoi? Parce que

tous obéissent k Wallenstein. Ils sont tous accourus à son appel, à l'appel de ce Wallenstein qui refuse de lever douze mille hommes parce qu^ils mourraient de faim, mais qui lève soisiante mille hommes en jurant qu'il saura les nourrir* C'est lui qui les a attirés, formés; qui leur a donné leurs drapeaux et leurs chefs. C'est sur sa parole et son crédit qu'ils ont pris du service et (c suivi sa bannière jï, comme ce conscrit qui ne rôve que tambours, fifres et bruits belliqueux. C'est Wallenstein qui les entraîne. Wallenstein les anime du même esprit, de cet esprit qui <^ vivifie tout le corps et emporte, comme un souffle puissant, jusqu'au dernier cavalier (i). » Wallenstein les entretient généreusement; c'est un maître libéral et bien différent du ladre Espag'nol ■ c'est le père des soldats, 11 leur inspire une obéissance aveog:le et le respect de la discipline ; il les plie sous la même rég* le inflexible ; illeurcommunique sa froide résolution, et tous ceux qui combattent sous

{1} Mirabeau dit pareiUemetit de Farmée prussien ne que « Fréâcric fluimajl lôul ce grand corps « et le prjuce de Ligue {Remarques sur r armée aiitrichienne) : « Qu*il n'y ait qu'un seul esprit vivifiant ciui de sou souffie auime ce qui n'est que radis indi(/eslaque moles. * Cf- ce qu'a écHtde la. Grande Armée Jean de Ho'cca, le mari de M"« de Staâ, Jieutenentau a" hiissarda {Mémoires de la guerre des Français en Espagne, ^* éd. is) : « Nos troupes se composaient^ outre Jes Français, d'Allemands. d'Iialieus, de PoJonaïsj de Russes, de HolJandais et mèmt dlrlaudais et de Marnelucks. Ces étrangers étaient vêtus de leurs uniformes oaliouaux, conservaient leurs moeurs et parlaient leurs propres lances; mais malgré ces dissemblances de mœurs, qui élèvent des barrières entre les nationst la discipline militaire parvenait facilement i). totit réunir sous la main puissante d*un seul; tous ces hommes jiorl aient la même cocarde, ils n'avaient qu'un seul cri de guerre et de ralliemeni. j«

Saa ETUDES DE LITTERATURE ALLEMANDE

ses enscig-oes, tous ceux qui se nomment soldats de Friedland, se croient invincibles, se regardent comme les seigneurs du pa^s; tous commandent au bourg^eois de leur fournir logement et soupe chaude, au paysan d'atfekp à leur chariot son cheval et son bœuf. Que, dans un village, on flaire seulement de loin un caporal de Frîedland et ses sept hommes; ce caporal devient l'autorité suprême ^ règne à son gré dans la bourgade et quoique les rustauds soient supérieurs en nombre et sachentrnanierle gourdin, ils craignent le collet jaune plus encore que le visage de Satan, ils n'osent broncher ni sonHïer mot, ils se laissent traiter de chiens sans répliquer.

Aussi le général est-il le dieu^Tidole de ses soldats. Tous lui sont affectionnés et dévoués. Ils s'engagent à le défendre contre ses ennemis de Vienne, contre les limiers qui lui donnent la chasse jusque dansson camp : « Les courtisans voudraient le jeter à bas, mais nous, nous Je mainteooDs debout. » Ils vantent son bonheur à la guerre et assurent sérieusement qu'il ensorcelle la fortune et enchaîne la victoire. Ces âmes grossières et superstitieuses s'imaginent même que Wallenstein a conclu quelque pacte avec une puissance surnaturelle et qu*il dispose de moyens extraordinaires. Il a, dit TuD, un diable de Tenfer à sa solde. Non, répond un autre, il porte un vûtement de peau d'élan qu'aucun projectjîe ne peut pénétrer. Pas du tout, réplique le maréchal des logis, il se préserve de toute blessure, voire de toute contusion, de toute égratignure, par un

onguent infernal j uo onguent de circée ou d'herbe merveilleuse cuite et bouillie avec des paroles et iucantations mag^iqueSi Et voilà, pourquoi, à la sanglante bataille de Liltzen, il allait et venait sur son cheval, au milieu des balles et des boulets, le chapeau troué, les botteset le pourpointtranspercés, les traces des coups parfaitement visibles sur son habit, mais toujours calme, plein d'un sang- froid imperturbable, intact, invulnérable, /^s/, comme on dit en allemand, dar^ comme ou disait dans notre xvi* siècle. Ne lit-il pas dans les étoiles le passé et l'avenir ? A chaque nuit qui précède les gran d s (5 vénements^ les sentinelles ne crientelles pas qui vive h un petit homme gris qui se glisse à travers les portes closes pour consulter les astres avec lui ? Oui, Walleostein s*est livré à Satan, et les soldats mènent une vie de plaisirSj la vie promise à ceux qui se livrent à Satan I

Quoiqu'il ne paraisse pas sur la scène, Wallenstein, k la fois invisible et présent, s^impose donc à tous les esprits, et son nom revient à chaque instant dans les entretiens des soldats. On conte des traits de sa jeunesse et de son caractère. On narre des anecdotes de sa joyeuse vie d'étudiant^ comment dans sa gaillarde humeur il rossa son famulus à l'université d'Altdorfj comment, lorsqu'on le menait au cachot, il fit passer son caniche devant lui et donner ainsi le nom du chien k la prison. On se dit que les gens du parti de la cour, fonctionnaires et prêtres, craignent ce Wallenstein aux airs mystérieux et au visage ImpénétraMe,

Bas ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

qu'il a les oreilles très chatouilleuses et ne peut entendre ni le chant du coq ni le miaulement du chat, que la consigne est d'observer autour de sa demeure le plus profond silence. On se répète que ce simple gentilhomme de Bohême est devenu Je premier après l'empereur et que, maître absolu de l'armée, il peut tout entreprendre et tout oser. Gomme s'exprime Schiller, la silhouette seule du général se montre dans le Camp de Wallenslein^ et ce grand assembleur d'armées ne se produit pas devant nous sous sa forme vivante; mais, en écoutant parler les « bandes hardies que dirigent ses ordres »,nous comprenons que tant de puissance séduise son cœur. Son camp seul explique son crime.

Denn seine Macht ist's, die sein Hère verfûhrtf SeinLager nur erklàret sein Verbrechen.

Le petit drame de Schiller n'est pas seulement un merveilleux tableau d'histoire qui fait pressentir la trahison de Wallenstein et représente avec un relief saisissant cette singulière « armada » d'hommes de toute venue et de toute race, heureux de perpétuer la guerre et la regardant comme « le mot d'ordre en ce monde », die Losung auf Erden, C'est encore une œuvre littéraire, remarquable au plus haut degré par

le dessin vigoureux et précis des caractères. Quoique coulés dans le même moule, quoique animes du même ^oût des combats, du même amour du pîllag-e, de la même passion des aventures j les soldats de Scbiller ont chacun leur physionomie propre ; Topinion qu^ils ont de leur général et de la profession des armes, leur conduite envers les paysaus et les bourg^cois, divers traits particuliers les distiug'ent les uns des autres.

Le Croate est à la fois rapace, grossier et crédule. 11 ne connaît pas le point d'honneur et ne voit dans la guerre qu^une occasion de brigandage, n Croate, lui dit un tirailleur, où as-tu volé ce collier, )) et ce mot suffit pour nous édifier sur le compte du personnage. Tout en craignant d'être dupe, il est dupé parce qu'il ignore la valeur du bijou qu'il ravit* Il n a qu'une bravoure brutale» et sur le champ de bataille il se laisse stupidement é^ûrfj^er. II écoute dévotement le capucin et prend sa défense lorsque les autres le malmènent: « reste là, petit prêtre, n'aie pas peur. » Schiller avait, comme Laukhard, observé la bigotterie des Croates qui sellaient dansTarmée autrichienne.

Le premier tirailleur qui berne le Croate, est un Lorrain ; il suit le courant ; il est dn parti de la gaieté et de l'humeur légère, du. leichier Sinn et du lustiger Math,

Le premier chasseur a la même légèreté d'humeur, la même insouciance superbe, et c'est lui qui représente le mieux lesprit de cette armée ; dans le chœur final, il chante trois strophes sur sept* Il avait été, ce semble.

304 ÉTUDES DE UTTÉItÂTURE ALLEMANDE

étudiant et se destinait au métier d'avocat ou de notaire. Mais il a pris Técrivasserie en horreur. Ainsi que tous les hommes dVpée à cette époque, il méprise les barbouilleurs de papier et maogeura d'encre. Il fuit donc Fécole, etj comme il dit, le pupitre, les murs étroits du bureauj après avoir gaspillé en une nuit d'orgie les ducats paternels. Coquet, ptnnpaDt, couvert de tresses dar^^ent, portant au collet une jolie dentelle, étalant do belles nippes qu'il n'a certes pas achetées h la foire do Leipzig-, excitant par ses chausses, par son ling;e, par son chapeau à plumes Tenvie du trompette, il ne veut pas retrouver au camp la corvée et la g-alère, Flolt uad massif/ ) telle est sa devise; faire chère lie, voir tous les jours quelque chose de nouveau, jouir du moment présent, ne reg-arder ni en avant ui en arrièrej tel est son programme. S'il a vendu sa peau à Tempereur, c'est pour être quitte de tout souci. Avec quelle verve et sur quel ton de jojeujE compagnon il raconte sa vie passée I On l'a vu combattre tour à tour sous les drapeaux de Guytave-Adolphe, de Tilly et de Télecteur de Saxe. Mais Gustave était le bourreau de ses soldats ; il avait transformé son camp en église ; il sermonnait SCS gens du haut de son cheval pour peu qu'ils fussent en g-aieté; il les forçait d'épouser les femmes qu'ils avaient avec eux; il faisait dire la prière matin et soir, sitôt que le tambour avait battu la diane ou la retraite. Notre chasseur n^y put tenir: un temps de galop, et il entrait dans un rég^imcnt de la Ligne catholique. Là, au moins, plus de règ^lements sévères, plus d'orai-

sons, plus de prêches. Du vin, le jeu, des filles à foison î Tilly, dur pour lui-môme, permettait tout au soldat. Mais la fortune rabandonna, et le chasseur passa chez les Saxons. Pourquoi rester dans les rau^ d'une armée défaite et à jamais humiliée? Fallail-il suivre dans leur désastre les bandes de TiUy? Fallait^ il setrufuer de porte en porte avec ces vaincus qui n'avaient plus de prestig:é et o^essujaieut que des rebuffades? Mais quelle guerre étrange menaieot les Saxons! Que de façons, que de cérémonies, quede compliments à leurs amis les ennemis ! Ils leur tiraient des coups de chapeau au lieu de coups de carabine (i). De dépit le chasseur courut au camp de Wallenstein, et Jà, ou tout ag^raud air et bonne façon, il ne pense plus à déserter; là il est dans sou élément; là, il marche hardiment et d'un pas assuré, piétine le hourg'eois comme son général piétine les princes. Wallcnstein, dit-il, veut fonder un empire de soldats, mettre le feu au monde et rincendier,

embraser de ses mains le couchaot el Taurorii,

et ce dessein n*a rien qui lui déplaise.

Les deux arquebusiers forment avec les deux:

chasseurs un frappant contraste. Ils appartiennent au régiment de Tiefeabach et ont vécu à Brie^, en Silé-

(i) Le mol est du prince de^ Lî^ne, parlant de la ^uerr« de Sept Ans, « Les vedettes fumaient ensemble, les troupes légères piUaienl de concert, et "c'était une plaisanterie d*éti-e prison nier de guerre, elc, ^ Cp. A, Chuquet, /a Première Invasion priiS' sienne, pp. ut -iî3,

sîe, île la vie calme et pacifique de garnison. Aussi les Waîlemteiner les regardent-ils comme des courtauds de boutique ; le premier chasseur les nomme avec mépris des compa gênons taille iirs etg^antiers, des savonniers, et leur reproche d'ignorer les usages de la guerre. Ils sont soldats malgré eux et ne prennent part à la lutte qu'à contre-cœur, avec le désir qu'elle soit terminée au plus vite dans rintérfil de Tempire et de Tempereur* Le premier arquebusier déplore le destin des paysans et ne parle d'eux qu'avec pîtîé,'ll ose dire qu'ils sont des hommes, tout comme les soldats^ qu'ils se font voleurs par d^^sespoir, que leur ruine les entraîne au larcin. Il ne voit dans la guerre que misère et fléau: der leidige Krieg! Ne croit-on pas eotendre un bourgeois qui soupire après la paix? Il reconnaît que Wallenstein est puissant et fort habile; mais il ajoute que le duc est bel et bien, comme tout le monde, sujet de Tempereur* Il défend avec obstination Taiitorité de Tempereur ; il déclare à ses compagnons qu'ils sont au service de l'empereur, non deWallensteiû, el que Tenipereur est celui qui les paie ; si ou lui objecte que Tempereur ne paie pas, il réplique que la solde, si arriérée qu'elle soit, se trouve en bonnes mains, et il s'éloigne lorsque ses camarades convieûncDt de sVnir pour s^opposer à la volonté impériale, a Les deux arquebusiers de Tiefenbach, écrivait Gœlhe dans le compte rendu de la Gazette générale^ contrastent avec les chasseurs de Holk: ceux-ci courent après la fortune et ne sentent leur existence que dans laf-

franchissement de toutes les règ-lcs; ceux-là sont les représentantfi de cette partie de Tarmée qui est honnête et aime le devoir (i). »

Le maréchal des log:is devine tout, comprend tout, et sait tout; il voit, dit-il, plus loin que les autres. Que Ton donne aux troupes double paie, il assure qu'on veut, non pas célébrer l'arrivée de la duchesse de Friedland, mais gagner par des largesses les nouveaux régiments. Que les généraux se rassemblent en nombre, et qu'un commissaire rôde dans le camp; il assure que la camarilla médite de *: jeter à bas y> Wall et) s te in. Qu un canonnier demande si la campag-ne s'ouvrira bientôt ; il assure que les chemins ne sont pas encore praticables. Qu'on annonce la prise de Ratisbonne; il assure que Tarmce ne s'échauffera gfuère, à cause de Tinimitié de Wallenstein et de rélecteur de Bavière. 11 sert au régiment de Frîedland et, comme un grognard de la garde impériale, comme le sergent Goignet^ il considère du haut de sa grandeur le reste de Farmée. Nous, dît-il, on doit nous honorer et nous respecter; mais les autres, les chasseurs, par exemple^ appartiennent à la masse ; ils vivent dehors, chez les paysans» ils n'ont pas les manières du beau monde, cette finesse de tact et ce bon ton qu'oji n'apprend et ne prend qu'au contact du général en chef. Les chasseurs se vantent de leurs exploits; ils rappellent les moissons foulées aux pieds, le cor de leur troupe sonnant la charge j les rapides 'assauts où, semblables

(i) On ^ait qa*an Tiefenbach&r signifie en allemaad ud philistin, un iK3urgeois.

à la flamme qui dévore les maiaoûs dans la nuit, ils s'emparent des villes et se saisissent sans pitié de qui fuit et résiste, où la jeune û\h se débat vainement dans leurs bras nerveux. Le maréchal des log-is leur réplique que le Sans uad Braus est indig-ne de Tbomme de g-uerrcj et opposant Tordre et la discipline des rég-iments de Wallenslein à la fougue brutale des chasseurs de Holk, qui ne sont à ses yeux que des irréguliers, accumulant les mots abstraits pour éblouir son auditoire, it déclare que la précision, le sens, Teptitude^ridée, Tinte 11 ig-en ce, le coup d'oeil font le véritable soldat . Nul d* ai Heurs ne connaît mieux Wallenstein que le maréchal des logis. 11 était à Brandeis et montait la garde lorsque le généralissime se couvrit devant Tempereur, Il était à Lutzen, lorsque Wallenstein parcourait les rangs sous une pluie de balles, et il a vu sur les habits de Tinvulnérable la marque des projectiles. 11 était près de Wallenstein lorsque fut prononcé le fameux mot cr la parole est libre », et ce mot» il Ta entendu plus d'une fois; il en établit le texte authentique. /cÀ stand dabei, « j'y étais s, ichivei&s besser wie^s dam il ist, «je sais mieux ce qu'il en est, » sont des expressions favorites du maréchal des logis. Il sait que le duc de Friedland a fait ses conditions à Tempereurj qu'un traité a été signé de la main propre de Ferdinand, que Wallcnsteia possède toutes les prérogatives et a plein pouvoir de conduire les opérations militaires et de conclure la paix, de confisquer or et biens, de pendre et de gracier, de nomnier officiers et colonels. Il sait que Wallenstein

est une Altesse, un prince de l'Empire, un prince immédiat comme rélectcur de Bavière, et» tirant de sa poche une monnaie à Teffig-ie du g-énéralissimej le vieux soldat prouve à ses compagnons que Wallensteia bat monnaie comme Tempereur Ferdinand. Voyez-le, lorsque survient le conscrit, approcher g-ravement et lui mettre la main sur le casque, de même que Wallenstein frappait sur Té pan le du brave. Écoutez- lo prendre un langage solennel, parler du vaisseau de la fortune et du globe du monde, affirmer superbement qu'il porte le bâton de Tempereurj que le soldat, une fois caporal, a le pied sur Téchelle des honneurs^ que Buttler, qui servait avec lui, il y a trente ans, comme simple dragon, est maintenant génëral-major et remplit le monde de sa renommée, que Wallenstein a construit Tédifice de sa puissance en s'abandonnaut à la déesse de la guerre, que lui-môme enfin. , . mais ses mérites sont restas ignorés* Il est To racle de ceux qui l'entourent et leur <l livre d'ordre ». A la nouvelle du départ de la cavalerie pour les Flandres, il déclara qu'on doit» comme dit le généml, embrasser Tensemble, et il dénonce le piège que la cour tend à Wallenstein, Il montre aux soldats ce qui fait leur force : « nous formons une masse redoutable, A et il lève le petit doigt de la main droite. Qu'on lui coupe ce doigt : il perd non seulement son doigt, mais sa main qui n'est plus qu'un moignon. Eh bien 1 les huit mille cavaliers que l'empereur envoie dans les Flandres, c'est le petit doigt de Tarméc, et, s'ils partent, elle ne

Zm ÉTCDE8 DE LITTERATURE ALLEfiLANDE

perd pas seulenieût Uû ciiiquiéme de son effectif; elle perd son prestiges. Plus de cmiole, plus de respect ; le paysan qui baissait Ja crûte se dresse sur ses erg"Ots; la chancellerie de Vienne donne les billets de log-ement et impose le menu. Et le maréchal des lù^h conclut qu'il faut garder Walïenstein : si le g*énéralissime s 'Éloigne, la banqueroute éclate ; les généraux, les colonels, les capitaines qui recrutaient des hommes à leurs dépens, qui voulaient se faire voir et se mettaient en frais, en seront tous pour leur argent I

Le premier cuirassier est le héros du Camp de Walienstein. Il ne paraît que dans la dernière scène du poème, mais il joue le rôle principaL Sitôt qu'il intervientj il se montre tel qu'il est, résolu, décidé, allant vile en besogne et sans barguigner. 11 relâche le tricheur malheureux que ses compagnons voulaient pendre, en disant qu'un soldat de Walïenstein s^abaisse et se déshonore lorsqu'il s'attable avec uu paysan pour tenter la fortune. Il est le premier qui se prononce contre les courtisans de Vienne quand le bruit se répand que huit mille cavaliers doivent se rendre dans les Flandres, le premier qui crie au complot, à la conjuration, et qui propose de s'implanter, de s'enraciner en Bohème. Quoi l les gens qui, sous des lambris dorés, jouissent de la faveur impériale piomèneraient à leur guise Tarmée comme uu troupeau, Tarmée qui peine et pâtit pour faire de Ferdinand le plus grand potentat et l^arbilre de la chrétienté I Mais rien conlre la discipline î Pas de révolte, pas de pronunciamento ; il de-

LE CAftfP DE WALLENSTEIN 311

lïiaade que chacun expose la cbose à son corps et fasse raisoDU abl eni en t son rapport aux camarades^que chaque régiment rédige un mémoire et proteste que ni la violence ni la ruse ne Téloig-neroot de Wallenstein^ que cette pétition soit soumise respectueusement à Max Piccolomini, qui sera Forateur de tous les régiments. Il est soldat jusqu'à la mol^lle, et il s'enrôla jadis, non pas pour mener une vie joyeuse et désœuvrée, comme le premier chasseur, mais par amour du métier. Il a couru le moade ; il a servi différente maîtres, T Espagne, Venise, Napies; mais le seul habit qui lui plaise est sa cnirassc de fer. Il sait que le soldat erre fugitif sur la terre et passe en étranger devant les villes éclatantes et les riantes prairies, que le soldai ne se mêle jamais aux fêtes de la vendange et de la moisson, que le soldat n'a ni feu ni lieu; mais soldat il est, et soldat il reste* Que les uns s'évertuent pour arriver aux emplois les plus élevés ; que les autres se confinent dans une honnête prafession pour goûter en paix les joies delà famille. Lui, veut vivre et mourir libre, et du haut de son cheval regarder avec dédain les misères d'ici-bas. 11 n*a pas de désir, et ne songe à dépouiller personne, à hériter de personne* Si la guerre est cruelle, il se conduit humainement^ tout comme son jeune et loyal colonel Mas Piccolomini; il a compassion du bourgeois et du paysan; il n'est ni meurtrier ni incendiaire. Mais peut-il laisser prendre sa peau pour un tambour ? Et qui lui en voudra d'être plutôt le marteau que l'enclume ? 11 n'y peut rien changer,

et il va son chemin, ainsi que dans une charge où nul

ne se soucie du voisin, où le cavalier galope et pousse en avantj passe même sur le corps du frère^ du fils dont la plainte lui déchire J'dme. Un sentiment g-éoércux, Vhouneur, Tanime et le soutient. S'il pouvait, il interdirait le métier desarmesà quiconque Texercesans noblesse ni fierté, et il déclare que le soldat doîts^estîmer, se respecter, s'honorer soi-même, doit g-arder au fond du cœur le sentiment de sa dîgfnité personnelle : pour jouer bravement sa vie, il faut mettre quelque chose au-dessus d'elle, et ce quelque chose que le soldat nomme son bien propre, ce quelque chose qui, pour lui, a plus de prix que Tcxistence, c'est Thon aeur. On a dit que le premier cuirassier était un idéaliste parmi des réalistes, et Caroline de Wolzo^en écrivait que ce Wallon lui semblait une figure presque homérique, Il rappelle les personnages de Servitude et grandeur militaires. Comme Vig:ny et avant Vijçny, Schiller a mis dans la bouche de son premier cuirassier le nom d'honneur <f qui rend grave quiconque le prononce i>, et il lui a prêté cette religion, cette foi puissante qui, selon le mot de réerivain français, règne en souve^ raine dans les armées et se tient debout au milieu de tous nos vices :

Ja, uûbtr's Leben noch jehi dié Ehr* !

Le pcr^îonnage de la vivat>diére fut peut-être suggéré à Schiller par Goethe qui vécut dans le monde des camps et qui trace^ en son récit de Texpédilion de

LE CAMP DE WALLENSTEI]^ 31 f

Champagne, le piquant portrait de plusieurs canti nieras. Schiller lui a donné le nom d'une jeune fille qu'il avait connue pendant son séjour eu Saxe, Gustel do Blasewïlz, Lorsqu'il se rendait à Bhiaewitz avec Kôrner pour voir le maître de chapelle Naumann, il s'arrêtait chez la mère de Gustel^qui vendait à boire. Mais Guslel fit un beau mariag-e : elïe épousa l'avocat Renner qui devint sénateur, et elle garda rancune au poète qui Tavait immortalîs<5e de si fâcheuse façon, La vivandière de Schiller a eu des malheurs. Elle courait le pays en compajg^nie d'un Écossais, et le coquin Ta plantée là, emportant toutes ses économies et lui laissant un enfant sur les bras. Néanmoins elle raconte ses aventures avec bonne humeur. Elle est allée de Temeswarà Stralsund^ de Stralsund à Mantoue, deMantoue à Gand, de Gand à Pilsen, ruinée quelquefois^ riant toujours et ne désespérant jamais, habile à rétablir ses affaires^ prêtant de l'argent aux officiers et même aux généraux, encaissant de vieilles créances sur la terre de Bohême. Un mot du chasseur nous apprend que CCS messieurs du régiment se l'arrachaient jadis et se disputaient son et joli petit masque »,

La présence du capucin au camp de Walleuslem n'a rien qui surprenne : dans l'armée de Friedland, dit le premier chasseur^ personne ne vous demande quelle est votre croyance. L'intraduisible discours qu'il prononce n'est qu^un centon. Mais il est impossible de prôner la vertu et de déblatérer contre le vice en un langage plus grotesque, d'accumuler davanta^^e

IM ÉTUDES DE LlTTÉftATUKE ALLEMANDE

on un sermon les traits bizarres^ les calembours et les jeux de mots, d'entremêler plus étrangement Jes pieuses invectives et les citations de la Bible, de porter dans la prédication une verve plus (rîviale et d'unir à ce point le solennel et le plaisant, a Qui ne reconnaît dans cette rhétorique, dit Gœthe, Fécole où s'était formé le Père Abraham a Sancta Clara ? Qui ne rit de l*apparition de cet eccléfiiastique barbare ? Cependant le poète atteint un but sérieux ; nous voyons déjà se former une opposition vive et puissante contre le généralissime. Ce moine ne parlerait pas de la sorte, s'il n'avait pas un appui et comme une réserve, si le moment n^était pas venu de sonder Tarmée et de produire un mouvement contre Wallenstein, »

Tels sont les personnages que Schiller a tracés dans le Camp de Walienstein, Il n'est pas inutile de remarquer que le caractère des soldats correspond au caractère des généraux qui les commandent et qui paraîtront plus tard dans les Piccolomini et dans la Mort de Wallênsteîn, Le premier cuirassier a la même franchise de lan^a^e et la même noblesse de sentiments que son colonel Max. L'arquebusier reste obtinémeût fidèle à l'empereur et prendra parti contre le duc de Friedland, tout comme son chef Tîefenbach. Le maréchal des lo^is rappelle k quelques ég-ards le g-énéralissîme dont il cite et commente les paroles ; c'est un Wallenstein au petit pied. Le trompette approuve docilement le maréchal des log'îs; on peut dire qu*il est le Terzky de ce Wallenstein, Le Croate a plusieurs traits

d'isolani* Le poète â su façonner les soldais à la resse mbiancedes f^énéraux.

On peut faire de ci de là quelques meûues critiques, Schiller substitue Questeuberg, qui fut Tanii de Wallensteio, au Père Quiroga, Il oublie de dire que Tact ion du Camp se passe un dimanche, et Ton s'étonne que le capucin reproche aux soldats de tourner le jour dominical en ridicule. Le maréchal des lo°^is déclare que les soldats viennent de recevoir double paie, elle trompette se plaint plus loin qu^ils n'aient rien touché depuis quarante semaines.

Mais le Schiller du Camp de Wal le nsie in n'est plus le Schiller des Brigands et de Fiesgue. Il s'efforce de sonder les cœurs, de les mettre à nu dans la vérité et la variété de leurs mouvements. Son imag-inatiou r/a pas forg^é le monde qu'il nous présente. 11 ressuscite une des époques les [plus importantes de Thistoire et nous fait pénétrer dans les âmes avides et batailleuses des condottieri de la g-uerre de Trente Ans. Il déploie devant uous un vaste et vivant tableau ou tout, personnages et épisodes, produit l'effet de la réalité. 11 n'avait pas lu SïmpiicissimuSy celte peinture si véridique, si saisissante de TAllemag^ne au temps que las Alsaciens

nomment encore le temps des Suédois. Mais son drame rappelle, en bien des endroits, le roman de Grîmmelshausen (i). Nous voyons dans le SimpliciS" simns comme dans le Camp de Wallenstein les soldais piller le paysan. Nous les voyons jouer aux dés et se voler leur arg'ent avec des dés pipés remplis de plomb ou de mercure qu'ils nomment « pays-bas» lorsqu'ils les font glisser sur la table ou le pays hauts » lorsqu'ils les jettent de haut. Nous les entendons proférer les mômes jurons et tenir les mêmes propos que les cavaliers de Wallenstein. Ils croient que certains hommes peuvent être invulnérables grâce à des talismans, à des caractères ou billets marqués de signes cabalistiques et Simplex raconte que le prévôt de son régiment était un vrai magicien qui se rendait dur; que lui-même passait pour aussi dur que le fer et Tacier ; que les princes Je la maison de Savoie avaient cette réputation parce qu'ils descendaient de la race de David ; qu'aucun d'eux ne pouvait être atteint ou blessé par un coup de fusil ; que le meilleur tireur du prince Hermannde Schauenbourg avait en vain déchargé son arme sur le prince de Garignan (2). Le héros de Grimmelshaosen ne dit-il pas, comme le dragon, que la vie du

(1) Cf. Simplicissimus, éd. Kôg^el, 78, i5o, 159, ao6, 244» 35ît 522.

(a) A Valmv, les soldats prussiens expliquaient l'intrépidité de Frédéric- Guillaume II en se disant tout bas qu'une tête couronnée ne pouvait être atteinte que par un boulet d'argent, que les 1 ois (le Prusse avaient toujours possédé le secret de se rendre invulnérables et quMls étaient les seuls souverains d'Europe qui fissent lu ^erre parce qu'un enchantement les protégeait contre les balles (Laukhara, Meiriy II, 167).

LE CAMP DE WALLEKSTEIN 44f

soldai est la vie de rhomme libre; comme le premier chasseur, qu'il allait tantôt ici tantôt là, de même que la bourrasque ; comme le capucin, qu^il ne sait s'il est parmi des chrétieas? Les compîjgoons de Simplex nesontils pas, comme le secoud chasseur, un peu fanfarons et ne vantent-ils pas et leur butin et leurs prouesses d'amour? Les discours du premier chasseur ne ressemblent-ils pas au récit d'Olivier qui s'attache successivement aux Impériaux, aux Suédois, aux Hollandais? Cet Olivier, comme Buttler, comme Aldringen, petit copiste du prince-évêque de Trente, qui commença par porter la pique et obtînt tous les grades, comme Jean de Werth, qui fioil par être baron et mari d'une comtesse, comme Wallenstein qui, suivant le mot de Grimmelshausen dans le Raili^tûbel Piutonis, devint, de simple gentilhomme^ un puissant seigneur et osa viser au trône royal, comme le maréchal des logis — slln'a^ vait eu du guignon — cet Olivier n espère-t-il pas monter de degré en degré jusqu'au généralat? De même qu'Olivier, Simplex ne comptait-il pas qu'il pourrail avec le temps s'élever très haut, qu'il serait un grand homme, ein ^rosser Bans? Dans un autre roman deGrimmelshausen, la Vie de Coarafje, ne rencontrons-nous pas une Gustel, une aventurière qui parcourt TEuropCj perd tous ses maris et fait le métier de vivandière après avoir été madame la chef d'escadron et madame la capitaine?

Jamais, dans ses œuvres précédentes, Schiller n'avait plus heure uscmeut choisi ces détails saillants et

trouvé ces expressions frappantes qui mettent sous les yeux les hommes et les choses. Il avait été à Técole de Gœthe, et ses entretiens avec son ami de Weimar avaient rendu son observation plus profonde, plus pénétrante. On crut même d*abord que Goethe avait collaboré au Camp de Wallenstein d'un bout à l'autre. Il est sûr qu'il composa tout exprès un chœur de soldats qu'il envoya le 6 octobre 1798 k Schiller. Mais ce chant ne fut pas inséré dans le drame, et Gœthe n'a donné quedeux vers à l'auteur du Cam/j.Loi^sque, dans la première scène, le futé paysan se glisse vers les tentes pourjouer avec les tirailleurs, il nous apprend qu'il a des dés pipés. Goethe désirait que Schiller eût indiqué l'orig^ine des dés (« Schiller, dit-il, ne motivait pas les choses avec soin »,) et de sa main il écrivit dans le manuscrit ces deux vers que Schiller conserva : « Un capitaine qu'un autre tua m'a laissé une paire de dés qui forcent la fortune. » Quelques lignes plus loin, Gœthe, croyant que la perruque (la perruque du conseiller impérial) n'était pas alors en usage, avait proposé de remplacer deux vers. Schiller disait : « lit toutes ces rumeurs, et tous ces envois. — Oui, oui. — Et la vieille perruque de Vienne... »; Gœthe voulait mettre : « Et toutes ces rumeurs, et ces espionnages, et ces cachotteries, et ces nombreux courriers — oui, oui» cela signifie sûrement quelque chose. — Et ce raide collet d'Espagnol. » Schiller n'admit pas celte correction.

Il se servit toutefois de l'iambique rimé que Gœthe

■j^^ÊÊk

avait employé dans leJahrmarktsfest et dansle Faust, Plusieurs vers sont lourds, disgracieux, inexactement rimes, et Ton sent en certains endroits que Je poète n'a pas eu le temps de polir entièrement et de limer son œuvre. Néanmoins, la plupart des vers ont J aitura aisée et rapide. La langue est du meilleur aloi, ferme, nerveuse, franche, pleine de mouvement et de saveur. Schiller a su très souvent attraper le ton populaire. Il met des proverbes dans la bouche de ses personnag-es ; le paysan dit par exemple que ce qui vient de la ûàie s'en retourne au tambour, qu'il reprend par cuillerées ce que les soldats lui ont pris par boisseaux^ et lorsque ce rustre, convaincu de tricherie, est sur le point de périr par la corde, le maréchal des logis prononce ce dicton: « à mauvais métier mauvais salaire, » 11 emploie des mots crus ou familiers (i) et des expressions de la Bible (2). Il use de Tali itération (3), de la contraction, de Télision (4). Il supprime le pronom persoonel (5), Il rejette parfois sans raison apparente le verbe à la fin de la phrase; mais cette construction, que le savant Opitz avait désapprouvée et re^^^ardée comme une mar-

(i) Fell, saafen, fressen, Jleckerit ailes, bass, mit Permisse flexion faible des Doms fcminins au datif siaj^ulier {in der* Son-' nen, au/ der Messen, vor dev Stubçn^ aas seïner Kasserit in dei* Wûstenf von der Lehren), emploi du verbe atixiliaire thun [tfiât bedeuten, thàt fûllen, thài verkehren) el du nronom ^ach qui, comme noire « vous •, bien qu*e2plétif, prête à la phrase une tournure énergique («me? euch gar frottige Kameraden^ ritt er eta^h).

{i) Kinaer und Kindeskind ; wo wir anpochien, war nichi anfgethan; einen neuen Menschan fiat er ^ingezogen ; keia blûibend Quartier.

(3) Oemunkel und Gesehicke, mit Leiù and Leben, etc.

(4) Fûrcht, verpjlichtf sag\ thtil\

(5) Haben pour wir hab^n.

iît ÉTUDES DE LITTÉRATURE ALLEMANDE

que de coatratate et de gène, est naturelle à la poésie allemande; on la trouve déjà dans les Nibelun^en et Schiller y recourt, ainsi que Gœthe, non seulement par cortiniodité et pour la rime, mais parce qu*il fait parler des gens du peuple (i). Il mêle d'ailleurs à ses vers des termes de l'époque et des mots étrangers qu'il emprunte aux sources du temps (2). Sa langue convîeat donc à ses personnages, paysans et soldats du ïvii* siècle, brusques, rudes et fort peu raffinés.

Ce petit drame eut une grande influence sur les esprits. Théodore Kôrner, fervent disciple et imitateur de Schiller, le savait par cœur. Durant la campagne de r8i3, le jeune poète ne se contente pas de chanter au bivouac avec ses compagnons le Chant des crwaliers ; il cite à tout instant le Camp de Wallensiet'n. Le second chasseur de Schillerdit qu'il se jettera volontiers dans la mêlée, qu'il traversera, s'il le faut, les eaux impétueuses du Rhin, qu'un homme sur trois sera perdu, mais qu'il ne fera pas de simagrées : Kôrner écrit, et à diverses reprises, qu'il envisage le danger sans frayeur, bien qu'il sache qu'un homme sur deux sera perdu. Il compare la troupe des chasseurs noirs, de Liitzow au camp de Wallenstein, assure que les

{ 1 } Deine Mûtsc mir woi gefâîlt ; Gàste dort eu bedienen sind ; der Croal es guns anders trieb, etc. Cf. Opitz, Buch von der dôutsiihen Poeterei^ eJ. Braune, 3.

(a) Knechi (soldai), tieiterskneckt (cavalier), Feldhanptmann (comme Qd as it en chof) , Commendant, Fatalitàt , Praktiken , D^speraiion, Ordenanzm^ Dévotion, victorisiren, respectiren,. abstmderiich.

LE CiiMP DE WALLEXSTEEN

volontaires sont, comme les soldats de Friediand, venus de tous les points de Thorizon ainsi r^uc des flocons de neige amassés par le vent, mais que « l'esprit génè^ rai du corps a saisi passionnément tous les cœurs n. Un mot du Camp lut donna probalilement Tidée de sa Chasse de Lfitzow. a Nous nous appelons, disait le second chasseur, la chasse sauvage de Friedland, et Ton connaît le cor des chasseurs de Holk; rapides comme le déluge, nous sommes là ; enfants et petits-enfanls parleront de nous dans cent ans et encore cent ans. » Pareillement, les chasseurs do Ltitzow s'appellent la chasse sauvage, die wilde Jaf/d ; eux aussi ont des « cors retentissants )) ; ils s'avancent rapides comme la lueur de Torage, et « des neveu 3c aux arrière-neveux, on redira leurs faits et gestes »,

TABLE DES MATIEKES

GOETZ DE BERLIGHINGEN

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