‹ Études de littérature, ancienne & étrangère: ancienne & étrangèreChapitre 2 sur 25 · ET DB LÀ MANIÈRE DE LE TRADUIRE · texte numérisé non relu

ET DB LÀ MANIÈRE DE LE TRADUIRE

inexacte , fautive, altérée par des éditeurs. Mais cet heureux travail qu'il avait fait sur la traduction d'un ouvrage, artificiel dans son origine, et, chose unique, rendu naturel par la traduction , il a voulu le tenter, de prime abord , sur le plus naturel des écrivains, sur un écrivain vraiment simple , sur Hérodote.

Il s*estdit que le français de notre temps, et, en remontant plus haut, que le français de cour et d'académie n'était nullement propre, avec ses formules de politesse, sa pompe et sa bienséance , à rendre les libres récits , les tours irréguliers , et les paroles expressives du vieux historien de la Grèce ; il s'est moqué de Larcher, qui a traduit Hérodote dans un français moderne selon lui, et, selon nous, d'aucune époque, idiome froid, insipide, sans date ni caractère. Partant de là , il a voulu opposer notre naïveté refaite à la naïveté d'Hérodote , notre gaulois à son grec; et, comme il possédait Rabelais, Comineset tous nos vieux auteurs , il a mis Hérodote en leur langue, prenant non pas seulement les vives allures de leur langage , mais imitant jusqu'à leurs entorses , et , s'il faut le dire, boitant comme eux. « Hérodote, disait-il, a « peint le monde encore dans les langes : son style dut « avoir, et, de fait, a cette naïveté bien souvent un peu « enfantine , que les critiques appelèrent innocence de « la diction , unie avec un goût du beau et une finesse « de sentiment qui tenait à la nation grecque. »

Cela est très-bien dit, mais ne conclut pas ; cm* notre moyen âge , et notre langue et nos mœurs d'alors n'ont

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rien de semblable. Les temps décrits par Hérodote, les temps où il vivait et dont il dépose par ses récits , et plus encore par son langage, étaient simplas, peu cultivés Xfïèmey dans le sens moderne; mais ils étaient poétique^ : les nôtres étaient barbares ; nulle liberté , pen de grandeur, une rusticité bourgeoise , et non cette belle simplicité qui respire dans les pages d'Hérodote.

Voyons les faits : je sais bien qu'à la place Mftnbert , le cordeliep Jean Petit, monté sur vin tréteau , les grands et le peuple assemblés, prononçait une longue b^ir^ngue, entr^ipélée de mots latins, pour justifier l'assassinat du duc d'Orléans , le tout dans un jargon digne de sa logique. Mais cela peut-il me donner quelque idée de cette assemblée de la Grèce aux plaine^ d'Olympie , de cette fête du patriotisme et de la poésie , pu , parmi les courses de chars , les jeux , les hymnes , Hérodote vient réciter aui^ Grecs les livres de son histoire, qu'ils applaudissent avec trsm^port , et qu'ils nomment du nom 4e$ muses? A cette fête , un jeune homme jeté dans la foule se fait remarquer, dans l'ivresse commune, par son ardeur, et les larmes qu'il verse en écoutant l'historien de la Grèce ; quelqu'un lui dit alors : « Fils d'Oluros , « et toi aussi , tu seras grand , puisque tu rép^4s d^ si « nobles larmes. « Ce jeune homme devint Thucydide. Je voudrais bien savoir si , au pied de l'échafaud où déclamait le cordelier Je^n Petit , il y avait quelque historien ou quelque or^teqr qui reçût l'enthousiasme en réoQut^nt- Mpnstrelet ou le religieux de Saint - Denis

ET DE LA HANltaB W LE TRADUIEB. ?

ont-ils js^mais eu spectacles pareils à ceux de la (jrèoe ? et leur langage , fût-il vrai pour nous , peut-il èXve hpn pour tr^uire Hérodote ?

Sans doute la langue courtisanesgue du grand si^c)^, quoiqu'elle soit assez fière dans Pasoal , dans Corneille et d^ns Bossuet, p'es^ pas très-confornoe aux mceiirs 4u ipoyen âge de la Grèce. Mais potre n^oyen âge, avep sa grossière^ bourgeoise, ses serfs, ses corporations de métiers, ses hommes d'armes et soi) commun peuple, ses levants et ses tribupani^ qui parlaient l^^in , n'est pas fait non plps pour rendre }e langage sipiple mais poétique, les tournures élégantes et pittoresques d'un historien formé par Homère, et qui fon^a Thucydide.

Ce n'est pas saps doute qu'il n'y ait dans quelques i^^onuments de ^otre vieille histoire de précieuses couleur^ que l'on pourrait assortir, pour rendre quelques tr^ts du pinceau des Grecs. Nos temps barbares ont pu )eur poésie ; car ils ont eu leur merveilleux. Joinville et Froi^ sart sont des poètes ^ leur (panière, et ont plus d'un rapport avec Hérodote ; ils racontent ce qu'ils ont yu » ou co qu'on leur a coûté ; ilp n'ont rien derrière pui^; \U ne savaient que leur laut^ue^ et avaient échappé ^u latip- Froisçftrd surtout e§t admirable daus sou langue , njoius vieux que son t^uip^ , et plein d'expressions si justes et si vives, qu'elles ue passerout pas ; sa vie ^ventureu^ , ^U servage à la cpur desi prjnce^ , ses courses lpint§|no3 Tout élevé ai?r4pssua de§ h^l^ltudes étruit^? du c}^rp qui vivait dans son cloître, ou de l'échevin qui restait dan§ s§

ville ; il a voyagé comme Hérodote , pour voir et pour faire des récits. En route , et conduisant deux lévriers au seigneur de Foix, il s'est enquis près du chevalier Espaing du Lions, comme Hérodote s'enquérait près du grand prêtre de Memphis. Son principal récit est, comme dans Hérodote, celui d'une grande invasion; il a ses héros, et, non moins impartial que l'historien grec , il les prend dans les deux partis : le Prince Noir, Talbot, Clisson, Duguesclin, Charles V.

Hérodote commence son histoire avec une sorte de simplicité poétique et majestueuse , à peu près en ces mots : « Hérodote d'Halicarnasse raconte ainsi les re- <c cherches qu'il a faites, afin que les actions des hommes M ne s'oublient pas dans la durée du temps, et que les « œuvres grandes et merveilleuses accomplies, les unes u par les Grecs, les autres'par les Barbares, ne restent « pas sans gloire. » Le chroniqueur français dit avec plus de vivacité : « Pour tous nobles cœurs encourager, « et leur montrer exemple en matière d'honneur, je, « sire Jean Froissard , commence à parler. » Puis il raconte, avec cet agréable babil du moyen ftge, comment il est venu au monde en même temps que les faits et ai>entures , et y a toujours pris grande plaisance, plus qu*à autre chose; comment leê grands seigneurs, ducs, comtes, barons et chevaliers de quelque nation qu'ils fussent, Vaimoient et le voyoient volontiers, etc.; et conunent à leur côté il a recherché la plus grande partie de la chrétienté.

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