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ETUDES U£ LITT

210 shàkspeare.

tait peu ces représentaUons religieuses souvent mêlées de désordre et d'ivresse. Ainsi, dans le Credo de Pierre le Laboureur, vieil essai d'indépendanee anglaise , Fauteur £ait dire à un moine tant soit peu réformé : u Nous « ne hantons pas les tavernes, et nous ne nous mêlons ja- « mai( sur les marchés aux représentations de miracles.» Ces représentations cependant continuèrent en présence de la réforme et jusque dans la cour de Henri VIII. Quelquefois on les fit servir à la propagation même de la nouvelle doctrine et à la dérision de Tancienne. Le jeune roi Edouard YI avait écrit un mystère sous le titre de la Prostituée de Babylone, et un prélat fort zélé pour le schisme, Baie, évêque d'Ossory, en Irlande, composa j)Iusieurs mystères , dont un , la Tentation du Christ, en vers rimes de quatorze syllabes, est une attaque contre TËglise romaine. « Quels ennemis sont «ces hommes, dit Tévêque, qui veulent écarter du « peuple les Écritures de Dieu , Tarme la plus puissante « que le Christ ait ici-bas laissée pour sauver les âmes « de Tenfer , et qui les jettent ainsi tête baissée dans le « domaine infernal? Si ce ne sont pas là des démons, « je dis qu'il n'y a pas de démons. Ils apportent le jeûne , « mais ils laissent de côté la loi écrite. Ils donnent de la « craie au lieu d'or ; de tels amis sont ceux de la bête ^ »

Wlial enemys are they, that from the people wyft hâve The scriptures of God, which are the myghty weapon That Christ left them hère their sowles from hell to save, And throw ihem headlonges into the devais domynon P

SHAKSPSAAS. 211

Voilà le langage hardi de la réforme introduit dans les mystères.

Une proclamation de la reine Marie interdit ce langage , et les anciens mystères reprirent sous son règne une nouvelle faveur. La Passion du Christ fut alors jouée plusieurs fois à Londres devant le lord maire, le conseil privé et les grands du royaume ; elle le fut dans les jours solennels, et notanmient le jour de la déclaration de guerre contre la France, en 15ô7. Moins &vorisées sous Elisabeth, les représentations des mystères se reproduisirent encore; et, lorsque cette reine, quelques années après son avènement, visita l'université de Cambridge dans l'été de 1564, les étudiants du collège royal jouèrent devant elle un mystère d'Êzéchias. Malgré la faveur croissante des théâtres profanes , ces représentations, assez fréquentes dans quelques provinces, se prolongèrent jusque sous le règne de Jacques I*', qui fit jouer pour la dernière fois à la cour, devant l'ambassadeur espagnol Goudomar , le mystère de la Passion , et en fut vivement Uâmé par le zèle amer des nouveaux puritains.

Depuis un denù-siècle alors, la curiosité anglaise avait cl^rché d'autres spectacles, d'abord bien grossiers. k ^avén^ment d'Elisabeth , en 1558 , il n'existait à Lon-

If they be no devyls, I saye Ihey are devyls non.

Tbey brynge in Castinge, but tbey leave oui scriptum est,

Cbalke tbey gcve for gold, socb fryndes are they of the Beesl.»

(1res même pas un seul théâtre régulier. Des troupes errantes de comédiens prenaient accidentellement pour salle la cour intérieure de quelque auberge , dont les fenêtres et les corridors de bois servaient de loges aux spectateurs.

Quelques années plus tard , la reine permit l'établissement fixe d'un théâtre dans Tancien monastère des moines noirs; et elle donna à une compagnie d'acteurs, au service du comte d'Essex , l'autorisation de jouer toutes comédies, tragédies, intermèdes et pièces de théâtre , autant pour Vamusement de nos bien aimés sujets, que pour notre consolation et plaisir, dit la patente royale. Bientôt ces permissions se multiplièrent; et sans parler des enfants de chœur de la chapelle royale, de la cathédrale de Saint-Paul et de Fabbaye de Westminster, qui jouaient pour la cour, sans doute dans des représentations de mystères, il y eut à Londres plusieurs théâtres destinés au public , le Globe, construit sur le bord de la Tamise, ouvert seulement l'été et alors desservi par les acteurs de Black Friars, le Jardin de Paris, leBideau, le Taureau rouge, etc. A la vérité les premiers privilèges qu'avait accordés la reine ne permettaient de représentation que le samedi , et hors des heures de la prière publique. Mais cette condition fut mal observée , et les prédicateurs puritains se plaignirent bientôt que les comédiens faisaient quatre ou cinq samédis par semaine; tant le public de la ville avait pris goût à cet amusement et le préférait même aux com-

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bats de taureaux , conservés encore pour les plaisirs de la reine, dit une ordonnasee d'Elisabeth.

Ces premiers théâtres n'étaient que des constructions en bois , sur le modèle des auberges qui avaient d'abord servi d'asile aux acteurs ambulants. Deux étages de loges et de galeries s'élevaient en demi*cercle autour d'un espace découvert qui gardait le nom de cour, et dont une moitié était occupée par la scène , et le reste par des spectateurs debout , comme ceux de notre ancien parterre. La scène était elle-même divisée en deux parties inégalement exhaussées. Une vaste toile l'abritait dans le mauvais temps ; et le plancher en était garni de paille. Mais quand on jouait la tragédie , les murs étaient tendus de noir. La représentation avait lieu le jour, et commençait à une heure après-midi. Jouer de nuit était un luxe réservé aux théâtres particuliers dé la cour et de quelques grands seigneurs. Du reste , les troupes dramatiques n'étaient jamais composées que d'hommes , la sévérité anglaise et puritaine n'eût pas souffert de femmes sur la scène. Dans les divertissements de la cour, comme à la ville , les rôles de femmes étaient confiés aux plus jeunes acteurs.

C'est ainsi qu'à diverses époques plusieurs tragédies, comédies, ou pastorales mythologiques , furent jouées devant la reine par les enfants de chœur de la cathédrale ou des châteaux royaux, par les étudiants du Temple , et par les jeunes maîtres es arts de Cambridge et d'Oxford.

21 4 shâkspbàrb.

Le premier de ces ouvrages , dans Tordre de date, est la tragédie de Gorboduc, repiésentée à la cour en 1562, deux ans avant la naissance de Shakspeare. Le principal auteur de cette pièce, lord Buckurst , le même qui présida le procès de Marie Stuart, s'entendait mieux sans doute à préparer, par un crime de cour, un sujet sanglant pour la tragédie, qu*à composer et versifier les scènes d'un drame ; car je ne connais œuvre plus déclamatoire ) et plus insipide au milieu de Thorreur, que cette tragédie de Gorboduc, dont Voltaire a donné une plaisante et véridique analyse.

La même année , on avait joué devant la reine Don mon et Pithias, Palamon et Arcite, deux drames de sir Edouard Richard , surnommé le Phénix du siècle. Peu de temps après , les Phéniciennes d'Euripide , traduites en vers par George Gascoyne, avaient excité l'enthousiasme savant de la cpur. On ne peut douter que beaucoup d'autres essais dramatiques , oubliés ou perdus , ne se soient succédé sans interruption depuis cette époque. On voit, dans quelques-uns de ces ouvrages, le passage des Moralités allégoriques à la tragédie , et le mélange des deux formes. Tel est un drame d*Appius et Virginie y où la Conscience et la Justice figurent comme personnages. Mais d'autres pièces, un Cambyse, un Vespasien, une Zénobie, un Guillaume le Conquérant, les Infortunes d* Arthur, les fameuses Victoires de Henri V, étaient toutes historiques, sauf les disparates de bouffonnerie dont s'indignait sir Philip Sidney. La

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comédie ou satirique ou romanesque naissait aussi. Une traduction des Jumeaux supposés de TArioste avsdt paru à la cour et à la ville ; et, dès 1578, la pièce de Promon et Cassandra offrait le sujet et quelques-^unes des situations que Shakspeare a empruntés dans sa Jolie comédie de Mesure pour Mesure. Parmi les réminiscences de l'antiquité, une seule pièce, jouée devant la reine en 15S4, le Jugement de Paris, par George Peel , annonçait un poète. Quelques scènes de ce drame, citées par un critique anglais de nos jours , ont un charme exquis de naturel et d'élégance. George Peel traita aussi dans la suite quelques sujets de Thistoire nationale , et fut un des rivaux de Shakspeare.

Vers le même temps , John Lilly portait au théâtre un langage prétentieux, subtil, mais non sans éclat poétique. Sa tragi-comédie d*Alexandre et Campaspe, ses comédies de Sapho et Phaon, d'Endtjmion, de Galatée, de Midas, ouvrages artificiels et faux pour le dialogue , renferment çà et là quelques morceaux lyriques pleins de grâce et de douceur. Il fut, je n'en doute pas, un des modèles de Shakspeare, pour Télégance comme pour le faux gotfct.

Robert Greene, qui, mort dès 1592 , laissa plusieurs ouvrages de théâtre , doit être aussi compté parmi les précurseurs du poète. Le premier il mit en scène cette gracieuse féerie d'Obëron qu'a immortalisée Shakspeare.

k la môme époque , le théâtre espagnol commençait à prendre sur la scène anglaise Tinfluence qu'il eut pen-

dant un siècle. Quoique Lope de Vega , de deux ans seulement plus jeune que Shakspeare , ne fût qu'au début de son inépuisable génie , plusieurs pièces anglaises de ce temps sont, pour le sujet et la forme, imitées du théâtre espagnol.

Enfin , du milieu des poètes lettrés qui , depuis trente ans , multipliaient les essais de leur talent sur les théâtres de Londres et de la cour, s'était élevé un homme doué de génie , celui que Philip a nommé une espèce de second Shakspeare; c'est Christophe Marlowe, dont le théâtre sauvage , désordonné comme sa vie , renferme d'éclatantes beautés, et une hardiesse mélancolique qui n'a pas été perdue pour Shakspeare. On ne le croirait pas , en jetant les yeux sur le premier drame de Marlowe , Tamerlan, ou le Berger scythe, en deux parties, dont l'exposition nous montre plusieurs rois , le mors à la bouche , attelés au char du conquérant , qui les accable de coups de fouet et d'injures déclamatoires. Malgré cette pièce , Marlowe avait un talent hardi , vigoureux , et capable de naturel dans les grandes choses. Échappé d'Oxford pour entrer au théâtre , sa vie , perdue dans les excès de tout genre , fut terminée par un coup de poignard qu'il reçut d'un indigne adversaire , dans une taverne de village ; et sa mémoire resta , dans un siècle religieux , entachée du reproche d'impiété, encore plus que de mauvaises mœurs. Il avait écrit, dit-on, contre la Trinité; mais je ne doute pas que sa renommée d'incrédule n'ait tenu surtout au caractère d'une de ses fictions

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tragiques. Le Fau.^t de Marlowe, comparé à celui de Goethe, est moins élégant, moins artistement bizarre , surtout moins ironique ; mais ce qui pouvait faire le pathétique d'un semblable sujet, la fièvre du doute dans une imagination superstitieuse, l'audace de l'impiété dans un cœur au désespoir, donnent à cet ouvrage de grands traits d'éloquence. La scène où Faust, touchant au terme de son bail avec le démon , attend son heure fatale , produit une illusion de terreur dont il semble que le poëte ait été obsédé lui-même. « Faust! tu n'as « plus qu'une misérable heure à vivre; et, après, tu dois u être damné éternellement! Arrêtez -vous, sphères « toujours mouvantes du ciel; arrêtez-vous, afin que « le temps puisse cesser, et que minuit n'arrive ja- « mais !

« Les astres suivent leur cours; le temps se précipite; « l'horloge va sonner; le démon va venir, et Faust sera « damné. Oh! je me sauverai vers le ciel ! quelle main « me rejette en bas? Regarde sur quel point le sang du « Christ brille au firmament : une goutte de ce sang me « sauvera. Oh! mon Christ!... Ne me déchire pas le cœur u pour avoir nommé le Christ; je veux l'appeler encore, tt Oh! épargne-moi, Lucifer! Où est-il maintenant? est- » il parti?... Voilà son bras menaçant, et son visage en- ^ nemi. Montagnes et collines, venez, venez; écroulez- « vous sur moi , et cachez ma tête à la colère du ciel ! . .. « Rien!... Je veux m'enfoncer dans les entrailles de la « terre. Terre, ouvre- toi! Non... oh! non, elle ne veut

218 SHAKSPEARB.

» pas me recevoir. Vous , étoiles qui présidâtes à ma nais-

« sance , vous qui m*avez départi pour lot la mort et Ten-

« fer, attirez vers vous Faust, comme une vapeur légère

u pompée dans les flancs du nuage qui grossit au loin;

« afin que , lorsque^vous me vomirez dans les airs, mes

«< membres déchirés* tombent de votre bouche fumante,

« mais que vous laissiez mon âme monter et atteindre

«auxcieuxl

{L'horloge sonne.)

u Oh ! la demi-heure est passée ; Theure entière le sera

« bientôt. Oh ! si mon âme doit souffirir pour mon péché ,

« mettez quelque terme à ma punition I que Faust vive

« en enfer mille ans, cent mille ans, et qu'à la fin il soit

« sauvé I U n'est point accordé de terme aux âmes con-

« damnées!... Pourquoi n'es-tu pas un être ctéé sans

a ftme? ou pourquoi est-elle immortelle, cette âme que

« tu as? Pythagore, si la métempsycose était vraie,

« cette âme sortirait de moi , et je serais transformé

« en quelque béte brute. Les bétes sont heureuses,

«< car à l'instant où elles meurent, leurs âmes aussitôt

<( se dissipent, et rentrent dans les éléments; mais la

« mienne doit vivre encore, pour être tourmentée

u dans l'enfer. Maudits soient les parents qui m'ont en-

« gendre !

{V horloge sonne minuit,)

« Voilà l'heure! voilà l'heure! Maintenant, ô mon « corps , disparais dans l'air, ou le démon va t'emporter « dans le fond de l'enfer ! Oh ! mon âme , change-toi en

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« quelque goutte d'eau , et tombe dans t*Océan , pour « n'être jamais retrouvée ! »

(Le tonnerre éclate, et les démons entrent.)

Le reste n'est pas indigne de cette scène : çà et là brillent de sombres lueurs qui semblent s'être réfléchies sur Hamlet ; et Milton , ce génie original , qui a tant imité, n'a peut^tre surpassé nulle part la définition idéale que Marlowe donne des enfers, dans cet ouvrage tout plein de leur puissance. Faust demande où est l'enfer : « L'en- « fer, lui répond Méphistophélès, n'a pas de limites, et « n'est pas circonscrit à un lieu particulier. Où nous « sommes , là est l'enfer ; où est l'enfer, là nous devons « toujours être. Enfin, pour tout dire en un mot, quand «l'univers se dissoudra, et que chaque créature sera « jugée , seront enfer tous les lieux qui ne sont pas le M ciel. »

Marlowe donna aussi l'exemple de l'horreur tragique poussée au dernier degré ; et , à cet égard encore , il doit avoir agi sur le caractère du drame anglais dans Shakspeare. Sa tragédie de l'Empire du Vice est un ramas de tableaux hideux , tels que pourrait à peine les rassembler l'imagination artificielle d'une littérature blasée. Marlowe semble se jouer de ces horreurs, en se faisant, comme dit un de ses personnages , « une lyre toute composée « d'ossements de morts espagnols! » Mais, ce qui était plus difficile , et ce qui importe plus aux annales de l'art, Marlowe, le fantastique et horrible Marlowe, a su trouver avant Shakspeare les fortes et simples couleurs du

drame historique moderne. Sa tragédie de la Mort d'Edouard II ouvre cette source tragique de Thistoire d'Angleterre, où a puisé le peintre de Richard III. La scène de Temprisonnement d'Edouard , celle de son abdication , celle de sa mort enfin sont d'une grande énergie; et si, dans ce dernier tableau, la situation ramène le poète à son goût naturel pour les spectacles de souffrance matérielle et d'angoisse funèbre, il y porte du moins une éloquence pathétique. On nous excusera de citer cette scène.

Le cbùteau de Berkley. Le roi est resté seul avec Lighlborn.

EDOUARD

Qui est là? quelle est cette lumière? pourquoi viens-tu?

UGHTBORN.

Pour vous consoler, et vous apporter de joyeuses nouvelles.

EDOUARD

Le pauvre Edouard trouve peu de consolation dans tes yeux, méchant. Je sais que tu viens pour me tuer.

LIGHTBORN.

Pour vous tuer ! mon gracieux seigneur. Il est loin de mon cœur de vous faire mal. La reine m'a envoyé pour voir comment vous êtes traité , car elle est sensible à votre misère. Et quels yeux peuvent s'empêcher de répandre des larmes, en voyant un roi dans ce déplorable état !

EDOUARD

Pleures-tu déjà? Écoute-moi quelque temps; et alors ton cœur, fût-il, comme celui de Gurney et de Matrevis, taillé dans le roc, se fondrait de lui-même avant que j'aie achevé mon his-

SHAkSPEARE. 221

toire. Ce donjon dans lequel ils me retiennent est une senliuc, où les immondices de tout le château se déchargent.

LIGHTBOnN.

Oh ! les misérables ! . . .

EDOUARD

Et là , dans la fange et Tordure , je suis resté debout l'espace de ces dix jours ; et , de peur que je ne dorme , on bat continuellement du tambour. Ils me donnent du pain et de Teau , à moi qui suis roi ! Par le défaut de sommeil et de nourriture , mon esprit est troublé , mon corps engourdi ; et je ne sens plus mes membres. Oh ! que mon sang ne peut-il sortir goutte à goutte de chacune de mes veines, comme cette eau tombe de mes vêtements souillés! que ne peut-il crier jusqu'à la reine Isabelle , et lui rappeler que j'étais autre , alors que pour elle je courus la joute en France , et désarçonnai le duc de Clermont !

LIGHTDORN.

Oh! n'en dites pas davantage, mylord; cela brise le cœur. Couchez-vous sur ce lit, et reposez-vous un moment.

EDOUARD

Ces regards ne peuvent rien receler que la mort. Je vois ma fin tragique écrite sur ton front. Attends du moins quelques moments ; retiens un peu ta main sanglante , et laisse-moi voir le coup, avant qu'il ne vieuie, afin qu'à l'instant même où je perdrai la vie , mon âme puisse être plus fermement occupée de mon Dieu.

LIGHTBORN.

Que veut donc Votre Altesse, pour se déûer ainsi de moi?

EDOUARD

Qu3 veux-tu donc, toi, pour dissimuler ainsi avec moi?

LIGIiTBORN.

Ces maius ne furent jamais tachées du sang innocent; elles ne seront pas aujourd'hui teintes de celui d'un roi.

EDOUARD

Pardonne-moi d'avoir eu cette pensée. Il m'est resté un diamant, reçois-le. Pardonne-moi cette pensée. Je crains encore , et je ne sais quelle en est la cause; mais chacune de mes jointures tremble pendant que je te donne cela. Oh ! si tù renfermes le meurtre dans ton cœur, puisse ce présent changer ton dessein et sauver ton âme I Sache que je suis un roi. Oh 1 à ce nom je sens un enfer de douleurs. Où est ma couronne?... perdue ! perdue I Et moi, je vis encore....

LIGBTBORN.

Vous êtes épié, mylord. Couchez-vous, et reposez.

EDOUARD

Mais la douleur me tient éveillé. Je devrais dormir ; car, depuis ces dix jours, mes paupières ne se sont pas fermées, ly^intenant, tandis que je parle, elles tombent de fatigue; et cependant la crainte me les fait rouvrir. Oh ! pourquoi es-tu assis là?

LIGHTBORN.

Si vous vous méfiez de moi , je m'en irai , seigneur.

EDOUARD

Non, non! car si tu as le dessein de me tuer, tu reviendras. Ainsi donc, reste.

LIGHTBORN.

Il dortl...

EDOUARD

Oh! ne me fais pas mourir. Reste cependant; ohl reste quelque temps.

SHAKSPEÀRB. 223

LIGHTBORN.

Comment , myiord?

EDOUARD

Quelque d^ose bourdomie à mes oreilles, et ^ dit que, si je m'endors, je ne m'éveillerai jamais. Voilà Tidée qui me fait trembler ainsi; mais, dis-moi donc, pourquoi es-tu venu?

LIGHTBORN.

Pour te débarrasser de la vie 1 Ici, Matrevis, ici.

EDOUARD

Je suis trop malade et trop faible pour résister. Assiste-moi , mon Dieu, et reçois mon âme!...

Un homme qui pouvait écrire et sentir ainsi la tragédie, existmt déjà quand Shakspeare vint à Londres. Et ce qu'on doit remarquer encore, cet homme avait popularisé la forme poétique qui convenait le mieux à la tragédie anglaise , le vers non rimé , mais soutenu par le rhythme et Texpression. Mario we , dans ses derniers ouvrages , avait fait de ce vers l'emploi le plus heureux pour l'effet de la scène et la vérité du dialogue.

C'est au milieu de ces premiers trésors de la littérature nationale , que Shakspeare , animé d'un merveilleux génie, forma promptement ses expressions et son langage. Ce fut le premier mérite qu'on vit éclater en lui , le caractère qui frappa d'abord ses contemporains; on le voit p^r le surnom depoëte à la langue de miel S qui lui fut donné , et que l'on retrouve dans toutes les litté-

> « Mellifluous aod honey-tongued Shakspeare. »

Mère»'

224 SAKSPUEARE.

ratures naissantes, comme l'hommage naturel décerné à ceux qui les premiers font sentir plus vivement le charme de la parole , l'harmonie du langage.

Ce génie de l'expression , qui fait aujourd'hui le grand caractère et la vie durable de Shakspéare, fut, on ne peut en douter, ce qui saisît d'abord son siècle. Comme notre Corneille , il créa l'éloquence des vers , et fut puissant par elle.

N'ayant d'autre éducation que l'exemple de ses contemporains, et l'esprit poétique déjà familier parmi eux, il paraît que Shakspeare ne se livra pas d'abord, ou du moins ne se livra pas uniquement à des essais dramatiques. Dès 1589 , on voit son nom figurer * parmi ceux des comédiens de Black-Friars, dans une supplique où leur compagnie représente au chancelier qu'elle n'a jar mais donné sujet de plainte , en portant sur la scène des matières d'État et de religion. Chargé de modestes rôles, Shakspeare dut s'employer de bonne heure à corriger, à remanier ces pièces souvent anonymes , qui étaient alors la propriété d'une troupe de comédiens, et dont elle disposait à son gré. On peut croire même que son instinct de génie se montra dans ce travail , et qu'il excita bientôt la jalousie de ses camarades, puisque, dès 1592 , antérieurement à la date certaine d'aucune de ses pièces originales, il est accusé , dans un écrit du temps,

' iVeM? Facts regarding the Life of SUakspeare, etc., from J. Payne Collier. Loadon, 183C.

d'être un parvenu plein de suffisance, une corneille parée des plumes d*autrui , et de se croire le seul ébranlescène du pays. Ces paroles satiriques de Robert Greene, qui mourut la même année , font supposer que Shak-* speare , comme acteur et comme poète , avait déjà réussi. Shakspeare , fort blessé de cette attaque, se plaignit amèrement d*un poète nommé Chetle , qui s'était fait Téditeur du pamphlet posthume de Greene ; et il en obtint des excuses, qui sont assez remarquables. « J'ai apprécié « moi-même, dit Chetle, ses manières, non moins civi- «< les que son talent est supérieur ; et des personnes consi- « dérables m'ont parlé de la droiture de ses procédés, qui « atteste son honnêteté , et de sa grâce facile , qui prouve « son art. » Shakspeare, toutefois, en publiant, Tannée suivante , un poème de Vénus et Adonis, appelle cet ouvrage \e premier-né de son imagination , soit qu'il attachât peu de prix à sa part de travail dans des drames anonymes , soit plutôt qu'avant ce travail , et pour s'y préparer, il eût composé depuis quelques années le poème dont il offrait alors la dédicace à lord Southampton , l'un des plus aimables seigneurs de la cour galante d'Elisabeth.

L'année suivante, Shakspeare dédiait encore à ce seigneur son poème de Lucrèce, aussi sévère que l'autre est libre , mais empreint également d'élégance et d'affectation italienne. Un recueil de quelques sonnets mythologiques , et d'autres vers d'amour publiés sous le titre du Pèlerin passionné, semblent compléter ces premières études poétiques de Shakspeare , qui furent entremêlées

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