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ÉTUDES DE LITT. IS

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d'expressions , d'images ^ de sentiments ; quelque chose de profond et de vmi s'y retroute. Les froides plaisanté* ries des musiciens ^ dani une salie voisine du lit de mort de Juliette , œs spectades dindifflirence et de désespoir, si rapprochés Tun de Tautre , en disent plus sur le néant de la vie ^ que la pompe uniforme de nos douleurs théà-^ traies. Enfin , ce dialogue grossier de deux soldats mon^ tant la garde , vers minuit , dand un lieu désert , Texpre»sion vive de leur effroi superstitieux , leurs récits nirïfe et populaires ^ disposent l'âme du spectateur à des apparitions de spectres et de fantômes, bien mieux que ne te feraient tous les prestiges de la poésie.

Émotions puissantes, contrastes inattendus ^ terreur et patiiétique poussés à Texoès, bouCbnneries mêlées à Thorreur, et qui sont comme le rire sardonique d'un mourant : voilà les caractères du drame tragique de Shakspes^. Sous ces pointa de vue divers, Macbeth, Roméo, iB Roi Lear, Oth$Ho, Hamht, présentent des beautés I peu près égales* Un tutre intérêt s'attache aux ouvrages dana lesquels il a prodigué lea inventions de Tesprit romanesque^ Tel est surtout Cpnbeiim^ produit assea bisarre d'un conte dé Boccace et d'un chapitre des Chroniques Calédoniennes, mais ouvrage plein de mou* vement et de charme , oui la clarté la plua lumineuse règne dans l'inti^igue la plus compliquée. Enfin il est d'autrfs piècee qui sont comme les Saturnales de œtte Imagiintion si désordcmnée et si libre. On admire beau^ coup en Angleterre là pièce qu'un de nos oritîqttea a le

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plus accablée de sa superbe raison. La Tempête parât t aux Anglais Tune des plus merveilleuses fictions de leurs poètes , et n*y a-t-il pas en effet une énergie créatrice , un mélange singulièrement heureux de fiintastique et dé comique , dans ce personnage de Galiban , symbole de tous les penchants grossiers et bas , de la lâcheté servile , de Tabjection avide et rampante? Et quel charme infini dans le contraste d'Ariel, de ce sylphe aimable et léger autant que Galiban est pervers et difforme ! Le personnage de Miranda appartient à cette galerie de portraits fémiuins si heureusement dessinés par Shakspeare ; mais cette innocence native , nourrie dans la solitude , le dis* tingue et l'embellit.

Aux yeux des Anglais , Shakspeare n'excelle pas moins dans la comédie que dans la tragédie. Johnson trouve même ses plaisanteries et sa gaieté bien préférables à son génie tragique* Ce dernier jugement est plus que douteux ; et, sous aucun rapport, il ne peut devenir Topinion des étrangers. On le sait, rien ne se traduit, ne se Eût entendre dans une autre langue , moins aisément qu'un bon mot. La vigueur mâle et forcenée du langage, les éclats terribles et pathétiques de la passion retentissent au loin ; mais le ridicule s'évapore , et la plaisanterie perd sa force ou sa grâce. Cependant les comédies de Shakspeare , pièces d'intrigue plutôt que peintures de mœurs, conservent presque toujours, par le sujet même, un caractère particulier de gaieté. Du reste , nulle vraisemblance , presque jamais l'intention de mettre la vie

réelle sur la scène ; et cela , pour le dire en passant , nous explique comment un célèbre enthousiaste de Shakspeare accuse dédaigneusement notre Molière d'être prosmque, parce qu'il est trop vrai , trop fidèle imitateur de la vie humaine ; comme si copier la nature était le plagiat d'un esprit médiocre.

Shakspeare n'a pas ce défaut dans ses comédies : une complication d'incidents bizarres , une exagération , une caricature presque continuelle , un dialogue étincelant de verve et d'esprit , mais où l'auteur paraît plus que le personnage , voilà souvent ses effets comiques. À la fantasque bouffonnerie du langage , au caprice des inventions, on dirait quelquefois Rabelais faisant des comédies. L'originalité de Shakspeare se montre toujours dans ses pièces comiques. Timon d'Athènes est une des plus piquantes : elle a quelque chose du feu satirique d'Aristophane et de la malignité de Lucien. Un ancien critique anglais dit que les Commères de Windsor sont peut-être la seule pièce dans laquelle Shakspeare se soit donné la peine de concevoir et d'ordonner un plan. 11 y a jeté du moins beaucoup de feu , de verve et de gaieté ; il s'est rapproché de V\iQ\xvewi prosmsme Ae Molière, en peignant de couleurs expressives les mœurs, les habitudes et la réalité de la vie.

Aucun personnage des tragédies de Shakspeare n'est plus admiré en Angleterre, et n'est plus tragique que celui de Shylock dans la comédie du Marchand de Fenise. La soif inextinguible de l'or, la cruauté avide et

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basse, l'âpreté d'une haine ulcérée par les affronts, y sont tracées avec une incomparable énei^ie ; et Tun de ces caractères de femmes si gracieux sous la plume de Shakspeare jette dans ce môme ouvrage, au milieu d'une intrigue romanesque , le charme de la passion. Les comédies de Shakspeare n'ont point de but moral : elles amusent l'imagination , elles piquent la curiosité , elles divertissent , elles étonnent ; mais ce ne sont point des leçons de mœurs plus ou moins détournées. Quelquesunes d'entre elles pourraient se comparer à VAmphi" tryon de Molière ; elles en ont souvent la grâce , le tour libre et poétique. C'est à ce caractère de composition qu'il faut rapporter le Songe d'une nuit d'été, pièce inégale , mais charmante , où la féerie fournit au poète un merveilleux plaisant et gai.

Shakspeare qui , malgré son originalité , a pris partout des intentions et des formes , imite aussi la pastorale italienne du xvr siècle ; et il a su fort agréablement représenter ces bergeries idéales que YAminte du Tasse avait mises à la mode. Sa pièce intitulée As you like it (Comme il vous plaira) est pleine de vers charmants , de descriptions légères et gracieuses. Molière, dans la Princesse d'Élide, peut donner l'idée de ce mélange de passion sans vérité , et de peintures champêtres sans naturel. C'est un genre faux , agréablement touché par un homme de génie. Quoi qu'il en soit, ces productions si diverses, ces efforts d'imagination si variés , témoignent de la richesse du génie de Shakspeare. Elle n'éclate pas moins

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dans cette foule de sentiments, d'idées, de vues , d'observations de tout genre, qui remplissent indi£Kremment tous ses ouvrages, qui se pressent sous sa plume, et que l'on peut extraire de ses compositions, même les moins heureuses.

On a fait des recueils des pensées de Shakspeare ; on l'a cité à tous propos et sous toutes les formes ; et un homme qui a le sentiment des lettres ne peut rouvrir sims y retrouver mille choses qui ne s'oublient paa. Du milieu de cet excès de force , de cette expression déme* surée qu'il donne souvent aux caractères , sortent des traits de nature qui font oublier toutes ses &utes. Ne nous étonnons donc pas que , chez une nation pansante et spirituelle , ses ouvrages soient conune le fond et la souche de la littérature. Shakspeare est l'Homère des Anglais; il a tout comtnencé ohes eux. Sa diction mâle et pittoresque , son langage enrichi de hardiesses et d'images , était le trésor où puisaient les élégants écrivains du siècle de la reine Anne. Ses peintures fortes et fa* milières , son énergie souvent triviale , son imagination excessive et sans frein sont restées le caractère et l'am* bition de la littérature anglaise. Halgré les vues nouvelles et la philosophie , le changement des mœurs et le progrès dea lumières, Shakspeare subsiste au milieu de la littérature de son pays ; il l'anime et la soutient , qomme , dans cette môme Angleterre , les vieilles lois , les formes antiques , soutiennent et vivifient la société moderne. Quand l'originalité a diminué, on ne s'est re-

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parlé qu'avec plus d'admiration vers ce vieux modèle si féoond et ai hardi. L'empreinte de ses exemples, ou même une analogie naturelle avec quelqu'un des traits de son génie , est visible dans les écrivains les plus célèbres de l'Angleterre ; et celui d'entre eux qui a le privilège d'amuser toute rSurope, Walter Scott, bien qu'il observe , avec une fidélité d'antiquaire , ces dlMrenées de mœurs et de costumes que Shakspeare confondait souvent , doit être rangé dans son école ; il est nourri de son génie; il a, par emprunt et par nature , quelque chose de sa plaisanterie ; il égale quelquefois son dialogue ; enfin , et c'est là le plus beau point de la ressemblance , il a plus d'un rapport avec Shakspeare dans ce grand art de créer des personnages , de les rendre vivants et reoonnaissables par les moindres détails , et de mettre , pour ainsi dire , des êtres de plus dans le monde, avec un signalement qui ne s*eflhee pas, et que leur nom seul rappelle à la mémoire.

Voilà l'immortel caractère qui, depuis deux siècles,

a fait croître et grandir la renommée de Shakspeare.

I Longtemps renfermée dans son pays , elle est depuis un

I demi-siècle un objet d'émulation pour les étrangers;

I mais, sous ce rapport, son influence a moins de force

1 et d'éclat. Copié par systènne , ou timidement corrigé , il

ne vaut rien pour les imitateurs. Lorsqu'il est reproduit

avec une affectation d'irrégularité barbare , lorsque son

désordre est laborieusement imité par nette littérature

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expérimentale de rAUemagne , qui a tour à tour essayé tous les genres , et tenté quelquefois la barbarie comme dernier calcul , il inspire souvent des productions firoides et disparates , où le ton de notre siècle dément la rudesse simulée du poète.

Lorsque, même sous la main de Ténei^que Ducis , il est réduit à nos proportions classiques et renfermé dans les entraves de notre théâtre , il perd , avec la liberté de son allure, tout ce qu'il a de grand et d'inattendu pour l'imagination. Les caractères monstrueux qu'il invente n'ont plus de place pour se mouvoir. Son action terrible , ses larges développements de passions ne peuvent s'encadrer dans les limites de nos règles. H n'a plus sa fierté, son audace; il a la tête attachée avec les fils innombrables de Gulliver. N'emmaillottez pas ce géant; laissez-lui ses bonds hardis, sa liberté sauvage. Ne taillez pas cet arbre plein de jet et de vigueur, et n'ébranchez pas ses noirs et épais rameaux , pour équarrir sa tige dépouillée sur le modèle uniforme des jardins de Versailles.

C'est aux Anglais qu'appartient Shakspeare , et qu'il doit rester. Cette poésie n'était pas destinée , comme celle des Grecs , à présenter en modèle aux autres peuples les plus belles formes de l'imagination ; elle n'offre pas cette beauté idéale que les Grecs avaient portée dans les œuvres de la pensée , comme dans les arts du dessin . Shakspeare semblait donc fait pour jouir d'une renommée moins universelle; mais la fortune et ie génie de ses

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compatriotes ont étendu la sphère de son immortalité. La langue anglaise se parle dans la presqu'île de l'Inde , et dans toute la moitié du nouveau monde qui doit hériter de l'Europe. Le célèbre évoque James ^ rapporte, en poussant un cri de douleur, que les enfonts du collège hindou et du collège imihométan de Calcutta, auxquels, d'après le principe rigoureux de la tolérance anglaise , on s'abstient de donner aucun enseignement sur les vérités du christianisme , sont élevés dans le culte et l'admiration de Shakspeare, et que souvent, aux distributions annueUes des prix, ces jeunes sectateurs de Brahma ou de Mahomet, sous leur costume oriental , déclament en anglais, avec un succès d'enthousiasme, quelques scènes des tragédies du grand poète.

Quant aux peuples nombreux des Ëtats-Unis, qui n'ont eu longtemps d'autre littérature que les livres de la vieille Angleterre, ils n'ont pas encore d'autre théâtre national que les pièces de Shakspeare. On fait venir à grands frais, d'au delà des mers, quelque célèbre acteur anglais , pour représenter aux habitants de New- Tork ces drames du vieux poète anglais, qui doivent être si puissants sur un peuple libre ; ils y excitent encore plus de frémissements et d'ivresse que dans les théâtres de Londres. Le bon sens démocratique de ces hommes si industrieux et si occupés saisit avec ardeur les pensées fortes , les profondes sentences dont Shak-

* Memoirs of Bishop James.

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speare est rempli ; ces gigi^ntesques images plaisent è des Qsprits aoeouturoés aux plus magnifiques spectadea da la nature , et à l'immensité des forêts et des fleuvea du nouveau monde. Sa rudesse inégale, ses grossièretés bizarres ne choquent pas une société qui se forme de tant d'éléments divers , qui ne connaît ni l'aristocratie ni les cours , et qui a plutôt les calculs et les armes de la civilisation , qu'elle n'en a la politesse et l'élégance.

Là , comme sur sa terre natale , Shakspeare est le plus populaire de tous les écrivains ; il est le seul j)oète peut^ être dont quelques vers se mélcoat parfois dans la simple éloquence et les graves discours du sénat d'Amérique. C'est surtout par lui que ce peuple , si habile et si actif aux travaux matériels , semble communiquer avec cette noble jouissance des lettres qu'il a longtemps négligée. A mesure que le génie des arts s'éveillera dans ces con«trées d'un aspect si poétique, mais où la liberté n'a d'à* bord inspiré que le commerce , l'industrie et les sciences pratiques de la vie, à mesure que, dans les courts loisirs d'une société libre et puissante, les plaisirs de l'imagination et de la pensée prendront plus de place , l'autorité de Shakspeare et l'enthousiasme de ses exeinples s'éten* dront sur cette littérature nouvelle.

Ce comédien du siècle d'Elisabeth , cet auteur réputé ^i inculte, qui n'avait pas lui-même recueilli ses ou^ V rages , rapidement composés pour d'obscurs et grossiers théâtres , sera le chef et le modèle d'une école poétique qui parlera la langue répandue dans la plus florissante

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moitié d*un oouvel univers. Il nourrira de sa sève puissante cet idiome transplanté ; il sera , sur cette terre nouvelle » l'antiquité et la mythologie de ce peuple immense, qui n'a pas d'aïeux indigènes; il s'avancera avec lui du nord et du midi vers l'est , et viendra rejoindre et ranimer au Mexique ce génie espagnol , dont les inspirations l'avaient précédé en Europe , et qu'il a tant surpassé par le sérieux et la profondeur. Nous aimons , nous admirons le génie dramatique de la France , si fortement expressif sans barbarie , si vrai sans bassesse ; et , malgré le découragement trop désintéressé d'un illustre écri-^ vain S nous croyons à l'éternelle durée des monuments gracieux et sublimes de notre poésie. Cinna^ Polyeucte, Athalie, ne périront jamais; on lira toujours La Fontaine et Molière* Mais quand ce nouveau monde anglais d'A^ mérique , qui se défriche et s'élabore si vite , sera peuplé comme l'Europe , quand ses bateaux à vapeur traverseront l'isthme de Panama , percé par un canal , quelle immense étendue ne parcourra pas la parole de Shakspeare, dans quels lieux lointains, et ignorés de lui , ne seront pas lus ses ouvrages, et sur quels tbé&tres ne sera pas entendu ou imité son génie !

* M. de Chateaubriand , Euai swr la Littérature anglaise.

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MSton naquit à Londres , le 9 décembre 1608. Son père, homme instruit, passionné pour les arts, ayant même un talent distingué pour la musique , exerçait dans cette ville la profession de notaire. Le» jeune Milton reçut l'éducation la plus savante ; et , dès Tâge de douze ans, son application à Tétude, et ses veilles prolongées avaient commencé d*afhiblir sa vue. Il suivit avec éclat les cours de Tuniversité de Cambridge ; Timagination de Fauteur du Paradis perdu s'annonçait par des poésies latines, où l'on ne peut méconnaître une élégance et une douceur, bien rares parmi les latinistes du Nord. Mais son humeur altière lui attira quelques inimitiés qui l'éloignèrent de Cambridge après cinq ans de séjour. Le ministère ecclésiastique avait été sa première vocation : il y renonça sans retour, incapable de plier son esprit sous le joug de l'Ëglise établie, et voulant garder l'indépendance de la foi.

A rftge de vingt-quatre ans, Milton revint près de son père , qui s'était retiré des affaires et habitait à la cam-

pagne. Il y passa plusieurs années dans l'ardeur de rétude, et embrassa presque toutes les connaissances humaines, antiquités, langues modernes, histoire, philosophie, mathématiques. La poésie latine, qu'il aima et cultiva toujours, et la poésie anglaise, qu'il devai embellir d'une gloire nouvelle , servaient seules de diversion à ses travaux. C'est à cette époque , sans doute , qu'il faut reporter la composition de quelques pièces queMilton publia plus tard, et qui sont pour peu de chose dans sa renommée. Elles indiquent seulement les fortes études et le goût profond de l'antiquité , qui se mêlaient à son génie original, et qui semblent quelquefois le ralentir sous le poids de l'érudition et des souvenirs. Ses vers latins ont beaucoup de correction et d'harmonie : ses vers anglais, qu'il n'osait pas encore affranchir du joug de la rime , sentent l'effort et la contrainte. On a beaucoup vanté , parmi ses premiers essais , V Allegro et le Penseroso, deux pièces où ne se trouve pas le contraste que promet l'opposition de leurs titres. Le génie de Milton semblait dès lors ami des idées tristes et élevées ; et le Cornus, espèce de comédie-féerie qu'il fit à cette époque, à l'imitation des Italiens, présente plus de bizarrerie que de gaieté.

Après plusieurs années passées dans l'étude et la retraite, Milton, qui venait de perdre sa mère, partit pour un voyage en Italie. Il passa par la France, dont il connaissait la littérature, encore peu formée à cette époque , et se rendit à Florence , où il eut plusieurs fois

occasion de voir le grand Galilée dans sa prison. Le beau ciel de lltalie, le spectacle de cette contrée poétique, toute pleine des monuments des arts, et toute retentis* santé de la gloire du Tasse , charmaient Timagination du jeune Anglais. Il visita deux fois Rome , où la har« diesse de ses discours sur les questions religieuses donna quelque sujet d'inquiétude à ses amis. Il fut cependant très^favorablement accueilli par le cardinal Barberini ; et admis à ses concerts, il y entendit Léonora , musicienne fameuse, dont il a célébré la voix et la beauté dans quelques vers anglais et dans un sonnet italien. Fami'^ iiarisé dès longtemps avec ]^ littérature du Midi , Milton avait composé < dans le pur toscan , des vers qu'il lut avec succès aux académies d'Italie. Mais son ambition poétique était de polir sa langue maternelle, et d'être un jour, dans cette langue , l'interprète des pensées de ses concitoyens. Il était dès lors tourmenté de l'espérance d'élever quelque grand monument à la gloire de son pays. A Naples, il fortifia cette pensée par les entretiens qu'il eut avec le marquis de Villa Manso , vieillard ingénieux et enthousiaste, qui avait connu et beaucoup aimé le Tasse , et qui parlait de lui avec cette abondance de souvenirs et de précieux détails que laisse dans la mémoire l'intimité d'un homme illustre et malheureux. Milton se sentait inspiré en écoutant l'ami du Tasse. Il lui disait , dans des vers latins dignes du siècle d'Au-* guste : « Vieillard aimé des dieux , il faut que Jupiter « ait protégé ton berceau, et que Phœbus l'ail éclairé de

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N 5a douoe lumière ; car il n'y a que le mortel aimé des « dieux dès sa naissance qui puisse avoir eu le bonheur « de secourir un grand poète ^ »

Milton souhaitait pour lui-même un tel ami , un tel défenseur de sa gloire , un aussi religieux dépositaire de sa cendre ; et il se promettait , à ce prix , de chanter un jour les antiquités nationales de TA^ngleterre, les eX'>ploits du roi àrthur, et les héros de la chevalerie. Milton avait formé à Naples le dessein de parcourir la Sicile et la Grèce , lorsque le premier bruit des troubles de TAngleterre, en flattant une passion de liberté qui n'était pas moins forte en lui que celle des vers , le rappela dans son pays qu'il voulait servir. Il quitta lentement l'Italie , en passant par Rome, Florence, Venise et Milan. D'après une anecdote rapportée par Voltaire ^ c'est dans cette dernière ville que Milton , ayant assisté par hasard à la représentation du drame italien d'un certain A^ndreini sur la chute du premier homme , vit la grandeur d'un tel sujet, et conçut le plan de son poème. L'amourpropre anglais a repoussé cette origine , et le docteur Johnson a vivement contredit Voltaire. Cependant l'anecdote est vraisemblable : le drame cité existe; et même, œ que n'a pas dit Voltaire , la seconde scène du premier acte est un monologue de Lucifer apercevant la lumière

* « Dis dilecte senex , te Jupiter sequus oportet Nascentem , et miti lustrarit lumine Phœbus Atiantisque nepos; neque enim nisi carus ab ortu Dis superis magno potertl ^Ymt pùtim, »

du jour ; et l'on ne peut nier que le mouvement et les pensées de ce morceau ne soient un faible crayon de la sublime apostrophe de Satan au soleil. Mais qu'importent ces premières traces d'imitation effacées par l'enthousiasme du poète et perdues dans sa richesse! Au reste, un motif naturel de croire que Milton rapporta d'Italie quelques pressentiments , quelques ébauches de sa grande pensée , c'est que l'on retrouve cette pensée dans les écrits qu'il fit paraître à son retour, sur des sujets peu faits pour y préparer son esprit.

En effet, Milton, revenu à Londres, dans l'année 1640, au milieu des premiers frémissements de la révolution et des attaques violentes dirigées contre l'épiscopat, se jeta d'abord dans ces querelles où l'esprit républicain se cachait sous l'argumentation théologique. Il dirigeait en même temps l'éducation de plusieurs jeunes gens, parmi lesquels étaient ses deux neveux ; circonstance qui a produit beaucoup de débats entre ses panégyristes et ses détracteurs, sur la question de savoir s'il avait été maître d'école. Paraissant uniquement occupé de ces soins obscurs, et d'une controverse qui ne l'était guère moins , il publia un écrit sur YÉpiscqpat, un autre sur le gouvernement de l'Église^, et un traité de la Réformation ecclésiastique. Mais, au milieu de disputes, on aperçoit que , sous la ferveur de parti dont Milton est obsédé , il nourrit une autre pensée , un autre enthousiasme. A

I On the reason of Church Government,

travers les syllogismes de Targumentation puritaine , il annonce qu'on entendra un jour un homme qui , dans un rhythme sublime et nouveau, chantera les miséricordes et les jugements du Seigneur. Ailleurs , se livrant à une digression toute poétique, il rappelle les noms d'Homère, de Virgile, du Tasse ; il annonce que la religion peut inspirer quelque chose de plus grand que leurs poèmes; il parle d'une dette qu'il lui reste à acquitter envers elle. « Dans peu d'années , dit-il , j'accomplirai « cet engagement : il s'agit d'un ouvrage qui ne doit pas « s'élever du milieu des feux de la jeunesse et des va- « peurs du vin , comme ces vers qui coulent de la plume « d'un amoureux vulgaire. L'œuvre que je médite ne « sera point obtenue par une invocation à Mnémosyne « et à ses filles séduisantes, mais par une ardente prière M à cet esprit étemel qui peut nous enrichir de toute « science et de toute éloquence , et qui envoie son sé- « raphin avec un rayon sacré du feu de ses autels pour « toucher et purifier les. lèvres de celui qu'il a choisi. » Enfin, jetant un triste regard sur les querelles où il s'engage , il regrette de quitter sa douce et agréable solitude nourrie d'heureuses pensées, pour s'embarquer sur une mer turbulente , emporté loin de la brillante image de la vérité qu'il aimait à contempler dans l'atmosphère paisible et pure de ses études chéries.

Les égarements où fut entraîné Milton rendent ce regret plus juste et plus amer. L'enthousiasme de la liberté, une sorte de candeur et de violence, l'ignorance

soo mtToir.

des hominei et de la vie ordinaire, Tillusion continuelle d'un esprit qui ne voit queues propres pensées , tout ce qui , dans Hilton , préparait un géhie original , le disposait aux plus coupables erreurs^ et le livrait en proie à la contagion des fimatiques et à l'ascendant des ambi* tieux qui bientdt mirent en feu l'Angleterre. Au milieu de ces controverses, Hilton avait contracté un mariage qui servit de texte à de nouveaux écrits de sa part* Sa femme, née dans une ftaiille attachée au roi , le quitta par haine de ses opinions. Milton publia successivement quatre dissertations violentes pour prouver la justice et la nécessité du divorce. Blâmé par les presbytériens, dont il avait jusque-là suivi d'assez près les maximes , il se jeta dans le parti des indépendants, et redoubla de haine contre tous les pouvoirs religieux et civils. Cette ftme altière était pourtant ouverte à de plus douces émotions. Dans le malheur de la cause royale , sa femme ayant essayé de se rapprocher de lui , une entrevue mé^ nagée par quelques amis ranima toute sa tendresse. II reçut même dani sa maison la fiimille entière de sa femme , menacée par les proscriptions du parti vain» queur^ et lui prodigua les soins les plus généreux^

Cependant la débite de hi cause royale, et la captivité de Charlea, amenaient le grand crime qui a souillé la liberté anglaise. Le l<mg parlement , si animé contre le monarque, mais capable d'un reste de Justice et d'humanité, venait d'être violemment épuré par les soldats de Cromwell; et quelques hommes furieux ou avilis

mvton. Ml

allaient Juger leur roi ^ sous tea yeun du Ôèspùls qui se Ikiaalt un marchepiad de son échafliud. Ifilton ne fiit pdnt mêlé à cette scène d1iorreur« Ami passionné de Ilndépendance , il avait publié, sous le nem A*AfMpàg»tiM, un écrit plein de force en ftveur de la liberté de la presse, que déjà Cromwell opprimait, parce que cette liberté s'élevait en faveur du roi. Milton s'était abstenu de mettre au jour, avant la ftttale sentence « un autre écrit sur la responsabilité des magistrats et des rois , oà respirent toutes les violences du puritanisme. Il parait qu'un gfand projet d'étude Tocoupait encore , et qu'il avait entropris d'écrire une histoire d'Angleterre. Mais ses talents et Tardeur de ses opinions l'ayant désigné au cfaoin de Cromwellt il fût nommé , près le conseil d'£tat , sewétaini«*interprète pour la langue latine* Cromwell, par une sorte de poliiique altière qu'il appliquait à tout, voulait âtire de cette langue le seul mode de communication avec les puissances étrangères. MUton fut Jeté, plus que Jamais, dans les passions des indépendants; et, en partageant leur fanatisme, il s'égara Jusqu'à Jufr» tifier leurs attentats^

Un livre attribué à Charles I*', et publié sous le titre de Portrait eu roi, avait redoublé l'indignation publia que contre le parlement et le tribunal régicide. Hilton y répondit par une diatribe injurieuse. Nous l'avons dit^ ailleurs : « Ces attaques contre un roi qui n'était plus ,

' Hittoire d$ Cromwell, iiv. IV.

M ces poursuites au delà du jugement y ces insultes au « delà de Téchafaud, avaient quelque chose d*abject et « de féroce, que Téblouissement du faux zèle cachait à « rame enthousiaste de Milton. » On a souvent parlé du scandale à la fois odieux et bizjtrre de son débat contre Saumaise , qui avait publié , pour défendre^ la mémoire de Charles , un livre peu digne d*une cause si belle et d'une si grande infortune. La réponse de Milton est hérissée d'une sauvage érudition. C'est le génie pédantesque du xvr siècle , enflammé d'un implacable fanatisme de liberté , et mêlant les noms de Brutus , de Samuel et de Judith pour justifier le crime de Cromwell et de Bradshaw. Milton était presque aveugle lorsqu'il commença cet ouvrage; et il se glorifiait de perdre la vue en achevant cette œuvre odieuse qu'il croyait patriotique. Aigri par les haines qu'il avait méritées , il fit paraître , en 1654 , une nouvelle Défense du peuple anglais. C'était le titre qu'il donnait à l'apologie de quelques hommes , tyrans de l'Angleterre , et désavoués par elle ; enfin il mit au jour sa propre défense ( Defensio auctoris ) , et l'on doit avouer que, s'il s'était emporté , dans ses attaques , à des violences odieuses , il se défend avec calme et dignité. En réponse à ses adversaires, qui lui avaient appliqué le vers de Virgile ,

« Monstrum horrendum, informe , iogens, cui lumen ademptum , »

il donne une espèce de description de sa vie , et même de sa personne.

On Yoit par ce récit que les bassesses de Tintérét ne se mêlèrent jamais aux passions politiques de Milton. Fanatique de bonne foi ^ il avait sacrifié sa médiocre for^ tune en dons patriotiques , pour la cause du parlement. Au républicanisme théologique de son siècle, il joignait d'autres illusions puisées dans ses études chéries et dans Tadmiration de la belle antiquité. La scolastique violente des puritains , la dictature du long parlement , lui semblaient une imitation de l'éloquence et de la liberté romaines. Son imagination rêvait Taffranchissement de la Grèce^ par les armes de la république d'Angleterre. D se livre surtout à cette espérance dans une lettre qu'il adresse à Philaras , savant Athénien , qui voya-

* Bien des années avant Milton et avant les troubles civils d'Angleterre , toiis les esprits éclairés avaient exprimé le même vœu, qui semble le cri naturel de la raison et de Thumanité. Le grand Bacon , ministre d'Ëlisabelh , avait pensé à cet égard comme le secrétaire du long parlement; il s'indignait de l'outrage que le christianisme et la civilisation subissaient depuis si longtemps, par la présence impunie et le joug détestable des Turcs au mUieu de la Grèce. Dans un écrit éloquent, de Bello saero, il invoquait contre les Barbares l'union et les armes des peuples de l'Europe. 11 était malheureusement réservé à notre siècle de trouver des sophismes pour combattre une* cause si sainte, pour en nier même la justice. Au reste, si l'occasion d'une gloire immortelle a été manquée pour l'Europe , il n'en paraît pas moins assuré que la juste cause des Grecs triomphera; ils seront d'autant mieux afAranchis, qu'ils le seront par eux-mêmes, par eux seuls. Admirable spectacle ! Dans les siècles antérieurs au nôtre , les Grecs tombés , par l'ignorance et la barbarie , presque au niveau de

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geait alors en Buropo, fuyant la hante da «on pays rt la tyrannie des Turos. Hilton » qui , toujours préoooupé de l'antiquité Uttéraini, so raganUat lui-mémai en aooep^ tant les biisnbits du parleroenti oonum un Grec nourri dans le Prytanée pour {Mîx de ses ssrrioes , aurait voulu inspirer aux Anglais la pensée d'aller seoourir la véri* table Athènes , et de ramener dans ses murs la liberté « la gloire et les arts. Mais Milton derait avoir peu de or^ dit sur les oonseils de Gromwell; et eet habile usuipateur trouvait sans doute plus fiicile et plus sûr de s'emparer de la Jamaïque.

Apràs rexpultton du long parlement i Milton , comme beaucoup d'autres indt^mdmtê» conserva près de Gromwell l'emploi qu'il avait occupé sous la républi-

lêura opprsMeun, n'auvaisat pu «lu'imparfoltsmêat profiltr d'une déllvraoca qui leur lerait arrivés du dshon i leur ssolsvsss» toii^ Joun odieux et Uiégiiioie, élait «Bepeadsot. on frémit de le dire» preeque snalogue k leur dégrsdaUoa morale. Mai» lorsque» sue* liOMiveaieQt enrichi , éclairé par la commeroe • ce même peuple s eenU davantage la force et son nabeur, lorsque le joug de la conquête musulmane, bien que moins oniel dans le fiiit» lui est de* venu plus intolérable , alors ses efforts, amenés par une nécessité invincible, ont renfermé avec tous les moUfsde religloo et d'éter^ neUe justice toutes les chances de succès. Les événements confirment chaque jour cette vérité. L'égoYsme de la politique commerciale cède à la persévérance généreuse des Grecs, On les laisse au moins se sauver eux-mêmes sous la bannière sacrée du christianisme I ils y réussiront} ils redeviendront un peuple de l'Europe ; et l'on fiiit déià des calculs pour se ménager leur alliance i au lieu d*en fisire pour perpétuer leur asservissement.

que ; et ce fougueux répuUiofun m trouva le secrétaire d'un tyran. Le protectorat était étaUi lorsque Milton publia sa seconde Défmu$ dupeiÊplê amglaiê. Déjà l'on pouvait juger que cette liberté « dont il voulait bire Tex* cuse ou le dédommagement de toutes les violences , se terminait au despotisme. U n'en célèbre pas avec moins d'enthousiasme le destructeur du trône et des libertés de l'Angleterre. On peut croire que cette imagination ar« dente , mystique , élevée , étrangère au monde , fut frap* pée des exploits audacieux de Gromwell « et dupe de son hypocrisie. L'homme extraordinaire qui fiusait de grandes choses et de grands crimes , toujours au nom de Dieu ; qui appuyait sur ses victoires le mensonge de sa mission; qui jeûnait, priait « pleurait devant le peuple; qui avait toujours à la bouche l'Ëvangile et la gloire de l'Angleterre; qui « despote dans son pays ^ humiliait les rois étrangers avec une fierté toute républicaine; ce fourbe , d'une conduite si haute et si ferme , cet impos* teur qui paraissait si convaincu, ce Mahomet du Nord et de la scolastique, ce génie puissant et inégal, mêlant tous les contrastes de grandeur et de trivialité , de raison hardie et de singularité fantasque , Gromwell , enfin, par tous les accidents de sa fortune et de son caractère, était un héros assorti , pour ainsi dire , à l'imagination sublime et bizarre de Milton. Il devait à la fois l'inspirer et le dominer.

Il est juste , au reste, de remarquer une sorte de candeur et de courage jusque dans les flatteries que Milton

296 MILTOM.

adresse à Cromwell tout-puissant : « Respecte, lui disait- «c il , Tattente qu'on a fondée sur toi ; respecte la présence « et les cicatrices de tant de vaillants hommes , qui , sous « tes ordres , ont combattu pour la liberté ; respecte les u mânes de ceux qui ont péri; respecte l'opinion des « autres peuples , et les grandes idées qu'ils se forment •< de cette république , que nous avons si glorieusement u élevée , et qu'il serait si honteux de voir disparaître. » En même temps il le suppliait de rétablir la liberté de la presse : mais , le jour même où cet écrit fut présenté au protecteur dans son palais de Windsor, un des amis les plus chers de Milton et l'un des républicains les plus désintéressés , Overton , était conduit à la Tour ; et les républicains pouvaient apprendre quel maître ils s'étaient donné.

Milton vécut dans l'exercice obscur de son emploi : l'infirmité qui le privait de la vue l'éloignait du monde ; son mérite était peu connu ; son génie poétique n'était point soupçonné de Cromvsrell et de ses confidents ; et il ne les aurait guère intéressés. A l'occasion d'un traité de commerce qui se négociait à Londres entre la Suède et l'Angleterre , Whitelocke se plaint , dans ses Mémoires , qu'un certain MîHon , chargé de traduire en latin le texte du traité, avançait fort lentement , parce qu'il était vieux et aveugle. Whitelocke était un politique habile, un des premiers conseillers de Cromv^ell : il se croyait sans doute fort supérieur au vieux secrétaire aveugle qu'il désigne si légèrement; et cependant Whitelocke, et

tous les négociateurs , tous les conseillers d'État , tous les hommes importants de cette époque , ont laissé bien peu de souvenirs, tandis que la gloire de Milton remplit le monde ; mais parmi ses contemporains , haï des uns, dédaigné des autres , il portait doublement la peine des services où il avait abaissé son génie.

Après la perte de sa première femme , qui lui laissa trois filles , Milton avait épousé une personne jeune et belle , qui mourut la seconde année de son mariage , et dont il a célébré la mémoire dans quelques vers d'une admirable douceur. Privé d*un appui également nécessaire à son cœur et à ses maux , il se maria de nouveau à une femme vertueuse, dont les soins adoucirent sa vieillesse. Alors seulement, et vers la fin de la dictature de Gromwell , il parait qu'il commença son poème ; et , par un mélange assez bizarre, il travaillait en même temps à la composition d'un dictionnaire latin , et à une histoire d'Angleterre. Mais la mort du protecteur vint le distraire. Son âme , qui n'était guérie d'aucune illusion , s'enflamma de l'espérance de voir enfin la république. D se hâta de publier un écrit intitulé : Moyen prompt et facile d'établir une société libre. U avait préparé dans le même sens une lettre adressée au général Monk ; enfin il s'occupait d'attaquer encore les abus du clei^é. Mais déjà le jeune Richard , vaine ombre de Gromwell, avait disparu; et les parodies républicaines essayées dans Westminster sous la protection de l'armée , tombaient devant le retour désiré de Charles II.

M8 mLTOM.

Un nouveau parlement avait proolamé I0 roi , et se chargeait lui*4nôme d'étendre sa sévérité sur les hommes qui s'étaient le plus signalée par leurs attentats et leur animosité contre le trône» La courte durée de la révolu* tion , en rapprochant toutes les scènes de ce drame ter^ rible , et en ne laissant vieillir aucune injure , donnait plus de vivacité k toutes les haines et h tous les désirs de punition et de vengeance. Les insultes si odieuses et encore si récentes que Milton avut proférées contre la royauté , son enthousiasme pour une liberté devenue sanguinaire , ses engagements dans le parti de Gromwell, son apologie du régicide , appelaient sur lui les regards du parlement. U fut arrêté , le 18 septembre , par ordre extraordinaire de la chambre des communes. Maia on voit, par les registres « que la chambre le fit mettre en liberté deux mois après. On a expliqué Tissue prompte et fevorable de cette poursuite par une anecdote touchante et qui mérite d'être vraie. Devenant, poète iû'* génieux, qui avait servi dans l'armée royale, étant tombé au pouvoir du parlement, en 1660 « courait risque de la vie. Milton , puissant alors , obtint qu'il ne serait pas jugé, et le fit sortir de prison. Devenant, par son crédit à la cour de Charles II , rendit la pareille à Milton » et prépara , dit^on , la décinon de la chambre. Une particularité minutieuse, mais singulière, marqua, dans cette circonstance même , et le caractère inflexible de Milton , et la force des habitudes légales que conservait dès lors FAngleterre, au milieu dea passions politiques.

MILTOlf. SOS

L'ofiBoier des oommuaoi qui avait Hilton en garda ayant voulu , d'après une da oaa tradilioni d'arbitraire qui ne manquent Jaouua i ta^^er ion priionnieri pour quelquea âiaia d*uiage , Mîlton , à peine délivré , porta plainte devant la cduunbre, et fut renvoyé au eomité des privllégee, qui lui rendit Justice.

Hilton, libre et oublié » poursuivit avec ardeur la oomposition de son sublime ouvrage. Il avait alors ctn-* quante-sîx ans. Il était aveugle > et tourmenté de la goutte^ Une vie étroite et pauvre , de nombreux ennemis, le sentiment amer de ses illusions démenties, le poids bumiUant de la disgrftce publique , la tristesse de rame et les souffirances du oorps, tout accablait Milton ; mais un génie sublime habitait en lui. Dans ses Journées rarement interrompues , dans les longues veilles de ses nuits , il méditait des vers sur un siyet depuis si longtemps déposé dans son âme , et qu'avaient mûri , pour ainsi dire , tous les événements et toutes les passions de sa vie* Séparé de la terre par la perte du jour et par la haine des hommes , il n'appartenait plus qu'à ce monde mystérieux dont il racontait les merveilles. « Donne des yeux à mon àme , n disait-il à sa muse : il voyait en lui-même , dans le vaste champ de ses souvenirs et de sa pensée. Les fureurs du &natisme , l'enthousiasme de la révolte , les tristes joies des partis vainqueurs , les haines profondes de la guerre civile, avaient de toutes parts assailli et exercé son génie. Les chaires des églises d'Angleterre, les salles de Westminsteri toutes pleines de

séditions et de broyantes menaces , lui avaient fait entendre ce cri de guerre contre la puissance , qu'il aimait à répéter dans ses chants y et dont il armait Tenfer contre la monarchie du ciel. La^religion indépendante des puritains, leurs extases mystiques, leur ardente piété sans foi positive, leurs interprétations arbitraires de TËcriture, avaient achevé d'6ter tout frein à son imagination , et lui donnaient quelque chose d'impétueux et d'illimité , comme les rêves du fanatisme.

A tant de sources d'originalité il faut joindre cette féconde imitation de la poésie antique, qui nourrissait la verve de Milton. Homère, après la Bible, avait toujours été sa première lecture ; il le savait presque par cœur, et l'étudiait sans cesse. Aveugle et solitaire, ses heures étaient partagées entre la composition poétique et le ressouvenir toujours entretenu des grandes beautés d'Isaïe , d'Homère , de Platon , d'Euripide. Il avait fait apprendre à ses filles à lire le grec et l'hébreu ; et l'on sait que l'une d'elles, longtemps après, récitait de mémoire des vers d'Homère qu'elle avait ainsi retenus, sans les comprendre. Chaque jour Milton, en se levant, se faisait lire un chapitre de la Bible hébraïque ^ puis il travaillait à son poème , dont il dictait les vers à sa femme , ou quelquefois à un ami , à un étranger qui le visitait. La musique était une de ses distractions; il touchait de l'orgue, et chantait avec goût. Au milieu de cette vie simple et occupée, le Paradis perdu, si longtemps médité , s'acheva promjfytement.

À répoque de la peste de 1665, Milton, qui avait quitté Londres, fit voir à Elwood, jeune quaker, son admirateur et son ami, une copie complète de son ouvrage, qui était alors partagé en dix chants. Deux ans après, il le vendit pour trente livres sterling, payables à des conditions qui indiquaient la défiance de l'éditeur. Le manuscrit du poème, soumis à répreuve d'une censure minutieusement tyrannique, n'en sortit pas sans difficulté. Un docteur Tomkyns, chargé de cet examen « voulait absolument supprimer le passage admirable et tout poétique où Milton, faisant allusion à une croyance superstitieuse de l'antiquité, compare la splendeur oIh scurcie de Satan à l'éclipsé du soleil, qui jette un si-nistre crépuscule sur une moitié de la terre, et trouble les monarques de la crainte des révolutions. Enfin Touvrage parut ; et ce poëme, devenu l'orgueil de l'Angleterre, n'obtint d'abord aucun succès. Le nom de l'auteur était défavorable : le sujet qu'il avait choisi attirait peu l'attention. Les amis du trône et des lois repoussaient le défenseur fanatique du régicide. Les hommes voluptueux et légers qui peuplaient la cour de Charles, les beautés célèbres, amusées par les vers galants ou satiriques des Rochester et des Waller, et par les comédies licencieuses de Wicherley, ne pouvaient éprouver que du dédain et de l'ennui pour un sujet si grave et un poëme si triste. Le frivole athéisme qui avait succédé aux fureurs des puritains, l'élégante corruption qui était alors une mode et presque un devoir,

SOS IfILTON.

Jetaient une sorte de dérision sur des chants religieux ; et le poète avait contre lui les préventions du vice, comme celles de la vertu.

Samuel Johnson , d'ailleurs sévère pour Hilton , a voulu prouver qu'on avait exagéré la froideur de Taecueil que reçut le Paradis perdu : il allègue le suffrage de Dryden , qui s'en déclara radmlrateur. Hais , en dépit de ce suffrage , le génie de Mllton fut méconnu par le public ; et son poème resta sans lecteurs. Milton poursuivit ses travaux , et publia, quelques années après , un Abréffé de t'Bistotre d'Angleterre, remarquable par la simplicité, et la tragédie de Samson, mêlée de chœurs, à rimitation de Tantlquité. On sent dans cette pièce que le poète aveugle et malheureux se met involontairement à la place de son héros, et souffre de toutes les douleurs qu'il exprime. C'est lui-même qu'il représente captif, pauvre, aveuglej et Jouet de ses ennemis. Itfilton avait eu la pensée de mettre en tragédies un grand nombre de traits de l'histoire sainte. La tragédie de Samson bit peu regretter qu'il n'ait pas suivi ce dessein : elle Banque à la fois de régularité et de mouvement dramatique. C'est une longue déclamation, où brillent quelques éclairs de génie. Ce génie ne reparaît plus d«is le Parodié ree&nquis, podme en quatre chants, que llitton composa comme une suite k son grand ouvrage, et qui tomba d'abord dans l'oubli profond où 11 est resté. Milton revint alors k ses travaux d'érudition et à sa passion pour la controverse. L'année qui précéda sa

MILTOlf* 30}

mortf il publia une logique nouvelle d'après la méthode de Ramus, et un traité tur la vraie BeUgion, l*héré$ie, la toléra/nce, et eur hê ntoyem de prévenir les progrè» du papisme. Ainsi cette passion de controverse qui avait possédé sa Jeunesse, le suivit jusqu'à sa dernière heure; et ce qu'il y a de plus sublime dans l'enthousiasme et de plus gracieux dans l'amour « la peinture du ciel et de l'Ëden, semble luire comme un rayon passager sur cette vie toute plongée dans les noirs débats de la scolastique et de la guerre civile.

Hilton f dans la dernière année de sa vie , réunit et publia quelques poèmes de sa jeunesse, et quelques lettres écrites en latin. Il mourut le 10 novembre 1674, à l'âge de soixante-cinq ans< Cette aimée, parut une seconde édition du Parodie perdu, avec quelques changements laissés par l'auteur, et une division nouvelle en douse livres. L'ouvrage fut réimprimé sous cette forme en 1678 ^ et Gonomença dès lors à devenir plus populaire; il trouva quelques célèbres admirateurs. En 1688, on en publia une autre édition sous les auspices de Sonuners ; et, quelques annéer après , Addison prouva méthodiquement, dans le Spectateur, ce que beaucoup de gens commençaient à soupçonner, c'est-à-dire que Milton était un génie auquel il n'avait manqué que le climat et la langue d'Homère. Il montra même que les grandes idées de la religion lui avaient donné une nouvelle es^ pèce de sublime, qui souvent le place au-dessus de tout parallèle ; et il osa dire que^ si l'on refusait à cet ou-

a04 MILTON.

vrage le nom de poëme épique, il faudrait l'appeler un poëme divin. L'Angleterre, si orgueilleuse de tout ce qu'elle produit , se vanta de son Milton comme de son Sbakspeare. Cet enthousiasme, justifié par de véritables beautés, ne fit que s'accroître. Un écrivain écossais, Lauder, eut la maladresse et la mauvaise foi d'accuser Milton de plagiat, en produisant, à côté de quelques vers que ce grand poète avait imités du jésuite allemand Mazenius , d'autres vers extraits d'une mauvaise traduction latine du Paradis perdu, L'Angleterre se souleva d'indignation : le faussaire fut solennellement convaincu; et l'on admira plus que jamais le génie original de Milton.

Il est certain que Milton , dont l'imagination était nourrie par une immense lecture, a jeté dans son poème une foule d'imitations et de souvenirs. De même que l'on peut remarquer dans Homère une connaissance singulière de tous les objets naturels , Milton possédait au plus haut degré la science des livres ; et il y puise quelquefois sans réserve et sans goût. Mais il n'en reste pas moins un génie créateur. Les idées de l'homme sont si peu variées, que presque toujours l'originalité est seulement l'expression la plus heureuse et le sentiment le plus vif de ce qu'ont éprouvé les autres hommes. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, les premières notions du sujet choisi par Milton étaient, de son temps, une des idées les plus communes et les plus familières à tous les esprits. Le puritanisme religieux et politique

MILTOy. 305

en avait fait un objet perpétuel d'allusions. Les poètes latins, qui s'exerçaient dans les collèges et dans les cloîtres^ traitaient de préférence ce texte sacré. Que 6rotius, que Taubmannus aient, avant Milton, pesamment effleuré quelques parties de son sujet, ce sujet n'en est pas moins devenu la conquête exclusive du grand poète qui Ta saisi et pénétré tout entier; et autant il était avant lui vulgaire et rebattu, autant il est devenu, sous sa main, sublime et nouveau.

Ainsi considéré , ce sujet paraîtra le plus grand que l'imagination ait eu jamais à choisir : il a pour premier caractère d'embrasser l'intérêt , non pas d'une famille ou d'un peuple , mais de l'humanité entière ; sorte de grandeur que l'imagination ne trouve dans aucune autre épopée. Addison a tort de vouloir admirer Milton par les règles et l'autorité d'Aristote. Ce qui constitue le Paradis perdu , c'est précisément le défaut de ressemblance avec tout modèle connu. Tandis que les autres poèmes sont fondés sur le mélange du merveilleux et de l'historique , le poème de Milton ne sort pas un moment des vastes limites du merveilleux chrétien. Soit que le poète habite les ténèbres ou la lumière de ce monde mystérieux , il faut que tout ce qu'il raconte soit créé par l'imagination et soutenu par elle. Le travail de son esprit , dans ce sujet tout idéal , ressemble à ce qu'il a lui-même admirablement décrit , au vol fantastique de Satan à travers les espaces du vide. Un essor si périlleux n'est pas , à la vérité , sans chutes et sans écarts. Les dé-

fauts du chantre du Paradis perdu sont grands , et le lecteur français doit en être plus blessé qu'aucun autre. Ce n'est pas que Milton présente fréquemment des traits de ce naturel bas et eifréné qui heurte dans Shakspeare. Sa muse savante et mystique toucherait plutôt à l'autre extrémité du mauvais goût. Shakspeare, dans les élans de son cœur, tire parti de son ignorance. Il invente hors des règles et des faits qu'il ne sait pas* Il parait d'autant plus neuf qu'il est plus inculte. C'est au contraire d'un amas de science et de souvenirs que AGlton fait jaillir son originalité. Il est d'autant plus neuf que son imagination chargée de connaissances a fermenté par l'étude, et qu'elle invente au delà de toutes les pensées humaines qui lui sont présentes. Mais l'abus est à côté de cette richesse : des suppositions bizarres et superflues , de £etstidieux détails de géographie , de mythologie , des subtilités de controverse; çà et là d'insipides plaisanteries; quelquefois une foule d'expressions techniques et un défaut absolu de poésie : voilà ce qui obscurcit le génie de Milton , et diminue le ravissement qu'inspire d'abord son magnifique ouvrage.

Quoi qu'en dise l'ingénieux Addison , l'idée de rapetisser les démons pour les faire $iéger à l'aise dans une espèce de parlement infernal est une ridicule Action ; et l'épouvantable fiction du Péché et de la Mort renferme plus d'horreur que de génie. La Mort , qui lève la tète pour respirer l'odeur des cadavres futurs, est une atrocité anglaise, surchargée de mauvais goût italien. Les

anges révoltés tirant du canon dans le ciel , Dieu prenant un compas pour circonscrire Tunivers , les diables chan* gés en serpents pour siffler leur chef, sont des inven^ tions plus capricieuses que grandes. On ne peut nier non plus que Milton ne soit médiocrement inspiré dans le langage qu'il prête à Dieu , et qu'il ne le fasse souvent dogmatiser en théologien. Enfin , et ce défaut paraîtra plus grave, son poëme, qui n'offre que deux person* nages réels, et qu'un seul événement humain, ce poëme, soutenu longtemps à force de génie, tombe au dixième chant, aussitôtaprès la désobéissance du premier homme; et les deux derniers livres ne sont plus qu'une déclamation fatigante , mêlée de traits admirables.

Peut* être aussi manque-t-il au poète anglais quelque chose qui n'a été donné qu'aux heureux génies de la Grèce et de l'Italie , et qui ressemble à l'horizon limpide et pur dont ils étaient environnés. Peut-être dans ses mains la lyre hébraïque , appesantie par les cieux monotones du Nord, rend-elle des sons plus tristes et plus sourds. Et toutefois, quels jets de lumière, quelle poésie de l'Orient brillent à travers ces nuages et les colorent d'un éclat céleste ! On a souvent admiré qu'un poète d'un génie si fier et si sombre ait excellé dans les peintures gracieuses. Cette alliance des images douces et terribles n'est pas cependant particulière à Milton. C'est le caraotère même de l'inspiration poétique : c'est la source de l'intérêt et de la variété. Depuis Homère jusqu'à Dante , depuis le Tasse jusqu'à Racine , l'âme du vrai poète a

toujours mêlé ses tons divers. Mais comme jamais les contrastes ne furent plus marqués, jamais Tart du poète n'étonna davantage.

Toutefois, ce n'est pas dans la description même de rËden que Milton se montre le plus admirable. Ses images ne semblentt pas saisies d'original sur le modèle vivant de la nature, pour être ensuite élevées par l'imagination jusqu'à l'idéal : il décrit d'après les livres. Cette fois, sa mémoire le gène au lieu de l'enrichir. Le délicieux Ëden est pour lui la vallée d'Henna , témoin des larmes de Proserpine; et les fleurs de la poésie antique en font toute la parure. Mais Adam et Eve, leur nature fragile et presque divine, leur amour qui fait une partie de leur innocence, l'inexprimable nouveauté de leurs sentiments et de leur langage, cette création est toute au poète anglais. La muse épique n'avait rien inventé de semblable. Malgré le génie de Virgile et les pleurs dont saint Augustin s'accuse, Didon mourante n'égale pas ce tableau chaste et passionné. L'amour conjugal , retracé par Homère, n'atteint pas à cette pureté sublime. Ici la passion est la vertu même ; et la volupté semble un des biens célestes que l'honmie a perdus.

Confident du charme prodigieux attaché à de telles images , Mihon a su varier et prolonger les scènes d'un drame si admirablement simple. 11 ne lui sufiKt pas d'avoir montré dans l'éclat de leur beauté , dans l'innocence de leur tendresse, ces deux créatures nouvelles; il ne lui suffit pas d'avoir achevé ce tableau de pureté , de

gloire et de bonheur, par le obntraste d*un témoin invisible échappé de Tenfer, et tout ensemble jaloux et presque attendri de la félicité qu'il vient détruire. Après avoir fait succéder à ces couleurs ni^ves et gracieuses les gigantesques images du combat céleste et le spectacle sublime de la création, le poète , dans le récit que le premier honune fiait à l'ange Raphaël , ramène la peinture d'Adam et d'Eve sortant des mains du créateur ; il arrête lentement l'imagination charmée sur ce premier amour naissant avec la vie; et il semble recueillir avec un soin religieux toutes les traces du suprême bonheur qui va disparaître. Ce fatal dénoûment du poème lui inspire encore des images , non plus animées d'une grâce majestueuse comme l'innocence, mais embellies d'une grâce touchante , comme la faiblesse unie à la beauté. Rien ne surpasse en pathétique la douleur d'Eve coupable et le pardon mutuel des deux époux. On raconte que le poète a consacré dans cette scène un trait de sa vie, sa réconciliation avec sa première femme. Le génie n'est jamais mieux inspiré que par les sentiments dont il a souffert.

Hilton, d'ailleurs, ne s'interdit pas des allusions plus directes à lui-même et à ses malheurs : l'invocation à la lumière que ses yeux ne voient plus ; la prière à Uranie , pour qu'elle daigne visiter sa demeure solitaire et inspirer ses chants dans la nuit; le morceau si poétique où il se représente tombé dans de mauvais jours, parmi des langues mauvaises, entouré de périls et de ténèbres.

seul et redoutant le destin d'Orphée; toutes ces digressions forment une des plus grandes beautés du Paradis perdu, et Tune de celles qui rapprochent le plus de notre nature ce poème trop continuellement idéd. Ce n'est pas que dans l'invention des personnages surnaturels , Milton n*ait montré une grande profondeur de génie , et surtout qu'il ne prête à leurs discours une admirable éloquence et une vérité relative , telle que Timagination peut la concevoir. Satan est un des chefe-^d'œuvre de l'invention poétique. Ce réveil de l'orgueil foudroyé , ce désespoir incapable de remords , cet amour du mal accepté pour consolation et pour vengeance ; enfin, l'hypocrisie , dernier trait d'une &me infernale , forment un tableau sublime d'horreur et de génie.

Quel que soit le peu d'intérêt qui s'attache à tant d'autres êtres fantastiques, dont Milton crayonne des portraits arbitraires, la plupart de ces portraits, comme types d'une passion ou d'un vice, sont d'admirables allégories; et, malgré les deux vers de Boileau qui s'appliquent si bien à Milton :

Et quel objet enfin à présenter aux yeux , Que le diable toujours hurlant contre les cieux !

il faut avouer que , dans ces discours infernaux , l'expression poétique est portée à un degré de force et d'énergie qu'aucune langue n'a peut-être égalé. Un écrivain célèbre reproche à Milton de n'avoir pas com- , piété l'image de l'enfer, en mettant la division et la

guerre parmi les anges^ rebelles, comme Ta fait Klop*stock dans mie belle fiction de sa Messiade. Hais dans le plan du poëme anglais , rien n'est plus terrible que cette concorde du crime : elle accroît Thorreur des lieux qu'il habite. Hilton avait approché ces niveleurs, qui couvrirent de sang TAngleterre; il avait vu ces âmes obstinées, féroces avec fanatisme, profondément ^unies par la haine : il les avait vues , et l'empreinte en restait sur son génie; elle se communiquait involontairement à ses. tableaux, et mêlait à toutes les images de terreur et d'effroi la fureur unanime et l'invariable complicité d'une factk)n.

Les ressources que le poète a d'ailleurs puisées dans son génie, pour peindre le séjour infernal, sont au rang des plus étonnants efforts de l'imagination humaine. Un critique anglais a dit que Hilton avait connu sa force, en choisissant un sujet où l'esprit ne peut rien hasarder de trop , et oit l'exagération est impossible. En effet , voyez , au premier chant , les voûtes de l'abtme s'ouvrir, et, à travers les ténèbres visibles, Satan apparaître sur l'étang de feu , avec la splendeur éclipsée d'un archange. Jamais poète n'a osé, dès l'abord, saisir l'ima*gination par de si grandes fictions. Cet enthousiasme anime tout le premier chant; il se soutient dans le second par l'éloquence et la variété des discours. Il devient plus merveilleux dans le récit du voyage de Sa^^ tan à travers le chaos , l'une des inventions où l'emploi de la langue humaine parait le plus étonnant. L'inspira-*-

lion s'élève et monte à son plus haut degré , en approchant d'Ëden , où le beau feu du poète s'épure sans s'affaiblir, et jette une si douce lumière.

Si les autres parties du poëme égalaient les cinq premiers chants , si ces ailes de feu soutenaient toujours le poëte, l'imagination n'aurait rien produit de plus grand que le Paradis perdu. Et même, quelles que soient les langueurs et les disparates qui se fassent sentir dans le reste de l'ouvrage, il règne un genre de beauté qui rachète toutes les fautes : c'est le sublime. Nul poète, depuis Homère, n'a eu plus de ce vrai sublime qui consiste , soit dans la magnificence et la splendeur des images , soit dans le plus haut degré de grandeur et de simplicité réunies. Sans doute les livres saints ouvraient à Milton une source abondante et facile. Mais il semble plutôt inspiré qu'enrichi par ce qu'il emprunte; et l'on voit que son génie tendait naturellement au grand et au sublime. Sous ce rapport, le Paradis perdu fournirait des exemples pour un traité tel que celui de Longin. Comme le style ne se sépare point du génie même de l'écrivain , on conçoit sans peine les différents caractères du style de Milton : il est hardi, nouveau, majestuem^, excessivement poétique , quelquefois d'une extrême simplicité , et quelquefois bizarre , pénible et prosaïque. La recherche des termes vieillis , l'imitation des tours hé-* breux et helléniques lui donnent quelque chose d'antique et *de solennel , qui convient à l'inspiration du barde sacré. Les règles vulgaires du langage y sont par-

RÏILTON. 313

fois violées. Notre langue, dit kAdà&on; fléchissait sous son génie; et Johnson va jusqu'à dire que du mélange de tous les idiotismes étrangers gu'il emprunte , Hilton s'est formé une espèce de dialecte babylonien. Mais ce dialecte est celui d'un homme de génie ; il abonde en expressions d'une inimitable énergie , et quoique modifié sur le modèle des langues étrangères , il tient aux racines de la langue anglaise, qui nulle part ne paraît plus pompeuse et plus forte.

Cette influence des langues anciennes se fait sentir aussi dans la versification de Milton , non-seulement par la suppression de la rime, liberté que la mesure et l'accent du vers anglais favorisent , mais surtout par les coupes suspendues, les mots rejetés, les longues périodes, et une marche généralement conforme au vers grec ou latin. Ces caractères étaient assortis à son sujet ; et l'absence de la rime , que Pope lui reprochait , semble donner à son poème un tour plus fier et plus libre. Les Anglais ont loué son harmonie ; et l'on peut remarquer souvent dans ses vers un soin curieux de tempérer l'âpreté des sons anglais par des noms propres d'origine italienne. Un critique habile^ lui reproche cependant d'avoir manqué souvent à cette harmonie première et véritable, qui reproduit dans les sons le caractère des idées , et qui est , pour ainsi dire , l'accent de la pensée. On aperçoit, dans le Paradis perdu, des traces fré-

' The Rambler, v. 3.

quentes de fatigue et de négligence , qui peuvent expli^ quer ce défaut particulier, dont un étranger n'est pas juge. Ce n'est pas en vain, sans doute, que le poète, aveugle et malheureux , se plaignait d'être engourdi par le froid du climat et des ans. Il avait commencé tard son grand ouvrage : il se hâtait de finir; et quand l'inspiration lui manquait , il laissait tomber ses vers , que son siècle n'examinait pas.

Voltaire fut le premier qui fit connaître en France le poème de Hilton : il le jugea avec son goût exquis et moqueur; et il en traduisit quelques vers, du style d'un poète. Dupré de Saint-Maur, longtemps après, fit paraître une traduction en prose du Paradis perdu. Le sage Rollin, sur cette version incomplète, mais élégante , conçut pour le poète anglais une admiration qu'il a exprimée dans le Traité des Études, Racine le fils, qui d'abord avait mis en vers faibles quelques passages de la traduction de Dupré de Saint-Maur, sentit le besoin d'étudier le poète dans sa langue ; et ce travail produisit une traduction ùxjl Paradis perdu , qui est fidèle, écrite avec goût, et accompagnée de notes instructives. D'autres traductions estimables ont paru de nos jours ; mais le monument qui a naturalisé parmi nous la gloire et le génie du poète anglais, c'est la traduction en vers de Delille. Nulle part Delille n'a montré un plus riche et plus heureux naturel , plus d'originalité, de chaleur et d'éclat. Les négligences, les incorrections même abondent, il est vrai , dans cet ouvrage , écrit avec autant de prompti-

tude que de verve. Le caractère antique et simple de rHomère anglais disparsdt quelquefois sous le luxe du traducteur. Ce n*est pas toujours Milton : mais c'est toujours un poëte. La vie de Milton a été écrite en anglais par Philips, son neveu , par le célèbre Johnson , et plus récemment par Hailey. On attribue, sans fondement, à Mirabeau un écrit sur Milton, publié en 1791, et qui n'est qu'un pamphlet démagogique, et une apologie assez peu voilée du régicide. L'auteur y traduit, par fragments , les traités politiques de Milton » qu'il propose à l'admiration. Malgré le^ pédantisme du style , et l'absurdité fréquente des raisonnements, ils sont en efiét remarquables par un tour mftleet vigoureux. On QQUçoit à toute force que le génie violent et passionné qui les écrivait, soit devenu le sublime auteur du Paradis perdu. Mais la postérité , laissant ces diatribes dans l'ou* bli qu'elles méritent, ne cherche Milton que dans son poème, qui fait un étemel honneur à l'esprit humain. Les œuvres de Milton contiennent encore , sous le titre de Papiers d'État , le recueil des lettres diplomatiques qu'il rédigea comme secrétaire du parlement et du pro* tectorat, et quoique cette correspondance ne renferme guère , suivant l'usage , que des mensonges officiels exprimés cette fois en beau latin , elle n'est pas sans intérêt pour l'histoire , et fait connaître l'audace altière et l'activité qui caractérisaient le despotisme de Cromwell

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La poésie anglaise , si neuve et si libre dans Shakspeare , si savamment originale dans Milton , si facile et quelquefois si brillante sous les pinceaux de Dryden , a donné , dans les beaux ouvrages de Pope , l'exemple de cette élégance ingénieuse et noble , de cette pureté de formes que Ton a nommée le goût classique, et qui fut longtemps le goût français. Après avoir senti les créations immortelles de Shakspeare , après avoir étudié le sublime du génie loiglais , dans ce grand poète né de lui-même , barbare et puissant comme son siècle , après avoir contemplé cette âme poétique de Milton , où Tenthousiasme était sans cesse nourri par les études et les souvenirs, on peut goûter encore les chefs-d'œuvre artistement travaillés de ces talents plus timides qui brillaient au milieu d'une civilisation plus avancée. On voit dans leurs écrits moins le génie personnel d'un homme que le savoir d'une époque; leurs idées semblent un produit artificiel de la vie sociale. Mais si quelquefois ils reviennent à la nature par des accès d'humeur, s'ils ont les caprices d'une imagination froissée par le monde, alors un intérêt de surprise et de nouveauté s'attache à

leurs ouvrages polis avec tant de soin : tel fut Pope , le plus correct des poètes anglais , et cependant original.

Pope (Alexandre) naquit à Londres, le 22 mai 1688 , d'une famille catholique fort zélée pc^r la cause des Stuarts. De trois frères qu'avait eus sa mère, fille d'un gentilhomme du comté d'York, l'un avait péri en combattant pour Charles P', un autre était demeuré jusqu'à sa mort au service de ce prince, et le dernier, ayant émigré pendant l'usurpation de Cromwell , était devenu officier général en Espagne.

L'année même de la naissance de Pope , ses parents quittèrent le séjour de Londres, et vinrent se retirer, loin des aflfaires , à Binfield , dans la forêt de Windsor.

Son père , longtemps occupé de banque ou de commerce, avait vendu tout ce qu'il possédait ; et, ne voulant pas se fier au crédit du nouveau gouvernement , il mit dans un coffire vingt mille guinées, et vécut tranquillement sur ce petit trésor, qu'il entamait chaque année. Entourée des soins les plus tendres , l'enfance du jeune Pope fut très-faible et très-délicate ; sa voix avait une singulière douceur; on l'appelait le petit rossignol. Il se montra studieux dès qu'il sut lire. Il apprit Ifai-même à écrire , en imitant d'abord les caractères des livres imprimés ; et il garda toute sa vie cette petite science, qu'il possédait dans une singulière perfection , quoique son écriture vulgaire, si l'on peut parler ainsi, fût assez mauvaise.

Vers l'âge de huit ans , il fut mis en pension chez un

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prêtre catholique , qui , par une méthode que Ton ne suit pas assez , lui donnait en même temps les premières notions du grée et du latin. Le jeune élève lisait aussi dans sa langue les versions poétiques d'Homère et d'Ovide. II profita beaucoup , et fut bientôt après envoyé dans une école à Twyford, près de Winchester, et ensuite dans une autre école à Londres même , à l'entrée (i^Hyde Park. Stant allé de là quelquefois au spectacle , il compila lui-même une espèce de drame tiré de la traduction de V Iliade d'Ogylby, et mêlé de ses propres vers ; il fit représenter cet essai par ses camarades , avec le secours du jardinier de la maison, qui remplit le rdle d'Ajax.

Boileau , dans son enfance , avait également composé une tragédie avec des lambeaux de romans chevaleresques ; et malgré cette précoce ambition , ni l'un ni l'autre ppëte n'était né pour- le théâtre.

Bappelé à Windsor, dès l'âge de douze ans , le génie naturel de Pope et son penchant pour la poésie achevèrent seuls , au milieu des inspirations de la campagne et de la solitude , une éducation plutôt faite par les livres que par les maîtres. Pope disait lui-même qu'il ne pouvait se souvenir du temps où il avait commencé à faire des vers. Son père, plus indulgent que ne l'avait été le père d'Ovide, encourageait un instinct poétique qui n'était pas moins irrésistible que celui du poète romain » et qui sans doute n'aurait pas cédé davantage à la contrainte. Le bon gentilhomme , sans être lui-même fort lettré , indiquait à son fils de petits sujets de poème , lui

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faisait plus d'une fois retoucher son ouvrage , et lui disait enfin , pour grand et dernier éloge , quil avait fait là de bonnes rimes.

Quelque minutieux que soient ces détails, ils expliquent peut-être comment le génie poétique, ainsi préparé , excité dès Tenfance, produisit dans Pope cette maturité précoce , et cette science des vers qui marquèrent ses premiers ouvrages, et que Ton retrouve dans une ode sur la solitude, qu'il écrivit dans sa douzième année. L'étude des modèles anglais et de la littérature latine se mêlait à ces jeux poétiques. Il s'exerçait à imiter, et quelquefois à corriger, à remanier, à reproduire sous une forme plus correcte et plus élégante , des vers du vieux Chaucer, ou de quelque poète brillant et négligé , comme Rochester. Ce genre de travail , ce goût d'exactitude et de pureté , singulier dans un enfant , ne semblait-il pas déjà révéler le caractère du génie de Pope, et cette manière d'écrire plus savante qu'inspirée, plus habile que féconde , plus faite pour imiter avec art que pour s'appliquer heureusement à des compositions originales?

Cette étude attentive , et ce soin prématuré de la correction et de l'élégance, produisirent des ouvrages doublement remarquables par la perfection du style et par l'âge de l'auteur. Les essais de traduction et les pastorales , l'un des premiers fruits de sa jeunesse , ne portent presque aucune trace d'inexpérience : c'est la maturité d'un poëte , mais ce n'est pas la mollesse heureuse et le divin naturel de Virgile ; Pope n'y parvint jamais.

Cependant, poète déclaré dès l'âge de seize ans, il vint quelquefois à Londres , et se lia d'amitié avec plusieurs beaux esprits du temps , qui lui donnèrent d'utiles conseils , et surtout des louanges, dont sa vanité était insatiable. Il fut accueilli par Télégantet l'ingénieux Congrève ; et il devint le confident de Wycherley, auteur comique plein de verve, qui, dans sa jeunesse, avait été l'amant de la duchesse de Portsmouth à la cour de Charles IL

Le jeune poète revoyait sévèrement les ouvrages du vieux et libre Wycherley, auquel il ne pouvait apprendre la correction et la décence. Il recherchait en même temps l'amitié de Walsh , le plus habile critique de cette époque. Il avait encore pour ami un gentilhomme nommé Cromv^ell , et sir Trumball , ancien ambassadeur à Constantinople, qui s'était retiré à Windsor. Il les entretenait de ses lectures et de ses vers ; car il parait n'avoir eu guère d'autre pensée. Il étudiait sans cesse les anciens , depuis Homère jusqu'à Stace , qu'il appelle le meilleur versificateur latin après Virgile ^ Son admiration alla même jusqu'à traduire le premier.livre de la Thébaïde, quoiqu'il relevât dans ce poëme beaucoup d'hyperboles, d'extravagances, et même des fautes de géographie. 11 avait appris l'italien et le français , étudiait La Rochefoucauld, et admirait fort l'harmonie de Malherbe. Quatre pastorales qu'il avait faites à seize ans furent le premier

* « The best versifier ^ next Virgil. » F<ype*s Letter XVII.

ouvrage qu'il publia. Dans la même année, en 1709, il mit au jour V Essai sur la Critique, poëme qui ne vaut pas VArt Poétique de Boileau, mais production étonnante par la force de sagacité , la justesse et le goût qu'elle suppose dans un poète de vingt ans : là aussi se montraient cette amertume de satire, ces haines personnelles et violentes contre les mauvais auteurs , dont Pope fut toujours animé , et qui firent l'agitation et le chagrin de sa vie.

Né avec une constitution faible et maladive, plongé dès Tenfance dans les livres et l'étude , n'ayant guère connu que les émotions de la vanité poétique, Pope contracta de bonne heure une sorte d'irritabilité inquiète et jalouse. Il était de taille très-chétive , presque bossu, et s'appelait lui-même laplus petite chose humaine qu'il y eût en Angleterre. Ces désavantages naturels lui attirèrent souvent de grossiers sarcasmes , mêlés à des critiques littéraires; son humeur s'en aigrissait encore. Presque autant persécuté que Voltaire par les injustices de la satire, il en souffrit, et s'en vengea de même.

L'époque de Guillaume III et de la reine Anne, au milieu des luttes de la liberté publique , avait rendu cependant, à tous les arts de l'esprit, un intérêt que la vive préoccupation de la politique ne leur laisse pas toujours : de grands talents s'élevaient à la fois, et étaient assez également distribués entre les deux .partis rivaux. Dryden n'était plus, mais Swift faisait la gloire et la force iStcdbs dk litt. 21

du parti des Torys , qu'il défendait avec une véhémence toute républicaine. L'élégant , le correct Âddison , qui semblait né pour être un académicien du siècle de Louis XIV , combattait dans les rangs des Whigs , avec une amertume ingénieusement tempérée et une ironie d'honmie de cour. Des écrivains diversement célèbres se réunissaient autour de ces chefs, Àrbuthnot, Steele, Congrève , Gay, Walsh, et beaucoup d'autres.

Pope , qui par sa religion était , pour ainsi dire , Tory de naissance , resta cependant assez impartial entre les deux opinions qui se disputaient le bonheur de l'Angleterre et le plaisir de la gouverner. La passion exclusive de la poésie, et peut-être aussi trop d'indifférence ou trop peu de lumières sur les intérêts publics , favorisaient en lui cette modération , qui semblait peu d'accord avec son caractère. Probablement il inclinait pour les Whigs ou pour les Torys , suivant qu'il était plus ou moins blessé par les jugements littéraires de l'un ou de l'autre parti.

Le Spectateur, écrit dans l'intérêt des Whigs alors au pouvoir, célébra les premiers ouvrages de Pope, et môme publia dans ses feuilles l'églogue sacrée du Messiah, qui suivit de près le poëme sur la critique. Les beaux vers à la mémoire d'une femme infortunée , le joli poëme de la Boucle de Cheveux enlevée, le poème de la Forêt de Windsor, l'épître d'Héloïse, se succédèrent promptement , et marquèrent la place de Pope au premier rang parmi les poètes anglais.

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En 1710, le pouvoir était passé tout à fait dans les mains des Torys ; et le brillant ministère d'Oxford et de Bolingbroke favorisait les lettres par goût et par calcul. La cour même d'Angleterre , cédant à cette inclination secrète qui la reportait vers les exemples du siècle de Louis XIY, songeait à former une académie , sur le modèle de celle qu'avait fondée Richelieu. Swift avait esquissé le plan de cette réunion savante , et Pope était désigné parmi les hommes qui devaient en faire la gloire. Il était , après Swift , l'homme de lettres le plus estimé par Bolingbroke ; et peut-être ce ministre, dans les projets de son ambition, avait-il compté sur le secours qu'il pourrait tirer de la verve du jeune poète.

Mais Pope était d'humeur trop capricieuse et trop libre pour s'assujettir aux vues d'un ministre puissant, même son ami , et pour servir un parti , même le sien. Lorsque Àddison, en 1713, pour lutter contre l'ascendant des Torys , voulut donner au théâtre sa tragédie républicaine de Caton, Pope , par un zèle de littérature et d'amitié , employa tous ses efforts et son crédit de royaliste pour faire jouer cette pièce ; il en composa même le prologue , dans lequel il jeta quelques vers très-conformes à l'esprit de l'ouvrage , et qui s'adressaient aux passions que voulait exciter Addison. « Ici , dit- il , les pleurs coule- « ront pour une cause plus généreuse , des pleurs tels « que les patriotes en versent sur les lois mourantes : le « poète ordonne à vos cœurs de s'animer de l'antique « ardeur, et demande aux yeux anglais des larmes ro-

«< maines^ » Au reste , Bolingbroke lui-même, tout ministre et Tory qu'il était*, affecta de s'associer au zèle de Pope , et d'applaudir les maximes de liberté proférées par Caton.

Cependant Pope , que sa religion éloignait des emplois, et qui n'était pas homme à s'enrichir par la faveur ministérielle, voulut chercher dans son talent une honorable indépendance. Â l'âge de vingt- cinq ans, consommé dans tousles secrets de son art, mais averti peutêtre que la gloire d'une grande composition originale lui était refusée, il forma le projet d'une traduction de Y Iliade, Si jeune encore, ayant fait presque lui-même son éducation par la lecture, et surtout en s'exerçant à composer des vers, Pope paraissait manquer de quelques-

< «Hère tears shall flow from a more generous cause, Such tears as patriots shed for dying laws :

He bids your breasts wilh ancien ardour rise. And calls forth Roman drops from British eyes. » ' 11 faut remarquer au reste que, malgré la chaleur des partis politiques, jamais en Angleterre , même à cette époque, le pouvoir ne se montra persécuteur pour les lettres , et ne proscrivit l'indépendance des opinions. Le poëte Congrève , fort attaché au parti whig, et ancien ami de lord Hallifax, occupait une place considérable; comme on témoignait un jour quelque crainte pour lui devant lord Oxford , ce ministre , s'indignant d'une pareille idée , répondit avec vivacité :

u Non obtusa adeo gestamus peclora Pœni. »

Notre époque ne fournira guère de pareilles anecdotes , et nos hommes d'État ne peuvent s'appliquer la citation de lord Oxford.

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unes des connaissances que demandait une si vaste entreprise. Mais une étonnante application d'esprit et une facilité merveilleuse suppléèrent à tout. Les ennemis de son talent avaient publié qu'il ne savait pas le grec ; d'autres insinuaient qu'il était jacobite dans le cœur. Toutefois Tannonce de ce grand projet d'ouvrage fut accueillie par de nombreuses souscriptions de la ville et de la cour. Dans l'intervalle de cinq ans, Pope fournit la carrière qu'il s'était proposée ; et , à l'âge de trente ans, il eut publié cette traduction célèbre, le plus beau monument, peut-être , de la versification anglaise. On admira généralement un si grand travail, où l'inmiensité de l'entreprise n'avait rien ôté au soin des détails.

Addison, envieux, quoique honnête homme, devint le détracteur et voulut être le rival de Pope. Il fit paraître, sous le nom d'uii poète subalterne, une traduc tion en vers du premier livre de V Iliade, et la vanta comme un chef-d'œuvre.

Pope se vengea par d'excellentes satires contre le poète devenu ministre ; il accusait son despotisme jaloux, et le représentait comme un sultan qui s'entoure d'esclaves et de muets, et qui croit ne bien régner qu'en étranglant ses frères. Leurs amis voulurent en vain apaiser cette querelle ; Pope, en sortant d'une entrevue ménagée pour réunir les deux poètes, fit des vers contre Àddison et les lui envoya.

Malgré cette caustique amertume dont il donna tant d'autres marques, Pope était singulièrement touché du

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plaisir de la vie champêtre. Il n*avait quitté la forêt de Windsor que vers Ta fin du ministère tory, à Tépoque où le crime tenté par Preston fit remettre en vigueur les lois de surveillance contre les papistes. Sa fortune s'étant augmentée par le succès de sa traduction d'Homère, et les généreuses souscriptions de ses amis, il se hâta de chercher quelque agréable retraite.

En 1718, il acheta cette maison de Twickenham, illustrée comme le Tibur d'Horace, mais due tout entière à l'argent du public , qui vaut mieux que les largesses d'Auguste.

Ayant perdu son père , qu'il avait tendrement aimé, il se retira dans ce charmant asile avec sa mère, qu'il honora toujours d'un soin religieux et dont la vie se prolongea jusqu'à l'extrême vieillesse. Pope, qui n'avait voulu recevoir aucune faveur des ministres torys , fut fidèle à leur disgrâce. En publiant les œuvres de Pamell, son ami, il saisit l'occasion d'^resser à lord Oxford, persécuté par les Whigs, une dédicace en beaux vers.

Après V Iliade, Pope entreprit de traduire Y Odyssée; mais la patience et le courage lui manquèrent dans ce travûl, et il en abandonna la seconde moitié à deux poètes subalternes, qui versifièrent à sa place. Il est superflu de dire que cette version parut fort inférieure à la précédente. On ne retrouve pas deux fois l'enthousiasme en traduisant.

Las de ce travail, qui fut moins bien accueilli, Pope, ayant toujours à se plaindre des critiques et des auteurs,

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et, cette fois , étant aussi fort mécontent des libraires , réunit toutes ses animosités dans un poème célèbre, la Dunciade , monument de terve satirique, de mauvaise humeur, et souvent de mauvais goût , dans lequel figurent et le journaliste Dennis, et lord Harvey, et le libraire Lintot, et tant d'autres personnages bizarrement assemblés.

Vers ce temps, Pope éprouva un accident qui faillit lui coûter la vie ; passant sur un pont de la Tamise , le carrosse où il était fut précipité dans le fleuve par les chevaux qui s'emportèrent. On retira Pope, en le faisant sortir par la glace brisée de l'une des portières. Voltaire, alors à Londres, lui écrivit avec un vif Intérêt, et le visita. Mais Pope, à la fois grave et caustique, ne se plut pas à la brillante gaieté de Voltaire, et le trouva peu religieux.

Pope fit une noble diversion aux nouvelles haines qu'avait excitées la Dunciade^ en publiant ses belles épîtresde \Esmi sur l'Homme, qui furent d'abord admirées, sans que l'on en connût l'auteur; elles étaient le fruit des entretiens de Pope avec Bolingbroke, ce grand homme d'Ëtat, érudit , philosophe, incrédule et jacobite. Bolingbroke, écrivant à Pope, après la publication de la première épltre, lui rappelle avec beaucoup de grâce les démonstrations philosophiques qu'il avait souvent faites, à la prière du poète, dans son petit jardin de Twickenham : « Champ, dit-il, désormais assez a vaste pour mon ambition ; » et il le félicite de les avoir

si fort embellies par le charme des vers. Pope paya noblement le secours de Bolingbroke par le magnifique hommage qu'il lui adressait à la fin de la quatrième épitre. Ce qui relève encore cet hommage , c'est qu'il s'adressait à Bolingbroke, déchu tout à la fois de ses honneurs et de sa popularité , au moment où , revenu d'un exil injuste, ayant gâté son malheur par des fautes, il perdait aux yeux du public le mérite de ses grandes actions et celui de ses disgrâces.

Bolingbroke , en effet , poursuivi par la haine implacable des Whigs, pour cette paix d'Utrecht d'abord si glorieuse , accusé , peut-être sans motif, d'avoir voulu trahir la maison d'Hanovre , avait fui sa condamnation, et était venu en France fournir des preuves à ses ennemis, en se faisant secrétaire du prétendant , qu'il abandonna bientôt avec de lâches insultes , pour obtenir un rappel humiliant qui le ramenait en Angleterre sans rang politique , sans parti , et même sans persécution.

Dans une respectueuse pitié pour tant de génie et d'abaissement, Pope, voulant rendre à cette grande âme, abattue par ses fautes , la conscience d'elle-même, lui adressa ce pompeux éloge , cette apothéose vengeresse qui termine V Essai sur V Homme, et que l'on peut placer au rang des plus beaux vers qu'un noble sentiment ait jamais inspirés à un poète. On peut remarquer même que ce secours si généreux fut la date des nouveaux et heureux efforts de Bolingbroke pour reprendre, par ses

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ouvrages , de rascendant sur rÂngleierre , et pour retrouver Festime publique à défaut du pouvoir.

Bolingbroke , en effet , ne rentra pas dans la chambre des pairs , d'où il avait été banni par cette espèce de coup d*Ëtat légal qui fait un peu de honte à la liberté anglaise; mais il secoua le joug d'inaction que le rusé Walpole faisait peser sur lui par de fausses promesses. Il éleva dans des écrits publics une voix éloquente contre un ministère astucieux et corrupteur. Il ne fut plus jacobite ou tory, mais citoyen anglais. Repoussé vers la liberté par l'injustice, il défendit avec chaleur tous les vrais principes, tous les droits populaires qu'avaient méconnus les Stuarts. Il donna des leçons d'indépendance aux Whigs eux-mêmes; et s'il ne renversa pas le pouvoir de Walpole fondé sur la base trop solide d'une servilité vénale, du moins il concourut puissamment à maintenir la constitution et l'honneur public; il protesta par ses écrits contre là soumission intéressée de la chambre des communes; il exerça constamment et il entretint par l'exercice cette liberté de la presse, sauvegarde de tous les droits , indispensable appui de toute constitution , tellement sacrée pour les Anglais, que dans une administration de vingt ans, Walpole lui-même n'osa jamais y porter la moindre atteinte , et que , ne pouvant l'acheter, il avoua qu'elle était plus forte que lui , et n'essaya pas de la détruire.

Pendant cette lutte difficile et longue, Bolingbroke n'avait pas d'ami plus fidèle, de confident plus intime

que le poète de Twickenham. 11 visitait souvent le modeste asile de l'Horace anglais ; il s'y reposait de la controverse politique par des entretiens de littérature et de philosophie. Dans ces allées irrégulières qu'il appelle luimême la nouvelle Académie , il retrouvait au milieu de quelques amis le feu de son éloquence , et répandait avec profusion le trésor de ses idées et de ses souvenirs.

Pope lui avait consacré dans ce lieu une espèce de monument. C'était à l'extrémité de son jardin, en vue de la Tamise , une grotte formée par la nature et par l'art, traversée par un petit ruisseau, coulant sous une voûte de rocailles et de minerais , d'où pendaient quelques stalactites. Épris de cet asile , le poète l'a célébré dans une inscription en vers, qui en exagérait sans doute un peu les merveilles géologiques, mais où respire un sentiment profond de gloire et d'amitié.

« Toi qui t'arrêteras aux bords où la vague transpa- •( rente de la Tamise brille comme un vaste miroir dans « l'ombre de cette grotte , dont les voûtes minérales M distillent des gouttes pétrifiées, où des pointes aiguës « de cristal rompent le cours étincelant du ruisseau , où u des diamants bruts ne rayonnent pas sur la beauté or- « gueilleuse , et des richesses cachées brillent innocem- « ment ; approche, regarde avec soin la nature, viens épier Cl la mine sans convoiter l'or ; approche, mais avec respect; « vois , c'est ici la grotte d'Égérie , où noblement pensif M Bolingbroke s'assit et médita ; où il déroba les soupirs « patriotiques de Windham mourant, et où la flamme

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« en jaillit dans le cœur de Marclunont. Que ceux-là , a ceux-là seuls foulent ce parvis sacré qui osent aimer H leur patrie et rester pauvres ! »

h' Essai sur VHomme suscita contre Pope un nouveau genre de critique. On accusa la philosophie chantée par le poète d'être irréligieuse, au moins dans les conséquences. Par bonheur, le savant et fougueux Warburton, jusque-là censeur assez amer de Pope, s'avisa de prendre parti pour les principes de Y Essai sur l'Homme, et défendit le disciple de Bolingbroke en le couvrant de son orthodoxie théologique et anglicane.

Pope , rassuré par un tel appui , continua , dans quelques épttres, de s'exercer sur ces problèmes philosophiques auxquels la précision savante et les formes habiles de son style se prêtaient heureusement. On voit même , par une de ses lettres , qu'il avait formé le projet de parcourir, dans plusieurs poèmes , toutes les grandes questions de la métaphysique et de la morale.

Mais sa faible santé, détruite aux approches de la vieillesse, ne lui permit pas de suivre ce grand travail. Le plus cruel chagrin de sa vie fut la perte de sa mère , qui mourut à l'âge de quatre-vingt-treize ans; cet homme, si capricieux et si chagrin, n'avait jamais eu pour sa mère que la plus inaltérable douceur, et l'âge si avancé où elle parvint avait transformé la tendresse de Pope en un culte presque religieu3(. Son cœur, trop accessible à la colère et à la haine , connut aussi l'amitié. Il parait avoir aimé, de l'affection la plus constante, le

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poète Gay, esprit sage et doux, auteur de plusieurs ouvrages élégants , mais sans génie. Il le perdit presque en même temps que sa mère, et ne fit plus que languir, affidbli chaque jour, et découragé par les souffrances de rftme et du corps.

Une autre affection qu'il avait éprouvée ne fut pas heureuse. Il aima longtemps une jeune et spirituelle Anglaise , miss Blount ; et les journaux satiriques du temps n'épargnaient pas les allusions sur cette tendresse, qui , sans doute , était fort pure. Dans les derniers temps de sa vie, lorsque Pope était déjà malade d'une hydropisie de poitrine , miss Blount négligea celui qui l'aimait depuis tant d'années. Elle vint enfin, à la prière des amis du poète. Lorsqu'elle parut sur la petite terrasse du jardin au fond duquel Pope était assis , il se leva avec empressement malgré sa faiblesse. Quelques amis s'avancèrent pour recevoir la jeune dame, qui laissa échapper quelques cruelles paroles sur son étonnement que Pope vécût encore.

Accablé d'infirmités et de vieillesse à l'âge de cinquantesix ans. Pope mourut le 2 mai 1744 , pleuré de quelques amis , et surtout de Bolingbroke , dont l'esprit supérieur et l'âme ardente, mobile , capricieuse , paraissent avoir éprouvé pour Pope une affection à peu près invariable.

Pope méritait et sentait l'amitié. Une des dernières paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci : « II n'y a «< de méritoire que la vertu et l'amitié ; et en vérité , Ta- «< mitié est elle-même une partie de la vertu. » Par son

testament , il disposait de sa fortune en faveur de miss Blount , et léguait quelques livres et d'autres marques de souvenir à ses principaux amis.

Les biographes anglais se sont attachés à nous transmettre beaucoup de particularités minutieuses sur la vie et la personne de Pope. Elles prouvent que ce grand poète fut sujet à bien des petitesses; mais elles n'altèrent en rien l'idée qu'on aime à se former de la droiture et de l'honnêteté de son cœur. Il eut les impatiences et les caprices de Tamour-propre gâté parle succès, l'humeur irritable d'un poète et la malignité d'un homme d'esprit, n vécut avec les grands; mats il ne porta dans ce commerce ni calcul ni flatterie , et abusa même habituellement, avec tout l'égoïsme de la mauvaise santé, des complaisances qu'il trouvait dans le monde, et qui venaient à la fois d'admiration pour son talent et de pitié pour sa frêle existence. On rapporte qu'un jour, dans une réunion à table chez lui , il s'endormit pendant que le prince de Galles, son illustre convive, dissertait sur la poésie. La vie de Pope fut constamment tourmentée par des querelles littéraires; on s'étonne de trouver parmi ses ennemis la spirituelle lady Montagne, qui, pendant qu'elle voyageait en Orient, lui avait écrit des lettres charmantes. Mais la vanité du poète et sa capricieuse humeur se blessaient aisément.

Lady Montagne se crut désignée par quelque allusions assez obscures, dans une des satires de Pope; elle s'en vengea par une méprisante froideur. Pope , dans

son dépit, l'attaqua dès lors en style de Juvénal ; et , ce qui peut nous surprendre sans justifier Pope, lady Montagne répliqua sur le même ton, et accabla le poète des plus libres sarcasmes sur sa personne et sur sa taille.

Le déchaînement des ennemis de Pope ne lui épargnait aucune des humiliations de la satire. Il jouissait eepen* dant d'une grande renommée dans le monde , et conservait d'illustres amis. La reine Caroline marqua plus d'une fois le désir de le visiter dans sa retraite; et Pope évita cet honneur. Walpole lui-même respectait dans l'ami de Bolingbroke le plus grand poète de l'Angleterre ; et l'on assure que ce ministre , qui avait, comme on sait, beaucoup de crédit sur le cardinal Dubois , fit donner un évécbé en France, à la recopimandation de Pope; dans tous les cas, au reste, cette recommandation était plus orthodoxe que celle dont s'était servi Dubois luimême pour obtenir le cardinalat.

Le talent de Pope , si pur, si brillant et même si fécond, à l'invention près, semble avoir été mêlé de petitesses, comme son caractère. Uniquement occupé de vers et de style , il tenait note d'un mot , d'une expression : il mettait en réserve le moindre trait heureux qui lui échappait, il ne perdait rien de son temps ni de son esprit. Des critiques ont même prétendu qu'une étude attentive et une adroite imitation de tous les poètes qui l'ont précédé , était la source presque unique de son talent , et qu'on trouverait à peine dans ses vers , si habi-

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lement faits, une expression remarquable qui ne fût dérobée quelque part; mais peu importe d'où viennent les mots ; le tissu de la fiction fait le grand écrivain; et Ton ne peut nier que Pope, sous ce rapport, ne se place parmi les premiers modèles du style et du goût. Il appartient beaucoup plus, sans doute , à cette école savante et correcte dont Boileau fut le chef parmi nous, qu'à l'école irrégulière et brillante que Shakspeare a créée sans le savoir : mais la sève vigoureuse du génie anglais anime et colore la sagesse de son style.

Si on le rapproche de Boileau , dans les ouvrages où ces deux grands poètes ont traité des sujets analogues, l'avantage parait du câté de l'auteur français. Sans comparer VArt Poétique et Y Essai sur la Critiqua, c'est-à-dire un chef-d'œuvre et une première ébauche , le Lutrin nous semble avoir plus de feu , de naturel et de poésie que la Boucle de Cheveux enlevée. Les gnomes assez pé^ niblement ramenés dans la fiction du poète anglais ne valent pas la charmai^te et malicieuse allégorie de la Mollesse ; et Pope met en scène de jolies femmes avec moins de grâce et d'enjouement que Boileau n'y met des chanoines. Enfin, la Dunciade, si on l'oppose aux satires de Boileau, est une inspiration de malice et de gaieté beaucoup moins heureuse , et parce qu'elle est plus longue, et parce qu'elle offre moins de force, de finesse et de variété. La satire A mon Esprit vaut mieux , à elle seule , que toute la Dun^iade. Il ne semble pas non plus que Pope ait connu au même degré que Boi*

leau cet art d'une louange noble et délicate , cette ingénieuse urbanité de langage qui rehausse même la flatterie.

Mais si le poète anglais est inférieur quand il veut imiter l'école française du xvii" siècle , il a , sous d'autres rapports , une incontestable prééminence. L'épitre d'^^lotse à Abailard, par la peinture nsrïve et libre de la passion, par une sorte de mélancolie amoureuse et mystique , alors nouvelle , et toujours difScile à bien rendre; est une des créations les plus heureuses de la poésie moderne. Dans un genre bien opposé, VEssai sur l'Homme, par le caractère élevé, par le tour philosophique des pensées, par l'application heureuse et neuve de la poésie à la métaphysique , ne fait pas moins d'honneur au génie du poëte anglais : mais le grand titre, le monument du talent de Pope , c'est la traduction de Y Iliade , vaste entreprise que dans notre langue Boileau et Racine avaient voulu tenter en commun , et qui les effraya bientôt.

Les critiques anglais ont exalté cet ouvrage, conune un trésor d'éloquence poétique : ils lui attribuent l'honneur d'avoir fixé l'harmonie de leur langue; ils ont remarqué même qu'il n'existait pas une heureuse combinaison de leur idiome, pas une beauté de style, qui ne fût dans cette version. Il resterait peut-être à demander si le beau naturel , si la grande simplicité d'Homère s'y retrouvent également. La même question s'appliquerait à \ Odyssée y qui, dans quelques parties, n'est pas travaillée par le traducteur avec moins d'art et une élé*

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gance moins curieuse. En admettant, comme le veut Johnson , que les progrès du temps , le raffinement des mœurs ne permettaient pas de reproduire tout entier le caractère antique; en convenant que Virgile est moins simple qu'Homère , il resterait encore le regret de voir tous les ornements, tous les artifices de la diction moderne parer cette belle statue grecque, si grande dans sa négligence. ^

On en conclurait que si la politesse plus raffinée du langage est inévitable , le choix d'un nouveau sujet devient alors nécessaire , et qu'il vaut mieux ne pas traduire, même avec génie, que d'altérer les mœurs et l'expression en gardant les personnages. Les traductions de Pope , et surtout son Iliade, n'en demeurent pas moins un beau monument de l'art d'écrire dans une langue perfectionnée. Toutefois la gloire de Pope , appuyée sur ce grand ouvrage , ne supposant pas le mérite de l'originalité, a subi plus d'une contradiction et plus d'une censure dans la patrie même de ce grand écrivain.

On lui a prodigué le reproche de timidité, de médiacrité ; et la nouvelle école littéraire, surtout, a paru le rejeter assez dédaigneusement. Il est à croire que la force , la pureté , l'élégance du style de Pope survivront à ces injustes dégoûts. Lord Byron déjà lui rend un hommage expiatoire. « La tourbe de nos poètes mo- « demes, ditril, demande l'ostracisme de Pope, parce « qu'ils sont, comme l'Athénien, fatigués de l'entendre « nommer le juste. Ils ont élevé une mosquée à côté

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« d'un temple grec de la plus magnifique architecture. » Sans doute la postérité ne le mettra point au rang d'un Sbakapeare ou d'un Milton; mais il doit demeurer le type de la correction et de l'élégance poétique, dans une langue qui s'étend sur une vaste partie de l'univers.

Au talent de la poésie , Pope joignait celui d'écrire en prose avec beaucoup de pureté et de verve satirique. Le Traité de l'art de Ramper en poésie, et le Martin Sari^ blerus» ont la malicieuse énergie de Swift. Parmi les lettres nombreuses de Pope , il en est de charmantes , et qui semblent plus naturelles qu'on ne l'espérerait d'un éerivain si correct et si soigné.

toutes le$ productions originales de Pope ont été tra^ duites dans notre langue ; quelques-unes plusieurs fois. V£9sai mr l'Homme en particulier, déjà traduit par l'abbé Duresnel , a mérité les efforts et la noble concur*rente de Pétille et de Fontanea.

Le goût si pur, la poésie correcte de Fontanes , semblaient faits pour imiter Pope , mais ne pouvaient donner kyei9ai sur l'M(mm ce qu'on y cherche en vain , Tintér4t et la variété.

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Le XIX* siècle , qu'on accusait d'être peu poétique , a vu , dans ses premières années , s'élever un des honunes qui ont exercé le plus d'empire par l'imagination et le talent des vers. Cet homme est Byron. Jamais, avant lui, la gloire contemporaine d'un poète n'avait aussi rapide^ ment parcouru l'Europe , et passé d'une nation chez toutes les autres. De son vivant, et dans une vie courte, il a eu l'honneur refusé longtemps aux plus grands poètes, de son pays , celui d'être compris , admiré , tnrduit, imité chez tous les peuples civilisés.

Plusieurs causes ont concouru sans doute à cette destinée, et d'abord le commerce plus facile et plus prompt entre les diverses langues , la curiosité croissante pour les littératures étrangères, et le besoin d'émotions nouvelles en poésie. Mais la part du génie fut grande aussi dans ce succès cosmopolite d'un poète anglais , mort à trente-six ans. À ce don du génie il faut ajouter une singulière affinité avec les mœurs , les idées , les piassioiis , les dégoûts du éécle où il a vécu. Soui ce rap-

port , on peut dire que , s'il est Anglais par le tour de l'expression et le génie, il est Européen par les idées. Il représente au plus haut degré ce qu'après de grandes destructions sociales les âmes devaient éprouver d'agitation et de doute. Il est le dernier type, mais le type éloquent du xvnr' siècle , relevant le scepticisme par la mélancolie , et la philosophie sensuelle par l'imagination. De ce mélange d'impressions et de qualités diverses s'est formé un talent original, quoique un peu monotone : par là aussi , les âmes étaient préparées à le comprendre et à l'aimer dans ses rêveries romanesques , ses sombres peintures et ses héros toujours dessinés d'après luimême. Il a ressemblé à son temps; il en a été la vive et rayonnante image ; et comme dans son temps plusieurs nations étaient à là fois arrivées au même degré de raffinement et d'égoïsme, de lumière et de satiété, en étant l'homme de son temps , ir a été le poète de ces diverses nations à la fois. Cette influence sera-t-elle aussi durable qu'elle a été rapide? n'est-elle pas déjà même affaiblie et partagée? ne doit-elle pas s'affaiblir encore? La diversité des opinions à cet égard ne saurait diminuer l'admiration curieusequi s'attache, pour l'ami des lettres, au génie de Byron ; elle ajoute au contraire à une que^ tion de goût l'intérêt sérieux d'un problème social. Mais si la renommée à venir de Byron dépend , pour ainsi dire, du bon sens futur de l'Europe , et doit gagner ou perdre en proportion des erreurs ou des vérités qui prévaudront chez les peuples, son talent en lui-même

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dépend surtout des passions de sa vie ; et sous ce rapport il n'est pas d'écrivain peut^tre dont la biographie soit aussi nécessaire à Tintelligence de ses ouvrages , et pas de poète qu'il Caille considérer davantage comme le héros de roman de ses propres écrits.

Byron (Georg)B Gordon) était issu, par son père, d'une famille dont l'ancienneté remonte à la conquête de Guillaume , et qui , nommée plusieurs fois dans l'histoire , enrichie par Henri VIII de la confiscation d'un monastère , dotée de la pairie par Charles I*', avait compté , dans le xviir siècle, un célèbre navigateur, le commodore Byron. Par sa mère , Byron était allié à la race dea Stuarts, que ses ancêtres paternels avaient fidèlement servis; ce nom antique , dont il était si fier, n'était pas venu sans tache jusqu'à lui. Son grand-oncle, lord Byron , avait comparu devant la chambre des pairs , pour homicide d'un de ses voisins dans un duel ; et , retiré du monde , il menait dans son fief de l'ancienne abbaye de Nmvstead, une vie solitaire et bizarre ; son père , le capitaine Byron , homme d'esprit et de désordre , avait enlevé une femme mariée, de haute noblesse, lady Camarthen, qu'il épousa, quand elle devint libre par un divorce. Elle mourut bientôt, lui laissant une fille. Jeune encore , il se remaria l'année suivante à miss Catherine Gordon de Gight, riche et noble héritière d'Ecosse, qu'il séduisit par ses agréments et l'éclat de son nom. En peu d'années il la ruina , coupa ses bois, lui fit vendre ses terres , et l'abandonna, sans autre ressource qu'une

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rente fubstituée de cent cinquante livres sterling , dont ni lui ni elle n'avaient pu disposer. De cette union naquit à Londres, le 22 janvier 1788, George Gordon Byron Lady Byron , obligée par son peu de fortune de retour^ ner en Ecosse , vint vivre avec son enfant dans la ville d'Aberdeen. Elle y fut encore une fois visitée et rançonnée par son mari , qui s'éloigna d'elle enfin pour tou-* jours , et passa sur le continent , où il mourut à Yalan** ciennes, en 1791.

Lady Byron, qui parait avoir eu dans le caractère beaucoup de passion et de violence , supporta ses mal*^ heurs avec courage , et s'occupa , dans une modeste retraite , d'élever son fils. Le jeune Byron , par un accident dont il ne se consola jamais , et qu'il reprochait , on ne sait pourquoi , à \sl pruderie de sa mère , avait été blessé en naissant ; et son pied tordu était resté légèrement boiteux. Ce mal et des remèdes inutiles tourmentèrent son enfanpe. Il grandit cependant, et se fortifia sous la tutelle un peu orageuse de sa mère. Vif et hautain , il eut, dès le bas âge , de ces saillies de caractère que tous les parents remarquent avec admiration , et qu'enregis** trent les biographes des hommes célèbres.

Durant les premières études qu'il avait commencées à une petite école d'Aberdeen, étant tombé malade , il fut conduit par sa mère dans les montagnes d'Ecosse , près du cours pittoresque de la Dee , et du sombre sommet de Loch*Na-Gar, que n'avait pas encore illustré la poésie. L'aspect sauvage de ces lieux , l'air libre, et les cimes

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axuréds des montagnes, ne furent pea sans infltienoe auf son imagination naissante. Son coeur ne ftit pas moins précoce. Il fut amoureux au môme âge qtte Dante, mais avec moins de constance : c'est à huit ans qu'il aima cette jeune Marie, dont le nom est revenu souvent se mêler aux rêves de ses autres passions.

De Tobscure retraite où il était élevée Byron se vit, à dix ans , appdé à un titre qui était encore à cette époque le premier d'Angleterre. Son grand^oncle, lord William Byron , qui , depuis nombre d'années , vivait enfermé à Newstead, qu'il laissait tomber en mine, et dont il avait abattu les beaux ombrages , en haine de son fils unique, perdit ce fils, et n'eut plus d'autre béritier de son ào^ maine et de sa pairie que le jeune neveu qu'il n'avait jamais vu. Il mourut en 1798 ; et Byron fut salué jusque dans s(H) école du titre de lard* L'ènfont ressentit avee joie cette fortune nouvelle. Sa mère , heureuse et fière , se hâta de quitter Aberdeen et l'Ëcosse, et partit avee lui et sa vieille gouvernante pour le domaine de Newstead, dans le comté de Nottingham. C'était un grand château gothique , couvert d'un côté par un Isc et par quelques fortifications en ruinci L'intérieur avait gardé la forme d'un cloître antique , ses nombreuses cellulôs , ses vastes salles délabrées. Les terres d'alentour, dé» pouillées par la bizarre malédiction du feu lord , sem* blalent stériles et désolées. L'aspect du lieu , les souve* nirs du mattre , les récits sur sa vie farouche et mystérieuse , le lac où , disait-on , il avait secrètement noyé sa

femme , les sombres corridors , la vieille tour^ la salle d'armes, et les armoiries des usurpateurs du clottre, tout cela frappa vivement tes yeux et la pensée du jeune Byron , qui prit dès lors Tusage de porter sur lui des armes chargées , comme son grand-onde , le feu lord.

Cependant il sou£Brait toujours de son pied boiteux. Sa mère essaya d*un nouveau traitement, et après avoir épuisé Tart d'un médecin de Nottingham , elle le fit partir pour Londres , et Vy plaça dans une école , où il recevait aussi les soins orthopédiques d'un célèbre médecin. Byron les contrariait par son impatience , et son ardeur aux exercices violents. Le régime , comme les études , lui était rendu difficile par les complaisances et la tendresse passionnée de sa mère. Toutefois, l'enfant fit quelques progrès à cette école , et lut avidement beaucoup de livres. A douze ans , épris de la beauté d'une jeune parente , il fit ses premiers vers. A treize ans il entreprit une tragédie^

Cependant son éducation inégale et interrompue avançait peu. Sa mère , qui avait fondé de grandes espérances sur lui , désira le voir entrer à la célèbre école de Harrow , rendez-vous ordinaire de la jeune noblesse. Il y fut envoyé par lord Carliste , tuteur d'office , qui lui .avait été donné, selon le privilège de la pairie, et qui s'accordait peu dans sa direction avec la mère du jeune lord. Là , Byron portait quelques commencements d'é-

. » Préface de Wemer,

iudes , beaucoup de lectures diverses , l'humeur sauvage d'un jeune habitant de Newstead, et les goûts capricieux d'un en&nt hautain , tour à tour gâté par la tendresse , ou froissé par la violence. Il fut d'abord timide, ennuyé, solitaire , puis bruyant et chef de bande parmi ses camarades. Il travailla beaucoup , quoique inégalement , étudia les classiques grecs et latins , fit même des vers grecs , et réussit dans les déclamations publiques , où s'exerçaient les jeunes étudiants. Il était le concurrent inférieur, mais redouté de M. Peel. « J'étais toujours dans « quelque mauvais pas, dit-il à ce sujet quelque part; « lui , jamais. Il savait toujours sa leçon ; moi , rare- « ment ; mais quand je la savais , je la savais aussi bien « que lui. »

Malgfé son infirmité, nul n'était plus agile, plus hardi , plus querelleur ; mais il avait aussi de vives amitiés de collège , que son âme chagrine et dédaigneuse paraît avoir assez longtemps conservées.

Sa mère , empressée de l'avoir près d'elle , le conduisit pendant les vacances aux eaux de Bath , et de là dans le voisinage de Newstead , qu'elle avait loué pendant son absence à lord Grey de Ruthen. Là, Byron se prit de passion pour une seconde Marie, miss Maria Ghaworth , de la famille de cet ancien ennemi qu'avait tué jadis le vieux lord , dont il était lui-même l'héritier. L'imagination de Byron n'était nullement attristée par ce souvenir; et il parait avoir passé quelques jours heureux dans la famille de cette jeune fille, qui, belle, spirituelle.

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plus ftgée que lui de deux ans « s'amusait et ne se trou** blait pas de la passion d'un écolier. A seize ans, il fit pour elle des vers qui ne sont pas sans gràoe. Elle se maria bientôt. Byron se crut dédaigné , et soufirit plus d'orgueil que d'amour. Sop infirmité l'humiliait » quoique sa taille fût noble , et que son visage eût pris une expression de beauté dont il était fier.

Après quatre ans de séjour à l'école de Harrow , où il avait peu régulièrement étudié , mais beaucoup lu , rôvé, disputé , il entra , au mois d'octobre 1805, à l'université de Cambridge, pour compléter le cours d'une éducation anglaise. Il allait de là passer les vacances chez sa mère , à Southwell, où il trouvait quelques sociétés spirituelles, et une bibliothèque dont il profita beaucoup. Son caractère impétueux commençait à se heurter vivement contre celui de sa mère. C'étaient souvent d'incroyables violences, d'amères ironies et de noirs soupçons dans deux imaginations également irritables. Un jour, après une vive querelle, la mère et le fils allèrent , chacun de son côté , chez le pharmacien de la ville , pour l'avertir de ne pas donner de poison à l'autre : tant ils craignaient de s'être blessés mutuellement jusqu'au désespoir I Las de cette vie , et épris d'un goût très-vif pour l'indépendance , Byron , à dix-sept ans, s'enfuit de chez sa mère, dont il raille impitoyablement, dans ses lettres à un ami, la colère et la douleur. Sa mère désolée le suivit à Lon* dres , et ne put d'abord le ramener. Après une folle course de quelques semaines , le jeune lord revint c^

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pendant à Southwell , et y passa deux mois , jouant la comédie sur un théâtre de société , et ocmiposant des vers, n en avait déjà un petit volume , qu'il faisait secrè* tement imprimer dans le voisinage , à Newark. U paraît que f dans ce premier essai , l'imitation mal eboisie de quelques poètes à la mode et Thabitude précoce du plaisir avaient fort multiplié les images licencieuses. Un homme d'esprit que Byron avait rencontré dans les so-^ ciétés de Southwell lui fit honte de ce mauvais goût ; et l'édition tout entière fut brûlée par le jeune poète ^ qui s'occupa bien vite d'en préparer une seconde plus irré« prochable , mais dont la publicité fut encore bornée fe quelques amis.

Byron avait atteint dix-neuf ans. Il était beau» richei maître de ses actions, passionné pour le plaisir, et oon^ naissant déjà l'ennui de la satiété. Froid et dur pour sa mère, ayant perdu par la mort deux amis, les seuls àtres qu'il ait aimés, dit-il, excepté les femmes , il écrivait dès lors : « Je suis un animal solitaire, et si parbitement cos« « mopolite, qu'il m'est indifférent de passer ma vie dans « la Grande-Bretagne ou le Kamtchatka. » L'idée de la gloire le flattait cependant ; il songeait à la postérité ; il ambitionnait la vie de Fox ou la mort de Chatam, et composait force vers pour épancher son âme et se ren** dre célèbre. En 1808^ il les réunit dans un volume, sous ce titre : « [Heures de Loisir, suite de poèmes originaux « ou traduits par Geoi'ge Gordon, lord Byron, mineur. » Ce début d'un homme qui devait être si célèbre réftta

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d'abord très-obscur. Le jeune poète avait repris ses études, ou plutôt son séjour à Cambridge, où il conduisait ses chevaux, ses chiens, et même un ours, dont il s'était affolé ^ et qu'il voulait , disait-il , faire recevoir agrégé. Il menait la vie désordonnée des riches étudiants , buvait, jouait, et s'échappait souvent vers Londres pour y faire de plus grandes parties , et pour guetr ter, dans les boutiques des libraires, le succès de son livre; Nageur, boxeur, occupé de fentaisies bizarres, il écrivait une partie des nuits, lisait beaucoup, et raisonnait avec de jeunes camarades spirituels et fous comme lui. Son esprit mobile et curieux avait déjà touché à toutes les questions philosophiques et religieuses; et le jeune poète n'avait guère moins de scepticisme dans ses opinions que de liberté dans ses mœurs. Il avait foit pour quelques mille livres sterling de dettes , mais il comptait sur Newstead et sur la baronnie de Rochdale, qui devait lui revenir à sa miyorité. Avant cette époque^ il s'établit à Nev^stead, que lord Ruthen avait quitté. Il y fEÛsait de folles orgies en robe de moine, ainsi que ses amis, et se laissait appeler Vabbé. De là il retournait à Cambridge, à Brighton, et se faisait suivre dans ses courses par une jeune fille habillée en homme, semblable, à l'idéal près, au page de Lara.

Dans cette vie assez conunune, où le jeune lord mettait seulement up peu d'ostentation de folie, se mêlait aussi un grand fonds de tristesse et de lugubre humeur. Aux soupers de Newstead circulait une large coupe for^-

mée d'un crâne que Byron avait déterré dans la vieille abbaye et fait ciseler avec art. On y buvait en bouifonnant; on jouait, dans le vestibule du sombre manoir, quelque tragédie bien sanglante d'Young. Puis, aux amisd'étude, se mélaientdes maîtres boxeurs^ et d'autres sociétés moins nobles encore.

Toute cette vie ne donnait à Byron ni satisfaction de lui-même, ni estime pour les autres. Il se piquait déjà de cette misanthropie dédaigneuse , qui n'est qu'un grand fonds d'égoîsme mécontent. Il affectait de n'aimer guère que son chien et son vieux domestique , qu'il mettut à peu près au même rang. Quand le premier mourut de la rage , il écrivait : «< J'ai tout perdu, excepté le vieux Murray. » Cependant le jeune poète fut tiré de son ennui par une vive piqûre. La Revue d'Edimbourg parla des Heures de Loisir avec une ironie médiocrement spirituelle, mais fort dédaigneuse. Byron, irrité, trouva son vrai génie. Aux imitations un peu froides^ à l'élégance maniérée, aux réminiscences ossianiquesde son premier essai, il fitsuccéder uneœuvre sienne, une œuvre d'orgueil blessé et de rancune amère, torrent de verve colérique et poétique. Byron vint à. Londres pour publier sa pièce des Poètes anglais et des Critiques écossais; et, tout en Timprimant, il y jetait ce que l'accident du jour et l'humeur du moment ajoutaient à la première inspiration.

Ayant vingt-un ans révolus, il était alors occupé de sa réception à la chambre des lords, et fort impatient de

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quelques lenteurs préalables. Byron, malgré son orgueil de race, était, par la mauvaise renommée de son père, l'ancien isolement de son oncle, la vie provinciale de sa mère, un étranger dans la noblesse anglaise. Ses obscures sociétés d'études ou de plaisirs l'en éloignaient encore plus. Lord Carlisle, son tuteur, ne daignait lui marfpier aucun intérêt ; et, à sa majorité, le jeune^ ord vint prendre séance à la chambre , sans un introducteur, sans un ami pour l'accueillir. Reçu par les huissiers, il prêta serment le 13 mars 1809, répondit sèchement à quelques paroles bienveillantes du chancelier, lord Eldon, s'assit un montent sur le banc de l'opposition, et sortit, fier et humilié tout ensemble. Quelques jours après, sa satire parut , et le noble tuteur du jeune lord y re^ cevait quelques amers sarcasmes. Personne , au reste, n'était ménagé. Si les critiques d* Edimbourg étaient l'occasion et le premier objet de l'attaque, chemin &iaant, le poète frappait avec une franchise de jeune bomme sur Anglais et Écossais^ Tory s et Wighs, patrons et protégés , poètes indépendsnts ou poètes pensionnaires, tout cela dans un vers correct, précis, |dein de feu. C'était presque la poésie et la rancune de

Pope.

L'ouvrage fit grand bruit. Pressé de quitter l'Anglet^ire, Byron y laissait déjà l'opinion qu'un poète était né. C'était, à vrai dire, et malgré les flatteries de la critique contemporaine, toujours plus grandes que ses injustices» ce qui manquait à l'Angleterre. Dans l'orgueil

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de sa civilisation, de sa force, de sa lutte con^e la France, ce pays, tout occupé de politique et de guerre , n'avait pas encore reçu dans les arts l'action ou le contre-coup de larévolution,qui, depuis vingt ans, ébranlait l'Europe. Aucun génie puissamment original ne s'était élevé sur son horizon. Elle avait en vers de pieux moralistes, pro* saiques par la bassesse et] l'uniformité des détails, poètes quelquefois par la pureté du sentiment moral et l'élan momentané vers le ciel. Elle avait Crabbe, dont la vie pauvre, errante, rebutée, fut tout à coup éclairée par le rayon d'une vive tendresse, et par une flamme de génie, que l'on vit s'éteii\dre sur la tombe de celle qu'il avait aimée. Elle avait eu Cowper , dont l'inspiration tardive et capricieuse avait , pour ainsi dire , fermenté durant un intervalle de souffrance et de folie où sommeillait son àme ; homme singulier plutôt que grand poète ; espèce de génie valétudinaire, qui prête à de curieuses expériences sur les maladies de la pensée, plutôt qu'il n'en fait admirer la grandeur et la force. Elle avait des métaphysiciens, raisonneurs sans invention, mélancoliques sans passion, qui, dans l'étemelle rêverie d'une vie étroite et peu agitée, n'avaient produit que des singularités sans puissance sur l'imagination des autres hommes. Tel était Woodsworth, et le subtil et non touchant Goleridge. Près d'eux se groupait la foule des poëte^ descriptifs, des peintres de lacs et de montagneê; mais rien n'était moins nouveau après Thomson et tout ce qu'avaient décrit l'Allemagne et la France»

L'Angleterre avait encore la première gloire et la première imagination de Walter Scott, non cette imagination inventive et fidèle , dramatique et morale , qu*il a prodiguée dans ses beaux romans, mais une autre imagination érudite et laborieuse, qu'il faisait servir à la poésie, et qui ne suffit pas au poëte. Avec elle, dans des vers négligés, il amassait mille curieux détails de mœurs chevaleresques et de gothiques peintures, et exploitait en antiquaire les ten[)ps de superstition et de féerie , à peu près comme la poésie grecque d'Alexandrie , dans son ingénieuse décadence, recherchait les plus curieux souvenirs et les plus rares anecdotes de cette mythologie grecque qu'elle ne croyait plus. L'Angleterre enfin venait de perdre de grands orateurs, dont la parole était égale aux luttes de la vie politique ; mais dans la partie la plus éievée des lettres, dans l'imagination et la poésie, le nouvel âge britannique n'avait encore produit aucune de ces œuvres qui représentent une époque et l'immortalisent, aucun de ces génies puissants et vrais qui ont le double caractère d'une pensée supérieure et d'une pensée nationale, qui résument les idées de leur temps en y donnant une expression sublime.

L'Angleterre du xix* siècle n'avait rien produit d'original et de grand comme Ren^, le Génie du Christianisme, les Martyrs: elle attendait son poète. C'est à cette gloire que parut dès lors réservé Byron. Les.juges les plus habiles remarquèrent cette verve soutenue, cette vigueur et cette précision de langage, ce facile et naturel

usage de la langue de Pope, avec des impressions si personnelles et si vives.

Mais ce n'était pas dans une colère d'amour-propre blessé, dans une représaille littéraire, que ce génie devait se renfermer. Byron, pendant qu'on s'indignait, ou qu'on riait de son outrageuse satire, partait pour* sa tournée d'Europe et d'Asie, en disant adieu à l'Angleterre par des stances mélancoliques où il se plaint d'aimer sans espoir et d'être seul dans la vie ; et il venait , écrit-il dans une lettre à la même date, de licencier son harem.

Quoi qu'il en fût, à cet égard, de l'idéal ou de la réalité, Byron , ayant écrit son testament et assuré le sort de sa mère , mit à la voile , de Falmouth , le 2 juillet 1809 , avec l'impatiente curiosité d'un jeune homme qui se lance dans la vie. Il avait pour compagnon de voyage un autre jeune homme plein d'ardeur pour les lettres , et qui , depuis, s'est fait un nom dans la politique, M. Bobhouse. Le paquebot, en quatre jours, les porta sous le beau ciel de Lisbonne. Byron traversa en courant le Portugal, une partie de l'Espagne, Séville, Cadix, toucha Gibraltar, Malte , sans autre aventure que quelques commencements d'amours et un duel ébauché ; puis il partit de là pour l'Albanie, sauvage entrée de l'Orient. Il passa en vue de la bourgade , alors ignorée, de Missolonghi, et vint descendre à Prevesa. Il en partit aussitôt pour Janina, sous le sauf-conduit du nom anglais. Reçu et défrayé par les ordres du visir absent, il alla, sur les

chevaux d'Ali , le chercher àTebelen, sa maison de plaisance et son lieu natal. Ali lui fit grand accueil, comme àun. noble seigneur, louases cheveux boudés, ses mains petites et délicates,, lui* envoyia^ plusieurs- fois par îour des sorbets et des fruits, et enfin lui< donna une garde choisie pour se rendre àPatras et dans la* Monée , où commandait son flls aîné. C'estdans cette route que^ séparé des siens ^ égaré par une nuitd'orage , où la pluie et Touragan battaient avec violence, au milieu de la confusion et de Teffroi, il rêva , s'appuyant contre un rocher, ses plus gracieux vers d'amour, en contraste avec la tempâte et Thorreur qui l'entouraient. De là Byron , revenu- à Brevesa, s'étant fait donner par le gouverneur turo une esoorte d'Albanais , parcourut les bois et la côte sauvage de l'ancienne Acamanie , s'arrêta quelques jours ^ à> Missoionghi^ qu'il devait' revoir^ traversa la Morée , et vint passer l'hiver à Athènes.

Ses impressions de voyage étaient excitées par le charme des sites et du climat , bien plus que par les traditions de l'étude.. Il cherchait et adorait la Grèce, non dans ses ruines savantes et dans ses arts , mais dans l'édat de son soleil et l'azur de son horizon. Cette poésie sensible des lieux dominait en lui celle des souvenirs ; ou, parfois, les mêlant toutes deux dans ses vers, il avive et. rajeunit l'antiquité par les grâces toujours présentes de la. nature. Dans Athènes,, cependant, Byron s'occupa de visiter les précieux monuments encore debout, que lord Elgin et la guerre ont plus tard dispersés

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OU détruits. Logé chez la veuve d'un cousul anglais , dans une maison qu*on a visitée depuis comme un des souvenirs d'Athènes , il y rêva quelques beaux vers de description et d'amour. U en .partit au printemps pour Smyme, et, après avoir exploré la Troade, toucha Gonstantinople, où le grand événement de son séjour fut de traverser T'Hellespont à la nage , et de vérifier ,par son exemple l'histoire poétique de Héro et Léandre. Il en repartit au mois de juillet, avec M. Hobhouse, sur le vaisseau qui ramenait l'ambassadeur anglais ; et , s'étant fait débarquer à l'ile de Zéa, il revint passer l'hiver à Athènes et en Morée. U y vit le célèbre voyageur Bruce, et une personne dotit l'esprit original devina son génie , lady Esther, qui , dégoûtée de l'Angleterre depuis la mort de son onde Pitt , émigrait vers l'Orient , et s'acheminait à sa royauté du désert. Byron eut quelque tentation de s'expatrier comme elle. U songeait à s'établir dans l'Archipel, après avoir vendu son fief de Newstead, le seul lien qu'il eût avec sa patrie^, écrivaitrilà sa mère. En attendant , il voulait visiter l'Egypte. Puis , tout à coup, par ennui de son voyage , il se rembarqua pour l'Angleterre.

Si jeune encore, Byron revenait sansâtre corrigé m changé. Mais son tempérament poétique s'était fortifié dans cette course de deux années. Son imagination s'était hàlée au soleil d'Orient. En même temps que ce jeune Anglais, à la taille élégante et frêle et aux traits délicats, avait pris quelque chose de plus nerveux et de

plus coloré, sa pensée s'était empreinte de réflexion et de force. Le progrès parait immense des premiers vers de Byron à ceux qu'il rapportait de son voyage , et on eût dit que, par un développement hfttif, son esprit avait atteint déjà toute sa croissance et toute sa vigueur. La poésie de Byron n*a rien produit de plus fort et de plus pur que les deux premiers chants du Pèlerinage de Childe Harold. Il avait cependant, à son arrivée, peu de confiance dans ces vers, rapidement ébauchés au milieu des émotions du voyage ; et il fut d'abord distrait du soin de les publier par une perte qu'il sentit avec force ; sa mère, tombée malade pendant qu'il s'arrêtait à Londres , lui fut enlevée avant qu'il pût là revoir. Il arriva pour l'ensevelir à Nevirstead, où , peu de jours après , il fut frappé d'une autre douleur, par la mort du plus remarquable de ses compagnons d'études , le jeune Maihews , qu'il paraît avoir tendrement aimé.

Byron sortit de cet accablement de tristesse pour la vie brillante de Londres, dans laquelle il commençait à être admis et recherché. Il parut à la chambre des lords, et fit un discours éloquent et populaire contre les dispositions rigoureuses appliquées aux émeutes d'ouvriers. Enfin , il publia Childe Harold, L'enthousiasme fut universel, et le jeune lord, salué grand poète, entouré d'un prestige romanesque et d'une gloire sérieuse , jouit quelque temps de l'enivrement de la faveur publique. Quelques stances du poëme, qui, en rappelant les égarements du jeune Harold , semblaient une confession de

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Tauteur, donnaient, il est vrai, aux esprits sévères, des armes contre Byron ; maisUéclat du talent avait tout efiacé. Ce n'est pas cependant que cet ouvrage n*offiit un des caractères qui marquent la décadence du goût et du génie, le défout de composition. On peut remarquer qu'il n'y a pas plus d'art dans Childe Harold que dans Y Itinéraire de Butilim, monument curieux et parfois éclatant du dernier âge des lettres romaines. C'est également un homme qui , sans ordre et sans but , se rappelle l'impression des lieux, et tour à tour décrit et déclame. 11 y a même ce rapport entre les deux voyages , que tous deux se font à travers des ruines, dans un temps de révolution pour les croyances et pour les empires. Le Gaulois du v* siècle voit avec douleur s'écrouler le paganisme devant la foi nouvelle sortie de la Judée, et qui, déjà maîtresse à Rome, peuple de monastères les lies désertes de l'Italie. L'Anglais du xix« siècle croit voir tomber, en Espagne et en Portugal , les derniers asiles du christianisme romain. Comme Rutilius, il rencontre partout les vestfges de l'invasion et de la guerre. Napoléon est pour lui le nouvel Àlaric , qui laisse partout sa trace sur le monde ravagé. Mais ce parallèle ne donne qu'une faible idée des couleurs dont Byron a peint ses souvenirs. La poésie descriptive, cette décadence de l'art , est ordinairement froide et dénuée de passion. Byron mêle à tout ce qu'il décrit son âme ardente et capricieuse. Tour à tour enthousiaste ou satirique , les lieux ne sont pour lui qu'un texte de sentiments ou d'idées,

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•t le pajsage est animé par la pbysiolloinîe i» son iMivos, o«L pfeitôt par la sîeBBe, par sa pa»ûon> par son caprice, par les Thnes éiBOtiofi& et tes ard^ts dégoûts qo,*îl porte sm toutes choses. Quelques pages ÎBCoiaparables de Mme araient , il est Yvai , épuisé ee, cwactère poétique^ le ne sais si Bytonlos iimtait ou lesrefiOQv^ait de génie ; mais ses propres impressions , sa vue pas^oniiée de la ■Ature, s(m enivTeaientdekiluinîèreet dusolefld'OrieBt, jett^at dans ses peintures un charme (original. On avait hi les vers élégants d'un autre Anglais sur les îles d^Ionie ; mais tout cela fut nouveau dans les vers de Byron. Au miliefi de ce succès, pour accroître la oiiriQsîté sur hii-méaie , il détacha de ses souv^rs de voyage, non plus une description, mais un récit, une histoire tou^ chante^ qu'il publia tonte mutilée e^ entrecoupée de lacunes qui semblaient des réticences. Cette histoire lui rappelait>elle quelque jeune fille turque sacrifiée à Tégoïsme de ses plaisirs ou sauvée par son courage? II n'importe; le poème du Giaour est admirable, malgré cette affectation de mystère qui en détruit la simplicité. Le moment où Byron intéressait si vivement par des vers la curiosité de ses compatriotes , semblait pourtant peu iait pour admettre une telle préoccupation. C'était la dernière crise de la grande guerre , le péril de l'Angleterre, attaquée par Napoléon jusqu'au fond de la Russie, et la catastrophe qui changea le sort du monde. Londres était dans une grande attente. Tous les esprits étaient fixés sur Moscou, sur la Bérézina, sur Dresde,

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^t'Ces terribles secousses que le géanft, près de (lambw, donnait à TEarope.

C'est au mSieu de pensées si graves que le gëme du poëte se ûi jour et fixa Tadmiration. Lui-*mâme , on >doit l'avouer, prenait peu de part à ce grand speetacle ; c^est par là qfu -il «e m<nitre jeume honune , n'âtant Joeompé que de vers, de vanjités d'autem, ^4e pfamrs su» aisoor. Childe Harold et le Giaour respiraient toute la foèûe de la Orèoe moA&me. Byron revint è ee Ûième 6mira dans la Fiancée d'Abydos et le C^saire. Le fjorsam, c'est l'idéal de ces Klephte$ àe mer, dont le nom TCftentissak dans les Cyclades , avant que TEutope eoonttt Gaoads. Seulement, à cette vie d'aventures , à cette joie d'une liberté sauvage qu'il avait à décrire , Byron a trop mêlé, d'après lui-même, une sorte de méiaiKolie rêveuse et de tristesse hautaine qui tient au dégoût de la vie sociale. Comme il s'était &it deviner dans Chiide ffarold, il s'est peint dans Conrad, auquel il donne ses traits , l'air de son visage , et jusqu'à ses habitudes de diète aust^e et de froid silence* Mais cela même ajoutait au charme du récit et à l'engouement public. Critiques et poètes contemporains avouaient également la supériorité de Byron. Moore, Rogers étaient ses premiers admirateurs ; et le chantre de Marmion et de la Dame du Imc , jusque-là si populaire , sentant bien qu'il ne pouvait lutter contre cette riche et neuve poésie , se réduisait au roman , pour sa gloire et notre plaisir.

Cependant Byron , enivré de louanges et de succès fa-

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ciles y ennuyé de tout , et mécontent de sa fortune trop médiocre pour son rang et ses goûts , songea sérieusement à se marier. La jeune personne qu'il rechercha dans une noble maison avait un esprit rare autant que cultivé. Elle fut attirée par la gloire deByron, malgré tout ce qui s*y mêlait de scandale et de frivolité aux yeux d'une pieuse famille. Belle , savante et prude , miss Hilbanks se flatta de fixer Byron et de le corriger par Tamour. On sait combien cette union fut courte et troublée. Après un an de mariage , lady Byron avait mis au monde une fille ; mais peu de temps après elle se retira chez son père , et ne voulut plus revoir son époux. La persévérance de ses refus et la discrétion de ses plaintes accusent également Byron , qui , n'eût-il pas eu d'autres torts , appelait sur lui la malignité des oisife par sa folle colère , et qui fit plus tard la faute impardonnable de tourner en ridicule celle qui portait son nom. Alors il fut frappé d'un de ces retours cruels qui suivent la faveur publique.

Sa dissipation , sa fortune dérangée , ses caprices et ses manies bizarres firent accuser son cœur et sa raison. Le grand monde fut impitoyable dans ses scrupules ; et la foule même les partagea. Ce nom glorieux de Byron fut couvert de huées , et son souvenir fit siffler au théâtre une actrice célèbre, soupçonnée d'être complice d'une des infidélités du poète. Byron avait dès longtemps blessé le parti tory, plus triomphant que jamais. L'état du monde politique amenait alors en Angleterre

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une reprise de cette gravité morale , qui s'irrite contre la licence des opinions et de la conduite. Torys et méthodistes , hommes graves et gens à la mode , grands seigneurs et journalistes, tout se réunit pour accabler Byron et donner gain de cause à la famille respectée qui se séparait de lui.

Ce fut en 1816 que Byron quitta sa patrie pour ne plus la revoir , et qu'il s'exila sur le continent , rouvert aux Anglais par la disparition de TEmpire. Sa première course fut en Belgique , où il visita le champ funeste de Waterloo avec une émotion mêlée d'oi^ueil et de douleur. De là il vint passer quelques mois à Genève et à Lausanne. Réuni à son ancien compagnon de voyage Hobhouse , il gravit avec lui les plus âpres glaciers des Alpes, où la nature lui offrait un ordre de beautés nouveau , après rOrient et 1* Albanie. Au bord du lac de Genève, il chercha surtout la trace des lieux qu'avait nommés Rousseau , songea peu à Ferney, dont il devait invoquer un jour le sardonique génie, et trouva dans Coppet, près de madame de Staël , cet accueil qui flatte et console un cœur blessé par la disgrâce du monde. A Genève , il évitait ses compatriotes, hormis un seul, frappé comme lui d'une sorte d'anathème, Shelley, ce poète rêveur et matérialiste , qui , par l'allégorie transparente et les notes clairement impies de sa Reine Mab, avait soulevé Tin-» dignation des hommes religieux de l'Angleterre. Byron se prit de goût pour la conversation originale et savante de Shelley, dont il admirait les ouvrages. Ils se voyaient

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tous les jours. Courses aventureuses sur le lac, hardis entretiens de métaphysique, confidences antisociales entre deux âmes également froissées , et , chaque soir, longues veillées où les poètes sceptiques et leurs amis se triOuUaieni à pliûsir rimagination par des contes de revenants , et croyaient au diable en doutant de Dieu ; telle fut la nouvelle étude de poésie que fit Byron dans la société de Sheliey et de sa jeune épouse, fille de Godwin , et pénétrée des mêmes prindpes que soa père et son mari. Esprit logiquement faux , de la race des Spinosa , Sheliey, jacobin de méditation , était arrivé , par TathéisHie , aux dernières conséquences des anciens niveleurs , l'absolue démocratie , le partage des propriétés , la communauté des femmes. Trop jeune et trop peu mûr pour être le guide de personne , on ne peut douter cependant qu'il n'ait eu , par l'opiniâtreté de ses idées , une fâcheuse influence sur l'esprit de Byron , et qu'il n'ait contribué à fortifier cette teinte misanthropique et amère répsuidue dans ses écrits. Un autre Anglais, Lewis, vint mêler à ces entretiens sa fantasque imagination et sa littérature de sorcellerie. Fort instruit dans la poésie allemande , il traduisait de vive voix à Byron les plus étonnants passages du Faust de Goethe. Le jeune poète recueillait avidenient , pour reproduire aussitôt , selon l'instinct de sa courte et hâtive destinée. Il avait repris, en courant, son odyssée de Childe Harold, et y fixait en beaux vers tout ce qui frappait ses yeux , depuis la plaine de Waterloo jusqu'aux bosquets de Clarens. Les

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Fuinas d'un vieux château sur les bords dhi lac lui inspiraient le Prisonnier de Chillon, Au sortir d'une rêverie HÛsanthropique de SheHey , il décrivit , avec une iHusion de terreur ermssanle, la nuit finale de l'univers. Enfin , en écoutant Lewis , il compiençait son drame de Bianfred. C'est de ce singulier ouvrage qu'il aurait dû dire ce qu'il a confessé seulemaat du troisième chant de Childe Barold : « J'étais à demi fou quand je le compo> t< sai, entre la métaphysique, les montagnes, les lacs, « un désir inextinguible, une souffrance inexprimable, u et le cauchemar de mes propres égarements. »

On y sent, en effet, au plus haut degré, les tourments de l'àme et la plaie du remords : c'est la vérité de ce drame, d'aiUeurs tout fantastique. Croëthe en fut si frappé, qu'adoptant une calonilfiîe populaire , il supposa son imitateur inspiré par une expérience personnelle de crime et de souffrance morale. A ce sujet , dans un article littéraire sur Manfred, il assura gravement qu'à Florence une jeune dame , aimée de Byron , avait été poignardée par son mari , et que , dans la même nuit, le mari avait été tué par une main facile à deviner ; que de là venaient la mélancolie et les sombres couleurs du peintre de Manfred. Étrange vanité du poète allemand , qui n'admettait pas qu'en fait de crime on ait pu ajouter à ses propres inventions autre chose que la réalité 1 Heureusement cette explication est démentie par les fkits. Byron , sous l'inspiration des Alpes et de Faust, avait en partie composé Manfir^ av^nt de voir l'Italie ; et il ne

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put faire de victimes à Florence , où il ne s'arrêta qu'un seul jour.

Il faut en convenir, même ses aventures en Italie n'eurent rien de tragique et qui rappelât les vengeances de rancienne jalousie. Byron ayant traversé Milan , à la fin de 1816 , vint se plonger dans les faciles voluptés de Venise. La première année qu'il y passa, emporté par une frénésie de plaisir et de frivolité , ne fut cependant pas perdue tout entière pour le travail. Là , il acheva Man^ fred, esquissa le quatrième chant de Childe Harold , tout rempli des souvenirs de Venise , dont l'aspect désolé lui inspirait une ode sublime, et trouva le beau sujet de Faliero, le seul de ses drames où la conception et les ca* ractères décèlent quelque veine de génie tragique. À ses inspirations il mêlait même de sévères études. Chaque matin , après les fatigues d'une nuit vénitienne , il con* duisait en ramant lui-même sa gondole vers un Ilot voisin de Venise, où est bâti le monastère arménien de Siûnt- Lazare, et passait quelques heures avec le père Paschali et d'autres savants religieux à déchiffrer la langue arménienne , se servant de cette âpre et difficile étude pour dompter les agitations de son âme , comme autrefois saint Jérôme , tourmenté de passions, s'était donné pour régime l'étude de Thébreu. Il encourageait aussi les recherches qui conduisirent les bons pères à la précieuse découverte d'un fragment d'Eusèbe. Il les aidait dans la composition d'une grammaire anglo-arménienne , et traduisait sous leur dictée, d'après une version arménienne,

deux épltres de saint Paul aux Corinthiens, douteuses, mais antiques.

Cette étude , et surtout quelques extraits cosmogoni* ques de Moïse de Chorène ramenaient Timagination du jeune poète à ces problèmes religieux , dont son scepticisme était souvent agité , et qui lui ont inspiré le mystère de Gain; car tout devenait substance de poésie pour Byron , depuis ses plus sévères études jusqu'à ses folles débauches. Dans la fougue d'un carnaval de Venise , « ce jeune extravagant d'Anglais, » comme l'appelaient les gondoliers , au milieu des courses , des amours , des querelles , forgeait son inimitable talent :

« Très ignis torti radios , très aiitis austri Miscebant operi , flammisque sequacibus iras. »

La vie dissolue de Byron , à Venise , était cités par les voyageurs ; et les récits peut-être exagérés qu'on en reportait à Londres servirent à ranimer, dans la haute société, l'indignation, sincère ou prude, dont le jeune lord était l'objet , et qu'il bravait en la subissant avec douleur. Mécontent de tout le monde , il n'avait gardé que peu de relations avec son pays. En lisant ses lettres pleines de verve et d'esprit , on s'étonne du cercle étroit de sa correspondance. Il n'écrit guère qu'à M. Moore , son invariable admirateur, et au libraire Murray, qu'il traite avec une hauteur tant soit peu féodale , en lui vendant fort cher ses vers nouveaux. Le seul souvenir qui mêle quelque émotion douce à l'habituelle ironie et à la li-

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berté cynique ou haineuse de ses lettres , c'est son amitié pour sa sœur Augusta Leigh , et sa reconnaissance pour le généreux témoignage que Walter Scott rendait publiquement à son génie. Du reste , au milieu de ses amusements de Venise , et de « la vie damnée » dont il se vante, on sent un ennui profond et un amer découragement. Ces accès de spleen ont jeté d'admirables teintes de poésie sur le quatrième chant de Childe Harold ; et cette frénésie de plaisirs a inspiré Don Juan, ouvrage qui semble réunir deux époques du génie de Voltaire , le coloris de sa plus vive et plus fraîche poésie, et le malin cynisme de sa vieillesse.

Ce séjour à Venise n'avait été interrompu que par une rapide excursion vers Rome ; et le poëte était venu reprendre ses vulgaires plaisirs, lorsqu'il en fut tiré par une séduction plus noble, qui tint une grande place dans le reste de sa vie. Les faiblesses des écrivains célèbres étant de nos jours aussi connues que leurs ouvrages , et formant une partie en quelque sorte officielle de leur vie littéraire, tout lecteur de Byron connaît la comtesse iGuiccioli. C'est à Venise que le pdëte anglais vit pour la première fois la belle et spirituelle Italienne, et la charma par les mille enchantements dont il était environné. De Venise , où elle passait , il la suivit à Ravenne , son séjour , l'y retrouva malade ; et, accueilli fort imprudemment par le comte Guiccioli , après avoir vécu quelque temps près d'elle , par une tolérance plus singulière , il obtint de la ramener, sous sa

garde, à Venise , pour consulter les médecins. De là, il la conduisit dans une maison de campagne qu'il avait louée près de Padoue , la séparant ainsi publiquement de son mari , au grand et tardif scandale des mœurs italiennes, qui ne s'étaient pas offensées des autres libertés de Byron. Il reçut , dans cette retraite, la visite de son' ami T. Moore, et, revenant avec un témoin de sa jeunesse sur quelques événements de sa vie, ce fut alors qu'il lui remit en partie ses Mémoires, pour être publiés après sa mort.

Les jours de Byron, jusqu'à la fin glorieuse qui devait les terminer, se traînèrent dans le cercle de son nouveau lien et dans les stériles agitations de la vie italienne. Il voulut retourner à Londres, revint à Ravenne, près des deux époux , un moment réunis ; et , quand le pape eut prononcé leur séparation, il se dévoua sans réserve à la comtesse, dont le père, le comte Gamba, persécuté comme carbonaro, ferma les yeux sur un attachement qui donnait un défenseur de plus à sa cause.

En effet, Byron, qui avait espéré la république en 1815, et mêlait à ses préjugés nobiliaires une grande haine contre les gouvernements de l'Europe, saisit avec ardeur tous les projets d'émancipation italienne. Sa Pro^ phétie de Dante, inspirée au lieu même où le poète toscan avait vécu proscrit , était un premier et sublime gage de ses vœux pour la liberté de l'Italie. Byron fit plus, il entra dans les associations secrètes formées en Romagne , donna de l'argent , acheta des armes ; et il

attendait avec impatience un mouvement qui , suspendu, mal concerté , trahi , échoua par Tinvasion autrichienne et rinconcevable faiblesse des Napolitains. Ce beau rêve Toccupa de 1819 à 1821 , et le préparait pour un autre dévouement qui fut plus célèbre et plus utile. Au milieu de ces soins de politique et d*amour, Byron n'avait pas cessé d'écrire et de cultiver par la réflexion et l'étude ce grand talent poétique qui était au fond le premier intérêt de sa vie. Il s'était rendu maître de la langue et de la littérature italiennes, et se promettait même de composer quelque jour un grand poëme dans cet idiome qu'il aimait. En attendant , malgré les conseils de ses amis, il continuait Don Juan, et espérait bien promener par toute l'Europe les fantaisies licencieuses de son héros. Il s'occupait en même temps d'une controverse toute classique, pour défendre la gloire de Pope contre la littérature nouvelle de l'Angleterre.

Telles étaient encore les préoccupations mêlées à ses projets d'affranchissement et de guerre , pendant que les troupes autrichiennes approchaient des États romains, et que les carhonari venaient cacher leurs armes dans sa maison. Le Journal de ses pensées, qu'il écrivait alors , est rempli de généreux sentiments et de minuties puériles, avec un grand fonds de scepticisme sur la liberté comme sur le reste.

L'insurrection de laRomagne ayant manqué, les exils et les proscriptions commencèrent. Byron se vit arracher ses amis et la famille à laquelle il était affilié par

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un lien d*amour et de parti. Le nom anglais le protégea seul lui-même et lui permit de prolonger son séjour à Ravenne. Il y revit Shelley, qui , par ses éloges , ranimait à continuer Don Juan, dont les premiers chants , publiés à Londres , n'obtenaient qu'un succès irritant et contesté. Il songeait dès lors à passer dans la Grèce, où venait d'éclater un soulèvement de religion et de liberté , plus sérieux que Tinsurrection libérale de Naples. Mais Tat* tachement pour la femme qui lui avait tout sacrifié pré' valait encore, et il vint la rejoindre à Pise.

Cette vie errante et inquiète n'ôtait rien à son travail de poëte ; tout y servait en lui , lectures savantes et nouvelles du jour, complots politiques et chagrins de famille. Tout ce qui frappait sa pensée ou agitait sa vie devenait dans ses mains matière de poésie. Sous Timpression des découvertes antédiluviennes de Cuvier et des arguments manichéens de Shelley, il avait composé son mystère de Ccun. Une annonce de journal sur la réception de George IV en Irlande lui inspirait la plus virulente satire; et, malgré son dédain pour les querelles politiques de son pays , il s'y jetait tout à coup avec l'àcreté d'un libelliste.

Cette irritabilité extrême, universelle, maladive, parait avoir &it , en grande partie , le talent de Byron. Elle le livrait aux impressions les plus diverses; et ce caractère si fantasque fut toujours plus ou moins dominé par ceux qui l'approchaient. Dans la dernière année de son séjour en Italie, il revit avec une grande effusion de

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tendresse un noble Anglais, son ancien compagnon â*études , dont ramitié calma l'inquiétude de ses esprits ; et il fut visité par un des hommes les plus estimés en Angleterre, Rogers, aussi grave, aussi sage dans sa vie et dans ses opinions que dans sa poésie. Mais il n'en était pas moins obsédé par les noirs fantômes de la métaphysique de Shelley ; et il se laissait entraîner par lui dans un projet d'association littéraire avec un écrivain radical , dont il goûtait aussi peu le caractère que le talent.

Byron venait d'achever un nouveau mystère, lorsqu'il apprit qu'à Londres son drame de Coin attirait une poursuite légale au libraire Murray, qui subit, pour l'auteur, quelques mois de prison. Cette sévérité aigrit l'amertume de Byron contre des croyances auxquelles il emblait quelquefois ramené par l'imagination, comme s'en plaignait l'incrédule Shelley. U reprit le poème de Son Juan, son arme de guerre contre la société ; et , tout en respectant davantage les mœurs par égard pour la femme qu'il aimait , il redoubla de scepticisme et d'amertume politique. Deux pertes cruelles, dont l'une semblait un avertissement funèbre , vinrent se mêler à ce travail et non l'en distraire. Une fille naturelle qu'il élevait avec tendresse , et comme un dédommagement de l'absence de sa chère Ada, lui fut enlevée par la mort. Son ami Shelley, à l'âge de vingt-huit ans , périt presque sous ses yeux , avec un autre Anglais, dans une promenade de mer, sur le golfe de la Spezzia. Byron], aidé du capitaine Medwin et de quelques autres, vint

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recueillir les deux corps naufragés ; et se complidsant à une sorte de cérémonie païenne, il les brûla sur le rivage, avec le sel et l'encens, et ne garda que le cœur de Shelley, qui n'avait pu être consumé.

On ne peut dire , en lisant ses lettres, que sa douleur paraisse bien vive , et qu'il n'ait pas été plus frappé du spectacle sauvage et poétique de ce bûcher allumé par ses mains , qu'il n'était attendri sur la fin prématurée de Shelley et sur cette mort semblable à sa vie, sans con solatton et sans culte :

a Juvat ignibus atris Inseruisse manus , constructoque aggere busti Ipsum atras tenuisse faces. »

La famille de la comtesse Guiccioli ayant reçu l'ordre de quitter la Toscane, où Byron était lui-même suspect, il se rendit avec elle à Gênes, et continua d'y vivre occupé de projets politiques et de poésie. L'Italie le lassait, il voulait autre chose , une émigration lointaine en Amérique ou une occasion de gloire quelque part. Quant à l'Angleterre, sans vouloir y revenir, c'était toujours elle qu'il avait pour but , c'est pour elle qu'il écrivait. Non content de la charmer par ses vers, il se flatta d'y prendre une influence active par un journal ; et cette idée, qu'il avait eue souvent, lui fit donner son nom et ses vers au Libéral^ que M. Hunt était venu rédiger en Italie et faisait paraître à Londres. Mais il eut le chagrin de voir cette publication blâmée, même par ses admirateurs.

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Ce dégoût fut une crise pour cette ^me ardente, qui ; de bonne heure accoutumée à la célébrité , avait besoin de produire un effet toujours croissant. Son esprit se tourna vers une entreprise nouvelle. La lutte prolongée de la Grèce excitait l'admiration du continent. Une sympathie publique s'était formée en dehors des gouvernements ; l'Angleterre était peut-être de tous les pays d'Europe le moins favorable à la cause grecque. Londres avait cependant un comité philhellène qui, comme le comité de Paris , faisait passer aux Grecs des secours et des armes. La plus grande force de ces comités était leur influence morale, leur protestation permanente, la honte qu'ils faisaient à la politique inhumaine de quelques puissances.

Rien à cet égard ne pouvait être plus éclatant ni plus utile qu'un allié tel que Byron. Le comité grec de Londres le sentit , et lui fit demander son appui et sa présence en Grèce. Byron n'hésita plus à jeter dans cette guerre sa fortune et sa vie. Il ne se fit point d'illusions, n avait accueilli et secouru quelques-uns des philbellènes revenus de la première expédition, il savait à quelles souffrances , à quelles difficultés insurmontables il devait s'attendre. Il jugeait avec sévérité le caractère des Grecs , et avait peu d'espérance de succès. Sa santé déjà détruite ajoutait au découragement de son esprit et à ses tristes pressentiments ; mais il voulut se dévouer pour une cause juste et pour sa gloire.

Prodiguant alors des sommes considérables, que, depuis quelques années, il avait amassées par une sévère

épargne , il mit à la voile de Gènes, le 14 juillet 1823 , emmenant avec lui le frère de la comtesse Guiccioli, et un Anglais intrépide, le corsaire Trelawney. Repoussé dans le port par la tempête, il ne quitta les côtes d'Italie que quelques jours plus tard, après avoir reçu des vers de Goethe sur sa noble entreprise. Il toucha Céphalonie, et il y trouva une lettre de Botzaris, pour hâter son secours et lui rendre grâce. Mais le lendemain , Botzaris , ce Léonidas de Souli , périssait , en pénétrant avec une poignée d'hommesjau milieu du camp des Turcs, où il fit un grand carnage. Byron, voulant attendre et juger par ses yeux, demeura trois mois dans la colonie anglaise de Céphalonie. Son enthousiasme ne s'était pas accru. Il blâmait les fautes des Grecs; et, loin de porter aucun zèle religieux dans la cause -des martyrs de la croix, il occupa les heures de son loisir à discuter en public contre un pieux méthodiste , le docteur Kennedy, qui avait entrepris des conférences chrétiennes pour convertir quelques jeunes Anglais de la garnison. Il songeait à revenir en Italie. Cependant, pressé de toutes parts, il donna généreusement quatre nulle livres sterling pour la flotte grecque; et, lorsque Maurocordato eut prit le conunandement de la Grèce occidentale, il consentit à aller le joindre à Missolonghi. Il s'y rendit à grand'peine, à travers mille périls gaiement supportés, et fut reçu comme un sauveur par la population confuse, pressée dans Missolonghi entre la guerre civile, la fjEUfnine et les Turcs.

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Byron jouit un moment de cet acoueil, et se livra surle-cbamp à tout et à tout le monde, aveo un mélange singulier de prudence et d'irritation maladive. Le gouvernement grec lui conféra le titre de général en chef; et il devait commander une expédition pour s'emparer de Lépante. Mais toute la force qu'il pouvait espérer consistait dans une bande de Souliotes, soldés à grands frais, et dont la ville et lui subissaient la tyrannique insolence. Tout était autour de lui discorde, misère, anarchie. U trouvait peu d'^pui dans ses propres compatriotes. Un d'eux, le colonel Stanhope, brave officier, mais enthousiaste , inflexible et froid , ne rêvait que liberté illimitée de la presse, et voulait, au milieu de la Grèce à demi barbare et envahie, introduire, avant tout, l'exacte rigueur des principes libéraux et les théories de Bentham; Byron jugeait plus pressant d'avoir du pain et des armes. La liberté de la presse, ce souffle épurateur des Ëtats constitués, lui semblait stérile ou funeste dans l'anarchie de la Grèce ; et, quant aux méthodes nouvelles , aux perfectionnements industriels ou sociaux , à tout le luxe de civiliaation qui remplissait les pacotilles des comités philhellènes , il en trouvait l'essai prématuré , pour des hommes qui n'avaient qu'à combattre et à survivre , s'ils pouvaient. Toutes ses vues sur la Grèce étaient nettes, courageuses, pratiques. Chaque jour, il les soutenait vivement contre le colonel Stanhope, et travaillait à les appliquer, au milieu du chaos de Missolonghi. Animé par sa présence, un ingénieur anglais,

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Parry, avait organisé rartillerie nécessaire pour l'expédition de Lépante. Mais les Souliotes , vrais condottieri de la Grèce, redoublaient leurs avares exigences. La moitié des soldats réclamait de hautes paies d'ofBder* C'étaient des scènes violentes d'altercation et de rupture entre le chef anglais et sa bande barbare.

Les forces de Byron ne pouvaient suffire à cette vie d'irritation et d'inquiétude. Un jour qu'après une crise nerveuse et un évanouissement il était sur son lit , malade et épuisé par des sangsues aux tempes, les SoulioteSi qui la veille avaient menacé l'arsenal et tué un officier suédois , se précipitent à grands cris dans sa chambre en brandissant leurs armes. Le visage pâle et sanglant de Byron, à demi soulevé, imprima pourtant le respect à ces hommes {arouches; et quelques mots de sa bouche les firent sortir émus et un moment dociles. Mais on ne pouvait espérer d'eux ni service régulier ni soumis-» sion durable; et leurs fureurs, leurs menaces, écartaient d'autres auxiliaires. Byron, qui les avait soldas à grands frais , s'occupa donc de négocier leur éloignement ; et , à prix d'argent , il aida Maurocordato à les mettre hors de Missoionghi, n'en gardant qu'une cinquantaine qui lui étaient particulièrement attachés, mais qui servaient à son cortège plutôt qu'à la cause commune. Trompé ainsi dans ses projets d'attaque contre la garnison turque de Lépante, il s'efforçait du moins d'humaniser la guerre au profit de tous. S'étant fait remettre un assez grand nombre de femmes et d'enfants

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musulmans, restes d'une ville saccagée par les Grecs , il les renvoya sans rançon à Prévesa. Dans quelques engagements autour de Missolonghi, il offrit une prime pour chaque prisonnier turc qui lui serait amené vivant. Ses dons en argent étaient continus , ses conseils utiles, son zèle infatigable. Il aidait Maurocordato à rétablir quelque ordre dans Missolonghi ; et, par Féclat de son nom et de son sacrifice, il pouvait seul o£fnr une médiation entre les Grecs civilisés et ces chefs montagnards, tumultueux mais indispensable appui de la cause commune. Déjà Colocotroni lui avait promis , par un message , de se soumettre à son avis , si une assemblée nationale était convoquée , et s'il consentait à y paraître comme arbitre. D'autres chefs moraïtes , en proposant une réunion dans la ville de Salone, pressaient Byron de s'y rendre, pour sceller par sa présence la réconciliation des partis.

Malgré son peu d'illusion et le jugement sévère qu'il portait sur les Grecs, il eut alors un moment d'espérance. Se disposant à passer dans la Morée , il hâta de ses derniers conseils la défense de Missolonghi , contre laquelle il prévoyait avec raison que se porterait tout l'efiTort de la prochaine campagne. Il excita l'ingénieur Parry à relever, sur le sol marécageux et coupé de la ville , ces remparts de terre et ces fortifications informes qui arrêtèrent tant de mois l'armée turque, et donnèrent à l'Europe attentive le temps de la réflexion et de la pitié. Il retint d'autorité, pour munir ce poste avancé de la Grèce , l'artillerie que

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voulaient se fiedre donner Odyssée et les autres chefe moraïtes, et il affermit les habitants dans la pensée de s'ensevelir sous Missolonghi.

Quant à lui , l'assemblée de Salone étant retardée par les divisions politiques et les difficultés des chemins, son parti fut pris de ne pas quitter le coin de terre que les Turcs allaient assaillir au printemps. Depuis plusieurs mois , malgré son courage et sa continuelle activité , il se sentait défaillir. Il était troublé par de tristes pressentiments, et par ces frissons involontaires qui sont moins des symptômes de faiblesse morale que des avant-coureurs de mort. Il vit avec tristesse , dans les murs de Missolonghi , l'anniversaire de sa trentesixième année. Il le pleura dans des vers admirables, ses derniers vers, où , disant adieu à la jeunesse et à la vie, il ne souhaitait plus que « la fosse du soldat; » cette pensée lui revenait souvent. Il disait à un fidèle serviteur italien : « Je ne sortirai pas d'ici , les Grecs , les « Turcs ou le climat y mettront bon ordre. » Dans ses lettres , il plaisantait encore sur les scènes de désordre et de misère dont il était le témoin ; mais sa mobile et nerveuse nature en souffrait profondément, et il y avait du désespoir dans son rire sardonique. Deux nobles sentiments soutenaient son âme , la gloire et l'amour de l'humanité. Mais son corps, vieilli de bonne heure, succombait. On lui écrivait des îles Ioniennes pour l'engager à quitter Missolonghi. Ses compatriotes , ses amis , le colonel Stanhope, le corsaire Trelaivney partirent. Il

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resta dans^ce <« tombereau de boue,» comme il disait éner« giquement, au milieu des marais et des pluies iiisalu<bres de Missolonghi. Il en ressentit bientôt la mortelle influence.

Surpris par Torage dans une promenade à cheval , et revenant trempé d'eau et de sueur, il monta dans une barque pour gagner sa demeure, et fut saisi d'une fièvre violente. Le lendemain, cependant, il parcourut encore à cheval un bois d'oliviers voisin de la ville, avec son fastueux cortège de Souliotes. Il rentra plus malade, se débattit deux jours contre les médecins, qui voulaient le saigner, et leur céda enfin , par crainte pour sa raison plutôt que pour sa vie.

Cette saignée n'arrêta point la fièvre , et ne prévint point le délire. On voulait faire venir de llle de Zante un médecin plus renommé ; mais le gros temps y mit obstacle. Byron , consolé seulement par un ou deux amis fidèles , et par les pleurs de son vieux domestique , était là gisant presque sans secours , dans une pauvre et tumultueuse demeure , dont sa garde de Souliotes occupait le rez-de-chaussée. C'était le jour de Pâques si joyeusement fêté par les Grecs, qui se répandent alors dans les rues, dans les places, en criant : « Le Christ est ressuscité I le Christ est ressuscité I >» Ce jour, la ville fut moins bruyante. On alla tirer l'artillerie loin des murs; et les habitants s'invitaient l'un l'autre au silence et au recueillement. Le soir, la tète de Byron s'embarrassa , sa langue ne put prononcer que des mots entrecoupés, et,

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après de vains efforts pour faire entendre ses dernières volontés à son vieux domestique anglais , Fletcher, il fut saisi de délire. Ayant pris une potion calmante , il eut encore un retour de raison , exprima des regrets obscurs, prononça qpelques touchantes paroles sur la Grèce , et puis, en disant : « levais dormir,» tomba dans une léthargie qui se termina le lendemain par la mort, au moment où un orage éclatait sur la ville et fidsait dire aux Grecs : « Le grand homme se meurt ! >» Le grand honune ! il Tétait en effet pour ceux qu'il était venu défendre, et auxquels il avait si noblement sacrifié sa vie.

Le lendemain , le mardi de Pâques , on rendit à Byron les derniers honneurs , selon le rite grec. L'archevêque d'AnatoIikon et Tévéque de Missolonghi étaient présents, avec tout leur clergé et tous les chefs militaires et civils. Un jeune Grec , Tricoupi , prononça Téloge funèbre. Le cœur de Byron , renfermé dans une urne , fut seul porté jusqu'à l'église , et déposé dans le sanctuaire, au milieu des bénédictions. Le corps devait être ramené en Angleterre ; et l'on fit à Missolonghi des prières pour souhaiter à ces restes glorieux un passage favorable et le repos de la tombe dans la terre natale. Le navire chargé de ce dépôt toucha bientôt l'Angleterre. M. Hobhouse et un autre ami de Byron vinrent recevoir son corps pour le conduire à la sépulture de famille , près du domaine de Newstead, dans le caveau où reposait sa mère. Le rang du noble lord était marqué par la magnificence du cortège. Des constables et des hérauts d'armes

marchaient en avant Suivait un coursier de bataille couvert de velours noir, conduit par deux pages , et monté par un cavalier qui portait à demi renversée une couronne de pair d'Angleterre. Puis venait le char funèbre et une longue suite en deuil.

Ce triste appareil s'avançait sur la route de Nottingham , lorsqu'il fut rencontré par une dame à cheval qu'accompagnait son mari. La curiosité les fit approcher. Cette femme se trouble en reconnaissant les armoiries de Byron ; elle tombe dans le délire , et est reportée mourante dans le château qu'elle habitait. Elle ne sortit d'une fièvre brûlante que par de longs accès de folie. Cette dame était lady Caroline Lamb, qui, autrefois abandonnée de Byron , l'avait peint sous les plus noires couleurs dans un roman satirique , et , se croyant guérie de l'amour par cette vengeance, avait , loin du monde, retrouvé la paix et l'affection de son mari. Troublée de cette funeste rencontre , sa tôte ne revint pas ; elle expira d'une mort lente , en invoquant sans cesse le nom de celui qui lui avait ôté l'honneur et la raison.

Cette douloureuse anecdote , attachée encore à la mémoire de Byron , n'était pas faite pour affaiblir les préventions que sa conduite et ses écrits avaient excitées. Elles lui ont survécu , et ne furent pas seulement, conune on l'a dit , une rancune du grand monde et de l'aristocratie, mais la réaction d'un sentiment moral que le poète a trop souvent blessé. Pour beaucoup d'âmes pieuses , Byron était en Angleterre une sorte de mau-

vais génie. Cette impression se mêlait à Tenthousiasme mémo qu'il avait inspiré parmi les femmes assez heureuses pour ne connaître de lui que son nom et ses vers : «t II en est qui priaient pour lui , comme Clarisse pour <( Lovelace. »

En cela, Byron portait la peine de son orgueil autant que de ses faiblesses. Il avait voulu frapper les esprits par une singularité hautaine et mystérieuse. Il avait affecté de donner quelques-uns de ses traits à ses héros fantastiques , pour se confondre lui-même avec eux , et se parer de leur audace. Il fut pris au mot , et soupçonné de noirceurs qui étaient loin de son âme. Rien ne prouve dans sa vie que son cœur fût corrompu : mais son imagination rétait à quelques égards.

Il n'a pas fait ce qu'il peint avec complaisance; mais , plus d'une fois peut-être , il l'avait rêvé , comme une expérience à tenter, comme une émotion qui eût dissipé son ennui et réveillé son âme. Que, tout petit enfant, il se promit de commander à cent cavaliers noirs , appelés les Noirs de Byron , ou que , dans son âge viril , il fasse fabriquer des casques de chevalier pour son expédition de Grèce , on voit toujours le poëte qui dessine ses actions d'après ses rêves. Qu'il veuille se peindre luimême dans le Corsaire et dans Lara, il faut reconnaître là moins les aveux d'une vie coupable que les jeux d'une imagination mal réglée , qui se fait parfois des châteaux en Espagne de crimes et de remords. Il en résulte , indépendamment de toute question morale , un point de

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vue particulier sous le rapport de l'art ; c'est ce caractère de préoccupation personnelle, cet égoïsme de Fécrivain , cause puissante d'intérêt et de monotonie. On a vu dé grands poètes, dont l'imagination a toujours travaillé hors d'eux-mêmes et du cercle de leur vie , simples par les habitudes, sublimes par la pensée : tel Shakspeare, dont la personne disparait, et qui existe tout entier dans ses inventions poétiques. Tels nos tragiques. Corneille , Racine. C'est là , quoi qu'on dise, la grande imagination. Elle crée ce qu'elle n'a pas vu ; elle entre par le génie dans un ordre de sentiments et d'idées dont elle n'a pas fait l'expérience , et qui ne natt pas pour elle des choses qui l'entourent. Corneille n'avait pas de Romains ni de martyrs sous les yeux ; il inventait ces types sublimes. Voilà le poète au plus haut degré.

Il est une autre sorte d'imagination plus restreinte et plus physique , pour ainsi dire , qui a besoin d'être excitée par les épreuves immédiates et les sensations de la vie. Le poète alors n'agit pas, ne crée pas ; il soufire et rend vivement sa souffrance. C'est le génie de quelques élégiaques : c'est le tour d'imagination rêveur, égoïste , douloureux , qui a coloré de si vives images la prose de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Byron appartient à cette école. Son imagination est inépuisable à le peindre lui-même, à découvrir toutes les plaies de son âme , toutes les inquiétudes de son esprit , à les approfondir, à les exagérer. Mais hors de lui, il invente peu. Parmi tant d'acteurs de ses poèmes , il n'a jamais conçu

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fortement qu'un seul type d'homme et un seul type de femme ; Tun , sombre , altier, dévoré de chagrin ou in-* satiable de plaisir, qu'il s'appelle Harold , Conrad, Lara, Manfred ou Gain; l'autre, tendre, dévouée, soumise, mais capable de tout par amour, qu'elle soit Julia , Hiudée, Juléika, Gulnare ou Médora. Cet homme, c'est lui-même ; cette femme, celle que voudrait son orgueil. Il y a dans ces créations uniformes moins de puissance que de stérilité. Et malheureusement, par un faux système , ou par une triste prétention dans ces personnages dont il est le modèle , le poète affecte d'unir toujours le vice et la supériorité. Il semble dire, comme le Satan de Milton : « Mal , sois mon bien. »

A cet égard , le goût n'est pas moins blessé que la morale dans les écrits de Byron. Le plus grand charme et la vraie richesse du génie , la variété lui manque. C'est un trait de ressemblance qu'il offre avec Âlfieri, dont il a, dans son théâtre, imité la régularité sévère. Byron , en effet , hardi sceptique en morale et en religion , ou plutôt disciple involontaire de notre scepticisme , n'est pas novateur dans les questions d'art et de goût. Son innovation était toute dans l'originalité de ses impressions et de sa physionomie , et non dans une théorie littéraire. Par principe et par étude il tenait au goût ancien et aux plus purs modèles du siècle de la reine Anne , dont il possédait admirablement la langue expressive et savante. La pureté nerveuse du style , l'élégance , l'harmonie de l'expression sont en effet essentielles au talent de Byron.

Il n'aimait pas l'affectation subtile et le germanisme mystique de quelques-uns de ses contemporains. Il ne prétendait pas renouveler de fond en comble la langue poétique, tandis que le brillant et pompeux Moore, la bouquetière d'Orient , le hardi et métaphysique Shelley, le jeune et prétentieux Keats méprisaient Pope , comme un génie timidement classique , Byron le reconnaissait pour un désespérant modèle , et se moquait des nouveaux créateurs de hardiesses poétiques. S'accusant parfois de leur ressembler et de leur avoir ouvert la route , il disait avec une componction qui accablait ses amis : «« Nous nous sommes embarqués dans un système M de révolution poétique qui ne vaut pas le diable.» Byron revient souvent sur cette idée et sur l'éloge exclusif du goût classique , tel du moins que le conçoit un Anglais. Il composa même à ce sujet deux lettres critiques, d'une forme très- piquante , où ses contemporains sont toujours traités comme des barbares « qui maçonnent de « petites constructions de terre et de brique , au pied « des beaux marbres de l'antiquité. »

Dans son zèle pour la pureté du goût, Byron va même jusqu'à juger sévèrement Shakspeare, Milton et les vieux dramatistes anglais , dont il trouve la langue admirable, mais les ouvrages absurdes. Il repousse également la naïve barbarie , l'énergique rudesse du xvr siècle , et la barbarie savante, la subtilité laborieuse de son temps, qui lui parait tout claudien, dit-il.

En rejetant sur l'humeur et sur le caprice une partie

de cet anathème, dont Byron ne s'exemptait pas, on avouera qu'il n'a i>a8 tort dans le fond , et que les plus vantés de ses ouvrages portent l'empreinte de décadence qu'il voyait autour de lui. Son style, nerveux et brillant, a beaucoup de rapports avec la concision affectée, la roideur, la déclamation de Lucain. Comme lui , il exagère et il a cette emphase que l'imagination trop jeune prend pour de la force. Mais il peint des choses neuves, à commencer par lui-même , dont il décrit sans fin la fantasque et sombre nature. Par là , il cesse d'être rhéteur, en devenant original. Sa poésie , née d'une veine féconde et d'un art savant, n'est presque jamais que descriptive ou sentencieuse. Elle n'a rien de dramatique. Coléridge et quelques autres modernes l'accusent de négligence et de faiblesse. Mais cette poésie est pleine d'éclat et de mouvement; elle choisit habilement et transforme la langue; elle est logique et passionnée, régulière et neuve. Peu variée dans les conceptions , elle est infinie dans la forme , et parcourt rapidement toute l'échelle des tons harmoniques, depuis les plus gracieux jusqu'aux plus sévères.

Byron , malgré son entière misanthropie et le dédain qu'il affecte pour ses lecteurs, comme pour le reste des hommes, était singulièrement épris de la mode et docile au goût de la foule. De là ces formes bizarres et rapides pour réveiller la curiosité et ménager l'impatience d'un siècle sceptique et politique. Il n'entreprend point de longs poèmes pour un temps où Milton lui-même n'était

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pas lu , dit-il. Il ne compose pas avec art. De brillantes ébauches , ou même des fragments lui suffisent. Rien de plus heureux quand le poète a bien choisi ; car il n'y a pas d'inégalité dans sa composition , ni de lassitude pour sa verve. Qu'est-ce que son Mazeppa? un poëme, un trait d'histoire, un conte? Il n'importe. Jamais plus vive peinture , jamais plus intime alliance de la description , de ia passion , de l'harmonie, n'ont animé des vers. Mazeppa, œuvre sublime de poésie, finissant par une plaisanterie , c'est le chef-d'œuvre et le symbole de Byron. Ailleurs, que son imagination soit frappée de la mort et des obsèques militaires d'un général anglais, John Moore , tué en Espagne , il s'élève au ton de la plus austère simplicité, et il est lyrique comme Tyrtée. Aucune beauté de la poésie classique n'a donc été refusée à Byron ; il tendait même naturellement aux formes les plus élevées de l'art , et à la pompe savante du langage. Toutefois, à notre avis , son chef-<i'œuvre , c'est le poème incomplet , moitié sérieux , moitié bouffon , ou il a jeté pêle-mêle toutes ses fantaisies ; c'est Don Juan y poëme sans règle et sans frein , comme le héros , mais plein de feu, d'esprit, de grâce et d'énergie. Au fond, ce héros est encore une variante de Byron lui-même ; c'est du moins l'idéal qu'il se proposait pour se distraire des mélancoliques dégoûts de Childe Harold, Cet ouvrage est le fruit du séjour de Byron en Italie , et marque en lui le triomphe de la vie molle et sensuelle sur les fortes passions et la tristesse amère. On ne peut le com-

parer qu'à l'épopée licencieuse de Voltaire ; mais on y trouve, avec moins de cynisme, une imagination plus amusante et une plus vive gaieté. De la diversité des aventures naît un charme singulier de poésie. Ce ne sont guère que faciles inventions de roman ; mais quel art dans le récit I et quand Tauteur touche à l'histoire , quelle force poétique ! La peinture du siège d'Ismaïloif est un des plus sublimes tableaux de guerre qu'on ait tracés. Et cela vous saisit après des contes de sérail et quelques gracieuses aventures des îles grecques.

Quant à la satire des mœurs anglaises , qui occupe tant de place dans Don Juan, elle ne nous semble pas aussi ingénieuse qu'offensante. Le poète nous paratt tomber quelquefois dans le mauvms goût et les redites ennuyeuses ; miûs il se relève par l'esprit. Nul poète n'en eut davantage , et du plus vif et du plus hardi , depuis Pope et Voltaire. Malheureusement cet esprit , par prétention ou par légèreté, a souvent l'impitoyable ironie du mauvais cœur, et dii&me également la gloire, la vertu , l'infortune. Bien des choses peuvent donc choquer dans Don Juan ; mais nulle œuvre de Byron ne montre mieux la merveille de son talent. N'eût-il fait que Don Juan, la postérité s'en souviendrait conmie d'un génie original.

Esprit indépendant , nourri d'émotions et d'études , Byron ne bornait pas aux vers son talent d'écrire. Sa prose est vive , étincelante , légère , comme l'est rarement la prose anglaise. Elle abonde en saillies d'amu-

santé humeur et en expressions heureuses. On ne peut, à cet égard, trop regretter la perte des Mémoires qu'il avait donnés à Thomas Moore, et que )e légataire a sup primés par scrupule , en y substituant une compilation de lettres originales , d'analyses et de lieux communs. Les lettres de Byron , qui , seules , surnagent dans ce recueil , nous laissent deviner combien les Mémoires mômes, la confession entière écrite de cette main et avec cette verve, auraient offert une piquante lecture. Nous ne savons si la renommée morale de Byron a profité beaucoup de la suppression faite par son légataire; mais sa gloire d'écrivain y perd un titre qui l'eût placé , parmi les prosateurs , entre Swift et Voltaire.

Ce qui survit de Byron , ce qui le représente aujourd'hui , c'est son génie de poète si hautement reconnu chez les deux grandes nations qui parlent la langue anglaise , et si admiré chez presque toutes les autres. Sans être réellement inventeur, et avec plus d'originalité dans la manière que dans les idées , Byron a beaucoup agi sur les talents contemporains , et excité par son exemple la hardiesse poétique qu'il réprouvait par seé doctrines littéraires. Les esprits les plus libres ont reçu quelque chose de lui. Les énergiques peintures d'un de ses poèmes n'ont pas été étrangères à la pensée de la belle ode française , où le supplice bizarre et le triomphe inattendu de Mazeppa revivent en traits de feu , comme le symbole et l'histoire même du génie. L'inspiration tout entière de Byron, sa poésie brillante et mélancolique

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n*a pas été sans influence sur les premiers essais du grand poète qui combattit son désolant scepticisme avec tant d'éclat et de pureté. Sa trace est encore partout dans rimagination de notre siècle ; et il a pu beaucoup perdre de l'enthousiasme qu'il inspirait, sans cesser d'être admiré.

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