‹ Études de littérature, ancienne & étrangère: ancienne & étrangèreChapitre 23 sur 25 · SUA ^P£ A RE · texte numérisé non relu

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par milliers. Quoique Shakspeare , au rapport des deux comédiens ses éditeurs, et de Ben Johnson , écrivit avec rapidité et ne raturât jamais ce qu'il avait écrit , on voit, par le nombre borné de ses compositions , qu'elles ne s'entassèrent pas confusément dans sa pensée , et qu'elles n'en sortirent pas sans méditation et sans effort. Les pièces des poètes espagnols , ces pièces faites en vingtquatre heures, comme disait l'un d'eux, semblent toujours une improvisation favorisée par la richesse de la langue, plus encore que par le génie du poète. EUes sont, la plupart , pompeuses et vides , extravagantes et communes. Les pièces de Shakspeare, au contraire, réunissent à la fois les accidents soudains du génie , les saillies de l'enthousiasme , et les profondeurs de la méditation. Le théâtre espagnol a souvent l'air d'un rêve fantastique ^ dont le désordre détruit l'effet, et dont la confusion ne laisse aucune trace. Le théâtre de Shakspeare , malgré ses défauts , est le travail d'une imagination vigoureuse , qui laisse d'ineffiiçables empreintes, et donne la réalité et la vie même à ses plus bizarres caprices.

Ces observations autorisent-elles à parler du système dramatique de Shakspeare, à regarder ce système comme justeme/it rival du théâtre antique, et à le citer enfin comme un modèle qui mérite d'être préféré? Je ne le crois pas. En lisant Shakspeare avec l'admiration la plus attentive , il m'est impossible d'y reconnaître ce système prétendu, ces règles de génie qu'il se serait faites , qu'il aurait suivies toujours , et qui remplaceraient

pour lui la belle simplicité choisie par Theupeux instinct des premiers tragiques de la Grèce , et mise en principe par Aristote. Évitant les théories ingénieuses inventées après coup, remontons au fait. Comment Shakspeare trouva-t-il le théâtre, et comment le laissa-t-il? De son temps , la tragédie était conçue simplement comme une représentation d'événements singuliers ou terribles, qui se succédaient sans unité ni de temps ni de lieu. Les scènes bouffonnes s*y mêlaient, par une imitation des mœurs du temps , et de même qu'à la cour le fou du roi paraissait dans les plus graves cérémonies. Cette manière de concevoir la tragédie , plus commode pour les auteurs , plus étourdissante , plus variée pour le public, fut également suivie par tous les poètes tragiques du temps. Le savant Ben Johnson , plus jeune que Shakspeare, mais pourtant son contemporain , Ben Johnson, qui savait à fond le grec et le latin , a précisément les mêmes irrégularités que l'inculte et libre Shakspeare ; il produit également sur le théâtre les événements de plusieurs années ; il voyage d'un pays à l'autre ; il laisse la scène vide ou la déplace à chaque moment; il mêle le pompeux et le bouffon, le pathétique et le trivial , les vers et la prose ; il a le même système que Shakspeare, ou plutôt l'un et l'autre n'avaient aucun système : ils suivaient le goût de leur temps. Mais Shakspeare , plein d'imagination, d'originalité, d'éloquence, jetait dans ces cadres barbares et vulgaires une foule de traits nouveaux et sublimes , à peu près comme notre Molière i

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recueillant ce conte ridicule du Festin de Pierre, qui courait tous les théâtres de Paris , le transforme , l'agrandit par la création du rôle de don Juan, et cette admirable esquisse de Thypocrisie que lui seul a plus tard surpassée dans Tartufe.

Tel est Shakspeare ^ : il n'a point d'autre système que son génie, il met sous les yeux du spectateur, qui n'en demandait pas davantage , une foule de faits plus ou moins éloignés l'un de l'autre. U ne raconte rien; il jette tout en dehors , et sur la scène : c'était la pratique de ses contemporains. Dans leurs pièces, souvent cette excessive liberté semble un moyen vulgaire ; et , malgré l'incontestable talent de quelques-uns d'entre eux, ils n'auraient pas subjugué l'imagination de leurs compatriotes et de l'avenir. Leur art dramatique, capricieux et sans frein, devenait pourtant un lieu commun, dont les effets uniformes et prévus s'usent encore plus vite que ceux d'une composition régulière et correcte. Dans Shakspeare, les scènes brusques et sans liaison offrent

' Ce n'est pas que Shakspeare ne connût Texistence des règles dramatiques. 11 avait lu plusieurs drames de Tantiquité , traduits en anglais. Dans sa tragédie d'Hamlet, où il parle de tant de choses , il a parlé même des uidtés : « Voilà, dit Polonius, les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, l'histoire, la pastorale, la pastorale comique, l'histoire pastorale, le drame unique et indivisible, et les poèmes sans limites. Pour eux. Se' nèque n'est pas trop grave, ni Plante trop léger : pour le genre régulier, et pour le genre libre , ils n'ont pas leur pareil. »

quelque chose de terrible et d'inattendu. Ces personnages , qui se rencontrent au hasard, disent des choses qu'on ne peut oublier. Ils passent , et le souvenir subsiste ; et , dans le désordre de l'ouvrage , l'impression que fait le poète est toujours puissante. Ce n'est pas que Shakspeare soit toujours naturel et vrai. Certes , s'il est facile de relever dans notre tragédie française quelque chose de factice et d'apprêté ; si l'on peut blâmer dans Corneille un ton de galanterie imposé par son siècle , et aussi étranger aux grands hommes représentés par le poète qu'à son propre génie ; si, dans Racine, la politesse et la pompe de Louis XIV sont mises à côté des mœurs rudes et simples de la Grèce héroïque , combien ne serait- il pas facile de noter dans Shakspeare une impropriété de mœurs bien autrement choquante ! Souvent quelle recherche de tours métaphoriques ! quelle obscure et vaine affectation! Cet homme, qui pense et s'exprime avec tant de vigueur, emploie sans cesse des locutions alambiquées et subtiles , pour énoncer laborieusement les choses les plus simples.

C'est ici surtout qu'il faut se rappeler le temps où écrivait Shakspeare , et la mauvaise éducation qu'il avait . reçue de son siècle, seule chose qu'il étudia. Ce siècle, si favorable à l'imagination et si poétique, gardait en partie l'empreinte de la barbarie subtile et affectée des savants du moyen âge. Dans toutes les contrées de l'Europe, excepte l'Italie, le goût était à la fois rude et corrompu ; la scolastique et la théologie ne servaient pas

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à le réfonner. La cour même d'Elisabeth avait quelque chose de pédantesque et de raffiné, dont Tinfluence devait s'étendre à toute TAngleterre. Il faut Tavouer, quand on lit les étranges discours que le roi Jacques faisait à son parlement, on s'étonne moins du langage que Shakspeare a souvent prêté à ses héros et à ses rois.

Ce qu'il faut admirer, c'est que dans ce chaos il ait fait briller de si grands éclairs de génie. Au reste, il est difficile d'atteindre sur ce point à tout l'enthousiasme des critiques anglais. L'idolâtrie des commentateurs d'Homère a été surpassée. On a fait de Shakspeare un homme qui, ne sachant rien, avait tout créé, un profond métaphysicien, un moraliste incomparable, le premier des philosophes et des poètes. On a donné les explications les plus subtiles à tous les accidents de sa fantaisie poétique ; on a déifié ses fautes les plus monstrueuses, et regardé la barbarie même qu'il recevait de son temps comme une invention de son génie.

Déjà, dans le dernier siècle, Johnson , mistress Montaigu et lord Kaimes, piqués par les irrévérences et les saillies de Voltaire, avaient porté fort loin le raffinement de leur admiration souvent ingénieuse et vraie. Des critiques^ plus modernes reprochent aujourd'hui à ces illustres prédécesseurs de n'avoir pas senti l'idéal poétique réalisé par Shakspeare : ils trouvent que M. Sçhlegel seul approche de la vérité , lorsqu'il termine l'énumération

' Characters of Shakspeare's Plays, by V^Uliam Hazlitt.

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de toutes les merveilles réunies dans Shakspeare par ces mots pompeux : « Le monde des esprits et la nature ont « mis leurs trésors à ses pieds : demi-dieu en puissance , « prophète par la profondeur de sa vue , esprit suma* « turel par retendue de sa sagesse , plus élevé que Thu- « manité, il s'abaisse jusqu'aux mortels comme s'il H n'avait pas le sentiment de sa supériorité, et il est naïf « et ingénu comme un enâtnt. »

Mais ce n'est ni par la subtilité mystique du littérateur allemand , ni par les plaisanteries et surtout les traductions de Voltaire, qu'il faut juger le génie et Tin* fluenoe de Shakspeare. Mistress Montaigu a relevé, dans la version si littérale de JuIm César, de nombreuses inadvertances et l'oubli de grandes beautés : elle a re* poussé les dédains de Voltaire par la critique judicieuse de quelques défauts du théâtre français ; mais elle ne pouvait pallier les énormes et froides bizarreries mêlées aux pièces de Shakspeare. h N'oublions pas , se bome- « t-elle à dire , que ces pièoM devaient être jouées dans H une misérable auberge, devant une assemblée sans tet- H très et qui sortait à peine de la barbarie. »

Toutes les absurdes invraisemblances, toutes les bouffonneries que prodigue Shakspeare, étaient communes au gros^er théâtre que nous avions à la même époque ; c'était la marque du temps : pourquoi voudrait-on ad^ mirer aujourd'hui dans Shakspeare les défauts qui sont profondément oubliés partout ailleurs, et qui n'ont survécu dans le poète anglais qu'a la faveur de» grands

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traits dont il les entoure? Il faut donc, en jugeant Shakspeare , rejeter d'abord Tamas de barbarie et du feux goût qui le surcharge, et qui souvent ne lui appartient pas, et n'est qu'une interpolation grossière d'acteurs ignorants. Il faut surtout aussi se garder de faire des systèmes applicables à notre temps, avec ces vieux mo* nuraents du règne d'Elisabeth. Si une forme nouvelle de tragédie devait sortir de nos moeurs actuelles et du génie de quelque grand poète, cette forme ne ressem* blerait pas plus à la tragédie de Shakspeare qu'à celle de Racine. Que Schiller, dans un drame allemand, emprunte au Roméo de Shakspeare la vive et libre image d'une passion soudaine, et d'une déclaration d'amour qui commence presque par un dénoûment, il manque à la vérité des mœurs encore plus qu'aux bienséances de notre théâtre; il imite de sang-froid un délire d'imagination italienne. Que dans un poème dramatique, rempli des abstractions de notre époque, et qui retrace eette satiété de la vie et de la science, cet ennui ardent et va* gue, maladie de l'extrême civilisation, Goethe s'amuse à co|ûer les chants sauvages et grossiers des sorcières de Macbeth, il fait un jeu d'esprit lûxarre, au lieu d'une peinture naïve et terrible.

Mais, si Ton considère Shakspeare à part, sans esprit d'imitation et de système, si l'on regarde son génie comme un événement extraordinaire, qu'il ne s'agit pas de reproduire, que de traits admirables 1 quelle passion ! queUe poésie! quelle éloquence! Génie fécond et nou-

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veau, il n'a pas tout créé, sans doute, car presque toutes ses tragédies ne sont que des romans ou des chroniques du temps, distribués en scènes; mais il a marqué d'un cachet original tout ce qu'il emprunte : un conte populaire, unef vieille ballade, touchés par ce génie puissant, s'animent, se transforment, et deviennent des créations immortelles. Peintre énergique des caractères, il ne les conserve pas avec exactitude; car ses personnages, à bien peu d'exceptions près, dans quelque pays qu'il les place, ont la physionomie anglaise, et pour lui le peuple romain n'est que la populace de Londres. Mais c'est précisément cette infidélité aux mœurs locales des diverses ^contrées, cette préoccupation des mœurs anglaises, qui le rend si cher à son pays. Nul poète ne fut jamais plus national. Shakspeare, c'est le génie anglais personnifié , dans son allure fière et libre , sa rudesse , sa profondeur et sa mélancolie. Le monologue d'Hamlet ne devaitril pas être inspiré dans le pays des brouillards et du spleen? La noire ambition de Macbeth, cette ambition si soudaine et si profonde, si violente et si réfléchie, n'est-elle pas un tableau fait pour ce peuple où le trône fut disputé si longtemps par tant de crimes et de guerres? Combien cet esprit indigène n'a-t-il pas plus de puissance encore dans les sujets où Shakspeare envahit son auditoire de tous les souvenirs, de toutes les vieilles coutumes, de tous les préjugés du pays, avec les noms propres des lieux et des hommes, Richard III, Henri YI, Henri YIII? Figurons-nous qu'un homme de génie, jeté

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à l*époque du premier débrouillement de notre langue et de nos arts, imprimant à toutes ses paroles une énergie sauvage, eût produit sur la scène, avec la liberté d'une action sans limites et la chaleur d'une tradition encore récente, les vengeances de Louis XI , les crimes du palais de Charles IX, l'audace des Guises, les fureurs de la Ligue ; que ce poète eût nommé nos chefs, nos factions, nos villes, nos fleuves, nos campagnes , non pas avec les allusions passagères et l'harmonieux langage de Nérestan et de Zmre , non pas avec les circonlocutions emphatiques et la pompe moderne des vieux Français défigurés par du Belloy, mais avec une franchise rude et simple , avec l'expression familière du temps , jamais ennoblie, mais toujours animée par le génie du peintre ; de pareilles pièces, si elles étaient jouées , n'auraientelles pas gardé une autorité immortelle dans notre littérature et un effet tout-puissant sur notre théâtre ? Et cependant nous n'avons pas, comme les Anglais, le goût de nos vieilles annales, le respect de nos vieilles mœurs, ni surtout l'âpreté du patriotisme insulaire.

Le théâtre d'ailleurs , il ne faut pas l'oublier, n'était pas en Angleterre un plaisir de cour, une jouissance réservée pour des esprits raffinés ou délicats : il fut et il est demeuré populaire. Le matelot anglais, au retour de ses longues courses et dans les intervalles de sa vie aventureuse , vient battre des mains au récit d'Othello contant ses périls et ses naufrages. En Angleterre, où la richesse du peuple lui donne le moyen d'acheter ces

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plaisirs du théâtre , que la Grèce offrait à ses citoyens libres , ce sont les hommes du peuple qui forment le parterre de Covent-Garden et de Drury-Lane. Cet auditoire est passionné pour le spectacle bizarre et varié que présentent les tragédies de Shakspeare; il sent, avec une force indicible, ces mots énergiques, ces élans de passion, qui jaillissent du milieu d'un drame tumultueux. Tout lui plaît ; tout répond à sa nature, et Tétonne sans le heurter.

Dans un sens contraire , cette même représentation n'agit pas avec moins de puissance sur la portion la plus éclairée des spectateurs. Ces rudes images , ces peintures affreuses , et , pour ainsi dire, cette nudité tragique de Shakspeare, intéressent et attachent les classes élevées de TÀngleterre, par le contraste même qu'elles offrent avec les douceurs de la vie habituelle ; c'est une secousse violente qui distrait et réveille des âmes blasées par l'élégance sociale. Cette émotion ne s'use pas; les tableaux les plus hideux l'excitent d'autant plus. Ne retranchez pas de la tragédie à*Hamlet le travail et les plaisanteries des fossoyeurs , comme l'avait essayé Garrick : assistez à cette terrible bouffonnerie ; vous y verrez la terreur et la gaieté passer rapidement sur un immense auditoire, k la lueur éblouissante, mais un peu sinistre, des gaz qui éclairent la salle, au milieu de ce luxe de parure qui brille aux premiers balcons , vous verrez les tètes les plus élégantes se pencher avidement vers ces débris funèbres étalés sur la scène. La jeunesse

SBAUPIAftl. SOS

et la beauté contemplent atec une insatiable curioaité oas images de destruction et ces détails minutieux de la mort; puis les plaisanteries bizarres , qui se mêlent au jeu des personnages , semblent de moment en moment soulager les spectateurs du poids qui les oppresse : de longs rires éclatent dans tous les rangs, attentives à ce spectadOt 1^ physionomies les plus froides tour à tour s'attristent ou s'égajent; et Ton voit Thomme d'£tat sourire aux sarcasmes du fossoyeur^ qui cherche à dis* tinguer le crâne d'un courtisan et celui d'un bouffon.

Ainsi Sbakspeare, même -dans la partie de ses ouvra-^ gea qui choque le plus les convenances du goût, a, pour sa nation, un intérêt inexprimable. Il donne à l'imagination anglaise des plaisirs qui ne vieillissent pas : il agite, il attache ; il satisfait ce goût de singularité dont se flatte l'Angleterre; il n'entretient les Anglais que d'eux-mêmes, c'est-à-dire de la seule chose à peu près qu'ils estiment ou qu'ils aiment : mais, séparé de sa terre natale, Sbakspeare ne perd pas encore sa puis-sance. C'est le caractère d'un homme de génie, que les beautés locales, que les traits individuels dont il remplit ses ouvrages, répondent à quelque type général de vérité, et qu'en travaillant pour ses concitoyens , il plaise à tout le monde. Peutrétre même les ouvrages les plus nationaux sont-ils ceux qui deviennent le plus cosmo-^ poUtes. Tels furent les ouvrages des Grecs, qui n'écrivifint que pour eux, et sont lus par l'univers, tievé dana une oivilisation moins heureuse et moins

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poétique, Shakspeare n'of&e pas, dans la même proportion que les Grecs, de ces beautés universelles qui passent dans toutes les langues; et c'est surtout un Anglais qui doit le mettre à côté d'Homère ou de Sophocle. Il n'est pas né sous cet heureux climat ; il n'a pas ce beau naturel d'enthousiasme et de poésie. La rouille du moyen âge le couvre encore. Sa barbarie tient quelque chose de la décadence ; elle est souvent gothique, plutôt que jeune et naïve. Malgré son ignorance, quelque chose de l'érudition du xvi» siècle semble peser sur lui. Ce n'est pcbs cette aimable simplicité du monde naissant, comme dit quelque part Fénelon, parlant d'Homère ; c'est souvent un langage à la fois rude et contourné, où l'on sent le travail de l'esprit humain remontant péniblement les ressorts de cette civilisation moderne, si diverse et si compliquée, qui naissait déjà chargée de tant de souvenirs et d'entraves.

Mais lorsque Shakspeare touche à l'expression des sentiments naturels , lorsqu'il ne veut être ni pompeux ni subtil, lorsqu'il peint l'homme, il faut l'avouer, jamais l'émotion et l'éloquence ne furent portées plus loin. Ses personnages tragiques, depuis le méchant et hideux Richard Ul jusqu'au rêveur et f^ptntastique Hamlet , sont des êtres réels , qui vivent dans l'imagination , et dont l'empreinte ne s'efface plus.

Comme tous les grands maîtres de la poésie, il excelle à peindre ce qu'il y a de plus terrible et de plus gracieux. Ce génie rude et sauvage trouve une délicatesse

inconnue dans l'expression des caractères de femmes. Toutes les bienséances lui reviennent alors. Ophélie, Catherine d'Aragon , Juliette, Miranda, Cordelia, Desdemone, Imogène, Porcia, Jessica, figures touchantes et variées, ont des grâces inimitables et une pureté naïve que Ton n'attendrait pas de la licence d'un siècle grossier et de la rudesse de ce mâle génie. Le goût dont il est dépourvu trop souvent est alors suppléé par un instinct délicat, qui lui fait deviner même ce qui manquait à la civilisation de son temps. Il n'est pas jusqu'au caractère de la femme coupable qu'il n'ait su tempérer par quelques traits empruntés à l'observation de la nature, et dictés par des sentiments plus doux. Lady Macbeth , si cruelle dans son ambition et dans ses projets , recule avec effiroi devant le spectacle du sang : elle inspire le meurtre , et n'a pas la force de le voir. Gertrude , jetant des fleurs sur le corps d'Ophélie, excite l'attendrissement malgré son crime.

Cette profonde vérité dans les caractères primitifs, et ces nuances de la nature et du sexe, si fortement saisies par le poète , justifient bien sans doute l'admiration des critiques anglais : mais faut-il en conclure avec eux que l'oubli des couleurs locales, si commun dans Shakspeare, soit une chose indiflérente, et que ce grand poète, lorsqu'il confond le langage des diverses conditions ^ lorsqu'il met un ivrogne sur le trône et un bouffon dans le

^ Johnson's préface.

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sénat romaiii^ n'ait fait que suivre la nature, en dédai-* gnant les circonstanciés extérieures , comme le peintre qui , content de saisir les traits de la figure , ne soigne pas la draperie?

Cette théorie faite après coup, ce paradoxe auquel n'a guère songé l'auteur original , n'excuse pas unit faute trop répétée dans son théâtre, et qui s'y présente sous toutes les formes. Il est risible de voir un savant critique, dans l'examen d'une pièce de Shakspeare , s'extasier devant l'heureuse confusion ^ du paganisme et de la féerie, des amazones et des sylphes de l'ancienne Grèce et du moyen âge, mêlés par le poète dans un môme sujet. Il

■ On peut observer que les confusions d'idées» les bigarrures de costumes, étaient chose fort commune avant Shakspeare , et qu'il avait fait à cet égard comme ses devanciers, sans y regarder de plus près. La Théséide de Chaucer était sans doute son autorité. On y voit également les mœurs féodales et les superstitions du moyen âge transportées dans la Grèce héroïque. Thésée, duc d'Athènes» y donne des tournois en l'honneur des dames de la ville. Le poète décrit longuement les armoiries . des chevaliers, selon l'usage de son temps. Nous nous moquons de ces anachronismes de mœurs : mais quelquefois nos tragédies n'en offrentelles pas de semblables? Lorsqu'au lieu de montrer Olytemnestre et iphigénie évitant les regards des hommes , et accueillies seulement par un chœur de femmes grecques, Racine lui-même , l'admirable Racine fait dire msgestueusement : « Gardes , suivez la reine , » ne met-il pas ainsi le cérémonial de notre temps à la place

des mœurs antiques ? La faute nous échappe par la préoccupation involontaire des idées modernes. Chaucer avait pour son temps la même excuse.

MAunàu. SMI7

est plus tingalier peut-être de vdr, au xyiii« siècle, un poète célèbre ^ imiter, savamment et à dessein , ce bizarre amalgame , qui n'avait été dans Sbakspeare que le hasard de rignorance ou le jeu d'un insouciant caprice. Louons un homme de génie par la vérité, non par les systèmes. Nous trouverons alors que , si Sbakspeare viole souvent la vérité locale et historique , s'il jette sur presque tous ses tableaux la dureté uniforme des mœurs de son temps, il exprime d'ailleurs avec une admirable énergie les passions dominantes du cœur humain , la haine , l'am* bition, la jalousie, l'amour de la vie, la pitié, la cruauté.

U ne remue pas avec moins de puissance la partie superstitieuse de l'âme. Comme les premiers poètes grecs , il a recherché le tableau des douleurs physiques , et il a exposé sur la scène les angoisses de la souffrance, les lam* beaux de la misère , la dernière et la plus effrayante des infirmités humaines, la folie. Quoi de plus tragique en effet que cette mort apparente de l'âme , qui dégrade une noble créature sans la détruire? Sbakspeare a souvent usé de ce moyen de terreur, et , par une combinaison singulière, il a représenté la folie feinte aussi souvent que la folie elle-même ; enfin il a imaginé de les mêler toutes deux dans le personnage bizarre d'Hamlet, et de joindre ensemble les éclairs de la raison , les ruses d'un égarement calculé, et le désordre involontaire de l'âme.

S'il a montré la folie naissant du désespoir, s'il a lié

> La Fiante d« Me9Hne, par Scfaillsr.

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cette image à la plus poignante de toutes les douleurs , l'ingratitude des enfants , par une vue non moins profonde , il a souvent rapproché le crime de la folie, comme si l'âme était aliénée d'elle-même à mesure qu'elle devient coupable. Les songes terribles de Richard III, son sommeil agité des convulsions du remords , le sommeil plus effrayant encore de lady Macbeth, ou plutôt le phénomène de sa veille mystérieuse et hors de nature comme son crime, toutes ces inventions sont le sublime de l'horreur tragique, et surpassent les Euménides d'Eschyle.

On pourrait marquer plus d'une autre ressemblance entre le poète anglais et le vieux poète grec , qui ne connut pas non plus, ou qui respecta peu la loi sévère des unités. L'audace poétique est encore un caractère qui ne frappe pas moins dans Shakspeare que dans Eschyle : c'est , avec des formes plus incultes , la même vivacité, la même intempérance de métaphores et d'expressions figurées, la même chaleur d'imagination éblouissante et sublime; mais les incohérences d'une société qui sortait à peine de la barbarie mêlent sans cesse dans Shakspeare la grossièreté à la grandeur ; et l'on tombe des nues dans la fange. C'est particulièrement pour les pièces d'invention que le poète anglais a réservé cette richesse de couleurs qui semble lui être naturelle. Ses pièces historiques sont moins disparates, plus simples, surtout dans les sujets modernes; car, lorsqu'il met en scène l'antiquité , il a souvent défiguré

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tout à la fois le caractère national et les caractères individuels.

Le reproche que Fénelon fiiisait à notre théâtre , d'avoir donné de l'emphase aux Romains, s'appliquerait bien plus au Jules César du poète anglais. César, si simple par l'élévation même de son génie, ne parle presque dans cette tragédie qu'un langage fastueux et déclamatoire. Mais, en revanche, quelle admirable vérité dans le rôle de Brutus ! Comme il parsdt , tel que le montre Plutarque , le plus doux des hommes dans la vie commune , et se portant par vertu aux résolutions hardies et sanglantes! Antoine et Cassius ne sont pas représentés avec des traits moins profonds et moins distincts. J'imagine que le génie de Plutarque avait fortement saisi Shakspeare, et lui avait mis devant les yeux cette réalité que, pour les temps modernes, Shakspeare prenait autour de lui.

Mais une chose toute neuve, toute créée, c'est l'incomparable scène d'Antoine soulevant le peuple romain par l'artifice de son langage ; ce sont les émotions de la foule à ce discours , ces émotions toujours rendues d'une manière si froide, si tronquée , si timide dans nos pièces modernes, et qui là sont si vives et si vraies, qu'elles font partie du drame et le poussent vers le dénoûment.

La tragédie de Coriolan n'est pas moins vraie et moins née de Plutarque. Le caractère hautain du héros, son orgueil de patricien et de guerrier, son dégoût de l'insolence populaire , sa haine contre Rome , son amour pour

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sa mère , en font le personnage le plus dramatique de rhistoire.

Il y a dindignes bouffonneries dans la tragédie d' Antoine et Cléopdtre. Le caractère romain n'y parait guère ; mais le cynisme d'une gloire avilie , ce délire de débauches et de prospérités , ce fatalisme du vice qui se précipite aveuglément à sa perte, y prennent une sorte de grandeur à force de vérité. Cléopàtre , sans doute , n'est pas une princesse de nos théâtres, pas plus qu'elle ne Test dans l'histoire ; mais c'est bien la Qéopàtre de Plutarque, cette prostituée d'Orient, courant la nuit déguisée dans Alexandrie , portée chez son amant sur les épaules d'un esclave , folle de voluptés et d'ivresse , et sachant mourir avec tant de moUease et de courage.

Les pièces historiques de Shakspeare sur des sujets nationaux sont plus vraies encore ; car jamais écrivain, comme nous l'avons dit , ne ressembla mieux à son pays. Peut^tre cependant quelques-unes de ces pièces ne sont pas tout entières de Shakspeare , et furent seulement vivifiées par sa main puissante ; comme ces grands ou« vrages de peinture, où le maître a jeté ses touches éclatantes et vigoureuses , au milieu du travail fiùtpar des pinceaux subalternes, ne se réservant pour son compte que le mouvement et la vie.

Ainsi , dans la première partie de Henri VI brille la scène incomparable de Talbot et de son fils , rdusant de se quitter l'un l'autre , et voulant mourir ensemUe ; scène aussi simple que pathétique « où la sublimité des pensées,

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1« mâle concision du langage se rapprochent tout à fait des passages les plus beaux et les plus purs de notre Corneille, liais à cette scène, dont la grandeur est toute passive et toute morale , succède une action vive , telle que le permet la liberté du théâtre anglais ; et les accidents variés d'un combat multiplient sous toutes les formes l'héroïsme du père et du fils, sauvés d'abord l'un par l'autre, réunis, séparés, et tués enfin sur le même champ de bataille. Non , rien ne surpasse la véhémence et la beauté patriotique de ce spectacle. Le lecteur français souffre seulement d'y voir le caractère de Jeanne d'Arc indignement travesti par le préjugé brutal du poète. Biais ce sont là de cet fautes qui font partie de la nationalité de Shakspeare , et ne le rendaient que plus cher à ses contemporains.

Dana la deuxième partie de Henri VI, quelques traits d'un ordre non moins élevé se mêlent à la tumultueuse variété du drame. Telle est la scène terrible où l'ambi* tieux cardinal de Beaufort est visité , sur son lit de mort, par le roi dont il a trompé la confiance et opprimé les sigets. Le délire du mourant , son efflroi de la mort , son silence quand le roi lui demande s'il espère être sauvé , tout ce tableau de désespoir et de damnation n'appartient qu'à Shakspeare. Un autre mérite de cet ouvrage, mérite inconnu et presque impossible sur notre scène , c'est l'expression des mouvements populaires; c'est l'image toute vive d'un soulèvement, d'une sédition Là, rien n'est du poète ; on entend les vraies paroles qui enlèvent

la foule ; on reconnaît Thomme qui se fait suivre par elle.

Dans ses pièces historiques , Shakspeare réussit à créer des situations neuves. Il remplit par Timagination ces lacunes que laisse l'histoire la plus fidèle , et voit ce qu'elle n*a pas dit, mais ce qui doit être vrai. Tels sont le monologue de Richard II dans sa prison , les détails de son horrible lutte avec ses assassins. Ainsi , dans la pièce absurde et si peu historique de Jean Sans Terre , Tamour maternel de Constance est rendu avec une expression sublime ; et la scène du jeune Arthur, désarmant par ses prières et sa douceur le gardien qui veut lui crever les yeux , est d'un pathétique si neuf et si varié , que les affectations de langage , trop familières au poète , se peuvent l'altérer.

Il faut avouer que , dans les sujets historiques, l'absence des unités^ et la longue durée du drame permettent des contrastes d'un grand effet, et qui font ressortir avec plus de force et de naturel toutes les extrémités de la condition humaine. Ainsi , Richard III empoisonneur, meurtrier, tyran , dans l'horreur des périls qu'il a suscités contre lui souffre des angoisses aussi grandes que ses crimes , est lentement puni sur la 3cène, et meurt comme il a vécu , misérable et sans remords. Ainsi , le cardinal

' On peut lire, à ce sujet, des réflexions ingénieuses et fortes dans la Vie de Shakspeare par M. Guizot , ouvrage remarquable par la sagacité des vues historiques et morales sur Tétat de rAngleterre à l'époque d'Elisabeth.

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Wolsey, que le spectateur avait vu ministre orgueilleux et tout^puissant , lâche persécuteur d'une. reine vertueuse , après avoir réussi dans tous ses desseins, frappé de cette disgrâce royale^ incurable plaie d'un ambitieux, meurt avec tant de douleur, qu'il fiiit presque pitié. Ainsi, Catherine d'Aragon , d'abord triomphante et respectée dans les pompes de la cour, puis humiliée par les charmes d'une jeune rivale , reparaît à nos yeux captive dans un château solitaire , consumée de langueur, mais courageuse, et reine encore; et lorsque, près de mourir, elle apprend la fin cruelle du cardinal Wolsey, elle dit des paroles de paix sur sa mémoire , et semble éprouver quelque joie du moins de pouvoir pardonner à l'homme qui lui a fiût tant de mal. Nos vingt-quaire heures sont trop courtes pour enfermer toutes les douleurs et tous les incidents de la vie humaine.

Quant aux irrégularités de Shakspeare , dans la forme même du style , elles ont aussi leur avantage et leur efiet. Dans ce mélange de prose et de vers , quelque bizarre qu'il nous paraisse , presque toujours une intention de l'auteur a déterminé le choix entre ces deux langages, d'après le caractère du sujet et de la situation. La scène (Jélicieuse de Roméo et de Juliette, le dialogue terrible entre Hamlet et son père , avaient besoin du charme ou de la solennité des vers : il ne Mlait rien de cela pour montrer Macbeth causant avec les a^jsassins dont il se sert. De grands effets de théâtre sont attachés à ces passages si brusques , à ces disparates si soudaines

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