‹ Études de littérature, ancienne & étrangère: ancienne & étrangèreChapitre 8 sur 25 · SUR LA NATDRE DES CHOSES · texte numérisé non relu

SUR LA NATDRE DES CHOSES

toute nouvelle et toute vive encore, d'un Romain naissant aux beaux-arts ait pu s'éteindre sous les froides théories du scepticisme.

Ainsi, son génie trouva des accents sublimes pour attaquer toutes les inspirations du génie , la divinité , la providence, Fimmortalité de Vhme : dans sa verve malheureuse, il fait du néant même une chose poétique ; il insulte à la gloire ; il jouit de la mort ; il triomphe de montrer la destruction de la pensée et du génie dans le néant de cet Homère, qui, dit-il, a surpassé le genre hu^ main par Inintelligence, et a éteint la lumière de tous les autres esprits , comme le soleil efface toutes les étoiles. Du fond de ce scepticisme , il s'élance par moments h une hauteur d'enthousiasme et de poésie qui n'a de rivale que dans lasublimité d'Homère lui-même. Il détruit tous ces dieux, dont les poètes avaient peuplé l'univers embelli ; il raille ces doctrines, si saintement philosophiques, et si chères à l'imagination comme à la vertu, qui promettent une autre vie et d'autres récompenses ; il supprime toutes les espérances , toutes les craintes. Retrouvant une poésie nouvelle par le mépris de toutes les croyances poétiques , il paraît grand de tous les appuis qu'il refuse, et semble s'élever par la seule force d'une verve intérieure , et d'un génie qui s'inspire lui-même.

Le seul endroit de son poème où il n'ait pas renié tous ces dieux de l'imagination et de la poésie, sa sublime et gracieuse invocation à Vénus , n'est encore qu'une allégorie d'un poète physicien, qui voit dans la fécondité le

9fi nu POBMB DE LtJCRtCl

principe de la nature. Mais les admirables couleurs dont il peint sa déesse, annoncent qu'il aurait pu conserver et rajeunir tous les dieux d'Homère. Ces grandes beautés qui éclat^fit dans le poème de Lucrèce ont de tout temps excité Fadmiration , et frappent d'autant plus , qu'elles sont un des premiers efforts de la muse romaine. Cicéron , suivant une tradition peu vraisemblable rapportée par Eusèbe , avait publié et revu le poème de Lucrèce. II est remarquable , cependant , qu'amateur de tous les anciens poètes de Rome, et curieux de leurs vers, Cicéron , dans tous ses ouvrages, ne cite qu'une seule fois le nom de Lucrèce , à qui d'ailleurs il reconnaît de l'art et du génie. Virgile le désigne dans ses Géorgiques avec une sorte d'admiration jalouse , et il l'a souvent imité avec ce soin de détail qui décèle une étude profonde. Ovide lui promet l'immortalité en termes magnifiques :

Garmina sublimis tune suât peritura Lucreti , Exitio terras quum dabit una dies.

y elléius le place parmi les génies éminents ; Quintilien le juge avec moins de faveur ; et, paraissant surtout préoccupé du mérite de la poésie dans ses rapports avec l'éloquence, il ne croit pas Lucrèce utile pour former le style de l'orateur ; restriction qui n'est pas une censure. Stace vanta la sublime fureur de Lucrèce. Dans la décadence de la littérature romaine , les premiers apologistes du christianisme ont souvent cité Lucrèce , soit pour s'appuyer de son incrédulité , soit pour combattre son ma-

SUR U flATCllS DIS CHOSES. Sa

téfîAlisme , et en res})ectant toujoiirs sa ^^tlommée de grand poëte.

Cette vertu poétique fait lire sou ouvrage, en dépit dé la t^pugnance et quelquefois même de Tennui qui s'attache à sa mauvaise philosophie. A.U premier âboM, les vetâ de Lucrèce semblent rudes et négligés ; les détaiU techniques abondent ; les paroles sont quelquefois latigttissantes et prosdques. Mais qu'on le lise avec soin, en y sentira une expression pleine de vie, qui nonâeulement anime de beaux épisodes et de Hches descriptions , mais qui souvent s^introduit même dans Târgumentation la plus sèche , et la couvre de fleurs inattendues . G'est une richesse qui tient à la fois aux origines de lA langue latine et au génie particulier du poète. C'est UUe abondance d'images fortes et gracieuses, une sensibilité, toute matérialiste il est vrai, mais touchante et expressive.

On a dit, pour rabaisser Lucrèce^ qu'ayant à décrire tes ravages de la peste sur les hommes , il avait paru , dans un sujet si voisin de tlous, moins pathétique et tlioitls touchant que Virgile dans la peinture d'un berdail tl'appé du même fléau. La Justice de ce blâme et l'infériorité de Lucrèce s'expliqueilt hàtufellemeiit par l'influence de la philosophie qu'il a chàhtée. Dans toutes les descriptions de la nature itiatérielle, son épicui^éistne Iili laissait cette vivacité d'imagination dont le poëte ne peut se déiklre ; mais quand il s'agissait de l'homme, qu'avait-elle à lui donner, cette phildtophie étroite et tnalheureUse? detnment poutait-elle l'élever au--dèssusjde cette émo-

Page 1