ESSAI
Dans le siècle le plus grave de notre littérature , un pieux évêque n'a pas dédaigné de faire une dissertation sur l'origine des romans ; il caractérisait cependant cette sorte d'ouvrage par une définition dont sa sévérité aurait pu s'inquiéter, s'il n'avait pas eu trop de véritable vertu pour s'aviser d'un tel scrupule. « Ce que l'on appelle « proprement romans, dit-il , sont des fictions d'aveni< tures amoureuses , écrites en prose avec art pour le « plaisir et l'instruction du lecteur. » Cette détinition est sans doute fort incomplète , et bien éloignée de comprendre tous les caractères d'un genre de composition que le besoin de lire et la paresse d'esprit ont si prodigieusement diversifié dans notre Europe moderne. Ni Don Quichotte, ni Gil Btas, ni les Puritains d'Ecosse, ne peuvent être ramenés à ce cadre étroit ; mais le savant évêque ne prévoyait pas la perfectibilité indéfinie du
roman. Il avait vécu dans la cour galante et polie de Louis XIV ; il était contemporain et admirateur de mademoiselle de Scudéri, dont les romans sont bâtis, comme chacun sait, sur un échafaudage de sentiments amoureux, auxquels n'échappent pas même Brutus et Scœvola. De plus , sa dissertation sur les romans devait servir de préface à la Zaïde de madame de La Fayette , c'est-à-dire à un ouvrage qui n'est nourri que de la plus pure essence de tous les sentiments tendres et délicats. Son érudition même ne lui présentait dans les romans grecs parvenus jusqu'à nous que des modèles assez conformes à cette définition. Je ne parle pas seulement de Daphnis et Chloé, que le français d'Amyot avait rendu populaire; mais Théagène et Chariclée, fort imité par nos prolixes romanciers du xvir siècle, Leucippe et ClUophon , etc., ne sont, en eftet, que deii fictions d'aventures amoureuses écrites en prose avec art, quoique ce ne soit pas toujours pour le plaisir ou l'instruction du lecteur.
Il faut l'avouer d'ailleurs , ce que le savant évêque désignait comme la source unique des romans en est toujours la source la plus féconde et la plus heureuse. On ne peut inventer rien de mieux que l'amour ; et de nos jours l'admirable Walter Scott , dans ses créations si éclatantes et si nombreuses, dans cette vie nouvelle qu'il a donnée au monde romanesque, en le rendant quelquefois plus vrai que l'histoire, emprunte encore ses plus touchantes inspirations à la peinture de cette
passion , qui a si longtemps occupé les crayons des romanciers et des poètes.
Le docte Huet , en attribuant l'origine des romans à l'imagination des peuples asiatiques, suppose qu'ils furent importés assez tard dans la Grèce , et qu'ils y passèrent comme un fruit de la conquête de l'Orient. Les ouvrages qui nous restent sous le titre de romans grecs sembleraient justifier cette opinion, puisqu'ils appartiennent tous à des âges postérieurs à celui d'Alexandre, et sont nés dans la décadence littéraire de la Grèce. Mais il ne faut pas tirer de cette première apparence une induction trop exclusive. Peut-on supposer en efiét qu'aucun genre d'imagination , qu'aucune forme de l'esprit ait été étrangère aux beaux jours de cette civilisation grecque si inventive et si raffinée ? Non , sans doute. Mais la fiction romanesque se produisit alors sous des formes plus sévères et plus nobles , et se trouva bornée dans ses applications par l'état social des peuples et par la supériorité même de leur instinct poétique.
La Cyropédie de Xénophon est un véritable roman philosophique , comme le remarque Cicéron. Les faits y sont supposés ou distribués pour faire ressortir une instruction morale ; c'est le Tclémaqne réduit aux formes de l'histoire , et sans intervention mythologique. La belle fiction de Y Atlantide, dans Platon , présente un caractère à peu près semblable, et n'offre qu'un merveilleux puisé dans la tradition et les récits fabuleux des voyageurs. Mais on concevra sans peine que cette invention
romanesque , qui ne fut pas négligée par deux philosophes éloquents, dans les plus beaux siècles d'Athènes, n'ait pas dû s'étendre alors à beaucoup d'autres sujets. Tout l'empire de la fiction était , pour ainsi dire , envahi par le polythéisme ingénieux des Grecs. Cette croyance devait suffire aux imaginations les plus vives ; elle satisfaisait ce besoin de fables et de merveilleux si naturel à l'homme. Chaque fête, en rappelant les aventures des dieux , occupait les âmes curieuses par des récits qui ne laissaient point de place à d'autres étonnements. Le théâtre , dont les solennités n'étaient point affaiblies par l'habitude , frappait les esprits par ce mélange d'intervention divine et d'histoire héroïque, qui faisait son merveilleux et sa terreur. De plus , chez une nation si heureusement née pour les arts, la fiction appelait naturellement les vers; et l'on ne serait point descendu de ces belles fables , si bien chantées par les poètes , à des récits en prose qui n'auraient renfermé que des mensonges vulgaires. Remarquons d'ailleurs combien tout était public et occupé dans la vie de ces petites et glorieuses nations de la Grèce ; il n'y avait pour personne de distraction privée ni de solitude. L'État se chargeait, pour ainsi dire, d'amuser les citoyens. Toute la Grèce courait aux jeux olympiques pour entendre Hérodote lire son histoire. A Athènes, les fonds du théâtre étaient faits avant ceux de la flotte ; et les affaires de la république, après avoir occupé les assemblées où tout homme libre prenait part, étaient régulièrement mises en comédie par
Aristophane. Les fêtes sacrées, les jeux de la gymnastique , les délibérations politiques , les réunions de l'académie , les orateurs , les rhéteurs et les philosophes , se succédaient sans interruption , et tenaient les citoyens toujours animés et. réunis. Deux écrivains célèbres reprochent aux nations de l'antiquité de n'avoir pas connu le genre rêveur et mélancolique. Je le crois bien; elles étaient trop occupées pour cela ; elles parlaient , elles agissaient au grand air ; elles jouissaient de la liberté comme on jouit de la vie. Dans cette existence si vive , il n'y avait ni satiété ni langueur.
Sous d'autres rapports, cette forme de société fournissait peu à l'imitation des mœurs privées et à la fiction romanesque. La civilisation, quoique prodigieusement spirituelle et corrompue, était plus simple que la nôtre. L'esclavage domestique formait une première et grande uniformité; le reste de la vie des citoyens se passant sur la place publique, était trop ouvert à tous les yeux, pour que l'on y pût supposer avec vraisemblance quelque aventure extraordinaire, quelque grande singularité de caractère ou de destinée ; enfin la condition inférieure des femmes , leur vie retirée , affaiblissaient la puissance de cette passion qui joue un si grand rôle dans les romans modernes.
Puisque nous avons perdu Ménandre, nous ne saurions dire assez nettement jusqu'à quel point la vie privée des Athéniens pouvait offïir des nuances originales à l'époque où ce poëte écrivait, c'esl-à-dire après
la destruction du gouvernement populaire, et sous l'influence de la conquête macédonienne. La comédie, telle que Ménandre paraît l'avoir conçue, touche de trop près au roman moral, pour ne pas croire qu'une société qui a pu inspirer l'une, pouvait aussi servir de texte à l'autre. Si nous conjecturons le génie de Ménandre d'après Térence, son imitateur, la fiction dans les choses de la vie commune était alors peu variée ; l'amour ne s'adressait qu'à des courtisanes ; et le nœud romanesque était presque toujours l'exposition ou l'enlèvement d'un enfant qui finit par retrouver ses parents. Cependant, pour ne choisir qu'un exemple, la pièce de Térence intitulée l'Heautontimorumenos , cette situation d'un père qui, d'abord injuste parce qu'il fut trompé , regrette son fils qu'il a éloigné, et se punit de sa faute par une vie dure et solitaire, présenterait un récit plein de naturel et d'intérêt. Marmontel en a tiré le plus touchant de ses contes moraux. Il est difficile de croire que, dans l'antiquité, le siècle où la nouvelle comédie, c'est-à-dire la comédie des mœurs, fut cultivée par Ménandre, par Philémon et par d'autres , n'ait pas vu naître plusieurs productions ingénieuses écrites en prose, et destinées à peindre pour les lecteurs, et sous la forme d'un récit, des personnages fictife et des mœurs véritables, tels qu'on les représentait sur le théâtre.
Un genre de fiction romanesque dans lequel il n'est pas douteux du moins que les Grecs se soient exercés, c'est l'allégorie. Plutarque nous apprend qu'Héraclide
avait composé , sous le nom du fabuleux Abaris , un livre dans lequel les opinions des philosophes sur la nature de l'àme se trouvaient mêlées à des contes faits à plaisir. Une autre production que l'on peut regarder comme une dépendance des romans, ce furent les fables niilésiennes. C'étaient de petites fictions assez semblables à nos fabliaux, et qui respiraient toutes la mollesse de mœurs entretenue par le beau climat de l'Ionie. Un certain Aristide de Milet avait écrit dans ce genre un recueil célèbre. Cette corruption, qui, du reste, ne devait sembler guère nouvelle aux spectateurs des comédies d'Aristophane , gagna toute la Grèce , et fut portée dans l'Italie encore républicaine. L'historien Sisenna avait traduit en latin le livre d'Aristide ; et Plutarque nous raconte qu'après la défaite de Crassus, le général des Parthes trouva cet ouvrage dans le bagage militaire d'un officier romain, et qu'il le fit porter à Séleucie, pour le montrer à l'assemblée de la nation, comme une preuve de la décadence et des vices de leurs ennemis.
Ces fables milésiennes étaient fort vantées pour les grâces et la naïveté du style. Le nom en resta dans la langue latine, pour exprimer des récits enjoués et libres. Un empereur romain peu connu dans l'histoire, Albinus, avait écrit dans ce genre, déjà cultivé par beaucoup d'écrivains, quelques contes, dont le succès dura même après son règne. Il est douteux que toute cette littérature ait jamais produit quelque chose de plus ingénieux
et de plus délicat que la fable de Psyché, qui fut pourtant écrite dans la barbarie commencée du iv siècle, et à laquelle Apulée donne aussi le nom de fable milésienne, soit qu'il fût l'inventeur, ou le traducteur de ce charmant récit.
Il nous est resté un petit recueil composé sous l'empire d'Auguste par un Grec, Parthénius de Nicée, qui paraît avoir puisé dans les récits de conteurs plus anciens. Mais le style de ce Grec et le choix de ses histoires ne peuvent donner qu'une bien faible idée des originaux perdus avec tant de chefs-d'œuvre d'un caractère plus grave et plus digne de nos regrets. Parthénius est un abréviateur assez maladroit. Il a cependant conservé, parmi plusieurs contes mythologiques d'un intérêt médiocre, quelques historiettes d'une origine vraiment milésienne , ce qui doit paraître d'un grand prix aux curieux amateurs de l'antiquité. Malheureusement ces historiettes sont très-courtes ; et pour le style et l'enjouement du récit, on concevrait peut-être davantage ce que devaient être ces fables milésiennes tant vantées, en lisant un petit conte en prose que Bussy- Rabutin a traduit du latin moderne de Théophile, pour l'offrir à madame de Sévigné, qui lui répondit avec une indulgence très-méritoire : «< Votre petit conte, mon (c cousin, est habillé si modestement, qu'on peut le louer « sans rougir. »
Mais laissons là ces fables milésiennes, sur lesquelles nous sommes réduits à des conjectures, et parlons des
romans grecs conservés jusqu'à nous. Le plus ancien qui nous soit nettement connu, au moins par un abrégé, est plus nouveau que le siècle d'Alexandre. Le patriarche Photius, dans sa bibliothèque , donne l'extrait fort court de cet ouvrage, écrit par Antoine Diogènes, qui se composait de vingt-quatre livres comme Y Iliade, et avait pour titre : Des choses incroyables que l'on voit au delà de Thulé. C'est mie suite d'aventures extraordinaires et de courses lointaines et merveilleuses, au milieu desquelles se soutient le nœud d'un amour entre la jeune Dercyllis Tyrienne, et l'Arcadien Dinias. Cette histoire ressemblait assez , à ce qu'il paraît, au Recueil des voyages imaginaires et au roman de Cyrano de Bergerac. Dinias va même aussi dans la lune, qu'il rencontre de plain-pied en s'avançant jusqu'à l'extrémité des pays du nord. Le nom d'Alexandre est mêlé à ces folies ; et l'auteur suppose que ce conquérant a découvert le manuscrit de cette histoire dans une cassette près des tombeaux qui renfermaient les restes de Dercyllis et de Dinias. Yoilà les fictions que les Grecs dégénérés faisaient succéder à leurs belles fables poétiques.
On conçoit, en effet, que la lointaine expédition d'Alexandre, étant venue saisir ces imaginations si longtemps fécondes, et qui commençaient à se lasser de produire , leur ait inspiré le goût d'un nouveau genre de merveilleux, que favorisait encore l'ignorance générale de la géographie. Aussi paraît-il certain que les récits de voyages fabuleux et l'emploi de ce romanesque
surnaturel , qui est le plus facile et le moins estimable de tous les genres, furent à l'excès multipliés. V Histoire véritable de Lucien ne semble écrite que pour tourner en ridicule, par l'exagération même de la folie, toutes ces narrations fabuleuses dont la Grèce était inondée.
Il faut ranger dans une autre classe le second roman dont Photius a donné l'analyse, les Bahyloniqiies, ou les Amours de lihodanes et de Sinonis. Cet ouvrage, pour la contexture , se rapproche assez de nos romans du xvr siècle , dans lesquels , après des enlèvements , des combats , des aventures incroyables , on épousait une belle princesse, et l'on devenait empereur ou roi. Il n'y a du reste dans tout cela nulle passion vraie, nulle peinture de mœurs, nulle imitation de la nature, mais quelquefois un mouvement singulier d'imagination. Ce n'est pas le roman tel qu'il est entré dans le domaine du génie moderne. L'auteur des Babyloniques , nommé Jamblique, et Syrien d'origine, vivait sous le règne de Marc- Aurèle, au milieu du ii'' siècle.
La même époque vit naître un ouvrage singulier, qu'il faudrait placer parmi les plus fabuleux romans , si son principal caractère n'était point d'être écrit avec une bonne foi de superstition , avec un délire de crédulité , qui en fait le plus curieux témoignage de l'état où était alors tombé l'esprit humain, et lui donne, sous ce rapport , l'importance d'un tableau de mœurs. C'est la Vie d'Apollo})ius de llujanes , par Philostrate, Jamais tant de visions bizarres ne furent rassemblées par un écri-
vain ; jamais contes si puérils ne furent débités avec un ton plus doctoral. Philostrate annonce cependant qu'il a travaillé sur des mémoires authentiques , et pour satisfaire la juste curiosité de l'impératrice Juhe. L'intention morale du livre d'ailleurs n'est pas douteuse. Des idées d'humanité , de bienfaisance , de justice , sortent du milieu de ce fatras de révélations et de récits merveilleux. On sent l'influence de cette philosophie théurgique qui , dans la Grèce dégénérée , remplaça les pures et sublimes leçons de l'école de Socrate. C'est une espèce de roman moral sur la magie ; c'est la Cyropédie de Yilluminisme. Un pareil ouvrage n'appartient pas aux romans grecs ; il prend un rang plus haut dans les archives de la littérature , quoique l'on doive le placer sur les tablettes particulièrement consacrées aux folies do l'esprit humain. C'est un monument fort peu honorable pour la raison ; mais , par cela même peut-être , c'est un véritable monument historique.
Au reste, depuis Jamblique jusqu'à Héliodorc, qui fut contemporain de Théodose le Grand , nous trouvons une longue lacune , dans laquelle on ne place aucune composition romanesque. Les Amours de Théagène et de Chariclée forment donc le plus ancien monument complet qui nous soit parvenu d'un récit d'aventures supposées , mais vraisemblables , écrites en prose avec art pour le plaisir et l'instruction du lecteur. C'est le premier type du roman d'amour. On sait qu'Héliodore fut évêque de Tricca (aujourd'hui ïriccala), ville de
Thessalie. Un ancien historien a même raconté que le synode de la province , mécontent de l'ouvrage d'Héliodore , lui enjoignit de le supprimer, ou de quitter l'épiscopat, et que l'auteur préféra son livre à son évêché. Le sévère Boileau plaisante sur cette anecdote , dont il fait une application peu généreuse à l'archevêque de Cambrai et à son immortel Télémaque. Mais Bayle, et il faut lui en savoir gré , a fort bien réfuté cet ancien conte d'un évêché sacrifié pour un roman. Il a montré que le refus n'avait pas eu lieu , parce que la proposition était impossible , Héliodore n'ayant aucun moyen de supprimer son livre, dont les copies étaient, dès longtemps , répandues dans la Grèce.
Cette apologie s'accorde avec le récit de Socrate, historien ecclésiastique, qui place la composition des Amours de Théagène et de Chariclée dans la première jeunesse d'Héliodore. Du reste, l'espèce de singularité que ce fait peut ofï'rir dans toutes les suppositions s'explique assez par l'état de l'ancien monde , qui se débattait entre les restes usés du polythéisme et les bienfaits nouveaux du christianisme. Dans cette crise des opinions humaines, les talents étaient une conquête que les deux partis en présence se disputaient et cherchaient mutuellement à se ravir. Ainsi , tel disciple des écoles profanes, nourri dans la douceur des mensonges d'Homère ; venait tout à coup chercher dans la loi chrétienne d'austères et sublimes vérités, et apportait avec lui, dans son passage, les arts et les séductions de sa première croyance.
Le philosophe Thémiste se plaignait en mourant de ne pouvoir léguer son école au jeune Chrysostôme , qui avait été longtemps son plus brillant élève. « J'avais « espéré , disait-il , le consacrer aux Muses ; mais les « chrétiens me l'ont ravi par un sacrilège. » Chrysostôme devint bientôt le plus sublime et le plus touchant orateur de l'Égnseprimitive.
Au reste , le roman d'Héliodore , bien qu'il soit rempli d'allusions aux croyances mythologiques , est écrit sous l'influence des mœurs nouvelles ; et l'on ne peut douter qu'Héliodore , évoque ou non , lorsqu'il le composa , ne fût au moins initié dès lors dans les idées chrétiennes. On le sent à une sorte de pureté morale qui contraste avec la licence habituelle des fables grecques ; et le style même, suivant la remarque du savant Coray, est empreint des formes de l'éloquence chrétienne , et renferme beaucoup d'expressions familières aux écrivains ecclésiastiques. Ce style est d'ailleurs pur, poli, symétrique ; le langage de l'amour y prend un caractère de délicatesse et de réserve fort rare dans les écrivains de l'antiquité. On conçoit la vive impression que cette lecture avait faite sur l'imagination du plus tendre de nos poètes, de Racine, dans sa première jeunesse, étudiant la langue grecque à Port-Royal. L'élégance des tours avait dû lui plaire ; le sujet encore davantage , en lui offrant de nouveaux sentiments qui répondaient à son instinct poétique, et dont les graves lectures qu'il faisait avec ses maîtres ne lui avaient point doimé l'idée. Telle
était la respectable sollicitude de ces pieux solitaires , que, dans les éditions toutes grecques, qu'ils confiaient à leurs élèves , ils avaient eu soin d'effacer les moindres passages qui pouvaient blesser la plus parfaite innocence de mœurs. Ils étendaient ce soin même aux textes grecs des historiens les plus graves. Ce roman d'Héliodore, surpris dans les mains du jeune Racine , devait être un grand scandale. Un premier, un second exemplaire , furent jetés au feu ; et Racine , pour se mettre à l'abri de ces confiscations , prit le parti d'apprendre par cœur le livre proscrit : sorte de désobéissance qui n'était pas d'un usage facile , et que le sévère Lancelot dut presque lui pardonner.
Quoi qu'il en soit, il paraît certain que cette première passion tant traversée alla jusqu'à lui inspirer une tragédie , dont le roman d'Héliodore avait fourni le plan , les caractères, et probablement les principales situations. Racine choisit bientôt de meilleurs modèles et des sujets plus dignes du théâtre ; mais l'erreur du jeune poète s'explique par le fond d'intérêt qui règne dans Théagène et Chariclée. « Il avait conçu dès l'enfance , « nous dit Racine le fils, une passion extraordinaire « pour Héliodore ; il admirait son style et l'artifice mer- « veilleux avec lequel sa fable est conduite. » Ce dernier éloge doit nous paraître sans doute fort exagéré. La fable d'Héliodore est bien éloignée de la savante intrigue de nos bons romans. Des pirates, des combats, des enlèvements , des captivités , des reconnaissances ,
voilà tous les ressorts de l'ouvrage. Mais ce que l'on doit le plus regretter dans le roman d'Héîiodore , c'est qu'il ne fait point connaître un état de la société, et qu'à l'exception de cette lueur d'humanité chrétienne que l'on y voit percer, il n'offre que des mœurs fictives , et ne représente ni un siècle ni un peuple. On ne pourrait indiquer, d'après l'ouvrage , à quelle époque les personnages sont placés. Sous ce rapport , ce roman ressemble beaucoup à nos prolixes romans du xvir siècle , où l'on faisait consister l'imagination à ne rien peindre suivant la nature. Ainsi Héliodore promène longtemps ses personnages dans l'Egypte ; mais cette Egypte n'est ni l'ancienne Egypte , ni l'Egypte des Perses , ni celle des Ptolémées , ni celle des Romains. Il met sous nos yeux les fêtes et les assemblées publiques d'Athènes; mais il n'emploie que des traits vagues qui ne montrent ni Athènes libre ni Athènes conquise. Le roi d'Ethiopie , qui figure dans son ouvrage, ressemble tout à fait à ces rois de Perse ou d'Arménie , dont mademoiselle Scudéri faisait grand usage , et qui n'étaient d'aucun temps ni d'aucun pays. Cette manière d'écrire est une grande perte pour la curiosité du lecteur. De quel prix seraient des ouvrages antiques où les aventures fictives s'uniraient à la peinture vraie des mœurs et de l'état social ! Mais la littérature sophistique du Bas-Empire ne s'est point élevée si haut. Héliodore n'est point un Walter Scott ; son livre doit paraître toutefois un monument précieux, je dirai môme res-
pectable, comme étant la source la plus ancienne de cet art du roman, qui a tant amusé notre Europe moderne.
On ne saurait le lire que dans l'original ou dans la traduction d'Amyot , dont le style un peu diffus est toujours naturel, ingénieux et élégant à sa manière.
Les Amours de Leucijjpe et de Clilophon viennent après ceux de Théayène et de Chariclée, et ne les valent pas sous un rapport. Je ne sais à quoi pensait le bon empereur Léon le Philosophe de faire un petit madrigal en vers grecs à la louange de ce livre , pour en recommander la lecture aux amis des bonnes mœurs. Il est bien vrai que l'héroïne Leucippe , captive et sans secours , conserve une irréprochable pureté et une parfaite constance; mais les peintures les plus libres et les traces les plus choquantes de l'infamie des mœurs antiques se rencontrent dans ce roman. L'auteur, Achille Tatius, finit, au rapport de Suidas, par embrasser le christianisme, et devint évêque. Le savant Huet, qui a jugé son ouvrage avec une grande mais juste sévérité, paraît douter de cette circonstance ; et l'on doit croire au moins qu'il y eut un long intervalle entre le roman et la promotion à l'épiscopat.
H faut avouer au reste qu'indépendamment de l'extrême liberté de quelques images , le livre entier est écrit sous une influence toute païenne , et dans une allusion continuelle aux fables voluptueuses de la mythologie. Sous ce point de vue , il est infiniment curieux , ainsi que plusieurs autres de ces romans grecs ; il marque bien à
quel point l'ancien système religieux avait préoccupé les esprits et les sens , et quelle force il conservait encore au milieu du iv<^ siècle. Il semblait, pour ainsi dire, que ce système fût lié à tout mouvement de l'imagination , et que l'esprit ne pût se jouer sans retomber dans les liens de ces fables trop flatteuses. C'est un des traits les plus frappants de l'histoire si intéressante de l'esprit humain , pendant les premiers siècles de la régénération chrétienne.
Au reste , le roman d'Achille Tatius , épuré comme il doit l'être , paraîtra l'un des plus agréables ouvrages de la collection romanesque des Grecs. L'auteur est sophiste; et pouvait-il ne pas l'être au temps où il écrivit? Mais les aventures qu'il raconte off'rent une variété assez piquante ; la succession des événements est rapide ; le merveilleux , naturel ; le style , un peu affecté , n'est pas sans éclat. Photius, du reste assez rigoureux pour cet ouvrage, en loue beaucoup l'élégance et l'harmonie; il observe que les périodes de l'auteur sont précises, claires, agréables à l'oreille , et qu'enfin il fait surtout un fréquent et habile usage d'une figure appelée Vépitrope. Ce dernier mérite n'intéressera guère la foule des lecteurs ; mais , ce qui vaut mieux peut-être pour eux , le livre est court, et il amuse.
Immédiatement après cet ouvrage, Huet a placé parmi les romans grecs et a longuement analysé un récit des Aventures de Théagène et de Cliaride, qui porte pour titre , Du vrai et du parfait amour, et que le docte
évêque croit pouvoir attribuer à l'ancien Âthénagoras, philosophe d'Athènes, et l'un des premiers défenseurs du christianisme. Il est certain que ce roman n'est pas sans mérite, et qu'il respire surtout une sorte d'élévation et de spiritualisme. S'il venait de l'antiquité, ce serait un monument curieux. Mais le manuscrit original ne s'est jamais trouvé , et l'on ne doute plus aujourd'hui que l'ouvrage entier ne soit une fiction du prétendu traducteur. C'est même le premier modèle de toutes ces suppositions de romans traduits du grec , genre de travestissement facile et souvent insipide , que Montesquieu n'a pas dédaigné d'emprunter dans \q Temple de Guide.
Les Amours d'Abrocome et d'Anthia, dont Huet ne parle pas, sont bien autrement respectables; car ils ont une origine certaine et vraiment grecque. L'auteur, Xénophon d'Éphèse , écrit avec art ; son livre ne présente , suivant le défaut général de tous ces romans , que des mœurs vagues et fictives et des aventures communes ; mais il y a de la grâce dans quelques détails. Le romancier n'a pas craint de commencer par un début qui ressemble à un dénoûment. Dès les premières pages le bel Abrocome et la belle Anthia , l'ornement de la ville d'Éphèse , sont heureux amants et heureux époux ; mais il arrive bientôt de cruelles séparations et de longues traverses , qui ne servent qu'à développer davantage la fidélité d'Abrocome et la vertu d'Anthia, jusqu'au moment d'une paisible réunion. Ce petit livre, à tout prendre,
est d'une lecture agréable, et, pour le fond des aventures, aussi neuf que beaucoup de romans modernes.
Entre ces dift'érents romanciers et ceux qui les suivent encore, la série chronologique se marque, pour ainsi dire, par une décadence progressive. A chacun de ces ouvrages, cette admirable littérature grecque, dont ils sont le faible et dernier produit , semble baisser d'un degré. Comme les auteurs ne prennent rien dans la nature , comme ils imitent ce qui les a précédés , et n'ont pas l'air de sentir le temps où ils vivent , ils deviennent successivement des copistes de copistes. Toute couleur disparaît; les traits mêmes s'effacent; et les plus récents de ces ouvrages semblent quelque épreuve de gravure sortie la dernière d'une planche usée. C'est l'idée qui se présente involontairement, lorsque l'on passe à'Abrocome et d'Anthia aux Amours de CJicréas et de Callirhoé, ouvrage que le docte Larcher a traduit , mais qu'il n'a pu rendre amusant.
Mais à quelle époque de cette décadence, sur quel point de cette ligne qui aboutit au néant , faut-il donc placer la jolie pastorale de Longus, cette peinture de JJaphnis et Chloé tant célébrée pour la naïveté? Les savants n'en disent mot. On ne sait rien sur Longus, ni sa vie , ni son siècle , ni même s'il a existé ; car le nom latin de Longus est assez singulièrement placé en tête d'un ouvrage écrit en grec. Le style de cet ouvrage , quel que soit du reste l'auteur, ne peut donner que de faibles probabilités sur le temps où il a été écrit. Ce style, hâtons-
l';TVnFS DE LITT. IC
nous de le dire , n'est rien moins que naïf. Âmyot seul a trompé le lecteur. La diction de l'original est d'une élégance curieuse, ingénieusement concise , habilement symétrique; rien n'est perdu pour l'art. Chaque épithète, chaque mot est placé dans une intention fine et délicate. Les termes sont employés dans les acceptions les plus justes et les plus expressives ; le rapport des sons est adroitement ménagé : c'est un petit chef-d'œuvre de clarté, de propriété, de finesse et de coquetterie, plutôt que de grâce. Photius ne le désigne pas dans sa Bibliothèque ; mais il est impossible que cette exquise élégance soit d'une époque plus rapprochée de nous que le siècle de Photius , et ait pu naître dans le mauvais goût et l'ennuyeuse scolastique du viii* siècle.
Du reste, Longus est-il du ir, du m* ou du iv" siècle? c'est ce qu'on ne peut même conjecturer. Il semblerait, par la pureté de son élocution, appartenir de droit à l'époque la plus ancienne : mais les Grecs étaient de studieux imitateurs des formes du style ; et, dans quelquesuns des plus modernes , le bon goût et le choix de cette imitation peut tromper sur la date de leurs écrits. Ce qui ne saurait se feindre , c'est une première fleur de naturel qui appartient aux langues jeunes encore, et que l'art ne peut ni leur conserver ni leur rendre. Le peintre de Daphnis et Chloé est sans doute le plus élégant et le plus gracieux des sophistes ; mais il est encore sophiste. On le sent , on le voit à l'élégance travaillée de ses descriptions , et quelquefois même à un certain luxe de naïveté
qui n'est pas la nature. II faut l'avouer cependant , le sujet si heureusement choisi par Longus corrige, pour ainsi dire, l'artifice trop visible de son langage. Il y a dans cet amour qui ne se connaît pas lui-même, dans cette première ignorance du cœur et des sens , un charme infini dont la peinture souvent essayée plaira toujours à l'imagination. C'est le charme qui se retrouve dans le Premier Navigateur de Gessner , dans les scènes de Shakspeare entre Ferdinand et Miranda , enfin et surtout dans Paul et Virginie; car nous ne parlons pas du conte oîi Marmontel a gâté la grâce native de ce sujet par une lourde indécence et des puérilités doctorales.
Le romancier grec n'a pas évité l'écueil d'un pareil récit , les images trop libres ; et le hardi français d'Amyot les fait encore ressortir. On y trouve même quelques souillures de mœurs grecques , qui déparent indignement un tableau tracé quelquefois par la main d'Albane. Cependant on ne peut nier que Dapknis et Chloé n'ait servi de modèle à Paul et Virginie. A travers les changements de costume , de croyance et de climat, l'imitation est sensible dans le langage des deux jeunes amants ; les mêmes naïvetés passionnées sortent de la bouche de Daphnis et de celle de Paul : mais la supériorité de l'auteur français, ou plutôt des sentiments qui l'ont inspiré, se montre partout , et fait de son ouvrage l'une des plus charmantes rêveries de l'imagination moderne. Cette supériorité ne tient pas seulement à une diction plus simple, à un goût plus ami du naturel et du vrai ; elle tient
iS4 ESSAI SLIU LES UOMANS GRECS.
surtout à la pureté morale et à l'espèce de pudeur chrétienne qui règne dans Paul et Vir(/inie. Le tableau de Longus n'est que voluptueux ; celui de l'auteur français est chaste et passionné.
Un écrivain célèbre , dans le parallèle ingénieux qu'il établit entre les littératures ancienne et moderne , et leurs manières diverses de concevoir des sujets semblables , a choisi pour opposer aux plus heureuses scènes de /hiul et Virginie quelques passages des idylles de Théocrite. On peut regretter (ju'il n'ait pas voulu faire usage du roman de Longus. Ce choix eût mieux servi le dessein que l'auteur se proposait par ces comparaisons littéraires, et tait ressortir davantage cette idée de perfectioimement moral qu'il attribue à l'intluence du christianisme , et qu'il recherche dans les monuments de la société et dans toutes les productions de la littérature et des arts chez les nations modernes. L'objet de la comparaison est frivole sans doute ; mais nulle part les différences n'auraient paru plus marquées et plus à l'honneur de la civilisation nouvelle. Que renferme en elïet la jolie pastorale de Longus? une peinture plus vive que touchante des premières émotions, des premiers sentijnents de deux jeunes amants élevés dans la simplicité d'une vie champêtre et protégés contre eux-mêmes par la seule ignorance. Du reste, nulle idée de bonté morale ne se mêle à ce tableau et ne vient l'épurer et l'embellir. Daphnis et Chloé sont innocents, et non pas vertueux. L'intérêt même de cette innocence ne se conserve pas
longtemps; et l'épisode de la courtisane Lycénion, si choquant sous le rapport du goût, ftiit disparaître la moitié du charme. Un merveilleux mythologique assez ridicule vient terminer le seul incident qui sépare les jeunes amants. Enfin Daphnis etChloé, longtemps nourris par des bergers , retrouvent leurs parents qui les avaient fait autrefois exposer ; le père de Daphnis , parce qu'il avait déjà deux autres enfants ; et le père de Chloé , parce qu'il avait éprouvé des revers de fortune : les deux amants sont unis et heureux.
Quelle distance de cette barbare exposition des enfants négligemment racontée comme une aventure commune , de ces premières années de l'adolescence si librement décrites , de ces mœurs impures dans leur innocence même , de cette passion sans combat et sans sacrifice ; quelle distance de tout ce matérialisme d'amour à la sublime chasteté d'àme qui règne dans Paul et Virginie, à cette piété filiale , à cette active charité , à ces vertus religieuses groupées comme autant de compagnes inséparables autour d'une innocence qu'elles défendent et qu'elles embellissent! Combien la naïve tendresse des deux jeunes amants est rendue plus intéressante par leur bonté pour les autres! Que Virginie est touchante lorsqu'elle va demander à un maître barbare la grâce de la pauvre négresse ! Quelle sublimité dans cet héroïsme de la pudeur qui termine les jours de la jeune fille, plus vierge encore qu'amante ! Il faut l'avouer, tous ces sentiments délicats et tendres sont prodigieusement supé-
rieurs aux jolies descriptions du sophiste grec. C'est un nouvel ordre moral ; c'est un monde meilleur ; et je ne connais pas , dans la littérature ancienne et moderne , de terme de comparaison où l'avantage poétique de la civilisation chrétienne se fasse mieux sentir.
La pastorale de Longus n'en mérite pas moins des lecteurs; c'est le seul de tous ces romans grecs où l'on remarque un caractère d'originalité. Le naturel est d'ailleurs une chose si admirable et si rare , que , dût-on n'en retrouver que quelques traits perdus dans mille défauts , il faut en tenir un compte infini. Quelques pages de Daphnis et Chloé sont marquées de cette heureuse empreinte , que le style d'Amyot rend plus vive encore et plus vraie. Sa traduction est un monument de la langue française. Un savant et spirituel helléniste , habile imitateur de notre vieux français, a complété et embelli cette traduction en y joignant la version d'un fragment qui manquait à toutes les éditions de Longus , et qu'il a découvert dans une bibliothèque de Florence. On peut donc lire aujourd'hui Longus, et le juger à coup sûr ; on lui rendra justice en le préférant aux pastorales italiennes, où l'on trouve les mêmes jeux d'esprit, les mêmes affectations de langage , avec moins de passion et de vérité.
Après avoir parlé de Longus, nous pouvons descendre, sans nous arrêter, dans les derniers abîmes de la décadence littéraire des Grecs ; il n'y a plus rien sur notre passage qui mérite attention. Les Amours d'Jsmène et d'hménkis réunissent tout ce qu'il y a de vulgaire et de
ESSAI SLIU LES ROMANS GUECS. 18^
mauvais dans les ouvrages précédents. On peut remarquer seulement que dans ce roman le personnage principal raconte lui-même son histoire ; forme dont les modernes ont fait beaucoup d'usage , mais qui ne se retrouve guère parmi les anciens que dans la Métamorphose de Lucms, et dans le trop fameux Satijricon de Pétrone. Cet ouvrage est intitulé , dans l'original , Brame iVEustathe sur Isménias et Ismène. Eustathe est désigné par du Gange comme protonobilissime et grand-archiviste. Son ouvrage est bien digne de ce misérable Bas-Empire , sous lequel ces dénominations de la cour de Byzance avertissent qu'il faut placer l'auteur. On y sent l'épuisement d'idées , l'espèce d'appauvrissement intellectuel qui caractérise cette époque de l'histoire. Il peut être lu avec curiosité sous ce rapport; ce sont les médailles d'un siècle de décadence , médailles mal frappées , mais précieuses et véridiques par leur imperfection même.
Les Amours de Rhodanthe et de Dosiclès sont du même temps , ou même moins anciens. Le romancier, qui vivait au xi" siècle , annonce qu'il est illettré, nouvellement revêtu de la bure, et Vun de ces humbles moines qui ne possèdent rien sur la terre. 11 a cependant de l'érudition et quelque rhétorique ; et même il a écrit sa narration en vers , c'est-à-dire dans une espèce d'ïambes peu réguliers , alors fort en usage , et nommés vers politiques. C'est dans la même forme que sont écrits les Amours de Drosille et de Chariclès, par Nicétas Eugénianus, le dernier ouvraj^e de cette série. Il semble que les
auteurs de ces fades romans , copiés de tous ceux qui les avaient précédés, aient été ii la fin saisis eux-mêmes d'une sorte de pudeur, en voyant la stérilité de leurs inventions , et qu'ils aient essayé de couvrir une telle indigence par cette parure des vers qui , dans les premiers jours de la civilisation grecque , avait embelli la fable et l'histoire , et semblait presque inséparable de la parole même. Mais les vers, accent naturel de l'imagination inspirée, ne sont rien par eux-mêmes, quand l'imagination est éteinte : ils n'ont pas une vertu magique qui ranime des cendres :
« Carmina non possunt Erebo deducere nianes. »
Nicétas Eugénianus avait langui bien des années dans la poudre des manuscrits. Un savant célèbre, M. Boissonnade, l'en a tiré; et il a fait disparaître, pour les érudits du moins , la nullité du texte , sous des notes dictées par la philologie la plus curieuse et la plus variée. Mais le roman , laissé à lui-même , n'en est pas moins l'insipide redite de ces amours de convention , de ces infortunes triviales , de ces vaines descriptions que l'on a vues partout , et qui reviennent comme des importuns cent fois rencontrés et toujours inévitables. Ce sont des brigands , des tempêtes , des pirates. Il serait impossible de tirer de là une peinture lidèle, un sentiment vrai, une seule expression naturelle et vive. C'est une littérature morte, image d'une société détruite par le malheur et la servitude. Il y a des sons, des phrases, des formes
(le style , des apparences , et , s'il est permis de le dire , des ombres de pensées ; mais il n'y a plus d'âme , plus de vie. On dirait de ce guerrier d'Arioste qui , tué dans un combat, continua de combattre quelque temps par habitude , avant de s'apercevoir qu'il était mort. Ce roman n'offre aucune des curiosités de mœurs, aucun des traits ingénieux qui , dans les ouvrages précédents, balancent et rachètent bien des défauts, et doivent encore exciter l'intérêt. Il mérite un anathème sans réserve.
On éprouve un sentiment de douleur en voyant cette admirable littérature grecque, si variée, si brillante, disparaître et se perdre ainsi dans les sables. Longtemps féconde sur son propre sol , heureusement transplantée en Sicile, en Egypte, en Asie, il semblait qu'elle fût douée d'une vie immortelle. Seule, dans les annales du monde civilisé , on l'avait vue jouir du privilège de se renouveler plusieurs fois avec la même splendeur, et de se conserver florissante pendant plus de mille années. Combien de siècles d'intervalle , combien de révolutions de temps et de mœurs entre Homère et saint Jean Chrysostome ! Et tout cet espace avait été marqué , de distance en distance, par de grands génies, poètes, philosophes, orateurs , qui avaient enrichi l'héritage de l'esprit humain. Enfin la chaîne s'est rompue , sans pouvoir se renouer; le sol inépuisable a cessé de produire; et le xr siècle, l'époque la plus barbare et la plus malheureuse de notre Occident , nous montre aussi dans
l'Orient le génie grec réduit presque aux misérables productions d'Eustathe et de Nicetas. Car les chroniqueurs de Byzance , dans ce siècle et les âges suivants , ne valent guère mieux que ses romanciers. La fiction et l'histoire attestent également la décrépitude où était tombé l'esprit humain.
La conquête musulmane est venue surcharger d'un poids épouvantable cet atïaissement de la nation la plus ingénieuse de la terre. Cette langue qui avait reçu le dépôt de tant de grandes pensées , et qui , même dans les faibles et dernières productions que nous venons d'analyser, conservait encore ses formes inimitables , a fini par se déconstruire et s'altérer. Non qu'elle soit devenue méconnaissable dans l'idiome qui lui a succédé, et qui porte le nom de romaïque. Ses éléments étaient trop indestructibles ; ils ont été seulement déplacés , confondus , entremêlés de quelques termes barbares , à peu près comme ces débris des statues de Phidias, ces précieux bas-reliefs , ces fûts de colonnes , ces fragments de marbre et de granit , qui , après avoir décoré les temples des dieux, servent, dans cette même Grèce conquise et subjuguée, à étayer de grossiers ouvrages, et se sont conservés dans un bain turc ou dans le vestibule mal orné d'un pacha. Ainsi , le grec moderne , s'il a perdu les savantes combinaisons et l'ingénieuse économie de l'ancien hellénisme, en a gardé littéralement presque tous les mots et les sons ; et le Philoctète de Sophocle s'écrierait encore en les écoutant : « 0 voix chérie ! qu'il
<: est doux d'entendre et de reconnaître de tels accents ! »
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Cette ineffaçable ressemblance qui a survécu à tant de maux , cette filiation conservée dans la langue et dans les usages, est aujourd'hui bien mieux attestée par les efforts des Grecs pour briser un joug impie et détestable. Les Grecs ont encore quelque chose de leurs aïeux. Depuis les premiers jours de leur révolution si récente *, et la plus légitime que les hommes aient jamais entreprise , on ne peut voir sans admiration tous les traits d'héroïsme et de dévouement national qui ont honoré leur cause si digne des regards et des secours de l'Europe civilisée. Tout à l'heure nous recherchions péniblement les traces de leur ancienne décadence dans les monuments de leur littérature jusqu'au xii' siècle ; et cette futile stérilité d'esprit qui caractérisait leurs dernières productions nous semblait une prédiction et une image de l'apathie servile où ils ont langui pendant plusieurs siècles. Portons les yeux plus haut. Cherchons les Grecs sur cette scène où le monde les voit reparaître avec toute la vigueur d'une nation nouvelle , et je ne sais quelle tradition d'enthousiasme antique. Leurs évêques se sont montrés, comme aux siècles de l'église primitive, défenseurs des peuples, hommes d'État et martyrs. La
' Ceci a été publié pour la première fois eu 1821, à une époque où beaucoup d'analhèmes, de sophisines et de préventions politiques , attaquaient l'insurrection naissante des Grecs.
nation tout entière s'est levée contre les barbares, avec cet orgueil de la supériorité morale qui animait les anciens Hellènes, et qui redoublait en eux la vertu guerrière; et, il ne sera pas inutile de le dire, les lettres avaient préparé dès longtemps ce mouvement sublime. Les nombreux lycées qui, depuis vingt-cinq ans, s'étaient formés dans la Grèce asiatique et dans les îles , ont fourni des officiers aux milices courageuses de la Morée. Le petit sénat de Calamata compte dans son sein de savants religieux nourris dans les traditions historiques et dans l'ancienne langue de leur patrie. Nos sciences modernes même ne sont pas tout à fait étrangères aux Grecs ; et elles ont concouru à leur noble entreprise, en leur donnant dans la marine une supériorité relative , qui seule a pu leur permettre de lutter sans folie contre le nombre et la puissance des Turcs. Il y a donc chez ces hommes , naguère si opprimés , tous les éléments d'une société forte et éclairée. Le sentiment de la patrie surtout les domine au plus haut degré ; il s'est soutenu dans leur esclavage , il s'est nourri de leurs malheurs ; il est maintenant à découvert , trahi par l'espérance , enflammé par le succès , et ne peut être comprimé que par la destruction entière d'une race chrétienne. Puisse donc cette nation , qui ne saurait plus être abandonnée aux Turcs sans être anéantie , puisse cette nation, si longtemps malheureuse, être entui rendue à la civilisation de l'Europe , et trouver dans la protection des grandes puissances une paix qu'elle n'a point
connue sous les violences arbitraires de l'esclavage , et qui lui donne enfin le loisir de cultiver tous les arts où l'appelle son heureux génie ! Gloire au prince qui accomplira ce grand ouvrage , et qui se fera , pour ainsi dire, honneur de la destinée, en hâtant et surtout en rendant moins sanglante* l'inévitable libération d'un peuple chrétien ! Pour la première fois l'ambition mériterait d'être remerciée au nom de l'humanité.
* « Les Turcs, a dit énergiquetnent M. de Bonald , ne sont que campes en Europe. Laissera-t-on ce camp barbare s'asseoir sur les cendres de la Grèce? en serait-il mieux affermi? Jamais le massacre d'un peuple n'a consolidé la paix. Les dernières cruautés que les Turcs ont commises dans l'île de Chic , dans cette contrée opulente et paisible, attestent qu'ils ont juré l'anéantissement de la population grecque. Quelque faible et abandonnée que soit celte population , l'arrêt de mort et de destruction linale lancé contre elle lui rendra des forces, prolongera celte lutte épouvantable et désespérée, et ne permettra pas sans doute à l'Europe du XIX* siècle et de la sainte-alliance de laisser s'accomplir sous ses yeux cet holocauste d'un peuple entier , d'un peuple chrétien. «