ANGLAIS
Cet Essai, publié il y a quinze ans, et plusieurs lois réimprimé, a été traduit eu anglais par le docteur Drake y l'homme qui a le mieux étudié la vie , le génie et l'époque littéraire de Shakspeare. Encouragé par cette approbation, l'auteur, profitant des remarques de son célèbre traducteur, et de quelques recherches récentes du savant Collier, a cru devoir corriger et étendre son premier travail : il en a fait un ouvrage plus complet, et en grande partie nouveau, qu'il offre aux admirateurs étrangers et nationaux du poëte anglais.
La gloire de Shakspeare parut d'abord en France un paradoxe et un scandale. Plus tard, elle menaça presque la vieille renommée de notre théâtre ; et aujourd'hui elle la partage, dans l'opinion de beaucoup de juges éclairés. Cette révolution du goût fait supposer sans doute une connaissance plus répandue, une étude plus attentive de la langue et des ouvrages du poète anglais ; mais elle tient surtout aux changements de l'état social et des moeurs. Les grandes choses que nous avons souffertes et vues depuis un demi-siècle, la chute de l'ancien ordre et de l'ancienne élégance, nos tragédies royales et domestiques, plus terribles que celles du théâtre, nos frénésies populaires, la dureté de la guerre et de l'empire, et enfin la rudesse toujours inséparable d'un peu de démocratie, nous ont successivement préparés à mieux comprendre, à goûter davantage le génie extraordinaire de Shakspeare. Et cela soit dit en général, à part les engouements des artistes imitateurs, et les admirations par système et par théorie, qui n'ont jamais qu'une in-
Iliu'uce assez bornée. Hors de ce cercle, il est incontestable que le progrès de la liberté moderne, qui nous éloigne si fort du moyen âge, nous a donné cependant une plus vive intelligence de sa littérature énergique et sans frein. Shakspeare, qui est le couronnement du moyen âge, qui en reproduit avec tant de force l'imagination et la barbarie, devait gagner à cette disposition nouvelle, choquer moins, plaire davantage, subjuguer d'abord les esprits par la grandeur de ses créations irrégulières, et enfin leur laisser une admiration sérieuse et durable.
Voltaire a tour à tour appelé Shakspeare un grand poète et un misérable farceur, un Homère et un (lilles. Dans sa jeunesse , revenant d'Angleterre , il rapporta son enthousiasme pour quelques scènes de Shakspeare, comme une des nouveautés hardies qu'il introduisait en France : quarante ans plus tard, il prodigua mille traits de sarcasme à la barbarie de Shakspeare; et il choisit particulièrement l'Académie, comme une sorte de sanctuaire, pour y fulminer ses anathèmes. Je ne sais si l'Académie serait aujourd'hui propre au même usage; car les révolutions du goût pénètrent dans les corps littéraires , comme dans le public. Voltaire se trompait , en voulant ravaler le génie de Shakspeare ; et toutes les citations moqueuses qu'il entasse ne prouvent rien contre l'enthousiasme que lui-même avait partagé. C'est dans la vie, le siècle et l'originalité native de Shakspeare, qu'il faut chercher, sans système et sans humeur, la
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source de ses fautes bizarres, et du grand caractère de ses drames et de sa poésie.
Shakspeare (William) naquit le 23 avril 1564, à Stratford sur Avon, petite bourgade de douze ou quinze cents âmes, dans le comté de Warwick. On ne sait rien avec certitude sur les premières années de cet homme si célèbre ; et, malgré les recherches minutieuses de l'érudition biographique, excitée par l'intérêt d'un si grand nom et par l'amour-propre national , les Anglais n'ont recueilli que peu de détails sur sa vie. On n'a pu, même chez eux, déterminer bien nettement s'il était catholique ou protestant ; et on y discute encore sur la question de savoir s'il n'était pas boiteux, comme le plus fameux poète et comme le premier romancier anglais de notre siècle.
Il paraît que Shakspeare se trouva le fils aîné d'une famille de dix enfants. Son père, occupé d'un commerce de laines, avait successivement rempli dans la corporation de Stratford les fonctions d'alderman et celles de grand-bailli, jusqu'au moment où des pertes de fortune lui firent abandonner une charge honorifique dont il n'était plus en état de payer les frais. D'après une autre tradition, il joignait à son commerce de laines l'état de boucher; et le jeune Shakspeare, brusquement rappelé de l'école publique de la ville, où ses parents ne pouvaient plus le soutenir, fut employé de bonne heure aux travaux les plus durs de cette profession. S'il faut en croire un témoignage contesté, lorsque Shakspeare était
chargé de tuer un veau, il faisait cette exécution avec une sorte de pompe, et ne manquait pas de prononcer un discours devant les voisins assemblés. La curiosité littéraire pourra, si elle veut, chercher quelque rapport entre ces harangues du jeune apprenti et la vocation tragique du poète ; mais on doit avouer que de semblables prémices nous jettent bien loin des brillantes inspirations du théâtre grec. Si Thespis , barbouillé de lie , promenait sur un tombereau les acteurs de ses drames consacrés à Bacchus , c'est aux champs de Marathon et dans les fêtes d'Athènes victorieuse qu'Eschyle entendit la voix des Muses, et fut appelé par elles.
Quoi qu'il en soit de ces premières et obscures occupations, Shakspeare fut marié de très-bonne heure. A dix-huit ans et demi, il épousa la fdle d'un riche fermier du voisinage, Anna Ataway, qui avait alors vingt-six ans. 11 eut d'elle, la première année de son mariage, une hlle, baptisée le 16 mai 1583 sous le nom de Suzanne, puis, l'année suivante, deux enfants jumeaux, Samuel, qui mourut au sortir de l'enfance, et Judith, qui survécut, ainsi que sa sœur aînée. Rien n'annonce d'ailleurs que cette union précoce ait été un mariage d'amour, ni que cette femme, dont le nom ne reparaît que trente ans plus tard, dans le testament de Shakspeare, ait occupé beaucoup de place dans son cœur. Sans faire un aveu naïf, comme notre vieux Corneille ,
Ce que j'ai de renom , je le dois à raniour,
Shakspeaic a dit quelque part : « * Jamais poëte n'osa « toucher une plume pour écrire, avant que son encre « n'ait été mélangée des larmes de l'amour. » Mais le génie du poëte était encore loin à l'époque de son mariage, qui paraît lui avoir laissé toutes les allures d'une vie assez aventureuse; car c'est deux ans après que, chassant la nuit avec quelques braconniers dans le parc de Folbrook , domaine du chevalier Thomas Lucy, shérif du comté de Warwick, il fut pris en flagrant délit. Détenu d'abord dans la maison du garde , sur une petite colline que les curieux vont visiter de nos jours, il fut, d'après la plainte de sir Thomas, condamné à la réprimande publique, peine qui pouvait paraître assez légère dans la rigueur des vieilles lois anglaises sur la chasse. Blessé de cet affront, le jeune homme se vengea par des vers, en aftichant à la porte du parc une ballade injurieuse, dont les critiques modernes ont retrouvé deux stances, pleines de plaisanteries assez grossières sur le nom propre de sir Lucy, et sur les soins inutiles qu'il prend pour garder ses daims et sa femme. Le seigneur, doublement offensé, voulant poursuivre de nouveau le braconnier satirique, Shakspeare quitta brusquement Stratford, et vint se réfugier à Londres. On ne peut douter de l'anecdote ; le poëte l'a mise lui-même sur la scène; et c'est une tradition reçue et vraisemblable,
' « Never durst poel touch a peu lo Write,
Until his ink were temper'd wilh love's siijlis. »
qu'en composant sa comédie des Commères de Windsor, il a fait figurer sir Thomas Lucy dans le personnage ridicule de Robert Shallow, écuyer et juge de paix, qui se plaint que Falstaff a battu ses gens, tué son daim, et forcé la loge de son parc.
Arrivé à Londres, Shakspeare se vit-il réduit, comme on l'a conté, à garder, à la porte d'un théâtre, les chevaux des curieux, ou fut-il tout d'abord engagé, pour quelque emploi subalterne, dans une troupe de comédiens? Voilà ce qu'il est difficile d'affirmer à coup sûr. Un fait, du moins, indique comment la ressource du théâtre devait s'offrir de préférence à l'esprit du jeune aventurier, tombé sans asile et sans argent au milieu d'une grande ville. Il y avait alors à Londres trois comédiens natifs de Stratford ou des villages voisins, Héminge, qui fut trente ans plus tard un des deux éditeurs de Shakspeare ; Thomas Green, qui fut acteur célèbre jusqu'à l'extrême vieillesse ; Burbage enfin , qui devait bientôt prêter au génie du poëte la puissance d'un jeu longtemps renommé pour le naturel et l'énergie. On peut supposer que la rencontre et l'appui de ses compatriotes ouvrirent promptement à Shakspeare la carrière où l'appelait son génie. Ses premiers pas y furent assez obscurs, quoique, dès 1592, on le voie attaqué dans un pamphlet comme acteur et comme auteur dramatique. Sa première grande création tragique, Roméo et Juliette, ne date que de 1595, c'est-à-dire de sa trente et unième année, l'âge où Corneille fit le Cid.
C'est dans cet intervalle , entre la ballade contre sir Thomas Lucy et la scène ravissante des adieux de Roméo, qu'il faut chercher l'éducation du poëte, la naissance, la culture, les essais de son génie : car l'admiration ne doit pas supposer que tout soit hasard ou invention en lui ; et, quoiqu'on ait tant reproché à Shakspeare sa barbarie , il ne faut pas en conclure qu'il a tout tiré de lui-même, et que son âme poétique, ensevelie sous l'ignorance , sans modèle , sans secours , a jailli soudainement à la lumière des cieux.
Sans doute Shakspeare , quoique dans un siècle fort érudit , n'avait pas fait d'études classiques , et , comme dit Ben Johnson , il savait peu de latin, et encore moins de grec; mais il connut l'antiquité par Plutarque déjà traduit dans sa langue , et par Montaigne qu'il lisait dans la nôtre. A la forme de ses premiers ouvrages, j'ai peine à croire qu'il ne sût pas l'italien, cet heureux écho de l'antique harmonie , dont l'influence régnait alors sur d'autres idiomes de l'Europe , et communiqua tant de douceur aux vers de Fairfax et de Surrey. N'oublions pas, en effet, dans notre enthousiasme pour Shakspeare , qu'autour de lui , et même avant lui , la poésie anglaise avait déjà pris un heureux essor. Spenser , né vingt ans plus tôt que Shakspeare , avait écrit en stances harmonieuses les premiers chants de son poëme de la Beine des Fées, et prodigué , dans cet ouvrage et dans ses Pastorales, les richesses d'un style ingénieux , poli jusqu'à l'affectation , mais souvent créateur , et digne d'être un jour imité
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par Milton '. Enfin, deux siècles auparavant, dès le premier adoucissement de la barbarie , Chaucer , imitateur de Boccace , avec plus de poésie , avait offert , dans une son vieux style plein de grâce et de force, grande abondance d'images naïves et d'expressions heureuses. Puis , à côté de ce trésor d'élégance indigène, une langue plus savante s'était formée, langue un peu prétentieuse et roide, mais abondante, énergique et claire.
C'était surtout depuis le règne de Henri VIII , et la révolution religieuse , qu'un grand mouvement avait été donné aux esprits , ((ue l'imagination s'était échauffée , et que la controverse avait répandu dans la nation le besoin des idées nouvelles. La Bible seule, rendue populaire par les versions des puritains , encore inactifs, mais déjà passionnés , la Bible seule était une école de poésie pleine d'émotions et d'images ; elle remplaça presque , dans la mémoire du peuple , les légendes et les ballades du moyen âge. Les psaumes de David, traduits en vers rudes , mais pleins de feu , étaient le chant de guerre de la réformation, et donnaient à la poésie, qui jusque-là n'avait été qu'un passe-temps subalterne dans l'oisiveté des châteaux et de la cour, quelque chose d'enthousiaste et de sérieux.
En même temps , l'étude des langues anciennes ouvrait
' Milton lias aeknowleged to me llial S|)enser was his original, f Dryden's Préface to his Fnhles.)
une source abondante de souvenirs et d'images, qui prenaient une sorte d'originalité en étant à demi défigurés par les notions un peu confuses qu'en recevait la foule. Sous Elisabeth , l'érudition grecque et romaine était le bon ton de la cour. Beaucoup d'auteurs anciens étaient traduits. La reine elle-même avait mis en vers YHercule Juriru.r de Sénèque ; et cette version , peu remarquable d'ailleurs, suffit pour expliquer le zèle littéraire des seigneurs de sa cour. On se faisait érudit pour plaire à la reine, comme, dans un autre temps, on s'est fait philosophe ou dévot.
Cette érudition des beaux esprits de la cour n'était pas sans doute partagée par le peuple; mais il s'en répandait quelque chose dans les fêtes et dans les jeux publics. C'était une mythologie perpétuelle. Quand la reine visitait quelque grand de sa cour , elle était reçue et saluée par les dieux Pénates , et Mercure la conduisait dans la chambre d'honneur. Toutes les métamorphoses d'Ovide figuraient dans les pâtisseries du dessert. A la promenade du soir, le lac du château était couvert de tritons et de néréides, et les pages déguisés en nymphes. Lorsque la reine chassait dans le parc, au lever du jour, elle était rencontrée par Diane , qui la saluait comme le modèle de la pureté virginale. Faisait-elle son entrée solennelle dans la ville de Norwich , l'Amour, apparaissant au milieu des graves aldermen, venait lui présenter une flèche d'or, qui , sous l'influence de ses charmes puissants , ne pouvait manquer le cœur le plus endurci ; présent , dit
un chroniqueur \ que sa majesté , qui touchait alors à la quarantaine, recevait avec un gracieux remercîment.
Ces inventions de courtisan , cette mythologie officielle des chambellans et des ministres , qui était à la fois une flatterie pour la reine et un spectacle pour le peuple , répandait l'habitude des fictions ingénieuses de l'antiquité , et les rendait presque familières aux plus ignorants, comme on le voit dans les pièces mêmes où Shakspeare semble le plus écrire pour le peuple de ses contemporains.
D'autres sources d'imagination étaient ouvertes, d'autres matériaux de poésie étaient préparés dans les restes de traditions populaires et de superstitions locales , qui se conservaient dans toute l'Angleterre. A la cour l'astrologie , dans les villages les sorciers , les fées , les génies, étaient une croyance encore toute vive et toute-puissante. L'imagination toujours mélancolique des Anglais retenait ces fables du Nord comme un souvenir national. En même temps venaient s'y mêler, pour les esprits plus cultivés , les fictions chevaleresques de l'Europe méridionale , et tous ces récits merveilleux des muses italiennes, adoptés par la langue anglaise. Ainsi , de toutes parts et en tous sens , par le mélange des idées anciennes et étrangères , par la crédule obstination des souvenirs indigènes , par l'érudition et par l'ignorance , par la réforme religieuse et par les superstitions populaires, se
■ Holinshed.
formaient mille perspectives pour l'imagination ; et, sans approfondir davantage l'opinion des écrivains qui ont appelé cette époque Vâge d'or de la poésie anglaise , on peut dire que l'Angleterre, sortant de la barbarie, agitée dans ses opinions , sans être troublée par la guerre , pleine de passions et de souvenirs , était alors le champ le mieux préparé où pût s'élever un grand poëte.
Le théâtre anglais, en particulier, était dès lors bien moins stérile et moins inculte qu'on le suppose. Avant Shakspeare , il avait déjà reçu de la protection de la reine et du talent de quelques hommes une inspiration tour à tour érudite et barbare , qui n'était pas sans poésie. C'est même une chose à remarquer et à dire, que cette abondance de verve théâtrale, répandue dans toute une époque dont Shakspeare est resté pour l'avenir le seul et immortel représentant. Si son nom a prévalu sur toutes les autres renommées dramatiquesdu même temps, s'il les a seul obscurcies de sa lumière , il n'en est pas moins vrai qu'un peu avant lui et autour de lui , chez des auteurs anglais inconnus à l'Europe, on peut saisir quelques traces d'une verve tragique analogue à la sienne, et comme des effluves du même génie.
Apparemment , dans les grandeurs historiques de cette époque , dans ses catastrophes sanglantes , depuis l'échafaud des femmes de Henri VIII jusqu'à l'échafaud de Marie Stuart et d'Essex , enfin dans la personne même d'Elisabeth , implacable et tendre, sévère et passionnée, aimant les fêtes comme une femme , la politique et la
guerre comme un grand roi , il y avait quelque chose qui suscitait particulièrement cette imagination sérieuse, âme de la tragédie. Peut-être aussi les grands eftets d'un art mêlé de barbarie sont-ils, à tout prendre, plus accessibles et plus communs que la perfection du génie. Je le croirais volontiers , quand je vois, à côté du minerai d'or de Shakspeare , d'autres veines précieuses sillonner le même fonds. Le phénomène de son génie en paraîtra moins surprenant, mais il sera mieux compris. A cette demande : " Quels furent les maîtres de Shak- « speare? » on pourra répondre : « Ses contemporains ; >• et quelques-uns n'étaient pas indignes de l'être.
En Angleterre , comme dans le reste de l'Europe au moyen âge, le premier essai de représentations dramatiques avait été tout religieux; là, comme ailleurs, l'imagination rude et crédule avait commencé par ces tmjstères que de nos jours Byron a pris pour dernier cadre de sa poésie savante et sceptique. Peut-être ces pieux amusements remontaient-ils par tradition aux premiers temps de la prédication chrétienne dans l'Angleterre et l'Irlande ; mais , une chose certaine du moins, c'est que l'usage en devint très-fréquent dans ces deux îles, après la conquête normande.
D'abord jouées en français pour les vainqueurs, la plupart des scènes de la passion et de la vie des saints furent bientôt traduites dans la langue indigène et mixte des anciens habitants du pays. .Teoffroy, docteur de l'Université de Paris , qui , appelé en Angleterre pour tenir une
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école , devint plus tard abbé de Saint- Albaus, lit jouer à Dunstable un mystère de sainte Catherine; et nous lisons dans un biographe anglais du xn" siècle que la ville de Londres , « au lieu des spectacles profanes de l'antiquité, » avait des jeux plus saints, la représentation des mira- " clés qu'ont opérés les saints confesseurs , et celle des .< souffrances qui ont illustré le courage des martyrs. »
Ces représentations se multiplièrent au xiii^ siècle dans les principales villes d'Angleterre ; et il s'est conservé , entre autres , deux collections des mystères joués dans les villes de Chester et de Coventry . Ces pièces , en langue vulgaire mêlée parfois de latin et de français , étaient écrites par des prêtres ; mais c'étaient des ouvriers ou des marchands qui les représentaient. Chaque corps de métier avait sa pièce d'affection ou ses rôles favoris, dans les nombreux drames tirés de la Bible et de laF/e des Saints.
Ce plaisir du peuple était aussi un luxe de cour, Lors- (pie l'empereur Sigismond vint visiter Henri V en 1416, il eut , parmi les fêtes de sa réception à "Windsor, le spectacle du mystère de Saint George de Cappadoce en trois parties ; plus tard les évêques anglais, membres du concile de Constance, firent représenter devant les magistrats de cette ville un mystère de la Nativité du Sauveur, comprenant l'arrivée des mages et le massacre des innocents'.
Cependant l'esprit de réforme , que ce concile n'abattit pas, et qui s'agitait en Angleterre depuis Wiclef , goû-
' foj'p. (iclorum et decretorum Const. t. IV, p. 1009.
tait peu ces représentations religieuses souvent mêlées de désordre et d'ivresse. Ainsi, dans le Credo de Pierre le Laboureur, vieil essai d'indépendance anglaise, l'auteur fait dire à un moine tant soit peu réformé : <i Nous « ne hantons pas les tavernes, et noiis ne nous mêlons ja- •( mais sur les marchés &ux représentations de miracles.» Ces représentations cependant continuèrent en présence de la réforme et jusque dans la cour de Henri YIII. Quelquefois on les fit servir à la propagation même de la nouvelle doctrine et à la dérision de l'ancienne. Le jeune roi Edouard VI avait écrit un mystère sous le titre de la Prostituée de Babylone , et un prélat fort zélé pour le schisme, Baie, évêque d'Ossory, en Irlande, composa plusieurs mystères , dont un , la Tentation du Christ, en vers rimes de quatorze syllabes, est une attaque contre l'Église romaine. « Quels ennemis sont « ces hommes , dit l'évêque , qui veulent écarter du « peuple les Écritures de Dieu , l'arme la plus puissante « que le Christ ait ici-bas laissée pour sauver les âmes « de l'enfer , et qui les jettent ainsi tête baissée dans le « domaine infernal? Si ce ne sont pas là des démons, « je dis qu'il n'y a pas de démons. Ils apportent le jeûne, « mais ils laissent de côté la loi écrite. Ils donnent de la « craie au lieu d'or ; de tels amis sont ceux de la bête *. »
* « Whal enemys are they, that from the people wyll hâve The scriplures of God, which are Ihe myghly weapon That Christ left Ihem hère theh- sowles froiii hell to save, And throw Ihein headlonges iiUo llie devyls doniynon ?
Voilà le langage hardi de la réfornie introduit dans les mystères.
Une proclamation de la reine Marie interdit ce langage , et les anciens mystères reprirent sous son règne une nouvelle faveur. La Passion du Christ fut alors jouée plusieurs fois à Londres devant le lord maire , le conseil privé et les grands du royaume ; elle le fut dans les jours solennels , et notamment le jour de la déclaration de guerre contre la France, en 1557. Moins favorisées sous Elisabeth , les représentations des mystères se reproduisirent encore; et, lorsque cette reine, quelques années après son avènement, visita l'université de Cambridge dans l'été de 1564, les étudiants du collège royal jouèrent devant elle un mystère d'Ézéchias. Malgré la faveur croissante des théâtres profanes , ces représentations, assez fréquentes dans quelques provinces, se prolongèrent jusque sous le règne de Jacques I", qui lit jouer pour la dernière fois à la cour, devant l'ambassadeur espagnol Goudomar , le mystère de la Passion , et en fut vivement blâmé par le zèle amer des nouveaux puritains.
Depuis un demi-siècle alors , la curiosité anglaise avait cherché d'autres spectacles, d'abord bien grossiers. A l'avènement d'ÉHsabeth , en 1558, il n'existait à Lon-
If they be no devyls, I saye they are devyls non.
They brynge in fastiuge, bul Ihey leave oui scriptum est,
Chalke they geve for goUl, soch fryndes are Ihey of Ihe Beest.»
212 SHAlvSPEARE.
cires même pas un seul théâtre régulier. Des troupes errantes de comédiens prenaient accidentellement pour salle la cour intérieure de quelque auberge , dont les fenêtres et les corridors de bois servaient de loges aux spectateurs.
Quelques années plus tard , la reine permit l'établissement fixe d'un théâtre dans l'ancien monastère des moines noirs ; et elle donna à une compagnie d'acteurs , au service du comte d'Essex , l'autorisation de jouer toutes comédies, tragédies, intermèdes et pièces de tlmltre, autant pour l'amusement de nos bien aimés sujets, ([lie pour notre consolation et plaisir, dit la patente royale. Bientôt ces permissions se multiplièrent; et sans parler des enfants de chœur de la chapelle royale, de la cathédrale de Saint-Paul et de l'abbaye de Westminster, qui jouaient pour la cour, sans doute dans des représentations de mystères, il y eut à Londres plusieurs théâtres destinés au public, le iilobe, construit sur le bord de la Tamise, ouvert seulement l'été et alors desservi par les acteurs de Black Friars, le Jardin de Paris, leEideau, le Taureau roufje, etc. A la vérité les premiers privilèges qu'avait accordés la reine ne permettaient de représentation que le samedi , et hors des heures de la prière publique. Mais cette condition fut mal observée , et les prédicateurs puritains se plaignirent bientôt que les coméà\e\\?. faisaient quatre ou cinq samedis par semaine; tant le public de la ville avait pris goût à cet amusement et le préférait même aux com-
bats de taureaux , conservés encore pour les plaisirs de la reine, dit une ordonnance d'Elisabeth.
Ces premiers théâtres n'étaient que des constructions en bois , sur le modèle des auberges qui avaient d'abord servi d'asile aux acteurs ambulants. Deux étages de loges et de galeries s'élevaient en demi-cercle autour d'un espace découvert qui gardait le nom de cour, et dont une moitié était occupée par la scène , et le reste par des spectateurs debout , comme ceux de notre ancien parterre. La scène était elle-même divisée en deux parties inégalement exhaussées. Une vaste toile l'abritait dans le mauvais temps ; et le plancher en était garni de paille. Mais quand on jouait la tragédie , les murs étaient tendus de noir. La représentation avait lieu le jour, et commençait à une heure après-midi. Jouer de nuit était un luxe réservé aux théâtres particuliers de la cour et de quelques grands seigneurs. Du reste , les troupes dramatiques n'étaient jamais composées que d'hommes : la sévérité anglaise et puritaine n'eût pas souftèrt de femmes sur la scène. Dans les divertissements de la cour, comme à la ville , les rôles de femmes étaient confiés aux plus jeunes acteurs.
C'est ainsi qu'à diverses époques plusieurs tragédies, comédies, ou pastorales mythologiques, furent jouées devant la reine par les enfants de chœur de la cathédrale ou des châteaux royaux, par les étudiants du Temple , et par les jeunes maîtres es arts de Cambridge et d'Oxford.
Le premier de ces ouvrages , dans l'ordre de date , est la tragédie de Gorboduc , représentée à la cour en 1562, deux ans avant la naissance de Shakspeare. Le principal auteur de cette pièce, lord Buckurst , le même qui présida le procès de Marie Stuart , s'entendait mieux sans doute à préparer, par un crime de cour, un sujet sanglant pour la tragédie, qu'à composer et versifier les scènes d'un drame ; car je ne connais œuvre plus déclamatoire , et plus insipide au milieu de l'horreur, que cette tragédie do Gorboduc , dont Voltaire a donné une plaisante et véridique analyse.
La même année , on avait joué devant la reine Damon ei\Pitliias, Palamon et Arcite, deux drames de sir Edouard Richard, surnommé le Phénix du siècle. Peu de temps après , les Phéniciennes d'Euripide , traduites en vers par George Gascoyne , avaient excité l'enthousiasme savant de la cour. On ne peut douter que beaucoup d'autres essais dramatiques , oubliés ou perdus , ne se soient succédé sans interruption depuis cette époque. Ou voit, dans quelques-uns de ces ouvrages, le passage des Moralités allégoriques à la tragédie , et le mélange des deux formes. Tel est un drame (ÏAppius et Virginie , où la Conscience et la Justice tigurcnt comme personnages. Mais d'autres pièces, un Cambyse, un Vespasien, une Zénobie , un Guillaume le Conquérant, les Infortunes d'Arthur, les fameuses Victoires de Henri V, étaient toutes historiques, sauf les disparates de bouftbnnerie dont s'indignait sir Philip Sidney. La
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comédie ou satirique ou romanesque naissait aussi. Une traduction des Jumeaux supposés de l'Arioste avait paru à la cour et à la ville ; et, dès 1578, la pièce de Promos et Cassandra offrait le sujet et quelques-unes des situations que Shakspeare a empruntés dans sa jolie comédie de Mesure pour Mesure. Parmi les réminiscences de l'antiquité , une seule pièce , jouée devant la reine en 1584, le Jugement de Paris, par George Peel , annonçait un poète. Quelques scènes de ce drame , citées par un critique anglais de nos jours , ont un charme exquis de naturel et d'élégance. George Peel traita aussi dans la suite quelques sujets de l'histoire nationale , et fut un des rivaux de Shakspeare.
Vers le même temps , John Lilly portait au théâtre un langage prétentieux , subtil , mais non sans éclat poétique. Sa tragi-comédie à! Alexandre et Campaspe, ses comédies de Sapho et Phaon, à'Endymion, de Galatée, de Midas, ouvrages artificiels et faux pour le dialogue , renferment çà et là quelques morceaux lyriques pleins de grâce et de douceur. Il fut, je n'en doute pas , un des modèles de Shakspeare , pour l'élégance comme pour le faux goût.
Robert Greene, qui, mort dès 1592, laissa plusieurs ouvrages de théâtre, doit être aussi compté parmi les précurseurs du poète. Le premier il mit en scène cette gracieuse féerie à'Obéron qu'a immortalisée Shakspeare.
A la même époque , le théâtre espagnol commençait à prendre sur la scène anglaise l'influence qu'il eut pen-
dant un siècle. Quoique Lope de Vega , de deux ans seulement plus jeune que Shakspeare , ne fût qu'au début de son inépuisable génie , plusieurs pièces anglaises de ce temps sont, pour le sujet et la forme, imitées du théâtre espagnol.
Enfin , du milieu des poètes lettrés qui , depuis trente ans , multipliaient les essais de leur talent sur les théâtres de Londres et de la cour, sétait élevé un homme doué de génie , celui que Philip a nommé une espèce de second Shakspeare ; c'est Christophe Marlovi'c , dont le théâtre sauvage , désordonné comme sa vie , renferme d'éclatantes beautés , et une hardiesse mélancolique qui n'a pas été perdue pour Shakspeare. On ne le croirait pas , en jetant les yeux sur le premier drame de Mario we , Tamerlan, ou le Berger scythe, en deux parties, dont l'exposition nous montre plusieurs rois , le mors à la bouche , attelés au char du conquérant , qui les accable de coups de fouet et d'injures déclamatoires. Malgré cette pièce , Marlov^e avait un talent hardi , vigoureux , et capable de naturel dans les grandes choses. Échappé d'Oxford pour entrer au théâtre , sa vie , perdue dans les excès de tout genre, fut terminée par un coup de poignard qu'il reçut d'un indigne adversaire , dans une taverne de village ; et sa mémoire resta , dans un siècle religieux , entachée du reproche d'impiété, encore plus que de mauvaises mœurs. Il avait écrit, dit-on, contre la Tri-
nité; mais je ne doute pas que sa renommée d'incrédule n'ait tenu surtout au caractère d'une de ses fictions
tragiques. Le Faust de Marlowe, comparé à celui de Goethe , est moins élégant , moins artistement bizarre , surtout moins ironique ; mais ce qui pouvait faire le pathétique d'un semblable sujet, la fièvre du doute dans une imagination superstitieuse, l'audace de l'impiété dans un cœur au désespoir, donnent à cet ouvrage de grands traits d'éloquence. La scène où Faust, touchant au terme de son bail avec le démon , attend son heure fatale , produit une illusion de terreur dont il semble que le poète ait été obsédé lui-même. « Faust! tu n'as « plus qu'une misérable heure à vivre ; et , après , tu dois »t être damné éternellement! Arrêtez - vous , sphères « toujours mouvantes du ciel ; arrêtez-vous , afin que « le temps puisse cesser, et que minuit n'arrive ja- « mais !
« Les astres suivent leur cours ; le temps se précipite ; « l'horloge va sonner; le démon va venir, et Faust sera i< damné. Oh ! je me sauverai vers le ciel ! quelle main « me rejette en bas? Regarde sur quel point le sang du «< Christ brille au firmament : une goutte de ce sang me « sauvera. Oh ! mon Christ ! . . . Ne me déchire pas le cœur « pour avoir nommé le Christ; je veux l'appeler encore. « Oh! épargne-moi, Lucifer! Où est-il maintenant? est- « il parti?... Voilà son bras menaçant, et son visage ent nemi. Montagnes et collines, venez, venez; écroulez- « vous sur moi , et cachez ma tête à la colère du ciel !. .. « Rien!... Je veux m'enfoncer dans les entrailles de la « terre. Terre, ouvre-toi! Non... oh! non, elle ne veut
F.TCDF.S DE LITT. 19
« pas me recevoir. Vous, étoiles qui présidâtes à ma nais-
<< sance , vous qui m'avez départi pour lot la mort et l'en-
<< fer, attirez vers vous Faust, comme une vapeur légère
« pompée dans les flancs du nuage qui grossit au loin ;
« afin que , lorsque vous me vomirez dans les airs , mes
« membres déchirés tombent de votre bouche fumante ,
« mais que vous laissiez mon âme monter et atteindre
« aux cieux !
{L'horloge sonne.)
c< Oh ! la demi-heure est passée ; l'heure entière le sera
« bientôt. Oh! si mon âme doit souffrir pour mon péché ,
« mettez quelque terme à ma punition ! que Faust vive
« en enfer mille ans, cent mille ans, et qu'à la fin il soit
« sauvé ! Il n'est point accordé de terme aux âmes con-
« damnées!... Pourquoi n'es-tu pas un être créé sans
« âme? ou pourquoi est-elle immortelle , cette âme que
« tu as? 0 Pythagore , si la métempsycose était vraie ,
« cette âme sortirait de moi , et je serais transformé
» en quelque bête brute. Les bêtes sont heureuses ,
« car à l'instant où elles meurent , leurs âmes aussitôt
« se dissipent, et rentrent dans les éléments; mais la
« mienne doit vivre encore, pour être tourmentée
« dans l'enfer. Maudits soient les parents qui m'ont en-
« gendre !
{V horloge sonne minuit.)
<c Voilà l'heure ! voilà l'heure ! Maintenant , ô mon « corps , disparais dans l'air, ou le démon va t'emporter <( dans le fond de l'enfer ! Oh ! mon âme , change-toi en
<> quelque goutte d'eau , et tombe dans l'Océan , pour « n'être jamais retrouvée ! »
(Le tonnerre éclate, et les démons entrent.)
Le reste n'est pas indigne de cette scène : çà et là brillent de sombres lueurs qui semblent s'être réfléchies sur Hamlet ; et Milton , ce génie original , qui a tant imité, n'a peut-être surpassé nulle part la définition idéale que Marlowe donne des enfers , dans cet ouvrage tout plein de leur puissance. Faust demande où est l'enfer : « L'en- « fer, lui répond Méphistophélès , n'a pas de limites, et « n'est pas circonscrit à un lieu particulier. Où nous « sommes , là est l'enfer ; où est l'enfer, là nous devons « toujours être. Enfin, pour tout dire en un mot, quand « l'univers se dissoudra, et que chaque créature sera « jugée, seront enfer tous les lieux qui ne sont pas le « ciel. »
Marlov^^e donna aussi l'exemple de l'horreur tragique poussée au dernier degré ; et , à cet égard encore , il doit avoir agi sur le caractère du drame anglais dans Shakspeare. Sa tragédie de l'Empire du Vice est un ramas de tableaux hideux , tels que pourrait à peine les rassembler l'imagination artificielle d'une littérature blasée. Marlowe semble se jouer de ces horreurs, en se faisant, comme dit un de ses personnages , « une lyre toute composée « d'ossements de morts espagnols ! » Mais , ce qui était plus difficile, et ce qui importe plus aux annales de l'art, Marlowe , le fantastique et horrible Marlowe , a su trouver avant Shakspeare les fortes et simples couleurs du
drame historique moderne. Sa tragédie de la Mort d'Edouard II ouvre cette source tragique de l'histoire d'Angleterre, où a puisé le peintre de Richard III. La scène de l'emprisonnement d'Edouard , celle de son abdication, celle de sa mort enfin sont d'une grande énergie ; et si , dans ce dernier tableau , la situation ramène le poète à son goût naturel pour les spectacles de souffrance matérielle et d'angoisse funèbre, il y porte du moins une éloquence pathétique. On nous excusera de citer cette scène.
Le château de Berkley. Le roi est resté seul avec Liglitborn. EDOUARD.
Qui est là? quelle est cette lumière? pourquoi viens-tu?
LIGHTBORN.
Pour vous consoler, et vous apporter de joyeuses nouvelles.
EDOUARD
Le pauvre Edouard trouve peu de consolation dans tes yeux, méchant. Je sais que tu viens pour me tuer.
LIGHTBORN.
Pour VOUS tuer! mon gracieux seigneur. Il est loin de mon cœur de vous faire mal. La reine m'a envoyé pour voir comment vous êtes traité, car elle est sensible à voire misère. Et quels yeux peuvent s'empêcher do répandre des larmes, en voyant un roi dans ce déplorable état!
EDOUARD
Pleures-tu déjà? Écoute-moi quelque temps; et alors ton cœur, fùt-il, comme celui de Gurney et de Matrevis, taillé dans le roc, se fondrait de lui-même avant que j'aie achevé mon his-
SUAKSPEARE. 221
toire. Ce donjon dans lequel ils me retiennent est une sentine, où les immondices de tout le château se déchargent.
LIGHTBORN.
Oh! les misérables!...
EDOUARD
Et là , dans la fange et l'ordure , je suis resté debout l'espace de ces dix jours; et^ de peur que je ne dorme, on bat continuellement du tambour. Ils me donnent du pain et de l'eau , à moi qui suis roi ! Par le défaut de sommeil et de nourriture , mon esprit est troublé , mon corps engourdi; et je ne sens plus mes membres. Oh! que mon sang ne peut-il sortir goutte à goutte de chacune de mes veines, comme cette eau tombe de mes vêtements souillés ! que ne peut-il crier jusqu'à la reine Isabelle, et lui rappeler que j'étais autre, alors que pour elle je courus la joute en France , et désarçonnai le duc de Clermont!
LIGHTBORN.
Oh! n'en dites pas davantage, mylord; cela brise le cœur. Couchez- vous sur ce lit, et reposez-vous un moment.
EDOUARD
Ces regards ne peuvent rien receler que la mort. Je vois ma lin tragique écrite sur ton front. Attends du moins quelques moments; retiens un peu ta main sanglante, et laisse-moi voir le coup, avant qu'il ne vienne, afin qu'à l'instant même où je perdrai la vie, mon àme puisse être plus fermement occupée de mon Dieu.
LIGHTBORN.
Que veut donc Votre Altesse, pour se défier ainsi de moi?
EDOUARD
Que veux-tu donc, toi, pour dissimuler ainsi avec moi?
LIGHTBORN.
Ces mains ne furent jamais tachées du sang innocent; elles ne seront pas aujourd'hui teintes de celui d'un roi.
EDOUARD
Pardonne-moi d'avoir eu cette pensée. Il m'est resté un diamant, reçois-le. Pardonne-moi cette pensée. Je crains encore, et je ne sais quelle en est la cause; mais chacune de mes jointures tremble pendant que je te donne cela. Oh ! si tu renfermes le meurtre dans ton cœur, puisse ce présent changer ton dessein et sauver ton âme ! Sache que je suis un roi. Oh ! à ce nom je sens un enfer de douleurs. Où est ma couronne?... perdue ! perdue ! Et moi, je vis encore....
LIGHTBORN.
Vous êtes épié, mylord. Couchez-vous , et reposez.
EDOUARD
Mais la douleur me tient éveillé. Je devrais dormir; car, depuis ces dix jours, mes paupières ne se sont pas fermées. Maintenant, tandis que je parle, elles tombent de fatigue; et cependant la crainte me les fait rouvrir. Oh ! pourquoi es-tu assis là?
LIGHTBORN.
Si vous vous méfiez de moi , je m'en irai , seigneur.
EDOUARD
Non, non! car si tu as le dessein de me tuer, tu reviendras. Ainsi donc, reste.
LIGHTBORN.
11 dort!...
EDOUARD
Oh! ne me fais pas mourir. Reste cependant; oh! reste quelque temps.
SHAKSl'EARE. 223
LIGHTBOUN.
Comment , mylord?
EDOUARD
Quelque chose bourdonne à mes oreilles, et me dit que, si je m'endors , je ne m'éveillerai jamais. Voilà l'idée qui me fait trembler ainsi; mais, dis-moi donc, pourquoi es-tu venu?
LIGHTBORN.
Pour te débarrasser de la vie ! Ici, Matrevis, ici.
EDOUARD
Je suis trop malade et trop faible pour résister. Assiste-moi , mon Dieu, et reçois mon âmel...
Un homme qui pouvait écrire et sentir ainsi la tragédie , existait déjà quand Shakspeare vint à Londres. Et ce qu'on doit remarquer encore , cet homme avait popularisé la forme poétique qui convenait le mieux à la tragédie anglaise , le vers non rimé , mais soutenu par le rhythme et l'expression. Marlowe , dans ses derniers ouvrages , avait fait de ce vers l'emploi le plus heureux pour l'effet de la scène et la vérité du dialogue.
C'est au milieu de ces premiers trésors de la littérature nationale , que Shakspeare , animé d'un merveilleux génie , forma promptement ses expressions et son langage. Ce fut le premier mérite qu'on vit éclater en lui , le caractère qui frappa d'abord ses contemporains ; on le voit par le surnom de poëte à la langue de miel * , qui lui fut donné , et que l'on retrouve dans toutes les litté-
I « Meilitluous and honey-tongued Shakspeare. »
Mères.
224 SÂKSPHEARE.
ratures naissantes, comme l'hommage naturel décerné à ceux qui les premiers font sentir plus vivement le charme de la parole, l'harmonie du langage.
Ce génie de l'expression , qui fait aujourd'hui le grand caractère et la vie durable de Shakspeare , fut , on ne peut en douter, ce qui saisit d'abord son siècle. Comme notre Corneille , il créa l'éloquence des vers , et fut puissant par elle.
N'ayant d'autre éducation que l'exemple de ses contemporains, et l'esprit poétique déjà familier parmi eux, il paraît que Shakspeare ne se livra pas d'abord, ou du moins ne se livra pas uniquement à des essais dramatiques. Dès 1589 , on voit son nom figurer * parmi ceux des comédiens de Black-Friars, dans une supplique où leur compagnie représente au chancelier qu'elle n'a jamais donné sujet de plainte , en portant sur la scène des matières d'État et de religion. Chargé de modestes rôles, Shakspeare dut s'employer de bonne heure à corriger, à remanier ces pièces souvent anonymes , qui étaient alors la propriété d'une troupe de comédiens, et dont elle disposait à son gré. On peut croire même que son instinct de génie se montra dans ce travail , et qu'il excita bientôt la jalousie de ses camarades, puisque, dès 1592 , antérieurement à la date certaine d'aucune de ses pièces originales, il est accusé , dans un écrit du temps,
' New Facts reganling the l.ifp nf Shakspparp, elc, froni J. Payne Collier. London, 183C.
d'être un parvenu plein de suffisance, une corneille parée des plumes d'autrui , et de se croire le seul ébranlescène du pays. Ces paroles satiriques de Robert Greene, qui mourut la même année , font supposer que Shakspeare , comme acteur et comme poète , avait déjà réussi. Shakspeare , fort blessé de cette attaque, se plaignit amèrement d'un poëte nommé Chetle , qui s'était fait l'éditeur du pamphlet posthume de Greene ; et il en obtint des excuses, qui sont assez remarquables. « J'ai apprécié « moi-même, dit Chetle, ses manières, non moins civi- « les que son talent est supérieur ; et des personnes consi- « dérables m'ont parlé de la droiture de ses procédés, qui « atteste son honnêteté , et de sa grâce facile , qui prouve " son art. » Shakspeare, toutefois, en publiant, l'année suivante , un poëme de Vénus et Adonis, appelle cet ouvrage \eprem,ier-né&e son imagination , soit qu'il attachât peu de prix à sa part de travail dans des drames anonymes , soit plutôt qu'avant ce travail , et pour s'y préparer, il eût composé depuis quelques années le poëme dont il offrait alors la dédicace à lord Southampton , l'un des plus aimables seigneurs de la cour galante d'Elisabeth.
L'année suivante , Shakspeare dédiait encore à ce seigneur son poëme de Lucrèce, aussi sévère que l'autre est libre , mais empreint également d'élégance et d'affectation italienne. Un recueil de quelques sonnets mythologiques , et d'autres vers d'amour publiés sous le titre du Pèlerin ^lassionné, semblent compléter ces premières études poétiques de Shakspeare , qui furent entremêlées
sans doute à la composition de ses plus anciennes pièces : Péridès, la Peine d'Amour perdue, les trois parties de Henri VI, et les deux Gentilshommes de Vérone.
On remarque, en effet, un rapport, une affinité entre ces premiers drames et les poëmes de Shakspeare, pour l'emploi fréquent de la rime et pour certaines formes de style. Le poëme d'Adonis respire cette afféterie voluptueuse , ces grâces maniérées qui dans Roméo et Juliette se mêlent encore à une passion ravissante. On y sent l'inspiration de Fairfax et de Spenser, et un effort souvent habile pour transporter dans une langue du Nord quelque chose de la douceur et du charme de la langue italienne. Le poëme du Ravissement de Lucrèce, sans être moins mêlé de faux goût, marque un progrès de force et de gravité dans le langage; et il est à remarquer que ces deux ouvrages furent les premiers titres de la gloire naissante de Shakspeare. A cette époque, et longtemps après, Shakspeare, dans la liberté d'une vie obscure, livré sans doute aux goûts de son âge et de sa profession, répandit souvent les sentiments de son cœur dans des Sonnets recueillis plus tard, mais qui dès lors étaient fort lus et fort admirés des sociétés du temps. 11 essayait cette forme poétique sur l'heureux modèle que lord Surrey avait emprunté naguère à l'Itahe.
11 faut lire ces sonnets, pour juger l'art savant de langage que Shakspeare mêlait à sa rudesse. Le plus grand nombre est adressé à lord Southampton. Ce jeune seigneur, à peine âgé de vingt-trois ans, et célèbre par ses
grâces chevaleresques, comme plus tard il le fut par son courage et sa fidélité à l'infortuné comte d'Essex, était alors exposé à la tendresse jalouse ou au caprice impérieux d'Elisabeth, qui lui interdisait la main de miss Varnon, belle et noble Anglaise dont il était aimé. Il semble que Shakspeare, protégé par lord Southampton, n'était pas seulement pour lui un chantre reconnaissant, un admirateur idolâtre, mais qu'avec ce langage de tendresse mystique alors autorisée, il entra dans les secrets du cœur de son jeune patron, en le pressant de se marier au nom de la gloire de sa maison *, et par les douces images de la famille et de la paternité. Southampton suivit ce conseil que lui donnait son amour. Il épousa miss Yarnon, au prix de quelques mois de prison qu'Elisabeth irritée fit subir aux deux amants. Nulle allusion à cette disgrâce dans les vers de Shakspeare ; mais il continua ses sonnets au jeune lord , sur un ton de tendresse humble et passionnée, quelquefois si étrange, qu'on a cru y reconnaître l'expression d'un amour mystérieux pour Elisabeth, cachée sous le nom de Southampton. Cette supposition de commentateur
' « Who lels so fair a house fall to decay,
Which husbandry in honor might uphold , Against the stormy gusts of Wiuter's day, And barren raire of dealb's Elernal cold ?
You liad a falher : let your son say so. »
Sonnet xni.
que tant de choses démentent, et qui s'accorde si mal avec la prison du jeune lord à cette époque, n'est nullement nécessaire pour expliquer l'exagération sentimentale du poëte : c'était une imitation de Pétrarque, une élégance platonique empruntée à l'Italie, un langage convenu, auquel seulement Shakspeare a mêlé parfois des traits de sensibilité profonde et des retours mélancoliques sur lui-même. On voit que la plupart de ces sonnets se rapportent aux premiers temps de sa carrière, lorsqu'il luttait contre le malheur et l'humiliation de son état. C'est ainsi que s'adressant à Southampton il lui dit en vers élégants :
« Comme un père décrépit * prend plaisir à voir son « enfant agile faire des actions de jeune homme, ainsi « moi, rendu boiteux par l'opiniâtre rancune du sort, «< je tire ma consolation de ton mérite et de ta constance.
' « As a decrepil falher takes delight
To see his active child do deeds of youlh, So I, made lame by forlune's dearest spite, Take ail my comfort of lliy worlh and trulh ; For whelher beauty, birlh, or wealth, or wil, Or any of tbese ail, or ail, or more, EnUlled in Ihy parts do crowned sit, I make my love engrafted to Ihis slore : So then I am not lame, poor, nor despis'd, Whilst Ihal this shadow doth such substance give, That I in thy abundance am suffic'd, And by a part of ail tby glory live. »
Sonnet xxxvn.
«Beauté, naissance, richesse, esprit, que chacune de « ces choses, ou que toutes ensemble, et plus encore, « forment ton attribut et soient couronnées en toi ! J'at- « tache et je greffe mon amour sur ce trésor ; et alors je « ne suis plus estropié, pauvre, ni méprisé. L'illusion « me donne une telle réalité, que dans ta richesse je «« trouve ce qui me suffit, et que d'une part de ta gloire «< je vis. »
Un mot pris à la lettre, dans ces vers, a fait croire que le poëte était boiteux, et se plaignait d'une infirmité naturelle ajoutée pour lui aux maux de la fortune et de l'opinion. Mais un autre passage peu remarqué de ces mêmes sonnets ramène encore la même expression dans un sens évidemment figuré. << Dis que tu m'as aban- « donné pour quelques fautes , écrit-il à son ami * ; et « j'appuierai moi-même le reproche. Parle de mon infir- « mité; et aussitôt je boiterai, n'ayant pas de défense « contre tes raisons. ^>
Shakspeare trouvait dans le jeune lord non-seulement une protection libérale, mais des conseils utiles à son talent. «Sois, lui dit-il, fier de mes écrits -; ils sont
' « Say Ihat Ihou didst forsake me for some failli, And I will comment upon Ihat offence : Speak of my lameness, and I straight will hait, Against thy reasons making no defence. »
Sonnet l\xxix.
n Yet be mosl proud of Ihat which I compile, Whose influence is thine, and born of thee;
« inspirés sons ton influence, ils sont nés de toi. Dans <! les ouvrages des autres tu corriges le style seulement ; « et leur art est embelli par tes grâces ; mais tu es mon « art, à moi ; et tu élèves ma rude ignorance aussi haut <t que le pourrait la science. » Cette amitié si tendre n'était pourtant pas sans orages. Quelquefois le poète se plaignait de l'oubli de son noble patron ; quelquefois il craignait de mériter sa disgrâce par des torts de conduite, dont il semble rougir. 11 parle de la longue histoire de ses fautes cachées ; mais ce qui semble lui peser davantage, c'est sa profession même : « Oh ! pour mon «( honneur, dit-il, reprochez à la fortune, cette déité cou- « pable de mes méfaits \ de n'avoir pas pourvu à ma u vie par quelque chose de meilleur que le métier pu- « blic qui entretient la corruption publique. De là vient <i que mon nom reçoit une marque flétrissante. De là
In others' works Ihou dost but mend Ihe style, And arts willi lliy sweet grâces graced be : But thou art ail niy art, and dost advance As bigb as learning my rude ignorance. »
Sonnet lxxvui.
' « 0 for my sake do you with fortune cliide,
The guilly goddess of my harmful deeds, Tliat did not beUer for my life provide Than public means, whicli public manners l)reeds. Thence comes il thaï my uame receives a biand ; And almost Ihence my nature is subdu'd To what it works in. »
Sonnet cxi.
« ma nature est presque rabaissée au niveau de la tâche << où elle est mise. »
Ce retour humiliant sur lui-même n'est pas un jeu de poôte, et paraît avoir tourmenté son âme : c'est pour remercier l'amitié ou l'amour de l'avoir défendu contre le découragement de la honte, qu'il trouve les expressions les plus tendres et les plus heureuses. - Votre « amour et votre pitié ', dit-il quelque part, effacent « la marque qu'une calomnie vulgaire avait empreinte « sur mon front, etc , etc. Vous êtes mon univers; et je « ne dois attendre que de votre bouche ma condamna- « tion ou ma louange. »
Le même sentiment lui inspire ce sonnet charmant : « Lorsqu'en disgrâce avec la fortune et les hommes ^ ,
' « Your love and pity doth the impression fill Which vulgar scandai, stamp'd upon my brow ;
You are niy all-Uie-world, and I must strive
To know my sliames and praises from your longue.»
Sonnet cxii. « When in disgrâce wilh forUine and men's eyes I ail alone beweep my oulcast stale, And trouble deaf heaven with my bootless cries, And look upon myself, and curse my fate, Wishing me like to one more rich in liope, Featur'd like him, like him with friends possess'd, Desiring this man's art, and that man's scope; Yet in thèse thoughts myself almosl despising, Haply I ihink on Ihee, — and tlien my state ( Like to the lark at break of day arising
■< tout seul je pleuie sur ma condition de banni, que " j'importune le ciel de mes cris inutiles, que je me re- <' garde moi-même et maudis ma destinée, souhaitant <• de ressembler à quelqu'un plus riche en espérances, " d'être beau comme lui, comme lui pourvu d'amis, « enviant l'adresse de celui-ci, le succès de celui-là, <> parmi ces pensées me méprisant presque moi-même, « par bonheur je songe à toi; et alors, comme l'alouette, << qui, au premier éclat du jour, s'élance du sol grossier « de la terre, mon sort relevé monte en chantant vers les » portes du ciel : car le souvenir de ton doux amour « m'apporte de tels biens, que je dédaigne alors de « changer ma fortune contre celle des rois. »
Du reste, dans ce recueil, curieuse mais obscure confession de Shakspeare, on surprend bien peu de chose de sa vie. Il gémit parfois de son exil ; mais il ne dit rien de sa famille ou de son pays. Il pleure quelque part de précieux amis, cachés dans la nuit interminable de la mort * ; mais il n'en nomme aucun : il rougit de sa profession d'acteur, mais il ne parle d'aucune de ses pièces de théâtre. Ce n'est pas qu'il paraisse toujours
Froin suHen earlli) sings liymns at heaven's gale : For lliy sweel love remember'd, such vveallli briiigs, Tliat llien I scorn lo change my slate witli kings. »
Sonnel \xi\.
' 0 Tlien can I drown au eye, unus'd lo flovv,
For precious friends hid in dealh's daleless niglil. »
Sonnel xxx.
ignorant ou insouciant de sa gloire, comme on l'a cru. Dans un de ses premiers sonnets, il disait tristement à Southampton : » Si tu survis au jour heureux pour « moi où la mort couvrira mes os de poussière, et que « par hasard tu regardes encore une fois ces pauvres « vers incorrects de ton ami défunt, compare-les avec « les meilleurs du temps ; et, bien qu'ils soient surpassés « par tout le monde, garde-les, à cause de ma tendresse « et non de leur mérite. » Mais plus tard il compte sur la gloire, et la promet. « Votre nom recevra d'ici une « immortelle vie \ dit-il au courtisan d'Elisabeth. Vous « aurez pour monument ma douce poésie, que liront « des yeux qui ne sont pas encore ; et des voix à naître « rediront, d'après moi, votre existence, quand tous vos « frères de ce siècle seront morts. »
Au milieu de cet orgueil et de ce beau langage, le poète revient sur les soupçons ou les reproches dont sa vie est l'objet. Alors lui échappent quelques expressions amères , bien différentes de la parure poétique habituelle à ses sonnets. « Mieux vaut^ dit-il , être vil que réputé
' « Your name from lience immortal life sliall hâve , Tliough I, once gone to, ail the workl must die :
Your monument shall be my genlle verse, Which eyes not yet crealed shall o'er-read ; And longues lo be, your being shall rehearse, When ail Ihe breathers of Ihis vvorld are dead. »
Sonnet lxxxi.
« 'Tis beWer lo be vile, Ihan vile esleem'd,
« vil , recevant le reproche d'être ce qu'on n'est pas, etc. « Pourquoi les yeux faux et menteurs d'autrui signale- « raient-ils les écarts de mon sang trop vif? Pourquoi « mes fragilités ont-elles des espions plus fragiles eux- «: mêmes , qui , dans leurs dires , racontent comme mau- « vais ce que je crois bon? Non , je suis ce que je suis ; << et que ceux qui tirent sur mes fautes comptent les « leurs. Je puis être droit, quoiqu'ils soient eux-mêmes c< crochus; ce n'est pas dans leurs mauvaises pensées « qu'on doit chercher mes actions. »
Quel que fût ce blâme , rejeté avec tant d'énergie , on peut croire que la vie de Shakspeare devait être celle d'un comédien, dans les mœurs de ce temps, obscure et libre, se dédommageant de l'anathème par les plaisirs.
Un poëte anglais qui, né dans le siècle suivant, put recueillir quelques souvenirs traditionnels de Shakspeare, a dit qu'il fut fort estimé de son temps , et que son excessive candeur, son bon naturel avaient dû cer-
When nol to be receives reproach of beiiig;
For why should others' false adulterale eyes Give salutation lo ray sportive blood ? Or 011 my frailties why are frailer spies, Which in tlieir wills count bad what I lliink good ? No ;— I am Ihal I ain ; and Ihey tliat level Al my abuses, reckon up Uieir own :
I may be slraight, Ihough ihey Ihemselves be bevel ; By tlieir rank thoughts my deeds must nol be sbown. »
Sonnet cxxi.
tainement porter la plus aimable moitié de l'espèce hu maine à l'aimer, comme la force de son esprit obligeait les hommes les plus savants à l'admirer. Les sonnets de Shakspeare confirment ce témoignage. « L'amour est « mon péché ^ » dit -il quelque part, comme aurait pu dire Molière ; et , à côté d'un portrait de femme , délicat et charmant , il fait dans quelques vers de tels reproches à celle qu'il aime , qu'on doit supposer que , s'il obtint quelques faveurs de grande dame , il eut à rougir de plus d'un choix indigne de lui. Ainsi coulèrent ses jours,. presque ignorés , laissant après eux des monuments immortels.
Chaque année , Shakspeare donnait une ou deux pièces de théâtre. Sans pouvoir en assigner la date précise , on est à peu près d'accord sur l'ordre dans lequel elles se succédèrent ; et cet ordre indique un progrès de génie , depuis Périclès , où il n'y a guère qu'une belle scène , jusqu'à Macbeth, Othello, la Tempête. Quelques-uns de ses ouvrages, Roméo et Juliette , Hamlet, les Commères de Windsor, ont été remaniés à deux reprises par lui , et augmentés presque du double. Il ne s'est conservé que peu de souvenirs de son jeu théâtral. Son chefd'œuvre, dit-on , était le rôle du spectre dans Hamlet; et encore un pamphlet du temps se moque de sa voix , et compare au cri d'une marchande d'huîtres son cri sé-
' « Love is my sin.... »
Sonnet cxlii.
pillerai , Venffcancc ! .Hamlef ! Il jouait aussi , dans sa jolie pièce Comme il vous plaira , le rôle du vieil Adam. Il remplissait sans doute beaucoup d'autres rôles du répertoire de ce temps. Ce n'est pas aujourd'hui une curiosité sans intérêt que de voir, sur les listes d'acteurs qui précèdent de vieilles éditions de drames anglais , le grand nom de Shakspeare figurer modestement parmi tant de noms obscurs , en tête d'un ouvrage oublié.
Shakspeare eut des rivaux ; et , indépendamment de cette confusion que fait souvent le suffrage contemporain entre des talents fort inégaux , quelques-uns de ces prétendus émules de Shakspeare, qui se produisirent avec une ardeur sans relâche pendant un demi-siècle , n'étaient pas sans génie , au milieu de leur élégance affectée ou de leur verve barbare. Fletcher, le plus poétique de tous ; Beaumont , son associé dans quelques ouvrages ; l'ingénieux et facile Massinger ; le pédantesque et pourtant inventif Ben Johnson ; Webster, peintre énergique de révoltantes horreurs ; Ford , qui a eu quelques grands traits de terreur tragique ; Chapman, le traducteur d'Homère et l'auteur énergique d'une tragédie des Guises; Midleton, Decker, et surtout Heywood, qui, dans sa facilité vraiment espagnole , avait fait, en tout ou en partie , deux cent quarante pièces de théâtre , où se trouvent éparses quelques scènes d'un pathétique admirable ; voilà sans doute la preuve d'un singulier mouvement dramatique, excité par Shakspeare , et dont il profila.
A cette liste pourraient s'ajouter encore plusieurs noms , et entre autres celui de John Marston , auteur de quelques pièces dont Shakspeare ne dédaigna pas d'être l'éditeur, lui qui négligeait de publier ses propres ouvrages.
Retenu à Londres par son état de comédien et d'auteur, Shakspeare ne perdait pas cependant tout souvenir de sa ville natale, tout soin de la jeune famille qu'il avait si promptement quittée. Chaque année , dit-on , et c'est un des rares détails donnés sur lui par ses contemporains , il allait , dans la belle saison , passer quelque temps à Stratford , près de sa femme , de ses enfants et de son vieux père. Il avait été rejoint par un de ses frères, que son exemple sans doute entraîna vers le théâtre , et qui n'est connu que par ces mots : Edmond Sliakspeare, comédien, inscrits sur le registre mortuaire de l'église de Saint-Sauveur, dans la paroisse de Southwark, où William Shakspeare était logé.
Le goût du poète pour les beautés de la nature , son impression si vive des frais paysages de l'Angleterre , indiqueraient seuls qu'il devait chercher le repos des champs. On a supposé toutefois de son temps un autre motif à ses fréquents voyages ; on a conté que, sur la route de son pays, il aimait à s'arrêter dans la ville d'Oxford, à l'auberge de la Couronne, dont l'hôtesse, remarquable par l'élégance et la beauté, devint mère du poète Davenant. Shakspeare, familier dans la maison, fut parrain de cet enfant, qui lui appartenait, dit-on, de plus
près, et qui, dans la suite, mit un singulier amour-propre à se vanter de cette descendance. On concevra mieux, d'après cela, le zèle du royaliste Davenant pour le républicain Milton : c'était sans doute, à ses yeux, une double dette de parenté poétique.
Quoi qu'il en soit, il semble que des motifs plus sérieux conduisaient Shakspeare dans le comté de Warwick, et que, malgré les distractions de la vie comique, il eut de bonne heure cet esprit de retour qui lui fit quitter Londres à cinquante ans, pour se retirer dans sa ville natale et dans sa famille. On le voit, dès 1597, acquérir à Stratford une grande maison qu'il fit en partie rebâtir, en la nommant New-Place. En 1602, il achète, sur la paroisse de Stratford, un lot de cent sept acres de terre qui venait rejoindre sa maison. Plus tard, il prend, pour une somme assez forte, la moitié du bail des dîmes de la même paroisse. Il possédait, en outre, plusieurs petits domaines , vergers , jardins , non-seulement à Stratford, mais à Bushaxton et à Welcombe, villages du comté de Warwick. Selon toute apparence, il avait ainsi transporté dans son pays le produit de sa fortune théâtrale, et des libéralités qu'il avait reçues de quelques grands de la cour, et surtout de lord Southampton.
De nouveaux liens cependant semblaient fixer le poète à Londres. Sa célébrité s'était accrue. Malgré les nombreuses productions dramatiques du temps, malgré les rivalités et les critiques, son génie dominait au théâtre. On sait qu'Elisabeth s'amusa beaucoup du person-
nage de Falstaff, dans Henri V, et qu'elle voulut que le poëte le mît une troisième fois en scène dans un nouvel ouvrage. Il semble à notre délicatesse moderne que l'admiration d'Elisabeth aurait pu mieux choisir ; et celle que Shakspeare appelle la belle Vestale, couronnée par l'Occident, devait trouver autre chose à louer dans le plus grand peintre des révolutions d'Angleterre. Ce qui semble plus méritoire de la part de cette princesse, c'est l'heureuse liberté que garda Shakspeare pour le choix de ses sujets. Sous le pouvoir absolu d'Elisabeth, il dispose à son gré des événements du règne de Henri VIII, retrace sa tyrannie avec une simplicité tout historique, et peint des plus touchantes couleurs les vertus et les droits de Catherine d'Aragon, chassée du trône et du lit de Henri VIII, pour faire place à la mère d'ÉHsabeth. Les dernières années de la reine, attristées par la vieillesse et la vengeance, la rendirent sans doute plus indifférente aux amusements du théâtre ; mais son successeur, Jacques I", dans ses prétentions de savoir et d'esprit, se piqua de protéger l'art dramatique. Par une de ses premières ordonnances, en date du 19 mai 1603, il accorda aux comédiens du Globe, qui n'étaient jusque-là que les serviteurs du lord chambellan, le titre de Comédiens du roi, et conféra ce privilège à Laurence Fletcher et à William Shakspeare nommément. Le poëte fut dès lors associé à la direction du théâtre, d'abord avec Fletcher, puis avec Richard Burbage , le célèbre acteur. A ce titre , Shakspeare eut à défendre sa compagnie
dans un procès curieux pour l'histoire des mœurs, et dont quelques détails inconnus ont été récemment découverts parmi de vieux papiers de la chancellerie anglaise. La corporation de la ville de Londres, de tout temps ennemie des comédiens par sévérité puritaine , voyait avec impatience que le quartier de Black-Friars , oii était leur principal établissement, fût considéré comme hors de son enceinte, et soustrait à sa juridiction. Elle était surtout offensée qu'on se permît d'y jouer parfois sur la scène la gravité bourgeoise des aldermen et la vertu de leurs épouses. Ce grief d'ancienne date s'envenima; et vers 1608 le lord-maire présenta requête au chancelier pour faire cesser les immunités de Black-Friars , et ramener ce lieu privilégié sous l'autorité du Conseil commun. La ville, si sa prétention avait été reconnue , ne voulait rien moins que chasser les comédiens et supprimer le théâtre. Les comédiens ne pouvaient se sauver, qu'en prouvant par la coutume et l'usage que la juridiction réclamée ne s'était jamais étendue sur Black-Friars.
Burbage et Shakspeare parurent à cet effet devant lord Ellesmere , l'ancien garde des sceaux d'Elisabeth , resté chancelier de Jacques IL Ils se présentèrent à lui avec une lettre de reconmiandation, dont le langage et la signature en initiales semblent indiquer la main de Southampton. Après quelques mots de politesse familière, l'auteur de cette lettre prie le chancelier d'être , autant qu'il le peut, bon nv.r pavrres comédiens de Black^
Frlan, menacés par le lord-maire et les aldermen de Londres de la perte de leurs moyens d'existence, par la destruction de leur salle de spectacle , qui est un théâtre privé , et n'a jamais donné sujet de plainte par aucun désordre. « Les porteurs de la présente , ajoute-t-il , sont deux des principaux de la compagnie. L'un est Richard Burbage, qui invoque humblement le favorable appui de votre seigneurie. Il est homme célèbre, notre Roscius anglais , et celui qui sait le plus admirablement adapter l'action aux paroles et les paroles à l'action \ etc. L'autre est un homme non moins digne de faveur et mon ami particulier % en dernier lieu acteur fort compté dans sa compagnie , dont il est aujourd'hui sociétaire , et auteur de quelques-unes de nos meilleures pièces anglaises, de celles qui, comme votre seigneurie ne l'ignore pas , étaient le plus particulièrement goûtées de la reine Elisabeth , quand la compagnie était appelée à jouer devant Sa Majesté aux fêtes de Noël et de la Chandeleur, etc. Cet autre
' « Wlio suiteth Ihe aclion lo Uie word, Uie word to llie action. » Paroles emprunlées à la lraj,'édie A'Hamlet.
■' « The other is a man no whil less deserving faveur, and my <• spécial friend, till of laie an actor of good account in the com- « pany, now a sharer in Uie same, and writer of some of our best u English plays, wliich as your lordsliip knowetli were raost a singularly liked of queen Elisabelli, when the company was « called upon to perfonn before her Majesty at court at Christmas « and Shrovelide. » [New Facts regardiiuj the Life of Shakspeare, by Payne Collier. London, 183G.)
« a nom William Shakspeare; et ils sont tous deux du « même comté et presque de la même ville, tous deux « vraiment fameux dans leur genre , bien qu'il ne soit « pas séant à la gravité et à la sagesse de votre seigneurie « de fréquenter les lieux où ils ont l'habitude de charmer « l'oreille du public. Leur supplique a pour objet de « n'être point molestés dans leur profession , qui leur u sert non-seulement à se soutenir et à faire vivre leurs « femmes et leurs familles ( étant tous deux mariés et « de bonne réputation ), mais à secourir aussi les veuves « et les orphelins de quelques-uns de leurs camarades « décédés. »
Lord Ellesmere, s'il n'allait pas aux spectacles publics, avait, quelques années auparavant , fait jouer par Burbage et sa troupe la tragédie ({'Othello à son château d'Harefield , où , dans l'été de 1602 , il reçut en grande pompe la reine Elisabeth et sa cour. Soit souvenir de cette époque , soit influence de la recommandation présentée, soit enfin que Shakspeare eût plaidé sa cause et soutenu les franchises de Black-Friars avec cette intelligence des termes de la loi qu'on a remarquée dans quelques-unes de ses pièces , lord Ellesmere paraît avoir donné raison aux comédiens contre la ville. On le voit par un effort qu'elle fit, peu de temps après, pour acheter ce qu'elle n'avait pu détruire. La négociation échoua, comme le procès. On peut conclure seulement des oftres de la ville et des prétentions de la comédie que Shakspeare était, après Burbage, le plus intéressé
dans Black-Friars ^ 11 demandait , pour son droit de propriété dans le mobilier du théâtre et pour quatre parts de sociétaire , la somme considérable alors de 1,400 livres sterling.
Il paraît qu'indépendamment de son influence sur le théâtre de Black-Friars , Shakspeare fut encore chargé, par le roi Jacques , de la direction d'une troupe particulière destinée aux amusements de la cour. Ce prince fut charmé des prédictions flatteuses pour les Stuarts d'Ecosse introduites dans la terrible tragédie de Macbeth ; et il écrivit, dit-on, au poëte une lettre de sa main pour l'en remercier. On peut douter de l'anecdote. Mais un contemporain dont le témoignage n'est pas équivoque , Ben Johnson , atteste l'estime du roi pour le poëte : « Doux cygne de l'Avon-, s'écrie-t-il, quel spec- « tacle ce fut pour nous de te voir apparaître dans nos « eaux , et prendre , sur les bords de la Tamise , ce vol « heureux qui charmait Élisa et notre roi Jacques! » J'imagine cependant que le docte souverain devait préférer les pièces de Ben Johnson , toutes chargées d'imitations du latin et du grec. Shakspeare avait surtout pour lui le suffrage public.
' New Particulars regarding the ivorks of Shakspeare, froin i. Payne Collier. 1836.
^ « Sweet swan of Avon, what a sight it were
To see thee in our waters yet appear;
And make Ihose fliglils upon the banks of Thames,
Thaï so did take Eliza, and our James. »
Quoique attaqué souvent par les allusions de Ben Johnson et de Fletcher, il vivait en amitié avec eux et d'autres lettrés du temps, entre autres le docteur Donne, célèbre par l'amertume de ses satires. On se réunissait au club de la Sirène, et on s'y raillait librement. La lutte était souvent assez vive entre Ben-Johnson et Shakspeare. Le premier, dit un contemporain, semblait un lourd et solide galion d'Espagne, assailli par une frégate vive et légère. <; Que de choses nous avons vues « naître à la Sirène l Que de mots nous avons entendus, « si fins et si remplis d'une subtile flamme , que chacun , « en les lançant, semblait avoir mis dans un trait son « esprit tout entier! » Yoilà comme un écrivain du temps , affilié de la Sirène , peint ces libres entretiens où s'égayait Shakspeare , entre les noirs fantômes A' Othello et du Roi Lear.
Le poète, en s'éloignant de la jeunesse , en descendant au fond de cette vallée des ans dont parle Othello, n'était pas devenu insensible à d'autres plaisirs que ceux du club de la Sirène. « A trente-cinq ans j'aimais encore , >• a dit Montesquieu. Shakspeare aima plus tard; et, dans ses sonnets , qui sont , à tout prendre , les seuls mémoires de sa vie , il se plaint de vieillir en se laissant tromper. « Croyant faussement qu'elle me croit jeune, « dit-il , bien qu'elle sache que les meilleurs de mes « jours sont passés, j'ajoute foi naïvement à sa langue « menteuse, et des deux côtés on fausse la vérité. >• Quand cinquante ans arrivèrent cependant , le poète ,
dans toute la force de son génie , dit adieu à ces beautés qui lui cachaient son âge , et , se dégageant de la direction du théâtre, il partit pour Stratford, où quelques années auparavant il était allé marier sa fille Suzanne , et avait planté , dans le jardin de New-Place, un mûrier longtemps célèbre. Selon toute apparence, c'est dans l'année 1614 que Shakspeare quitta ainsi tout à fait Londres; car, depuis lors, il n'est plus nommé comme propriétaire du Glohe; et, cette année même, Fletcher donna sur ce théâtre sa comédie de la Dame dédaigneuse, où le monologue d'Hamlet et les dernières paroles d'Ophélie sont malignement parodiés.
Shaskpeare , rentré dans sa ville natale , auprès de sa femme, si longtemps et si souvent quittée, et de ses deux filles , semblait destiné à jouir du repos dans une heureuse aisance : mais ce repos fut court; et il en est resté encore moins de souvenirs que des autres années du poète. Il fut, dit-on seulement, bien accueilli des gentilshommes du voisinage , alla quelquefois à la taverne de Stratford , et fit une épigramme sur un de ses voisins , riche et vieux gentilhomme , fort de ses amis , mais un peu usurier. On voit encore , par les actes publics du temps , qu'il eut un procès avec la commune de Stratford pour une question de clôture , et qu'en 1616 il maria sa seconde fille Judith, qui avait passé trente ans. Cette même année, le 23 avril, jour anniversaire de sa naissance, Shakspeare mourut, à cinquante-deux ans révolus. Ce même jour 23 avril 1616 ,
expirait un autre moraliste inventeur, Cervantes, vieux et pauvre , et près de sa dernière heure implorant pour sa famille , par une lettre qu'il n'acheva pas , les aumônes de son protecteur, le comte de Lémos.
Shakspeare , quoique la mort paraisse l'avoir surpris , laissait un testament écrit de sa main , « en parfaite « santé de corps et d'esprit , » dit-il au commencement de cet acte daté du 25 mars 1616. Dans ce testament fait au nom de Dieu , il déclare d'abord qu'espérant et croyant avec certitude participer à la vie éternelle , par les seuls mérites de Jésus-Christ son sauveur, il confie son âme aux mains de Dieu son créateur, et son corps à la terre, d'où il est formé ; puis il dispose , en bon gentilhomme anglais, de son bien, assez considérable pour le temps. Après avoir complété la dot de sa fille Judith , fait divers legs d'argent et de meubles à sa sœur Jeanne , aux enfants de sa sœur et à quelques amis , donné dix livres sterling aux pauvres de Stratford , il laissa la grande part de ses biens , sa maison et toutes ses terres , à sa fdle aînée Suzanne , et , après elle , au fds aîné de Suzanne , puis aux héritiers mâles de ce fds ; puis , à leur défaut , au second fils mâle de Suzanne , et aux héritiers mâles de ce fils, renouvelant cette disposition conditionnelle jusqu'à sept fois; et, à défaut de tout héritier mâle, substituant ensuite lesdits biens à sa nièce Hall , au fils de cette nièce, et enfin à sa seconde fille Judith. Deux dispositions sont encore à remarquer dans cet acte : l'une est un souvenir de Shakspeare pour son ancienne pro-
fession de comédien, l'autre pour sa femme : « Je donne « et lègue, dit-il, à mes camarades John Heminge , Ri- « chard Burbage et Henri Condell , trente-six schellings << pour leur acheter des bagues. » Et plus bas : « Je donne « à ma femme mon meilleur lit de couleur avec la gar- « niture. » Enfin Shakspeare institue pour exécuteurs testamentaires son gendre John Hall et sa fille Suzanne, Hall , auquel Shakspeare avait marié sa fdle bien-aimée, était un médecin qui devint célèbre dans la suite , et qui publia une espèce de Clinique, longtemps estimée , où , dans mille cas de pratique énumérés et décrits par lui , on ne chercherait aujourd'hui qu'un seul cas, dont malheureusement il ne parle pas , la maladie de son beaupère Shakspeare. Mais souvent l'homme de génie n'est pas deviné par les siens ; et souvent aussi l'homme qui écrit ne se doute pas de quoi la postérité serait curieuse.
La réputation de Shakspeare a surtout grandi dans les deux siècles qui suivirent sa mort, et dans la moitié, bientôt parcourue , du siècle présent. C'est pendant ce long période que l'admiration pour son génie est devenue , pour ainsi dire , un culte national , et que sa gloire, sortant de son pays , a graduellement conquis les suffrages de l'Europe. Mais , dans son siècle même , sa perte avait été vivement ressentie , et honorée des plus éloquents regrets.
Ben Johnson, le poète érudit et le fécond quoique trop faible rival de Shakspeare , lui rendit hommage
dans des vers dont l'élévation poétique atteste la sincérité ; c'était cinq ans après la mort de Shakspeare , et pour mettre en tête de l'édition de ses œuvres , recueillies par les deux comédiens , Heminge et Condell , que le poëte de Stratford avait nommés dans son testament , sans leur recommander ses ouvrages , qu'il oublie tout à fait dans le compte minutieux de ses biens.
« Âme de notre siècle , s'écrie Ben Johnson dans ce <« libre et dernier témoignage, ô toi, l'applaudissement, « le délice, la merveille de notre théâtre, lève-toi, mon « Shakspeare ; je n'irai pas te loger à côté de Chaucer ou « de Spencer, ni dire à Beaumont de reposer un peu « plus loin pour te faire une place ; tu es un monument « et n'as pas besoin de tombeau ; tu es vivant toujours , « tant que vivent tes ouvrages et que nous aurons des << intelligences pour te lire et des louanges à te donner. « J'ai mon excuse pour ne pas te mêler ainsi à des génies « grands, il est vrai, mais sans proportion avec toi. Si je « croyais que mon jugement fût déjà celui des siècles, « je te mettrais avec confiance aux prises avec tes égaux ; «< je dirais de combien tu surpasses en éclat notre Lilly, « et l'ingénieux Kind et le vers puissant de Marlow; et, « quoique tu aies su peu de latin et moins de grec en- '< core , ce n'est pas ici que , pour t'honorer, je voudrais « chercher des noms rivaux. J'appellerais à nous pour cela •< le foudroyant Eschyle , Euripide et Sophocle , Pacu- « vins, Âccius, le poëte défunt de Cordoue; je les res- « susciterais pour leur faire entendre le pas de ton
« cothurne sur la scène ébranlée ' ; et , quand tu y es de- « bout , pour te laisser seul en face de tout ce que la « Grèce et Rome ont mis au jour, et de tout ce qui , de- « puis elles , est sorti de leurs cendres.
« Triomphe, ma Bretagne, tu peux montrer un homme <« à qui tous les théâtres d'Europe doivent hommage ; il " n'appartenait pas à un siècle, mais au temps tout en- « tier, etc. La nature elle-même était fière de ses pen- >< sées , et se plaisait à porter la parure de ses vers bril- « lants d'un éclat si riche , et si bien tissus , que depuis , « elle n'a plus accordé le même don. La gaieté grecque, « le trait piquant d'Aristophane , la netteté de Térence , « l'esprit de Plaute ne plaisent plus ; surannés mainte- « nant, ils gisent oubliés comme s'ils n'étaient pas les « enfants de la nature. Et, cependant, je n'attribue pas « tout à la nature ; ton art , mon gracieux Shakspeare , « doit avoir une grande part. Quoique la nature soit la « matière du poète , c'est l'art qui donne la forme , et « celui qui veut écrire en vers durables comme les tiens, « doit suer et frapper une seconde fois sur l'enclume « des Muses. Le bon poète se forme, et ne naît pas seu- « lement : tel tu as été. Voyez comme le visage du père « revit dans ses enfants : ainsi la trempe d'esprit et d'âme « de Shakspeare reluit dans ses vers bien tournés et
' « From Uience to honour lliee, 1 would nol seek for names; « but call forlh thund'ring /Eschylus, Euripides , and Sophocles to « us, Pacuvius, Accius, him of Cordova dead, to live again, to liear « thy Buskin tread, and shake a stage ; etc. »
« brillants d'un éclat si vrai. Doux cygne de l'Avon , quel « spectacle ce fut de te voir apparaître dans nos eaux , « et prendre sur les bords de la Tamise cet essor qui « charmait Élisa et notre roi Jacques !
« Maintenant je te vois élevé dans l'hémisphère , et de- « venu pour nous une constellation. Brille, étoile des « poètes; que ton astre , irrité ou favorable , gourmande « ou ranime le théâtre languissant qui, depuis ton départ <> d'ici-bas, languit dans le deuil et la nuit, et désespère «' du jour, sauf la lumière qui jaillit de tes ouvrages. »
En dédiant leur publication à deux seigneurs de la cour, le comte de Pembroke , lord-chambellan , et le comte de Montgommery, son frère , gentilhomme de la chambre , ils expriment la crainte « que leurs Grandeurs « ne puissent descendre à lire de semblables bagatelles. « Toutefois , disent-ils , vos seigneuries ayant compté ces '< bagatelles pour quelque chose , et honoré les œuvres et « l'auteur vivant de tant de faveur, nous espérons que « vous userez envers elles de la même indulgence qu'en- « vers leur père . » Puis ils ajoutent, avec une humilité vraiment touchante : « Nous les avons recueillies, comme par « un pieux office à l'égard du mort, afin de procurer tu- « telle à ces orphelins , sans ambition de profit ni de re- « nommée, et seulement pour conserver la métnoire d'un « aussi digne ami et d'un aussi bon compagnon que notre « Shakspeare '. »
' « Only to keep Ihe memory of so wortliy a frieiul and fellow « alive as our Shakspeare. >>
La gloire de ces bagatelles cependant s'accrut sans cesse. Quelque défectueuse que fût cette édition, l'Angleterre y reconnut le grand poëte dont elle devait s'honorer; et quoique, dans le milieu du xvir siècle, l'intolérance puritaine et la guerre civile , en proscrivant les jeux du théâtre , aient interrompu cette tradition perpétuelle d'une gloire adoptée par l'Angleterre , on en retrouve partout le souvenir. Milton l'a consigné dans une épitaphe en beaux vers , mêlés d'une afifectation qui ne détruit pas l'enthousiasme.
« Quel besoin a mon Shakspeare *, pour ses os véné- " rés , de pierres entassées parle travail d'un siècle? Quel « besoin que ses saintes reliques soient cachées sous une «pyramide qui monte jusqu'aux cieux? Fils chéri de la
' « What needs my Shakspeare for bis honour'd bones, The labour of au âge in-piled stones; Or thaï bis ballow'd reUques should be hid Under a stary-poiiiling pyramid.
Dear son of memory, great heir of famé, Whal need'sl Ihou sueb weak wiliiess of Ihy name ; Thou in our vvonder and astonishnieul Hast built Ibyself a live long monument : For wbilsl, to Ibe shame of slow undeavouring arl, Tby easy nurabers flow, and that each heart Halh, from Ihe leaves of tby unvalued book, Those Delpbick Unes with deep impression took; Then Ihou, our fancy of itself bereaving, Dost make us marble with loo much conceiving : And so sepulcber'd, in such porap dost lie, Thaï kings, for such a lomb, would wisb lo die. »
« mémoire, grand héritier delà renommée, que t'impor- « tent ces faibles témoignages de ton nom ! Toi-même , » dans notre admiration et dans notre stupeur, tu t'es bâti « un monument de longue vie, tandis qu'à la honte de « l'art qui travaille lentement, tes nombres coulaient fac< ciles , et que chacun , dans les pages de ton livre sans « prix , recueillait avec une impression profonde ces vers >' inspirés. Alors toi, dans l'étourdissement dont tu frap- « pais notre imagination , tu nous as rendus marbre par « trop d'effort pour concevoir ; et , ainsi enseveli , tu re- << poses dans une telle pompe, que les rois, pouruntom- »' beau semblable , ambitionneraient de mourir ! »
On voit, par ces témoignages et par d'autres qu'il serait facile de réunir, que le culte de Shakspeare , quelque temps affaibli dans la frivolité du règne de Charles II , n'a pas cependant été en Angleterre le fruit d'une lente théorie, ni le calcul tardif d'une vanité nationale. Il suffit, d'ailleurs, d'étudier le théâtre de cet homme extraordinaire pour comprendre sa prodigieuse influence sur l'imagination de ses compatriotes ; et cette même étude y fait voir d'assez grandes beautés pour mériter l'admiration de tous les peuples.
La liste des pièces non contestées de Shakspeare renferme trente-six ouvrages produits dans un espace de vingt ou vingt-cinq ans , depuis les premières années de son séjour à Londres jusqu'en 1614. Ce n'est donc pas ici la fécondité prodigieuse et folle d'un Lope de Vega , de cet intarissable auteur dont les drames se comptent
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par milliers. Quoique Shakspeare , au rapport des deux comédiens ses éditeurs, et de Ben Johnson, écrivît avec rapidité et ne raturât jamais ce qu'il avait écrit , on voit, par le nombre borné de ses compositions , qu'elles ne s'entassèrent pas confusément dans sa pensée , et qu'elles n'en sortirent pas sans méditation et sans effort. Les pièces des poètes espagnols , ces pièces faites en vingtquatre heures, comme disait l'un d'eux, semblent toujours une improvisation favorisée par la richesse de la langue, plus encore que par le génie du poète. Elles sont , la plupart , pompeuses et vides , extravagantes et communes. Les pièces de Shakspeare, au contraire, réunissent à la fois les accidents soudains du génie , lès saillies de l'enthousiasme , et les profondeurs de la méditation. Le théâtre espagnol a souvent l'air d'un rêve fantastique , dont le désordre détruit l'effet , et dont la confusion ne laisse aucune trace. Le théâtre de Shakspeare , malgré ses défauts , est le travail d'une imagination vigoureuse , qui laisse d'ineffaçables empreintes, et donne la réalité et la vie même à ses plus bizarres caprices.
Ces observations autorisent-elles à parler du système dramatique de Shakspeare, à regarder ce système comme justement rival du théâtre antique, et à le citer enfin comme un modèle qui mérite d'être préféré? Je ne le crois pas. En lisant Shakspeare avec l'admiration la plus attentive, il m'est impossible d'y reconnaître ce système prétendu, ces règles de génie qu'il se serait faites, qu'il aurait suivies toujours, et qui remplaceraient
ÉTL'OrS t)E LITT. 22
pour lui la belle simplicité choisie par l'heureux instinct des premiers tragiques de la Grèce , et mise en principe par Âristote. Évitant les théories ingénieuses inventées après coup, remontons au fait. Comment Shakspeare trouva-t-il le théâtre, et comment le laissa-t-il? De son temps , la tragédie était conçue simplement comme une représentation d'événements singuliers ou terribles, qui se succédaient sans unité ni de temps ni de lieu. Les scènes bouffonnes s'y mêlaient , par une imitation des mœurs du temps , et de même qu'à la cour le fou du roi paraissait dans les plus graves cérémonies. Cette manière de concevoir la tragédie , plus commode pour les auteurs , plus étourdissante , plus variée pour le public, fut également suivie par tous les poètes tragiques du temps. Le savant Ben Johnson , plus jeune que Shakspeare, mais pourtant son contemporain, Ben Johnson, qui savait à fond le grec et le latin , a précisément les mêmes irrégularités que l'inculte et libre Shakspeare ; il produit également sur le théâtre les événements de plusieurs années ; il voyage d'un pays à l'autre ; il laisse la scène vide ou la déplace à chaque moment ; il mêle le pompeux et le bouffon , le pathétique et le trivial , les vers et la prose ; il a le même système que Shakspeare, ou plutôt l'un et l'autre n'avaient aucun système : ils suivaient le goût de leur temps. Mais Shakspeare , plein d'imagination , d'originalité , d'éloquence , jetait dans ces cadres barbares et vulgaires une foule de traits nouveaux et sublimes, à p(!u près comme notre Molière,
snAivSPEAUK. 255
recueillant ce coiite ridicule du Festin de Pierre, cjui courait tous les théâtres de Paris, le transforme, l'agrandit par la création du rôle de don Juan, et cette admirable esquisse de l'hypocrisie que lui seul a plus tard surpassée dans Tartufe.
Tel est Shakspeare * : il n'a point d'autre système que son génie, il met sous les yeux du spectateur, qui n'en demandait pas davantage , une foule de faits plus ou moins éloignés l'un de l'autre. Il ne raconte rien ; il jette tout en dehors , et sur la scène : c'était la pratique de ses contemporains. Dans leurs pièces , souvent cette excessive liberté semble un moyen vulgaire ; et , malgré l'incontestable talent de quelques-uns d'entre eux , ils n'auraient pas subjugué l'imagination de leurs compatriotes et de l'avenir. Leur art dramatique , capricieux et sans frein , devenait pourtant un lieu commun , dont les effets uniformes et prévus s'usent encore plus vite que ceux d'une composition régulière et correcte. Dans Shakspeare , les scènes brusques et sans liaison offrent
' Ce n'est pas que Shakspeare ne connût l'existence des règles dramatiques. Il avait lu plusieurs drames de l'antiquité , traduits en anglais. Dans sa tragédie d'Hamlet, où il parle de tant de choses , il a parlé même des unités : « Voilà, dit Polonius, les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, l'histoire, la pastorale, la pastorale comique, l'histoire pastorale, le drame unique et indivisible, et les poëmes sans limites. Pour eux, Sénèque n'est pas trop grave, ni Plante troj) léger: pour le genre régulier, et pour le genre libre , ils n'ont pas leur pareil. »
quelque chose de terrible et d'inattendu. Ces personnages , qui se rencontrent au hasard , disent des choses qu'on ne peut oublier, ils passent , et le souvenir subsiste ; et , dans le désordre de l'ouvrage , l'impression ([ue fait le poète est toujours puissante. Ce n'est pas que Shakspeare soit toujours naturel et vrai. Certes, s'il est facile de relever dans notre tragédie française quelque chose de factice et d'apprêté; si l'on peut blâmer dans Cornerlle un ton de galanterie imposé par son siècle , et aussi étranger aux grands hommes représentés par le poète qu'à son propre génie ; si , dans Racine , la politesse et la pompe de Louis XIV sont mises à côté des mœurs rudes et simples de la Grèce héroïque , combien ne serait- il pas facile de noter dans Shakspeare une impropriété de mœurs bien autrement choquante ! Souvent quelle recherche de tours métaphoriques ! quelle obscure et vaine affectation! Cet homme, qui pense et s'exprime avec tant de vigueur, emploie sans cesse des locutions alambiquées et subtiles , pour énoncer laborieusement les choses les plus simples.
C'est ici surtout qu'il faut se rappeler le temps où écrivait Shakspeare , et la mauvaise éducation qu'il avait reçue de son siècle, seule chose qu'il étudia. Ce siècle, si favorable à l'imagination et si poétique, gardait en partie l'empreinte de la barbarie subtile et affectée des savants du moyen âge. Dans toutes les contrées de l'Europe, excepté l'Italie, le goiit était à la fois rude et corrompu ; la scolastique et la théologie ne servaient pas
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à le réformer. La cour même d'Elisabeth avait quelque chose de pédantesque et de raffiné, dont l'influence devait s'étendre à toute l'Angleterre. Il faut l'avouer, quand on lit les étranges discours que le roi Jacques faisait à son parlement , on s'étonne moins du langage que Shakspeare a souvent prêté à ses héros et à ses rois.
Ce qu'il faut admirer, c'est que dans ce chaos il ait fait briller de si grands éclairs de génie. Au reste, il est difficile d'atteindre sur ce point à tout l'enthousiasme des critiques anglais. L'idolâtrie des commentateurs d'Homère a été surpassée. On a fait de Shakspeare un homme qui, ne sachant rien, avait tout créé, un profond métaphysicien, un moraliste incomparable, le premier des philosophes et des poètes. On a donné les explications les plus subtiles à tous les accidents de sa fantaisie poétique ; on a déifié ses fautes les plus monstrueuses, et regardé la barbarie même qu'il recevait de son temps comme une invention de son génie.
Déjà, dans le dernier siècle, Johnson , mistress Montaigu et lord Kaimes , piqués par les irrévérences et les saillies de Voltaire, avaient porté fort loin le raffinement de leur admiration souvent ingénieuse et vraie. Des critiques* plus modernes reprochent aujourd'hui à ces illustres prédécesseurs de n'avoir pas senti l'idéal poétique réalisé par Shakspeare : ils trouvent que M. Schlegel seul approche de la vérité , lorsqu'il termine l'énumération
' l'haraciers o( Skakspearc's Plays, by William HazliU.
de toutes les merveilles réunies dans Shakspeare par ces mots pompeux : « Le monde des esprits et la nature ont « mis leurs trésors à ses pieds : demi-dieu en puissance , « prophète par la profondeur de sa vue , esprit surna- « turel par l'étendue de sa sagesse , plus élevé que l'hu- « manité, il s'abaisse jusqu'aux mortels comme s'il « n'avait pas le sentiment de sa supériorité , et il est naïf « et ingénu comme un enfant. »
Mais ce n'est ni par la subtilité mystique du littérateur allemand , ni par les plaisanteries et surtout les traductions de Voltaire, qu'il faut juger le génie et l'influence de Shakspeare. Mistress Montaigu a relevé, dans la version si littérale de Jules César, de nombreuses inadvertances et l'oubli de grandes beautés : elle a repoussé les dédains de Voltaire par la critique judicieuse de quelques défauts du théâtre français ; mais elle ne pouvait pallier les énormes et froides bizarreries mêlées aux pièces de Shakspeare. « N'oublions pas , se borne- •< t-elle à dire , que ces pièces devaient être jouées dans « une misérable auberge, devant une assemblée sans let- « très et qui sortait à peine de la barbarie. »
Toutes les absurdes invraisemblances, toutes les bouffonneries que prodigue Shakspeare, étaient conmiunes au grossier théâtre que nous avions à la même époque ; c'était la marque du temps : pourquoi voudrait-on admirer aujourd'hui dans Shakspeare les défauts qui sont profondément oul)liés partout ailleurs, et qui n'ont survécu dans le pot'te anglais qu'à la faveur des grands
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traits dont il les entoure? Il faut donc, en jugeant Sliakspeare , rejeter d'abord l'amas de barl)arie et du faux goût qui le surcharge, et qui souvent ne lui appartient pas, et n'est qu'une interpolation grossière d'acteurs ignorants. Il faut surtout aussi se garder de faire des systèmes applicables à notre temps, avec ces vieux monuments du règne d'Elisabeth. Si une forme nouvelle de tragédie devait sortir de nos mœurs actuelles et du génie de quelque grand poète, cette forme ne ressemblerait pas plus à la tragédie de Shakspeare qu'à celle de Racine. Que Schiller, dans un drame allemand, emprunte au Roméo de Shakspeare la vive et libre image d'une passion soudaine, et d'une déclaration d'amour qui commence presque par un dénoûment, il manque à la vérité des mœurs encore plus qu'aux bienséances de notre théâtre; il imite de sang-froid un délire d'imagination italienne. Que dans un poème dramatique, rempli des abstractions de notre époque, et qui retrace cette satiété de la vie et de la science, cet ennui ardent et vague, maladie de l'extrême civilisation, Goethe s'amuse à copier les chants sauvages et grossiers des sorcières de Macbeth, il fait un jeu d'esprit bizarre, au lieu d'une peinture naïve et terrible.
Mais, si l'on considère Shakspeare à part, sans esprit d'imitation et de système, si l'on regarde son génie comme un événement extraordinaire, qu'il ne s'agit pas de reproduire, que de traits admirables! quelle passion ! quelle poésie ! quollo éloquence! Génie fécond et non-
veau, il n'a pas tout créé, sans doute , car presque toutes ses tragédies ne sont que des romans ou des chroniques du temps, distribués en scènes; mais il a marqué d'un cachet original tout ce qu'il emprunte : un conte populaire, une vieille ballade, touchés par ce génie puissant, s'animent, se transforment, et deviennent des créations immortelles. Peintre énergique des caractères, il ne les conserve pas avec exactitude ; car ses personnages , à bien peu d'exceptions près, dans quelque pays qu'il les place, ont la physionomie anglaise, et pour lui le peuple romain n'est que la populace de Londres. Mais c'est précisément cette infidélité aux mœurs locales des diverses contrées, cette préoccupation des mœurs anglaises, qui le rend si cher à son pays. Nul poète ne fut jamais plus national. Shakspeare, c'est le génie anglais personnifié , dans son allure fière et libre , sa rudesse , sa profondeur et sa mélancolie. Le monologue d'Hamlet ne devait-il pas être inspiré dans le pays des brouillards et du spleen? La noire ambition de Macbeth, cette ambition si soudaine et si profonde, si violente et si réfléchie, n'est-elle pas un tableau fait pour ce peuple où le trône fut disputé si longtemps par tant de crimes et de guerres? Combien cet esprit indigène n'a-t-il pas plus de puissance encore dans les sujets où Shakspeare envahit son auditoire de tous les souvenirs, de toutes les vieilles coutumes, de tous les préjugés du pays, avec les noms propres des lieux et des hommes, Richard ÏIT, Henri VI, ISenri VIU? Figurons-nous qu'un honnne de génie, jeté
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à l'époque du premier débrouillement de notre langue et de nos arts, imprimant à toutes ses paroles une énergie sauvage, eût produit sur la scène, avec la liberté d'une action sans limites et la chaleur d'une tradition encore récente, les vengeances de Louis XI , les crimes du palais de Charles IX, l'audace des Guises, les fureurs de la Ligue ; que ce poëte eût nommé nos chefs, nos factions, nos villes, nos fleuves, nos campagnes, non pas avec les allusions passagères et l'harmonieux langage de Nérestan et de Zaïre , non pas avec les circonlocutions emphatiques et la pompe moderne des vieux Français défigurés par du Belloy, mais avec une franchise rude et simple , avec l'expression familière du temps , jamais ennoblie, mais toujours animée par le génie du peintre ; de pareilles pièces, si elles étaient jouées , n'auraientelles pas gardé une autorité immortelle dans notre littérature et un effet tout-puissant sur notre théâtre ? Et cependant nous n'avons pas, comme les Anglais, le goût de nos vieilles annales, le respect de nos vieilles mœurs, ni surtout l'àpreté du patriotisme insulaire.
Le théâtre d'ailleurs , il ne faut pas l'oublier, n'était pas en Angleterre un plaisir de cour, une jouissance réservée pour des esprits raffinés ou délicats : il fut et il est demeuré populaire. Le matelot anglais, au retour de ses longues courses et dans les intervalles de sa vie aventureuse , vient battre des mains au récit d'Othello contant ses périls et ses naufrages. En Angleterre, où la richesse du peuple lui donne le moyen d'acheter ces
plaisirs du théâtre , que la Grèce ott'rait à ses citoyens libres , ce sont les hommes du peuple qui forment le parterre de Covent-Garden et de Drury-Lane. Cet auditoire est passionné pour le spectacle bizarre et varié que présentent les tragédies de Shakspeare ; il sent, avec une force indicible, ces mots énergiques, ces élans de passion, qui jaillissent du milieu d'un drame tumultueux. Tout lui plaît ; tout répond à sa nature , et l'étonne sans le heurter.
Dans un sens contraire , cette même représentation n'agit pas avec moins de puissance sur la portion la plus éclairée des spectateurs. Ces rudes images, "ces peintures affreuses , et , pour ainsi dire, cette nudité tragique de Shakspeare, intéressent et attachent les classes élevées de l'Angleterre, par le contraste même qu'elles offrent avec les douceurs de la vie habituelle ; c'est une secousse violente qui distrait et réveille des âmes blasées par l'élégance sociale. Cette émotion ne s'use pas; les tableaux les plus hideux l'excitent d'autant plus. Ne retranchez pas de la tragédie A'Hamlet le travail et les plaisanteries des fossoyeurs , comme l'avait essayé Garrick : assistez à cette terrible bouffonnerie ; vous y verrez la terreur et la gaieté passer rapidement sur un immense auditoire. A la lueur éblouissante, mais un peu sinistre, des gaz qui éclairent la salle, au milieu de ce luxe de parure qui brille aux premiers balcons , vous verrez les têtes les plus élégantes se pencher avidement vers ces débris funèbres étalés sur la scène. La jeunesse
et la beauté contemplent avec une insatiable curiosité ces images de destruction et ces détails minutieux de la mort; puis les plaisanteries bizarres, qui se mêlent au jeu des personnages , semblent de moment en moment soulager les spectateurs du poids qui les oppresse : de longs rires éclatent dans tous les rangs. Attentives à ce spectacle, les physionomies les plus froides tour à tour s'attristent ou s'égayent; et l'on voit l'homme d'État sourire aux sarcasmes du fossoyeur, qui cherche à distinguer le crâne d'un courtisan et celui d'un bouffon.
Ainsi Shakspeare, même dans la partie de ses ouvrages qui choque le plus les convenances du goût , a , pour sa nation, un intérêt inexprimable. Il donne à l'imagination anglaise des plaisirs qui ne vieillissent pas : il agite, il attache ; il satisfait ce goût de singidarité dont se flatte l'Angleterre; il n'entretient les Anglais que d'eux-mêmes , c'est-à-dire de la seule chose à peu près qu'ils estiment ou qu'ils aiment : mais, séparé de sa terre natale, Shakspeare ne perd pas encore sa puissance. C'est le caractère d'un homme de génie, que les beautés locales, que les traits individuels dont il remplit ses ouvrages, répondent à quelque type général de vérité, et qu'en travaillant pour ses concitoyens , il plaise à tout le monde. Peut-être même les ouvrages les plus nationaux sont-ils ceux qui deviennent le plus cosmopolites. Tels furent les ouvrages des Grecs, qui n'écrivirent que pour eux, et sont lus par l'univers.
Élevé dans une civilisation moins heureuse et moins
poétique, Shakspeare n'offre pas, dans la même proportion que les Grecs, de ces beautés universelles qui pussent dans toutes les langues ; et c'est surtout un Anglais qui doit le mettre à côté d'Homère ou de Sophocle. Il n'est pas né sous cet heureux climat ; il n'a pas ce beau naturel d'enthousiasme et de poésie. La rouille du moyen âge le couvre encore. Sa barbarie tient quelque chose de la décadence ; elle est souvent gothique, plutôt que jeune et naïve. Malgré son ignorance, quelque chose de l'érudition du xvr siècle semble peser sur lui. Ce n'est pas eetle aimable simplicifé du monde naissant, comme dit quelque part Fénelon, parlant d'Homère ; c'est souvent un langage à la fois rude et contourné, où l'on sent le travail de l'esprit humain remontant péniblement les ressorts de cette civilisation moderne, si diverse et si compliquée, qui naissait déjà chargée de tant de souvenirs et d'entraves.
Mais lorsque Shakspeare touche à l'expression des sentiments naturels , lorsqu'il ne veut être ni pompeux ni subtil, lorsqu'il peint l'homme, il faut l'avouer, jamais l'émotion et l'éloquence ne furent portées plus loin. Ses personnages tragiques, depuis le méchant et hideux Richard III jusqu'au rêveur et fantastique Hamlet , sont des êtres réels , qui vivent dans l'imagination , et dont l'empreinte ne s'efface plus.
Comme tous les grands maîtres de la poésie , il excelle à peindre ce qu'il y a de plus terrible et de plus gracieux. Ce génie rude et sauvage trouve une délicatesse
inconnue dans l'expression des caractères de femmes. Toutes les bienséances lui reviennent alors. Ophélie, Catherine d'Aragon , Juliette , Miranda , Cordelia , Desdemone , Imogène , Porcia , Jessica , figures touchantes et variées, ont des grâces inimitables et une pureté naïve que l'on n'attendrait pas de la licence d'un siècle grossier et de la rudesse de ce mâle génie. Le goût dont il est dépourvu trop souvent est alors suppléé par un instinct délicat, qui lui fait deviner même ce qui manquait à la civilisation de son temps. Il n'est pas jusqu'au caractère de la femme coupable qu'il n'ait su tempérer par quelques traits empruntés à l'observation de la nature , et dictés par des sentiments plus doux. Lady Macbeth, si cruelle dans son ambition et dans ses projets, recule avec effroi devant le spectacle du sang : elle inspire le meurtre , et n'a pas la force de le voir. Gertrude , jetant des fleurs sur le corps d'Ophélie, excite l'attendrissement malgré son crime.
Cette profonde vérité dans les caractères primitifs , et ces nuances de la nature et du sexe , si fortement saisies par le poète, justifient bien sans doute l'admiration des critiques anglais : mais faut-il en conclure avec eux que l'oubli des couleurs locales, si commun dans Shakspeare, soit une chose indifférente , et que ce grand poète , lorsqu'il confond le langage des diverses conditions *, lorsqu'il met un ivrogne sur le trône et un bouffon dans le
- Johnson's préface.
sénat romain , n'ait fait que suivre la nature , en dédaignant les circonstances extérieures , comme le peintre qui , content de saisir les traits de la figure , ne soigne pas la draperie?
Cette théorie faite après coup , ce paradoxe auquel n'a guère songé l'auteur original , n'excuse pas une faute trop répétée dans son théâtre , et qui s'y présente sous toutes les formes. 11 est risible de voir un savant critique, dans l'examen d'une pièce de Shakspeare , s'extasier devant l'heureuse confusion ' du paganisme et de la féerie, des amazones et des sylphes de l'ancienne Grèce et du moyen âge, mêlés par le poète dans un même sujet, [j
' On peut observer que les confusions d'idées, les bigarrures de coslumes, étaient chose fort commune avant Slialcspeare, et qu'il avait fait à cet égard comme ses devanciers, sans y regarder de plus près. La Tliéséide de Chaucer était sans doute son autorité. On y voit également les mœurs féodales et les superstitions du moyen âge transportées dans la Grèce héroïque. Thésée, duc d'Athènes, y donne des tournois en l'honneur des dames de la ville. Le poêle décrit longuement les armoiries des clievaliers , selon l'usage de son temps. Nous nous moquons de ces anachronismes de mœurs : mais quelquefois nos tragédies n'en offrentelles pas de seml)lal)les;' Lorsqu'au lieu de montrer Clytemnestre et Iphigénie évitant les regards des hommes, et accueillies seulement par un cliœur de femmes grecques, Racine lui-même , l'admirable Racine fait dire majestueusement : « Gardes , suivez la reine, » ne met-il pas ainsi le cérémonial de noire temps à la place des mœurs antiques? La faule nous échappe parla préoccupation involontaire des idées modernes. Chaucer avait pour son temps la même excuse.
SHAKSl'EAKE. 'HSl
est plus singulier peut-être de voir, au xvup siècle, un poëte célèbre ' imiter, savamment et à dessein , ce bizarre amalgame , qui n'avait été dans Shakspeare que le hasard de l'ignorance ou le jeu d'un insouciant caprice. Louons un homme de génie par la vérité, non par les systèmes. Nous trouverons alors que , si Shakspeare viole souvent la vérité locale et- historique , s'il jette sur presque tous ses tableaux la dureté uniforme des mœurs de son temps, il exprime d'ailleurs avec une admirable énergie les passions dominantes du cœur humain , la haine , l'ambition, la jalousie, l'amour de la vie, la pitié, la cruauté.
Il ne remue pas avec moins de puissance la partie superstitieuse de l'âme. Comme les premiers poètes grecs, il a recherché le tableau des douleurs physiques , et il a exposé sur la scène les angoisses de la souffrance, les lambeaux de la misère, la dernière et la plus effrayante des infirmités humaines , la fohe. Quoi de plus tragique en effet que cette mort apparente de l'àme , qui dégrade une noble créature sans la détruire ? Shakspeare a souvent usé de ce moyen de terreur, et , par une combinaison singulière, il a représenté la folie feinte aussi souvent que la folie elle-même ; enfin il a imaginé de les mêler toutes deux dans le personnage bizarre d'Hamlet , et de joindre ensemble les éclairs de la raison, les ruses d'un égarement calculé, et le désordre involontaire de l'âme.
S'il a montré la folie naissant du désespoir, s'il a lié
' La Fiancée de Messine, par Schiller.
cette image a la plus poignante de toutes les douleurs , l'ingratitude des enfants , par une vue non moins profonde , il a souvent rapproché le crime de la folie, comme si l'àme était aliénée d'elle-même à mesure qu'elle devient coupable. Les songes terribles de Richard III, son sommeil agité des convulsions du remords , le sommeil plus effrayant encore de lady Macbeth , ou plutôt le phénomène de sa veille mystérieuse et hors de nature comme son crime, toutes ces inventions sont le sublime de l'horreur tragique, et surpassent les Euménides d'Eschyle.
On pourrait marquer plus d'une autre ressemblance entre le poète anglais et le vieux poète grec , qui ne connut pas non plus, ou qui respecta peu la loi sévèredes unités. L'audace poétique est encore un caractère qui ne frappe pas moins dans Shakspeare que dans Eschyle : c'est , avec des formes plus incultes , la même vivacité , la même intempérance de métaphores et d'expressions figurées, la même chaleur d'imagination éblouissante et sublime; mais les incohérences d'une société qui sortait à peine de la barbarie mêlent sans cesse dans Shakspeare la grossièreté à la grandeur ; et l'on tombe des nues dans la fange. C'est particulièrement pour les pièces d'invention que le poète anglais a réservé cette richesse de couleurs qui semble lui être naturelle. Ses pièces historiques sont moins disparates , plus simples, surtout dans les sujets modernes; car, lorsqu'il met en scène l'antiquité, il a souvent défiguré
tout à la fois le caractère national et les caractères individuels.
Le reproche que Fénelon faisait à notre théâtre , d'avoir donné de l'emphase aux Romains, s'appliquerait bien plus au Jules César du poète anglais. César, si simple par l'élévation même de son génie, ne parle presque dans cette tragédie qu'un langage fastueux et déclamatoire. Mais, en revanche, quelle admirable vérité dans le rôle de Brutus ! Comme il parait , tel que le montre Plutarque , le plus doux des hommes dans la vie commune , et se portant par vertu aux résolutions hardies et sanglantes ! Antoine et Cassius ne sont pas représentés avec des traits moins profonds et moins distincts. J'imagine que le génie de Plutarque avait fortement saisi Shakspeare , et lui avait mis devant les yeux cette réalité que, pour les temps modernes, Shakspeare prenait autour de lui.
Mais une chose toute neuve, toute créée, c'est l'incomparable scène d'Antoine soulevant le peuple romain par l'artifice de son langage ; ce sont les émotions de la foule à ce discours , ces émotions toujours rendues d'une manière si froide , si tronquée , si timide dans nos pièces modernes, et qui là sont si vives et si vraies, qu'elles font partie du drame et le poussent vers le dénoùment.
La tragédie de Corio/an n'est pas moins vraie et moins née de Plutarque. Le caractère hautain du héros, son orgueil de patricien et de guerrier, son dégoût de l'insolence populaire, sa haine contre Rome, son amour pour
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sa mère , eu font le personnage le plus dramatique de l'histoire.
Il y a d'indignes bouffonneries dans la tragédie d'Antoine et Cléopâtre. Le caractère romain n'y paraît guère ; mais le cynisme d'une gloire avilie , ce délire de débauches et de prospérités , ce fatalisme du vice qui se précipite aveuglément à sa perte , y prennent une sorte de grandeur à force de vérité. Cléopâtre , sans doute , n'est pas une princesse de nos théâtres, pas plus qu'elle ne l'est dans l'histoire ; mais c'est bien la Cléopâtre de Plutarque , cette prostituée d'Orient , courant la nuit déguisée dans Alexandrie , portée chez son amant sur les épaules d'un esclave , folle de voluptés et d'ivresse , et sachant mourir avec tant de mollesse et de courage.
Les pièces historiques de Shakspeare sur des sujets nationaux sont plus vraies encore; car jamais écrivain, comme nous l'avons dit , ne ressembla mieux à son pays. Peut-être cependant quelques-unes de ces pièces ne sont pas tout entières de Shakspeare , et furent seulement vivifiées par sa main puissante ; comme ces grands ouvrages de peinture , où le maître a jeté ses touches éclatantes et vigoureuses , au milieu du travail fait par des pinceaux subalternes, ne se réservant pour son compte que le mouvement et la vie.
Ainsi , dans la première partie de Henri VI brille la scène incomparable de Talbot et de son fils , refusant de se quitter l'un l'autre , et voulant mourir ensemble ; scène aussi simple que pathétique , où la sublimité des pensées,
la mâle concision du langage se rapprochent tout à fait des passages les plus beaux et les plus purs de notre Corneille. Mais à cette scène, dont la grandeur est toute passive et toute morale , succède une action vive , telle que le permet la liberté du théâtre anglais ; et les accidents variés d'un combat multiplient sous toutes les formes l'héroïsme du père et du fds , sauvés d'abord l'un par l'autre, réunis, séparés, et tués enfin sur le même champ de bataille. Non , rien ne surpasse la véhémence et la beauté patriotique de ce spectacle. Le lecteur français souffre seulement d'y voir le caractère de Jeanne d'Arc indignement travesti par le préjugé brutal du poète. Mais ce sont là de ces fautes qui font partie de la nationalité de Shakspeare , et ne le rendaient que plus cher à ses contemporains.
Dans la deuxième partie de Henri VI, quelques traits d'un ordre non moins élevé se mêlent à la tumultueuse variété du drame. Telle est la scène terrible où l'ambitieux cardinal de Beaufort est visité , sur son lit de mort, par le roi dont il a trompé la confiance et opprimé les sujets. Le délire du mourant, son effroi de la mort , son silence quand le roi lui demande s'il espère être sauvé , tout ce tableau de désespoir et de damnation n'appartient qu'à Shakspeare. Un autre mérite de cet ouvrage, mérite inconnu et presque impossible sur notre scène , c'est l'expression des mouvements populaires; c'est l'image toute vive d'un soulèvement, d'une sédition. Là, rien n'est du poète ; on entend les vraies paroles qui enlèvent
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la foule ; ou reconnaît l'homme qui se fait suivre par elle.
Dans ses pièces historiques , Shakspeare réussit à créer des situations neuves. Il remplit par l'imagination ces lacunes que laisse l'histoire la plus fidèle , et voit ce qu'elle n'a pas dit, mais ce qui doit être vrai. Tels sont le monologue de Richard II dans sa prison , les détails de son horrible lutte avec ses assassins. Ainsi , dans la pièce absurde et si peu historique de Jean Sans Terre , l'amour maternel de Constance est rendu avec une expression sublime ; et la scène du jeune Arthur, désarmant par ses prières et sa douceur le gardien qui veut lui crever les yeux , est d'un pathétique si neuf et si varié, que les affectations de langage , trop familières au poète , ne peuvent l'altérer.
Il faut avouer que , dans les sujets historiques, l'absence des unités* et la longue durée du drame permettent des contrastes d'un grand effet, et qui font ressortir avec plus de force et de naturel toutes les extrémités de la condition humaine. Ainsi , Richard III empoisonneur, meurtrier, tyran, dans l'horreur des périls qu'il a suscités contre lui souffre des angoisses aussi grandes que ses crimes , est lentement puni sur la scène, et meurt comme il a vécu , misérable et sans remords. Ainsi , le cardinal
' On peut lire, à ce sujet, des réflexions ingénieuses et fortes dans la Vie de Shakspeare par M. Guizot, ouvrage remarquable par la sagarilé des vues historiques cl morales sur l'élal de l'Angleterre à réi)oque d'Elisabeth.
Wolsey, que le spectateur avait vu ministre orgueilleux et tout-puissant , lâche persécuteur d'une reine vertueuse , après avoir réussi dans tous ses desseins, frappé de cette disgrâce royale, incurable plaie d'un ambitieux, meurt avec tant de douleur, qu'il fait presque pitié. Ainsi, Catherine d'Aragon , d'abord triomphante et respectée dans les pompes de la cour, puis humiliée par les charmes d'une jeune rivale , reparaît à nos yeux captive dans un château solitaire , consumée de langueur, mais courageuse , et reine encore ; et lorsque , près de mourir, elle apprend la iin cruelle du cardinal Wolsey, elle dit des paroles de paix sur sa mémoire , et semble éprouver quelque joie du moins de pouvoir pardonner à l'homme qui lui a fait tant de mal. Nos vingt-quatre heures sont trop courtes pour enfermer toutes les douleurs et tous les incidents de la vie humaine.
Quant aux irrégularités de Shakspeare , dans la forme même du style, elles ont aussi leur avantage et leur effet. Dans ce mélange de prose et de vers , quelque bizarre qu'il nous paraisse , presque toujours une intention de l'auteur a déterminé le choix entre ces deux langages, d'après le caractère du sujet et de la situation. La scène délicieuse de Roméo et de Juliette , le dialogue terrible entre Hamlet et son père , avaient besoin du charme ou de la solennité des vers : il ne fallait rien de cela pour montrer Macbeth causant avec les assassins dont il se sert. De grands effets de théâtre sont attachés à ces passages si brusques, à ces disparates si soudaines
d'expressions , d'images , de sentiments ; quelque chose de profond et de vrai s'y retrouve. Les froides plaisanteries des musiciens, dans une salle voisine du lit de mort de J uliette , ces spectacles d'indifférence et de désespoir, si rapprochés l'un de l'autre , en disent plus sur le néant de la vie , que la pompe uniforme de nos douleurs théâtrales. Enfin, ce dialogue grossier de deux soldats montant la garde, vers minuit , dans un lieu désert, l'expression vive de leur effroi superstitieux , leurs récits naïfs et populaires , disposent l'âme du spectateur à des apparitions de spectres et de fantômes, bien mieux que ne le feraient tous les prestiges de la poésie.
Émotions puissantes, contrastes inattendus, terreur et pathétique poussés à l'excès, bouffonneries mêlées à l'horreur, et ([ui sont comme le rire sardonique d'un mourant : voilà les caractères du drame tragique de Shakspeare. Sous ces points de vue divers, Macbeth, Roméo, le Roi Lear, Othello, Hamlet , présentent des beautés à peu près égales. Un autre intérêt s'attache aux ouvrages dans lesquels il a prodigué les inventions de l'esprit romanesque. Tel est surtout Cynibeline , produit assez bizarre d'un conte de Boccace et d'un chapitre des Chroniques Calédoniennes , mais ouvrage plein de mouvement et de charme, où la clarté la plus lumineuse règne dans l'intrigue la plus compliquée. Enfin il est d'autres pièces qui sont comme les Saturnales de cette imagination si désordonnée et si libre. On admire beaucoup en Angleterre la pièce qu'un de nos critiques a le
plus accablée de sa superbe raison. La Tempôte paraît aux Anglais l'une des plus merveilleuses fictions de leurs poètes ; et n'y a-t-il pas en effet une énergie créatrice , un mélange singulièrement heureux de fantastique et de comique , dans ce personnage de Caliban , symbole de tous les penchants grossiers et bas , de la lâcheté servile , de l'abjection avide et rampante? Et quel charme infini dans le contraste d'Ariel , de ce sylphe aimable et léger autant que Caliban est pervers et difforme ! Le personnage de Miranda appartient à cette galerie de portraits féminins si heureusement dessinés par Shakspeare; mais cette innocence native , nourrie dans la solitude , le distingue et l'embellit.
Aux yeux des Anglais , Shakspeare n'excelle pas moins dans la comédie que dans la tragédie. Johnson trouve même ses plaisanteries et sa gaieté bien préférables à son génie tragique. Ce dernier jugement est plus que douteux; et, sous aucun rapport, il ne peut devenir l'opinion des étrangers. On le sait, rien ne se traduit, ne se fait entendre dans une autre langue , moins aisément qu'un bon mot. La vigueur mâle et forcenée du langage, les éclats terribles et pathétiques de la passion retentissent au loin ; mais le ridicule s'évapore , et la plaisanterie perd sa force ou sa grâce. Cependant les comédies de Shakspeare , pièces d'intrigue plutôt que peintures de mœurs, conservent presque toujours, par le sujet même, un caractère particulier de gaieté. Du reste , nulle vraisemblance , presque jamais l'intention de mettre la vie
réelle sur la scène; et cela, pour le dire en passant, nous explique comment un célèbre enthousiaste de Shakspeare accuse dédaigneusement notre Molière d'être promïque, parce qu'il est trop vrai, trop fidèle imitateur de la vie humaine ; comme si copier la nature était le plagiat d'un esprit médiocre.
Shakspeare n'a pas ce défaut dans ses comédies : une complication d'incidents bizarres , une exagération , une caricature presque continuelle , un dialogue étincelant de verve et d'esprit , mais où l'auteur paraît plus que le personnage , voilà souvent ses effets comiques. A la fantasque bouffonnerie du langage , au caprice des inventions , on dirait quelquefois Rabelais faisant des comédies. L'originalité de Shakspeare se montre toujours dans ses pièces comiques. Timon (V Athènes est une des plus piquantes : elle a quelque chose du feu satirique d'Aristophane et de la malignité de Lucien. Un ancien critique anglais dit que If^ Commères de Windsor sont peut-être la seule pièce dans laquelle Shakspeare se soit donné la peine de concevoir et d'ordonner un plan. 11 y a jeté du moins beaucoup de feu , de verve et de gaieté ; il s'est rapproché de l'heureux prosaïsme de Molière , en peignant de couleurs expressives les mœurs , les habitudes et la réalité de la vie.
Aucun personnage des tragédies de Shakspeare n'est plus admiré en Angleterre , et n'est plus tragique que celui de Shylock dans la comédie du Marchand de Ve~ nise. La soif inextinguible de l'or, la cruauté avide et
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basse , l'âpreté d'une haine ulcérée par les affronts, y sont tracées avec une incomparable énergie ; et l'un de ces caractères de femmes si gracieux sous la plume de Shakspeare jette dans ce même ouvrage, au milieu d'une intrigue romanesque , le charme de la passion. Les comédies de Shakspeare n'ont point de but moral : elles amusent l'imagination , elles piquent la curiosité , elles divertissent , elles étonnent ; mais ce ne sont point des leçons de mœurs plus ou moins détournées. Quelquesunes d'entre elles pourraient se comparer à YAmphi^ tryon de Molière ; elles en ont souvent la grâce , le tour libre et poétique. C'est à ce caractère de composition qu'il faut rapporter le Songe d'une nuit d'été, pièce inégale , mais charmante , où la féerie fournit au poète un merveilleux plaisant et gai.
Shakspeare qui , malgré son originalité , a pris partout des intentions et des formes , imite aussi la pastorale italienne du XYi^ siècle ; et il a su fort agréablement représenter ces bergeries idéales que ÏAminte du Tasse avait mises à la mode. Sa pièce intitulée As you like it (Comme il vous plaira) est pleine de vers charmants , de descriptions légères et gracieuses. Molière, dans la Princesse d'Élidc , peut donner l'idée de ce mélange de passion sans vérité, et de peintures champêtres sans naturel. C'est un genre faux , agréablement touché par un homme de génie. Quoi qu'il en soit, ces productions si diverses, ces efforts d'imagination si variés , témoignent de la richesse du génie de Shakspeare. Elle n'éclate pas moins
dans cette foule de sentiments, d'idées, de vues , d'ohservations de tout genre, qui remplissent indifféremment tous ses ouvrages, qui se pressent sous sa plume, et que l'on peut extraire de ses compositions , même les moins heureuses.
On a fait des recueils des pensées de Shakspeare ; on l'a cité à tous propos et sous toutes les formes ; et un homme qui a le sentiment des lettres ne peut l'ouvrir sans y retrouver mille choses qui ne s'oublient pas. Du milieu de cet excès de force , de cette expression démesurée qu'il donne souvent aux caractères, sortent des traits de nature qui font oublier toutes ses fautes. Ne nous étonnons donc pas que , chez une nation pensante et spirituelle , ses ouvrages soient comme le fond et la .souche de la littérature. Shakspeare est l'Homère des Anglais; il a tout commencé chez eux. Sa diction mâle et pittoresque , son langage enrichi de hardiesses et d'images, était le trésor où puisaient les élégants écrivains du siècle de la reine Anne. Ses peintures fortes et familières , son énergie souvent triviale , son imagination excessive et sans frein sont restées le caractère et l'ambition de la littérature anglaise. Malgré les vues nou-^ velles et la philosophie , le changement des mœurs et le progrès des lumières , Shakspeare subsiste au milieu de la littérature de son pays; il l'anime et la soutient, comme , dans cette même Angleterre , les vieilles lois , les formes antiques, soutiennent et vivifient la société moderne. Quand l'originalité a diminué, on ne s'est re-
porté qu'avec plus d'admiration vers ce vieux modèle si fécond et si hardi. L'empreinte de ses exemples , ou même une analogie naturelle avec quelqu'un des traits de son génie , est visible dans les écrivains les plus célèbres de l'Angleterre ; et celui d'entre eux qui a le privilège d'amuser toute l'Europe, Walter Scott, bien qu'il observe , avec une fidélité d'antiquaire , ces différences de mœurs et de costumes que Shakspeare confondait souvent, doit être rangé dans son école; il est nourri de son génie ; il a , par emprunt et par nature , quelque chose de sa plaisanterie ; il égale quelquefois son dialogue ; enfin , et c'est là le plus beau point de la ressemblance, il a plus d'un rapport avec Shakspeare dans ce grand art de créer des personnages , de les rendre vivants et reconnaissables par les moindres détails , et de mettre , pour ainsi dire , des êtres de plus dans le monde, avec un signalement qui ne s'efface pas, et que leur nom seul rappelle à la mémoire.
Voilà l'immortel caractère qui , depuis deux siècles , a fait croître et grandir la renommée de Shakspeare. Longtemps renfermée dans son pays , elle est depuis un demi-siècle un objet d'émulation pour les étrangers; mais , sous ce rapport , son influence a moins de force et d'éclat. Copié par système , ou timidement corrigé , il ne vaut rien pour les imitateurs. Lorsqu'il est reproduit avec une affectation d'irrégularité barbare , lorsque son désordre est laborieusement imité par cette littérature
expérimentale de l'Allemagne, qui a tour à tour essayé tous les genres , et tenté quelquefois la barbarie comme dernier calcul, il inspire souvent des productions froides et disparates , où le ton de notre siècle dément la rudesse simulée du poëte.
Lorsque , même sous la main de l'énergique Ducis , il est réduit à nos proportions classiques et renfermé dans les entraves de notre théâtre , il perd , avec la liberté de son allure , tout ce qu'il a de grand et d'inattendu pour l'imagination. Les caractères monstrueux qu'il invente n'ont plus de place pour se mouvoir. Son action terrible , ses larges développements de passions ne peuvent s'encadrer dans les limites de nos règles. Il n'a plus sa fierté , son audace ; il a la tête attachée avec les fils innombrables de Gulliver. ÎN'emmaillottez pas ce géant ; laissez-lui ses bonds hardis, sa liberté sauvage. Ne taillez pas cet arbre plein de jet et de vigueur, et n'ébranchez pas ses noirs et épais rameaux , pour équarrir sa tige dépouillée sur le modèle uniforme des jardins de Versailles.
C'est aux Anglais qu'appartient Shakspeare , et qu'il doit rester. Cette poésie n'était pas destinée , comme celle des Grecs , à présenter en modèle aux autres peuples les plus belles formes de l'imagination ; elle n'offre pas cette beauté idéale que les Grecs avaient portée dans les œuvres de la pensée, comme dans les arts du dessin. Shakspeare semblait donc fait pour jouir d'une renommée moins universelle ; mais la fortune et le génie de ses
compatriotes ont étendu la sphère de son innnortalité. La langue anglaise se parle dans la presqu'île de l'Inde , et dans toute la moitié du nouveau monde qui doit hériter de l'Europe. Le célèbre évêque James ' rapporte, en poussant un cri de douleur, que les enfants du collège hindou et du collège mahométayi de Calcutta, auxquels , d'après le principe rigoureux de la tolérance anglaise , on s'abstient de donner aucun enseignement sur les vérités du christianisme , sont élevés dans le culte et l'admiration de Shakspeare, et que souvent, aux distributions annuelles des prix, ces jeunes sectateurs de Brahma ou de Mahomet , sous leur costume oriental , déclament en anglais, avec un succès d'enthousiasme, quelques scènes des tragédies du grand poète.
Quant aux peuples nombreux des États-Unis, qui n'ont eu longtemps d'autre littérature que les livres de la vieille Angleterre, ils n'ont pas encore d'autre théâtre national que les pièces de Shakspeare. On fait venir à grands frais, d'au delà des mers, quelque célèbre acteur anglais , pour représenter aux habitants de New- York ces drames du vieux poète anglais, qui doivent être si puissants sur un peuple libre ; ils y excitent encore plus de frémissements et d'ivresse que dans les théâtres de Londres. Le bon sens démocratique de ces hommes si industrieux et si occupés saisit avec ardeur les pensées fortes , les profondes sentences dont Shak-
' Mcmorrx of Hishop James.
282 SHAKSPEAllE.
speare est rempli ; ces gigantesques images plaisent à des esprits accoutumés aux plus magnifiques spectacles de la nature , et à l'immensité des forêts et des fleuves du nouveau monde. Sa rudesse inégale, ses grossièretés bizarres ne choquent pas une société qui se forme de tant d'éléments diters , qui ne connaît ni l'aristocratie ni les cours , et qui a plutôt les calculs et les armes de la civilisation , qu'elle n'en a la politesse et l'élégance.
Là , comme sur sa terre natale , Shakspeare est le plus populaire de tous les écrivains ; il est le seul poëte peutêtre dont quelques vers se mêlent parfois dans la simple éloquence et les graves discours du sénat d'Amérique. C'est surtout par lui que ce peuple , si habile et si actif aux travaux matériels , semble communiquer avec cette noble jouissance des lettres qu'il a longtemps négligée. A mesure que le génie des arts s'éveillera dans ces contrées d'un aspect si poétique , mais où la liberté n'a d'abord inspiré que le commerce , l'industrie et les sciences pratiques de la vie, à mesure que, dans les courts loisirs d'une société libre et puissante, les plaisirs de l'imagination et de la pensée prendront plus de place , l'autorité de Shakspeare et l'enthousiasme de ses exemples s'étendront sur cette littérature nouvelle.
Ce comédien du siècle d'Elisabeth , cet auteur réputé si inculte , qui n'avait pas lui-même recueilli ses ouvrages , rapidement composés pour d'obscurs et grossiers théâtres , sera le chef et le modèle d'une école poétique qui parlera la langue répandue dans la plus florissante
moitié d'un nouvel univers. 11 nourrira de sa sève puissante cet idiome transplanté ; il sera , sur cette terre nouvelle , l'antiquité et la mythologie de ce peuple immense, qui n'a pas d'aïeux indigènes; il s'avancera avec lui du nord et du midi vers l'est , et viendra rejoindre et ranimer au Mexique ce génie espagnol , dont les inspirations l'avaient précédé en Europe , et qu'il a tant surpassé par le sérieux et la profondeur. Nous aimons , nous admirons le génie dramatique de la France , si fortement expressif sans barbarie, si vrai sans bassesse; et, malgré le découragement trop désintéressé d'un illustre écrivain \ nous croyons à l'éternelle durée des monuments gracieux et sublimes de notre poésie. Cinna, Polyeucte, Athalie, ne périront jamais; on lira toujours La Fontaine et Molière. Mais quand ce nouveau monde anglais d'Amérique , qui se défriche et s'élabore si vite , sera peuplé comme l'Europe, quand ses bateaux à vapeur traverseront l'isthme de Panama, percé par un canal , quelle immense étendue ne parcourra pas la parole de Shakspeare, dans quels lieux lointains, et ignorés de lui , ne seront pas lus ses ouvrages , et sur quels théâtres ne sera pas entendu ou imité son génie !
' M. de Chateaubriand, Essai sur la Lillcrature anglaise.
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MILÏON.
Miltoii naquit à Londres, le 9 décembre 1608. Son père, homme instruit, passionné pour les arts, ayant même un talent distingué pour la musique , exerçait dans cette ville la profession de notaire. Le jeune Milton reçut l'éducation la plus savante ; et , dès l'âge de douze ans , son application à l'étude , et ses veilles prolongées avaient commencé d'atïaiblir sa vue. Il suivit avec éclat les cours de l'université de Cambridge ; l'imagination de l'auteur du Paradis perdu s'annonçait par des poésies latines, où l'on ne peut méconnaître une élégance et une douceur, bien rares parmi les latinistes du Nord. Mais son humeur altière lui attira quelques inimitiés qui l'éloignèrent de Cambridge après cinq ans de séjour. Le ministère ecclésiastique avait été sa première vocation : il y renonça sans retour, incapable de plier son esprit sous le joug de l'Église établie , et voulant garder l'indépendance de la foi.
A l'âge de vingt-quatre ans, Milton revint près de son père , (pii s'était retiré des affaires et habitait à la cani-
pagne. 11 y passa plusieurs années dans l'ardeur de l'étude, et embrassa presque toutes les connaissances humaines, antiquités, langues modernes, histoire, philosophie, mathématiques. La poésie latine, qu'il aima et cultiva toujours, et la poésie anglaise, qu'il devait embellir d'une gloire nouvelle , servaient seules de diversion à ses travaux. C'est à cette époque , sans doute , qu'il faut reporter la composition de quelques pièces cjue Milton publia plus tard , et qui sont pour peu de chose dans sa renommée. Elles indiquent seulement les fortes études et le goût profond de l'antiquité , qui se mêlaient à son génie original , et qui semblent quelquefois le ralentir sous le poids de l'érudition et des souvenirs. Ses vers latins ont beaucoup de correction et d'harmonie : ses vers anglais, qu'il n'osait pas encore affranchir du joug de la rime , sentent l'effort et la contrainte. On a beaucoup vanté , parmi ses premiers essais , V Allegro et le Penseroso, deux pièces où ne se trouve pas le contraste que promet l'opposition de leurs titres. Le génie de Milton semblait dès lors ami des idées tristes et élevées ; et le Cornus, espèce de comédie-féerie qu'il fit à cette époque , à l'imitation des Italiens , présente plus de bizarrerie que de gaieté.
Après plusieurs années passées dans l'étude et la retraite, Milton, qui venait de perdre sa mère, partit pour un voyage en Italie. Il passa par la France, dont il connaissait la littérature , encore peu formée à cette époque , et se rendit à Florence , où il eut plusieurs fois
occasion de voir le grand Galilée dans sa prison. Le beau ciel de l'Italie , le spectacle de cette contrée poétique , toute pleine des monuments des arts, et toute retentissante delà gloire du Tasse, charmaient l'imagination du jeune Anglais. Il visita deux fois Rome , où la hardiesse de ses discours sur les questions religieuses donna quelque sujet d'inquiétude à ses amis. Il fut cependant très-favorablement accueilli par le cardinal Barberini ; et admis à ses concerts, il y entendit Léonora , musicienne fameuse, dont il a célébré la voix et la beauté dans quelques vers anglais et dans un sonnet italien. Familiarisé dès longtemps avec la littérature du Midi , Milton avait composé , dans le pur toscan , des vers qu'il lut avec succès aux académies d'Italie. Mais son ambition poétique était de polir sa langue maternelle , et d'être un jour, dans cette langue , l'interprète des pensées de ses concitoyens. Il était dès lors tourmenté de l'espérance d'élever quelque grand monument à la gloire de son pays. A Naples, il fortifia cette pensée par les entt-etiens qu'il eut avec le marquis de Villa Manso , vieillard ingénieux et enthousiaste, qui avait connu et beaucoup aimé le Tasse , et qui parlait de lui avec cette abondance de souvenirs et de précieux détails que laisse dans la mémoire l'intimité d'un homme illustre et malheureux. Milton se sentait inspiré en écoutant l'ami du Tasse. Il lui disait , dans des vers latins dignes du siècle d'Auguste : " Vieillard aimé des dieux, il faut que Jupiter <• ait protégé ton berceau, et que Phœbus l'ait éclairé de
MILTOX. 287
« sa douce lumière; car il n'y a que le mortel aimé des « dieux dès sa naissance qui puisse avoir eu le bonheur « de secourir un grand poète K »
Milton souhaitait pour lui-même un tel ami, un tel défenseur de sa gloire , un aussi religieux 'dépositaire de sa cendre ; et il se promettait , à ce prix , de chanter un jour les antiquités nationales de l'Angleterre , les exploits du roi Arthur, et les héros de la chevalerie. Miltou avait formé à Naples le dessein de parcourir la Sicile et la Grèce, lorsque le premier, bruit des troubles de l'Angleterre , en flattant une passion de liberté qui n'était pas moins forte en lui que celle des vers , le rappela dans son pays qu'il voulait servir. 11 quitta lentement l'Italie , en passant par Rome, Florence, Venise et Milan. D'après une anecdote rapportée par Voltaire , c'est dans cette dernière ville que Milton , ayant assisté par hasard à la représentation du drame italien d'un certain Andreini sur la chute du premier homme, vit la grandeur d'un tel sujet, et conçut le plan de son poème. L'amourpropre anglais a repoussé cette origine, et le docteur Johnson a vivement contredit Voltaire. Cependant l'anecdote est vraisemblable : le drame cité existe; et même, ce que n'a pas dit Voltaire, la seconde scène du premier acte est un monologue de Lucifer apercevant la lumière
' tt Dis dilecte senex , te Jupiter aequus oporlet Nascentem , et miti lustrarit lumine Phœbus Atlantisque nepos; neque enim nisi carus ab ortu Dis superis magao poterit favisse poetae. »
du jour; et l'on ne peut nier que le mouvement et les pensées de ce morceau ne soient un faible crayon de la sublime apostrophe de Satan au soleil. Mais qu'importent ces premières traces d'imitation effacées par l'enthousiasme du poëte et perdues dans sa richesse! Au reste, un motif naturel de croire que Milton rapporta d'Italie quelques pressentiments , quelques ébauches de sa grande pensée , c'est que l'on retrouve cette pensée dans les écrits qu'il fit paraître à son retour, sur des sujets peu faits pour y préparer son esprit.
En effet, Milton, revenu à Londres, dans l'année 1640, au milieu des premiers frémissements de la révolution et des attaques violentes dirigées contre l'épiscopat , se jeta d'abord dans ces querelles où l'esprit républicain se cachait sous l'argumentation théologique. Il dirigeait en même temps l'éducation de plusieurs jeunes gens, parmi lesquels étaient ses deux neveux ; circonstance qui a produit beaucoup de débats entre ses panégyristes et ses détracteurs, sur la question de savoir s'il avait été maître d'école. Paraissant uniquement occupé de ces soins obscurs , et d'une controverse qui ne l'était guère moins , il publia un écrit sur \ Épiacopat , un autre sur le ijouvernement de l'Ef/Use^, et un traité de la Ré formation ecclédastiqve. Mais, au milieu de disputes, on aperçoit que, sous la ferveur de parti dont Milton est obsédé, il nourrit une autre pensée , un autre enthousiasme. A
' On the reason of Clmrch Government.
travers les syllogismes de l'argumentation puritaine , il annonce qu'on entendra un jour un homme qui , dans un rhythme sublime et nouveau, chantera les miséricordes et les jugements du Seigneur. Ailleurs, se livrant à une digression toute poétique, il rappelle les noms d'Homère , de Virgile , du Tasse ; il annonce que la religion peut inspirer quelque chose de plus grand que leurs poëmes ; il parle d'une dette qu'il lui reste à acquitter envers elle. « Dans peu d'années , dit-il , j'accomplirai « cet engagement : il s'agit d'un ouvrage qui ne doit pas « s'élever du milieu des feux de la jeunesse et des va- « peurs du vin , comme ces vers qui coulent de la plume « d'un amoureux vulgaire. L'œuvre que je médite ne « sera point obtenue par une invocation à Mnémosyne « et à ses filles séduisantes , mais par une ardente prière « à cet esprit éternel qui peut nous enrichir de toute « science et de toute éloquence , et qui envoie son sé- « raphin avec un rayon sacré du feu de ses autels pour « toucher et purifier les lèvres de celui qu'il a choisi. » Enfin, jetant un triste regard sur les querelles oii il s'engage , il regrette de quitter sa douce et agréable solitude nourrie d'heureuses pensées, pour s'embarquer sur une mer turbulente , emporté loin de la brillante image de la vérité qu'il aimait à contempler dans l'atmosphère paisible et pure de ses études chéries.
Les égarements où fut entraîné Milton rendent ce regret plus juste et plus amer. L'enthousiasme de la liberté, une sorte de candeur et de violence, l'ignorance
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(les hommes et de la vie ordinaire, l'illusion continuelle d'un esprit qui ne voit que ses propres pensées , tout ce qui, dans Milton, préparait un génie original, le disposait aux plus coupables erreurs, et le livrait en proie à la contagion des fanatiques et à l'ascendant des ambitieux qui bientôt mirent en feu l'Angleterre. Au milieu de ces controverses , Milton avait contracté un mariage qui servit de texte à de nouveaux écrits de sa part. Sa femme , née dans une famille attachée au roi , le quitta par haine de ses opinions. Milton publia successivement quatre dissertations violentes pour prouver la justice et la nécessité du divorce. Blâmé par les presbytériens, dont il avait jusque-là suivi d'assez près les maximes , il se jeta dans le parti des indépendants, et redoubla de haine contre tous les pouvoirs religieux et civils. Cette âme altière était pourtant ouverte à de plus douces émotions. Dans le malheur de la cause royale , sa femme ayant essayé de se rapprocher de lui , une entrevue ménagée par quelques amis ranima toute sa tendresse. Il reçut même dans sa maison la famille entière de sa femme , menacée par les proscriptions du parti vainqueur, et lui prodigua les soins les plus généreux.
Cependant la défaite de la cause royale , et la captivité de Charles , amenaient le grand crime qui a souillé la liberté anglaise. Le long parlement, si animé contre le monarque, mais capable d'un reste de justice et d'humanité, venait d'être violemment épuré par les soldats de Cromwell; et quelques hommes furieux ou avilis
allaient juger leur roi , sous les yeux du despote qui se faisait un marchepied de son échafaud. Milton ne fut point mêlé à cette scène d'horreur. Ami passionné de l'indépendance, il avait publié, sous le nom d'Areopagetica, un écrit plein de force en faveur de la liberté de la presse, que déjà Cromwell opprimait, parce que cette liberté s'élevait en faveur du roi. Milton s'était abstenu de mettre au jour, avant la fatale sentence , un autre écrit sur la responsabilité des magistrats et des rois , où respirent toutes les violences du puritanisme. Il parait qu'un grand projet d'étude l'occupait encore , et qu'il avait entrepris d'écrire une histoire d'Angleterre. Mais ses talents et l'ardeur de ses opinions l'ayant désigné au choix de Cromwell, il fut nommé , près le conseil d'État , secrétaire- interprète pour la langue latine. Cromwell, par une sorte de politique altière qu'il appliquait à tout, voulait faire de cette langue le seul mode de communication avec les puissances étrangères. Milton fut jeté, plus que jamais, dans les passions des indépendants; et, en partageant leur fanatisme, il s'égara jusqu'à justifier leurs attentats.
Un livre attribué à Charles I"", et publié sous le titre de Portrait du roi, avait redoublé l'indignation publique contre le parlement et le tribunal régicide. Milton y répondit par une diatribe injurieuse. Nous l'avons dit^ ailleurs : « Ces attaques contre un roi qui n'était plus ,
' Histoire de Cromwell, liv. IV.
292 ?,î[LTOX.
« ces poursuites au delà du jugement, ces insultes au « delà de l'échafaud, avaient quelque chose d'abject et « de féroce , que l'éblouissement du faux zèle cachait à « 1 ame enthousiaste de Miiton . » On a souvent parlé du scandale k la fois odieux et bizarre de son débat contre Saumaise , qui avait publié , pour défendre la mémoire de Charles , un livre peu digne d'une cause si belle et d'une si grande infortune. La réponse de Miiton est hérissée d'une sauvage érudition. C'est le génie pédantesque du xvr siècle , enflammé d'un implacable fanatisme de liberté , et mêlant les noms de Brutus , de Samuel et de Judith pour justifier le crime de Cromwell et de Bradshaw. Miiton était presque aveugle lorsqu'il commença cet ouvrage ; et il se glorifiait de perdre la vue en achevant cette œuvre odieuse qu'il croyait patriotique. Aigri par les haines qu'il avait méritées , il lit paraître , en 1654 , une nouvelle Défense du 'peuple anglais. C'était le titre qu'il donnait à l'apologie de quelques hommes , tyrans de l'Angleterre , et désavoués par elle ; enfin il mit au jour sa propre défense ( Defensio auctoris ) , et l'on doit avouer que , s'il s'était emporté , dans ses attaques , à des violences odieuses , il se défend avec calme et dignité. En réponse à ses adversaires , qui lui avaient appliqué le vers de Virgile ,
« MonsUuiii horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum, »
il donne une espèce de description de sa vie , et même de sa personne.
On voit par ce récit que les bassesses de l'intérêt ne se mêlèrent jamais aux passions politiques de Milton. Fanatique de bonne foi , il avait sacrifié sa médiocre fortune en dons patriotiques , pour la cause du parlement- Au républicanisme théologique de son siècle , il joignait d'autres illusions puisées dans ses études chéries et dans l'admiration de la belle antiquité. La scolastique violente des puritains , la dictature du long parlement , lui semblaient une imitation de l'éloquence et de la liberté romaines. Son imagination rêvait l'affranchissement de la Grèce' parles armes de la république d'Angleterre. Il se livre surtout à cette espérance dans une lettre qu'il adresse à Philaras , savant Athénien , qui voya-
' Bien des années avant Milton et avant les troubles civils d'Angleterre, Ions les esprits éclairés avaient exprimé le même vœu, qui semble le cri naturel de la raison et de l'humanité. Le grand Bacon , ministre d'Elisabeth , avait pensé à cet égard comme le secrétaire du long parlement; il s'indignait de l'outrage que le christianisme et la civilisation subissaient depuis si longtemps, par la présence impunie et le joug détestable des Turcs au milieu de la Grèce. Dans un écrit éloquent, de Bello sacro , il invoquait contre les Barbares l'union et les armes des peuples de l'Europe. Il était malheureusement réservé à notre siècle de trouver des sophismes pour combattre une cause si sainte, pour en nier même la justice. Au reste , si l'occasion d'une gloire immortelle a été manquée pour l'Europe , il n'en paraît pas moins assuré que la juste cause des Grecs triomphera ; ils seront d'autant mieux affranchis, qu'ils le seront par eux-mêmes, par eux: seuls. Admirable spectacle! Dans les siècles antérieurs au nôtre, les Grecs tombés , par l'ignorance et la barbarie , presque au niveau de
geait alors en Europe , fuyant la honte de son pays et la tyrannie des Turcs. Milton, qui , toujours préoccupé de l'antiquité littéraire, se regardait lui-même, en acceptant les bienfaits du parlement , comme un Grec nourri dans le Prytanée pour prix de ses services , aurait voulu inspirer aux Anglais la pensée d'aller secourir la véritable Athènes , et de ramener dans ses murs la liberté , la gloire et les arts. Mais Milton devait avoir peu de crédit sur les conseils de Cromwell ; et cet habile usurpateur trouvait sans doute plus facile et plus sûr de s'emparer de la Jamaïque.
Après l'expulsion du long parlement , Milton , comme beaucoup d'autres indépendants , conserva près de Cromwell l'emploi qu'il avait occupé sous la républi-
leuis oppresseurs, n'auraient pu qu'imparfaitement profiter d'une délivrance (jui leur serait arrivée du dehors : leur esclavage, toujours odieux et illégitime, était cependant, on frémit de le dire, presque analogue à leur dégradation morale. Mais lorsque, successivement enrichi , éclairé par le commerce , ce même peuple a senti davantage sa force et son maheur, lorsque le joug de la conquête musulmane , bien que moins cruel dans le fait , lui est devenu plus intolérable , alors ses efforts, amenés par une nécessité invincible, ont renfermé avec tous les motifs de religion et d'éternelle justice toutes les chances de succès. Les événements confirment chaque jour cette vérité. L'égoïsme de la politique commerciale cède à la persévérance généreuse des Grecs. On les laisse au moins se sauver eux-mêmes sous la bannière sacrée du christianisme : ils y réussiront; ils redeviendront un peuple de l'Europe ; et l'on fait déjà des calculs pour se ménager leur alliance, au lieu d'en faire pour perpétuer leur asservissement.
que; et ce fougueux républicain se trouva le secrétaire d'un tyran. Le protectorat était établi lorsque Milton publia sa seconde Défense du peuple anglais. Déjà l'on pouvait juger que cette liberté , dont il voulait faire l'excuse ou le dédommagement de toutes les violences , se terminait au despotisme. Il n'en célèbre pas avec moins d'enthousiasme le destructeur du trône et des libertés de l'Angleterre. On peut croire que cette imagination ardente , mystique , élevée , étrangère au monde , fut frappée des exploits audacieux de Cromwell , et dupe de son hypocrisie. L'homme extraordinaire qui faisait de grandes choses et de grands crimes, toujours au nom de Dieu ; qui appuyait sur ses victoires le mensonge de sa mission; qui jeûnait, priait, pleurait devant le peuple; qui avait toujours à la bouche l'Évangile et la gloire de l'Angleterre ; qui , despote dans son pays , humiliait les rois étrangers avec une fierté toute républicaine; ce fourbe, d'une conduite si haute et si ferme , cet imposteur qui paraissait si convaincu , ce Mahomet du Nord et de la scolastique , ce génie puissant et inégal , mêlant tous les contrastes de grandeur et de trivialité , de raison hardie et de singularité fantasque , Cromwell , enfin, par tous les accidents de sa fortune et de son caractère, était un héros assorti , pour ainsi dire , à l'imagination sublime et bizarre de Milton. Il devait à la fois l'inspirer et le dominer.
Il est juste, au reste, de remarquer une sorte de candeur et de courage jusque dans les flatteries que Milton
adresse k Cromwell tout-puissant : « Respecte, lui disait- « il , l'attente qu'on a fondée sur toi ; respecte la présence « et les cicatrices de tant de vaillants hommes, qui , sous « tes ordres , ont combattu pour la liberté ; respecte les « mânes de ceux qui ont péri; respecte l'opinion des « autres peuples, et les grandes idées qu'ils se forment •< de cette république , que nous avons si glorieusement « élevée , et qu'il serait si honteux de voir disparaître. » En même temps il le suppliait de rétablir la liberté de la presse : mais , le jour même où cet écrit fut présenté au protecteur dans son palais de Windsor, un des amis les plus chers de Milton et l'un des républicains les plus désintéressés , Overton , était conduit à la Tour ; et les républicains pouvaient apprendre quel maître ils s'étaient donné.
Milton vécut dans l'exercice obscur de son emploi : l'inlirmité qui le privait de la vue l'éloignait du monde ; son mérite était peu connu ; son génie poétique n'était point soupçonné de Cromwell et de ses confidents ; et il ne les aurait guère intéressés, A. l'occasion d'un traité de commerce qui se négociait à Londres entre la Suède et l'Angleterre , Whitelocke se plaint , dans ses Mémoires , qu'un certain Milton , chargé de traduire en latin le texte du traité, avançait fort lentement , parce qu'il était vieux et aveugle. Whitelocke était un politique habile, un des premiers conseillers de Cromv^^ell : il se croyait sans doute fort supérieur au vieux secrétaire aveugle qu'il désigne si légèrement ; et cependant Whitelocke , et
tous les négociateurs , tous les conseillers d'État , tous les hommes importants de cette époque , ont laissé bien peu de souvenirs, tandis que la gloire de Milton remplit le monde ; mais parmi ses contemporains , haï des uns, dédaigné des autres , il portait doublement la peine des services où il avait abaissé son génie.
Après la perte de sa première femme , qui lui laissa trois filles , Milton avait épousé une personne jeune et belle , qui mourut la seconde année de son mariage , et dont il a célébré la mémoire dans quelques vers d'une admirable douceur. Privé d'un appui également nécessaire à son cœur et à ses maux , il se maria de nouveau à une femme vertueuse, dont les soins adoucirent sa vieillesse. Alors seulement, et vers la fin de la dictature de Cromwell, il paraît qu'il commença son poème ; et, par un mélange assez bizarre, il travaillait en même temps à la composition d'un dictionnaire latin , et à une histoire d'Angleterre. Mais la mort du protecteur vint le distraire. Son àme, qui n'était guérie d'aucune illusion, s'entlamma de l'espérance de voir enfin la république. Il se hâta de publier un écrit intitulé : Moyen prompt et facile cV établir une société libre. Il avait préparé dans le même sens une lettre adressée au général Monk ; enfin il s'occupait d'attaquer encore les abus du clergé. Mais déjà le jeune Richard , vaine ombre de Cromwell, avait disparu ; et les parodies républicaines essayées dans Westminster sous la protection de l'armée , tombaient devant le retour désiré de Charles II.
Un nouveau parlement avait proclamé le roi , et se (chargeait lui-même d'étendre sa sévérité sur les hommes qui s'étaient le plus signalés par leurs attentats et leur animosité contre le trône. La courte durée de la révolution, en rapprochant toutes les scènes de ce drame terrible , et en ne laissant vieillir aucune injure , donnait plus de vivacité à toutes les haines et à tous les désirs de punition et de vengeance. Les insultes si odieuses et encore si récentes que Milton avait proférées contre la royauté , son enthousiasme pour une liberté devenue sanguinaire , ses engagements dans le parti de Cromwell, son apologie du régicide , appelaient sur lui les regards du parlement. Il fut arrêté , le 13 septembre , par ordre extraordinaire de la chambre des communes. Mais on voit, par les registres, que la chambre le fit mettre en liberté deux mois après. On a expliqué l'issue prompte et favorable de cette poursuite par une anecdote touchante et qui mérite d'être vraie. Davenant, poëte ingénieux, qui avait servi dans l'armée royale, étant tombé au pouvoir du parlement, en 1650, courait risque de la vie. Milton , puissant alors , obtint qu'il ne serait pas jugé, et le fit sortir de prison. Davenant, par son crédit à la cour de Charles II , rendit la pareille à Milton , et prépara, dit-on, la décision de la chambre. Une particularité minutieuse , mais singulière , marqua , dans cette circonstance même , et le caractère inflexibje de Milton , et la force des habitudes légales que conservait dès lors l'Angleterre , au milieu des passions politiques.
L'officier des communes qui avait Milton en garde ayant voulu , d'après une de ces traditions d'arbitraire qui ne manquent jamais , taxer son prisonnier, pour quelques frais d'usage , Milton , à peine délivré , porta plainte devant la chambre, et fut renvoyé au comité des privilèges, qui lui rendit justice.
Milton , libre et oublié , poursuivit avec ardeur la composition de son sublime ouvrage. Il avait alors cinquante-six ans. Il était aveugle , et tourmenté de la goutte. Une vie étroite et pauvre , de nombreux ennemis , le sentiment amer de ses illusions démenties , le poids humiliant de la disgrâce publique , la tristesse de l'âme et les souffrances du corps, tout accablait Milton ; mais un génie sublime habitait en lui. Dans ses journées rarement interrompues , dans les longues veilles de ses nuits, il méditait des vers sur un sujet depuis si longtemps déposé dans son âme , et qu'avaient mûri , pour ainsi dire , tous les événements et toutes les passions de sa vie. Séparé de la terre par la perte du jour et par la haine des hommes , il n'appartenait plus qu'à ce monde mystérieux dont il racontait les merveilles. « Donne des yeux à mon âme , » disait-il à sa muse : il voyait en luimême , dans le vaste champ de ses souvenirs et de sa pensée. Les fureurs du fanatisme , l'enthousiasme de la révolte , les tristes joies des partis vainqueurs , les haines profondes de la guerre civile, avaient de toutes parts assailli et exercé son génie. Les chaires des églises d'Angleterre, les salles de Westminster, toutes pleines de
séditions et de bruyantes menaces , lui avaient fait entendre ce cri de guerre contre la puissance , qu'il aimait à répéter dans ses chants , et dont il armait l'enfer contre la monarchie du ciel. La religion indépendante des puritains, leurs extases mystiques, leur ardente piété sans foi positive, leurs interprétations arbitraires de l'Écriture, avaient achevé d'ôter tout frein à son imagination , et lui donnaient quelque chose d'impétueux et d'illimité , comme les rêves du fanatisme.
A tant de sources d'originalité il faut joindre cette féconde imitation de la poésie antique, qui nourrissait la verve de Milton. Homère, après la Bible, avait toujours été sa première lecture ; il le savait presque par cœur, et l'étudiait sans cesse. Aveugle et solitaire, ses heures étaient partagées entre la composition poétique et le ressouvenir toujours entretenu des grandes beautés d'Isaïe , d'Homère , de Platon , d'Euripide. Il avait fait apprendre à ses fdles à lire le grec et l'hébreu ; et l'on sait que l'une d'elles, longtemps après, récitait de mémoire des vers d'Homère qu'elle avait ainsi retenus, sans les comprendre. Chaque jour Milton , en se levant, se faisait lire un chapitre de la Bible hébraïque; puis il travaillait à son poème , dont il dictait les vers à sa femme , ou quelquefois à un ami , à un étranger qui le visitait. La musique était une de ses distractions; il touchait de l'orgue, et chantait avec goût. Au milieu de cette vie simple et occupée, le Parodis perdu, si longtemps médité , s'acheva promptement.
A l'époque de la peste de 1665, Milton, qui avait quitté Londres, fit voir à Elwood, jeune quaker, son admirateur et son ami, une copie complète de son ouvrage, qui était alors partagé en dix chants. Deux ans après, il le vendit pour trente livres sterling, payables à des conditions qui indiquaient la défiance de l'éditeur. Le manuscrit du poëme, soumis à l'épreuve d'une censure minutieusement tyrannique, n'en sortit pas sans difficulté. Un docteur Tomkyns, chargé de cet examen, voulait absolument supprimer le passage admirable et tout poétique où Milton, faisant allusion à une croyance superstitieuse de l'antiquité, compare la splendeur obscurcie de Satan à l'éclipsé du soleil, qui jette vn si- 7iistre crépuscule sur une moitié de la terre, et trouble les monarques de la crainte des révolutions. Enfin l'ouvrage parut ; et ce poëme, devenu l'orgueil de l'Angleterre, n'obtint d'abord aucun succès. Le nom de l'auteur était défavorable : le sujet qu'il avait choisi attirait peu l'attention. Les amis du trône et des lois repoussaient le défenseur fanatique du régicide. Les hommes voluptueux et légers qui peuplaient la cour de Cl arles , les beautés célèbres , amusées par les vers galants ou satiriques des Roch ester et des AValler, et par les comédies licencieuses de Wicherley, ne pouvaient éprouver que du dédain et de l'ennui pour un sujet si grave et un poëme si triste. Le frivole athéisme qui avait succédé aux fureurs des puritains, l'élégante corruption qui était alors une mode et presque un devoir,
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jetaient une sorte de dérision sur des chants religieux ; et le poëte avait contre lui les préventions du vice, comme celles de la vertu.
Samuel Johnson, d'ailleurs sévère pour Milton, a voulu prouver qu'on avait exagéré la froideur de l'accueil que reçut le Paradis perdu : il allègue le suffrage de Dryden , qui s'en déclara l'admirateur. Mais , en dépit de ce suffrage , le génie de Milton fut méconnu par le public ; et son poëme resta sans lecteurs. Milton poursuivit ses travaux , et publia, quelques années après , un Abrégé de l'Histoire d'Angleterre, remarquable par la simplicité, et la tragédie de Samson, mêlée de chœurs, à l'imitation de l'antiquité. On sent dans cette pièce que le poëte aveugle et malheureux se met involontairement à la place de son héros, et souffre de toutes les douleurs qu'il exprime. C'est lui-même qu'il représente captif, pauvre, aveugle, et jouet de ses ennemis. Milton avait eu la pensée de mettre en tragédies un grand nombre de traits de l'histoire sainte. La tragédie de Samson fait peu regretter qu'il n'ait pas suivi ce dessein : elle manque à la fois de régularité et de mouvement dramatique. C'est une longue déclamation, où brillent quelques éclairs de génie. Ce génie ne reparaît plus dans le Paradis reconquis, poëme en quatre chants, que Milton composa comme une suite à son grand ouvrage, et qui tomba d'abord dans l'oubli profond où il est resté. Milton revint alors à ses travaux d'érudition et à sa passion pour la controverse. L'année qui précéda sa
mort, il publia une logique nouvelle d'après la méthode de Ramus, et un traité sur la vraie lielifjion, l'hérésie, la tolérance , et sur les moyens de prévenir les progrès du papisme. Ainsi cette passion de controverse qui avait possédé sa jeunesse, le suivit jusqu'à sa dernière heure; et ce qu'il y a de plus sublime dans l'enthousiasme et de plus gracieux dans l'amour , la peinture du ciel et de l'Éden, semble luire comme un rayon passager sur cette vie toute plongée dans les noirs débats de la scolastique et de la guerre civile.
Milton , dans la dernière année de sa vie , réunit et publia quelques poëmes de sa jeunesse, et quelques lettres écrites en latin. Il mourut le 10 novembre 1674, à l'âge de soixante-cinq ans. Cette année, parut une seconde édition du Paradis perdu, avec quelques changements laissés par l'auteur, et une division nouvelle en douze livres. L'ouvrage fut réimprimé sous cette forme en 1678 , et commença dès lors à devenir plus populaire ; il trouva quelques célèbres admirateurs. En 1688, on en publia une autre édition sous les auspices de Sommers ; et , quelques années après , Addison prouva méthodiquement, dans le Spectateur, ce que beaucoup de gens commençaient à soupçonner, c'est-à-dire que Milton était un génie auquel il n'avait manqué que le climat et la langue d'Homère. Il montra même que les grandes idées de la religion lui avaient donné une nouvelle espèce de sublime, qui souvent le place au-dessus de tout parallèle ; et il osa dire que, si l'on refusait à cet ou-
vrage le nom de poëme épique, il faudrait l'appeler un poëme divin. L'Angleterre, si orgueilleuse de tout ce qu'elle produit , se vanta de son Milton comme de son Shakspeare. Cet enthousiasme, justifié par de véritables beautés, ne fit que s'accroître. Un écrivain écossais, Lauder, eut la maladresse et la mauvaise foi d'accuser JVJilton de plagiat, en produisant, à côté de quelques vers que ce grand poète avait imités du jésuite allemand Mazenius , d'autres vers extraits d'une mauvaise traduction latine du Paradis perdu. L'Angleterre se souleva d'indignation : le faussaire fut solennellement convaincu; et l'on admira plus que jamais le génie original de Milton.
il est certain que Milton , dont l'imagination était nourrie par une immense lecture, a jeté dans son poëme une foule d'imitations et de souvenirs. De même que l'on peut remarquer dans Homère une connaissance singulière de tous les objets naturels , Milton possédait au plus haut degré la scie-nce des livres ; et il y puise quelquefois sans réserve et sans goût. Mais il n'en reste pas moins un génie créateur. Les idées de l'homme sont si peu variées, que presque toujours l'originalité est seulement l'expression la plus heureuse et le sentiment le plus vif de ce qu'ont éprouvé les autres hommes. D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, les premières notions du sujet choisi par Milton étaient, de son temps, une des idées les plus communes et les plus familières à tous les esprits. Le puritanisme religieux et politique
en avait fait un objet perpétuel d'allusions. Les poètes latins, qui s'exerçaient dans les collèges et dans les cloîtres, traitaient de préférence ce texte sacré. Que Grotius, que Taubmannus aient, avant Milton, pesamment effleuré quelques parties de son sujet, ce sujet n'en est pas moins devenu la conquête exclusive du grand poète qui l'a saisi et pénétré tout entier; et autant il était avant lui vulgaire et rebattu, autant il est devenu, sous sa main, sublime et nouveau.
Ainsi considéré , ce sujet paraîtra le plus grand que l'imagination ait eu jamais à choisir : il a pour premier caractère d'embrasser l'intérêt , non pas d'une famille ou d'un peuple , mais de l'humanité entière ; sorte de grandeur que l'imagination ne trouve dans aucune autre épopée. Addison a tort de vouloir admirer Milton par les règles et l'autorité d'Aristote. Ce qui constitue le Paradis perdu , c'est précisément le défaut de ressemblance avec tout modèle connu. Tandis que les autres poèmes sont fondés sur le mélange du merveilleux et de l'historique , le poème de Milton ne sort pas un moment des vastes limites du merveilleux chrétien. Soit que le poète habite les ténèbres ou la lumière de ce monde mystérieux , il faut que tout ce qu'il raconte soit créé par l'imagination et soutenu par elle. Le travail de son esprit , dans ce sujet tout idéal , ressemble à ce qu'il a lui-même admirablement décrit , au vol fantastique de Satan à travers les espaces du vide. Un essor si périlleux n'est pas , à la vérité , sans chutes et sans écarts. Les dé-
fauts du chantre du Paradis perdu sont grands , et le lecteur français doit en être plus blessé qu'aucun autre. Ce n'est pas que Milton présente fréquemment des traits de ce naturel bas et effréné qui heurte dans Shakspeare. Sa muse savante et mystique toucherait plutôt à l'autre extrémité du mauvais goût. Shakspeare, dans les élans de son cœur, lire parti de son ignorance. Il invente hors des règles et des faits qu'il ne sait pas. Il paraît d'autant plus neuf qu'il est plus inculte. C'est au contraire d'un amas de science et de souvenirs que Milton fait jaillir son originalité. Il est d'autant plus neuf que son imagination chargée de connaissances a fermenté par l'étude, et ({u'elle invente au delà de toutes les pensées humaines qui lui sont présentes. Mais l'abus est à côté de cette richesse : des suppositions bizarres et superflues , de fastidieux détails de géographie , de mythologie , des subtilités de controverse; çà et là d'insipides plaisanteries; quelquefois une foule d'expressions techniques et un défaut absolu de poésie : voilà ce qui obscurcit le génie ■ de Milton , et diminue le ravissement qu'inspire d'abord son magnifique ouvrage.
Quoi qu'en dise l'ingénieux Addison , l'idée de rapetisser les démons pour les faire siéger à l'aise dans une espèce de parlement infernal est une ridicule fiction; et l'épouvantable fiction du Péché et de la Mort renferme plus d'horreur que de génie. La Mort , qui lève la tête pour respirer l'odeur des cadavres futurs, est une atrocité anglaise, surchargée de mauvais goût italien. Les
anges révoltés tirant du canon dans le ciel , Dieu prenant un compas pour circonscrire l'univers , les diables changés en serpents pour siffler leur chef, sont des inventions plus capricieuses que grandes. On ne peut nier non plus que Milton ne soit médiocrement inspiré dans le langage qu'il prête à Dieu , et qu'il ne le fasse souvent dogmatiser en théologien . Enfin , et ce défaut paraîtra plus grave, son poëme, qui n'offre que deux personnages réels, et qu'un seul événement humain, ce poëme, soutenu longtemps à force de génie , tombe au dixième chant, aussitôt après la désobéissance du premier homme; et les deux derniers livres ne sont plus qu'une déclamation fatigante , mêlée de traits admirables.
Peut-être aussi manque-t-il au poëte anglais quelque chose qui n'a été donné qu'aux heureux génies de la Grèce et de l'Italie , et qui ressemble à l'horizon limpide et pur dont ils étaient environnés. Peut-être dans ses mains la lyre hébraïque , appesantie par les cieux monotones du Nord , rend-elle des sons plus tristes et plus sourds. Et toutefois, quels jets de lumière, quelle poésie de l'Orient brillent à travers ces nuages et les colorent d'un éclat céleste ! On a souvent admiré qu'un poëte d'un génie si fier et si sombre ait excellé dans les peintures gracieuses. Cette alliance des images douces et terribles n'est pas cependant particulière à Milton. C'est le caractère même de l'inspiration poétique : c'est la source de l'intérêt et de la variété. Depuis Homère jusqu'à Danle, depuis le Tasse jusqu'à Racine , l'àme du vrai poëte a
308 MILTÛN.
toujours mêlé ses tons divers. Mais comme jamais les contrastes ne furent plus marqués, jamais l'art dupoëte n'étonna davantage.
Toutefois , ce n'est pas dans la description même de l'Eden que Milton se montre le plus admirable. Ses images ne semblent pas saisies d'original sur le modèle vivant de la nature , pour être ensuite élevées par l'imagination jusqu'à l'idéal : il décrit d'après les livres. Cette fois, sa mémoire le gêne au lieu de l'enrichir. Le délicieux Éden est pour lui la vallée d'Henna , témoin des larmes de Proserpine ; et les fleurs de la poésie antique en font toute la parure. Mais Adam et Eve, leur nature fragile et presque divine , leur amour qui fait une partie de leur innocence, l'inexprimable nouveauté de leurs sentiments et de leur langage , cette création est toute au poète anglais. La muse épique n'avait rien inventé de semblable. Malgré le génie de Virgile et les pleurs dont saint Augustin s'accuse, Didon mourante n'égale pas ce tableau chaste et passionné. L'amour conjugal, retracé par Homère, n'atteint pas à cette pureté sublime. Ici la passion est la vertu même ; et la volupté semble un des biens célestes que l'homme a perdus.
Confident du charme prodigieux attaché à de telles images , Milton a su varier et prolonger les scènes d'un drame si admirablement simple. 11 ne lui suffit pas d'avoir montré dans l'éclat de leur beauté , dans l'innocence de leur tendresse , ces deux créatures nouvelles ; il ne lui suffit pas d'avoir achevé ce tableau de pureté , de
gloire et de bonheur, par le contraste d'un témoin invisible échappé de l'enfer, et tout ensemble jaloux et presque attendri de la félicité qu'il vient détruire. Après avoir fait succéder à ces couleurs naïves et gracieuses les gigantesques images du combat céleste et le spectacle sublime de la création , le poète , dans le récit que le premier homme fait à l'ange Raphaèl , ramène la peinture d'Adam et d'Eve sortant des mains du créateur ; il arrête lentement l'imagination charmée sur ce premier amour naissant avec la vie ; et il semble recueillir avec un soin religieux toutes les traces du suprême bonheur qui va disparaître. Ce fatal dénoùment du poème lui inspire encore des images , non plus animées d'une grâce majestueuse comme l'innocence, mais embellies d'une grâce touchante , comme la faiblesse unie à la beauté. Rien ne surpasse en pathétique la douleur d'Eve coupable et le pardon mutuel des deux époux. On raconte que le poète a consacré dans cette scène un trait de sa vie, sa réconciliation avec sa première femme. Le génie n'est jamais mieux inspiré que par les sentiments dont il a souffert.
Milton , d'ailleurs , ne s'interdit pas des allusions plus directes à lui-même et à ses malheurs : l'invocation à la lumière que ses yeux ne voient plus ; la prière à Uranie, pour qu'elle daigne visiter sa demeure solitaire et inspirer ses chants dans la nuit ; le morceau si poétique où il se représente tombé dans de mauvais jours, parmi des langues tnaiwaises, entouré de périls et de ténèbres.
seul et redoulani le destin d'Orphée; toutes ces digressions forment une des plus grandes beautés du Paradis perdu, et l'une de celles qui rapprochent le plus de notre nature ce poëme trop continuellement idéal. Ce n'est pas que dans l'invention des personnages surnaturels , Milton n'ait montré une grande profondeur de génie, et surtout qu'il ne prête à leurs discours une admirable éloquence et une vérité relative, telle que l'imagination peut la concevoir. Satan est un des chefs-d'œuvre de l'invention poétique. Ce réveil de l'orgueil foudroyé, ce désespoir incapable de remords , cet amour du mal accepté pour consolation et pour vengeance ; enfin, l'hypocrisie, dernier trait d'une âme infernale, forment un tableau sublime d'horreur et de génie.
Quel que soit le peu d'intérêt qui s'attache à tant d'autres êtres fantastiques, dont Milton crayonne des portraits arbitraires, la plupart de ces portraits, comme types d'une passion ou d'un vice, sont d'admirables allégories ; et , malgré les deux vers de Boileau qui s'appliquent si bien à Milton :
Et quel objet enfin à présenter aux yeux ,
Que le diable toujours hurlant contre les deux !
il faut avouer que , dans ces discours infernaux , l'expression poétique est portée à un degré de force et d'énergie qu'aucune langue n'a peut-être égalé. Un écrivain célèbre reproche à Milton de n'avoir pas complété l'image de l'enfer, en mettant la division et la
guerre parmi les anges rebelles, comme l'a fait Klopstock dans une belle fiction de sa Messiade. Mais dans le plan du poëme anglais , rien n'est plus terrible que cette concorde du crime : elle accroît l'horreur des lieux qu'il habite. Milton avait approché ces niveleurs, qui couvrirent de sang l'Angleterre; il avait vu ces âmes obstinées , féroces avec fanatisme , profondément unies par la haine : il les avait vues , et l'empreinte en restait sur son génie; elle se communiquait involontairement à ses tableaux , et mêlait à toutes les images de terreur et d'effroi la fureur unanime et l'invariable complicité d'une faction.
Les ressources que le poëte a d'ailleurs puisées dans son génie, pour peindre le séjour infernal, sont au rang des plus étonnants efforts de l'imagination humaine. Un critique anglais a dit que Milton avait connu sa force, en choisissant un sujet où l'esprit ne peut rien hasarder de trop , et où l'exagération est impossible. En effet , voyez , au premier chant , les voûtes de l'abîme s'ouvrir, et, à travers les ténèbres visibles, Satan apparaître sur l'étang de feu , avec la splendeur éclipsée d'un archange. Jamais poëte n'a osé, dès l'abord, saisir l'imagination par de si grandes fictions. Cet enthousiasme anime tout le premier chant; il se soutient dans le second par l'éloquence et la variété des discours. Il devient plus merveilleux dans le récit du voyage de Satan à travers le chaos , l'une des inventions où l'emploi de la langue humaine paraît le plus étonnant. L'inspira-
tion s'élève et monte à son plus haut degré , en approchant d'Éden , où le beau feu du poëte s'épure sans s'affaiblir, et jette une si douce lumière.
Si les autres parties du poème égalaient les cinq premiers chants , si ces ailes de feu soutenaient toujours le poëte, l'imagination n'aurait rien produit de plus grand que le Paradis perdu. Et même, quelles que soient les langueurs et les disparates qui se fassent sentir dans le reste de l'ouvrage , il règne un genre de beauté qui rachète toutes les fautes : c'est le sublime. Nul poëte, depuis Homère, n'a eu plus de ce vrai sublime qui consiste , soit dans la magnificence et la splendeur des images , soit dans le plus haut degré de grandeur et de simplicité réunies. Sans doute les livres saints ouvraient à Milton une source abondante et facile. Mais il semble plutôt inspiré qu'enrichi par ce qu'il emprunte ; et l'on voit que son génie tendait naturellement au grand et au sublime. Sous ce rapport, le Paradis perdu fournirait des exemples pour un traité tel que celui de Longin.. Comme le style ne se sépare point du génie même de l'écrivain, on conçoit sans peine les différents caractères du style de Milton : il est hardi, nouveau, majestueux, excessivement poétique , quelquefois d'une extrême simplicité , et quelquefois bizarre , pénible et prosaïque. La recherche des termes vieiUis , l'imitation des tours hébreux et helléniques lui donnent quelque chose d'antique et de solennel, qui convient à l'inspiration du barde sacré. Les règles vulgaires du langage y sont par-
fois violées. Notre langue, dit Addison , yïeWiwsfl/Y sous son génie; et Johnson va jusqu'à dire que du mélange de tous les idiotismes étrangers qu'il emprunte , Milton s'est formé une espèce de dialecte babylonieri. Mais ce dialecte est celui d'un homme de génie ; il abonde en expressions d'une inimitable énergie , et quoique modifié sur le modèle des langues étrangères , il tient aux racines de la langue anglaise, qui nulle part ne paraît plus pompeuse et plus forte.
Cette influence des langues anciennes se fait sentir aussi dans la versification de Milton , non-seulement par la suppression de la rime, liberté que la mesure et l'accent du vers anglais favorisent , mais surtout par les coupes suspendues, les mots rejetés, les longues périodes , et une marche généralement conforme au vers grec ou latin. Ces caractères étaient assortis à son sujet ; et l'absence de la rime , que Pope lui reprochait , semble donner à son poëme un tour plus fier et plus libre. Les Anglais ont loué son harmonie ; et l'on peut remarquer souvent dans ses vers un soin curieux de tempérer l'âpreté des sons anglais par des noms propres d'origine itaUenne, Un critique habile* lui reproche cependant d'avoir manqué souvent à cette harmonie première et véritable , qui reproduit dans les sons le caractère des idées , et qui est , pour ainsi dire , l'accent de la pensée. On aperçoit, dans le Paradis perdu, des traces fré-
> Tke Rambler, v. 3.
quentes de fatigue et de négligence , qui peuvent expliquer ce défaut particulier , dont un étranger n'est pas juge. Ce n'est pas en vain, sans doute, que le poëte, aveugle et malheureux , se plaignait d'être engourdi par le froid du climat et des ans. Il avait commencé tard son grand ouvrage : il se hâtait de finir; et quand l'inspiration lui manquait , il laissait tomber ses vers , que son siècle n'examinait pas.
Voltaire fut le premier qui fit connaître en France le poëme de Milton : il le jugea avec son goût exquis et moqueur; et il en traduisit quelques vers, du style d'un poëte. Dupré de Saint-Maur, longtemps après, fit paraître une traduction en prose du Paradis perdu. Le sage Rollin, sur cette version incomplète, mais élégante, conçut pour le poëte anglais une admiration qu'il a exprimée dans le Traité des Études. Racine le fils, qui d'abord avait mis en vers faibles quelques passages de la traduction de Dupré de Saint-Maur, sentit le besoin d'étudier le poëte dans sa langue ; et ce travail produisit une traduction du Paradis perdu , qui est fidèle , écrite avec goût, et accompagnée de notes instructives. D'autres traductions estimables ont paru de nos jours; mais le monument qui a naturalisé parmi nous la gloire et le génie du poëte anglais , c'est la traduction en vers de Delille. Nulle part Delille n'a montré un plus riche et plus heureux naturel , plus d'originalité, de chaleur et d'éclat. Les négligences , les incorrections même abondent, il est vrai , dans cet ouvrage , écrit avec autant de prompti-
MILÏON. 315
tude que de verve. Le caractère antique et simple de l'Homère anglais disparaît quelquefois sous le luxe du traducteur. Ce n'est pas toujours Milton : mais c'est toujours un poète. La vie de Milton a été écrite en anglais par Philips, son neveii , par le célèbre Johnson , et plus récemment par Hailey. On attribue, sans fondement, à Mirabeau un écrit sur Milton, publié en 1791, et qui n'est qu'un pamphlet démagogique, et une apologie assez peu voilée du régicide. L'auteur y traduit, par fragments , les traités politiques de Milton , qu'il propose à l'admiration. Malgré le pédantisme du style , et l'absurdité fréquente des raisonnements, ils sont en effet remarquables par un tour mâle et vigoureux. On conçoit à toute force que le génie violent et passionné qui les écrivait, soit devenu le sublime auteur du Paradis •jperdu. Mais la postérité, laissant ces diatribes dans l'oubli qu'elles méritent, ne cherche Milton que dans son poème, qui fait un éternel honneur à l'esprit humain. Les œuvres de Milton contiennent encore , sous le titre de Papiers d'Etat , le recueil des lettres diplomatiques qu'il rédigea comme secrétaire du parlement et du protectorat , et quoique cette correspondance ne renferme guère , suivant l'usage , que des mensonges officiels exprimés cette fois en beau latin , elle n'est pas sans intérêt pour l'histoire , et fait connaître l'audace altière et l'activité qui caractérisaient le despotisme de Cromwell.
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La poésie anglaise , si neuve et si libre dans Shakspeare , si savamment originale dans Milton , si facile et quelquefois si brillante sous les pinceaux de Dryden , a donné , dans les beaux ouvrages de Pope , l'exemple de cette élégance ingénieuse et noble , de cette pureté de formes que l'on a nommée le goût classique , et qui fut longtemps le goût français. Après avoir senti les créations immortelles de Shakspeare , après avoir étudié le sublime du génie anglais , dans ce grand poète né de lui-même , barbare et puissant comme son siècle , après avoir contemplé cette âme poétique de Milton , où l'enthousiasme était sans cesse nourri par les études et les souvenirs , on peut goûter encore les chefs-d'œuvre artistement travaillés de ces talents plus timides qui brillaient au milieu d'une civilisation plus avancée. On voit dans leurs écrits moins le génie personnel d'un homme que le savoir d'une époque; leurs idées semblent un produit artificiel de la vie sociale. Mais si quelquefois ils reviennent à la nature par des accès d'humeur, s'ils ont les caprices d'une imagination froissée par le monde, alors un intérêt de surprise et de nouveauté s'attache à
leurs ouvrages polis avec tant de soin : tel fut Pope , le plus correct des poètes anglais , et cependant original.
Pope (Alexandre) naquit k Londres, le 22 mai 1688 , d'une famille catholique fort zélée pour la cause des Stuarts. De trois frères qu'avait eus sa mère, fdle d'un gentilhomme du comté d'York , l'un avait péri en combattant pour Charles P', un autre était demeuré jusqu'à sa mort au service de ce prince, et le dernier, ayant émigré pendant l'usurpation de Cromwell , était devenu officier général en Espagne.
L'année même de la naissance de Pope , ses parents quittèrent le séjour de Londres , et vinrent se retirer, loin des affaires , à Binfield , dans la forêt de Windsor.
Son père , longtemps occupé de banque ou de commerce, avait vendu tout ce qu'il possédait ; et, ne voulant pas se fier au crédit du nouveau gouvernement , il mit dans un coffre vingt mille guinées , et vécut tranquillement sur ce petit trésor, qu'il entamait chaque année. Entourée des soins les plus tendres , l'enfance du jeune Pope fut très-faible et très-délicate ; sa voix avait une singulière douceur; on l'appelait \q petit rossignol. 11 se montra studieux dès qu'il sut lire. Il apprit lui-même à écrire , en imitant d'abord les caractères des livres imprimés ; et il garda toute sa vie cette petite science, qu'il possédait dans une singulière perfection , quoique son écriture vulgaire, si l'on peut parler ainsi, fût assez mauvaise.
Vers l'âge de huit ans , il fut mis en pension chez un
piètre catholique , qui , par une méthode que l'on ne suit pas assez , lui donnait en même temps les premières notions du grec et du latin. Le jeune élève lisait aussi dans sa langue les versions poétiques d'Homère et d'Ovide. Il profita beaucoup , et fut bientôt après envoyé dans une école à Twyford, près de Winchester, et ensuite dans une autre école à Londres même , à l'entrée d'Hyde Park. Étant allé de là quelquefois au spectacle , il compila lui-même une espèce de drame tiré de la traduction de V Iliade d'Ogylby, et mêlé de ses propres vers ; il fit représenter cet essai par ses camarades , avec le secours du jardinier de la maison, qui remplit le rôle d'Ajax.
Boileau , dans son enfance , avait également composé une tragédie avec des lambeaux de romans chevaleresques ; et malgré cette précoce ambition , ni Tun ni l'autre poète n'était né pour le théâtre.
' Rappelé à Windsor, dès l'âge de douze ans , le génie naturel de Pope et son penchant pour la poésie achevèrent seuls , au milieu des inspirations de la campagne et de la solitude , une éducation plutôt faite par les livres que par les maîtres. Pope disait lui-même qu'il ne pouvait se souvenir du temps où il avait commencé à faire des vers. Son père , plus indulgent que ne l'avait été le père d'Ovide, encourageait un instinct poétique qui n'était pas moins irrésistible que celui du poète romain , et qui sans doute n'aurait pas cédé davantage à la contrainte. Le bon gentilhomme, sans être lui-même fort lettré, indiquait à son fils de petits sujets de poème, lui
faisait plus d'iiiie t'ois retouclier son ouvrage, et lui disait enfin , pour grand et dernier éloge , qu'il avait fait là de bonnes rimes.
Quelque minutieux que soient ces détails, ils expli- (juent peut-être comment le génie poétique, ainsi préparé , excité dès l'enfance, produisit dans Pope cette maturité précoce , et cette science des vers qui marquèrent ses premiers ouvrages, et que l'on retrouve dans une ode sur la solitude, qu'il écrivit dans sa douzième année. L'étude des modèles anglais et de la littérature latine se mêlait à ces jeux poétiques. II s'exerçait àimiter, et quelquefois à corriger, à remanier, à reproduire sous une forme plus correcte et plus élégante , des vers du vieux Chaucer, ou de quelque poëte brillant et négligé , comme Rochester. Ce genre de travail , ce goût d'exactitude et de pureté , singulier dans un enfant, ne semblait-il pas déjà révéler le caractère du génie de Pope , et cette manière d'écrire plus savante qu'inspirée, plus habile que féconde , plus faite pour imiter avec art que pour s'appliquer heureusement à des compositions originales?
Cette étude attentive , et ce soin prématuré de la correction et de l'élégance, produisirent des ouvrages doublement remarquables par la perfection du style et par l'âge de l'auteur. Les essais de traduction et les pastorales, l'un des premiers fruits de sa jeunesse , ne portent presque aucune trace d'inexpérience : c'est la maturité d'un poète, mais ce n'est pas la mollesse heureuse et le divin naturel de Virgile ; Pope n'y parvint jamais.
Cependant, poëte déclaré dès l'âge de seize ans, il vint quelquefois à Londres , et se lia d'amitié avec plusieurs beaux esprits du temps , qui lui donnèrent d'utiles conseils , et surtout des louanges, dont sa vanité était insatiable. Il fut accueilli par l'élégant et l'ingénieux Congrève ; et il devint le confident de Wycherley, auteur comique plein de verve , qui , dans sa jeunesse , avait été l'amant de la duchesse de Portsmouth à la cour de Charles IL
Le jeune poëte revoyait sévèrement les ouvrages du vieux et libre Wycherley, auquel il ne pouvait apprendre la correction et la décence. Il recherchait en même temps l'amitié de Walsh , le plus habile critique de cette époque. Il avait encore pour ami un gentilhomme nommé Cromw^ell , et sir Trumball , ancien ambassadeur à Constantinople, qui s'était retiré à Windsor. Il les entretenait de ses lectures et de ses vers ; car il paraît n'avoir eu guère d'autre pensée. Il étudiait sans cesse les anciens, depuis Homère jusqu'à Stace , qu'il appelle le meilleur versificateur latin après Virgile ^ Son admiration alla même jusqu'à traduire le premier livre de la Thébaïde, quoiqu'il relevât dans ce poème beaucoup d'hyperboles , d'extravagances, et même des fautes de géographie. Il avait appris l'italien et le français , étudiait La Rochefoucauld, et admirait fort l'harmonie de Malherbe. Quatre pastorales qu'il avait faites à seize ans furent le premier
' « The best versitier, next Virgil. » Pope's Letter XVII.
ouvrage qu'il publia. Dans la même année, en 1709, il mit au jour V Essai sur la Critique,T^oème qui ne vaut pas l'Art Poétique de Boileau, mais production étonnante par la force de sagacité , la justesse et le goût qu'elle suppose dans un poëte de vingt ans : là aussi se montraient cette amertume de satire, ces haines personnelles et violentes contre les niauvais auteurs , dont Pope fut toujours animé, et qui firent l'agitation et le chagrin de sa vie.
Né avec une constitution faible et maladive, plongé dès l'enfance dans les livres et l'étude , n'ayant guère connu que les émotions de la vanité poétique, Pope contracta de bonne heure une sorte d'irritabilité inquiète et jalouse. Il était de taille très-chétive , presque bossu, et s'appelait lui-même laplus petite chose humaine qu'il 7j eût en Angleterre. Ces désavantages naturels lui attirèrent souvent de grossiers sarcasmes , mêlés à des critiques littéraires; son humeur s'en aigrissait encore. Presque autant persécuté que Voltaire par les injustices de la satire, il en souffrit, et s'en vengea de même.
L'époque de Guillaume 111 et de la reine Anne , au milieu des luttes de la liberté publique , avait rendu cependant , à tous les arts de l'esprit , un intérêt que la vive préoccupation de la politique ne leur laisse pas toujours : de grands talents s'élevaient à la fois , et étaient assez également distribués entre les deux partis rivaux. Dryden n'était plus, mais Swift faisait la gloire et la force
du parti des Torys , qu'il défendait avec une véhémence toute républicaine. L'élégant , le correct Addison , qui semblait né pour être un académicien du siècle de Louis XIV, combattait dans les rangs desWhigs, avec une amertume ingénieusement tempérée et une ironie d'homme de cour. Des écrivains diversement célèbres se réunissaient autour de ces chefs, Arbuthnot, Steele , Gongrève , Gay, Walsh , et beaucoup d'autres.
Pope , qui par sa religion était , pour ainsi dire , Tory de naissance , resta cependant assez impartial entre les deu.v opinions qui se disputaient le bonheur de l'Angleterre et le plaisir do la gouverner. La passion exclusive de la poésie , et peut-être aussi trop d'indifférence ou trop peu de lumières sur les intérêts publics , favorisaient en lui cette modération , qui semblait peu d'accord avec son caractère. Probablement il inclinait pour les AVhigs ou pour les Torys , suivant qu'il était plus ou moins blessé par les jugements littéraires de l'un ou de l'autre parti.
Le Speotateur, écrit dans l'intérêt des Whigs alors au pouvoir, célébra les premiers ouvrages de Pope, et même publia dans ses feuilles l'églogue sacrée du Messiah, qui suivit de près le poème sur la critique. Les beaux vers à la mémoire d'une femme infortunée , le joli poème de la Boucle de Cheveux enlevée, le poème de la Forêt de Windsor, l'épître d'Héloïse, se succédèrent promptement , et marquèrent la place de Pope au premier rang parmi les poètes anglais.
En 1710, le pouvoir était passé tout à fait dans les mains des Torys ; et le brillant ministère d'Oxford et de Bolingbroke favorisait les lettres par goût et par calcul. La cour même d'Angleterre , cédant à cette inclination secrète qui la reportait vers les exemples du siècle de Louis XIV, songeait à former une académie , sur le modèle de celle qu'avait fondée Richelieu. Swift avait esquissé le plan de cette réunion savante , et Pope était désigné parmi les hommes qui devaient en faire la gloire. Il était , après Swift , l'homme de lettres le plus estimé par Bolingbroke ; et peut-être ce ministre , dans les projets de son ambition, avait-il compté sur le secours qu'il pourrait tirer de la verve du jeune poëte.
Mais Pope était d'humeur trop capricieuse et trop libre pour s'assujettir aux vues d'un ministre puissant, même son ami , et pour servir un parti , même le sien. Lorsque Addison , en 1713 , pour lutter contre l'ascendant des Torys , voulut donner au théâtre sa tragédie républicaine de Cnton, Pope , par un zèle de littérature et d'amitié, employa tous ses efforts et son crédit de royaliste pour faire jouer cette pièce ; il en composa même le prologue , dans lequel il jeta quelques vers très-conformes à l'esprit de l'ouvrage , et qui s'adressaient aux passions que voulait exciter Addison. « Ici , dit- il , les pleurs coule- « ront pour une cause plus généreuse , des pleurs tels « que les patriotes en versent sur les lois mourantes : le u poëte ordonne à vos cœurs de s'animer de l'antique « ardeur, et demande aux yeux anglais des larmes ro-
« maines'. » Au reste , Bolingbroke lui-même, tout ministre et Tory qu'il était-, affecta de s'associer au zèle de Pope, et d'applaudir les maximes de liberté proférées par Caton.
Cependant Pope , que sa religion éloignait des emplois, et qui n'était pas homme à s'enrichir par la faveur ministérielle, voulut chercher dans son talent une honorable indépendance. A l'âge de vingt -cinq ans, consommé dans tous les secrets de son art, mais averti peutêtre que la gloire d'une grande composition originale lui était refusée, il forma le projet d'une traduction de V Iliade. Si jeune encore, ayant fait presque lui-même son éducation parla lecture, et surtout en s'exerçant à composer des vers, Pope paraissait manquer de quelques-
' «Hère lears shall flow from a more generous cause, Such lears as palriots shed for dying laws : He bids your breasls wilh ancien ardour rise, And calls forlli Roman drops from British eyes. » ' 11 faut remarquer au reste que, malgré la chaleur des partis politiques, jamais en Angleterre, même à cette époque, le pouvoir ne se montra persécuteur pour les lettres , et ne proscrivit l'indépendance des opinions. Le poëte Congrève, fort attaché au parti whig, et ancien ami de lord Hallifax, occupait une place considérable; comme on témoignait un jour quelque crainte pour lui devant lord Oxford , ce ministre, s'indignant d'une pareille idée , répondit avec vivacité :
« Non obtiisa adeo gestamus pcclora Pœni. »
Notre époque ne fournira guère de pareilles anecdotes, et nos hommes d'État ne peuvent s'appliquer la citation de lord Oxford.
unes des connaissances que demandait une si vaste entreprise. Mais une étonnante application d'esprit et une facilité merveilleuse suppléèrent à tout. Les ennemis de son talent avaient publié qu'il ne savait pas le grec ; d'autres insinuaient qu'il était jacobite dans le cœur. Toutefois l'annonce de ce grand projet d'ouvrage fut accueillie par de nombreuses souscriptions de la ville et de la cour. Dans l'intervalle de cinq ans, Pope fournit la carrière qu'il s'était proposée ; et , à l'âge de trente ans, il eut publié cette traduction célèbre, le plus beau monument, peut-être , de la versification anglaise. On admira généralement un si grand travail, où l'immensité de l'entreprise n'avait rien ôté au soin des détails.
Âddison, envieux, quoique honnête homme, devint le détracteur et voulut être le rival de Pope. Il fit paraître, sous le nom d'un poète subalterne, une traduction en vers du premier livre de V Iliade , et la vanta comme un chef-d'œuvre.
Pope se vengea par d'excellentes satires contre le poète devenu ministre ; il accusait son despotisme jaloux, et le représentait comme un sultan qui s'entoure d'esclaves et de muets, et qui croit ne bien régner qu'en étranglant ses frères. Leurs amis voulurent en vain apaiser cette querelle ; Pope, en sortant d'une entrevue ménagée pour réunir les deux poètes, fit des vers contre Âddison et les lui envoya.
Malgré cette caustique amertume dont il donna tant d'autres marques. Pope était singulièrement touché du
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plaisir de la vie champêtre. Il n'avait quitté la forêt de Windsor que vers la fin du ministère tory, à l'époque où le crime tenté par Preston fit remettre en vigueur les lois de surveillance contre les papistes. Sa fortune s'étant augmentée par le succès de sa traduction d'Homère, et les généreuses souscriptions de ses amis, il se hâta de chercher quelque agréable retraite.
En 1718, il acheta cette maison de Twickenham, illustrée comme le Tibur d'Horace, mais due tout entière à l'argent du public , qui vaut mieux que les largesses d'Auguste.
Ayant perdu son père , qu'il avait tendrement aimé, il se retira dans ce charmant asile avec sa mère, qu'il honora toujours d'un soin religieux et dont la vie se prolongea jusqu'à l'extrême vieillesse. Pope, qui n'avait voulu recevoir aucune faveur des ministres torys , fut fidèle à leur disgrâce. En publiant les œuvres de Parnell, son ami, il saisit l'occasion d'adresser à lord Oxford, persécuté par les Whigs, une dédicace en beaux vers.
Après r///«f/p, 'Pope entreprit de traduire V Odyssée; mais la patience et le courage lui manquèrent dans ce travail, et il en abandonna la seconde moitié à deux poètes subalternes, qui versifièrent à sa place. Il est superflu de dire que cette version parut fort inférieure à la précédente. On ne retrouve pas deux fois l'enthousiasme en traduisant.
Las de ce travail, qui fut moins bien accueilli, Pope, avant toujours à se plaindre des critiques et des auteurs.
et , cette fois , étant aussi fort mécontent des libraires , réunit toutes ses animosités dans un poëme célèbre, la Dunciade , naonument de verve satirique, de mauvaise humeur, et souvent de mauvais goût , dans lequel figurent et le journaliste Dennis, et lord Harvey, et le libraire Lintot, et tant d'autres personnages bizarrement assemblés.
Vers ce temps, Pope éprouva un accident qui faillit lui coûter la vie ; passant sur un pont de la Tamise , le carrosse où il était fut précipité dans le fleuve par les chevaux qui s'emportèrent. On retira Pope, en le faisant sortir par la glace brisée de l'une des portières. Voltaire, alors à Londres, lui écrivit avec un vif intérêt, et le visita. Mais Pope, à la fois grave et caustique, ne se plut pas à la brillante gaieté de Voltaire, et le trouva peu religieux.
Pope fit une noble diversion aux nouvelles haines qu'avait excitées la Dunciade, en publiant ses belles épîtres de l'JE'ssoï sur l'Homme, qui furent d'abord admirées, sans que l'on en connût l'auteur ; elles étaient le fruit des entretiens de Pope avec Bolingbroke , ce grand homme d'État, érudit , philosophe, incrédule et jacobite. Bolingbroke , écrivant à Pope , après la publication de la première épîlre, lui rappelle avec beaucoup de grâce les démonstrations philosophiques qu'il avait souvent faites, à la prière du poète, dans son petit jardin de Twickenham : « Champ, dit-il, désormais assez « vaste pour mon ambition ; » et il le félicite de les avoir
si fort embellies par le charme des vers. Pope paya noblement le secours de Bolinj^broke par le magnifique hommage qu'il lui adressait à la fin de la quatrième épître. Ce qui relève encore cet hommage, c'est qu'il s'adressait à Bolingbroke, déchu tout à la fois de ses honneurs et de sa popularité , au moment où , revenu d'un exil injuste, ayant gâté son malheur par des fautes, il perdait aux yeux du public le mérite de ses grandes actions et celui de ses disgrâces.
Bolingbroke , en effet , poursuivi par la haine implacable des Whigs, pour cette paix d'Utrecht d'abord si glorieuse , accusé , peut-être sans motif, d'avoir voulu trahir la maison d'Hanovre , avait fui sa condamnation, et était venu en France fournir des preuves à ses ennemis, en se faisant secrétaire du prétendant, qu'il abandonna bientôt avec de lâches insultes , pour obtenir un rappel humiliant qui le ramenait en Angleterre sans rang politique , sans parti , et même sans persécution .
Dans une respectueuse pitié pour tant de génie et d'abaissement. Pope, voulant rendre à cette grande âme, abattue par ses fautes , la conscience d'elle-même, lui adressa ce pompeux éloge , cette apothéose vengeresse qui termine VEsmi sur l'Homme, et que l'on peut placer au rang des plus beaux vers qu'un noble sentiment ait jamais inspirés à un poète. On peut remarquer même que ce secours si généreux fut la date des nouveaux et heureux efforts de Bolingbrokf^ pour rei)rendre, par .«îes
ouvrages , de l'ascendant sur l'Angleterre , et })Our retrouver l'estime publique à défaul du pouvoir.
Bolingbroke , en effet , ne rentra pas dans la chambre des pairs, d'où il avait été banni par cette espèce de coup d'État légal qui fait un peu de honte à la liberté anglaise ; mais il secoua le joug d'inaction que le rusé Walpole faisait peser sur lui par de fausses promesses. Il éleva dans des écrits publics une voix éloquente contre un ministère astucieux et corrupteur. Il ne fut plus jacobite ou tory, mais citoyen anglais. Repoussé vers la liberté par l'injustice , il défendit avec chaleur tous les vrais principes , tous les droits populaires qu'avaient méconnus les Stuarts. Il donna des leçons d'indépendance aux Whigs eux-mêmes ; et s'il ne renversa pas le pouvoir de Walpole fondé sur la base trop solide d'une servilité vénale, du moins il concourut puissamment à maintenir la constitution et l'honneur public ; il protesta par ses écrits contre la soumission intéressée de la chambre des communes; il exerça constamment et il entretint par l'exercice cette liberté de la presse , sauvegarde de tous les droits, indispensable appui de toute constitution , tellement sacrée pour les Anglais, que dans une administration de vingt ans, Walpole lui-même n'osa jamais y porter la moindre atteinte , et que , ne pouvant l'acheter, il avoua qu'elle était plus forte que lui , et n'essaya pas de la détruire.
Pendant cette lutte difficile et longue, Bolingbroke n'avait pas d'ami plus fidèle, de confident plus intime