‹ Études de littérature ancienne & étrangèreChapitre 14 sur 15 · POP · texte numérisé non relu

POP

que le poëte de ïwickenhani. 11 visitait souvent le modeste asile de l'Horace anglais ; il s'y reposait de la controverse politique par des entretiens de littérature et de philosophie. Dans ces allées irrégulières qu'il appelle luimême la nouvelle Académie , il retrouvait au milieu de quelques amis le feu de son éloquence , et répandait avec profusion le trésor de ses idées et de ses souvenirs.

Pope lui avait consacré dans ce lieu une espèce de monument. C'était à l'extrémité de son jardin, en vue de la Tamise , une grotte formée par la nature et par l'art, traversée par un petit ruisseau, coulant sous une voûte de rocailles et de minerais , d'où pendaient quelques stalactites. Epris de cet asile , le poëte l'a célébré dans une inscription en vers , qui en exagérait sans doute un peu les merveilles géologiques , mais où respire un sentiment profond de gloire et d'amitié.

« Toi qui t'arrêteras aux bords où la vague transpa- •< rente de la Tamise brille comme un vaste miroir dans « l'ombre de cette grotte , dont les voûtes minérales « distillent des gouttes pétrifiées, où des pointes aiguës << de cristal rompent le cours étincelant du ruisseau , où «< des diamants bruts ne rayonnent pas sur la beauté or- « gueilleuse , et des richesses cachées brillent innocem- « ment ; approche, regarde avec soin la nature, viens épier « la mine sans convoiter l'or ; approche, mais avec respect; >< vois , c'est ici la grotte d'Égérie , où noblement pensif «' Bolingbroke s'assit et médita ; où il déroba les soupirs «patriotique^ 4e \yindham mourant, et où la flamme

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« en jaillit dans le cœur de Marchmunt. Que ceux-là, « ceux-là seuls foulent ce parvis sacré qui osent aimer « leur patrie et rester pauvres ! »

L'Essai sur l'Homme suscita contre Pope un nouveau genre de critique. On accusa la philosophie chantée par le poète d'être irréligieuse , au moins dans les conséquences. Par bonheur, le savant et fougueux Warburton, jusque-là censeur assez amer de Pope, s'avisa de prendre parti pour les principes de Y Essai sur l'Homme, et défendit le disciple de Bolingbroke en le couvrant de son orthodoxie théologique et anglicane.

Pope , rassuré par un tel appui , continua , dans quelques épîtres , de s'exercer sur ces problèmes philosophiques auxquels la précision savante et les formes habiles de son style se prêtaient heureusement. On voit même , par une de ses lettres , qu'il avait formé le projet de parcourir, dans plusieurs poèmes , toutes les grandes questions de la métaphysique et de la morale.

Mais sa faible santé, détruite aux approches de la vieillesse, ne lui permit pas de suivre ce grand travail. Le plus cruel chagrin de sa vie fut la perte de sa mère , qui mourut à l'âge de quatre-vingt-treize ans; cet homme, si capricieux et si chagrin, n'avait jamais eu pour sa mère que la plus inaltérable douceur, et l'âge si avancé où elle parvint avait transformé la tendresse de Pope en un culte presque religieux. Son cœur, trop accessible à la colère et à la haine , connut aussi l'amitié. II paraît avoir aimé, de l'affection la plus constante, le

poëte Gay, esprit saye et doux, auteur de plusieurs ouvrages élégants , mais'sans génie. 11 le perdit presque en même temps que sa mère, et ne fit plus que languir, affaibli chaque jour, et découragé par les souffrances de 1 ame et du corps.

Une autre affection qu'il avait éprouvée ne fut pas heureuse. Il aima longtemps une jeune et spirituelle Anglaise , miss Blount ; et les journaux satiriques du temps n'épargnaient pas les allusions sur cette tendresse, qui , sans doute, était fort pure. Dans les derniers temps de sa vie, lorsque Pope était déjà malade d'une hydropisie de poitrine , miss Blount négligea celui qui l'aimait depuis tant d'années. Elle vint enfin, à la prière des amis du poète. Lorsqu'elle parut sur la petite terrasse du jardin au fond duquel Pope était assis , il se leva avec empressement malgré sa faiblesse. Quelques amis s'avancèrent pour recevoir la jeune dame, qui laissa échapper (juelques cruelles paroles sur son étonnement que Pope vécût encore.

Accablé d'infirmités et de vieillesse à l'âge de cinquantesix ans, Pope mourut le 2 mai 1744, pleuré de quelques amis, et surtout de Bolingbroke, dont l'esprit supérieur et l'âme ardente, mobile , capricieuse , paraissent avoir éprouvé pour Pope une affection à peu près invariable.

Pope méritait et sentait l'amitié. Une des dernières paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci : <' Il n'y a « de méritoire que la vertu et l'amitié ; et en vérité , l'a- •< miiié est elle-même une partie de la veilu. » Par son

testament , il disposait de sa fortune en faveur de miss Blount , et léguait quelques livres et d'autres marques de souvenir à ses principaux amis.

Les biographes anglais se sont attachés à nous transmettre beaucoup de particularités minutieuses sur la vie et la personne de Pope. Elles prouvent que ce grand poète fut sujet à bien des petitesses; mais elles n'altèrent en rien l'idée qu'on aime à se former de la droiture et de l'honnêteté de son cœur. Il eut les impatiences et les caprices de l'amour-propre gâté parle succès, l'humeur irritable d'un poète et la malignité d'un homme d'esprit. II vécut avec les grands ; mais il ne porta dans ce commerce ni calcul ni flatterie , et abusa même habituellement , avec tout l'égoisme de la mauvaise santé , des complaisances qu'il trouvait dans le monde, et qui venaient à la fois d'admiration pour son talent et de pitié pour sa frêle existence. On rapporte qu'un jour, dans une réunion à table chez lui , il s'endormit pendant que le prince de Galles , son illustre convive , dissertait sur la poésie. La vie de Pope fut constamment tourmentée par des querelles littéraires ; on s'étonne de trouver parmi ses ennemis la spirituelle lady Montagne, qui, pendant qu'elle voyageait en Orient, lui avait écrit des lettres charmantes. Mais la vanité du poète et sa capricieuse humeur se blessaient aisément.

Lady Montagne se crut désignée par quelques allusions assez obscures, dans une des satires de Pope; elle s'en vengea par une méprisante froideur. Pope , dans

son dépit, l'attaqua dès lors en style de Juvénal ; et, ce

qui peut nous surprendre sans justifier Pope, lady

Montagne répliqua sur le même ton , et accabla le poète

des plus libres sarcasmes sur sa personne et sur sa

taille.

Le déchaînement des ennemis de Pope ne lui épargnait aucune des humiliations de la satire. Il jouissait cependant d'une grande renommée dans le monde , et conservait d'illustres amis. La reine Caroline marqua plus d'une fois le désir de le visiter dans sa retraite; et Pope évita cet honneur. Walpole lui-même respectait dans l'ami de Bolingbroke le plus grand poëte de l'Angleterre ; et l'on assure que ce ministre , qui avait, comme on sait, beaucoup de crédit sur le cardinal Dubois , fit donner un évêché en France , à la recommandation de Pope ; dans tous les cas , au reste , cette recommandation était plus orthodoxe que celle dont s'était servi Dubois luimême pour obtenir le cardinalat.

Le talent de Pope , si pur, si brillant et même si fécond , à l'invention près , semble avoir été mêlé de petitesses, comme son caractère. Uniquement occupé de vers et de style , il tenait note d'un mot , d'une expression : il mettait en réserve le moindre trait heureux qui lui échappait , il ne perdait rien de son temps ni de son esprit. Des critiques ont même prétendu qu'une étude attentive et une adroite imitation de tous les poètes qui l'ont précédé , était la source presque unique de soii talent , et qu'on trouverait à peine dans ses vers , si habi-

lement faits, une expression remarquable qui ne fût dérobée quelque part ; mais peu importe d'où viennent les mots ; le tissu de la fiction fait le grand écrivain ; et l'on ne peut nier que Pope , sous ce rapport , ne se place parmi les premiers modèles du style et du goût. Il appartient beaucoup plus, sans doute , à cette école savante et correcte dont Boileau fut le chef parmi nous, qu'à l'école irrégulière et brillante que Shakspeare a créée sans le savoir : mais la sève vigoureuse du génie anglais anime et colore la sagesse de son style.

Si on le rapproche de Boileau , dans les ouvrages où ces deux grands poètes ont traité des sujets analogues , l'avantage paraît du côté de l'auteur français. Sans comparer VA?'t Poétique et VEsmistir la Critique, c'est-à-dire un chef-d'œuvre et une première ébauche, le Lutrin nous semble avoir plus de feu , de naturel et de poésie que la Boucle de Cheveux enlevée. Les gnomes assez péniblement ramenés dans la fiction du poète anglais ne valent pas la charmante et malicieuse allégorie de la Mollesse; et Pope met en scène de jolies femmes avec moins de grâce et d'enjouement que Boileau n'y met des chanoines. Enfin, la Dunciade, si on l'oppose aux satires de Boileau , est une inspiration de malice et de gaieté beaucoup moins heureuse , et parce qu'elle est plus longue , et parce qu'elle offre moins de force , de finesse et de variété. La satire A mon Esprit vaut mieux , à elle seule , que toute la Dunciade. Il ne semble pas non plus que Pope ait connu au même degré que Bol-

leau cet art d'une louange noble et délicate , cette ingénieuse urbanité de langage qui rehausse même la flatterie.

Mais si le poëte anglais est inférieur quand il veut imiter l'école française du xvii'- siècle , il a , sous d'autres rapports, une incontestable prééminence. L'épître d'if^;loïse à Abailard, par la peinture naïve et libre de la passion, par une sorte de mélancolie amoureuse et mystique , alors nouvelle , et toujours difficile à bien rendre, est une des créations les plus heureuses de la poésie moderne. Dans un genre bien opposé, V Essai sur l' Homme , par le caractère élevé, par le tour philosophique des pensées, par l'application heureuse et neuve de la poésie à la métaphysique , ne fait pas moins d'honneur au génie du poëte anglais : mais le grand titre , le monument du talent de Pope , c'est la traduction de V Iliade , vaste entreprise que dans notre langue Boileau et Racine avaient voulu tenter en commun , et qui les effraya bientôt.

Les critiques anglais ont exalté cet ouvrage , comme un trésor d'éloquence poétique : ils lui attribuent l'honneur d'avoir fixé l'harmonie de leur langue ; ils ont remarqué même qu'il n'existait pas une heureuse combinaison de leur idiome , pas une beauté de style , qui ne fût dans cette version. 11 resterait peut-être à demander si le beau naturel , si la grande simplicité d'Homère s'y retrouvent également. La même question s'appliquerait à y Odyssée, qui, dans quelques parties, n'est pas travaillée par le traducteur avec moins d'art et une élé-

gance moins curieuse. En admettant, comme le veut Johnson, que les progrès du temps, le raffinement des mœurs ne permettaient pas de reproduire tout entier le caractère antique; en convenant que Virgile est moins simple qu'Homère , il resterait encore le regret de voir tous les ornements , tous les artifices de la diction moderne parer cette belle statue grecque , si grande dans sa négligence.

On en conclurait que si la politesse plus raffinée du langage est inévitable , le choix d'un nouveau sujet devient alors nécessaire , et qu'il vaut mieux ne pas traduire , même avec génie , que d'altérer les mœurs et l'expression en gardant les personnages. Les traductions de Pope , et surtout son Iliade, n'en demeurent pas moins un beau monument de l'art d'écrire dans une langue perfectionnée. Toutefois la gloire de Pope , appuyée sur ce grand ouvrage , ne supposant pas le mérite de l'originalité, a subi plus d'une contradiction et plus d'une censure dans la patrie même de ce grand écrivain.

On lui a prodigué le reproche de timidité , de médiocrité ; et la nouvelle école httéraire, surtout, a paru le rejeter assez dédaigneusement. Il est à croire que la force , la pureté , l'élégance du style de Pope survivront à ces injustes dégoûts. Lord Byron déjà lui rend un hommage expiatoire. « La tourbe de nos poètes mo- » dernes, dit-il, demande l'ostracisme de Pope, parce « qu'ils sont, comme l'Athénien, fatigués de l'entendre « nommer le juste. Ils ont élevé une mosquée à côté

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<> d'un temple grec de la plus magnifique architecture. » Sans doute la postérité ne le mettra point au rang d'un Shakspeare ou d'un Milton; mais il doit demeurer le type de la correction et de l'élégance poétique , dans une langue qui s'étend sur une vaste partie de l'univers.

Au talent de la poésie , Pope joignait celui d'écrire en prose avec beaucoup de pureté et de verve satirique. Le Traité de l'art de Ramper en])oésie, et le Martin Scriblerus, ont la malicieuse énergie de Swift. Parmi les lettres nombreuses de Pope, il en est de charmantes, et qui semblent plus naturelles qu'on ne l'espérerait d'un écrivain si correct et si soigné.

Toutes les productions originales de Pope ont été traduites dans notre langue; quelques-unes plusieurs fois. h' Essai sur l' Nomme en particulier, déjà traduit par l'abbé Duresnel , a mérité les efforts et la noble concurrence de Delille et de Fontanes.

Le goût si pur, la poésie correcte de Fontanes , semblaient faits pour imiter Pope , mais ne pouvaient donner à V Essai sur l'Homme ce qu'on y cherche en vain , l'intérêt et la variété.

Le XIX' siècle , qu'on accusait d'être peu poétique , a vu, dans ses premières années, s'élever un des hommes qui ont exercé le plus d'empire par l'imagination et le talent des vers. Cet homme est Byron. Jamais, avant lui, la gloire contemporaine d'un poëte n'avait aussi rapidement parcouru l'Europe, et passé d'une nation chez toutes les autres. De son vivant, et dans une vie courte, il a eu l'honneur refusé longtemps aux plus grands poètes de son pays , celui d'être compris , admiré , traduit, imité chez tous les peuples civilisés.

Plusieurs causes ont concouru sans doute à cette destinée , et d'abord le commerce plus facile et plus prompt entre les diverses langues , la curiosité croissante pour les littératures étrangères , et le besoin d'émotions nouvelles en poésie. Mais la part du génie fut grande aussi dans ce succès cosmopolite d'un poëte anglais , mort à trente-six ans. A ce don du génie il faut ajouter une singulière affinité avec les mœurs , les idées , les passions , les dégoûts du siècle où il a vécu. Sous ce rap-

port , on peut dire que , s'il est Anglais par le tour de l'expression et le génie, il est Européen par les idées. Il représente au plus haut degré ce qu'après de grandes destructions sociales les âmes devaient éprouver d'agitation et de doute. Il est le dernier type, mais le type éloquent du xvnr siècle , relevant le scepticisme par la mélancolie, et la philosophie sensuelle par l'imagination. De ce mélange d'impressions et de qualités diverses s'est formé un talent original, quoique un peu monotone : par là aussi , les âmes étaient préparées à le comprendre et à l'aimer dans ses rêveries romanesques, ses sombres peintures et ses héros toujours dessinés d'après luimême. 11 a ressemblé à son temps; il en a été la vive et rayonnante image; et comme dans son temps plusieurs nations étaient à la fois arrivées au même degré de raffinement et d egoïsme , de lumière et de satiété , en étant l'homme de son temps , il a été le poète de ces diverses nations à la fois. Cette influence sera-t-elle aussi durable qu'elle a été rapide? n'est-elle pas déjà même affaibhe et partagée? ne doit-elle pas s'atîaiblir encore? La diversité des opinions à cet égard ne saurait diminuer l'admiration curieuse qui s'attache, pour l'ami des lettres, au génie de Byron; elle ajoute au contraire à une question de goût l'intérêt sérieux d'un problème social. Mais si la renommée à venir de Byron dépend , pour ainsi dire, du bon sens futur de l'Europe , et doit gagner ou perdre en proportion des erreurs ou des vérités qui prévaudront chez les peuples, son talent en lui-même

dépend surtout des passions de sa vie ; et sous ce rapport il n'est pas d'écrivain peut-être dont la biographie soit aussi nécessaire à l'intelligence de ses ouvrages , et pas de poëte qu'il faille considérer davantage comme le héros de roman de ses propres écrits,

Byron (George Gordon) était issu, par son père, d'une famille dont l'ancienneté remonte à la conquête de Guillaume , et qui , nommée plusieurs fois dans l'histoire , enrichie par Henri VIII de la confiscation d'un monastère , dotée de la pairie par Charles I", avait compté , dans le xviir siècle, un célèbre navigateur, le commodore Byron. Par sa mère , Byron était allié à la race des Stuarts, que ses ancêtres paternels avaient fidèlement servis ; ce nom antique , dont il était si fier, n'était pas venu sans tache jusqu'à lui. Son grand-oncle, lord Byron , avait comparu devant la chambre des pairs , pour homicide d'un de ses voisins dans un duel ; et , retiré du monde , il menait dans son fief de l'ancienne abbaye de Newstead, une vie solitaire et bizarre ; son père , le capitaine Byron , homme d'esprit et de désordre , avait enlevé une femme mariée , de haute noblesse , lady Caniarthen, qu'il épousa, quand elle devint libre par un divorce. Elle mourut bientôt, lui laissant une fille. Jeune encore , il se remaria l'année suivante à miss Catherine Gordon de Gight , riche et noble héritière d'Ecosse , qu'il séduisit par ses agréments et l'éclat de son nom. En peu d'années il la ruina , coupa ses bois, lui fit vendre ses terres , et l'abandonna , sans autre ressource qu'une

rente substituée de cent cinquante livres sterling , dont ni lui ni elle n'avaient pu disposer. De cette union naquit à Londres, le 22 janvier 1788, George Gordon Byron Lady Byron , obligée par son peu de fortune de retourner en Ecosse , vint vivre avec son enfant dans la ville d'Âberdeen. Elle y fut encore une fois visitée et rançonnée par son mari , qui s'éloigna d'elle enfin pour toujours , et passa sur le continent , où il mourut à Vàlenciennes , en 1791.

Lady Byron , qui paraît avoir eu dans le caractère beaucoup de passion et de violence , supporta ses malheurs avec courage , et s'occupa , dans une modeste retraite , d'élever son fds. Le jeune Byron , par un accident dont il ne se consola jamais , et qu'il reprochait , on ne sait pourquoi , à la pruderie de sa mère , avait été blessé en naissant ; et son pied tordu était resté légèrement boiteux. Ce mal et des remèdes inutiles tourmentèrent son enfance. Il grandit cependant, et se fortifia sous la tutelle un peu orageuse de sa mère. Vif et hautain, il eut , dès le bas âge , de ces saillies de caractère que tous les parents remarquent avec admiration , et qu'enregistrent les biographes des hommes célèbres.

Durant les premières études qu'il avait commencées à une petite école d'Aberdeen, étant tombé malade , il fut conduit par sa mère dans les montagnes d'Ecosse , près du cours pittoresque de la Dee , et du sombre sommet de Loch-Na-Gar, que n'avait pas encore illustré la poé- *sie. L'aspect sauvageéc-c^slieux ,f -air libre, elles cimes

azurées des montagnes, ne furent pas sans intluence sur son imagination naissante. Son cœur ne fut pas moins précoce. Il fut amoureux au même âge que Dante , mais avec moins de constance : c'est à huit ans qu'il aima cette jeune Marie , dont le nom est revenu souvent se mêler aux rêves de ses autres passions.

De l'obscure retraite où il était élevé , Byron se vit , à dix ans , appelé à un titre qui était encore à cette époque le premier d'Angleterre. Son grand-oncle, lord AVilliam Byron, qui, depuis nombre d'années, vivait enfermé à Newstead, qu'il laissait tomber en ruine, et dont il avait abattu les beaux ombrages, en haine de son fils unique, perdit ce fils, et n'eut plus d'autre héritier de son domaine et de sa pairie que le jeune neveu qu'il n'avait jamais vu. il mourut en 1798 ; et Byron fut salué jusque dans son école du titre de lord. L'enfant ressentit avec joie cette fortune nouvelle. Sa mère , heureuse et tière , se hâta de quitter Âberdeen et l'Ecosse, et partit avec lui et sa vieille gouvernante pour le domaine de Newstead, dans le comté de Nottingham. C'était un grand château gothique , couvert d'un côté par un lac et par quelques fortifications en ruine. L'intérieur avait gardé la forme d'un cloître antique , ses nombreuses cellules , ses vastes salles délabrées. Les terres d'alentour, dépouillées par la bizarre malédiction du feu lord , semblaient stériles et désolées. L'aspect du lieu , les souvenirs du maître , les récits sur sa vie farouche et mystérieuse , le lac où , disait-on, il avait -seerètemej*t noyé sa

femme , les sombres corridors , la vieille tour, la salle d'armes, et les armoiries des usurpateurs du cloître, tout cela frappa vivement les yeux et la pensée du jeune Jiyron , qui prit dès lors l'usage de porter sur lui des armes chargées , comme son grand-oncle , le feu lord.

Cependant il souffrait toujours de son pied boiteux. Sa mère essaya d'un nouveau traitement, et après avoir épuisé l'art d'un médecin de Nottingham , elle le fit partir pour Londres , et l'y plaça dans une école , où il recevait aussi les soins orthopédiques d'un célèbre médecin. Byron les contrariait par son impatience , et son ardeur aux exercices violents. Le régime , comme les études , lui était rendu difficile par les complaisances et la tendresse passionnée de sa mère. Toutefois , l'enfant fit quelques progrès à cette école , et lut avidement beaucoup de livres. A douze ans , épris de la beauté d'une jeune parente , il fit ses premiers vers. A treize ans il entreprit une tragédie ^

Cependant son éducation inégale et interrompue avançait peu. Sa mère , qui avait fondé de grandes espérances sur lui , désira le voir entrer à la célèbre école de Harrow , rendez-vous ordinaire de la jeune noblesse. Il y fut envoyé par lord Carlisle , tuteur d'office , qui lui avait été donné, selon le privilège de la pairie, et qui s'accordait peu dans sa direction avec la mère du jeune lord. Là , Byron portait quelques commencements d'é-

' Préface de Wemer.

tudes , beaucoup de lectures diverses , l'humeur sauvage d'un jeune habitant de Ncwstead, et les goûts capricieux d'un enfant hautain , tour à tour gâté par la tendresse , ou froissé par la violence. Il fut d'abord timide, ennuyé, solitaire , puis bruyant et chef de bande parmi ses camarades. 11 travailla beaucoup, quoique inégalement, étudia les classiques grecs et latins , fit même des vers grecs , et réussit dans les déclamations publiques , où s'exerçaient les jeunes étudiants. Il était le concurrent inférieur, mais redouté de M. Peel. « J'étais toujours dans « quelque mauvais pas , dit-il à ce sujet quelque part ; « lui , jamais. Il savait toujours sa leçon ; moi , rare- « ment ; mais quand je la savais , je la savais aussi bien « que lui. >•

Malgré son infirmité , nul n'était plus agile , plus hardi , plus querelleur ; mais il avait aussi de vives amitiés de collège , que son àme chagrine et dédaigneuse parait avoir assez longtemps conservées.

Sa mère , empressée de l'avoir près d'elle , le conduisit pendant les vacances aux eaux de Bath , et de là dans le voisinage de Newstead , qu'elle avait loué pendant son absence à lord Grey de Ruthen. Là, Byron se prit de passion pour une seconde Marie, miss Maria Chaworth , de la famille de cet ancien ennemi qu'avait tué jadis le vieux lord , dont il était lui-même l'héritier. L'imagination de Byron n'était nullement attristée par ce souvenir; et il paraît avoir passé quelques jours heureux dans la famille de cette jeune tille, qui, belle, spirituelle,

plus âgée que lui de deux ans , s'amusait et ne se troublait pas de la passion d'un écolier. A seize ans, il fit pour elle des vers qui ne sont pas sans grâce. Elle se maria bientôt. Byron se crut dédaigné , et souffrit plus d'orgueil que d'amour. Son infirmité l'humiliait , quoique sa taille fût noble , et que son visage eût pris une expression de beauté dont il était fier.

Après quatre ans de séjour à l'école de Harrow , où il avait peu régulièrement étudié , mais beaucoup lu , rêvé, disputé , il entra , au mois d'octobre 1805, à l'université de Cambridge , pour compléter le cours d'une éducation anglaise. 11 allait de là passer les vacances chez sa mère , à Southwell , où il trouvait quelques sociétés spirituelles, et une bibliothèque dont il profita beaucoup. Son caractère impétueux commençait à se heurter vivement contre celui de sa mère. C'étaient souvent d'incroyables violences, d'amères ironies et de noirs soupçons dans deux imaginations également irritables. Un jour, après une vive querelle , la mère et le fils allèrent , chacun de son côté , chez le pharmacien de la ville , pour l'avertir de ne pas donner de poison à l'autre : tant ils craignaient de s'être blessés mutuellement jusqu'au désespoir! Las de cette vie , et épris d'un goût très-vif pour l'indépendance , Byron, à dix-sept ans, s'enfuit de chez sa mère, dont il raille impitoyablement, dans ses lettres à un ami, la colère et la douleur. Sa mère désolée le suivit à Londres, et ne put d'abord le ramener. Après une folle course de quelques semaines , le jeune lord revint ce-

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pendant à Southwell , et y passa deux mois , jouant la comédie sur un théâtre de société , et composant des vers. Il en avait déjà un petit volume , qu'il faisait secrètement imprimer dans le voisinage, à Newark. Il paraît que , dans ce premier essai , l'imitation mal choisie de quelques poètes à la mode et l'habitude précoce du plaisir avaient fort multiplié les images licencieuses. Un homme d'esprit que Byron avait rencontré dans les sociétés de Southw^ell lui fit honte de ce mauvais goût ; et l'édition tout entière fut brûlée parle jeune poète, qui s'occupa bien vite d'en préparer une seconde plus irréprochable , mais dont la publicité fut encore bornée à quelques amis.

Byron avait atteint dix-neuf ans. Il était beau, riche, maître de ses actions, passionné pour le plaisir, et connaissant déjà l'ennui de la satiété. Froid et dur pour sa mère, ayant perdu par la mort deux amis, les seuls êtres qu'il ait aimés, dit-il, excepté les femmes , il écrivait dès lors : « Je suis un animal solitaire, et si parfaitement cosu mopolite, qu'il m'est indifférent de passer ma vie dans u la Grande-Bretagne ou le Kamtchatka. » L'idée de la gloire le flattait cependant ; il songeait à la postérité ; il ambitionnait la vie de Fox o%i la tnort de Chatam , et composait force vers pour épancher son âme et se rendre célèbre. En 1808, il les réunit dans un volume, sous ce titre : « 'Heures de Loisir, suite de poèmes originaux « ou traduits par George Gordon, lord Byron, mineur. » Ge début d'un homme qui devait être si célèbre resta

d'abord très-obscur. Le jeune poëte avait repris ses études, ou plutôt son séjour à Cambridge, où il conduisait ses chevaux, ses chiens, et même un ours, dont il s'était affolé , et qu'il voulait , disait-il , faire recevoir agrégé. II menait la vie désordonnée des riches étudiants , buvait, jouait, et s'échappait souvent vers Londres pour y faire de plus grandes parties , et pour guetter, dans les boutiques des libraires, le succès de son livre. Nageur, boxeur, occupé de fantaisies bizarres, il écrivait une partie des nuits, lisait beaucoup, et raisonnait avec de jeunes camarades spirituels et fous comme lui. Son esprit mobile et curieux avait déjà touché à toutes les questions philosophiques et religieuses ; et le jeune poëte n'avait guère moins de scepticisme dans ses opinions que de liberté dans ses mœurs. Il avait fait pour quelques mille livres sterling de dettes, mais il comptait sur Newstead et sur la baronnie de Rochdale, qui devait lui revenir à sa majorité. Avant cette époque, il s'établit à Newstead, que lord Ruthen avait quitté. Il y faisait de folles orgies en robe de moine, ainsi que ses amis, et se laissait appeler Y abbé. De là il retournait à Cambridge, à Brighton, et se faisait suivre dans ses courses par une jeune fille habillée en homme, semblable, à l'idéal près, au page de Z«m.

Dans cette vie assez commune, où le jeune lord mettait seulement un peu d'ostentation de folie, se mêlait aussi un grand fonds de tristesse et de lugubre humeur. Aux soupers de Newstead circulait une large coupe for-

mée d'un crâne que Byron avait déterré dans la vieille abbaye et fait ciseler avec art. On y buvait en bouffonnant ; on jouait , dans le vestibule du sombre manoir, quelque tragédie bien sanglante d'Young. Puis , aux amisd'étude, se mêlaient des maîtres boxeurs, et d'autres sociétés moins nobles encore.

Toute cette vie ne donnait à Byron ni satisfaction de lui-même, ni estime pour les autres. Il se piquait déjà de cette misanthropie dédaigneuse , qui n'est qu'un grand fonds d'égoïsme mécontent. Il affectait de n'aimer guère que son chien et son vieux domestique , qu'il mettait à peu près au même rang. Quand le premier mourut de la rage , il écrivait : « J'ai tout perdu, excepté le vieux Murray. » Cependant le jeune poète fut tiré de son ennui par une vive piqûre. La Bévue d'Edimbourg parla des Heures de Loisir avec une ironie médiocrement spirituelle, mais fort dédaigneuse. Byron, irrité, trouva son vrai génie. Aux imitations un peu froides, à l'élégance maniérée, aux réminiscences ossianiques de son premier essai, il fitsuccéder uneœuvre sienne, une œuvre d'orgueil blessé et de rancune amère, torrent de verve colérique et poétique. Byron vint à Londres pour publier sa pièce des Portes anf/lais cl, des Critiques écossais; et, tout en l'imprimant, il y jetait ce que l'accident du jour et l'humeur du moment ajoutaient à la première inspiration.

Ayant vingt-un ans révolus, il était alors occupé de sa réception à la chambre des lords, et fort impatient de

quelques lenteurs préalables. Byron, malgré son orgueil de race, était, par la mauvaise renommée de son père, l'ancien isolement de son oncle, la vie provinciale de sa mère, un étranger dans la noblesse anglaise. Ses obscures sociétés d'études ou de plaisirs l'en éloignaient encore plus. Lord Carlisle, son tuteur, ne daignait lui marquer aucun intérêt; et, à sa majorité, le jeune lord vint prendre séance à la cbambre, sans un introducteur, sans un ami pour l'accueillir. Reçu par les huissiers, il prêta serment le 13 mars 1809, répondit sèchement à quelques paroles bienveillantes du chancelier , lord Eldon, s'assit un moment sur le banc de l'opposition, et sortit, fier et humilié tout ensemble. Quelques jours après, sa satire parut , et le noble tuteur du jeune lord y recevait quelques amers sarcasmes. Personne , au reste, n'était ménagé. Si les critiques (VÉdimbourf/ étaient l'occasion et le premier objet de l'attaque, chemin faisant, le poëte frappait avec une franchise de jeune homme sur Amjlais et Écossais, Ton/s et Wù/hs, patrons et protégés , poètes indépendants ou poêles pensionnaires , tout cela dans un vers correct , précis , plein de feu. C'était presque la poésie et la rancune de Pope.

L'ouvrage fit grand bruit. Pressé de quitter l'Angleterre, Byron y laissait déjà l'opinion qu'un poëte était vc. C'était, à vrai dire, et malgré les flatteries delà critique contemporaine, toujours plus grandes que ses injustices, ce qui manquait à l'Angleterre. Dans l'orgueil

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de sa civilisation, de sa force, de sa lutte contre la France, ce pays, tout occupé de politique et de guerre, n'avait pas encore reçu dans les arts l'action ou le contre-coup de la révolution, qui, depuis vingt ans, ébranlaitl'Europe. Aucun génie puissamment original ne s'était élevé sur son horizon. Elle avait en vers de pieux moralistes, prosaïques par la bassesse et] l'uniformité des détails, poètes quelquefois par la pureté du sentiment moral et l'élan momentané vers le ciel. Elle avait Crabbe, dont la vie pauvre, errante, rebutée, fut tout à coup éclairée par le rayon d'une vive tendresse, et par une flamme de génie, que l'on vit s'éteindre sur la tombe de celle qu'il avait aimée. Elle avait eu Cowper , dont l'inspiration tardive et capricieuse avait , pour ainsi dire , fermenté durant un intervalle de souffrance et de folie où sommeillait son âme ; homme singulier plutôt que grand poète ; espèce de génie valétudinaire, qui prête à de curieuses expériences sur les maladies de la pensée, plutôt qu'il n'en fait admirer la grandeur et la force. Elle avait des métaphysiciens, raisonneurs sans invention, mélancoliques sans passion, qui, dans l'éternelle rêverie d'une vie étroite etpeu agitée, n'avaient produit que dessingularités sans puissance sur l'imagination des autres hommes. Tel était Woodsworth, et le subtil et non touchant Coleridge. Près d'eux se groupait la foule des poètes descriptifs, des peintres de lacs et de montagnes ; mais rien n'était moins nouveau après Thomson et tout ce qu'avaient décrit l'Allemagne et la France.

L'Angleterre avait encore la première gloire et la première imagination de Walter Scott, non cette imagination inventive et fidèle , dramatique et morale , qu'il a prodiguée dans ses beaux romans, mais une autre imagination érudite et laborieuse, qu'il faisait servir à la poésie, et qui ne suffit pas au poète. Avec elle, dans des vers négligés, il amassait mille curieux détails de mœurs chevaleresques et de gothiques peintures, et exploitait en antiquaire les temps de superstition et de féerie , à peu près comme la poésie grecque d'Alexandrie , dans son ingénieuse décadence, recherchait les plus curieux souvenirs et les plus rares anecdotes de cette mythologie grecque qu'elle ne croyait plus. L'Angleterre enfin venait de perdre de grands orateurs, dont la parole était égale aux luttes de la vie politique ; mais dans la partie la plus élevée des lettres, dans l'imagination et la poésie, le nouvel âge britannique n'avait encore produit aucune de ces œuvres qui représentent une époque et l'immortalisent , aucun de ces génies puissants et vrais qui ont le double caractère d'une pensée supérieure et d'une pensée nationale , qui résument les idées de leur temps en y donnant une expression sublime.

L'Angleterre du xix' siècle n'avait rien produit d'original et de grand comme Jiené , le Génie du Christianisme, les Martyrs: elle attendait son poète. C'est à cette gloire que parut dès lors réservé Byron. Les juges les plus habiles remarquèrent cette verve soutenue, cette vigueur et cette précision de langage, ce facile et naturel

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usage de la langue de Pope, avec des impressions si personnelles et si vives.

Mais ce n'était pas dans une colère d'amour-propre blessé, dans une représaille littéraire, que ce génie devait se renfermer. Byron, pendant qu'on s'indignait, ou qu'on riait de son outrageuse satire , partait pour sa tournée d'Europe et d'Asie, en disant adieu à l'Angleterre par des stances mélancoliques où il se plaint d'aimer sans espoir et d'être seul dans la vie ; et il venait, écrit-il dans une lettre à la même date, de licencier son harem.

Quoi qu'il en fut, à cet égard, de l'idéal ou de la réalité, Byron , ayant écrit son testament et assuré le sort de sa mère , mit à la voile , de Falmouth , le 2 juillet 1809 , avec l'impatiente curiosité d'un jeune homme qui se lance dans la vie. H avait pour compagnon de voyage un autre jeune homme plein d'ardeur pour les lettres, et qui, depuis, s'est fait un nom dans la politique, M. Hobhouse. Le paquebot, en quatre jours, les porta sous le beau ciel de Lisbonne. Byron traversa en courant le Portugal , une partie de l'Espagne , Séville , Cadix, toucha Gibraltar, Malte , sans autre aventure que quelques commencements d'amours et un duel ébauché ; puis il partit de là pour l'Albanie , sauvage entrée de l'Orient. Il passa en vue de la bourgade , alors ignorée, de Missolonghi , et vint descendre à Prevesa. Il en partit aussitôt pour .lanina, sous le sauf-conduit du nom anglais. Reçu et défrayé par les ordres du visir absent, il alla, sur les

chevaux d'Ali , le chercher à Tebelen, sa maison de plaisance et son lieu natal. Ali lui fit grand accueil , comme à un noble seigneur, loua ses cheveux bouclés , ses mains petites et délicates , lui envoya plusieurs fois par jour des sorbets et des fruits, et enfin lui donna une garde choisie pour se rendre à Patras et dans la Morée , où commandait son fils aîné. C'est dans cette route que , séparé des siens , égaré par une nuit d'orage , où la pluie et l'ouragan battaient avec violence , au milieu de la confusion et de l'effroi , il rêva , s' appuyant contre un rocher, ses plus gracieux vers d'amour, en contraste avec la tempête et l'horreur qui l'entouraient. De là Byron , revenu àPrevesa, s'étant fait donner par le gouverneur turc une escorte d'Albanais , parcourut les bois et la côte sauvage de l'ancienne Acarnanie , s'arrêta quelques jours à Missolonghi , qu'il devait revoir, traversa la Morée , et vint passer l'hiver à Athènes.

Ses impressions de voyage étaient excitées par le charme des sites et du climat , bien plus que par les traditions de l'étude. Il cherchait et adorait la Grèce, non dans ses ruines savantes et dans ses arts , mais dans l'éclat de son soleil et l'azur de son horizon. Cette poésie sensible des lieux dominait en lui celle des souvenirs ; ou , parfois , les mêlant toutes deux dans ses vers , il avive et rajeunit l'antiquité par les grâces toujours présentes de la natuT^e. Dans Athènes, cependant, Byron s'occupa de visiter les précieux mommients encore de- )K)ut, que lord Elgin H la guerre ont plus tard dispersés

OU détruits. Logé chez la veuve d'un consul anglais , dans une maison qu'on a visitée depuis comme un des souvenirs d'Athènes , il y rêva quelques beaux vers de description et d'amour. Il en partit au printemps pour Smyrne , et , après avoir exploré la Troade , toucha Constantinople , où le grand événement de son séjour fut de traverser l'Hellespont à la nage , et de vérifier par son exemple l'histoire poétique de Héro et Léandre. Il en repartit au mois de juillet, avec M. Hobhouse, sur le vaisseau qui ramenait l'ambassadeur anglais ; et , s'étant fait débarquer à l'île de Zéa , il revint passer l'hiver à Athènes et en Morée. Il y vit le célèbre voyageur Bruce, et une personne dont l'esprit original devina son génie , lady Esther, qui , dégoûtée de l'Angleterre depuis la mort de son oncle Pitt , émigrait vers l'Orient , et s'acheminait à sa royauté du désert. Byron eut quelque tentation de s'expatrier comme elle. Il songeait à s'établir dans l'Archipel, après avoir vendu son fief de Newstead, le seul lien qu'il eût avec sa patrie, écrivait-il à sa mère. En attendant, il voulait visiter l'Egypte. Puis, tout à coup , par ennui de son voyage , il se rembarqua pour l'Angleterre.

Si jeune encore, Byron revenait sans être corrigé ni changé. Mais son tempérament poétique s'était fortifié dans cette course de deux années. Son imagination s'était hâlée au soleil d'Orient. En même temps que ce jeune Anglais , à la taille élégante et frêle et aux traits délicats, avttit pris quelque chose de plus nerveux et de

plus coloré , sa pensée s'était empreinte de réflexion et de force. Le progrès paraît immense des premiers vers de Byron à ceux qu'il rapportait de son voyage , et on eût dit que , par un développement hâtif , son esprit avait atteint déjà toute sa croissance et toute sa vigueur. La poésie de Byron n'a rien produit de plus fort et de plus pur que les deux premiers chants du Pèlerinage de Childe Harold. Il avait cependant, à son arrivée, peu de confiance dans ces vers , rapidement ébauchés au milieu des émotions du voyage ; et il fut d'abord distrait du soin de les publier par une perte qu'il sentit avec force ; sa mère, tombée malade pendant qu'il s'arrêtait à Londres , lui fut enlevée avant qu'il pût la revoir. Il arriva pour l'ensevelir à Newstead, où , peu de jours après , il fut frappé d'une autre douleur, par la mort du plus remarquable de ses compagnons d'études , le jeune Mathews , qu'il paraît avoir tendrement aimé.

Byron sortit de cet accablement de tristesse pour la vie brillante de Londres, dans laquelle il commençait à être admis et recherché. 11 parut à la chambre des lords, et fit un discours éloquent et populaire contre les dispositions rigoureuses appliquées aux émeutes d'ouvriers. Enfin, ilpubha Childe Harold. L'enthousiasme fut universel, et le jeune lord, salué grand poëte, entouré d'un prestige romanesque et d'une gloire sérieuse , jouit quelque temps de l'enivrement de la faveur publique. Quelques stances du poëme, qui, en rappelant les égarements du jeune Harold, semblaient une confession de

l'auteur, donnaient, il est vrai, aux esprits sévères , des armes contre Byron ; maisl'édatdutalentavaittout effacé. Ce n'est pas cependant que cet ouvrage n'offrît un des caractères qui marquent la décadence du goût et du génie, le défaut de composition . On peut remarquer qu'il n'y a pas plus d'art dans Childe Harold que dans \ Itinéraire de Rutilius, monument curieux et parfois éclatant du dernier âge des lettres romaines. C'est également un homme qui, sans ordre et sans but, se rappelle l'impression des lieux, et tour à tour décrit et déclame. Il y a même ce rapport entre les deux voyages , que tou s deux se font à travers des ruines, dans un temps de révolution pour les croyances et pour les empires. Le Gaulois du v^ siècle voit avec douleur s'écrouler le paganisme devant la foi nouvelle sortie de la Judée, et qui, déjà maîtresse à Rome, peuple de monastères les îles désertes de l'Italie. L'Anglais du xix'' siècle croit voir tomber, en Espagne et en Portugal , les derniers asiles du christianisme romain. Comme RutiUus, il rencontre partout les vestiges de l'invasion et de la guerre. Napoléon est pour lui le nouvel Alaric , qui laisse partout sa trace sur le monde ravagé. Mais ce parallèle ne donne qu'une faible idée des couleurs dont Byron a peint ses souvenirs. La poésie descriptive, cette décadence de l'art , est ordinairement froide et dénuée de passion. Byron mêle à tout ce qu'il décrit son âme ardente et capricieuse. Tour à tour enthousiaste ou satirique, les lieux ne sont pour lui qu'un texte de sentiments ou d'idées ,

et le paysage est animé par la physionomie de son héros, ou plutôt par la sienne , par sa passion , par son caprice , par les vives émotions et les ardents dégoûts qu'il porte sur toutes choses. Quelques pages incomparables de René avaient, il est vrai, épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait de génie ; mais ses propres impressions , sa vue passionnée de la nature, son enivrement de la lumière et du soleil d'Orient, jettent dans ses peintures un charme original. On avait lu les vers élégants d'un autre Anglais sur les îles d'Ionie ; mais tout cela fut nouveau dans les vers de Byron. Au milieu de ce succès , pour accroître la curiosité sur lui-même , il détacha de ses souvenirs de voyage , non plus une description , mais un récit , une histoire touchante, qu'il publia toute mutilée et entrecoupée de lacunes qui semblaient des rélicences. Cette histoire lui rappelait-elle quelque jeune fille turque sacrifiée à l'égoïsme de ses plaisirs ou sauvée par son courage? Il n'importe; le poëme du Giaoïtr est admirable, malgré cette affectation de mystère qui en détruit la simplicité. Le moment oii Byron intéressait si vivement par des vers la curiosité de ses compatriotes , semblait pourtant peu fait pour admettre une telle préoccupation. C'était la dernière crise de la grande guerre, le péril de l'Angleterre, attaquée par Napoléon jusqu'au fond de la Russie, et la catastrophe qui changea le sort du monde. Londres était dans une grande attente. Tous les esprits étaient fixés sur Moscou , sur la Bérézina , sur Dresde ,

et ces terribles secousses que le géant , près de tomber, donnait à l'Europe.

C'est au milieu de pensées si graves que le génie du poète se fit jour et fixa l'admiration. Lui-même, on doit l'avouer, prenait peu de part à ce grand spectacle ; c'est par là qu'il se montre jeune homme , n'étant occupé que de vers, de vanités d'auteur, et de plaisirs sans amour. Childe Harold et le Giaour respiraient toute la poésie de la Grèce moderne. Byron revint à ce thème favori dans la Fiancée d'Abijdos et le Corsaire. Le Corsaire, c'est l'idéal de ces Klephtes de mer, dont le nom retentissait dans les Cyclades , avant que l'Europe connût Canaris. Seulement, à cette vie d'aventures, à cette joie d'une liberté sauvage qu'il avait à décrire , Byron a trop mêlé, d'après lui-même, une sorte de mélancolie rêveuse et de tristesse hautaine qui tient au dégoût de la vie sociale. Comme il s'était fait deviner dans Childe Harold, il s'est peint dans Conrad, auquel il donne ses traits, l'air de son visage, et jusqu'à ses habitudes de diète austère et de froid silence. Mais cela même ajoutait au charme du récit et à l'engouement public. Critiques et poètes contemporains avouaient également la supériorité de Byron. Moore, Rogers étaient ses premiers admirateurs ; et le chantre de Marmion et de la Dame du Lac , jusque-là si populaire , sentant bien qu'il ne pouvait lutter contre cette riche et neuve poésie , se réduisait au roman , pour sa gloire et notre plaisir.

Cependant Byron , enivré de louanges et de succès fa-

ciles , ennuyé de tout , et mécontent de sa fortune trop médiocre pour son rang et ses goûts , songea sérieusement à se marier. La jeune personne qu'il rechercha dans une noble maison avait un esprit rare autant que cultivé. Elle fut attirée par la gloire de Byron , malgré tout ce qui s'y mêlait de scandale et de frivolité aux yeux d'une pieuse famine. Belle , savante et prude , miss Milbanks se flatta de fixer Byron et de le corriger par l'amour. On sait combien cette union fut courte et troublée. Après un an de mariage , lady Byron avait mis au monde une fdle ; mais peu de temps après elle se retira chez son père , et ne voulut plus revoir son époux. La persévérance de ses refus et la discrétion de ses plaintes accusent également Byron , qui , n'eût-il pas eu d'autres torts , appelait sur lui la malignité des oisifs par sa folle colère , et qui tit plus tard la faute impardonnable de tourner en ridicule celle qui portait son nom. Alors il fut frappé d'un de ces retours cruels qui suivent la faveur publique.

Sa dissipation , sa fortune dérangée , ses caprices et ses manies bizarres firent accuser son cœur et sa raison. Le grand monde fut impitoyable dans ses scrupules ; et la foule même les partagea. Ce nom glorieux de Byron fut couvert de huées , et son souvenir fît siffler au théâtre une actrice célèbre, soupçonnée d'être complice d'une des infidélités du poète. Byron avait dès longtemps blessé le parti lonj, plus triomphant que jamais. [.'état du monde politique amenait alors en Angleterre

une reprise de cette gravité morale , qui s'irrite contre la licence des opinions et de la conduite. Torys et méthodistes , hommes graves et gens à la mode , grands seigneurs et journalistes, tout se réunit pour accabler Byron et donner gain de cause à la famille respectée qui se séparait de lui.

Ce fut en 1816 que Byron quitta sa patrie pour ne plus la revoir , et qu'il s'exila sur le continent , rouvert aux Anglais par la disparition de l'Empire. Sa première course fut en Belgique , où il visita le champ funeste de Waterloo avec une émotion mêlée d'orgueil et de douleur. De là il vint passer quelques mois à Genève et à Lausanne. Réuni à son ancien compagnon de voyage Hobhouse , il gravit avec lui les plus âpres glaciers des Alpes , où la nature lui offrait un ordre de beautés nouveau , après l'Orient et l'Albanie. Au bord du lac de Genève, il chercha surtout la trace des lieux qu'avait nommés Rousseau , songea peu à Ferney, dont il devait invoquer un jour le sardonique génie, et trouva dans Coppet, près de madame de Staël , cet accueil qui flatte et console un cœur blessé par la disgrâce du monde. A Genève , il évitait ses compatriotes , hormis un seul , frappé comme lui d'une sorte d'anathème , Shelley, ce poète rêveur et matérialiste , qui , par l'allégorie transparente et les notes clairement impies de sa Reine 3Iab, avait soulevé l'indignation des hommes religieux de l'Angleterre. Byron se prit de goût pour la conversation originale et savante de Shelley, dont il admirait les ouvrages. Ils se voyaient

FTl'DKS DE I.ITT. 3|

tous les jours. Courses aventureuses sur le lac, hardis entretiens de métaphysique, confidences antisociales entre deux âmes également froissées , et , chaque soir, longues veillées où les poètes sceptiques et leurs amis se troublaient à plaisir l'imagination par des contes de revenants , et croyaient au diable en doutant de Dieu ; telle fut la nouvelle étude de poésie que fit Byron dans la société de Shelley et de sa jeune épouse, fille de Godw^in , et pénétrée des mêmes principes que son père et son mari . Esprit logiquement faux , de la race des Spinosa, Shelley, jacobin de méditation, était arrivé, par l'athéisme , aux dernières conséquences des anciens niveleurs , l'absolue démocratie , le partage des propriétés, la communauté des femmes. Trop jeune et trop peu mûr pour être le guide de personne, on ne peut douter cependant qu'il n'ait eu , par l'opiniâtreté de ses idées , une fâcheuse influence sur l'esprit de Byron , et qu'il n'ait contribué à fortifier cette teinte misanthropique et amère répandue dans ses écrits. Un autre Anglais, Lewis, vint mêler à ces entretiens sa fantasque imagination et sa littérature de sorcellerie. Fort instruit dans la poésie allemande , il traduisait de vive voix à Byron les plus étonnants passages du Faust de Goethe. Le jeune poète recueillait avidement , pour reproduire aussitôt , selon l'instinct de sa courte et hâtive destinée. Il avait repris, en courant , son odyssée de Childe Harold , et y fixait en beaux vers tout ce qui frappait ses yeux , depuis la plaine de Waterloo jusqu'aux bosquets de Clarens. Les

ruines d'un vieux château sur les bords du lac lui inspiraient le Prisonnier de Chillon. Au sortir d'une rêverie misanthropique de Shelley, il décrivait , avec une illusion de terreur croissante , la nuit finale de l'univers. Enfin , en écoutant Lewis , il commençait son drame de Manfred. C'est de ce singulier ouvrage qu'il aurait dû dire ce qu'il a confessé seulement du troisième chant de Childe Harold : « J'étais à demi fou quand je le compo- « sai , entre la métaphysique , les montagnes , les lacs , « un désir inextinguible, une souffrance inexprimable, « et le cauchemar de mes propres égarements. »

On y sent, en effet, au plus haut degré, les tourments de l'âme et la plaie du remords : c'est la vérité de ce drame, d'ailleurs tout fantastique. Goethe en fut si frappé, qu'adoptant une calomnie populaire , il supposa son imitateur inspiré par une expérience personnelle de crime et de soufïrance morale. A ce sujet, dans un article littéraire sur Mimfred, il Rassura gravement qu'à Florence une jeune dame , aimée de Byron , avait été poignardée par son mari , et que , dans la même nuit , le mari avait été tué par une main facile à deviner ; que de là venaient la mélancolie et les sombres couleurs du peintre de Manfred. Étrange vanité du poète allemand , qui n'admettait pas qu'en fait de crime on ait pu ajouter à ses propres inventions autre chose que la réalité ! Heureusement cette explication est démentie par les faits. Byron, sous l'inspiration des Alpes et de Fausl,, avait en partie composé Manfred avant de voir l'Italie ; et il ne

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put faire de victimes à Florence , où il ne s'arrêta qu'un seul jour.

Il faut en convenir, même ses aventures en Italie n'eurent rien de trafique et qui rappelât les vengeances de l'ancienne jalousie. Byron ayant traversé Milan , à la lin de 1816 , vint se plonger dans les faciles voluptés de Venise. La première année qu'il y passa, emporté par une frénésie de plaisir et de frivolité , ne fut cependant pas perdue tout entière pour le travail. Là , il acheva Manfrrd , esquissa le quatrième chant de CJiiUle Harold , tout rempli des souvenirs de Venise , dont l'aspect désolé lui inspirait une ode sublime , et trouva le beau sujet de FuUero, le seul de ses drames où la conception et les caractères décèlent quelque veine de génie tragique. A ses inspirations il mêlait même de sévères études. Chaque matin , après les fatigues d'une nuit vénitienne , il conduisait en ramant lui-même sa gondole vers un îlot voisin de Venise, où est bâti le monastère arménien de Saint- Lazare, et passait quelques heures avec le père Paschali et d'autres savants religieux à déchiffrer la langue arménienne , se servant de cette âpre et difficile étude pour dompter les agitations de son âme, comme autrefois saint Jérôme , tourmenté dé passions, s'était donné pour régime l'étude de l'hébreu. 11 encourageait aussi les recherches qui conduisirent les bons pères à la précieuse découverte d'un fragment d'Eusèbe. Il les aidait dans la composition d'une grammaire anglo-arménienne , et traduisait sous leur dictée, d'après une version arménienne.

deux cpîtres de saint Paul aux Corinthiens, douteuses, mais antiques.

Cette étude , et surtout quelques extraits cosniogoniques de Moïse de Chorène ramenaient l'imagination du jeune poète à ces problèmes religieux , dont son scepticisme était souvent agité , et qui lui ont inspiré le mystère de Caïn; car tout devenait substance de poésie pour Byron , depuis ses plus sévères études jusqu'à ses folles débauches. Dans la fougue d'un carnaval de Venise , « ce jeune extravagant d'Anglais, » comme l'appelaient les gondoliers , au milieu des courses , des amours , des querelles , forgeait son inimitable talent :

« Très ignis torti radios , très alitis austri Miscebant operi , flammisque sequacibus iras. »

La vie dissolue de Byron , à Venise , était citée par les voyageurs ; et les récits peut-être exagérés qu'on en reportait H Londres servirent à ranimer, dans la haute société, l'indignation, sincère ou prude, dont le jeune lord était l'objet , et qu'il bravait en la subissant avec douleur. Mécontent de tout le monde , il n'avait gardé que peu de relations avec son pays. En lisant ses lettres pleines de verve et d'esprit , on s'étonne du cercle étroit de sa correspondance. Il n'écrit guère qu'à M. Moore , son invariable admirateur, et au libraire Murray, qu'il traite avec une hauteur tant soit peu féodale , en lui vendant fort cher ses vers nouveaux. Le seul souvenir qui mêle quelque émotion douce à l'habituelle ironie et à la li-

berté cynique ou haineuse de ses lettres , c'est son amitié pour sa sœur Augusta Leigii , et sa reconnaissance pour le généreux témoignage que AValter Scott rendait publiquement à son génie. Du reste , au milieu de ses amusements de Venise , et de « la vie damnée » dont il se vante, on sent un ennui profond et un amer découragement. Ces accès de spleen ont jeté d'admirables teintes de poésie sur le quatrième chant de Childe Harold ; et cette frénésie de plaisirs a inspiré Don Juan, ouvrage qui semble réunir deux époques du génie de Voltaire , le coloris de sa plus vive et plus fraîche poésie , et le malin cynisme de sa vieillesse.

Ce séjour à Venise n'avait été interrompu que par une rapide excursion vers Rome ; et le poëte était venu reprendre ses vulgaires plaisirs , lorsqu'il en fut tiré par une séduction plus noble, qui tint une grande place dans le reste de sa vie. Les faiblesses des écrivains célèbres étant de nos jours aussi connues que leurs ouvrages , et formant une partie en quelque sorte officielle de leur vie littéraire, tout lecteur de Byron connaît la comtesse Guiccioli. C'est à Venise que le poète anglais vit pour la première fois la belle et spirituelle Italienne , et la charma par les mille enchantements dont il était environné. De Venise , oîi elle passait , il la suivit à Ravenne , son séjour , l'y retrouva malade ; et, accueilli fort imprudemment par le comte Guiccioli , après avoir vécu quelque temps près d'elle , par une tolérance plus singulière , il obtint de la ramener, sous sa

garde, à Venise, pour consulter les médecins. De là, il la conduisit dans une maison de campagne qu'il avait louée près de Padoue , la séparant ainsi publiquement de son mari, au grand et tardif scandale des mœurs italiennes , qui ne s'étaient pas offensées des autres libertés de Byron. Il reçut , dans cette retraite, la visite de son ami T. Moore, et, revenant avec un témoin de sa jeunesse sur quelques événements de sa vie , ce fut alors qu'il lui remit en partie ses Mémoires, pour être publiés après sa mort.

Les jours de Byron, jusqu'à la fin glorieuse qui devait les terminer, se traînèrent dans le cercle de son nouveau lien et dans les stériles agitations de la vie italienne. Il voulut retourner à Londres , revint à Ravenne , près des deux époux , un moment réunis ; et , quand le pape eut prononcé leur séparation, il se dévoua sans réserve à la comtesse , dont le père , le comte Gamba , persécuté comme carbonaro, ferma les yeux sur un attachement qui donnait un défenseur de plus à sa cause.

En effet, Byron, qui avait espéré la république en 1815, et mêlait à ses préjugés nobiliaires une grande haine contre les gouvernements de l'Europe , saisit avec ardeur tous les projets d'émancipation italienne. Sa Prophétie de Dante, inspirée au lieu même où le poète toscan avait vécu proscrit , était un premier et sublime gage de ses vœux pour la liberté de l'Italie. Byron fit plus , il entra dans les associations secrètes formées en Romagne , donna de l'argent , acheta des armes ; et il

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attendait avec im{)ationce un mouvement qui , suspendu, mal concerté , trahi , échoua par l'invasion autrichienne et l'inconcevable faiblesse des Napolitains. Ce beau rêve l'occupa de 1819 à 1821 , et le préparait pour un autre dévouement qui fut plus célèbre et plus utile. Au milieu de ces soins de politique et d'amour, Byron n'avait pas cessé d'écrire et de cultiver par la réflexion et l'étude ce grand talent poétique qui était au fond le premier intérêt de sa vie. Il s'était rendu maître de la langue et de la littérature italiennes, et se promettait même de composer quelque jour un grand poëme dans cet idiome (pi'il aimait. En attendant , malgré les conseils de ses amis , il continuait Don Juan, et espérait bien promener par toute l'Europe les fantaisies licencieuses de son héros. Il s'occupait en même temps d'une controverse toute classique , pour défendre la gloire de Pope contre la littérature nouvelle de l'Angleterre.

Telles étaient encore les préoccupations mêlées à ses projets d'affranchissement et de guerre , pendant que les troupes autrichiennes approchaient des États romains, et que les carbonari venaient cacher leurs armes dans sa maison. Le Journal de ses pensées, qu'il écrivait alors , est rempli de généreux sentiments et de minuties puériles , avec un grand fonds de scepticisme sur la liberté comme sur le reste.

L'insurrection de la Romagne ayant manqué , les exils et les proscriptions commencèrent. Byron se vit arracher ses amis et la famille à laquelle il était affdié par

un lien d'amour et de parti. Le nom anglais le protégea seul lui-même et lui permit de prolonger son séjour à Ravenne. Il y revit Shelley, qui , par ses éloges , l'animait à continuer Don Juan, dont les premiers chants, publiés à Londres, n'obtenaient qu'un succès irritant et contesté. Il songeait dès lors à passer dans la Grèce , où venait d'éclater un soulèvement de religion et de liberté , plus sérieux que l'insurrection libérale de Naples. Mais l'attachement pour la femme qui lui avait tout sacrifié prévalait encore, et il vint la rejoindre à Pise.

Cette vie errante et inquiète n'ôtait rien à son travail de poète ; tout y servait en lui , lectures savantes et nouvelles du jour, complots politiques et chagrins de famille. Tout ce qui frappait sa pensée ou agitait sa vie devenait dans ses mains matière de poésie. Sous l'impression des découvertes antédiluviennes de Cuvier et des arguments manichéens de Shelley, il avait composé son mystère de Gain. Une annonce de journal sur la réception de George IV en Irlande lui inspirait la plus virulente satire; et, malgré son dédain pour les querelles politiques de son pays , il s'y jetait tout à coup avec l'âcreté d'un libelliste.

Cette irritabilité extrême , universelle , maladive , parait avoir fait , en grande partie, le talent de Byron. Elle le livrait aux impressions les plus diverses ; et ce caractère si fantasque fut toujours plus ou moins dominé par ceux qui l'approchaient. Dans la dernière année de son séjour en Italie, il revit avec une grande effusion de

tendresse un noble Anglais, son ancien compagnon d'études , dont l'amitié calma l'inquiétude de ses esprits ; et il fut visité par un des hommes les plus estimés en Angleterre , Rogers , aussi grave , aussi sage dans sa vie et dans ses opinions que dans sa poésie. Mais il n'en était pas moins obsédé par les noirs fantômes de la métaphysique de Shelley; et il se laissait entraîner par lui dans un projet d'association littéraire avec un écrivain radical , dont il goûtait aussi peu le caractère que le talent.

Byron venait d'achever un nouveau mystère, lorsqu'il apprit qu'à Londres son drame de Caïn attirait une poursuite légale au libraire Murray, qui subit, pour l'auteur, quelques mois de prison. Cette sévérité aigrit l'amertume de Byron contre des croyances auxquelles il semblait quelquefois ramené par l'imagination, comme s'en plaignait l'incrédule Shelley. Il reprit le poëme de Don Juan, son arme de guerre contre la société ; et , tout en respectant davantage les mœurs par égard pour la femme qu'il aimait , il redoubla de scepticisme et d'ainertume politique. Deux pertes cruelles, dont l'une semblait un avertissement funèbre , vinrent se mêler à ce travail et non l'en distraire. Une fille naturelle qu'il élevait avec tendresse , et comme un dédommagement de l'absence de sa chère Ada, lui fut enlevée par la mort. Son ami Shelley, à l'âge de vingt-huit ans, périt presque sous ses yeux , avec un autre Anglais, dans une promenade de mer, sur le golfe de la Spezzia. Byron, aidé du capitaine Medwin et de quelques autres , vint

recueillir les deux corps naufragés ; et se complaisant à une sorte de cérémonie païenne , il les brûla sur le rivage, avec le sel et l'encens, et ne garda que le cœur de Shelley, qui n'avait pu être consumé.

On ne peut dire , en lisant ses lettres , que sa douleur paraisse bien vive , et qu'il n'ait pas été plus frappé du spectacle sauvage et poétique de ce bûcher allumé par ses mains, qu'il n'était attendri sur la fin prématurée de Shelley et sur cette mort semblable à sa vie, sans consolation et sans culte :

« Juvat ignibus atris Inseruisse manus , constructoque aggere busti Ipsum atras tenuisse faces. »

La famille de la comtesse Guiccioli ayant reçu l'ordre de quitter la Toscane , où Byron était lui-même suspect , il se rendit avec elle à Gènes, et continua d'y vivre occupé de projets politiques et de poésie. L'Italie le lassait, il voulait autre chose , une émigration lointaine en Amérique ou une occasion de gloire quelque part. Quant à l'Angleterre, sans vouloir y revenir, c'était toujours elle qu'il avait pour but, c'est pour elle qu'il écrivait. Non content de la charmer par ses vers , il se flatta d'y prendre une influence active par un journal ; et cette idée, qu'il avait eue souvent, lui fit donner son nom et ses vers au Libéral, que M. Hunt était venu rédiger en Italie et faisait paraître à Londres. Mais il eut le chagrin de voir cettepublication blâmée, même par ses admirateurs.

Ce dégoût fut une crise pour cette âme ardente , qui , de bonne heure accoutumée à la célébrité , avait besoin de produire un effet toujours croissant. Son esprit se tourna vers une entreprise nouvelle. La lutte prolongée de la Grèce excitait l'admiration du continent. Une sympathie publique s'était formée en dehors des gouvernements ; l'Angleterre était peut-être de tous les pays d'Europe le moins favorable à la cause grecque. Londres avait cependant un comité philhellène qui, comme le comité de Paris , faisait passer aux Grecs des secours et des armes. La plus grande force de ces comités était leur influence morale, leur protestation permanente, la honte qu'ils faisaient à la politique inhumaine de quelques puissances.

Rien à cet égard ne pouvait être plus éclatant ni plus utile qu'un allié tel que Byron. Le comité grec de Londres le sentit , et lui fit demander son appui et sa présence en Grèce. Byron n'hésita plus à jeter dans cette guerre sa fortune et sa vie. Il ne se fit point d'illusions. Il avait accueilli et secouru quelques-uns des philhellènes revenus de la première expédition, il savait à quelles souffrances , à quelles difficultés insurmontables il devait s'attendre. Il jugeait avec sévérité le caractère des Grecs, et avait peu d'espérance de succès. Sa santé déjà détruite ajoutait au découragement de son esprit et à ses tristes pressentiments ; mais il voulut se dévouer pour une cause juste et pour sa gloire.

Prodiguant alors des sommes considérables, que, depuis quelques années, il avait amassées par une sévère

épargne, il mit à la voile de Gênes, le 14 juillet 1823 , emmenant avec lui le frère de la comtesse Guiccioli, et un Anglais intrépide, le corsaire Trelawney. Repoussé dans le port par la tempête, il ne quitta les côtes d'Italie que quelques jours plus tard, après avoir reçu des vers de Goethe sur sa noble entreprise. Il toucha Céphalonie, et il y trouva une lettre de Botzaris, pour hâter son secours et lui rendre grâce. Mais le lendemain , Botzaris , ce Léonidas de Souli, périssait, en pénétrant avec une poignée d'hommes au milieu du camp des Turcs, où il fit un grand carnage. Byron, voulant attendre et juger par ses yeux, demeura trois mois dans la colonie anglaise de Céphalonie. Son enthousiasme ne s'était pas accru. Il blâmait les fautes des Grecs; et, loin de porter aucun zèle religieux dans la cause des martyrs de la croix, il occupa les heures de son loisir à discuter en public contre un pieux méthodiste , le docteur Kennedy, qui avait entrepris des conférences chrétiennes pour convertir quelques jeunes Anglais de la garnison. II songeait à revenir en Italie. Cependant, pressé de toutes parts, il donna généreusement quatre mille livres sterling pour la flotte grecque; et, lorsque Maurocordato eut prit le commandement de la Grèce occidentale, il consentit à aller le joindre à Missolonghi. 11 s'y rendit à grand'peine, à travers mille périls gaiement supportés, et fut reçu comme un sauveur par la population confuse, pressée dans Missolonghi entre la guerre civile, la famine et les Turcs.

Byron jouit un moment de cet accueil, et se livra surle-champ à tout et à tout le monde, avec un mélange singulier de prudence et d'irritation maladive. Le gouvernement grec lui conféra le titre de général en chef; et il devait commander une expédition pour s'emparer de Lépante. Mais toute la force qu'il pouvait espérer consistait dans une bande de Souliotes, soldés à grands frais, et dont la ville et lui subissaient la tyrannique insolence. Tout était autour de lui discorde, misère, anarchie. Il trouvait peu d'appui dans ses propres compatriotes. Un d'eux, le colonel Stanhope, brave officier, mais enthousiaste , inflexible et froid , ne rêvait que liberté illimitée de la presse, et voulait, au milieu de la Grèce à demi barbare et envahie, introduire, avant tout, l'exacte rigueur des principes libéraux et les théories de Bentham; Byron jugeait plus pressant d'avoir du pain et des armes. La liberté de la presse , ce souffle épurateur des États constitués, lui semblait stérile ou funeste dans l'anarchie de la Grèce ; et , quant aux méthodes nouvelles , aux perfectionnements industriels ou sociaux , à tout le luxe de civilisation qui remplissait les pacotilles des comités philhellènes , il en trouvait l'essai prématuré , pour des hommes qui n'avaient qu'à combattre et à survivre , s'ils pouvaient. Toutes ses vues sur la Grèce étaient nettes, courageuses, pratiques. Chaque jour, il les soutenait vivement contre le colonel Stanhope, et travaillait à les appliquer, au milieu du chaos de Missolonghi. Animé par sa présence, un ingénieur anglais,

Parry, avait organisé l'artillerie nécessaire pour l'expédition de Lépante. Mais les Souliotes , vrais condottieri de la Grèce, redoublaient leurs avares exigences. La moitié des soldats réclamait de hautes paies d'officier. C'étaient des scènes violentes d'altercation et de rupture entre le chef anglais et sa bande barbare.

Les forces de Byron ne pouvaient suffire à cette vie d'irritation et d'inquiétude. Un jour qu'après une crise nerveuse et un évanouissement il était sur son lit , malade et épuisé par des sangsues aux tempes, les Souliotes, qui la veille avaient menacé l'arsenal et tué un officier suédois , se précipitent à grands cris dans sa chambre en brandissant leurs armes. Le visage pâle et sanglant de Byron , à demi soulevé, imprima pourtant le respect à ces hommes farouches; et quelques mots de sa bouche les firent sortir émus et un moment dociles. Mais on ne pouvait espérer d'eux ni service régulier ni soumission durable; et leurs fureurs, leurs menaces, écartaient d'autres auxiliaires. Byron , qui les avait soldés à grands frais, s'occupa donc de négocier leur éloignement; et, à prix d'argent, il aida Maurocordato à les mettre hors de Missolonghi, n'en gardant qu'une cinquantaine qui lui étaient particulièrement attachés, mais qui servaient à son cortège plutôt qu'à la cause commune. Trompé ainsi dans ses projets d'attaque contre la garnison turque de Lépante, il s'efforçait du moins d'humaniser la guerre au profit de tous. S'étant fait remettre un assez grand nombre de femmes et d'enfants

musulmans, restes d'une ville saccagée par les Grecs , il les renvoya sans rançon à Prévesa. Dans quelques engagements autour de Missolonghi , il oli'rit une prime pour chaque prisonnier turc qui lui serait amené vivant. Ses dons en argent étaient continus , ses conseils utiles, son zèle infatigable. Il aidait Maurocordato à rétablir quelque ordre dans Missolonghi ; et , par l'éclat de son nom et de son sacrifice, il pouvait seul offrir une médiation entre les Grecs civilisés et ces chefs montagnards, tumultueux mais indispensable appui de la cause commune. Déjà Colocotroni lui avait promis, par un message , de se soumettre à son avis , si une assemblée nationale était convoquée , et s'il consentait à y paraître comme arbitre. D'autres chefs moraïtes , en proposant une réunion dans la ville de Salone, pressaient Byron de s'y rendre, pour sceller par sa présence la réconciliation des partis.

Malgré son peu d'illusion et le jugement sévère qu'il portait sur les Grecs, il eut alors un moment d'espérance. Se disposant à passer dans la Morée , il hâta de ses derniers conseils la défense de Missolonghi , contre laquelle il prévoyait avec raison que se porterait tout l'effort de la prochaine campagne. 11 excita l'ingénieur Parry à relever, sur le sol marécageux et coupé de la ville, ces remparts de terre et ces fortifications informes qui arrêtèrent tant de mois l'armée turque, et donnèrent à l'Europe attentive le temps de la réflexion et de la pitié. Il retint d'autorité, pour munir ce poste avancé de la Grèce , l'artillerie que

voulaient se faire donner Odyssée et les autres chefs moraïtes , et il affermit les habitants dans la pensée de s'ensevelir sous Missolonghi .

Quant à lui , l'assemblée de Salone étant retardée par les divisions politiques et les difficultés des chemins, son parti fut pris de ne pas quitter le coin de terre que les Turcs allaient assaillir au printemps. Depuis plusieurs mois , malgré son courage et sa continuelle activité , il se sentait défaillir. Il était troublé par de tristes pressentiments, et par ces frissons involontaires qui sont moins des symptômes de faiblesse morale que des avant- coureurs de mort. Il vit avec tristesse , dans les murs de Missolonghi , l'anniversaire de sa trentesixième année. Il le pleura dans des vers admirables, ses derniers vers , où , disant adieu à la jeunesse et à la vie, il ne souhaitait plus que « la fosse du soldat; » cette pensée lui revenait souvent. Il disait à un fidèle serviteur italien : « Je ne sortirai pas d'ici , les Grecs , les « Turcs ou le climat y mettront bon ordre. » Dans ses lettres , il plaisantait encore sur les scènes de désordre et de misère dont il était le témoin ; mais sa mobile et nerveuse nature en souffrait profondément, et il y avait du désespoir dans son rire sardonique. Deux nobles sentiments soutenaient son âme , la gloire et l'amour de l'humanité. Mais son corps, vieilli de bonne heure, succombait. On lui écrivait des îles Ioniennes pour l'engager à quitter Missolonghi. Ses compatriotes, ses amis, le colonel Stanhope, le corsaire Trelawney partirent. Il

resta daris'ctj « toiiibereaii de boue,» coimne il disait énergiquement , au milieu des marais et des pluies insalubres de Missolonghi. Il en lessentit bientôt la mortelle influence.

Surpris par l'orage dans une promenade à cheval , et revenant trempé d'eau et de sueur, il monta dans une barque pour gagner sa demeure , et fut saisi d'une fièvre violente. Le lendemain , cependant , il parcourut encore à cheval un bois d'oliviers voisin de la ville, avec son fastueux cortège de Souliotes. Il rentra plus malade , se débattit deux jours contre les médecins , qui voulaient le saigner, et leur céda enfin , par crainte pour sa raison plutôt que pour sa vie.

Cette saignée n'arrêta point la fièvre , et ne prévint point le délire. On voulait faire venir de l'île de Zante un médecin plus renommé ; mais le gros temps y mit obstacle. Byron, consolé seulement par un ou deux amis fidèles , et par les pleurs de son vieux domestique , était là gisant presque sans secours , dans une pauvre et tumultueuse demeure , dont sa garde de Souliotes occupait le rez-de-chaussée. C'était le jour de Pâques si joyeusement fêté par les Grecs, qui se répandent alors dans les rues, dans les places, en criant : « Le Christ est ressuscité ! le Christ est ressuscité ! » Ce jour, la ville fut moins bruyante. On alla tirer l'artillerie loin des murs; et les habitants s'invitaient l'un l'autre au silence et au recueillement. Le soir, la tète de Byron s'embarrassa , sa langue ne put prononcer que des mots entrecoupés, et,

après de vains efîbrts pour faire entendre ses dernières volontés à son vieux domestique anglais, Fletclier, il fut saisi de délire. Ayant pris une potion calmante , il eut encore un retour de raison , exprima des regrets obscurs, prononça quelques touchantes paroles sur la Grèce , et puis, en disant : « Je vais dormir, '> tomba dans une léthargie qui se termina le lendemain parla mort, au moment où un orage éclatait sur la ville et faisait dire aux Grecs : « Le grand homme se meurt ! » Le grand homme ! il l'était en effet pour ceux qu'il était venu défendre, et auxquels il avait si noblement sacrifié sa vie.

Le lendemain , le mardi de Pâques , on rendit à Byron les derniers honneurs , selon le rite grec. L'archevêque d'Anatolikon et l'évêque de Missolonghi étaient présents, avec tout leur clergé et tous les chefs militaires et civils. Un jeune Grec , Tricoupi , prononça l'éloge funèbre. Le cœur de Byron , renfermé dans une urne , fut seul porté jusqu'à l'église , et déposé dans le sanctuaire, au milieu des bénédictions. Le corps devait être ramené en Angleterre ; et l'on tit à Missolonghi des prières pom' souhaiter à ces restes glorieux un passage favorable et le repos de la tombe dans la terre natale. Le navire chargé de ce dépôt toucha bientôt l'Angleterre. M. Hobhouse et un autre ami de Byron vinrent recevoir son corps pour le conduire à la sépulture de famille , près du domaine de Newstead , dans le caveau où reposait sa mère. Le rang du noble lord était marqué par la magnificence du cortège. Des constables et des hérauts d'armes

marchaient en avant. Suivait un coursier de bataille couvert de velours noir, conduit par deux pages , et monté par un cavalier qui portait à demi renversée une couronne de pair d'Angleterre. Puis venait le char funèbre et une longue suite en deuil.

Ce triste appareil s'avançait sur la route de Nottingham , lorsqu'il fut rencontré par une dame à cheval qu'accompagnait son mari. La curiosité les fit approcher. Cette femme se trouble en reconnaissant les armoiries de Byron ; elle tombe dans le délire , et est reportée mourante dans le château ([u'elle habitait. Elle ne sortit d'une fièvre brûlante que par de longs accès de foUe. Cette dame était lady CaroHne Lamb, qui, autrefois abandonnée de Byron , l'avait peint sous les plus noires couleurs dans un roman satirique , et , se croyant guérie de l'amour par cette vengeance , avait , loin du monde , retrouvé la paix et l'affection de son mari. Troublée de cette funeste rencontre , sa tête ne revint pas ; elle expira d'une mort lente , en invoquant sans cesse le nom de celui qui lui avait ôté l'honneur et la raison.

Cette douloureuse anecdote , attachée encore à la mémoire de Byron , n'était pas faite pour affaiblir les préventions que sa conduite et ses écrits avaient excitées. Elles lui ont survécu, et ne furent pas seulement, comme on l'a dit , une rancune du grand monde et de l'aristocratie , mais la réaction d'un sentiment moral que le poëte a trop souvent blessé. Pour beaucoup d'âmes pieuses, Byron était en Angleteri-e une sorte de mau-

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vais génie. Cette impression se mêlait à l'enthousiasme même qu'il avait inspiré parmi les fennnes assez heureuses pour ne connaître de lui que son nom et ses vers : « Il en est qui priaient pour lui , comme Clarisse pour « Lovelace. »

En cela , Byron portait la peine de son orgueil autant que de ses faiblesses. Il avait voulu frapper les esprits par une singularité hautaine et mystérieuse. Il avait affecté de donner quelques-uns de ses traits à ses héros fantastiques , pour se confondre lui-même avec eux , et se parer de leur audace. Il fut pris au mot , et soupçonné de noirceurs qui étaient loin de son àme. Rien ne prouve dans sa vie que son cœur fût corrompu : mais son imagination l'était à quelques égards.

Il n'a pas fait ce qu'il peint avec complaisance; mais , plus d'une fois peut-être , il l'avait rêvé , comme une expérience à tenter, comme une émotion qui eût dissipé son ennui et réveillé son àme. Que, tout petit enfant, il se promît de commander à cent cavaliers noirs , appelés les Noirs de Byron , ou que , dans son âge viril , il fasse fabriquer des casques de chevalier pour son expédition de Grèce , on voit toujours le poëte qui dessine ses actions d'après ses rêves. Qu'il veuille se peindre luimême dans le Corsaire et dans Lara, il faut reconnaître là moins les aveux d'une vie coupable que les jeux d'une imagination mal réglée , qui se fait parfois des châteaux en Espagne de crimes et de remords. Il en résulte , indépendamment de toute question morale , un point de

vue particulier sous le rapport de Tart ; c'est ce caractère de préoccupation personnelle, cet égoïsine de l'écrivain , cause puissante d'intérêt et de monotonie. On a vu de grands poëtes, dont l'imagination a toujours travaillé i hors d'eux-mêmes et du cercle de leur vie , simples par les habitudes , sublimes par la pensée : tel Shakspeare , dont la personne disparaît, et qui existe tout entier dans ses inventions poétiques. Tels nos tragiques, Corneille, Racine. C'est là , quoi qu'on dise, la grande imagination. Elle crée ce qu'elle n'a pas vu ; elle entre par le génie dans un ordre de sentiments et d'idées dont elle n'a pas lait l'expérience , et qui ne naît pas pour elle des choses qui l'entourent. Corneille n'avait pas de Romains ni de martyrs sous les yeux ; il inventait ces types sublimes. Voilà le poëte au plus haut degré.

Il est une autre sorte d'imagination plus restreinte et plus physique , pour ainsi dire , qui a besoin d'être excitée par les épreuves immédiates et les sensations de la vie. Le poëte alors n'agit pas, ne crée pas ; il souffre et rend vivement sa souffrance. C'est le génie de quelques élégiaques : c'est le tour d'imagination rêveur, égoïste , douloureux , qui a coloré de si vives images la prose de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Byron appartient à cette école. Son imagination est inépuisable à le peindre lui-même , à découvrir toutes les plaies de son âme , toutes les inquiétudes de son esprit , à les approfondir, à les exagérer. Mais hors de lui, il invente peu. Parmi tant d'acteurs de ses poëmes , il n'a jamais conçu

fortement qu'un seul type d'homine et un seul type de femme ; l'un , sombre , altier, dévortî de chagrin ou insatiable de plaisir, qu'il s'appelle Harold , Conrad, Lara, Manfred ou Caïn ; l'autre , tendre , dévouée , soumise , mais capable de tout par amour, qu'elle soit Julia , Ilaïdée , Juléika , Gulnare ou Médora. Cet homme , c'est lui-même ; cette femme , celle que voudrait son orgueil. Il y a dans c0S créations uniformes moins de puissance que de stérilité. Et malheureusement , par un faux système , ou par une triste prétention dans ces personnages dont il est le modèle , le poète affecte d'unir toujours le vice et la supériorité. 11 semble dire, comme le Satan de Milton : « Mal , sois mon bien. »

A cet égard , le goût n'est pas moins blessé que la morale dans les écrits de Byron. Le plus grand charme et la vraie richesse du génie , la variété lui manque. C'est un trait de ressemblance qu'il offre avec Alfieri, dont il a, dans son théâtre, imité la régularité sévère. Byron , en effet , hardi sceptique en morale et en religion , ou plutôt disciple involontaire de notre scepticisme , n'est pas novateur dans les questions d'art et de goût. Son innovation était toute dans l'originalité de ses impressions et de sa physionomie , et non dans une théorie httéraire. Par principe et par étude il tenait au goût ancien et aux plus purs modèles du siècle de la reine Anne , dont il possédait admirablement la langue expressive et savante. La pureté nerveuse du style , l'élégance , l'harmonie de l'expression sont en effet essentielles au talent de Byron.

Il n'aimait pas l'aftfectation subtile et le germanisme mystique de quelques-uns de ses contemporains. Il ne prétendait pas renouveler de fond en comble la langue poétique , tandis que le brillant et pompeux Moore , la l)ouquetière d'Orient , le hardi et métaphysique Shelley, le jeune et prétentieux Keats méprisaient Pope, comme un génie timidement classique , Byron le reconnaissait pour un désespérant modèle , et se moquait des nouveaux créateurs de hardiesses poétiques. S'accusant parfois de leur ressembler et de leur avoir ouvert la route , il disait avec une componction qui accablait ses amis : >i Nous nous sonnnes embarqués dans un système « de révolution poétique qui ne vaut pas le diable.» Byron revient souvent sur cette idée et sur l'éloge exclusif du goût classique , tel du moins que le conçoit un Anglais. Il composa même à ce sujet deux lettres critiques , d'une forme très-piquante , où ses contemporains sont touj(jurs traités comme des barbares « qui maçonnent de « petites constructions de terre et de brique , au pied « des beaux marbres de l'antiquité. »

Dans son zèle pour la pureté du goût, Byron va même jusqu'à juger sévèrement Shakspeare, Milton et les vieux dramatistes anglais , dont il trouve la langue admirable, mais les ouvrages absurdes. 11 repousse également la naïve barbarie , l'énergique rudesse du xvr siècle , et la barbarie savante , la subtilité laborieuse de son temps , qui lui paraît tout claudien , dit-il.

En rejetant sur l'humeur et sur le caprice une partie

de cet anathème, dont Byron ne s'exemptait pas, on avouera qu'il n'a pas tort dans le fond , et que les plus vantés de ses ouvrages portent l'empreinte de décadence qu'il voyait autour de lui. Son style, nerveux et brillant, a beaucoup de rapports avec la concision alfectée, la roideur, la déclamation de Lucain. Comme lui, il exagère et il a cette emphase que l'imagination trop jeune prend pour de la force. Mais il peint des choses neuves, à commencer par lui-même , dont il décrit sans fin la fantasque et sombre nature. Par là , il cesse d'être rhéteur, en devenant original. Sa poésie , née d'une veine féconde et d'un art savant, n'est presque jamais que descriptive ou sentencieuse. Elle n'a rien de dramatique. Coléridge et quelques autres modernes l'accusent de négligence et de faiblesse. Mais cette poésie est pleine d'éclat et de mouvement ; elle choisit habilement et transforme la langue ; elle est logique et passionnée , régulière et neuve. Peu variée dans les conceptions , elle est infinie dans la forme , et parcourt rapidement toute l'échelle des tons harmoniques , depuis les plus gracieux jusqu'aux plus sévères.

Byron , malgré son entière misanthropie et le dédain qu'il attecte pour ses lecteurs, (îomme pour le reste des hommes, était singulièrement épris de la mode et docile au goût de la foule. De là ces formes bizarres et rapides pour réveiller la curiosité et ménager l'impatience d'un siècle sceptique et politique. H n'entreprend point de longs poèmes pour un temps où Millon lui-même n'était

pas lu , dit-il. Il ne compose pas avec art. De brillantes ébauches , ou même des fragments lui suffisent. Rien de plus heureux quand le poëte a bien choisi ; car il n'y a pas d'inégalité dans sa composition , ni de lassitude pour sa verve. Qu'est-ce que son Mazeppa? un poëme, un trait d'histoire, un conte? Il n'importe. Jamais plus vive peinture , jamais plus intime alliance de la description , de la passion , de l'harmonie, n'ont animé des vers. Mazeppa, œuvre sublime de poésie, finissant par une plaisanterie , c'est le chef-d'œuvre et le symbole de Byron. Ailleurs , que son imagination soit frappée de la mort et des obsèques militaires d'un général anglais , John Moore , tué en Espagne , il s'élève au ton de la plus austère simplicité, et il est lyrique comme Tyrtée. Aucune beauté de la poésie classique n'a donc été refusée à Byron ; il tendait même naturellement aux formes les plus élevées de l'art, et à la pompe savante du langage. Toutefois, à notre avis , son chef-d'œuvre, c'est le poëme incomplet, moitié sérieux , moitié bouffon, où il a jeté pêle-mêle toutes ses fantaisies ; c'est Don Juan , poëme sans règle et sans frein , comme le héros , mais plein de feu, d'esprit, de grâce et d'énergie. Au fond, ce héros est encore une variante de Byron lui-même ; c'est du moins l'idéal qu'il se proposait pour se distraire des mélancoliques dégoûts de Childe Harold. Cet ouvrage est le fruit du séjour de Byron en Italie , et marque en lui le triomphe de la vie molle et sensuelle sur les fortes passions et la tristesse amère. On ne peut le com-

parer qu'à l'épopée licencieuse de Voltaire ; mais on y trouve , avec moins de cynisme , une imagination plus amusante et une plus vive gaieté. De la diversité des aventures naît un charme singulier de poésie. Ce ne sont guère que faciles inventions de roman ; mais quel art dans le récit ! et quand l'auteur touche à l'histoire , quelle force poétique ! La peinture du siège d'ismaïloff est un des plus sublimes tableaux de guerre qu'on ait tracés. Et cela vous saisit après des contes de sérail et quelques gracieuses aventures des îles grecques.

Quant à la satire des mœurs anglaises , qui occupe tant de place dans Don Juan, elle ne nous semble pas aussi ingénieuse qu'ofténsante. Le poète nous paraît tomber quelquefois dans le mauvais goût et les redites ennuyeuses; mais il se relève par l'esprit. Nul poète n'en eut davantage , et du plus vif et du plus hardi , depuis Pope et Voltaire. Malheureusement cet esprit, par prétention ou par légèreté, a souvent l'impitoyable ironie du mauvais cœur, et dittame également la gloire, la vertu , l'infortune. Bien des choses peuvent donc cho- (juer dans Don Juan ; mais nulle œuvre de Byron ne montre mieux la merveille de son talent. N'eût-il fait que Don Juan, la postérité s'en souviendrait comme d'un génie original.

Esprit indépendant , nourri d'émotions et d'études , Byron ne bornait pas aux vers son talent d'écrire. Sa prose est vive , étincelante , légère , comme l'est rarement la prose anglaise. Elle abonde en saillies d'amu-

santé humeur et en expressions heureuses. On ne peut, à cet égard, trop regretter la perte des Métnoires qu'il avait donnés à Thomas Moore , et que le légataire a sup primés par scrupule , en y substituant une compilation de lettres originales , d'analyses et de lieux communs. Les lettres de Byron , qui , seules , surnagent dans ce recueil, nous laissent deviner combien les Mémoires mêmes, la confession entière écrite de cette main et avec cette verve, auraient offert une piquante lecture. Nous ne savons si la renommée morale de Byron a profité beaucoup de la suppression faite par son légataire ; mais sa gloire d'écrivain y perd un titre qui l'eût placé , parmi les prosateurs , entre Swift et Voltaire.

Ce qui survit de Byron , ce qui le représente aujourd'hui , c'est son génie de poëte si hautement reconnu chez les deux grandes nations qui parlent la langue anglaise , et si admiré chez presque toutes les autres. Sans être réellement inventeur, et avec plus d'originalité dans la manière que dans les idées , Byron a beaucoup agi sur les talents contemporains , et excité par son exemple la hardiesse poétique qu'il réprouvait par ses doctrines littéraires. Les esprits les plus libres ont reçu quelque chose de lui. Les énergiques peintures d'un de ses poèmes n'ont pas été étrangères à la pensée de la belle ode française , où le supplice bizarre et le triomphe inattendu de Mazeppa revivent en traits de feu , comme le symbole et l'histoire même du génie. L'inspiration tout entière de Byron, sa poésie brillante et mélancolique

n'a pas été sans influence sur les premiers essais du yiaud poète qui combattit son désolant scepticisme avec tant d'éclat et de pureté. Sa trace est encore |)artout dans l'imagination de notre siècle; et il a pu jjeaucoui) i)erdre de l'enthousiasme qu'il inspirait, sans cesser d'être admiré.

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