‹ Études de littérature ancienne & étrangèreChapitre 4 sur 15 · DD POEME DE LUCRÈCE · texte numérisé non relu

DD POEME DE LUCRÈCE

giieur ; et c'était sans doute ce mérite qui attachait le philosophe Gassendi à la lecture du poète épicurien. La découverte récemment annoncée des écrits d'Epicure, si elle se vérifie, pourra donner lieu de juger jusqu'à quel point Lucrèce s'est montré l'interprète fidèle de ce philosophe , qu'il invoque avec tant d'enthousiasme , et dont il expose si longuement les principes. Ce système, dans les vers du poète, paraît, il faut l'avouer, très-logiquement absurde, en même temps qu'il est fondé sur la physique la plus ignorante et la plus fausse. Mais, ce qui nous séduit dans Lucrèce, c'est le talent du grand poète, talent plus fort que les entraves d'un faux système, et que l'aridité d'une doctrine qui semble ennemie des beaux vers comme de toutes les émotions généreuses. Un grand poète athée, voilà sans doute un singulier phénomène. Ce sera même une singularité de plus, que ce grand poète ait fleuri dans les commencements d'une littérature, à cette première époque où la poésie semble plus rapprochée de son origine naturelle et plus voisine des dieux. Mais la corruption si hâtive des Romains et l'influence de la Grèce sur la littérature latine peuvent expliquer cette bizarrerie. Rome , empruntant tous ses arts et toutes ses opinions de la Grèce, et les prenant au point où elle les trouvait chez un peuple vieilli, reçut en même temps les chants d'Homère et les incrédulités philosophiques d'Athènes.

L'imagination de Lucrèce, frappée à la fois de ces deux impressions , les mêla dans ses vers, sans que la verve,

toute nouvelle et toute vive encore, d'un Romain naissant aux beaux-arts ait pu s'éteindre sous les froides théories du scepticisme.

Ainsi, son génie trouva des accents sublimes pour attaquer toutes les inspirations du génie , la divinité , la providence, l'immortalité de l'âme : dans sa verve malheureuse, il fait du néant même une chose poétique ; il insulte à la gloire; il jouit de la mort; il triomphe de montrer la destruction de la pensée et du génie dans le néant de cet Homère, qui, dit-il, a surpassé le genre ïmmainpar V intellùience , et a éteint la lumière de tous les autres esprits , comme le soleil efface toutes les étoiles. Du fond de ce scepticisme , il s'élance par moments k une hauteur d'enthousiasme et de poésie qui n'a de rivale que dans la sublimité d'Homère lui-même. H détruit tous ces dieux , dont les poètes avaient peuplé l'univers embelli ; il raille ces doctrines, si saintement philosophiques, et si chères à l'imagination comme à la vertu, qui promettent une autre vie et d'autres récompenses ; il supprime toutes les espérances, toutes les craintes. Retrouvant une poésie nouvelle par le mépris de toutes les croyances poétiques , il paraît grand de tous les appuis qu'il refuse , et semble s'élever par la seule force d'une verve intérieure , et d'un génie qui s'inspire lui-même.

Le seul endroit de son poème où il n'ait pas renié tous ces dieux de l'imagination et de la poésie, sa sublime et gracieuse invocation à Vénus , n'est encore qu'une allégorie d'un poète physicien, qui voit dans la fécondité le

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principe de la nature. Mais les admirables couleurs dont il peint sa déesse, annoncent qu'il aurait pu conserver et rajeunir tous les dieux d'Homère. Ces grandes beautés qui éclatent dans le poëme de Lucrèce ont de tout temps excité l'admiration , et frappent d'autant plus , qu'elles sont un des premiers efforts de la muse romaine, Cicéron , suivant une tradition peu vraisemblable rapportée par Eusèbe , avait publié et revu le poëme de Lucrèce. 11 est remarquable , cependant , qu'amateur de tous les anciens poètes de Rome , et curieux de leurs vers , Cicéron , dans tous ses ouvrages, ne cite qu'une seule fois le nom de Lucrèce , à qui d'ailleurs il reconnaît de l'art et du génie. Virgile le désigne dans ses Géorgiques avec une sorte d'admiration jalouse , et il l'a souvent imité avec ce soin de détail qui décèle une étude profonde. Ovide lui promet l'immortalité en termes magnifiques :

Carmina sublimis tune sunt peritura Lucreli , Exitio terras quum dabit uria (lies.

Velléius le place parmi les génies éminents ; Quintilien le juge avec moins de faveur; et, paraissant surtout préoccupé du mérite de la poésie dans ses rapports avec l'éloquence, il ne croit pas Lucrèce utile pour former le style de l'orateur ; restriction qui n'est pas une censure. Stace vanta la sublime fureur de Lucrèce. Dans la décadence de la littérature romaine, les premiers apologistes du christianisme ont souvent cité Lucrèce , soit pour s'appuyer de son incrédulité , soit pour combattre son ma-

térialisme, et en respectant toujours sa renommée de grand poëte.

Cette vertu poétique fait lire son ouvrage, en dépit de la répugnance et quelquefois même de l'ennui qui s'attache à sa mauvaise philosophie. Au premier abord, les vers de Lucrèce semblent rudes et négligés ; les détails techniques abondent ; les paroles sont quelquefois languissantes et prosaïques. Mais qu'on le lise avec soin, on y sentira une expression pleine de vie, qui nonseulement anime de beaux épisodes et de riches descriptions , mais qui souvent s'introduit même dans l'argumentation la plus sèche, et la couvre de fleurs inattendues. C'est une richesse qui tient à la fois aux origines de la langue latine et au génie particulier du poëte. C'est une abondance d'images fortes et gracieuses, une sensibilité, toute matérialiste il est vrai, mais touchante et expressive .

On a dit , pour rabaisser Lucrèce , qu'ayant à décrire les ravages de la peste sur les hommes , il avait paru , dans un sujet si voisin de nous, moins pathétique et moins touchant que Virgile dans la peinture d'un bercail frappé du même fléau. La justice de ce blâme et l'infériorité de Lucrèce s'expliquent naturellement par l'influence de la philosophie qu'il a chantée. Dans toutes les descriptions de la nature matérielle, son épicuréisme lui laissait cette vivacité d'imagination dont le poëte ne peut se défaire ; mais quand il s'agissait de l'homme, qu'avait-elle à lui donner, cette philosophie étroite et malheureuse? Comment pouvait-elle l'élever au-dessus de cette émo-

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