DU POEME DE LUCRÈCE
tion toute sensitive et de ces larmes vulgaires qu'excite le spectacle du mal physique? Quelles nouvelles cordes pouvait-elle ajouter à sa lyre , pour lui inspirer, sur les souffrances de l'honmie , des accents plus tendres que ceux qu'il accordait à la victime innnolée , à la matière animée et souffrante? Ainsi, Lucrèce, qui plus d'une fois, par des vers pleins d'harmonie, a égalé Virgile lui-même dans l'art de peindre , avec une douce mélancolie , les douleurs des animaux et les affections que leur prête la poésie, lui est prodigieusement inférieur lorsque, venant aux douleurs de l'homme, il ne trouve rien au delà des émotions matérielles , et s'épuise dans d'affreux détails , sans pouvoir saisir aucun de ces traits de sentiment qui blessent l'àme et l'élèvent en l'attendrissant; c'est là que le poëte sceptique est abandonné de son génie, seul dieu qui lui restât.
On sait l'estime que Molière faisait de Lucrèce , et la charmante imitation qu'il a donnée de quelques-uns de ses vers, imitation qui n'était qu'un fragment d'un long travail sur le poème de la Nature. Voltaire , dans les Lettres de Memmnts et dans quelques autres écrits, parle souvent de Lucrèce avec une vive admiration. H paraît même que, dans sa métaphysique peu sérieuse, il avait été frappé des arguments que Lucrèce accumule avec beaucoup de poésie contre l'immatérialité de l'àme.
« Il y a dans Lucrèce, dit-il , un admirable troisième u chant que je traduirai, ou je ne pourrai, » Promesse qu'il n'a pas remplie, et tâche difficile dont Racine le fils
s'est en partie acquitté, en traduisant dans son poëme de laBeiigion quelques-uns des plus éloquents blasphèmes de Lucrèce, et en leur opposant de belles réponses, où tout son talent si pur s'est animé de la verve du spiritualisme qu'il défend. Quelques-uns des écrivains du xvni* siècle, qui ont eu pour le matérialisme la funeste préférence si éloquemment combattue par Rousseau, et quelquefois par Voltaire, ont exclusivement admiré Lucrèce , et souvent recueilli dans son poëme de vieux sophismes aussi décriés que leur cause, et témoins incontestables de ce cercle uniforme d'absurdités auquel est condamné l'athéisme. Le baron d'Holbach en a hérissé son Système de la Nature. Diderot, qui avait encore plus d'enthousiasme que de scepticisme , a senti et loué Lucrèce comme un poëte mérite de l'être , avec beaucoup de feu et de goût. La Harpe en a parlé dans son Cours de Littérature avec une rapidité superficielle , et trop peu digne d'un critique si habile.
Mais nulle part le caractère poétique de Lucrèce n'a été mieux saisi, jugé avec un goût plus sûr et plus élevé, avec une expression plus éloquente, que dans le discours qui précède la traduction de l'Essai sur t' Homme àeV ope.
« Si nous examinons les beautés de Lucrèce , dit « M. de Fontanes , que de formes heureuses , d'expres- « sions créées , lui emprunta l'auteur des Géorgiques ! « Quoiqu'on retrouve dans plusieurs de ses vers l'âpreté << des sons étrusques, ne fait-il pas entendre souvent une « harmonie digne de Virgile lui-même? Peu de poètes