‹ Études de littérature ancienne & étrangèreChapitre 7 sur 15 · CICERON · texte numérisé non relu

CICERON

Cicéron (Marcus TuUiiis) naquit à Ârpinum , patrie de Marins , la même année que le grand Pompée , le 3 janvier 647 de la fondation de Rome. 11 sortait d'une famille anciennement agrégée à l'ordre équestre , mais qui s'était toujours tenue loin des affaires et des emplois. Sa mère s'appelait Helvia. Son père, vivant à la campagne, sans autre occupation que l'étude des lettres , conservait d'honorables liaisons avec les premiers citoyens de la république. De ce nombre était le célèbre orateur Crassus, qui voulut bien présider lui-même à l'éducation du jeune Cicéron et de son frère Quintus , leur choisit des maîtres et dirigea leurs études. Cicéron , comme presque tous les grands hommes , annonça de bonne heure la supériorité de son génie , et prit dès l'enfance l'habitude des succès et de la gloire. 11 fut admiré dans les écoles publiques, honoré par ses condisciples, visité parleurs

parents. La lecture des (écrivains grecs , la passion de la poésie , la rhétorique , la philosophie occupèrent les premières années de sa jeunesse. Il écrivit beaucoup en grec , exercice qu'au rapport de Suétone il continua jusqu'à l'époque de sa préture. Ses vers latins , trop méprisés par Juvénal, trop loués par Voltaire , sont loin de l'éloquence de Virgile, et n'ont pas la force de Lucrèce. Ni la poésie ni l'éloquence n'étaient encore formées chez les Romains , et il suffisait à Cicéron d'être le plus grand orateur de Rome. On conçoit à peine les travaux immenses qu'il entreprit pour se préparer à cette gloire.

Cependant il fit une campagne sous Sylla, dans la guerre des Marses. De retour à Rome, il suivit avec ardeur les leçons de Philon, philosophe académicien, et de Molon , rhéteur célèbre , et pendant quelques années il continua d'enrichir son esprit de cette variété de con-naissances que depuis il exigea de l'orateur.

Les cruautés de Marins et de Cinna , les proscriptions de Sylla passèrent; et la république, affaiblie et sanglante , resta paisible sous le joug de son impitoyable dictateur. Cicéron , alors âgé de vingt-six ans , fort de ses études et de son génie , parut au barreau , qui venait de s'ouvrir après une longue interruption. Il débuta dans quelques causes civiles , et entreprit une cause criminelle , dont le succès promettait à l'orateur beaucoup d'éclat et de péril , la défense de Roscius Amérinus, accusé de parricide. Il fallait parler contre Chrysogonus, affranchi de Sylla. Cette protection terrible

épouvantait les vieux orateurs. Cicéron se présente avec le courage de la jeunesse, confond les accusateurs, et force les juges d'absoudre Roscius. Son discours excita l'enthousiasme; aujourd'hui même c'est une des harangues de l'orateur que nous lisons avec le plus d'intérêt. On y sent une chaleur d'imagination , une audace mêlée de prudence et même d'adresse, et souvent un excès d'énergie , une surabondance de richesse , qui plaît et entraîne. Cicéron , plus âgé , releva lui-même , dans ce premier ouvrage , quelques fautes de goût , et sans doute il s'est montré depuis plus pur et plus grand écrivain; mais il avait déjà toute son éloquence.

Après ce brillant succès , il passa encore une année dans Rome, et se chargea même d'une autre cause qui devait aussi déplaire au dictateur ; mais sa santé affaiblie par des travaux excessifs , et peut-être la crainte d'avoir trop bravé Sylla, le déterminèrent à voyager. Il se rendit à Athènes , qui semblait toujours la métropole des lettres ; et , logé chez un philosophe académicien , recherché des philosophes de toutes les sectes , assistant aux leçons des maîtres d'éloquence , il y passa six mois avec son cher Atticus, dans les plaisirs de létude et des savants entretiens. On rapporte à cette même époque son initiation aux mystères d'ÉIeusis. A la mort de Sylla, il quitta la Grèce et prit la route de l'Asie , s'entourant des plus célèbres orateurs asiatiques et s'exerçant avec eux. A Rhodes , il vit le fameux Possidonius , et retrouva Molon , qui lui donna de nouvelles leçons, et s'attacha

surtout à corriger sa trop grande abondance. Un jour, déclamant en grec dans l'école de cet illustre rhéteur, il emporta les applaudissements de tout l'auditoire. Melon , seul , resta silencieux et pensif. Questionné par le jeune orateur : « Et moi aussi , répondit-il à Cicéron , je te loue et je t'admire; mais j'ai pitié de la Grèce , quand je songe que le savoir et l'éloquence , les deux seuls biens qui nous étaient demeurés , sont par toi conquis sur nous et transportés aux Romains. » Cicéron revint en Italie, et ses nouveaux succès firent sentir le prix de la science des Grecs, qui n'était pas encore assez estimée dans Rome. Parmi différentes causes , il plaida pour le célèbre comédien Roscius, son ami et son maître dans l'art de la déclamation. Enfin, parvenu à l'âge de trente ans, se voyant au terme de son glorieux apprentissage , ayant tout reçu de la nature , ayant tout fait par le travail pour réaliser en lui l'idée du parfait orateur , il entra dans la carrière des charges publiques. 11 sollicita la questure , office qui donnait immédiatement la dignité de sénateur. Nommé à la questure de Sicile dans un temps de disette , il eut besoin de beaucoup d'habileté pour faire passer à Rome une grande partie des blés de cette province, sans trop déplaire aux habitants. Du reste, son administration et les souvenirs qu'en gardèrent les Siciliens prouvent que , dans les conseils admirables qu'il a depuis donnés à son frère Quintus, il ne faisait que rappeler ce qu'il avait pratiqué lui-même.

Sa mission expirée, il revint à Kome, véritable théâtre

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de ses talents. 11 continua d'y paraître comme orateur, défendant les causes des particuliers sans autre intérêt que la gloire. Ce fut sans doute un jour honorable pour Cicéron que celui où les ambassadeurs de la Sicile vinrent lui demander vengeance des concussions et des crimes de Verres. Il était digne de cette confiance d'un peuple aftligé. Il entreprit la cause de la Sicile contre son indigne spoliateur , alors tout-puissant à Rome , appuyé du crédit de tous les grands , défendu par l'éloquence d'Hortensius , et pouvant avec le fruit de ses brigandages en acheter l'impunité.

Après avoir fait un voyage dans la Sicile pour y recueillir les preuves des crimes , il les peignit des plus vives couleurs dans ses immortelles harangues : elles sont au nombre de sept ; les deux premières seulement furent prononcées. L'orateur s'aperçut que les amis de Verres cherchaient à reculer la décision du procès jusqu'à l'année suivante , où le consulat d'Hortensius devait assurer un grand secours au coupable ; il n'hésita point à sacrifier l'intérêt de son éloquence à celui de sa cause ; il s'occupa uniquement de multiplier le nombre des témoins et de les faire tous entendre. Hortensius resta muet devant la vérité des faits , et Verres , effrayé , s'exila lui-même. L'ensemble des harangues de Cicéron est demeuré comme le chef-d'œuvre de l'éloquence judiciaire, ou plutôt comme le monument d'une illustre vengeance exercée contre le crime par la vertueuse indignation du génie.

A l'issue de ce grand procès, Cicéron commença l'exercice de son édilité; et dans cette magistrature onéreuse, quoique sa fortune fût peu considérable , il sut par une sage magnificence se concilier la faveur du peuple. Ses projets d'élévation lui rendaient ce secours nécessaire , mais il fallait y joindre l'amitié des grands. Cicéron se tourna vers Pompée , alors le chef de la noblesse , et le premier citoyen de Rome libre. Il se fit le panégyriste de ses actions et le partisan le plus zélé de sa grandeur. Quand le tribun Manilius proposa de lui confier la conduite de la guerre contre Mithridate , en lui accordant un pouvoir qui eff'rayait les républicains éclairés , Cicéron , alors préteur, parut à la tribune pour appuyer la loi nouvelle de toute la force de son éloquence. Cette même année il plaida plusieurs causes. Il prononça son plaidoyer pour Cluentius , dans une affaire criminelle. A cette époque, Catilina , rejeté du sénat , commençait à tramer contre la république , et s'essayait à une révolution. Ce factieux, accusé de concussions dans son gouvernement d'Afrique , fut sur le point il 'avoir Cicéron pour défenseur ; mais bientôt la haine éclata entre ces deux hommes si peu faits pour être unis.

Cicéron, ([ui, après sa préture, au lieu d'accepter une province , suivant l'usage , s'était mis sur les rangs pour le consulat , se vit compétiteur de Catilina , qui s'était fait absoudre à prix d'argent. Insulté par cet indigne rival, il le repoussa par une éloquente invective pro-

noncée dans le sénat. Cicéron avait à combattre l'envie de beaucoup de patriciens qui voyaient en lui un parvenu, un homme nouveau : son mérite et la crainte des projets de Catilina l'emportèrent. Il fut élu premier consul , non pas au scrutin , suivant l'usage , mais à haute voix et par les acclamations unanimes du peuple romain.

Le consulat de Cicéron est la grande époque de sa vie politique. Rome se trouvait dans une situation incertaine et violente. Catilina était de nouveau sur les rangs pour briguer le prochain consulat. En même temps il augmentait le nombre des conjurés , et faisait lever des troupes sous les ordres d'un certain Mallius. Cicéron pourvut à tout. Il importait d'abord de gagner à la république son collègue Antoine, secrètement uni avec les conjurés; il s'assura de lui par la cession de sa province consulaire. Une autre précaution non moins salutaire fut de réunir le sénat et l'ordre équestre dans l'intérêt d'une défense commune. Attentif à ménager le peuple, Cicéron ne se montra pas moins hardi à maintenir les vrais principes du gouvernement ; et dès les premiers jours de son consulat, il attaqua le tribun RuUus qui, par le projet d'une nouvelle loi agraire, confiait à des commissaires un pouvoir alarmant pour la liberté. La politique de Cicéron fut ici tout entière dans son éloquence. A force d'adresse et de talent, il fit rejeter par le peuple même une loi toute populaire.

Affectant de se regarder comme le consul du peuple, mais fidèle aux intérêts des grands , il fit maintenir le

décret de Sylla qui interdisait les charges publiques aux enfants des proscrits. On ne peut douter que cette habileté du consul à ménager les trois ordres de l'Etat , et à s'en faire également aimer, n'ait été l'arme puissante qui seule pût vaincre Catilina. Toute la république étant réunie, et se confiant à un seul homme, les conjurés, malgré leur nombre, se trouvèrent hors de l'État , et furent désignés comme ennemis publics. Le vigilant consul , entretenant des intelligences parmi cette foule d'hommes pervers, était averti de leurs projets, et assistait, pour ainsi dire, à leurs conseils. Le sénat rendit le décret fameux qui , dans les grands dangers, investissait les consids d'un pouvoir égal à celui de dictateur. Cicéron doubla les gardes, et prit quelques mesures extérieures ; ensuite il se rendit aux comices pour présider à l'élection des nouveaux consuls. Catilina fut exclu une seconde fois, et n'eut plus d'autre ressource que le meurtre et l'incendie. Il assemble ses complices, les charge d'embraser Rome , et déclare qu'il va se mettre à la tête des troupes de Mallius. Deux chevaliers romains promettent d'assassiner le consul dans sa propre maison ; Cicéron est instruit de tous les détails par Fulvie , maîtresse de Curius, un des conjurés. Deux jours après , il assemble le sénat au Capitole. Ce fut là que Catilina, qui dissimulait encore , ayant osé paraître comme sénateur, le consul l'accabla de sa foudroyante et soudaine éloquence. Catilina, troublé, sortit du sénat en vomissant (les menaces, et dans la nuit partit pom* l'Étrurie avec

trois cents hommes armés. Le lendemain , Cicéron convoque le peuple au Forum , l'instruit de tout, et triomphe d'avoir ôté aux conjurés leur chef et réduit le chef lui-même à faire une guerre ouverte.

Au milieu de cette crise violente , ce grand homme trouvait encore le loisir d'exercer son éloquence dans une cause privée. Il défendit Muréna , consul désigné , que Caton accusait de brigue et de corruption. Son plaidoyer est un chef-d'œuvre d'éloquence et de fine plaisanterie. Le stoïque Caton , ingénieusement raillé par l'orateur, dit ce mot connu : « Nous avons un consul fort gai. » Mais ce consul si gai veillait toujours sur la patrie menacée, et suivait tous les mouvements des conjurés. Instruit que Lentulus , chef des factieux restés à Rome, cherchait à séduire les députés des Allobroges , il engagea ceux-ci à feindre , pour obtenir la preuve complète du crime. Les députés furent saisis au moment où ils sortaient de Rome avec Vulturcius , un des conjurés. On produisit dans le sénat les lettres de Lentulus ; la conjuration fut évidente. Il ne s'agissait plus que de la punition. Plusieurs lois défendaient de punir de mort un citoyen romain ; César les fit valoir avec adresse . Caton demanda hautement le supplice des coupables. C'était l'avis que Cicéron avait exprimé avec plus d'art. Ils furent exécutés dans la prison , quoique le consul prévît qu'un jour ils auraient des vengeurs. Il préféra l'État à sa sûreté. Peut-être aurait-il pu se mettre à l'abri en faisant prononcer la sentence par le peuple; c'est ainsi

qu'autrefois Manlius avait été condamné. Mais Cicéron craignit qu'on n'enlevât les conjurés; il voulut se presser , et par timidité il fit une imprudence que dans la suite il expia cruellement.

Cependant Rome fut sauvée ; tous les Romains proclamèrent Cicéron le Père de la patrie. La défaite de Catilina , qui suivit bientôt , fit assez voir qu'en préservant la ville, on avait porté le coup mortel à la conjuration ; et cette gloire appartenait au vigilant consul. Déjà l'envie l'en punissait. Un tribun séditieux ne lui permit pas de rendre compte de son administration ; et Cicéron , en quittant le consulat , ne put prononcer que ce noble serment, répété par tout le peuple romain : « .fe jure que j'ai sauvé la république. »

César lui était toujours contraire; et Pompée, uni d'intérêts avec César et Crassus, redoutait un citoyen zélé , trop ami de la liberté pour être favorable aux triumvirs. Cicéron vit son crédit tomber insensiblement , et sa sûreté même menacée pour l'avenir. Il s'occupa plus que jamais de la culture des lettres. Ce fut alors qu'il publia les Mémoires de son consulat , écrits en grec , et qu'il fit sur le même sujet un poëme latin en trois livres. Ces louanges qu'il se donnait à lui-même ne durent pas diminuer l'envie qu'excitait sa gloire. Enfin , l'orage éclata par la furieuse animosité de Clodius ; et ce consulat tant célébré par Cicéron , devint le moyen et le prétexte de sa ruine. Clodius fit passer une loi qui déclarait coupable de trabison (juiconque aurait fait périr des ci-

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toyens romains avant que le peuple les eût condamnés. L'illustre consulaire prit le deuil , et, suivi du corps entier des chevaliers et d'une foule déjeunes patriciens , il parut dans les rués de Rome , implorant le secours du peuple. Clodius, à la tête de satellites armés, l'insulta plusieurs fois , et osa même investir le sénat. Cette querelle ne pouvait finir que par un combat ou par un éloignement volontaire de Cicéron . Les deux consuls servaient la fureur de Clodius, et Pompée abandonnait son ancien ami. Mais tous les honnêtes gens étaient prêts à défendre le sauveur de la patrie; Cicéron, par faiblesse ou par vertu, refusa leur secours, et , s'exilant lui-même , il sortit de Rome après avoir consacré au Capitole une petite statue de Minerve, avec cette inscription: « Minerve, protectrice de Rome. »

Il erra quelque temps dans l'Italie , et se vit fermer l'entrée de la Sicile par un ancien ami, gouverneur de cette province. Enfin, il se réfugia chez Plancus , à Thessalonique. Sa douleur était excessive , et la philosophie, qui , dans ses malheurs , servit souvent à occuper son esprit, n'avait alors le pouvoir ni de le consoler ni de le distraire. Clodius poursuivait insolemment son triomphe ; par de nouveaux décrets , il fit raser les maisons de campagne de Cicéron , et , sur le terrain de sa maison de Rome, il consacra un temple à la liberté. Une partie de ses meubles fut mise à l'encan , mais il ne se présenta point d'acheteurs ; le reste devint la proie des deux consuls, qui s'étaient associés à la haine de Clodius.

La femme même et les enfants de Cicéron furent exposés à l'insulte et k la violence. Ces désolantes nouvelles venaient sans cesse irriter l'affliction du malheureux exilé, qui , perdant toute espérance, se défiait de ses amis, se plaignait de sa gloire , et regrettait de ne s'être pas donné la mort, montrant qu'un beau génie et même une grande âme ne préservent pas toujours de la plus extrême faiblesse.

Cependant il se préparait à Rome une heureuse révolution en sa faveur. L'audace de Clodius, s'élevant trop haut et s'étendant à tout , devenait insupportable à ceux mêmes qui l'avaient protégée. Pompée encouragea les amis de Cicéron à presser son rappel. Le sénat déclara qu'il ne s'occuperait d'aucune affaire avant que le décret du bannissement ne fût révoqué. Clodius redoubla vainement de fureur et de violence. Dès l'année suivante, par le zèle du consul Lentulus, et sur la proposition de plusieurs tribuns , le décret de rappel passa dans l'assemblée du peuple , malgré un sanglant tumulte où Quintus , frère de Cicéron , fut dangereusement blessé. On vota des remercîments aux villes qui avaient reçu Cicéron, et les gouverneurs de province eurent ordre d'assurer son retour.

C'est ainsi qu'après dix mois d'exil il revint en Italie avec une gloire qui lui parut à lui-même un dédommagement de son malheur. Le sénat, en corps, l'attendit aux portes de la ville, et son entrée fut un triomphe. La république se chargea de faire rétablir ses maisons; il

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n'eut à combattre que pour démontrer la nullité de la consécration faite par Clodius. Au reste, ce retour devint pour Cicéron , comme il l'avoue lui-même , l'époque d'une vie nouvelle, c'est-à-dire d'une politique différente. II diminua sensiblement l'ardeur de son zèle républicain, et s'attacha plus que jamais à Pompée, qu'il proclamait son bienfaiteur. Il sentait que l'éloquence n'était plus dans Rome une puissance assez forte par elle-même, et que le plus grand orateur avait besoin d'être protégé par un guerrier.

Le fougueux Clodius s'opposait à force ouverte au rétablissement des maisons de Cicéron , et l'attaqua plusieurs fois lui-même. Milon , mêlant la violence et la justice, repoussa Clodius par les armes, et en même temps l'accusa devant les tribunaux. Rome était souvent un champ de bataille ; cependant Cicéron passa plusieurs années dans une sorte de calme , s'occupant à la composition de ses traités oratoires , et paraissant quelquefois au barreau , où , par complaisance pour Pompée , il défendit Yatinius et Gabinius, deux mauvais citoyens qui s'étaient montrés ses implacables ennemis. Valère Maxime cite ce fait comme l'exemple d'une générosité extraordinaire. A l'âge de cinquante-quatre ans, Cicéron fut reçu dans le collège des Augures. La mort du turbulent Clodius , tué par xMilon , le délivra de son plus dangereux adversaire. On connaît la belle harangue qu'il fit pour la défense du meurtrier, qui était son ami el sou vengeur ; mais il se troubla en la prononçant , intimidé

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par l'aspect des soldais de Pompée et pai' les cris des partisans de Clodius.

A cette même époque, un décret du sénat nomma Cicéron au gouvernement de Cilicie. Dans cet emploi , nouveau pour lui , il fit la guerre avec succès , repoussa l(;s troupes des Parthes , s'empara de la ville de Pindenissum, et fut salué par ses soldats du nom d'fmperalor, titre qui le tlatta singulièrement, et dont il affecta de se parer, même en écrivant à César, vainqueur des Gaules. Cette petite vanité lui fit briguer les honneurs du triomphe, et il porta la faiblesse jusqu'à se plaindre de Caton , qui , malgré ses instantes prières, avait refusé d'appuyer ses prétentions. Quelque chose de plus estimable et peut-être de plus réel que sa gloire militaire , ce fut la justice , la douceur et le désintéressement qu'il montra dans toute son administration. Il refusa les présents forcés que l'on avait coutume d'offrir aux gouverneurs romains, réprima tous les genres de concussions, et diminua les impôts. Une semblable conduite était rare dans un temps où les grands de Rome , ruinés par le luxe , sollicitaient une province pour rétablir leur fortune par le pillage.

Quelque plaisir (|ue Cicéron trouvât dans l'exercice bienfaisant de son pouvoir , il souffrait impatiemment d'être éloigné du centre de l'empire, que la rupture de César et de Pompée menaçait d'un grand événement. Il partit aussitôt que sa mission fut achevée , et retrouva dans sa patrie l'honorable accueil qui l'attendait toujours; mais, connue il le dit lui-même, à son entrée

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dans Komc il se vit au milieu des flammes de la discorde civile. Il s'était empressé de voir et d'entretenir Pompée , qui commençait à sentir la nécessité de la guerre, sans croire encore à la grandeur du péril , et qui , résolu de combattre César, opposait avec trop de confiance le nom de la république et le sien aux armes d'un rebelle. Cicéron souhaitait une réconciliation , et se nourrissait de la flatteuse pensée qu'il pourrait en être le médiateur. Cette illusion peut s'expliquer par l'amour de la patrie autant que par la vanité. Le sage consulaire envisageait la guerre civile avec horreur ; mais il aurait dû sentir que, si le mal était aflreux, il était inévitable. Du reste, ne cherchons pas un sentiment faible et bas dans le cœur d'un grand homme , et ne le soupçonnons pas d'avoir voulu ménager César, puisqu'enfin il suivit Pompée.

César marcha vers Rome , et son imprudent rival fut réduit à fuir avec les consuls et le sénat ; Cicéron , ([ui n'avait pas prévu cette soudaine invasion, se trouvait encore en Italie , par irrésolution et par nécessité ; César le vit à Formies, et ne put rien sur lui. Cicéron , cou vaincu que le parti des rebelles était le plus sûr, ayant pour gendre Dolabella , un des confidents de César, alla cependant rejoindre Pompée : ce fut un sacrifice fait à l'honneur; mais il eut le tort d'apporter dans le camp de Pompée les craintes qui pouvaient l'empêcher d'y venir. Il se hâta de désespérer de la victoire , et , dans son propre parti, il laissa entrevoir cette défiance du succès qui ne se pardonne pas , et cette prévention dé-

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tavorable contre les liommes et contre les choses, qui choque d'autant plus qu'elle est exprimée par d'ingénieux sarcasmes. Cicéron ne modérait pas assez son penchant à l'ironie; et, sur ce point, il paraît avoir souvent manqué de prudence et de dignité.

Après la bataille de Pharsale et la fuite de Pompée, il refusa de prendre le commandement de quelques troupes restées à Dyrrachium, et, renonçant à tout projet de guerre et de liberté , il se sépara de Caton pour rentrer dans l'Italie, gouvernée par Antoine, lieutenant de César. Ce retour parut peu honorable, et fut mêlé d'amertumes et de craintes, jusqu'au moment oîi le vainqueur écrivit lui-même à Cicéron; bientôt après, il l'accueillit avec cette familiarité qui devenait une précieuse faveur. Cicéron , réduit à vivre sous un maître , ne s'occupa plus que de littérature et de philosophie. Le dérangement de ses affaires domestiques, et sans doute de légitimes sujets de plainte , le déterminèrent à quitter sa femme Terentia , pour épouser une belle et riche héritière dont il était le tuteur; mais ce besoin de fortune, qui lui fit contracter une alliance que l'on a blâmée , ne le détermina jamais à encenser la jmissance souveraine*; il se tint même dans un éloignement affecté, raillant les adulateurs de César, et leur opposant r7sYo//c de (Utton. Il est vrai que, sous le magnanime

' Sailli Jérôme (iil : « Kgregie TiiUius ail lie Cœsare : « Qmiiu « ((iiosilam ornaïc volujl , non cos iionc^lavil , spd ornamenla ip>a » Uirpavil. «

dictateur, on pouvait beaucoup oser impunément; et d'ailleurs cette hardiesse consolait l'amour-propre du républicain , plus qu'elle n'était utile à la république ;• mais le mécontentement de Cicéron ne put tenir contre la générosité de César pardonnant à Alarcellus. L'orateur , ravi d'un acte de clémence qui lui rendait un ami , rompit le silence , et prononça cette fameuse harangue qui renferme autant de leçons que d'éloges.

Peu de temps après, défendant Ligarius, il fit tomber l'arrêt fatal des mains de César, aussi sensible au charme de la parole qu'à la douceur de pardonner. Dans l'esclavage de la patrie, Cicéron semblait reprendre une partie de sa dignité par la seule force de son éloquence; mais la perte de sa fille ïuUie, le frappant du coup le plus cruel , vint le plonger dans le dernier excès de l'abattement et du désespoir. Il écrivit un traité de la Consolation, moins pour affaiblir ses regrets que pour en immortaliser le souvenir, et il s'occupa même du projet de consacrer un temple à cette fille chérie. Sa douleur, qui lui faisait un besoin de la retraite , le livrait tout entier à l'étude et aux lettres.

On a peine à concevoir combien d'ouvrages il écrivit pendant ce long deuil. Sans parler des Tusculanes et du traité de Legibiis , que nous avons encore, très-mutilé, il acheva dans la même année son Hortensius , si cher à saint Augustin, ses Académiques: , en quatre livres, et un Elorje fimcbre de Porcia , sœur de Caton. Si l'on réfiéchit à cette prodigieuse facilité, toujours unie à la

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plus sévère perfection , la littérature ne présente rien de plus étonnant que le génie de Cicéron.

. Le meurtre de César, en paraissant d'abord tout changer, ouvrit à l'orateur une carrière nouvelle. Cicéron se réjouit de cette mort, dont il fut témoin , et sa joie fait peine , quand on songe aux éloges pleins d'enthousiasme et de tendresse que tout à l'heure encore il prodiguait à César dans sa Dcjhise du roi- Dejolarus; mais Cicéron croyait qu'avec la liberté commune il allait recouvrer lui-même un grand crédit politique ; les conjurés, qui ne l'avaient pas associé à l'entreprise , lui en communiquaient la gloire. 11 était républicain et ambitieux , et moins il avait agi dans la révolution , plus il voulait y participer en l'approuvant.

Cependant le maître n'était plus ; mais il n'y avait pas de république. Les conspirateurs perdaient leurs succès par l'irrésolution ; Antoine faisait régner César après sa mort, en maintenant toutes ses lois et en succédant à son pouvoir. Cicéron vit la faute du sénat; mais, seul, il ne pouvait pas arrêter Antoine.

Dans cette année d'inquiétudes et d'alarmes , il composa le traité de la Nature des Dieux, dédié à Brutus, et ses traités de la Vieillesse et de l'Amitié, tous deux dédiés à son cher Atticus. On conçoit à peine cette prodigieuse vivacité d'esprit, à laquelle toutes les peines de l'âme ne pouvaient rien ôter. 11 s'occupait, à la même époque , d'un travail qui serait piquant pour notre curiosité , les Mémoires de son siècle ; enfin il connnen-

çait son immortel traité des Devoirs , et achevait ce traité de la Gloire, perdu pour nous, après avoir été conservé jusqu'au xiv siècle. Le projet qu'il conçut alors de passer en Grèce avec une légation libre l'aurait éloigné du théâtre des affaires et des périls ; il y renonça, et revint à Rome. C'est là que commencent ses admirables Philippiques, qui mirent le sceau à son éloquence et signalèrent si glorieusement son patriotisme. La seconde, la plus violente de toutes, fut écrite peu de temps après son retour ; il ne la prononça point. Irréconciliable ennemi d'Antoine , il crut devoir élever contre lui le jeune Octave. Montesquieu blâme cette conduite, qui remit sous les yeux des Romains César, qu'il fallait leur faire oublier. Cicéron n'avait pas d'autre asile. Il ne fut pas aussi dupe qu'on le pense de la modération affectée d'Octave; mais il crut que ce jeune homme serait toujours moins dangereux qu'Antoine. Le mal était fait dans la faiblesse de la république , qui ne pouvait plus se sauver d'un maître qu'en se donnant un protecteur, c'est-à-dire un autre maître. Cicéron fit au moins tout ce qu'on devait attendre d'un grand orateur et d'un citoyen intrépide. Il inspira toutes les résolutions vigoureuses du sénat , dans la guerre que les consuls et le jeune César firent, au nom de la république, contre Antoine. On en trouve la preuve dans ses 7Vi/lippiques. Lorsqu'après la mort des deux consuls. Octave se fut emparé du consulat, et qu'ensuite il fît alliance avec Antoine et Lépide, tout le pouvoir du sénat et de

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l'orateur tomba devant les armes des triumvirs. Cicéron , qui ménageait toujours Octave , qui même proposait à Brutus de se réconcilier avec l'héritier de César, vit enfin qu'il n'y avait plus de liberté. Les triumvirs s'abandonnant l'un à l'autre le sang de leurs amis, sa tête fut demandée par Antoine.

Cicéron , retiré à Tusculum avec son frère et son neveu, apprit que son nom était sur la liste des proscrits. Il prit le chemin de la mer dans une grande irrésolution. Il s'embarqua près d'Asture; le vaisseau étant repoussé par les vents, Plutarque assure qu'il eut la pensée de revenir à Rome , et de se tuer dans lu maison d'Octave , pour faire retomber son sang sur la tête de ce perfide. Pressé par les prières de ses esclaves, il s'embarqua une seconde fois, et bientôt reprit terre pour se reposer dans sa maison de Formies. C'est là qu'il résolut de ne plus faire d'eftbrts pour garantir ses jours. «.le mourrai, dit-il, dans cette patrie que j'ai sauvée plus d'une fois. »

Ses esclaves, sachant que les lieux voisins étaient remplis de soldats des triumvirs , essayèrent de le porter dans sa litière; mais bientôt ils aperçurent les assassins qui venaient sur leurs traces; ils se préparèrent au combat : Cicéron, qui n'avait plus qu'à mourir, leur défendit toute résistance , et tendit sa tète à l'exécrable Popilius , chef des meurtriers , autrefois sauvé par son éloquence. Ainsi périt ce grand homme , à l'âge de soixante-quatre ans, soutirant la mort avec plus de cou-

rage qu'il n'avait supporté le malheur, et sans doute assez comblé de gloire pour n'avoir plus rien à faire ni à regretter dans la vie. Sa tête et ses mains furent portées à Antoine , qui les fit attacher à la tribune aux harangues , du haut de laquelle l'orateur, suivant l'expression de Tite Live , avait fait entendre une éloquence que n'égala jamais aucune voix humaine.

Cicéron fut peu célébré sous l'empire d'Auguste. Horace et Virgile n'en parlent jamais. Dès le règne suivant , Patercule ne prononce son nom qu'avec enthousiasme. Il sort du ton paisible de l'histoire pour apostropher Marc-Antoine et lui reprocher le sang d'un grand homme. Cicéron a bien mérité le témoignage que lui rendit Auguste : « C'était un bon citoyen qui aimait sincèrement son pays. » On peut même lui donner un titre qui s'unit trop rarement à celui de grand homme , le nom d'homme vertueux; car il n'eut que des faiblesses de caractère, sans aucun vice, et il chercha toujours le bien pour le bien même , ou pour le plus excusable des motifs , la gloire. Son cœur s'ouvrait naturellement à toutes les nobles impressions, à tous les sentiments purs et droits, la tendresse paternelle, l'amitié, la reconnaissance , l'amour des lettres. Il gagne à cette difficile épreuve d'être vu de près. On s'accoutume à sa vanité , toujours aussi légitime que franche , et l'on est forcé de chérir tant de grands talents ornés de tant de qualités aimables.

Lorsque le goût se corrompit à Rome, l'éloquence de

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Cicéron , quoique mal imitée , resta l'éternel modèle. Quintilien en développa dignement les savantes beautés. Pline le Jeune n'en parle dans ses lettres qu'avec la plus vive admiration , et se glorifie , sans beaucoup de droit , il est vrai, d'en être le constant imitateur. Pline l'Ancien célèbre avec transport les prodiges de cette même éloquence. Enfin les Grecs, qui goûtaient peu la littérature de leurs maîtres , placèrent l'orateur romain à côté de Démosthène.

A la renaissance des lettres , Cicéron fut le plus admiré des auteurs anciens ; dans un temps où l'on s'occupait surtout de l'étude de la langue, l'étonnante pureté de son style lui donnait un avantage particulier. On sait cjue l'admiration superstitieuse de certains savants alla jusqu'à ne point reconnaître pour latin tout mot qui ne se trouvait pas dans ses écrits. Erasme, qui n'approuvait pas ce zèle excessif, avait un enthousiasme plus éclairé pour la morale de Cicéron, et la jugeait digne du christianisme. Ce grand homme n'a rien perdu de sa gloire en traversant les siècles ; il reste au premier rang comme orateur et comme écrivain. Peut-être même , si on le considère dans l'ensemble et dans la variété de ses ouvrages, est-il permis de voir en lui le premier écrivain du monde; et, quoique les créations les plus sublimes et les plus originales de l'art d'écrire , appartiennent à Bossuet et à Pascal , Cicéron est peut-être l'homme qui s'est servi de la parole avec le plus de science et de génie, et qui, dans la perfection habituelle de son élo-

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(juence et de son style, a mis le plus de beautés et laissé le moins de fautes.

C'est l'idée qui se présente en parcourant ses productions de tout genre : ses harangues réunissent au plus haut degré toutes les grandes parties oratoires : la justesse et la vigueur du raisonnement, le naturel et la vivacité des mouvements , l'art des bienséances , le don du pathétique , la gaieté mordante de l'ironie , et toujours la perfection et la convenance du style. Que l'élégant et harmonieux Fénelon préfère Démosthène, il accorde cependant à Cicéron toutes les qualités de l'éloquence, même celles qui distinguent le plus l'orateur grec , la véhémence et la brièveté. Il est vrai toutefois que la richesse , l'élégance et l'harmonie dominent plus particulièrement dans l'élocution oratoire de Cicéron , que même il s'en occupe quelquefois avec un soin minutieux. Ce léger défaut n'était pas sensible pour un peuple amoureux de tout ce qui tenait à l'éloquence , et qui recherchait avec avidité la mélodie savante des périodes nombreuses et prolongées. Pour nous , il se réduit à certaines cadences trop souvent affectées par l'orateur. Du reste , que de beautés nos oreilles étrangères ne reconnaissent-elles pas encore dans cette harmonie enchanteresse! Elle n'est d'ailleurs qu'un ornement de plus , et ne sert jamais à dissimuler le vide des pensées. Ce serait une ridicule prévention de supposer qu'un orateur philosophe et homme d'État , dont l'esprit était également exercé par les spéculations de la

science et l'activité des aft'aires, eût plus d'harmonie que d'idées. Les harangues de Cicéron abondent en pensées fortes , ingénieuses et profondes; mais la connaissance de son art l'oblige à leur donner toujours ce développement utile pour l'intelligence et la conviction de l'auditeur ; et le bon goût ne lui permet pas de les jeter en traits saillants et détachés. Elles sortent moins au dehors, parce qu'elles sont, pour ainsi dire, répandues sur toute la diction. C'est une lumière brillante , mais égale; toutes les parties s'éclairent, s'embellissent et se soutiennent, et la perfection générale nuit seule aux effets particuliers.

Le style des écrits philosophiques , dégagé de la magnificence oratoire, respire cet élégant atticisme que quelques contemporains de Cicéron auraient exigé même dans ses harangues. On reconnaît cependant l'orateur à la forme du dialogue, beaucoup moins vif et moins coupé que dans Platon ; les développements étendus dominent toujours ; soit qu'un seul personnage instruise presque continuellement les autres, soit que les différents personnages exposent tour à tour leur opinion, le fond des choses est emprunté aux Grecs, et quelques passages sont littéralement traduits d'Aristote et de Platon. Ces ouvrages n'ont pas tous , à nos yeux , le même degré d'intérêt. Le traité de la iSalure des Dieux n'est qu'un recueil des erreurs de l'esprit humain , qui s'égare toujours plus ridiculement dans les plus sublimes questions; mais l'absurdité des différents systèmes n'empêche pas

d'admirer réléi;ance et la clarté des analyses ; et les morceaux de description restent d'une vérité et d'une beauté éternelles.

Les Tusculanes se ressentent des subtilités de l'école d'Athènes ; on y trouve, du reste, la connaissance la plus approfondie de la philosophie des Grecs. Le traité de Fhu'bus lionorumet Malorum. appartient encore à cette philosophie dogmatique un peu trop sèche et trop savante; heureusement, l'aridité de la discussion ne peut vaincre ni lasser l'inépuisable élégance de l'écrivain ; toujours harmonieux et facile, il éprouve souvent le besoin de se ranimer par des morceaux d'une éloquence élevée. Plusieurs passages du traité des Maux et des Biens peuvent avoir servi de modèle à Rousseau pour cette manière brillante et passionnée d'exposer la morale , et pour cet art heureux de sortir tout à coup du ton didactique par des mouvements qui deviennent eux-mêmes des preuves.

Enfin, le seul mérite qu'on désirerait au style philosophique de Cicéron est celui qui n'a pu appartenir qu'à la philosophie moderne, l'exactitude des termes inséparablement liée au progrès de la science , et à cette justesse d'idées si difficile et si tardive. Les écrits de Cicéron sur la morale pratique ont conservé tout leur prix , malgré les censures de Montaigne, auteur trop irrégulier pour goûter une méthode sage et noble , mais un jxni lente ; le livre des Devoirs demeure le plus beau traité de vertu inspiré par la sagesse puremcnl humaine; enlni,

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personne n'a fait mieux sentir que Cicéron les plaisirs de l'amitié et les consolations de la vieillesse.

Le traité de la République , dont il ne restait depuis tant de siècles que quelques phrases éparses , et le beau fragment sur le Soïuje de Scipion , ont été retrouvés en partie de nos jours, Ia^s traits presque effacés d'anciens palimpsestes nous ont rendu enfin bien des pages de ce traité fameux , et nous ont pei-mis , malgré bien des lacunes encore , d'en juger la suite, le caractère et le but.

Le traité de la Divinalion et le traité des Lois , sont de curieux monuments d'antiquité, qu'un style ingénieux et piquant rend d'agréables ouvrages de littérature. Le goût des études philosophiques suivit Cicéron dans la composition de ses traités oratoires, surtout du plus important, le de Oratore Après les harangues de Cicéron, c'est l'ouvrage qui nous donne l'idée la plus imposante du talent de l'orateur dans les républiques anciennes. Ce talent devait tout embrasser , depuis la connaissance de l'homme jusqu'aux détails de la diction figurée et du rhythme oratoire ; l'art d'écrire était , pour ainsi dire , plus compliqué que de nos jours. Mais en lisant l'Orateur, les llluslres Orateurs, les Topiques, les Partitions^ on ne doit pas s'attendre à trouver beaucoup d'idées applicables à notre littérature, excepté quelques préceptes généraux qui nulle part n'ont été mieux exprimés, et qui sont également de tous les siècles. A tant d'ouvrages que Cicéron composa pour sa gloire,

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il faut joindre celui de tous ()ui, peut-être, intéresse le plus la postérité, quoiqu'il n'ait pas été t'ait pour elle, le recueil à^QS, Lettres familières , et les Lettres à Af tiens. Cette collection ne forme qu'une partie des lettres que Cicéron avait écrites seulement depuis l'âge de quarante ans. Aucun ouvrage ne donne une idée plus juste et plus vive de la situation de la république. Ce ne sont pas, quoi qu'en ait dit Montaigne, des lettres comme celles de Pline, écrites pour le public; il y respire une inimitable naïveté de sentiments et de style. Si l'on songe que l'époque où vivait Cicéron est la plus intéressante de l'histoire romaine, par le nombre et l'opposition des grands caractères , les changements des mœurs, la vivacité des crises politiques , et le concours de cette foule de causes qui préparent, amènent et détruisent une révolution; si l'on songe en même temps quelle facilité Cicéron avait de tout connaître, et quel talent pour tout peindre, on doit sentir aisément qu'il ne peut exister de tableau plus instructif et plus animé.

Continuel acteur de cette scène, ses passions, toujours intéressées à ce qu'il raconte , augmentent encore son éloquence ; mais cette éloquence est rapide, simple, négligée; elle peint d'un trait; elle jette, sans s'arrêter, des réflexions profondes ; souvent les idées sont à peine développées ; c'est un nouveau langage que parle l'orateur romain. Il faut un eifort pour le suivre, pour saisir toutes ses allusions , entendre ses prédictions , pénétrer sa pensée, et quelquefois même l'achever. Ce que l'on voit

surtout, c'est l'âme de Cicéron, ses joies, ses craintes, ses vertus, ses faiblesses. On remarquera que ses sentiments étaient presque tous extrêmes, ce qui appartient, en général , au talent supérieur , mais ce qui est une source de fautes et de malheurs. Sous un autre rapport, on peut puiser dans ce recueil une foule de détails curieux sur la vie intérieure des Romains, les mœurs et les habitudes des citoyens, et les formes de l'administration. C'est une mine inépuisable pour les érudits ; le reste des lecteurs y retrouve cette admirable justesse de pensées , cette perfection de style , enfin cette continuelle union du génie et du goût, qui n'appartient qu'à peu de siècles et à peu d'écrivains, et que personne n'a portée plus loin que Cicéron.

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