TIBERE
Tibère (Claiidiiis Nero), empereur romain, naquit à Rome, le 10 novembre de l'an 34 avant notre ère, de Tiberius Nero , grand pontife , et de Livia , tille de Drusus Claudianus. Tous deux descendaient également de l'illustre famille des Appius. Dans les troubles qui suivirent la mort de César, Tiberius Nero , longtemps attaché à la fortune du dictateur, courut de grands périls. Réfugiée dans divers lieux de l'Italie , sa femme manqua deux fois d'être décelée par les cris de son fils au berceau. Étant passée en Grèce, elle se retira quelque temps à Lacédémone ; et Tibère , enfant , fut confié à la foi publique des descendants de Léonidas.
Emmené, de nuit, hors de cette ville, il faillit périr, en traversant une forêt , où le feu avait pris , et d'où sa mère n'échappa que les vêtements et les cheveux à demi brûlés. Cette périlleuse destinée fut bientôt llxée : Livie,
de retour à Rome , plut aux regards du triumvir Octave, déjà tout-puissant. Elle était alors enceinte; mais ce no fut point un obstacle. Son mari la tîança lui-même au nouveau maître de Rome. Tibère fut élevé avec soin dans la famille impériale. A l'âge de neuf ans, il prononça, du haut de la tribune, l'éloge de son père, qui venait de mourir. Quelque singulier que nous paraisse ce fait, d'autres exemples le rendent vraisemblable, et il s'explique par l'éducation hâtive que recevaient les jeunes Romains d'une illustre naissance.
Les vices du jeune Tibère ne furent pas moins prématurés que son esprit. Un Grec savant, qui lui servait de précepteur, avait coutume de dire de lui que c'était de la houe détrempée avec du san(j. Sous ce maître habile et si clairvoyant, Tibère apprit la langue grecque et s'exerça soigneusement à l'éloquence latine. Ses essais étaient marqués par une imitation du vieux langage et un goût d'expressions antiques dont Auguste se moquait.
Ce prince lui montrait d'ailleurs une affection paternelle , soit par faiblesse pour Livie , soit pour relever aux yeux du peuple tout ce qui était allié à la maison des Césars. Dans le triomphe célébré pour la victoire d'Actium , Tibère parut à cheval , à côté du char d'Auguste. 11 présida aux jeux qui suivirent le triomphe ; et dans les jeux troyens donnés par Auguste, il commandait les plus âgés des jeunes combattants. Lorsqu'il eut pris la robe virile , il donna deux fois des spectacles de gladia-
NOTICE SUR TIBERE. Gl
leurs, toujours avec une grande magnificence, et par la libéralité d'Auguste.
Il avait épousé Agrippine , petite-fille de Pomponius Atticus , l'ami de Cicéron ; mais quoiqu'il l'aimât et qu'il en eût un fils , il la répudia dans la suite , pour s'attacher de plus près à la maison des Césars, en épousant Jrdie, fille d'Auguste. Tibère était dès lors un des appuis du pouvoir impérial. Dès l'âge de dix-neuf ans, Auguste l'avait nommé questeur ; et il s'occupa de l'intendance des vivres avec beaucoup d'habileté. En même temps , suivant le système de l'éducation romaine , il s'exerçait à plaider. Il défendit , au tribunal de l'empereur, dans des causes diverses, le roi Archélaùs, les Tralliens et les Thessaliens ; il porta la parole dans le sénat , en faveur de quelques villes d'Asie qui avaient été affligées par un tremblement de terre ; enfin , ce qui paraît un augure plus remarquable , il remplit le rôle d'accusateur, et fit condamner, pour crime de lèsemajesté , Fannius Cépio, prévenu d'avoir conspiré contre l'empereur.
Il aurait voulu dès lors communiquer au gouvernement d'Auguste quelque chose de soupçonneux et de tyrannique , dont la froide modération de ce prince crut n'avoir pas besoin. Il s'irritait de la liberté de quelques écrits contre Auguste, qui circulaient impunément dans Rome. L'empereur, en réponse aux plaintes amères que Tibère faisait de cette indulgence , lui disait , dans une lettre citée par Suétone : « N'en croyez pas là-dessus ,
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« mon cher Tibère , l'emportement de votre âge ; et ne « vous fâchez pas trop si quelqu'un dit du mal de moi ; « c'est assez que personne ne puisse m'en faire. »
Les travaux militaires devaient se mêler à cet apprentissage de la vie civile et sénatoriale. Tibère y était disposé par la vigueur de son tempérament et son activité. Il fit d'abord, comme tribun militaire, la guerre des Cantabres , rude et ancienne école de la jeunesse romaine. Tibère avait le courage, mais non la tempérance des anciens généraux. Il était adonné aux excès du vin ; et les soldats, pour s'en moquer, parodiaient son nom par celui de Biberius Mero.
Ensuite, il fut envoyé dans l'Orient, subjugua l'Arménie , occupée par vui prince que l'on appelait usurpateur, parce qu'il était l'ennemi des Romains; et, il rendit le trône à Tigrane, auquel il mit lui-même le diadème sur la tête du haut de son tribunal. Ce fut à lui que le roi des Parthes renvoya les aigles romaines enlevées sur Crassus , hommage à la puissance romaine dont Horace a fait tant de bruit. Ensuite, il gouverna pendant un an la Gaule nommée Chei^elue. Il soumit les Rhètes et les Vindéliciens, dans les Alpes, et fit la guerre avec succès dans la Germanie , la Pannonie et la Dalmatie. Il perdit alors son frère Drusus, qu'Auguste avait élevé au consulat , et qui mourut dans cette guerre ; il ramena son corps à Rome , en suivant à pied le char funèbre.
11 retonma combattre les Germains, les vainquit, et,
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pour mieux les assujettir, en transporta cpiarante mille dans les Gaules, au delà du Rhin. 11 entra dans Rome avec les honneurs de l'ovation , mais revêtu des ornements du grand triomphe , privilège jusque-là sans exemple. Il fut alors créé consul et décoré de la puissance tribunitienne pour cinq ans. Dans cette élévation, il se détermina tout à coup à quitter Rome et les atî'aires. Ses motifs, mal connus il y a dix-huit siècles, ne seront guère devinés aujourd'hui. Était-ce répugnance pour sa femme Julie , dont les débauches devenaient la fable de Rome, et qui, tille de l'empereur, ne pouvait être aisément répudiée? Était-ce un calcul pour se rendre nécessaire en s'éloignant? Était-ce enfin désespoir d'arriver à l'empire , en voyant les deux fds d' Agrippa qu'Auguste avait adoptés, grandir et occuper la seconde place?
Quoi qu'il en soit, Tibère n'obtint qu'avec peine la permission de se retirer. Auguste se plaignit dans le sénat d'être abandonné. Tibère partit , laissant à Rome sa femme et son fils. Ayant appris, sur la route , une indisposition d'Auguste, il ralentit son voyage; mais le bruit s'étant répandu qu'il tardait à dessein , et pour une grande espérance , il s'embarqua brusquement et passa dans l'île de Rhodes , agréable colonie grecque , renommée par la douceur et la salubrité du climat. Il y vécut en simple particulier, habitant à la ville et à la campagne une maison modeste , fréquentant les écoles des sophistes et les gymnases , sans gardes , sans licteurs. Il n'avait près de lui qu'un seul ami du rang de sénateur,
quelques confidents obscurs, associés à ses débauches, et un astrologue qu'il consultait sur sa destinée. Cependant les proconsuls et les lieutenants de l'empereur, qui se rendaient en Asie , ne manquaient guère de le visiter au passage ; car la cause de sa disgrâce était obscure, et son crédit pouvait renaître.
On conçoit, du reste, quelle devait être la déférence des habitants pour un Romain de si grand nom. Un matin , Tibère , qui sans doute s'ennuyait de son loisir, avait dit qu'il voulait visiter tons les malades de la ville. Le mot fut mal compris par quelfiues courtisans ; on se hâta de transporter tous les malades sous une galerie publique, et de les ranger par ordre. Tibère fut embarrassé de ce singulier spectacle, qui n'attestait que le servile empressement des peuples pour le caprice présumé d'un Romain. Il fit le tour de la galerie, s'excusant auprès de chaque malade , même du plus pauvre et du plus inconnu.
Il gardait hafjituellement cette feinte douceur dans son commerce avec les habitants de l'île. Une fois seulement que, dans une école, deux sophistes se trouvaient aux prises , l'un d'eux ayant accusé Tibère de partialité pour son adversaire, l'orgueil du Romain et du prince impérial reparut tout à coup; et le pauvre sophiste fut jeté en prison.
Tibère apprit dans sa retraite la condamnation do sa femme Julie , et le divorce prononcé par l'empereur ; dans la joie de cette nouvelle , il affecta cependant d'é-
crirc plusieurs lettres à Auguste, pour l'adoucir en faveur de sa fille; et il le supplia de lui laisser tous les dons qu'elle tenait de son époux. Lorsque le temps de son tribunat fut expiré , il sollicita son retour à Rome , ne pouvant plus craindre, disait-il, ce qu'il avait voulu surtout prévenir, une apparence de rivalité avec le fils de l'empereur. Auguste ne goûta pas ces ambiguïtés, et répondit par un refus. Sa retraite devint un exil, dans lequel il traînait obscurément le titre de lieutenant de l'empereur ; on l'appelait en Italie Y exilé de Rhodes. Il vécut dès lors , non-seulement en homme privé , mais en homme suspect et menacé, se retirant au milieu des terres , cherchant la solitude , et évitant les hommages des officiers romains qui passaient par l'île de Rhodes.
Il fit un voyage à Samos , au-devant de Caïus, qui se rendait en Orient; mais ce jeune prince , aigri par Lollius, son gouverneur, ne lui montra que haine et défiance. On l'accusa d'avoir voulu gagner quelques centurions. Auguste l'avertit lui-même des plaintes et des soupçons qu'il excitait ; et Tibère ne cessa dès lors de demander un surveillant de sa conduite et de ses discours; ce que probablement il avait déjà, sans le savoir. En même temps , il abandonna l'exercice des armes et du cheval; et, quittant l'habit romain, il se réduisit au manteau et aux sandales grecs, comme pour se réfugier dans le rôle obscur d'un sophiste. Là même il était ou s(> croyait menacé; il demanda de nouveau son
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rapjKîl avec d'instantes prières , (pie l.ivie ai)puya de sa tendresse et de son pouvoir.
Auguste se laissa fléchir, de l'aveu de Caïus , auquel il destinait l'empire du monde; et Tibère, après huit ans d'éloignement , revint à Rome pour y vivre d'abord aussi retiré et aussi modeste que dans son île. Il conduisait au barreau son fils Drusus. Il avait quitté le quartier de la cour et la maison de Pompée, et il habitait aux Esquilles, dans les jardins de Mécène. Il y vivait paisible, ne se mêlant d'aucune affaire publique. Mais la mort prématurée de Caïus et de son frère Lucius vint tout changer. Auguste, qui cherchait des appuis et des héritiers de son pouvoir, fut obligé de reporter les yeux sur Tibère.
11 est aussitôt adopté par l'empereur, en même temps (ju'Agrippa, dernier frère de Caïus. 11 est de nouveau revêtu de la puissance tribunitienne et mis à la tête des légions de (lermanie. Son esprit inquiet et ardent, qui avait dévoré l'ennui d'une si longue inaction, reparut tout à coup avec une nouvelle vigueur. 11 revoyait le théâtre de sa gloire ; il reprenait le chemin de l'empire. On peut croire même, sur la foi du flatteur Velléius, qu'il fut accueilli par les transports et les acclamations des soldats : « Nous te revoyons , général , u disaient-ils , nous te retrouvons sain et sauf. » Puis il entendait de toutes parts ces mots : « Moi , général , <( j'ai servi avec toi dans l'Arménie ; moi , dans la « Rhétie ; moi , j'ai été décoré de ta main dans la Vin-
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«délicie; moi, dans lu Paniionie; moi, dans la Ger- « manie. »
Tibère justifia cet enthousiasme par des victoires : il soumit plusieurs peuples de la Germanie, jusqu'au Wéser, qu'il traversa; puis il laissa son armée en quartiers d'hiver aux sources de la Lippe , et revint auprès d'Aulx uste , jusqu'au printemps et à la campagne nouvelle. Elle fut marquée par des succès ; et Tibère revint encore à Rome surveiller la santé d'Auguste et l'héritage de l'empire. Il vainquit les Marcomans , que leur chef Maroboduus avait disciplinés presque à la manière romaine, et dont la résistance fut aidée par les Pannoniens et les Dalmates.
On ne doit lire qu'avec défiance les récits de Velléius , témoin oculaire , mais témoin corrompu , ayant à la fois l'engouement d'un officier pour son général , l'abjection d'un courtisan, et l'emphase d'un rhéteur. Toutefois on ne peut douter que Tibère ne fût un général habile. Tacite et Suétone conviennent de sa réputation à cet égard. Il conduisit avec prudence et vigueur la guerre contre les Pannoniens et les Dalmates , et soumit la belliqueuse province d'Illyrie. Velléius porte jusqu'à huit cent mille hommes les forces des peuplades confédérées que Tibère eut à combattre. Cependant cet historien, au milieu de ses hyperboles , ne rapporte aucune grande bataille gagnée par Tibère, ni aucun trait mémorable de sa part. Il s'extasie sur sa douceur , sur le soin qu'il avait des officiers malades, sur la bonté avec laquelle il pré-
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lait sa litière, comme je l'ai ('prouvé mol-inf tue, dit-il, ainsi que beancoiip d'autres.
La défaite de Yarus , qui survint à la même époque , lit encore ressortir la fortune et le talent du tils adoptif de l'empereur. Cette nouvelle arriva cinq jours après que Tibère eut terminé la guerre de Pannonie et de Dalmatie. Il se rendit sur-le-champ près d'Auguste , diftera son triomphe , par égard pour le deuil pul)lic , et repartit au printemps pour repousser les Germains , vainqueurs de Yarus. Il porta dans cette guerre un nouvel eiïort de vigilance et d'activité. Tout était délibéré dans un conseil et réglé d'avance , la discipline sévèrement observée, la mollesse proscrite. Le général lui-même souvent n'avait pas de tente , bivaquait sur le gazon , et était prêt à toute heure de nuit. Malgré sa prudence habituelle, il livrait bataille lorsque, durant sa veille nocturne , il avait vu la lumière de sa lampe baisser et s'éteindre d'elle-même.
Il paraît qu'une fois son armée se trouva surprise dans un défdé par un chef pannonien ; mais Tibère séduisit ce général , que , dans la suite , il récompensa par un établissement et des terres en Italie, Sorti de ce péril, il acheva de soumettre la Germanie , et revint à Rome pour triompher. Auguste présida la cérémonie , et reçut les hommages de Tibère , qui descendit du char, et tlérhit les genoux devant lui avant de monter au Capitole.
I*eu d»' lenips après, i! fui décidi'- par une loi (juc Tibère parlag''rail avec Auguste le gouvcrnciiu'iil des
provinces réservées à l'empereur , et qu'il célébrerait la cérémonie du Cens. Après s'être acquitté de ce dernier soin , il partit pour faire encore la guerre en lUyrie. Auguste , malgré son âge et le déclin de sa santé , l'accompagna jusqu'à Bénévent, et ensuite reprit la route de Noie, où il fut saisi d'une grande défaillance. Tibère averti revint à la hâte , trouva l'empereur qui respirait encore, et demeura un jour enfermé avec lui. Selon le llatteur Velléius , Auguste , environné des empressements de Tibère, rassuré désormais sur l'avenir, et même un moment ranimé par la présence et l'entretien de ce fils chéri , rendit au ciel son âme divine. Suivant Suétone , Auguste , peu satisfait de cette dernière conversation , laissa échapper ces mots , lorsque Tibère fut sorti : Malheureux le peuple romain, de se trouver sous cette pesante mâchoire !
Quoi qu'il en soit , tout avait été préparé ; toutes les issues étaient gardées , pour que le peuple apprit du même coup la mort d'Auguste et l'avènement de Tibère. Le dernier fils d'Agrippa , le jeune Agrippa Postume , déjà relégué loin de la cour par les intrigues de Livie , reçut la mort dans sa prison par les mains d'un centurion, contre lequel il se défendit longtemps. Ce meurtre, dit Tacite , fut le premier crime du nouveau règne. Lorsque le tribun militaire vint rendre compte de l'accomplissement de cet ordre, Tibère dit qu'il n'avait rien ordonné de semblable, et que le tribun rendrait compte au sénat. Mais cette menace hypocrite tomba d'elle-
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même , et fut oubliée dans les soins nombreux qui suivirent.
Tibère, par le droit de la puissance tribunitienne , convoqua le sénat ; mais à peine eut-il commencé de parler qu'il s'arrêta , comme accablé de sa douleur , et souhaita de perdre la parole et même la vie ; puis il donna son discours à lire à son fds Drusus ; ensuite les vestales apportèrent le testament d'Âui;uste , dont un atiranchi donna lecture. Dans cet acte solennel , Auguste semblait agir comme particulier , et non comme prince : il disposait de sa fortune , et non de l'empire ; mais il était entendu par la servilité commune que l'une de ses expressions supposait l'autre. Telles étaient les premières paroles du testament : <i Puisque la fortune en- « nemie m'a enlevé Caïus et Lucius , mes fils , que Ti- « bère César soit mon héritier pour les deux tiers de » ma succession. » Les autres dispositions ne renfermaient que des legs et des libéralités pour le peuple romain.
Après cette lecture commença le singulier débat de servitude et d'hypocrisie si énergiquement dépeint par Tacite , et où Tibère , qui possédait la réalité du pouvoir, le palais, la garde , le trésor, se fit supplier d'accepter l'empire. Après avoir résisté longtemps aux arguments et aux fausses larmes des sénateurs, il céda enfin, comme par violence , et finit par ces mots : « Au moins « que je puisse arriver à un temps où vous jugerez équi- <^ table d'accorder (lueUpie repos à ma vieillesse ! » Celle
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comédie étonnera moins , si l'on songe que l'établissement impérial n'avait encore été confirmé par aucune transmission , et qu'Auguste lui-même avait feint de n'en jouir que pour dix ans.
Indépendamment de sa résistance publique , Tibère , même dans le secret du palais , exprima son anxiété , tantôt en reprochant à ses amis de ne pas savoir quel ?nonstre c'était que l'empire, tantôt en avouant avec plus de franchise qu'il tenait le loup par les oreilles. En effet , plusieurs provinces étaient agitées. En Germanie , les légions mutinées offraient l'empire à Germanicus, qui le refusait avec une indignation trop vertueuse pour être comprise par Tibère. En Illyrie, la sédition se bornait à des demandes de paye et de congés ; mais elkn'était pas moins violente. On parlait aussi d'un rassemblement formé par un esclave du malheureux Agrippa ; et l'on pouvait craindre des complots parmi les grands de l'empire.
Tout céda bientôt. Germanicus calma les légions , et les conduisit à de nouvelles victoires , au nom de l'empereur. Les légions d'IUyrie s'apaisèrent également par la présence et les promesses de Drusus. Tibère eut im pouvoir aussi vaste que paisible. Il parut d'abord en user avec modération , refusa les honneurs entassés à ses pieds par le sénat , et ne voulut ni prêtre , ni temples, ni statues. Il ne permit pas de jurer par ses actes , de donner le nom de Tibère à l'un des mois de l'année. Il ne prit que rarement le nom d'Auguste, et refusa
toujours le surnom &' hnperator . 11 affectait en même temps une grande déférence pour le sénat , et quelquefois une apparence de soumission qui devait faire trembler les sénateurs. Ainsi , dans un discours au sénat, il proféra ces paroles littéralement conservées : « Je l'ai « dit, pères conscrits, et maintenant, et dans d'autres <i occasions , un bon et utile prince que vous avez en- •< touré d'une puissance si grande et si libre doit être « le serviteur du sénat et des citoyens, souvent de cbai< cun d'eux en particulier : je ne me repens pas de l'avoir << dit ; car j'ai trouvé et je trouve encore en vous des « maîtres bons et équitables. »
Quelques autres traits particuliers semblaient indiquer de la modération et des égards pour le peuple romain. Tibère avait fait transporter dans sa chambre • une statue précieuse , placée devant les Thermes d'Âgrippa , et qui représentait un honmie se frottant au sortir du bain. Le peuple romain , si peu sensible à la perte de sa liberté , réclama contre cette fantaisie du prince ; et de
* « Plurima ex omnibus signa fecit, ut diximus, fœcundissim,Te arlis; inler qu;o (lislringeiileiii se, queni Mannis Agriiipa anle thermas suas dicavil , mire gratum Tii)erio piincipi : (jui non quivil temperare silii in eo , (luainciuaui imperiosiis sui inler initia principalus, transtulitquc in (niljiculmn, alio il)i signe siihslilulo .- <iuum (luidem lanla populi romani conlumacia fuit, ut magnis llieatri clamorilms reponi Apoxyomenon llagitaveril , prinecps- ([ue, quauKiuam adamaluni, reposuciil. »
(IMin., Uisl. nnl., lil). XXXIV,;
JJOTir.E SUR TIUKIIE. 73
grands cris éclatèrent au théâtre pour redemander le rétablissement de la statue dans un lieu public. Tibère la fit replacer ; mais il supprima les comices , dont Auguste avait conservé l'image, et qui s'étaient assemblés encore pendant toute la durée de son règne. Cette grande révolution , qui détruisait la dernière forme de la liberté populaire , est appelée dans Velléius par un de ces euphémismes communs à tous les temps de seivitude , \ organisât i 071 des comices [comitiorum ordinaiio). Des paroles hautaines , des traits de despotisme se mêlaient à tous les actes de Tibère , et annonçaient la dureté farouche de son règne. Un ancien ami lui disait, dans les premiers jours de son élévation : « Vous sou- « venez-vous, César? » et il allait rappeler quelques souvenirs de leur liaison. « Je ne me souviens pas de ce i< que j'ai été , » lui répondit Tibère. 11 ditïérait à payer les legs d'Auguste au peuple romain, l'n homme , rencontrant un convoi funèbre , dit tout haut que le défunt devrait bien se charger de prévenir Auguste de cet oubli. Le plaisant est arrêté, conduit à Tibère, qui lui foi( donner aussitôt sa part du legs, et ordonne qu'il soit pendu , afin d'aller avertir Auguste.
Insensiblement il marqua davantage son pouvoir, se montra surveillant sévère de la justice, et même réfoii mateur des mœurs. Il venait assister aux jugements ' des tribunaux ; et , s'il croyait apercevoir faveur ou corruption dans les juges , il les réprimandait : mais cf (|ii'il faisait ainsi pour la justice , il pouvait le faire au prolil
KTl'Or.S DE I.n'T. T
de la tyrannie; et il ne tarda pas. 11 avait d'abord refusé de punir les libelles , et écarté les accusations de lèsemajesté; il parut bientôt disposé aies accueillir. Ce fut surtout après la mort de Germanicus qu'il laissa voir tous ses vices. La vertu du jeune prince le contenait; et il avait peur de sa gloire.
Il l'éloigna d'abord des provinces voisines de l'Italie , et l'envoya commander en Orient ; mais l'amour et les vœux des Romains suivaient partout Germanicus. On comparait son affabilité , sa douceur , à la dureté de Tibère, On espérait en lui , comme on avait autrefois espéré dans son père Drusus. La haine de Tibère s'en irritait ; Germanicus mourut en Orient , après une courte maladie. Suétone n'affirme pas l'empoisonnement de Germanicus ; et , dans les temps modernes , Voltaire , avec ce scepticisme qui devient quelquefois trop favorable aux méchants , a rejeté , comme une fable , les soupçons de Tacite. Mais les plaintes de Germanicus mourant , les accusations répétées par sa femme et ses amis , le mécontentement de Tibère , qu'on eût montré le corps du jeune prince , ses cruautés contre la veuve et les enfants de Germanicus : voilà des motifs de soupçonner un premier crime attesté par tant d'autres crimes.
La conduite de Tibère pendant le procès de Pison n'est pas moins remarquable. Rome et l'empire accusaient le gouverneur de Syrie , et demandaient sa moi't. Il fallait une satisfaction. On dirait que Tibère eût vouhi
d'abord la détourner. Un accusateur aposté se présente afin de substituer une accusation de commande aux voix énergiques des amisdeGermanicus. Ceux-ci ne voulurent pas se désister de leur pieuse vengeance. Le sénat leur fut ouvert. Tibère, dans un discours ambigu, parut laisser quelque espérance à Pison, pleura Germanicus, et blâma le zèle trop ardent de ses amis. Lorsque les débats s'animèrent, et que Pison, sans être convaincu sur le crime d'empoisonnement, fut accablé par la véhémence de ses adversaires, le prince parut si froid, si impénétrable, que Pison sortit du sénat sans espérance : on le trouva mort dans la nuit.
Selon quelques récits du temps, répétés par Tacite, cette mort eût été violente , et prévint le désespoir de Pison, qui, dépositaire des ordres secrets de l'empereur contre Germanicus, était résolu de les produire au sénat. L'imagination, qui aime le dramatique dans l'histoire, se figure Tibère présidant au jugement de son complice , redoutant un aveu, dernière défense de l'accusé, le retardant quelques jours par de fausses promesses, et s'assurant à la fin le silence par un meurtre secret. Cependant les dernières paroles écrites par Pison, et apportées dans le sénat, démentent cette conjecture. Pison se plaint de succomber à la conspiration de ses ennemis. Il n'accuse ni l'indifférence ni les ordres du prince ; il lui rappelle seulement une ancienne amitié qu'il invoque pour ses enfants. Mais on sait que l'horrible loi des confiscations pouvait faire redouter à un Romain quelque chose
76 NOTICE SIK TIBÈUE.
après la mort. D'autres victimes de la tyrannie dos Césars semblaient la bénir dans leur testament ou dans leurs derniers adieux, afin de sauver par cette llatteric de mourant le patrimoine de leur famille.
Il reste donc vraisemblable (jue Pisoii avait été l'agent de Tibère dans mille persécutions contre Germanicus. Plancine, son épouse, plus particulièrement soupçonnée de l'empoisonnement de Germanicus, fut sauvée à la demande du prince. Du reste , après la mort de Pison , Tibèrt; eut égard à ses dernières prières ; il fit réduire les amendes , et (conserva la plus grande partie de ses biens à ses enfants. Mais en même temps il récompensa les accusateurs par des places et des honneurs.
Soit que Tibère se sentît délivré par la mort de Geimanicus , soit que son orgueil fût ulcéré par les regi'els (jui la suivirent, il est certain que son gouvernement, jus(|ue-là mêlé de quelque bien , devint, depuis cette époque, chaque jour plus tyrannique et plus cruel. 11 avait déjà pour principal ministre Séjan, qui, par une circonstance remarquable, s'attira tant de haine, sans diminuer celle qu(^ l'on portait au prince. Il admettait en même temps Drusus dans le gouvernement, l'associait au consulat , et ne paraissait pas jaloux de son pouvoir.
Cette même année, il quitta Rome pour habiter la Campanie. l.a paix de l'empire était faiblement troublée })ar (juelques guerres dans l'Afrique ou dans la Tln^ace, el (juclques rt'volies dans les Gaules. Tibère, du i'ojid de sa retraile, donnait des ordres ; et il annonçait au
sénat ces troubles passagers lorsqu'ils étaient apaisés par le coura{,^e des généraux romains. Les principaux év(';nements de ce règne sont donc l'avilissement du sénat, ses iniques sentences et ses lâches délations, qui frappèrent tant de victimes, depuis les ennemis de Tibère jusqu'à ses favoris. On conçoit avec peine quelques-unes de ces barbaries légales , dont le sénat se montrait l'exécuteur docile avec un zèle tantôt blâmé, tantôt loué par Tibère. Drusus étant tombé malade, un chevalier romain, Lutorius Priscus, avait préparé des vers sur la mort du jeune prince. Drusus guérit; mais le poëte, ayant lu son ouvrage dans quelques cercles de femmes , fut dénoncé pour crime de lèse-majesté. Le sénat le jugea digne de mort ; et il fut exécuté dans sa prison.
Tibère, en trouvant la peine rigoureuse, approuva cependant le zèle des sénateurs à venger les injures du prince; mais, comme si l'on eût fait tort à sa clémence , il ordonna qu'à l'avenir les arrêts de mort ne seraient exécutés qu'après un délai de dix jours. La bassesse du sénat n'en fut pas moins ardente à multiplier les victimes, sur un soupçon, sur un prétexte. Le progrès de la servitude était continu. Un général vainqueur n'osait pas, sans l'ordre du prince, accorder la couronne civique à un soldat. Tous les gouverneurs do provinces tremblaient devant les accusations , que l'on rendait mortelles , en y joignant le crime de lèse-majesté. Les premiers citoyens de Rome, possesseurs de ces immenses richesses, de ces palais, de ces vastes domaines, de ces armées d'esclaves,
qu'ils tenaient de leurs aïeux, vivaient dans tous les excès du luxe. Ils en étaient moins suspects au prince. On avait proposé dans le sénat de nouvelles lois somptuaires. Tibère les désapprouva par une lettre; et l'on se réduisit à prescrire quelques réformes dans les plus obscures tavernes. L'empereur conservait au sénat un simulacre , de pouvoir dans des sujets semblables. 11 lui laissait discuter longuement les titres sur lesquels se fondait le droit d'asile réclamé pour les temples de quelques villes d'Ionie.
Après deux ans de séjour dans la Campanie , Tibère fut rappelé à Rome par une maladie d'Augusta, sa mère. Le sénat prodigua les offrandes, les prières publiques et les sacrifices. Tibère, sans affection pour sa mère, respectait en elle cependant la veuve d'Auguste, et redoutait la vieillesse encore ambitieuse de cette femme , à laquelle il devait l'empire. Jaloux de le perpétuer dans sa maison, il demanda le tribunat pour son fils, comme lui-même l'avait reçu d'Auguste. Le sénat répondit en votant des arcs de triomphe et des actions de grâces aux dieux. Tibère parut quelques moments tempérer la rigueur du pouvoir. Sur les rôles des accusations inscrites devant le sénat , il raya le nom d'un citoyen prévenu d'avoir fait fondre une image du prince, pour la transformer en une vaisselle d'usage. Mais le sénat trouvait alors en soi quelques forces de résistance : c'était une des bassesses ingénieuses du temps. Un sénateur, jurisconsulte célèbre , Asinius Capito , accusa Tibère d'abus
de pouvoir, pour avoir ainsi soustrait à lajustice du sénat
un homme coupable de lèse-majesté.
Dans ce despotisme si grand et si peu contesté, Tibère se laissait lui-même dominer par Séjan ; et cette faiblesse était portée si loin, que le grave Tacite n'y trouve d'autre explication que le caprice du sort et la colère des dieux contre Rome. Commandant des cohortes prétoriennes, ministre principal de l'empereur, qui le nommait en public le compagnon de ses travaux, Séjan voulut arriver à l'empire. Drusus, fils de l'empereur, élevait une barrière à son ambition. Séjan séduisit la femme de ce jeune prince, et le fit périr par le poison.
Pendant la courte maladie de Drusus, et dans les premiers jours qui suivirent sa mort , Tibère ne cessa point de paraître au sénat. 11 réprima les larmes réelles ou feintes des sénateurs; et il fit présenter au sénat les deux fils aînés de Germanicus, comme les héritiers désignés de l'empire. Rien n'était plus conforme aux vœux des Romains; et quand Tibère, selon l'usage, prononça, sur la place publique, l'éloge funèbre de son fils Drusus, une joie secrète se cachait sous le deuil apparent du peuple. On peut croire que le vieux prince pénétra sans peine cette hypocrisie de la douleur publique, et qu'il ne tarda pas à reprendre ses défiances et ses haines contre la maison de Germanicus.
D regrettait peu son fils ; il trouvait mauvais qu'on lui rappelât un souvenir qu'il avait si vite oublié. Les envoyés d'Ilion venant un peu tard le haranguer sur cette
pt'rk', il leur Ycponûïi qu'il leur fa/sai ( aussi son ronipli- )/ir/if df fondoléance sur la morl d'Hector, leur illuslre (■onvltoijen. Mais Aj,Tippinc l'oftensait par son orgueil et par sa vertu , et le sénat hii-niènie, par son imprévoyante flatterie , se hâtait trop d'honorer les tils de Germanicus, (pie lui avait recommandés Tibère.
Sf'jan , dont le premier crime était inutile si de nouveaux iKiritiers remplaçaient Drusus, dénonçait à Tibère l'élévation et les esj)érances des jeunes princes. Dès lors les anciens amis de Germanicus furent la proie désignée aux délateurs. Ces honniies , protégés par Tibère, devinrent le tléau de l'empire. Déchaînés, par des ordres secrets , contre tous ceux qui pouvaient déplaire , ils semblaient, dans leur servile impudence, imiter l'énergie et réclamer le droit de ces libres accusations, usitées dans la république. Ainsi Rome, et ce fut la science d'Auguste perfectionnée par Tibère , s'enfonçait dans l'esclavage par l'abus des mêmes choses qui jadis l'avaient rendue libre. Le tribunat était devenu l'inviolabilité de la tyrannie; les accusations publiques, l'instrument des soupçons et de la servitude commune ; le sénat, le grelïe de toutes les vengeances de l'empereur ou de ses favoris.
Ainsi périrent plusieurs amis illustres de Germanicus; ainsi l'on vit un père dénoncé par son fds ; ainsi Crémutius Cordus, historien illustre, accusé d'avoir loué, dans ses livres, les grands hommes de la république, fut forcé de se donner la mort. Tibèr(% dissimulé surtout le reste.
protégeait ouvertement les délateurs. 11 ne voulait pas permettre ([u'on leur ôtàl leur salaire, dans le cas oîi l'accusé se tuait avant le jugement, pour pn'îvenir la confiscation de ses biens ; et il les fit payer alors de l'argent du trésor.
Séjan , qui dirigeait, par ses clients , toutes les accusations de lèse-majesté , mit sa faveur à l'épreuve , en demandant à Tibère la permission d'épouser la veuve de Drusus. L'empereur refusa; et, ce qui doit surprendre, le crédit de Séjan n'en fut point affaibli. Tibère vieillissait; et sans doute il lui paraissait pénible de changer sa confiance et l'ordre qu'il avait établi pour les affaires de l'empire. Le ministre profita de cette disposition. Rome fatiguait Tibère. Il ne pouvait supporter aucune ombre de liberté ; et son esprit amer et juste était dégoûté de la servitude.
Il refusait les temples qu'on voulait lui dédier. Il se plaignait, en sortant du sénat, de la bassesse des sénateurs. D'autres fois il était choqué des vérités qu'il entendait, parle zèle des accusateurs à reproduire tous les discours ofifensants qu'ils imputaient à leurs victimes. D'ailleurs, à Rome, il était lassé des prières et du crédit de sa mère. Il était importuné par la hauteur et les plaintes d'Âgrippine ; et pour la frapper, ainsi ({ue ses enfants, il aimait mieux s'éloigner.
Ce fut ainsi qu'il quitta Rome, pour se rendre d'abord dans la Canipanie , sous prétexte de dédier le temple de Jupiter à Capoue, et celui d'Auguste à Noie. Au commen-
cernent de ce voyage, le pouvoir de Séjan sur son maître s'accrut encore par un incident fortuit. Tibère dînait dans une grotte sauvage, dont une partie s'écroula pendant le repas. Tout le monde fuit. Séjan, couvrant Tibère de son corps , soutint l'effort de la chute , et fut trouvé dans cette situation par les soldats qui vinrent au secours. Plus assuré que jamais de la fidélité de son favori, Tibère ne s'en fia qu'à lui du soin de l'empire. En partant pour la Campanie, il avait défendu par un édit qu'on vînt troubler son repos ; mais il voulut un asile plus solitaire , et il passa dans l'île de Caprée, où il fit construire douze maisons de plaisance, dans lesquelles il cachait son ennui, ses vices et ses plaisirs infâmes.
11 fut un moment rappelé par deux grands désastres publics, la chute de l'amphithéâtre de Fidènes, où périrent plus de vingt mille Romains, et l'incendie d'un quartier de Rome. Mais après avoir donné quelques ordres et quelques secours, il rentra dans son île, comme si Caprée fût devenue la capitale du monde romain. Il avait près de lui quelques sénateurs, l'astrologue Thrasylle, qu'il avait éprouvé pendant son séjour à Rhodes, et quelques lettrés ou beaux esprits grecs. Il protégeait particulièrement cette classe de sophistes, dont il aimait la langue et l'érudition frivole. On a conservé même une lettre de recommandation qu'il donnait à l'un de ses courtisans grecs qui retournait à Mitylène, dans sa patrie. Les termes de cette espèce de firman sont assez curieux. « Si quelqu'un ose faire tort à Potamon, fils de Lesbonax,
« qu'il ait à voir auparavant s'il est en état de me faire la «< guerre. «
Il n'en fut pas moins quelquefois très-cruel pour ces pauvres sophistes , qu'il accablait habituellement de questions pédantesques et capricieuses sur la mythologie. L'un d'eux s'informant près des esclaves du prince quels livres il lisait le soir, afin de juger par là des questions du lendemain, Tibère offensé l'exila d'abord , et bientôt après le fit mourir. Il s'était toujours occupé de minuties grammaticales, s'excusant au sénat d'avoir employé le mot de monopoUum, et proscrivant d'autres termes tirés du grec, pour ne faire usage que de termes bien latins ; mais dans son oisive retraite ce pédantisme augmenta. Tibère parut négliger même les affaires. Il laissa pendant plusieurs années des places vacantes, des provinces sans gouverneur. Mais c'était plutôt par défiance que par inertie ; car en même temps il écrivait assidûment au sénat , accueillait toutes les délations , et désignait toutes les victimes.
Du fond de ce repaire de débauche , la tyrannie pesait sur Rome, et de Rome sur l'univers. Le sénat continuait ses bassesses, comme sous les yeux du prince. Tout ce qui restait d'amis fidèles à la mémoire de Germanicus était poursuivi par les délateurs ; sa veuve et ses fils étaient entourés d'espions et de gardes. Cependant le sénat dressait des autels à la Clémence et à l'Amitié, et les entourait des images de Tibère et de Séjan. En même temps, il suppliait le prince et son favori de revenir à Rome ; et ce
vœu pouvait tHre siucère , car il y avait (|uelque chose de plus terrible dans cette puissance qu'on ne voyait pas, et qui de loin ordonnait de mourir.
Mais Tibère ne voulut pas quitter son asile, même pour assister aux derniers moments de sa mère. Cette mort parut enlever une dernière protection aux Romains. Peu de temps après, Tibère accusa, dans une lettre au sénat, Agrippine et son fils. Cependant telle était la puissance du nom de Germanicus, que la bassesse des sénateurs hésita. Le peuple en foule, portant les images d'Agrippine et de son fds, entourait l'assemblée. On accusait Séjan ; on suppliait Tibère. Les séances du sénat étaient secrètes; mais on répandit dans le public, sous le nom de quelques sénateurs, des discours que l'on supposait prononcés contre Séjan.
Du fond de son île , Tibère réprimanda le peuple par un édit, et se plaignit des sénateurs ; mais la perte de la famille de Germanicus parut quelque temps ajournée. C'est vers cette époque, dans la dix-huitième année de l'empire de Tibère, que se place le plus grand événement des annales humaines , le martyre du divin législateur. Quelques écrivains ecclésiastiques ont même avancé que Tibère fut attentif aux miracles qui s'accomplissaient dans la Judée. « Tibère, écrivait Tertullien dans le second « siècle, fit rapport au sénat des choses qu'il avait apprises « de Palestine sur la vérité de ce dieu nouveau , et il l'ap- « puya de son suffrage. Le sénat, n'ayant pas vérifié le u fait par lui-même, refusa. Tibère persista dans son
« opinion, en monaçant du supplice les accusateurs des « chrétiens. »
A l'appui de cette anecdote, on cite une lettre dePilate à Tibère, conservée par Hégésippe, et désignée par Eu sèbe et Augustin. Mais * cette lettre fort courte, dans laquelle Pilate cite l'autorité des Écritures et raconte les miracles et la divine mission de Jésus Christ, ne peut raisonnablement être admise comme le rapport du gouverneur romain à l'empereur. C'est la fiction naïve d'un chrétien qui n'a pas su même contenir sa foi, et modérer .ses paroles, pour donner plus de vraisemblance au témoignage qu'il mettait sous le nom d'un étranger païen ou sceptique.
Ne croyons donc pas que le christianisme naissant ait été recommandé par Tibère; ne plaçons pas sous de tels auspices une religion pure et sublime.
Au rapport de Suétone, Tibère souffrit quelquefois que des décisions contraires à son avis fussent prises par le sénat; mais c'était en choses indifférentes ; et peut-on supposer une résistance du sénat, lorsque Tibère menaçait? Est-il vraisemblable d'ailleurs que Tibère , ennemi de toute nouveauté, et sévère inquisiteur des cultes étrangers, eût favorisé, contre tous les préjugés romains, une croyance venue de la Judée et du peuple le plus méprisé de Rome? Nous voyons, au contraire, dans Suétone, que Tibère réprima les cérémonies étrangères, les rites égyp-
* P.aronii Annales Ecclesiastici , l. I, p. 400.
tiens et juifs, qu'il força les sectateurs de ces croyances à brûler les vêtements et tous les objets qui servaient à leur culte. Tacite nous dit également que l'on s'occupa, sous Tibère , d'expulser les superstitions égyptiennes et judaïques, qu'il fut fait un sénatus-consulte pour déporter en Sardaigne quatre mille hommes de familles affranchies, livrés à cette superstition, et que les autres furent condamnés à sortir de l'Italie , s'ils ne renonçaient pas , avant un terme fixé , à leurs rites profanes. Ces paroles, rapprochées d'une autre expression de Tacite, feraientplutùt supposer que, si le christianisme, à cette époque, était déjà parvenu jusqu'au centre de l'empire, il se cachait et fut frappé parmi la foule de ces malheureux fils d'esclaves que Tibère envoyait mourir en Sardaigne. En effet, ce n'est pas la religion juive en elle même, mais les sectes dissidentes , les sociétés secrètes et nouvelles que cet empereur paraît avoir persécutées. Fidèle d'ailleurs à l'ancienne politique du sénat, il respecta les religions nationales dans les pays sujets ou dépendants de Rome ; et le culte judaïque sur son propre territoire ne fut pas excepté de cette tolérance. Jérusalem, sous le joug des Romains, restait encore la ville sainte, que ne devait profaner aucune image des dieux étrangers. Pilate, haï des Juifs pour son avarice et sa dureté , ordonna , pour les humilier, de placer à l'entrée de l'ancien palais d'Hérode douze boucliers dédiés à l'empereur. La piofcuiation était légère; car ces boucliers ne portaient aucune effigie des dieux, et n'étaient entourés d'aucun symbole d'idolâtrie.
Toutefois les principaux d'entre les Juifs réclamèrent avec chaleur contre cette nouveauté sacrilège : « * L'em- « pereur, disaient-ils, n'a pas besoin d'être honoré par « le mépris des lois.; Tibère ne veut pas que l'on profane » nos rites; montrez son édit, sa lettre, ses ordres, ou " permettez-nous d'invoquer l'empereur lui-même par « une députation, »
Alors , malgré le mécontentement de Pilate, ils adressèrent une supphque à l'empereur, pour se plaindre de l'insulte faite à leur religion. Tibère , irrité, écrivit une lettre de reproche à Pilate, en lui donnant l'ordre de retirer sur-le-champ les boucliers. Ils furent en effet transportés à Césarée, ville toute romaine, et placés dans un temple dédié à Auguste. On ne peut douter de ce fait, allégué dans le palais même des Césars , peu de temps après la mort de Tibère, par les députés juifs qui venaient supplier l'insensé Caligula de ne pas les forcer à recevoir sa statue dans leurs temples.
Parmi les crimes qui souillèrent les dernières années de Tibère, il n'en est pas de plus lâche et de plus hideux que la lente agonie infligée à deux des enfants de Germanicus. Le sénat fut encore le premier instrument de cette barbarie. Il déclara d'abord Agrippine et Néron coupables, sans désigner leur crime.
Agrippine fut reléguée dans une maison de campagne, près d'Herculanum, sous la garde d'un centurion féroce
' Philonis Oper. Legatio ad Caium, t. I.
88 NOTICE SUK ÏIBÈUE.
qui la IVappait , et lui arracha même un œil par ces horribles outrages ; ensuite Tibère la fit conduire dans l'Ile de Pandataire, comme pour avilir cette vertueuse princesse par le même exil que Julie.
Le jeune Néron, relégué dans l'île de Ponce , y périt de faim , ou se donna la mort pour échapper aux tortures étalées devant lui. Yelh'ius enveloppe ces horreurs de vagues expressions. « De quelle douleur, dit-il, ces trois «' dernières années n'ont-elles pas déchiré l'àme de l'em- << pereur ! Quel tourment secret a dévoré son cœur par le « chagrin, par l'indignation , par la honte que lui ont <> causés sa bru et son petit-tils ! •> On voit que le lâche no sait comment accuser de si nobles victimes.
Drusus, le second fils de Germanicus , restait près de Tibère, et avait, dit-on, applaudi par ambition à la perte de son frère ; mais il fut bientôt suspect, dénoncé devant le sénat et renfermé dans la prison du Capitole. Il paraît qu'alors Séjan, à son tour, fut l'objet des soupçons de Tibère. A travers les lacunes de l'histoire, il est difficile déjuger s'il forma réellement une conspiration ; dans ce cas , elle eût été bien lente ; mais son immense pouvoir suffisait pour le rendre coupable , dès que Tibère commencerait à se défier de lui. Le vieux prince prépara de longue main la chute de son favori. 11 le nomma consul avec lui. Le sénat ne vit rien de mieux que de proroger ce consulat pour cinq ans. Mais Tibère écrivit à son cher collègue qu'un décret semblable était contraire aux anciennes lois, et qu'il fallait se démettre du consulat. Séjan
obéit, et le sénat le consola par des honneurs presque divins. Tibère se plaignit pour lui-même de ce culte profane que l'on prodiguait à des hommes. Il essayait , pour ainsi dire, d'ébranler le crédit deSéjan, puis il le raffermissait par des éloges publics : tantôt il annonçait dans ses lettres au sénat qu'il était accablé de vieillesse et près de mourir , tantôt qu'il allait se rendre à Rome. 11 demandait au sénat la dignité d'augure et de pontife pour le jeune Gains, dernier fils de Germanicus, et en même temps il faisait accorder le même honneur à Séjan et à son fils.
Dans cette sourde guerre qu'il faisait à son favori , Ti bère s'appuyait sur un nouveau confident, Macron, officier du prétoire, aussi pervers que Séjan , et plus fidèle. Quelles furent les tentatives de Séjan? quelles forces avaitil réunies? quel coup devait-il porter? L'histoire mutilée nous apprend peu de chose à cet égard. Ses projets ou ses mécontentements furent dénoncés par un des plus vils agents de son ancien pouvoir, Satrius, celui qui avait demandé au sénat le sang de Cremutius Cordus. Cet homme instruisit de tout Antonia , mère de Germanicus et belle-sœur de Tibère. Antonia fit avertir l'empereur par l'affranchi Pallas.
Le vieux tyran, réfugié derrière les rochers de son île, prépara tout pour la perte de Séjan. Macron se rend à Rome avec une lettre du prince au sénat, et des ordres secrets pour l'un des consuls et pour le préfet des cohortes urbaines. 11 convient avec eux du rôle qu'ils vont
jouer. Le sénat est convoqué dans le temple d'Apollon, pour entendre la dépêche de l'empereur, qui doit annoncer, dit-on, la nomination de Séjan au tribunal, c'est-àdire un partage de l'inviolabilité impériale, et presque une désignation à l'empire. Séjan arrive plein de confiance au sénat. Macron lui répète que l'empereur a voulu le surprendre par cette faveur, et ne lui a pas écrit à lui-même, afin que son élévation lui fût annoncée dans le sénat et de la bouche des consuls. Puis il se retire, et emmène avec lui les cohortes prétoriennes, sous prétexte de leur distribuer dans leur canq), hors des murs de Rome, une gratification de l'empereur. Le poste qu'elles viennent de quitter près le sénat est aussitôt rempli par les cohortes urbaines et Lacon , leur général.
La séance est ouverte , et chaque sénateur, en passant auprès de Séjan, se hâte de le féliciter sur les nouveaux honneurs qu'il va recevoir, et de faire remarquer sa joie d'une chose si juste. Le consul déroule la lettre de l'empereur, et en commence la lecture. Tibère s'étendait en longs détails, en vagues digressions qui n'arrivaient pas au sujet attendu par tout le monde : enfin, le nom de Séjan se présente, avec un blâme, léger, il est vrai. L'empereur passait à autre chose ; puis il revenait à Séjan, pour le blâmer encore ; puis bientôt, il lui donnait quelques louanges, et s'écartait encore de ce sujet, pour le reprendre et le laisser avec une alternative de blâme ou d'approbation, jusqu'au moment oîi, sur la fin de cette longue lettre , les expressions deviennent plus amères, les re-
proches continus. A l'étonnement succède un sentiment nouveau. Les bancs les plus rapprochés de Séjan sont bientôt déserts. Le consul, qui poursuivait sa lecture, arrive enfin aux paroles décisives, à l'ordre d'arrêter Séjan comme un conspirateur ; et, se hâtant d'obéir : « Lève- toi, Séjan , » dit-il. Frappé de ce coup inattendu, Séjan demeurait immobile, paraissant ne pas entendre l'ordre réitéré du consul. Il se lève enfin au milieu des injures et des cris du sénat, qui rampait tout à l'heure à ses pieds. 11 est saisi par les licteurs, entraîné hors de la salle , et , sous la garde des cohortes urbaines , conduit dans la prison.
Tibère , qui avait calculé à dessein la longueur de sa lettre, pour donner à Macron le temps d'éloigner les cohortes prétoriennes dévouées à Séjan, n'avait pas moins soigneusement médité toutes les parties de son plan : si Séjan résistait, si quelques cohortes se déclaraient pour lui, Macron avait l'ordre de tirer de prison le jeune Drusus, pour le présenter aux Romains. Tibère avait fait approcher de son île la flotte de Misène, afin d'y monter au moindre péril , et de se réfugier en Orient. Il avait fait disposer sur la route de nombreux signaux pour être averti de l'événement; et lui-même se tenait en observation sur la tour la plus élevée de son île.
Tant de précautions ne furent pas nécessaires. La joie du peuple , à la disgrâce de Séjan , éclate en mille transports. On brise, on renverse ses statues : l'idole est dé-
truite. Le sénat, réuni de nouveau dans le temple de la Concorde, condamne Séjan à l'unanimité; et le môme jour il meurt étranglé dans sa prison.
Cette justice du tyran contre un de ses ministres ne fut que le commencement de cruautés nouvelles; et Séjan fut fatal, après sa mort, comme pendant sa vie. Les enfants de Séjan furent d'abord condamnés; on n'épargna pas même sa fille à peine sortie de l'enfance; et , comme la loi défendait le supplice d'une vierge , elle fut violée par le bourreau avant d'être mise à mort. Cette infamie , renouvelée pour d'autres victimes , était commandée par Tibère.
La femme de Séjan , séparée de lui par un divorce , n'ayant pas survécu au supplice de ses enfants, révéla, dit-on , avant de mourir, un ancien crime de son mari , l'empoisonnement de Drusus. Tibère sévit à l'aise pour punir et faire couler le sang. On n'entendit plus parler que de la trahison et des complices de Séjan; et, sous ce prétexte , une foule de victimes furent frappées. La bassesse devint crime d'État : on était coupable d'avoir connu, d'avoir salué le favori. Tibère se chargea luimême d'une partie des poursuites, et fit torturer les prévenus sous ses yeux. Le sénat, complice tout entier d'un long dévouement à Séjan, se justifiait en se décimant par des délations et des supplices.
Tibère, comme pour surveiller le zèle des bourreaux , sortit alors de Caprée, s'avança jusqu'à Sorrente, et visita même ses jardins aux portes de la ville : mais il
NOTICE SUR TlBËllE. 93
n'entra pas dans Rome , et bientôt se retira , comme un banni, dans les rochers de son île.
On aditphis d'une fois, pour expliquer la longue patience des Romains , que la tyrannie des Césars pesait sur le sénat , que leurs cruautés , quelque grandes qu'on les suppose , tombaient sur un petit nombre d'hommes rapprochés du pouvoir par leur ambition et leurs intrigues; que le reste des citoyens reposait en pleine sécurité , et qu'ainsi ces règnes odieux dans l'histoire ont pu n'être pas malheureux pour les peuples. Cette explication est mal fondée , même pour Tibère , le plus habile, et partant le plus modéré de ces despotes qui opprimèrent les Romains avec une férocité semblable à la démence. Sa tyrannie s'étendait dans toute l'Italie et dans les provinces : de riches citoyeus de la Gaule , de l'Espagne et de la Grèce, étaient injustement condanmés , l'un parce qu'il avait des mines d'or que le prince confisquait à son profit, un autre parce qu'il était suspect, un autre parce qu'il déplaisait.
Non-seulement les détiances , mais les infâmes passions de Tibère cherchaient des victimes dans tous les rangs et pénétraient dans les familles. La beauté , la jeunesse étaient enlevées par des satellites, pour être souillées par un monstre impur. La résistance ou les plaintes des parents étaient châtiées ; et, suivant l'expression de Tacite, on exerçait sur les Rouiains, comme sur des captifs, le rapt, la violence et tous les caprices du plus fort.
Du milieu de ces infamies inexprimables pour une
plume moderne, Tibère ne relâchait pas son inquisition politique ; il se repaissait de cruautés , comme de débauches. Un monument authentique semblerait faire croire qu'une sorte de délire, un marasme de dégoût et d'horreur pour soi-même , se mêlait par intervalle à ses crimes et à ses vices. Une de ses lettres au sénat commençait par ces mots : « Que vous écrirai-je , pères « conscrits? ou comment vous écrirai-je? ou que ne «< vous écrirai-je pas en ce temps? Que les dieux et les « déesses me tuent plus cruellement que je ne me sens « chaque jour dépérir, si je le sais ! »
Mais il reprenait bientôt son activité malfaisante , attentif à recevoir les délations , dirigeant le sénat par ses lettres ironiques et impérieuses, suivant de loin toutes les délibérations de l'assemblée, blâmant l'un, excitant l'autre , s'occupant d'un détail relatif aux livres sibyllins, et d'une sédition pour la cherté de blés, s'otfensant d'une proposition qui pouvait flatter les gardes prétoriennes, se moquant d'une flatterie qu'on lui adressait, confisquant les biens des condamnés, et créant une espèce de caisse publique , pour prêter de l'argent aux citoyens obérés.
Au milieu de ces soins, il poursuivait les complices de Séjan : les prisons en étaient remplies ; et Tibère , quelle que fût la docilité du sénat, lassé de tant de procès, les fit tous égorger. «Ce fut, dit Tacite \ une
' Tacil. Annalïum lib. 11.
« immense boucherie de tout sexe , de tout âge , gens « illustres ou inconnus : ils gisaient çà et là , par cadavres « isolés, ou par monceaux. Il n'était point permis aux « parents ou amis d'en approcher, de leur donner des « larmes, ou même de les regarder longtemps. Des « gardes apostés à l'entour, attentifs à la douleur de « chacun, veillaient sur ces corps putréfiés, jusqu'à ce « qu'ils fussent traînés dans le Tibre , où tantôt flottant << sur l'onde , tantôt rejetés au rivage , personne n'osait << ni les réduire en cendres ni même les toucher. Toute « communauté de sentiments humains était interrompue « par la terreur ; et , plus la cruauté s'acharnait , plus la « compassion était interdite. »
En poursuivant avec cette fureur le souvenir de Séjan, Tibère n'en fut pas moins cruel pour les anciennes victimes de son favori. Le jeune Drusus , prisonnier dès longtemps , exposé à mille outrages , mourut de faim , en dévorant la bourre de son matelas. Tibère publia luimême ces affreux détails. Il fit lire dans le sénat le registre tenu par les gardes et les espions de Drusus. « Rien , dit Tacite , ne sembla plus atroce. Que l'aïeul « de Drusus ait pu entendre , ait pu lire de pareils faits , « qu'il les publiât lui-même , on le concevait à peine ; « mais les lettres du centurion Actius et de l'affranchi « Didyme indiquaient par leurs noms quels esclaves, « lorsque Drusus sortait de sa chambre , l'avaient frappé, « l'avaient fait reculer d'épouvante. Le centurion citait «1 de plus avec orgueil ses propres paroles, pleines don-
trages, et les expressions du mourant, qui d'abord, sous une apparence de délire , avait laissé échapper quelques paroles funestes contre Tibère, et bientôt, désespérant de la vie, avait prononcé des malédictions longues et méditées , souhaitant que celui qui , par le meurtre de sa bru , de son neveu , de son petit-fils , avait couvert de sang sa maison tout entière, satisfit par son propre supplice à la vengeance de ses aïeux et de ses descendants. Les sénateurs troublaient, en murmurant, cette lecture, comme par indignation de tels blasphèmes; mais au fond des âmes pénétraient la crainte et l'étonnement que cet homme autrefois rusé , et qui couvrait ses crimes de ténèbres , en fût venu à cet excès d'impudence, d'abattre, pour ainsi dire, les murailles , et de montrer son petit-fds, sous le fouet d'un centurion , sous les coups des esclaves , implorant en vain les plus vils aliments , pour soutien d'une vie mourante. »
Lu mort d'Agrippine suivit celle de Drusus : cette illustre Romaine périt de faim dans sa prison. Tibère, selon le génie des plus vils tyrans , outragea par des calomnies la mémoire de sa victime. Il accusa d'impudicité cette fenune renommée pour ses vertus , et supposa qu'elle s'était donné la mort par douleur de la perte de Gallus, consulaire récemment condamné. 11 ajouta, comme une chose heureuse et mémorable , qu'elle avait péri à pareil jour qu<' Séjan , deux années après lui ; et il se vanta qu'elle n'avait été ni étranglée, ni exposée
NOTICE SUR TIRÈRE. 97
aux gémonies. Le sénat lui en rendit grâce, et décréta que tous les ans, le xv des calendes de novembre, jour de cette double mort, un don serait consacré à Jupiter. Tandis que Rome et le sénat étaient plongés dans cet avilissement de servitude , un souverain étranger, Artaban, roi des Parthes, écrivit à Tibère pour lui reprocher ses infamies, ses meurtres, ses parricides, sa vieillesse inutile et souillée.
Tibère n'avait nulle envie d'entreprendre une guerre lointaine contre les Parthes; mais il fomenta des troubles dans leur empire. Il attira jusqu'à Rome des chefs barbares, qu'il excita contre Artaban; il lui donna pour compétiteur Phraate , du sang des Arsacides , et depuis longtemps otage des Romains. Phraate étant mort, il snscita l'ambition d'un autre chef qui, fort d'un grand parti dans la nation , et secondé par les légions de Vitellius , gouverneur de la Syrie , parvint à chasser Artaban du trône, et le repoussa jusqu'aux déserts de l'Hyrcanie. Ainsi la vengeance de Tibère atteignait partout ; et du fond de son île , il destituait les rois barbares qui osaient lui dire la vérité , dans le silence de Rome. A Pionic on acquérait le même droit en se donnant la mort.
Un consulaire, Fulcinius Trio, se tua, laissant un testament rempli de sarcasmes et d'insultes contre Tibère : celui-ci le fit lire dans le sénat , comme pour étaler sa propre infamie. Les supplices ou les suicides des accusés se nuiltiplièrent , à mesure que le prince vieillissait. Ce qui peut étonner , c'est que le désespoir de
tant d'hommes qui se donnaient la mort n'ait armé le bras d'aucun d'eux contre la vie de Tibère. Il avait cependant quitté son île inaccessible , et il venait jusqu'aux portes de Rome exciter les cruautés servilcs du sénat.
La dernière année de sa vie fut marquée par un désastre public, et par les efforts qu'il fit pour le réparer. Le feu ayant détruit un quartier de Rome , il secourut les citoyens par un don de cent mille sesterces. Le sénat lui vota de nouveaux honneurs ; mais déjà, comme pour expier le bien qu'il avait fait , Tibère demandait de nouveaux supplices. On peut s'étonner qu'au milieu de tant de barbaries, ses soupçons aient épargné Caïus, un fils de Germanicus , élevé près de lui , et menaçant de lui succéder. Une puissance plus forte que la volonté du vieillard protégea Caïus : c'était Macron , qui espérait perpétuer son pouvoir sous le jeune César, auquel il avait livré sa femme Ennia.
Caïus d'ailleurs, par sa bassesse, par sa profonde indifférence sur le sort cruel des siens , désarmait Tibère ; et lorsque ensuite les soupçons du prince se ranimèrent, il était tard pour frapper. Tibère avait un autre héritier plus près de lui , Gemellus , fils de Drusus , et à peine sorti de l'enfance. Un jour qu'il le tenait dans ses bras , il surprit un regard féroce que lui lançait Caïus : « Tu le « tueras, dit-il à Caïus, et un autre te tuera. » Malgré cette prévoyance, rassuré par l'astrologue Thrasylle, qui lui promettait à lui-même plusieurs années de vie , Tibère ajourna la mort de Caïus. Peut-être craignait-il ensuite
de n'être pas obéi : du moins , dans ses derniers jours , il reprochait à Macron , par une allusion assez intelligible , A' abandonner le soleil couc/umt , et de se tourner vers le levant.
Sa langueur augmentait; il s'efforçait en vain de la cacher par la fermeté d'âme, et même par la débauche. Méprisant l'art trompeur des médecins, s'il fut cruel et soupçonneux, comme Louis XI, il n'eut pas ce pusillanime amour de la vie qui faisait ramper Louis XI devant son médecin . Il avait coutume de se moquer des hommes qui , passé l'âge de trente ans , avaient besoin des conseils d'un autre pour connaître les choses utiles ou contraires à leur tempérament. Un médecin grec nommé Chariclès, admis près de lui, ne découvrit, dit-on, que par adresse le danger prochain de Tibère. Au moment où il prenait congé du prince , qui séjournait alors près de Misène , dans une maison de campagne qu'avait possédée Lucullus, en serrant sa main pour la baiser, il lui tâta le pouls. Tibère le devina , et, peut-être pour mieux cacher le dépit qu'il en avait , il retint Chariclès et prolongea le repas. Ensuite , selon sa coutume , il se tint debout dans la salle , un licteur à ses côtés , recevant le salut de chaque convive, qu'il appelait par son nom.
Averti cependant par sa faiblesse , et mécontent d'apprendre que le sénat avait renvoyé quelques accusés , même sans les entendre, il voulait retourner dans son île, afin d'être cruel en sûreté; il fut retenu, par le mauvais temps et par la violence du mal, dans la maison de Lucullus.
Macroii, sur les avis de Chariclès, attendait l'événement, et avait tout préparé pour faire régner Gains. Le vieux tyran tomba dans une défaillance que l'on prit pour la mort ; déjà Gains sortait avec un grand appareil pour se montrer au peuple ; tout à coup Tibère se ranime, appelle ses esclaves, et demande quelque nourriture. La terreur saisit toute sa cour : Gains, précipité de son espérance, reste immobile, n'envisageant plus que sa dernière heure.
Macron , sans se troubler, fait étouttèr le vieil empereur sous des amas de couvertures , et ordonne que tout le monde se retire. Selon d'autres récits , la mort de Tibère fut naturelle; et, au moment où, après avoir inutilement appelé ses esclaves , il faisait etfort pour se lever, il expira le 16 mars de l'an 37 de notre ère , dans la soixante-dix-huitième année de son âge.
iV Rome , cette nouvelle excita de tels transports de joie, que l'on courait en foule, les uns disant qu'il fallait le jeter dans le Tibre , les autres suppliant la Terre et les dieux Mânes de ne donner asile à son ombre ([ue parmi les impies ; d'autres demandaient le croc et les gémonies pour son cadavre. Toutefois on n'osa pas suspendre l'exécution de ([uelques condanmés. Leurs gardes , pour ne rien l'aire; contre l'ordre établi , les étianglèrent dans la prison ; horrible exactitude des bourreaux, qui , dans notre révolution, s'est reproduite à la mort du plus vil des tyrans démagogues.
Le corps de Tibère fut apporté à Rome par des sol-
dats, et brùlé publiquement. Son testament, écrit deux ans avant sa mort , se trouva en double co[>ie, l'une de sa main , et l'autre de celle d'un affranchi. II y avait lait apposer le sceau même de ses derniers esclaves. 11 instituait ses petits-fils Caïus et Gemellus ses héritiers pour moitié, en les substituant l'un à l'autre. Il faisait aussi des legs aux vestales , à tous les soldats , à chaque citoyen , et aux magistrats de chaque quartier. Il laissa im trésor de plus de cinq cents millions qui turent pronq)tement dissipés par l'insensé Caligula. Tibère avait régné vingt-trois ans.
Tacite résume ainsi son caractère et son règne : « Une « vie et une réputation honorable tant qu'il fut homme « privé ou qu'il commanda sous Auguste ; du secret et •• de la ruse pour contrefaire des vertus, tant que (Jer- « manicus et Drusiis vivaient encore. Mêlé de bien et de « mal jusqu'à la mort de sa mère ; détestable par sa '< cruauté , mais caché dans ses débauches , tant qu'il « aima Séjan ou qu'il en eut peur ; enfin il se précipita « tout ensemble dans les crimes et dans les infamies , de- « puis que, libre de honte et de crainte, il n'agissait « plus que par son propre génie. » Tibère avait écrit, sur sa vie , des Mémoires fort abrégés , et pleins de la même hypocrisie que ses discours. Il y disait que la haine de Séjan pour les fils de Germanicus avait été la seule cause de la perte de ce favori. Domitien n'avait pas d'autre lecture que les Mémoires et les actes de Tibère.
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